Par : RoiLion.com
Myrina marchait le long du chemin qui arpentait les montagnes surplombant Athènes. L’après-midi était déjà bien entamé lorsqu’elle arriva sur le seuil du plus secret des lieux humains, le Sanctuaire sacré d’Athéna, au sein duquel résidait l’élite de la chevalerie. La jeune femme était vêtue d’une tunique verte, serrée à la taille par une corde, qui s’arrêtait au-dessus de ses genoux, laissant apparaître ses mollets blancs. Elle n’aimait pas revêtir son armure sacrée et ne le faisait que le moins possible. Le Sanctuaire n’avait aucune remarque à formuler sur ce fait. En revanche, il restait intransigeant sur un point de protocole qui mettait en rogne la jeune femme à chaque fois qu’elle avait à l’appliquer. Après avoir contemplé les premiers édifices visibles à travers la brume, Myrina baissa les yeux vers sa main droite et le masque de céramique qu’elle tenait. Elle ne put retenir un lourd soupir lorsqu’elle leva la main vers sa tête, pour fixer le masque de cérémonie devant son doux visage. Ainsi parée de cet accoutrement qu’elle jugeait pourtant ridicule, la jeune femme reprit sa route et traversa le chemin qui la séparait de l’agora du Sanctuaire, la place principale où la vie ne s’arrêtait jamais.
Dans l’enceinte du Sanctuaire, Myrina pouvait aller et venir comme bon lui semblait. Tout le monde la connaissait, la respectait et la craignait également, comme tous les chevaliers d’Or, les plus puissants des guerriers au service de la déesse Athéna. Bien que ces derniers aient eu pour habitude jusqu’alors de vivre au sein même du Sanctuaire incessamment, arborant presque toujours leurs armures sacrées, les habitants des lieux s’étaient habitués à la compagnie de ce chevalier d’Or du Cancer souvent absent, distant et surtout discret. Ils savaient aussi que malgré son originalité, ce guerrier n’était pas des plus bavards, bien au contraire, et chacun s’efforçait, malgré la curiosité, de ne pas remarquer le visiteur et de le laisser tranquille. Myrina profita de ce passe-droit tacite pour chercher l’homme qu’elle était venue trouver. Elle se rendit au Colysée situé au pied du Sanctuaire, mais celui qu’elle cherchait ne figurait pas parmi les personnes en train de s’entraîner.
Elle le découvrit finalement dans l’un des locaux des vestiaires, un homme d’une quarantaine d’années bien marquée par de nombreuses cicatrices, présentes aussi bien sur son visage que sur son torse qui était apparent à mesure qu’il se changeait. La plus impressionnante formait un arc de cercle de son oreille droite, dont il manquait un morceau du lobe, jusqu’à sa lèvre supérieure. Le corps musclé de l’homme avait été façonné par des années de combats, comme une terre cuite usée par le temps. Son bras gauche présentait les séquelles d’une importante brûlure grave, souvenir d’un des nombreux affrontements dont il était ressorti vainqueur, malgré son statut de chevalier de Bronze. En effet, même si la constellation qui le protégeait, celle de Cassiopée, figurait parmi celles de l’hémisphère nord, le guerrier possédait l’un des cosmos les plus puissants de son rang et, surtout, une expérience de la guerre unique au sein du Sanctuaire. Ces caractéristiques peu communes l’avaient de ce fait élevé au rang d’instructeur des jeunes recrues, et l’homme faisait partie des plus fidèles compagnons de la déesse depuis son éveil.
Fait encore plus rare, Myrina le considérait comme son ami.
- Bonjour Philista.
La jeune femme se tenait debout à quelques mètres du banc sur lequel l’homme finissait de lacer ses sandales. Un sursaut d’hésitation dans ses mouvements fluides trahit la surprise et les sentiments que la voix avait provoqués chez lui. Toutefois, il resta concentré sur sa sandale jusqu’à avoir achevé de la lacer, en répondant :
- C’est toujours un plaisir d’entendre une telle voix en ces lieux… Myrina.
Enfin chaussé, l’homme se leva et fit face à sa supérieure. La jeune femme contemplait ce visage mis à l’épreuve par le temps et l’Histoire. Philista représentait à lui seul la légende des chevaliers d’Athéna. Sans ses nombreuses cicatrices, et surtout sans celle présente juste à côté de son œil droit, réminiscence d’un combat qui faillit lui coûter la vue voire pire, l’homme aurait été d’une beauté somme toute commune. Ses cheveux courts grisonnants à l’approche de l’âge avancé encadraient son visage rectiligne, autour de ses yeux noisette.
Après sa salutation, il se retourna vers son tas d’affaires pour finir de se vêtir. Il savait qu’il ne fallait pas trop en faire avec cet atypique chevalier d’Or. C’était la base de leur amitié : Myrina lui vouait un respect et une admiration d’égal, et lui la laissait s’exprimer librement, sans jugement ni remontrance. La jeune femme vint s’asseoir sur le banc sur lequel se reposa le chevalier de Bronze, enfin prêt. Ils aimaient à rester ainsi l’un à côté de l’autre, partageant un silence complice, paternel.
- Ton cauchemar récurrent te poursuit encore ? demanda l’homme pour ouvrir la conversation, comme à l’accoutumée.
- Oui. C’est vraiment étrange. C’est comme si… J’ai à chaque fois l’impression que… Myrina cherchait ses mots en battant l’air des mains, ce qui marqua un silence. Je crois que j’appréhende toujours cette armure, qu’elle attend encore quelque chose de moi.
- Peut-être, qui sait ? Les armures des chevaliers sont tellement exceptionnelles, des créations si extraordinaires… Qu’importe, la solution de tes tourments te viendra en temps voulu. En attendant, tu devrais arrêter de te torturer l’esprit sur le passé.
- Je sais, je sais. Je connais ton discours, c’est toujours la même histoire, soupira la jeune femme, avant de marquer un temps. Tu sais, je me demande souvent si… Je veux dire, tu as déjà imaginé ce qui se serait passé si tu avais été quelqu’un d’autre ? Si tu étais né ailleurs, à une autre époque, ou que sais-je ?
