Par black dragounet & Ex-Floodeur
Depuis que Seth avait commencé à préparer son retour, toutes les étapes de son plan menaient à son mariage avec Isis qui marquerait le vrai début de son règne. Il n’avait d’ailleurs pas créé la nécropole sacrée de Kharga pour d’autre raison que cette cérémonie.
A présent, le naos grouillait de ses serviteurs, dont beaucoup de prêtres s’activant particulièrement tout autour de l’autel. Ils étaient vêtus d’un pagne blanc orné, et une peau de hyène recouvrait leur épaule gauche et une partie de leur torse. Il ne leur restait plus que quelques heures pour achever les préparatifs de la cérémonie. Dans le reste de la grande pièce, des femmes, des esclaves du dieu, se pressaient pour achever les ornements de la partie centrale de la salle.
- Hâtez-vous ! lança Seth. La cérémonie doit débuter au coucher du soleil.
Le dieu faisait face à l’autel derrière lequel il devrait se tenir quelques heures plus tard aux cotés d’Isis. Il portait autour de son large cou un collier fabriqué dans une matière métallique d'une noirceur telle que la lumière du jour ne pouvait s'y refléter et au centre duquel était sculptée une tête de hyène aux yeux figurés par deux pierres précieuses rouges. Bien peu nombreux étaient les hommes à savoir qu’il ne s’agissait pas d’un bijou ordinaire, mais qu’il cachait en réalité l'armure de la divinité, protection que Seth ne revêtait que lorsqu'il s'engageait dans un combat. Pour l’heure, le dieu n’était vêtu que d’un pagne brodé d’or et d’une pièce de tissu sur laquelle était tracée des motifs en fil d’argent.
Surpris par l’arrivée soudaine du dieu qui avait laissé jusque-là la supervision à la charge de Khnemu de Ptah, les prêtres et les esclaves restèrent figés sur place quelques instants, comme pétrifiés. Outre sa sinistre réputation, le dieu du Mal était en effet très intimidant d’un strict point de vue physique. Sa stature imposante à la musculature très développée était digne des plus féroces guerriers, tandis que son visage au menton carré et aux yeux rouges en amande semblait à la fois agréable et menaçant. Ses longs cheveux rouges qui descendaient jusqu’au bas de son dos étaient tressés en une centaine de petites nattes et attachés par un catogan en lin rehaussé de fils d'or. Enfin, il portait dans sa main droite un sceptre d’or représentant une tête de chacal.
Seth fit le tour de l’autel en contrôlant du regard ce que chacune des personnes présentes là était en train de faire. Les serviteurs sortirent de leur surprise si bien qu’au passage du dieu, chacun d’entre eux se retournait et se prosternait devant lui en disant :
- Loué soit notre puissant dieu Seth !
La quatrième personne qu’il croisa était une jeune femme disposant des joncs et roseaux de manière harmonieuse autour des trônes des futurs époux. Elle s’apprêtait à le révérer, quand Seth la gifla, lui brisant la nuque.
- Nous n’avons pas de temps à perdre. Au travail ! fit le dieu comme s’il venait d’écarter un insecte agaçant.
Plus personne n’osa dès lors se détourner de sa tâche. Au bout de quelques minutes, les prêtres se réunirent autour de l’autel. Ils commencèrent à réciter des invocations pour faire fuir les mauvais esprits afin qu’ils ne perturbent pas la cérémonie.
Satisfait de ce qu’il voyait et entendait, le dieu se dirigea vers la sortie de la pièce, puis s'engagea dans une colonnade éclairée au moyen de torches accrochées au mur à intervalles réguliers. Il déboucha finalement dans un couloir sombre ouvrant sur un escalier en colimaçon qui s’enfonçait dans les profondeurs de la nécropole et dont la cage en pierre offrait une caisse de résonance parfaite dans laquelle se répercutait le bruit de ses pas. Arrivé au bas de l’escalier, il parcourut encore un dédale de couloirs avant de se retrouver devant une lourde porte en fer. Il activa son mécanisme de fermeture en appliquant sa main rayonnant d’une étrange lueur rougeâtre sur le métal et pénétra dans le caveau où était retenue depuis de longues semaines la déesse Isis.
