Par Lénou
Yaga émergea une nouvelle fois le premier des eaux du Ladon.
Quelques secondes seulement lui suffire pour atteindre la rive du fleuve. Il se saisit du morceau d’amphore qu’il avait placé entre ses dents pour faciliter sa nage, et le donna à Sérimaris. La petite sœur, fière de l’exploit de son aîné, brandit le trophée. Yaga n’entendit même pas les bravos des autres enfants restés sur le bord, il avait déjà replongé dans les eaux boueuses du cours d’eau.
En cette fin d’été, les premières grosses pluies avaient commencé à raviner les pentes du Mont Helmos, leur arrachant terre et débris, maintenant charriés par le Ladon. Ces précipitations avaient également significativement augmenté le débit du fleuve, rendant la natation assez périlleuse. Le jeu, auquel se livraient les cinq jeunes Arcadiens, tenait alors à cette époque de l’année plus du défi sportif que du simple amusement.
Yaga en était parfaitement conscient, et cela le motivait d’autant plus. Il avait à cœur de prouver que du haut de ses six ans, c’était bel et bien lui le plus fort à ce jeu.
Le jeune garçon repéra un nouveau morceau de poterie de couleur rouge, le prit, et d’un coup de talon contre le sol caillouteux, remonta vers la surface. Lorsqu’il la fendit, il constata avec joie qu’il semblait être le premier à ramener ce précieux troisième fragment de poterie.
A peine eut-il placé son dernier trophée entre ses lèvres, qu’il entendit des clapotis à quelques mètres dans son dos. Il n’eut pas besoin de se retourner pour savoir qu’il s’agissait d’Antinos, le fils aîné du potier du village. Le garçon, de trois ans l’aîné de Yaga, avait longtemps été sans rival au jeu qu’il avait lui-même inventé. C’était toujours lui qui fournissait à la petite troupe les fameux trophées, qui n’étaient autres que des morceaux d’objets de couleurs vives, souvent des faïences rouges, tournées par son père, n’ayant finalement pas résisté à la cuisson.
Yaga inspira profondément et entama d’amples mouvements de brasse énergiques en direction de la berge. S’il était sans conteste meilleur plongeur qu’Antinos, ce dernier avait le bénéfice de sa plus grande taille à la nage. Peu importait son désavantage présumé, ce que voulait Yaga était battre son aîné et définitivement asseoir sa supériorité au sein de sa petite bande d’amis. Et il s’en donnerait les moyens. Sérimaris serait fière de lui, et son père, Eraste, qui ne cessait de lui conter qu’un jour il serait un des plus grands héros que la Grèce ait connu, encore plus.
Tendre ses bras loin devant. Les ramener le long de son corps en chassant l’eau de ses mains tendues. Répéter le même mouvement, mais avec ses jambes cette fois. Le garçonnet se concentra sur les mouvements qu’Eraste lui avait enseignés. Une douzaine de fois il répéta l’enchaînement avant de toucher enfin la berge empierrée du cours d’eau. Lorsqu’il tendit le fragment écarlate à Sérimaris, il constata qu’Antinos n’avait pas encore donné son dernier morceau de poterie à son partenaire.
Son corps fut parcouru d’un frisson d’excitation, et il exulta.
*
* *
- Philista ?
Yaga n’avait rien perdu de son agilité dans l’eau, même si huit ans s’étaient écoulés depuis le jour où il avait été couronné « Roi du Ladon » par ses camarades. Cela ne semblait pas être le cas de son maître, qui tardait à réapparaître à la surface du Nil. L’état du fleuve n’était pas sans rappeler au jeune homme celui du cours d’eau de son Arcadie natale, lorsqu’il avait battu Antinos.
Le jeune chevalier se maintenait sans mal à la surface avec d’amples mouvements, malgré les eaux tourbillonnantes. Il se retourna en direction de la felouque, dont il venait de se faire sortir, bien contre son gré, par Myrina. Toujours pas de Philista en vue.
- Philista ? cria-t-il à nouveau, une once d’inquiétude ponctuant son interrogation.
- Je suis là, lui répondit une voix lointaine, dans son dos.