- Ha ha… C’était un demi-rire qui sortait de la gorge de Philista. Désolé, ma chère, mais je ne suis pas la bonne personne pour t’adonner à ce petit jeu et tu le sais. Je chéris plus que tout ma destinée, et j’ai depuis longtemps offert ma vie à la déesse. Et puis, de toute manière, c’est un peu le lot de Cassiopée de s’aliéner à une cause. Il lui glissa un clin d’œil en coin.
- Je sais, souffla Myrina. Elle se regarda les pieds, pensive. Je sais.
Un instant s’écoula ainsi en silence, la femme les yeux baissés et l’homme les coudes sur les genoux. Myrina releva la tête pour briser le silence.
- Et ton élève ? Tu en es content ?
- Oh oui, Philista se releva promptement pour embrayer la conversation, oui, très content. Il s’en sort magnifiquement bien. A vrai dire, il surpasse même toutes mes attentes. Sincèrement, il est sans doute le plus doué des élèves qu’il m’ait été donné d’entraîner. Tout le monde s’accorde à dire qu’un avenir particulièrement brillant en tant que chevalier l’attend, tu sais.
- C’est bien. Myrina hocha la tête. Tu dois être fier.
- Oui enfin, s’il arrive à conquérir son armure lors du tournoi demain matin, mais je n’ai aucune crainte à ce sujet. J’ai entièrement confiance en lui, continua-t-il en riant.
Le petit rire de Philista se perdit dans le silence. Il tourna la tête alentour, se moucha sur sa manche, puis attendit encore un instant avant de regarder son amie par en dessous. Il posa sa main sur la sienne.
- Et toi, comment te sens-tu en ce moment ?
- Ca va, obtint-il comme réponse après une grande inspiration. Oui. Je vais beaucoup mieux qu’il y a quelques temps, ne t’en fais pas. On fait aller, comme on dit, sourit-elle.
- Aha. Qui dit ça ?
- Pardon ? Myrina leva un sourire perplexe.
- Tu devrais venir plus souvent ici, tu sais, enchaîna Philista d’une voix forte. Je ne dis pas ça pour te sermonner, tu me connais ; non, je pense juste que ça te ferait du bien de sortir de tes montagnes, là-haut. Tu vis tout le temps seule ! Cela te ferait du bien de voir des gens ! Des vivants, pour une fois…
- S’il te plaît, ne remets pas ça sur la terre battue… Je sais ce que tu penses mais… Je ne suis pas prête, encore.
- Bien. Bien. Il hocha à son tour la tête. Comme tu voudras. Tu sais où me trouver, dans tous les cas.
Il tapota sa main, puis se mit debout, faisant mine de partir. Myrina interrompit son mouvement par une question très rapide.
- Dis-moi Philista, ta longue expérience au service d’Athéna a-t-elle porté à ta connaissance un symbole identique à celui-ci ?
L’homme se retourna, étonné, et découvrit, dessinée dans la terre entre les pieds de sa camarade, à l’envers pour lui, la croix décorée du cercle qui ornait l’armure de l’étranger. Il se tourna pour la voir dans le bon sens, se mettant de nouveau, ce faisant, à côté de son amie, puis marmonna en hochant la tête.
- Si fait, il s’agit d’un symbole d’un autre monde que l’on appelle un ankh.
- Un autre monde ? Tu veux dire en Hadès ?
- Non pas. Un autre monde mais tout à fait réel. Je ne suis pas expert en ces domaines occultes, mais j’en sais toutefois assez pour me demander comment ce symbole t’est apparu. Il marqua à peine une pause avant de reprendre : il s’agit en fait du symbole divin équivalent à Nikè d’un peuple vivant de l’autre côté de la mer, par delà les flots. Si tu fais un petit effort de mémoire, tu te rappelleras certainement ces contrées lointaines dont tu as forcément entendu parler lors de ta formation ici, un pays assez semblable au nôtre, à quelques détails près bien entendu, nommé Egypte. Philista commença de marcher vers la sortie des lieux, sans s’arrêter de deviser. Les légendes que j’entendis jadis sur ce pays parlent d’une caste, une élite de combattants, ayant tous voué leur vie à l’un de leurs dieux, qui sont différents des nôtres paraît-il. Ces guerriers seraient même capables de miracles incroyables.
- Tu veux dire… des chevaliers ? l’interrompit Myrina. Son compagnon se fendit d’un léger sourire.
- Pas exactement. Les chevaliers sont les serviteurs d’Athéna, et ces terres d’Egypte sont bien loin de la zone d’influence de la déesse aux yeux pers. Toutefois les descriptions de ces guerriers et de leurs fameux « miracles » sont étonnamment proches de celles des habitants du Sanctuaire, en effet. On raconte que leurs dieux seraient encore plus nombreux que les nôtres, ce qui explique la nécessité de symboles représentatifs pour s’aider à se reconnaître dans la vie de tous les jours…
Le côté éducateur de Philista était en train de prendre le dessus sur celui d’ami. Tandis qu’il partait dans une espèce de conférence monologue sur l’Egypte et le peuple égyptien, sa voix se perdait dans les rêveries de Myrina, qui finit par lâcher totalement prise sur le discours. Ses yeux ne voyaient plus que le visage noir de l’inconnu, actuellement au repos chez elle, et ses oreilles ne lui faisaient plus parvenir que le souvenir de sa respiration lente et profonde. Elle s’imaginait son hôte éveillé, vêtu de son armure et protégé par l’aura d’un ankh aux proportions titanesques, réalisant les prodiges d’habitude réservés aux chevaliers d’or. Elle s’imagina ensuite une guerre sainte entre Athéna et la divinité inconnue ainsi qu’un duel qui la verrait se dresser, elle, face à lui. Puis elle s’imagina une défaite, sans même duel, quand elle rentrerait chez elle, et elle s’arrêta d’avancer. Philista le remarqua et s’en inquiéta, mais la jeune femme reprit pied sur la réalité et continua de suivre son ami, sans trop l’écouter toutefois.