La pièce était bien plus grande que la plupart des cellules. Bien qu’elle soit située plusieurs dizaines de mètres sous le niveau du sol et qu’aucun conduit ne permette à la lumière du soleil de l’atteindre, la cellule était néanmoins parfaitement éclairée par de nombreux braseros et torches. Une grande table sur laquelle se trouvaient des corbeilles remplies de fruits et mets fins occupait le centre de la salle.
Depuis la fin du combat qui l’avait opposée à Seth et son allié Khnemu, la déesse Isis n'avait plus été maltraitée, bien au contraire. Tout avait été fait pour rendre sa détention la plus confortable et la moins douloureuse possible.
Isis se tenait debout devant un miroir richement décoré. Grande avec de longs cheveux noirs tressés, son visage aux yeux bleu azur était d’une beauté simplement stupéfiante. Elle portait un collier en lapis-lazuli et une longue robe blanche parée de fils d'or et autres ornements qui aurait été magnifique si elle n’avait pas été déchirée en de nombreux endroits, n’étant même presque plus que lambeaux qui laissaient une grande partie de son corps dénudé.
Bien que privée de ses pouvoirs, la déesse était détendue et calme, son visage marqué par une grande détermination. Seth s'approcha jusqu’à se tenir juste derrière elle, puis il posa ses larges mains sur ses frêles épaules. Légèrement plus grand qu’elle, il la fixait par l’intermédiaire de son reflet.
- Ma sœur, si vous continuez à agir de la sorte, je vais devoir vous lier pieds et mains jusqu’à la fin de la cérémonie, dit le dieu de la Foudre avec une pointe de regret dans la voix. Déchirer votre robe de cérémonie pour montrer votre opposition à ce mariage ne changera rien.
Il s’écoula quelques secondes avant que Seth ne reprenne la parole devant le mutisme de sa captive.
- Sachez que je ne verrai aucun problème à me marier avec vous, même vous deviez dévoiler votre divine nudité à mes serviteurs, ajouta-t-il d’une voix où toute trace de regret feint avait disparu.
Il lâcha ses épaules, et marcha jusqu’à la table.
- Ainsi privée de vos pouvoirs, vos sens actuels limités ne vous permettent pas de suivre les évènements. C'est dommage, car je pense que cela aurait pu vous intéresser, poursuivit le dieu.
Il saisit un grain de raisin, l’avala puis reprit.
- Vous serez heureuse d'apprendre que votre bien aimé serviteur Khemmis est toujours en vie. Je dois bien avouer que j’ai commis l'erreur de le sous-estimer, lui et ses alliés, concéda le dieu. Mes chevaliers du Nil ont été incapables de les vaincre, expliqua Seth qui s'approchait à nouveau de la déesse. Même Khnemu est parvenu à se faire tuer, ce que je n’aurais pas cru possible.
- Vos larbins ne méritaient plus le titre de chevalier du Nil dès le moment où ils se sont rangés à votre cause, mon frère, répondit-elle en se retournant pour lui faire face. En tout cas, je vois que certaines choses ne changeront jamais. Comme toujours vous commettez des erreurs et comme toujours vos rêves de grandeur vont s'envoler en fumée.
Elle le fixa avec un air de défi. Seth lui sourit, puis lui passa une main dans les cheveux sans que la déesse ne fasse le moindre geste pour l’arrêter.