Le chevalier de Cassiopée venait d’émerger à une bonne dizaine de mètres de Yaga, en direction de la rive gauche du fleuve. Son ancien apprenti constata rapidement qu’il semblait bien moins dans son élément que lui-même, et que le port de son armure n’avait pas l’air de l’aider.
- Drôle de façon de remercier un ami de l’accompagner en campagne non officielle que de l’expédier à l’eau sous prétexte d’avoir ses coudées franches face à un ennemi ! ironisa Philista lorsque Yaga l’eut rejoint.
- Plutôt, oui ! Aurait-elle oublié que comme elle nous sommes des chevaliers d’Athéna, parfaitement aptes à combattre ? Je n’ai pas pris l’initiative de l’aider dans son périple pour être traité comme une gêne !
- Calme-toi, lui demanda Philista en toussant pour expulser l’eau qui s’était immiscée dans ses poumons. Je ne pense pas que Myrina ait songé ne serait-ce qu’une seconde que nous ne lui serions d’aucune utilité pour cette bataille. Elle a juste constaté que notre présence contre cet Aswald ne serait pas des plus précieuses, et nous a donné la possibilité de continuer notre route vers Seth, sans plus attendre.
-En route, alors ! s’exclama Yaga, qui n’avait pas envie de discuter plus en avant de la décision du chevalier du Cancer, qui lui restait en travers de la gorge.
Les deux chevaliers poursuivirent ainsi leur traversée en direction de la rive occidentale. Le soleil de ce début juillet était au plus haut dans le ciel quand ils purent reprendre pied sur le sable qui constituait les berges du Nil, à cet endroit du fleuve.
Philista paraissait ne pas avoir apprécié outre mesure cette baignade improvisée. Si son ancien élève s’était joué sans difficultés apparentes des tourbillons et des bancs de sable affleurant encore la surface avant la longue période de crue du Nil, lui, qui n’avait jamais brillé pour ses facultés d’excellent nageur, s’était retrouvé plus d’une fois emporté par le fort courant. Remettre les pieds sur la terre ferme lui arracha un discret sourire où pouvait se lire le soulagement.
Toutefois, ce répit fut de courte durée.
Sortant de l’ombre des palmiers dattiers bordant l’étendue pratiquement plane de sable où les deux chevaliers étaient arrivés, une silhouette féminine les rejoignit, sans laisser à Yaga ne serait-ce que le temps de porter la main à hauteur de ses yeux pour dégager les mèches noires détrempées qui lui masquaient la vue. Le chevalier d’Argent et son maître n’eurent pas le loisir de détailler la femme qui leur faisait maintenant face. Les seuls mots qu’elle prononça avant de commencer un ballet surréaliste fut le nom de l’attaque qu’elle leur réservait :
- La Caresse de l’Ombre !
Philista ne comprit pas tout de suite ce qui se passait, ou plutôt ce qui était devenu de leur adversaire. Il ne vit autour de lui et de son élève que des traînées de lumière couleur feu formant deux cercles dont ils étaient le centre. Instinctivement, il se plaça dos à dos avec Yaga. A son contact, il saisit alors tout le danger de la situation : ils étaient tous deux pris au piège par un adversaire apparemment bien plus rapide qu’eux. S’il n’agissait pas vite, il ne donnait pas cher de leurs chances de continuer leur route rapidement vers la Nécropole de Kharga. Dans un réflexe de protection de son ancien apprenti, il se retourna, et les deux paumes à plat sur les omoplates de Yaga, lui appliqua une décharge d’énergie qui l’envoya s’écraser dans le sable meuble cinq mètres plus loin.