Pourtant Myrina tentait de se concentrer sur les dires de son ami, mais à chaque nouvelle phrase, l’image de l’inconnu entouré de cosmos flamboyant revenait brouiller ses sens. Au bout d’un moment, la jeune femme se rendit compte d’un silence un peu trop long.
- Pardon ? Tu disais ? Je crains de n’avoir pas compris la fin de la phrase.
- La fin, n’est-ce pas ? Philista lui sourit, mais son visage trahissait l’inquiétude d’un père pour sa fille. Je te demandai si tu accepterais de rester partager mon repas, puisque nous voici arrivés devant ma demeure ?
- Ah ! Oh c’est très gentil mon ami. Toutefois il se fait tard et je souhaiterais arriver chez moi avant la nuit.
- Tu es certaine ? Tu pourrais te reposer, pour une fois. Cela ne te ferait pas de mal !
- Oui je sais, merci. Mais tu me connais, ce lieu me donne la chair de poule, je n’aime pas y rester plus que le minimum.
- Très bien, soupira le chevalier de Bronze. Fais à ta guise, comme d’habitude. Tu sais où me trouver. Bonne soirée en tout cas.
- Merci à toi Philista, bonne nuit !
La jeune femme partit à grandes enjambées, presque en courant. Son ami la regardait avec curiosité. Elle ne cachait pas le moins du monde un empressement à regagner ses pénates. Il ferma la porte lorsqu’elle fut hors de vue.
De son côté, Myrina traversa l’agora centrale, au pied des marches rustiques de bois gravissant la montagne vers le premier de plusieurs temples en construction, d’un rythme soutenu. L’heure avançant, celui-ci était maintenant presque vide de monde. Toutefois, arrivée en son milieu, elle commença de ralentir lorsqu’elle ressentit comme un lourd cosmos la cibler. Elle se sentait espionnée jusque dans ses pensées. La jeune femme finit par s’arrêter et, doucement, cherchant l’origine de cette sensation, orienta son visage masqué vers lesdites marches menant au lieu le plus sacré de Grèce. Là-haut, à proximité du futur temple du chevalier du Bélier, se tenait une silhouette unique en son genre ; un être vivant, quadrupède mais à la posture humaine se tenait sur le perron, et fouettait l’air autour de lui par quelque appendice. Le reste de la silhouette imposante, autant par son embonpoint que par sa carrure, était en revanche immobile, appuyée sur un arc aux dimensions proportionnelles aux siennes.
Le chevalier d’Or resta un moment à fixer cette apparition lointaine qui semblait lui rendre l’intérêt. Le masque protocolaire cachait le regard crispé et tendu de la jeune femme et la distance empêchait d’apprécier pleinement l’expression de l’être mi-animal, mi-humain. Dans un raclement de gorge, Myrina finit par faire demi-tour et reprendre sa route. Elle avait bien assez de sujets de réflexion pour ne pas s’en rajouter davantage aujourd’hui. Elle quitta le Sanctuaire au pas de course.
*
* *
Après avoir arpenté le chemin du retour, Myrina finit par arriver en vue de son chalet. La nuit était maintenant tombée et l’atmosphère s’était rafraîchie. Mis à part ça, elle retrouva les lieux exactement dans la même configuration que lors de son départ. Elle entra directement dans la demeure, sans un regard pour Thémis qui renâcla un moment de dépit. Arrivée dans la chambre, elle retrouva l’étranger exactement dans la même posture qu’elle l’avait laissé. Celui-ci semblait reposé, il ne suait plus et n’avait plus l’air de souffrir. En revanche, la fraîcheur de la nuit le faisait désormais grelotter. Myrina alla chercher une couverture et lui étendit sur le corps, ce qui eut pour effet de le réchauffer. L’étranger arrêta alors de grelotter et reprit la respiration plus calme et profonde de qui dort du sommeil réparateur profond. Bien qu’elle ait passé la matinée à l’observer, la jeune femme resta ainsi un long moment à détailler encore l’inconnu qu’elle avait hébergé sans même réfléchir aux conséquences de ses actes.
Elle le toisa sous toutes les coutures et son regard finit par tomber sur l’armure qu’elle avait mise en sûreté sur un mannequin et, plus particulièrement, sur l’ankh que celle-ci arborait. Inconsciemment, ses idées devinrent floues et son imagination fit se succéder des images de combats, de défis, de trahison, de renommée, de complots et autres faits héroïques. Elle imagina les techniques de combat exotiques qu’il maîtrisait et le rôle qu’il avait à jouer dans un Sanctuaire totalement différent de celui d’Athéna. Un moment, elle imagina un traître qui visait à prendre le pouvoir et contrôler son pays, mais elle chassa rapidement cette idée de sa tête. Toutes les histoires que lui avait racontées Philista nourrissaient les rêves de la jeune femme. Toutefois, le point le plus mystérieux restait les motivations qui avaient pu pousser un guerrier à traverser la mer au risque de sa vie et les raisons qui lui avaient valu un tel traitement de ses pairs. De nouveau, l’hypothèse du traître rebelle passa devant les yeux de la jeune femme, mais la vue de ce visage si doux lui fit chasser ces sombres idées. Elle se mit alors à imaginer moult scénarii de combats, de révolutions, de trahisons et d’amours impossibles. Durant les heures qui suivirent, Myrina resta ainsi, bercée par ses illusions.