- Ne soyez pas aussi optimiste ma chère, je vais à présent personnellement me charger d’éliminer ces vermisseaux. Vu leur état, ils ne me résisteront pas longtemps, dit-il en ricanant. Même si je suis quelque part contrarié de devoir éliminer moi-même de misérables humains, au moins m’auront-ils épargné la peine de devoir m’occuper de Khnemu et de sa campagne dans quelques temps. De même, je n’avais jamais réellement songé m’appuyer très longtemps une fois mon sacre prononcé sur un traître tel que Jibade et sur ce psychopathe instable d’Aswald.
Il se dirigea vers la porte et, avant de l'ouvrir, se retourna une dernière fois vers Isis.
- Mais soyez rassurée sur un point, il n’est pas dit que Khemmis doive y laisser sa vie... Avec un lavage de cerveau adéquat, il devrait pouvoir continuer à vous servir après notre mariage.
- Je crois que vous devriez surtout bien profiter de vos derniers instants de vie. Quand mon fidèle serviteur sera là, il mettra un terme à votre règne de terreur avant même qu’il ne commence. Vous allez entrer dans l’histoire comme le tyran le plus éphémère de tous les temps.
- Peut-être devrais-je aussi songer à vous bâillonner, conclut Seth en quittant la pièce.
*
* *
Khemmis fut le premier à se réveiller.
D’un bond il se retrouva sur ses pieds, les sens en alerte, cherchant Khnemu de Ptah. Néanmoins, l’ancien Pharaon semblait avoir disparu et le serviteur d’Isis ne percevait plus l’impressionnant cosmos de leur ennemi.
Khemmis se souvenait de la longue agonie dans laquelle l’avait plongé le Hurlement de l’Oubli et il se demandait quel miracle faisait qu’il était encore en vie. Il s’attendait à ce que la prochaine chose qu’il vît soit Osiris et la Balance des Pêchés…
L’Egyptien se pencha sur le corps allongé de Myrina puis prit son pouls, constatant avec soulagement qu’elle était elle aussi toujours en vie. Il la secoua légèrement en lui chuchotant de se réveiller, jusqu’à ce qu’elle reprenne finalement conscience à son tour. Elle ouvrit les yeux et découvrit le visage du Nubien à quelques centimètres du sien. Le soulagement qu’elle éprouva de voir que Khemmis était toujours en vie surpassait même le soulagement causé par sa propre survie. Elle avait pensé ne jamais le revoir dans ce monde et comme ils seraient allés dans des royaumes des morts différents…
- Khnemu ? demanda-t-elle après un silence électrique de quelques secondes.
- Disparu.
- Et Yaga ? fit-elle en se redressant sur ses coudes.
- Je vais voir, répondit l’Egyptien en se relevant à regret.
Le jeune chevalier d’Argent était toujours étendu au même endroit, cependant Khemmis vit d’un seul coup d’œil que toute marque de la nécrose causée par le Hurlement de l’Oubli avait disparu. Les seules blessures qui demeuraient sur le corps du garçon étaient les séquelles de son combat contre Umn qui l’avait durement touché
Sous le regard de Myrina, Khemmis se baissa puis apposa ses mains sur les parties du corps du chevalier d’Orion qui avaient été les plus atteintes. Des paumes du guerrier égyptien se dégagea une aura lumineuse et chaleureuse qui entoura les blessures de Yaga et dont l’effet fut immédiat : le sang s'arrêta de couler des plaies qui se refermaient d'elles-mêmes. Progressivement, le garçon recouvrit ses esprits.
- Khemmis ? fit Yaga.
- Tout va bien, répondit le Nubien. J’ai soigné une partie de tes blessures, mais il te faudrait encore beaucoup de repos.
- Nous en aurions tous besoin, malheureusement nous n’avons pas ce luxe, observa Myrina.
- En effet, fit Khemmis en se relevant et en aidant son jeune compagnon à faire de même.
Les jambes du chevalier d’Argent semblaient toutefois soutenir difficilement son poids.
- Philista ! cria Yaga dès qu’il fut debout en désignant une forme dans le sable sur laquelle se réfléchissait les rayons du soleil.