A présent seul, Philista se concentra sur la manœuvre de son ennemie. Le buste excessivement penché en avant, les bras tendus en oblique dans son dos, les genoux montant à la hauteur de la taille, celle-ci courait à une vitesse folle autour de lui. Son expérience permit au vétéran de comprendre qu’elle évoluait à une vitesse légèrement inférieure à celle de la lumière, bien trop rapide pour qu’il puisse suivre l’intégralité de ses mouvements. Plissant les yeux et portant son attention sur un unique point du tracé de la ronde infernale, il constata que les cercles qu’il percevait étaient en fait dus au sillage laissé par des flammèches d’énergie pure que la femme accumulait à l’extrémité de ses doigts. Il n’eut pas l’opportunité de continuer plus son analyse. Les deux cercles de cosmos incandescent disparurent soudainement, et la lueur orangée réapparut au niveau des ongles de l’Egyptienne, qui se volatilisa un court instant.
Philista ne la vit d’abord pas reparaître, mais la sentit. Un coup de griffe brûlant déchira l’arrière de sa cuisse gauche, puis se furent son biceps droit et la partie haute de son abdomen qui connurent la brûlure tranchante de La Caresse de L’Ombre. Le souffle coupé, le chevalier de Bronze tenta de couvrir les parties de son corps que son armure ne protégeait pas. Cela ne suffit pas pour arrêter les morsures de l’attaque de son adversaire, qui lui infligea encore trois coups au niveau du torse, du bras gauche et de sa joue droite. Philista s’écroula au sol, une main plaquée contre son visage. Pas une goutte de sang ne s’échappait des profondes entailles qui lézardaient son corps. La chaleur même de l’énergie déployée par l’Egyptienne avait cautérisé ses plaies instantanément.
Une nouvelle fois jeté hors du champ de bataille par l’un de ses compagnons, Yaga n’avait pu qu’assister impuissant à la correction que son maître venait de se voir infliger. Se relevant pour aller aider ce dernier, le jeune homme fut vite arrêté par la femme, qui venait de se placer entre eux deux, lui tournant le dos.
- Avant de tenter d’en finir avec mon maître, peut-être faudrait-il que tu t’assures que personne ne vienne te déranger dans ta besogne ? lâcha un Yaga quelque peu agacé par le manque d’intérêt que son adversaire manifestait pour lui.
- Laisse-moi… commença Philista
- Te laisser faire quoi ? l’interrompit la voix rageuse de son élève. Te faire mettre en pièces tranquillement sans bouger un cil ? Je ne suis pas venu en Egypte pour compléter ma formation en regardant mes confrères se faire étriper sans réagir. Finies les heures passées assis sur les gradins de la grande arène à observer les stratégies de combat de mes valeureux aînés. Je ne suis plus là pour apprendre, mais bien pour faire ce que tu m’as enseigné pendant six ans : me battre. Et je compte bien le faire, avec ou sans ton accord.
Yaga ne laissa pas le temps au chevalier de Bronze, toujours recroquevillé dans le sable, de répliquer. Ni à l’Egyptienne, qui s’était tournée vers lui, de saisir tout le sens de cet échange acerbe. D’un crochet puissant, il visa le menton de son adversaire, qui promptement esquiva en bondissant d’un mouvement souple au-dessus du corps de Philista. Le chevalier d’Orion la rattrapa aussitôt et poursuivit son mouvement en envoyant lourdement son poing gauche en direction de son abdomen. Poing qui ne fendit que l’air. Yaga enchaîna en abattant une véritable pluie de coups sur son ennemie, d’une tête plus petite que lui. Celle-ci se contenta à chaque fois de reculer le long de l’étroite plage où elle était apparue. Le poing du Grec n’effleura qu’à une unique reprise le corps de sa gracile adversaire, qui semblait plus glisser que marcher sur le sable grossier de la rive du Nil pour éviter ses attaques.
Haletant, le jeune homme s’arrêta un instant pour reprendre son souffle et observer à la dérobée l’Egyptienne.