Au milieu de la nuit, un tremblement de froid ramena le chevalier à la réalité : toujours assise au chevet de son hôte, qui dormait actuellement du sommeil du juste, la jeune femme n’avait cessé d’échafauder des situations toutes plus romanesques et épiques quant à l’histoire de cet inconnu, sans jamais réussir à trouver le sommeil. Le froid de la nuit ne semblait gêner l’homme, blotti sous la couverture. Myrina rit un court instant de dépit en se voyant dans un tel état depuis les dernières heures. Ce genre de réaction ne lui ressemblait pas et elle décida d’aller se changer les idées, ou du moins d’essayer, une nouvelle fois. Elle sortit dans une nouvelle nuit étoilée sur les herbages entourant sa demeure. Un hennissement timide l’attira près de Thémis. Après une petite caresse sur l’encolure de son amie la plus chère, Myrina ouvrit sans hésiter son box et, au moment où celle-ci partit au petit galop, sauta sur son dos. Les deux compagnes partirent alors en une chevauchée fantastique à la limite de l’irréel, sur fond de hululements et autres bruits nocturnes. En cours de chemin, la femme se sentit revivre à mesure que le vent frais faisait battre ses cheveux. Elle se sentit joyeuse, un court instant.
A leur retour, Myrina ramena Thémis à l’écurie en lui offrant les soins minimums, sans trop s’attarder. Les heures avaient continué de s’écouler et il ne servait à rien de trop s’attarder. Elle revint vers sa demeure pour y trouver, elle aussi, un repos qu’elle pensait avoir mérité après ces événements imprévus, mais fut stoppée dans son élan à quelques mètres de la porte. Un doute particulièrement pesant prit forme dans son esprit. Tout était trop calme, trop silencieux ; ce silence qui ne ressemblait pas à l’absence de bruit mais à l’effort fait pour en faire le moins possible. Elle se concentra les yeux fermés pour essayer de ressentir les cosmos autour d’elle et arriva à la conclusion d’une présence animée à l’intérieur du chalet. Elle aurait été incapable de dire de qui, ami ou ennemi provenait cette sensation, mais une chose lui paraissait évidente : il fallait qu’elle entre pour tirer au clair cette situation. Les réponses qu’elle avait cherchées ces dernières douze heures étaient sans doute à quelques pas.
D’un pas malgré tout peu assuré, Myrina vint se poster sur le seuil de sa demeure et après un instant ouvrit la porte de bois. Elle pénétra dans la salle principale noire comme de la suie en raison des volets encore placés devant les ouvertures. Au même moment, la porte se referma doucement en tournant sur ses gonds et laissa apparaître une silhouette qui fondit sur sa proie. Prise par surprise dans le dos, la jeune femme livra une très courte bien que très intense lutte. Cette violente empoignade s’arrêta très vite alors que le chevalier se retrouvait face à face avec une personne qui lui serrait la gorge à pleine force. Ses yeux commençant à s’habituer à la pénombre, elle découvrit l’homme qu’elle avait recueilli en armure, le poing gauche levé, prêt à lui abattre dessus, les muscles tendus. Celui-ci ne bougeait pas, car de son côté, Myrina, calme comme la pierre, avait posé son index droit sur le cœur de l’étranger, à proximité de l’ankh mystérieux. Une non moins mystérieuse lueur bleutée brillait comme une étoile minuscule au bout de l’ongle de la femme.
Immobile, Myrina fixait l’étranger irrespectueux. Celui-ci la toisa, puis plongea son regard dans les yeux amandes de sa vis-à-vis. Doucement, il desserra son étau. Conciliante, la jeune femme ramena doucement sa main. Finalement, les deux êtres se retrouvèrent debout face à face, dans un silence gêné.
- Je… Je suis confus, entama l’homme. Veuillez me pardonner je… je ne savais pas… sa voix était douce comme la soie et vint entourer Myrina comme une suave mélodie. Celle-ci eut du mal à trouver ses mots tant cette voix si mielleuse, associée à ce visage déjà troublant, la faisait chanceler.
- Non, ce n’est rien. Ne vous en faites pas, je comprends votre réaction ! Elle s’éloigna vivement pour allumer une torche. Il faut dire que vous avez du être quelque peu surpris. De vous réveiller ici je veux dire. Je pense que j’aurais agi de même.
- A vrai dire oui, je m’attendais à être mort. Mes derniers souvenirs m’avaient laissé en bien pire état de santé. L’homme s’approcha de la table. J’imagine que je vous suis redevable de m’avoir remis sur pieds, et je vous en remercie grandement !
Myrina tournait dans l’appartement, cherchant à s’affairer, légèrement déboussolée.
- Ce n’est rien. Enfin…
- Votre geste a été d’une portée bien supérieure à celle que vous imaginez, croyez-moi. En effet, si je porte cette parure, ce n’est pas uniquement pour attirer l’attention. Voyez-vous, continua l’homme, visiblement habitué à parler, je ne suis pas du tout originaire de votre pays, comme vous avez dû vous en douter.
Myrina hocha la tête, mais n’arrivait pas à faire de l’ordre dans sa tête pour interrompre le discours de l’inconnu.
- Oh mais suis-je bête, j’oublie l’essentiel : je me nomme Khemmis. A qui dois-je la vie ?
- Myrina, balbutia la jeune femme.
- Eh bien Myrina, sachez que je suis un Nubien, je suis arrivé sur vos terres après un long voyage qui m’a fait traverser la mer. Mon pays, fort éloigné, s’appelle l’Egypte. J’ai dû le fuir en raison de troubles intenses et profonds là-bas qui m’ont contraint à venir chercher de l’aide ici.
- Ah bon ? Le chevalier était partagé entre la peur de couper le monologue de son hôte et la curiosité qui la démangeait. Mais alors…
- Ecoutez, Myrina. Je vous dois beaucoup, mais malheureusement, je suis très pris par le temps, qui joue en ce moment contre moi ; contre vous aussi dans une certaine mesure. C’est pourquoi je vais être contraint de vous laisser. Cette dernière phrase laissa la jeune femme coite. Je sais, ce n’est pas honorable, mais je n’ai pas le choix. Je suis venu en ces terres pour une mission qu’il m’incombe de mener à bien. Cependant vous pouvez m’aider.
- Tiens donc, vous pensez ? s’étrangla Myrina
- Voilà. Khemmis hésita un instant, puis enchaîna d’un bloc : Je suis venu en Grèce dans un but précis : rencontrer ces êtres légendaires, ces guerriers mythologiques, des personnes en dehors du commun des mortels, les chevaliers sacrés du Sanctuaire.