Khemmis se hâta dans la direction indiquée par son jeune compagnon, laissant Myrina soutenir Yaga, et constata qu’il s’agissait bien du chevalier du Bronze. C’étaient les miroirs de l’armure, à présent fissurés voire parfois détruits comme sur le casque et la moitié du plastron, qui avaient attiré l’œil de son élève.
Après s’être assuré que le vétéran était toujours vivant, Khemmis examina rapidement ses blessures.
- Rien de grave, je pense qu’il a dû perdre connaissance à cause de l’épuisement, conclut-il au bout de quelques secondes au soulagement de ses deux compagnons qui l’avaient rejoint, le chevalier d’Or ayant soutenu son jeune ami encore chancelant.
- Mais alors que nous soyons vivants et que Khnemu ait disparu… commença Myrina.
- Oui, nous lui devons sûrement ce miracle, dit l’Egyptien en hochant la tête et en soignant les quelques blessures de Philista. Qu’il ait pu triompher d’un tel adversaire est à peine croyable.
- Mon maître est plein de ressources, intervint Yaga. Même si je suis à présent très certainement beaucoup plus rapide et puissant que lui, je pense qu’il me vaincrait malgré tout si jamais nous nous affrontions réellement.
- En tout cas, sans lui mon peuple serait déjà condamné à subir la tyrannie de Seth et de Khnemu, poursuivit Khemmis en soulevant doucement le corps du chevalier de Bronze afin de le placer sur son dos. Il nous a offert une nouvelle chance, et pour cela il aura ma reconnaissance éternelle.
Après s’être assuré que le corps de son maître était bien installé sur le dos du nubien, Yaga se tourna dans la direction d’où était venue la momie. A l’horizon, la brume commençait à se lever progressivement, laissant apparaître la vallée de Kharga, au fond de laquelle on discernait ce qui avait dû être le lit d’une rivière depuis longtemps asséchée.
- C’est là-bas, n’est-ce pas ? demanda le garçon.
- Oui, répondit Khemmis laconiquement.
- A présent, grâce à Philista, il ne reste plus que Seth, ajouta Myrina.
Les trois compagnons restèrent silencieux un moment.
- Finissons-en, conclut la jeune femme.
Ils se mirent en route sans plus de cérémonie, Myrina et Khemmis avançant aussi vite que le permettait leurs compagnons blessés.
Le soleil eut le temps de bien avancer sa course vers l’horizon, si bien qu’il était presque couché lorsqu’ils parvinrent à l’entrée de la vallée puis empruntèrent un chemin qui les mena jusqu’à un point surplombant les environs.
Ils découvrirent une oasis ainsi qu’une petite île longue d’environ deux kilomètres située au milieu d’un lac. La nécropole occupant la plus grande part de la terre ferme située entre ce qui avait dû être à une époque les deux lacets de la rivière disparue. Massive et entourée de remparts solides, la bâtisse évoquait la froideur de la mort.
Le guerrier du Nil et les chevaliers d’Athéna ne prirent guère le temps d’observer le paysage qui se dessinait dans la vallée et entamèrent leur descente, se dirigeant vers un pont qui permettait d’accéder à la nécropole.
Passant sans s’attarder devant deux statues gigantesques représentant Seth sous la forme d’un homme doté d’une curieuse tête d’animal avec un long museau fuselé et de grandes oreilles, ils s’engagèrent sur le pont tout en contrôlant leurs arrières, conscients qu’ils se déplaçaient à découvert et chargés de deux blessés.
La construction était presque aussi imposante que le temple auquel elle permettait d’accéder, des travaux titanesques auraient été nécessaires pour l’ériger sans les pouvoirs divins de Seth. La large allée centrale du pont était recouverte de dalles de marbre rose tandis que de chaque coté et à intervalles réguliers s’élevaient des statues de sphinx rouges dont les visages représentaient celui du dieu du Mal.