Tout comme le chevalier du Nil que Myrina devait affronter en ce moment-même, la femme qui lui faisait face portait une armure très légère, peut-être encore plus que celle d’Aswald, qui protégeait peu son corps trapu à la musculature développée et aux formes épanouies. Un large diadème plein en argent sur lequel était incrustée une tête de chat sauvage aux yeux de cornaline retenait son épaisse chevelure auburn. De longues mèches bouclées, qui s’étaient échappées de la coiffure, encadraient son visage rond, dont les premières ridules venaient trahir l’âge. Sûrement très proche de celui de ma mère, songea Yaga. Cependant, la comparaison s’arrêtait là. La peau fort blanche de Melia devait même sembler diaphane à côté de celle, très brune, de la femme qui lui faisait face. Ses yeux verts très expressifs soulignés d’un épais trait de khôl noir brillaient telles deux émeraudes dans un écrin d’obsidienne. Son petit nez retroussé et ses lèvres charnues maquillées de brun cuivré lui conféraient une sensualité que ne pouvait renier le jeune homme. Sensualité que soulignait la fine tunique de lin blanc qui lui laissait le dos complètement nu, à l’exception des omoplates qui étaient couvertes par un plastron semi-circulaire en argent décoré de bandes de métal précieux serties d’amazonites et d’un damier de lapis-lazuli et cornaline.
L’Egyptienne ne lui laissa pas le temps de continuer à la détailler, et fit mine de vouloir repartir en direction de la parcelle de plage où ils avaient laissé Philista. Yaga réagit immédiatement et tenta de lui porter un violent uppercut, qu’elle para sans hésiter du plat du pied. Le Grec reprit ses enchaînements de coups de poing herculéens, mais la femme qui était, sans aucun doute possible, elle aussi un chevalier du Nil lui présenta toujours en opposition un pied ou un tibia. Non seulement elle parvenait à parer ses poings avec une facilité déconcertante, mais en plus elle répliquait à chacune de ses attaques par un coup porté avec les jambes qui faisait mouche bien plus souvent que Yaga ne l’aurait souhaité. Ses côtes commençaient à le faire souffrir et il avait le souffle de plus en plus court. Ce n’était pas lui, contrairement aux apparences, qui menait le combat, mais bien elle.
Voilà que la puissance au corps à corps que redoutaient tant ses camarades d’entraînement ne faisait pas frémir le moins du monde le premier adversaire sérieux qu’il rencontrait au cours de sa carrière de chevalier. Ses poings gantés de métal ne faisaient que rencontrer les jambières d’argent ornées de bandes d’amazonite ou la courte jupe coupée en pointe du même métal que les autres pièces de l’armure de la femme-chevalier.
Dépassé par la vitesse de son ennemie et à bout de souffle, le chevalier d’Orion stoppa brutalement le mouvement de crochet qu’il avait commencé à esquisser. Légèrement plié et se tenant le côté gauche, il vit l’Egyptienne reposer au sol la jambe qu’elle destinait à parer le coup, et le fin drapé de lin blanc, accroché à la ceinture constituée d’un damier de cornaline et lapis-lazuli, retomber délicatement sur ses genoux.
- Rapide, mais pas très loquace, souffla-t-il. Pourrais-tu avoir l’obligeance de me confirmer ton identité. Est-ce bien à Umn que je vais devoir les hématomes qui ne tarderont pas à maculer mon abdomen ?
- Tout à fait, répondit la femme visiblement surprise que son adversaire ne lui demande pas grâce, mais de valider son identité qu’elle n’aurait cru qu’il connaisse. Et toi, jeune chevalier ?
- Yaga, sixième porteur de l’armure d’argent d’Orion, chevalier d’Athéna. Si je me souviens bien des indications que nous a fournies Khemmis, tu es normalement censée protéger Bastet, la déesse-chat. Je me trompe ?
- Pas du tout, confirma Umn, qui ne manqua pas de s’interroger intérieurement sur la quantité et la pertinence des informations qu’avait pu donner le Nubien aux Grecs. A quel point connaissait-il les autres chevaliers du Nil ?
Yaga profita des quelques instants que lui laissa son adversaire pour récupérer un peu. Jetant un œil aux têtes de chat qui agrémentaient le diadème et les bracelets de biceps et celle qui était attachée par un anneau d’argent au plastron à hauteur du diaphragme de la femme-chevalier, il décida que les armures des Egyptiens, toutes apparemment du même métal que la sienne, étaient plus valorisantes que celles des chevaliers d’Argent. Bien qu’absorbé par la contemplation de l’armure de son adversaire, il s’aperçut que celle-ci commençait à montrer quelques signes d’impatience. Il reprit alors la parole, cherchant à éclairer un point auquel l’ami de Myrina n’avait su répondre :
- Bastet, la déesse à la tête de chat, la déesse de la musique et de la joie, protectrice de l’humanité, si je suis bien informé. Bizarre… Pourquoi le chevalier chargé de la protection d’une déesse pacifique vient-il prêter main forte à un dieu maléfique comme Seth ?