A ces mots, le cœur de Myrina fit un bond. Sa respiration se bloqua et la jeune femme tomba sur sa chaise. Ainsi, même dans les circonstances les plus inattendues, son destin de chevalier la poursuivait.
- Les chevaliers ?
- Oui ! s’exclama Khemmis. Pouvez-vous m’aider ? Les connaissez-vous ? Où puis-je les trouver ? exultait-il.
Myrina marqua un temps pour réfléchir à la vitesse de l’éclair. Elle se leva d’une traite et s’éloigna.
- Je suis désolée, je ne peux pas vous aider, ce nom ne me dit rien.
- Mais… Khemmis fut estomaqué. Vous ne les connaissez pas ? Mais vous aviez l’air…
- Je m’excuse, je ne peux vous aider à les trouver.
- Mais pourquoi ? Je vous en prie, il en va du destin du monde !
- Parce que les chevaliers sont une légende ! cria Myrina en se retournant. L’homme resta sans voix. Une légende, un mythe, que l’on raconte au sujet des grands guerriers grecs qui se battent chaque jour pour le petit peuple !
- Mais… C’est impossible ! Ce ne peut… Il existe forcément des chevaliers sacrés !
- Je suis désolé, ce n’est qu’un mythe.
- Etes-vous certaine ? En êtes-vous vraiment sure ? Ce serait une catastrophe !
La jeune femme reprit sa respiration lentement avant d’affirmer d’une voix forte et ferme :
- Il n’existe pas dans ce pays de guerriers divins.
Khemmis resta un moment debout, glacé par cette annonce, puis se laissa tomber sur une chaise.
- Non… Non ! Ce n’est pas possible. Il se prit la tête dans les mains. Non…
Myrina commença de se sentir coupable. L’homme était tellement charmant, elle aurait donné tout ce qu’elle avait pour lui enlever son idée de joindre les chevaliers.
- Pourquoi… Je veux dire, vous avez traversé l’océan uniquement pour trouver les chevaliers ? Uniquement pour une légende ?
- Oui. Khemmis renifla puis baissa les mains et la regarda. Mon pays court un très grave danger. La plus horrible et exécrable des divinités est revenue à la vie et tente d’en prendre le contrôle. Si elle y parvient, ce sera ensuite le monde qui sera à sa portée… Il prit une grande inspiration puis continua : je dois trouver les chevaliers. Vous ne les connaissez pas, mais ils existent. Je n’ai pas le choix.
- Non, attendez ! cria Myrina. Et quand vous aurez fait le tour de la Grèce et que vous vous serez rendu compte que ces chevaliers ne sont effectivement qu’un mythe, serez-vous avancé ?
- Alors, répondit gravement l’homme, mais j’irai alors affronter ma destinée. Je ne resterai pas à regarder mon pays mourir.
La gorge de la femme se serra. Khemmis se leva et fit mine de marcher vers la porte. Myrina vint se placer devant lui pour le stopper.
- Ecoutez Khemmis, voilà ce que je vous propose. Le mythe des chevaliers sacrés a pris corps sur un fait bien réel, la puissance des jeunes Grecs, au courage extrême, prêts à aller risquer leur vie pour prouver leur bravoure. Elle le ramena de force à la table. Notre pays est en période de paix actuellement, et ces combattants ne peuvent exprimer leurs talents au sein des armées nationales. Elle attendit un instant. Restez un moment ici, avec moi, et nous tâcherons de monter l’armée de mercenaires dont vous avez besoin !
Elle le regardait avec espoir. Lui rongeait son frein et frappa la table du poing :
- C’est impossible, nous n’avons pas le temps ! Et cela ne suffira pas !
- Ecoutez, en quelques jours à peine, vous aurez votre armée ! supplia la jeune femme.
- Non ! vous, écoutez. Je vous suis éternellement reconnaissant de m’avoir sauvé la vie, rendant espoir à mon peuple ainsi, mais ni vous, ni vos paysans en armes ne pourront m’aider ! Il fit le tour de la table. Si vraiment ceux que je suis venu chercher n’existent pas, alors je ferai ce que je dois faire. Mon choix a été arrêté il y a bien longtemps.
Myrina restait ébahie devant tant de désespoir mêlé à tant de conviction. Ce personnage des plus attirants qu’elle ait rencontrés la fascinait de plus en plus. Il était toute la motivation qui lui manquait, à elle ; et elle, de son côté, semblait enfin avoir trouvé une cause à défendre. Khemmis, pendant ce temps, était arrivé à la porte.
- Je m’excuse, mais je dois vous quitter. Merci pour tout.
- Et où comptez-vous vous rendre ? L’homme s’immobilisa. Le jour va bientôt se lever, vous ne connaissez pas le pays et vous êtes encore faible ! Puisque je vous semble si inutile, resterez-vous au moins la journée de demain, le temps de reprendre pleinement vos moyens ?
L’homme observa cette séduisante jeune femme, déterminée. Celle-ci avait trouvé un but à son statut de chevalier d’Or. Sa voie s’était révélée. Khemmis se rassit devant la table.
- Très bien. Je reste. Pour cette nuit.
*
* *
Les premières lueurs du jour frappaient la colline sacrée du Sanctuaire quand Myrina se dressa au pied des marches, en tenue civile. Une nouvelle fois, elle fixa l’ensemble du lieu sacré avec un mélange de défi et de dédain avant de fixer son masque d’apparat, puis elle commença son ascension. Elle arriva aussitôt sur l’agora, où régnait une agitation peu commune pour une heure si matinale. Elle croisa la route de Philista qui, sans armure non plus, courrait de-ci, de-là. Elle l’interrompit pour le saluer, mais son ami la congédia aussi aimablement que fermement. Son élève devait entrer en lice dans le concours pour l’obtention de son armure, et l’homme était bien plus stressé qu’à l’accoutumée. Bien qu’un peu déçue de la réaction de celui qu’elle considérait comme son ami le plus proche, Myrina mit celle-ci sur le contexte tout particulier qui les entourait. De fait, ce contexte lui rendait les choses bien plus aisées. En effet, ce n’était pas Philista qu’elle était venue trouver et, en un sens, le stress de ce dernier lui rendait service, car le temps risquait de lui manquer également. Elle était partie à peine Khemmis endormi, espérant que ce dernier ne quitterait pas le chalet avant son retour. Ce n’était toutefois pas une raison pour faire traîner les choses en longueur.