La répétition du visage de Seth rendait sinistres et oppressantes ces statues qui étaient pourtant objectivement magnifiques, ornées et constituées des matériaux les plus nobles : marbre et lapis-lazuli.
C’est avec soulagement que les Grecs et leur ami prirent pied sur l’île en passant deux obélisques, laissant derrière eux les pesantes représentations de leur ennemi.L’endroit était silencieux, comme endormi, et parfaitement dénué d’activité apparente.
Suivant l’allée de marbre rose, ils parvinrent sur une vaste place entourée d’une colonnade et à l’extrémité de laquelle se trouvait un long escalier menant à l’entrée du temple.
Myrina, qui soutenait toujours un Yaga néanmoins ragaillardi, s’arrêta lorsqu’elle se rendit compte que Khemmis ne la suivait pas. L’Egyptien avait en effet senti Philista se réveiller dans son dos et était en train de l’allonger par terre. Le vieux guerrier ouvrit bientôt les yeux et découvrit ses trois amis penchés sur lui.
- J’ai donc réussi ? demanda-t-il.
- Oui, nous te devons la vie, répondit Myrina.
Yaga se baissa afin de donner une accolade chaleureuse à son maître. Finissant de reprendre ses esprits, Philista observa les environs et comprit où il s’était réveillé.
- Je dois vous dire quelque chose… commença-t-il avant de fermer les yeux, semblant se concentrer.
Ses compagnons attendirent patiemment qu’il organise ses pensées.
- Lors de mon combat face à Khemnu, celui-ci m’a révélé quelque chose qui concerne Isis, dit-il finalement. Je sais comment Seth parvient à la garder sous son contrôle : l’essence divine de la déesse n’est pas ici, ils l’ont emprisonnée quelque part dans les Jardins Divins.
- Les Jardins Divins ? répéta Yaga sans comprendre.
-C'était donc cela, dit Khemmis, attirant sur lui les regards des trois Grecs. Ma déesse est quelqu'un d'extrêmement puissant, au moins autant que le dieu du Mal. Je pensais qu’il devait avoir les pires difficultés à la garder captive, mais maintenant je comprends mieux. Quelle froide ingéniosité de la part de Seth que d’avoir dissimulé l’âme d’Isis dans le domaine d’Osiris, son pire ennemi…
- Khnemu a aussi dit qu’une fois que le mariage aura été prononcé, ta déesse sera soumise à jamais à la volonté de Seth.
- Dans ces conditions, j’en ai bien peur, nous n'avons donc guère d’alternatives. Si nous voulons secourir ma maîtresse et vaincre, nous devons libérer son esprit de la prison dans laquelle notre ennemi l’a enfermée…
- Oui, d’autant plus que nous aurions bien besoin de l’aide d’Isis face à Seth. Sans elle, engager cet ultime combat face à un dieu risquerait fort d’être vain, observa Philista.
- Nous avons néanmoins un problème, mes amis, reprit le guerrier égyptien. Un mortel ne peut se rendre dans les Jardins Divins, seul l’esprit d’un défunt peut espérer avoir le droit d’y aller…
- Rassure-toi, je suis compétente en la matière, intervint calmement Myrina. Au cours de mon combat face à Aswald, j’ai eu la possibilité d’observer quel était le parcours emprunté par l’âme d’un défunt égyptien. Je ne connais certes pas l’emplacement exact de ces Jardins, néanmoins je sais où commence le dernier voyage de vos morts et je peux t’y conduire.
- Tu en es certaine ? Dans ce cas ne perdons pas de temps, je n’ai pas peur de sacrifier ma vie pour ma déesse.
- Comment ? Mais, tu n’auras pas à mourir ! hurla presque Myrina comme pour chasser les paroles de son compagnon.
Le Nubien et la jeune femme échangèrent un regard intense pendant quelques instants.