- Pourquoi un chevalier grec intervient-il dans un pays qui n’a aucune relation avec le sien ? répliqua Umn, alors qu’elle tournait les talons.
Yaga n’eut pas l’opportunité de lui répondre. A l’endroit où se tenait la gardienne de Bastet une fraction de seconde auparavant se trouvait maintenant un évanescent voile de poussière ocre. Avec un haussement d’épaules qui lui arracha une grimace de douleur, le jeune homme se résigna à suivre la silhouette qui s’enfonçait désormais vers la plaine agricole jouxtant le fleuve.
Une fois dépassés les palmiers qui bordaient la plage, Yaga put apprécier le nouveau paysage qui s’étendait devant ses yeux. Une vaste étendue plane de terres sans culture, à cette époque de l’année, s’étalait jusqu’aux premiers affleurements rocheux désertiques de ce qu’il supposait être, ce qu’Améni lui avait décrit comme l’entrée de la Vallée des Rois. Seules quelques parcelles venaient apporter un peu de touches de vert dans cette immensité de terres très brunes. Les cultivateurs et leurs familles attendaient que le Nil ait déposé ses riches limons pour semer lin, orge, épeautre, blé amidonnier ou sorgho, qui leur apporteraient leur revenu annuel. Alors que le chaud soleil estival était à son zénith, seuls quelques profils, penchés vers leurs terres pour récolter les dernières productions de légumineuses ou de condiments, se découpaient sur l’horizon.
Umn marqua un bref arrêt qui permit au Grec de se porter à sa hauteur. Au milieu d’un champ hérissé de courtes chaumes de céréales pratiquement recouvertes par un couvert de mauvaises herbes desséchées, elle parut hésiter un instant, puis reprit sa course vers une levée de terre qui s’enfonçait en direction du désert. Yaga avait déjà remarqué que la plaine semblait découpée à l’image d’un damier par des digues, dont les plus hautes étaient perpendiculaires au fleuve. Le chevalier du Nil se dirigea vers l’une d’elle, d’un bond félin retomba sur sa crête, puis disparut de l’autre côté. Après un instant d’incertitude, Yaga la suivit. Arrivé à son tour en haut de la levée de terre compacte, il comprit que ces remparts de terre étaient en fait les parois d’un ingénieux réseau de canaux d’irrigation, apportant l’eau du Nil aux terres les plus éloignées. De son promontoire, il constata également que ces canaux débouchaient parfois dans de vastes bassins desquels repartaient des canaux secondaires plus étroits, aux parois moins hautes.
Umn se tenait debout, au milieu du canal, de l’eau à la mi-mollet. Elle ne tenta aucune attaque sur le jeune chevalier. Dévisageant un moment son adversaire, elle sembla le jauger. Puis, elle laissa échapper un long soupir, pivota sur elle-même, et d’une longue foulée reprit sa course.
Yaga, qui avait soutenu le dur regard émeraude sans sourciller, eut quelques difficultés à en croire ses yeux. L’Egyptienne, qui avait pris très rapidement une vitesse folle, ne courait pas dans l’eau, mais semblait plutôt glisser sur l’onde. Chacun de ses pas ne laissait qu’un infime remoud à la surface. Une hirondelle volant à fleur d’eau pour y capturer des insectes n’aurait pas causé plus de trouble à la surface que la belle. Seule la fine gerbe d’eau qu’elle soulevait sur son passage trahissait le parcours qu’elle avait choisi.