Autour d’elle, toutes les personnes présentes sur l’agora se pressaient en direction d’un seul lieu, le Colysée, pour assister au tournoi qui tourmentait tant Philista. Malgré leur vieille amitié, la jeune femme ne pouvait s’intéresser à cet événement. Elle s’orienta discrètement vers les marches qui grimpaient le long de la montagne sacrée, entre les ouvrages en construction sur le chemin vers le temple d’Athéna. Personne ne l’empêcha dans sa démarche, bien au contraire. Ainsi lancée, elle monta l’intégralité des marches en traversant les douze chantiers, y compris le quatrième. Un pincement au cœur l’étreint lorsqu’elle sortit de ce qu’elle considérait comme sa future prison et accéléra encore. Dans l’ensemble, la montée de la montagne ne posa pas de problèmes, un grand nombre des chevaliers d’Or étant actuellement en guerre au Sanctuaire sous-marin.
Finalement, Myrina atteint le sommet de la montagne, le temple d’Athéna. Elle se trouvait désormais devant la lourde double porte qu’elle poussa d’un coup, mue par son élan. Il était trop tard pour faire demi-tour, de toutes manières. Lorsque les imposants pans s’écartèrent, Myrina découvrit la salle du trône, où siégeait habituellement la déesse réincarnée. Sa chaire était érigée au fond de la salle, sous une représentation sculptée d’elle-même tenant Nikè en sa main droite. Etant actuellement en guerre à des milliers de kilomètres de là, ce siège était vacant pour l’instant, mais le Sanctuaire n’en était pas pour autant à l’abandon. En effet, derrière la déesse réincarnée, toujours de bon conseil et qui avait veillé à la survie et au bon fonctionnement du lieu pendant l’absence d’Athéna, plusieurs fois centenaire et irradiant constamment un cosmos d’une très grande profondeur, Chiron était l’éminence grise céans. La déesse aux yeux pers elle-même lui faisait une confiance aveugle.
Lorsque Myrina entra dans la salle, les quatre pattes ferrées claquèrent sur le carrelage afin que le torse humain du centaure puisse faire face à l’arrivante. La créature aux courts poils noirs resta ainsi immobile à côté du trône, hormis sa queue qui battait doucement l’air de temps à autre, à mesure que la jeune femme s’approchait.
- Bonjour, noble Chiron, salua-t-elle en s’agenouillant.
- Nul par la guerre ne devient noble, chevalier. Notre dévouement est notre seule récompense dans ce monde, gronda le centaure ; sa voix était lourde comme le granit et profonde comme le temps.
- Comme d’habitude vos propos sont la sagesse même, répondit Myrina en se relevant. Et je suis heureuse de vous revoir.
- Sans doute pas autant que moi ; tes venues en cette salle sont suffisamment rares pour être appréciées à leur juste valeur. Que puis-je faire pour toi ?
- En effet, Chiron, je suis venue trouver réponses en votre savoir. Une récente discussion avec un chevalier de mes amis a semé le doute en mes pensées et je souhaiterais avoir la vision du Sanctuaire sur celle-ci.
- Je t’écoute ; et ne te sens pas obligée de te répandre en politesses plus que de raison, ma réponse n’en sera en rien changée.
Le centaure renâcla du sabot arrière. Sa main droite tenait toujours le splendide arc fait d’or semblablement aux armures des constellations de l’équateur, celui que le chevalier du Cancer avait aperçu la veille. Chiron posa la pointe de l’objet par terre et appuya son bras dessus. Il fixait désormais la jeune femme de son regard noir intense, et celui-ci se teinta subrepticement de bleu lorsqu’il se concentra sur ses paroles. Le Chevalier ne connaissait que trop bien ce regard unique, les yeux qu’affichait Chiron lorsqu’il tentait de lire l’avenir.
- Eh bien soit : j’en suis arrivée, au sortir de cette discussion, avec un ami donc, à une incertitude concernant la conduite à tenir envers le monde extérieur, j’entends par là non grec, débita Myrina de façon hésitante. Prenons un exemple fictif ; imaginons qu’un jour, un chevalier de rang quelconque soit amené, par hasard, à rencontrer un guerrier d’une autre divinité, d’un autre panthéon pourquoi pas. La jeune femme tanguait de droite et de gauche en bougeant les bras de manière brusque.
- Quel genre de panthéon ? demanda Chiron, déjà amusé du discours que lui réservait la jeune femme.
- Je ne sais pas, disons, n’importe lequel. Un avec qui nos rapports sont neutres, ou que l’on ne connaît pas du tout même ! En tout cas, Athéna n’est pas en guerre avec le dieu que protège et sert cet envoyé. Or celui-ci demande de l’aide au chevalier… Elle marqua un temps, les yeux dans le vide. C’est là que notre discussion devient chancelante ; quelle est la meilleure marche à suivre ? Doit-on aider ceux qui nous le demandent, y compris les autres divinités ? Doit-on au contraire faire passer la Grèce et Athéna avant tout et mettre cet émissaire aux fers ? Comment savoir que faire en une telle situation ? cracha-t-elle parcourue de spasmes.
La femme regardait l’être mythologique en face d’elle, dans l’expectative. Lorsqu’il fut certain que cette dernière avait terminé sa plaidoirie, il commença sa réponse :
- Bien, en effet, ce genre de situation…
- Fictive et hypothétique, souleva Myrina en fronçant les sourcils.