- Je t’interdis même d’y penser, et sache que je compte bien te ramener, poursuivit la guerrière. Cependant pour cela il me faudra conserver un lien psychique avec toi et ce de manière continue. Si ce lien devait se rompre, tu serais bloqué indéfiniment dans l’autre monde, et ton corps finirait par mourir. Ensuite, j’aurais probablement besoin du soutien de vos cosmos pour le ramener, ajouta-t-elle en regardant Yaga et Philista qui hochèrent la tête pour signifier qu’elle pouvait compter sur eux.
- Tu ne comprends pas, Myrina, objecta Khemmis. Ma vie importe peu. Vous devez en priorité penser à vaincre Seth. Il est impossible qu’il ne se rende pas compte de notre action et il fera de son mieux pour nous arrêter. Tes amis auront besoin de toutes leurs forces pour le retenir quand il viendra à nous.
L’Egyptien regarda ses trois alliés avec gravité.
- Si à un quelconque moment, vous devez faire un choix n’oubliez pas que la défaite de Seth doit absolument passer avant ma vie.
Myrina soutint son regard avant finalement de tourner la tête.
- Très bien, néanmoins je n’ai aucune intention de te laisser me mourir dans les bras.
- Où allons-nous procéder ? s’enquit Philista. Il faudrait pouvoir nous cacher le temps que ton corps sera vulnérable.
- Non, comme je l’ai dit, il est inutile de perdre du temps à chercher un endroit sûr, puisque dès que Seth se rendra compte de ce que nous allons tenter, et il s’en rendra compte très vite, croyez-moi, il viendra à vous presque instantanément. Il a le pouvoir de chevaucher la foudre et de se déplacer sur elle à sa guise.
- Tu ne proposes tout de même pas que nous procédions ici, pour ainsi dire sur le seuil de sa porte ? demanda Yaga d’un ton incrédule.
- Et pourquoi pas ? fit le Nubien avec un sourire.
Sans un mot, Myrina se dirigea vers une des colonnes de pierre et s’assit en tailleur en s’y adossant. Lui aussi silencieux, Khemmis s’allongea de façon à poser sa tête sur les genoux de la Grecque qui plaça ses mains sur son crâne.
- A tout à l’heure, dit-elle avant d’enflammer son cosmos.
Les Cercles d’Hadès se formèrent autour du corps de Khemmis, puis le chevalier d’Or détacha de son corps l’âme du chevalier du Nil. L’essence spirituelle apparut sous la forme d’une flamme bleue qui s’éleva en tourbillonnant dans les airs, comme s’il s’agissait d’une plume emportée par le vent, avant de disparaître. Myrina entreprit alors de la mener jusqu’à la dimension intermédiaire de la barque des âmes où elle avait combattu Aswald d’Anubis, et de la guider ensuite de plus en plus profondément dans l’après-vie égyptienne.
Yaga et Philista avaient regardé la scène en silence, ne voulant pas troubler ce qui avaient peut-être été les derniers instants partagés par leurs amis.
- Ensemble contre un dieu, hein ? dit finalement Yaga d’un ton curieusement joyeux vu les circonstances.
- On dirait bien. J’ai néanmoins peur d’être un peu trop vieux pour ce genre de défi, répliqua Philista sur le même ton.
- Et moi un peu jeune.
- Un peu fatigué, aussi.
- Quant à moi, j’ai bien peur d’avoir l’embarras du choix pour désigner la partie de mon corps qui me fait le plus mal.
- Cela va être vraiment intéressant, conclut finalement le vétéran.
Puis les deux chevaliers éclatèrent d’un rire franc.
*
* *
Alors qu’il était en train d’observer en silence ses prêtres achever les préparatifs de la cérémonie, Seth sursauta soudainement. Préférant laisser venir à lui Khemmis et les trois Grecs plutôt que de devoir aller les chercher, il suivait distraitement leur progression depuis que ceux-ci avaient pénétré sur son territoire. Alors que personne ne pouvait échapper à ses sens cosmiques dans la proximité de sa Nécropole, Khemmis venait de soustraire à sa vigilance.