Le Grec tergiversa un moment, flairant le piège. Néanmoins, il prit la décision de poursuivre Umn du haut de la levée de terre où il se trouvait. La butte ne présentait certes pas un terrain d’évolution aisé, sous ses pas il sentait à chaque foulée une partie du matériau qui constituait ces parois se dérober sous ses pieds, mais elle lui permettait de conserver une vue d’ensemble de l’endroit atypique où il évoluait. Et où il se trouvait, le chevalier du Nil ne pourrait le prendre facilement à revers. Cette réflexion réconforta un peu Yaga, qui sentait avec une angoisse sourde le piège se refermer de plus en plus autour de lui, sans pour autant l’identifier concrètement, et pire, sans savoir comment l’éviter.
La silhouette d’Umn était très vite devenue une ombre bondissante dans le lointain. Yaga, qui, sur terrain plan et meuble, avait déjà du mal à se maintenir à la hauteur de son adversaire, fut très vite distancé. Réduit à suivre les quelques traces que laissait la belle à la surface de l’eau, il fut amené plusieurs fois à s’arrêter à un croisement du réseau d’irrigation pour discerner quel était le canal qu’elle avait emprunté. A chaque fois, d’un bond leste ou après un virage serré, il continuait sa poursuite, conscient de se laisser de plus en plus distancer. Et conscient de laisser à son adversaire de plus en plus d’opportunités pour le surprendre.
Yaga envisagea bien de laisser Umn courir seule vers un but que seule elle connaissait pour retourner auprès de Philista. Toutefois, il ne se résolut pas à abandonner la redoutable Egyptienne, la première vraie ennemie qu’il rencontrait, ainsi. Ce n’était pas en renonçant lâchement dans une phase de combat qu’il ne maîtrisait pas qu’il prouverait sa valeur. Qu’aurait pensé son père d’une telle idée ? Eraste lui avait répété assez souvent :
- L’abandon n’est jamais une solution. Un chevalier d’Athéna ne contourne pas une difficulté, il la surmonte.
Non, il ne pouvait décemment suivre qu’une seule voie, aussi risquée qu’elle pût paraître : aller là où son adversaire avait choisi de l’emmener.
Ce qu’il fit.
A une intersection du réseau, Yaga perdit la trace de la protectrice de Bastet. Au-delà d’un petit bassin de retenu où se mêlaient les eaux de six canaux disposés en étoile, il ne distingua plus aucuns remouds caractéristiques du passage du chevalier du Nil. L’angoisse qui montait en lui depuis qu’il avait entamé cette chasse le submergea. Il perçut clairement que le piège qu’il craignait tant se refermait sur lui, mais l’anxiété le cloua sur place.
Il n’eut aucune réaction quand il entendit le crissement de la terre sous le pas d’Umn, lorsqu’elle se décolla de la paroi sur laquelle était jugé Yaga et contre laquelle elle s’était tapie.
Il n’esquissa aucun mouvement de recul quand il sentit la délicate odeur de brûlé qui se répandit dans l’atmosphère environnante lorsque l’Egyptienne enflamma son cosmos qui consuma les quelques reliques de végétation desséchée qui l’entourait.
Il ne manifesta aucun réflexe quand il vit la boule d’énergie pure couleur feu que son adversaire avait concentrée et projetait vers lui.
La cage thoracique écrasée par la sphère de cosmos, son corps décolla du talus où il se tenait. Après un vol plané qui lui parut durer une éternité, il entra au contact de l’eau retenue dans le bassin circulaire au-dessus duquel il se trouvait une fraction de seconde plus tôt. Son dos racla le fond de la retenue sur une dizaine de mètres, et il finit par s’arrêter contre la levée de terre qui entourait les eaux d’irrigation.
*
* *
- Et quand elles ont la même couleur que les framboises que Maman écrase avec le fromage frais ?
- Non, elles ne sont pas mûres quand elles sont encore rosées, lui répondit son frère. Ne cueille que celles qui sont bien noires et faciles à décrocher du pied, comme je te l’ai déjà expliqué.
Sérimaris tendit sa petite main vers le panier que Yaga avait posé à ses pieds. Le garçonnet n’eut pas le temps de l’empêcher de se saisir d’une poignée de baies.