- Fictive bien entendu, mérite en effet réflexion. M’est avis, reprit le centaure, que chaque cas appelle un traitement particulier et qu’en ce sens aucune règle ne pourrait être établie de facto. En revanche, ce qui est sûr, c’est que tout chevalier, lorsqu’il gagne son Armure Sacrée, fait le vœu de protéger et servir sa vie durant la déesse Athéna. Cela passe par des astreintes telles que, actuellement, la défense du Sanctuaire fragilisé par le départ de plusieurs semblables, continua Chiron sur un ton professoral. De ce fait, considérant tous ces éléments, je pense que la plus sage décision serait d’amener ce préoccupant mais non moins fictif étranger ici même, afin de le laisser s’expliquer de vive voix devant la seule autorité compétente en l’absence d’Athéna, c’est-à-dire : moi-même.
Entendant ce discours, Myrina rougit légèrement d’avoir été découverte. Elle le savait pourtant, Chiron possédait une espèce de pouvoir surnaturel de prescience, mais la situation avait exigé ce risque. Lorsqu’elle fit face de nouveau au visage dur et tanné de l’immortel, celui-ci sembla faire un clin d’œil à peine perceptible.
- Oui. Je pense également que ce serait la meilleure des solutions. Dans le cas où la situation se produirait, bien entendu. Ce qui n’est pas le cas, n’est-ce pas ? balbutia-t-elle. Je pense que je vais aller terminer cette discussion avec mon ami, pour lui transmettre ces informations. Après tout, c’est lui qui en avait besoin. Elle se retourna en ajoutant : merci Chiron pour vos conseils toujours si précieux. Je vous reverrai tantôt.
Alors qu’elle avançait vers la sortie, non sans une certaine hâte d’en finir avec cette entrevue, la voix du centaure résonna dans le temple.
- Si je puis me permettre, Myrina, j’aimerais te rappeler aux circonstances particulières qui t’ont valu l’honneur de porter l’armure d’Or du Cancer. Un grand pouvoir, n’est-il pas, et les responsabilités qui vont avec, bien entendu.
La jeune femme s’était immobilisée et frissonna à l’évocation de cette anecdote. Sans mot dire, elle sortit du temple et entreprit de descendre l’intégralité des marches à toute vitesse afin de mettre le plus de distance possible entre elle et cet être toujours aussi intimidant qu’à leur première rencontre. Une fois arrivée sur l’agora du Sanctuaire, elle fut contrainte de ralentir sa course. La foule y était très dense, même pour une heure matinale, et semblait parcourue de mouvements de liesse inconsidérée, criant un nom et acclamant un héros. Sans y prêter attention, elle finit par sortir de la zone sacrée pour commencer le voyage du retour vers son chalet, perdue dans ses pensées.
*
* *
Là-bas, pendant ce temps, Khemmis continuait de dormir. Encore affaibli par tant d’épreuves, son corps demandait du repos. Toutefois, ce somme semblait parcouru de rêves désagréables, culpabilisants. L’étranger se tordait dans tous les sens en poussant de petits cris. Il finit par se réveiller en hurlant un nom :
- Raia !
Un cauchemar d’une vigueur épatante l’avait tiré des bras de Morphée. Incapable de se rendormir, la matinée étant bien entamée, Khemmis découvrit qu’il avait été laissé seul, que Myrina s’était absentée. Il commença alors à faire les cent pas pour se calmer et se changer les idées, après s’être vêtu de ses habits. L’absence de la jeune femme rajoutait encore à son mal-être. Et s’il s’était confié trop vite ? Il avait accepté de rester pour la nuit chez une parfaite inconnue dont il n’était même pas sûr du discours. Elle pouvait très bien être partie le dénoncer aux autorités locales ; quelle autre raison aurait pu justifier son absence ? Si c’était le cas, il devait mettre le plus de distance entre elle et lui, sinon il serait jeté pieds et poings liés devant Seth, en tant que prisonnier de guerre ! Comment avait-il pu se laisser aller ainsi à tant de confiance envers l’inconnu ? Assurément, il devait fuir. Il avait une mission, une destinée divine, il devait tout faire pour réussir et, ce faisant, ne pas se faire capturer. Cette jeune femme était bien trop énigmatique pour être honnête. Il n’avait plus une minute à perdre.
Après avoir revêtu son armure, il sortit du chalet et marcha tout droit dans les herbages florissants. Après quelques dizaines de mètres, il s’arrêta pour chercher un indice de direction à suivre, mais les paysages de ces contrées exotiques étaient pour lui totalement déboussolants. Regardant ainsi de droite, de gauche, il finit par ressentir une sensation désagréable et qu’il connaissait malheureusement très bien, celle d’être observé fixement. En se retournant d’un bloc, il ne trouva que Thémis qui la dévisageait d’un œil placide. Khemmis resta ainsi un instant, troublé par ce sentiment d’espionnage ne provenant de nulle part, avec pour seule forme de vie alentour cette jument calme et tranquille.
C’est alors qu’un détail attira son attention : à côté de l’écurie, entre deux pierres du mur extérieur, comme filtrant par une ouverture fine et étroite, une lumière opalescente scintillait doucement. C’était une lumière très dure à apercevoir, sous le soleil grec, dans la mesure où elle n’apparaissait que très faiblement. Elle provenait sans doute d’une simple fissure dans le mur. Calculant l’origine de cette lumière, Khemmis se rendit compte qu’il ne connaissait aucune pièce située à cet endroit. Poussé par la curiosité, l’homme retourna à l’intérieur du chalet pour se rendre au niveau de la supposée source lumineuse. Comme il se l’était représenté, aucune pièce ne donnait à l’endroit qu’il recherchait. En revanche, dans la salle commune, une épaisse tapisserie murale éveilla ses soupçons. Lorsqu’il tendit la main pour empoigner la tenture et la tirer d’un coup sec, il découvrit, dissimulée parfaitement par cet artifice, une alcôve suffisamment importante pour accueillir un être humain. Plus intriguant, en cette alcôve résidait une espèce de boîte, un gros cube métallique doré aux proportions imposantes, duquel émanait une aura luminescente.
Il se trouvait donc ainsi, debout devant ce qui lui paraissait être un puissant artefact magique, à en juger par les émanations cosmiques de l’objet, dans la demeure de l’inconnue qui l’avait sauvée. Totalement dépassé par les évènements, Khemmis tendit la main pour détailler la boîte mais, au moment précis où son doigt toucha le métal doré, celui-ci se mit à briller de mille feux, en toutes directions et d’une lueur aveuglante. Repoussé par tant de lumière, l’homme se cacha les yeux du bras alors que la boîte s’ouvrait toute seule, répandant une lumière dorée dans toute la pièce. Lorsque l’Egyptien baissa le bras, la boîte n’était plus. Elle était désormais totalement ouverte et avait fait place à une représentation stylisée en or également d’un crabe géant. Ce totem vibrait encore plus fort que l’aura qu’il avait ressentie par l’intermédiaire de la boîte. Ses jambes tremblèrent un instant à la découverte de cette puissante statue.
Trahi, il avait été trahi par cette hôtesse pourtant si charmante. Cela expliquait son comportement étrange. Cet objet au cosmos si puissant ne pouvait qu’être l’une des fameuses et légendaires armures sacrées des chevaliers d’Athéna qu’il était venu chercher ici, selon les prescriptions de Raia. Se rappelant les paroles de la jeune femme qui affirmait la non-existence de ces mêmes chevaliers, Khemmis se sentit blessé au plus profond de lui ; les chevaliers qu’il était venu chercher et qui étaient censés le secourir n’étaient rien moins que des menteurs et des arnaqueurs !
Dupé, dépité et blessé intérieurement, l’homme fit demi-tour pour s’en aller définitivement et se retrouva ainsi nez à nez avec Myrina, qui venait à l’instant de rentrer dans son chalet, de retour du Sanctuaire. La jeune femme ne portait plus son masque si bien que le regard opaque de l’Egyptien se noya dans les yeux verts de la Grecque. Un lourd silence s’installa, empli de gêne. Myrina ne savait que dire et l’autre était pris au dépourvu. Elle tenta tout de même d’ouvrir la discussion.
- Khemmis, je…
- Tu m’as menti, oui, je l’ai bien vu.
- Non ! Je ne voulais pas te mentir, mais…
- Ah oui ? Et qu’est-ce donc que cela ? Tu vas encore me dire que les chevaliers n’existent pas, sans doute ? hurla l’homme. Myrina soupira, ne sachant que répondre. Je suis très amèrement déçu, tu sais ?
- Excuse-moi, je t’en prie écoute-moi au moins, que je t’explique !
- Expliquer quoi ? Tout ce que j’ai compris, c’est que les Chevaliers ne sont en rien égaux à leur réputation ! J’ai perdu mon temps ici, tu aurais mieux fait de me laisser aux mains de mes agresseurs.
- Mais enfin, arrête ton discours et écoute-moi, bon sang ! cria la jeune femme, amenant ainsi l’homme à rompre ses accusations. Oui, je suis bien un chevalier, mais quoi ? Penses-tu sincèrement qu’un seul chevalier peut vaincre n’importe quel dieu majeur d’un panthéon donné ? Crois-tu qu’il me suffit de claquer des doigts pour réduire à néant les forces du mal ? cracha-t-elle avant de reprendre son souffle. J’ai voulu t’aider, je ne voulais pas te laisser partir à une telle mort certaine, mais en tant que chevalier, il m’est impossible d’agir seule. D’une part car je n’arriverai à rien, et d’autre part car j’appartiens au Sanctuaire, qui est une organisation très complexe ! Elle regardait l’homme, l’air suppliant, au bord des larmes.
- C’était donc la raison de la lumière étrange que j’avais cru voir au bout de ton doigt à notre première rencontre, réfléchit-il avant d’ajouter, plus calmement : très bien, alors si les chevaliers et leur Sanctuaire existent vraiment, il ne me reste plus qu’une solution, celle pour laquelle je suis venu sur ces terres. Je dois me rendre au Sanctuaire !
- Mais Khemmis, c’est impossible, tu ne te rends pas compte ! C’est…
- C’est quoi ? l’interrompit l’Egyptien. Comptes-tu me dire maintenant que le Sanctuaire n’existe pas ? Qu’il n’est qu’une invention ? Tu m’as affirmé toi-même ne pas être en mesure de m’aider, seule, eh bien soit, allons trouver de l’aide. Je ne te demande même pas de m’accompagner, mais au moins accepte de faire ce que je te conjure ; amène-moi au Sanctuaire, laisse-moi m’expliquer et défendre mon cas et alors, seulement, je partirai, avec ou sans chevaliers.
Khemmis avait pris les mains de la jeune femme en terminant sa demande. Le soleil déjà haut éclairait leurs visages dans la pénombre réduite de la demeure. Myrina fut consumée par la flamme de l’espoir qui brûlait au fond des yeux du jeune homme. Les conseils de Chiron remontèrent alors à la surface. Définitivement, tout se liguait contre elle. Elle accéda donc à sa demande en baissant la tête.
- Soit. J’irai trouver le Sanctuaire et lui expliquerai tout. Je ferai…
- Non ! la coupa sèchement Khemmis. Laisse-moi venir, je veux m’expliquer moi-même. Tu ne connais pas mon pays ni la situation. J’aurai beaucoup plus de poids que toi pour faire pencher le Sanctuaire en ma faveur ! Je ne crains pas même d’utiliser la force s’il en est besoin pour pénétrer dans ces lieux. Je dois affronter un dieu ; les chevaliers ne me font pas peur. Accepte que je t’accompagne, je t’en prie, ou bien je te suivrai à distance, comme un voleur.
Maudissant une fois de plus le jour où elle rejoignit les rangs de la chevalerie, Myrina s’affaissa, les larmes aux bords des yeux. Au fond d’elle-même, un sentiment unique et inconnu encore la poussait à suivre cet inconnu, ce meneur naturel hypnotique, et le soutenir dans cette aventure semblant pourtant perdue d’avance. Elle l’aiderait, l’accompagnerait et, simplement, serait à ses côtés. Regardant ses chausses, elle hocha la tête simplement, expirant un « oui » discret.