- Hmm, c’est quand même bien plus simple à reconnaître celles qui sont bonnes en les goûtant, conclut la petite fille avec un grand sourire innocent qui découvrit une rangée de dents à la couleur plus violette que blanche.
- Ca suffit maintenant. Si tu continues ainsi, j’aurai ramassé tous les fruits mûrs de la forêt et il n’y en aura toujours pas assez dans mon panier pour que Maman puisse faire une tarte pour nous quatre. En plus, tu vas être malade. Aide-moi plutôt. Regarde, là-bas, sous le grand arbre, il y a tout un massif de myrtilles où nous ne sommes pas encore allés, dit l’aîné en pointant du doigt un chêne séculaire. Tu devrais en trouver plein. Et des bien noires.
Non sans avoir raflé encore quelques fruits, Sérimaris s’éloigna, en emportant son propre panier encore vide dans la direction que lui avait indiquée son frère. Ce dernier reprit son ouvrage en songeant qu’à ce rythme, il n’aurait jamais rempli sa petite corbeille d’osier avant que son père ne rentre de sa boutique de cordonnier pour lui dispenser sa séance d’entraînement quotidienne.
Tout à sa tâche, Yaga ne prêta d’abord pas attention au cri étouffé provenant de l’endroit où il avait envoyé sa sœur. Ce ne fut qu’au second appel qu’il releva la tête, pour voir la forme noire d’un sanglier qui jaillissait des fourrés et fonçait droit sur Sérimaris. A une dizaine de mètres de la petite fille, l’animal s’arrêta. Raclant le sol, il balança la tête de droite à gauche.
La peur qui avait saisi le fils d’Eraste le clouait sur place. Le deuxième cri lancé par la fillette l’avait fait se redresser en reversant son panier, mais depuis il n’avait pas esquissé le moindre geste. Les yeux rivés sur les défenses du sanglier qui luisaient dans la pénombre de la forêt, aucun des conseils qu’avait pu lui dispenser son père ne lui revenait à l’esprit. Ni son corps ni son esprit ne semblaient vouloir lui répondre. Pétrifié, il s’apprêtait à voir sa petite sœur piétinée sous ses yeux, sans n’avoir tenté quoi que ce soit pour la sauver.
La bête redressa la tête, sembla humer l’air à la recherche de l’odeur de Sérimaris qui lui faisait face, puis elle baissa à nouveau l’échine et chargea. Une décharge d’adrénaline secoua Yaga, qui ne put que pousser un long hurlement monosyllabique. Cela suffit à détourner le sanglier de son objectif initial, et permit au garçon de recouvrer toutes ses facultés. Sans l’ombre d’une hésitation, il se jeta au sol et cria à sa sœur d’en faire de même. Comme son père lui avait enseigné, l’animal enjamba son corps, mais ne le toucha pas. Le sanglier ralentit l’allure, fit demi-tour sur lui-même en glissant, et s’arrêta. Il huma à nouveau l’air quelques secondes, obliqua, et s’enfonça en trottinant dans les fourrés devant lesquels Yaga ramassait tranquillement des myrtilles une minute plus tôt.
*
* *
Le chevalier d’Orion essuya d’un mouvement rageur le filet de sang qui s’écoulait de la commissure de ses lèvres. Allait-il falloir qu’il en soit réduit à la dernière extrémité avant qu’il ne puisse réagir ? A bientôt quinze ans, était-il condamné à rester paralysé par la peur face à une menace ennemie, comme il l’avait été face à un sanglier à sept ans ? L’enseignement que lui avaient délivré son père puis Philista ne lui serait-il d’aucun recours à chaque fois qu’il se sentirait en réel danger ? Etait-ce bien la même personne que ses camarades d’entraînement craignaient tant de retrouver dans l’arène en duel, qui maintenant chevalier d’Argent demeurait sans réaction face à son adversaire ?
Le jeune homme n’eut pas le temps de s’interroger plus sur son absence de réflexes face au danger tangible. Déjà Umn fondait sur lui, ses longs ongles cuivrés brillant à la lueur du soleil.
Yaga goûta à la griffure brûlante de la Caresse de l’Ombre.