Se maudissant de ne pas avoir été plus attentif, le dieu maléfique tenta de retrouver trace du cosmos du serviteur de sa future épouse, sans succès.
Le cosmos rougeoyant de la divinité se déploya soudain, à la grande surprise de ses serviteurs, tandis qu’elle élargissait le champ de ses recherches. Seth finit par localiser Khemmis au bout de quelques secondes d’intense concentration et il fut très surpris du lieu où cela l’avait mené : le chevalier serviteur d’Isis se trouvait actuellement dans le royaume des morts.
Khemmis aurait-il été tué au combat ? Improbable, tous les chevaliers du Nil rangés du côté de Seth avaient péri et il semblait encore plus douteux que les Grecs se soient soudainement retournés contre lui. En outre, l’âme de Khemmis se déplaçait à une vitesse folle, parcourant bien plus rapidement le chemin vers Osiris que ne le pouvait celle d’un défunt ordinaire.
En se concentrant encore davantage, le dieu sentit le cosmos du plus puissant des trois Grecs envelopper l’essence spirituelle.
La seule explication raisonnable était que Khemmis et ses alliés tentaient d’atteindre les Jardins Divins afin de libérer l’âme d’Isis. Comment étaient-ils seulement au courant ?
Seth savait qu’Osiris ne pourrait intervenir directement pour aider le chevalier protecteur de sa femme, néanmoins il ne pouvait pas se permettre de prendre de risques si près du but.
- Que tout soit prêt à mon retour, vociféra la divinité à l’adresse des prêtres avant de quitter la salle.
*
* *
Khemmis ne vit pas arriver la fin du fleuve des âmes. Un instant il volait comme une étoile filante au-dessus du flux des défunts, puis il y eut un flash lumineux, et l’instant d’après il était ailleurs.
Après un moment de désorientation, comme s’il venait juste de se réveiller d’un long sommeil, le chevalier du Nil remarqua que son âme avait pris l’apparence de son corps physique. Il sentait toujours la présence de Myrina, mais celle-ci ne dirigeait plus le mouvement puisqu’elle avait atteint la limite de ce qu’elle connaissait. A partir de maintenant, la Grecque ne pourrait guère lui offrir plus que le soutien moral de son cosmos.
Khemmis observa l’endroit où il se trouvait, découvrant un environnement lumineux et désert. Ce lieu, situé entre les deux mondes, baignait dans une lumière blanche. Le blanc du ciel était d’ailleurs la seule couleur présente avec le noir du sol.
Malgré les circonstances et l’urgence de sa mission, Khemmis se sentit étrangement apaisé, détendu. Il lui semblait que s’il décidait de demeurer ici il vivrait dans le calme pour l’éternité, à jamais à l’abri de la méfiance et de la peur. Il lui fallut un réel effort de volonté pour entreprendre d’avancer droit devant lui. Il menait le plus grand combat de sa vie, aller chercher une déesse au plus profond du royaume des morts, et ne pouvait se permettre de perdre du temps.
Sa progression dans ce qui semblait être une petite plaine légèrement vallonnée était facile, mais ne semblait le mener nulle part.
- Est-ce cela la porte du royaume céleste ? se demanda-t-il à haute voix.
- Pas tout à fait !
Surpris, Khemmis se retourna immédiatement vers l’origine de la voix et découvrit une petite tornade surgie directement du sol. Le phénomène prit alors la forme d’un lent tourbillon de nuages de poussière puis, soudainement, des yeux noirs comme la peau du chevalier du Nil apparurent dans l’un des nuages et le fixèrent d’un regard vide.
- Qui es-tu ? interrogea le guerrier qui pensait avoir affaire à un esprit habitant l’entre-monde.
- Mon nom importe peu, répondit la voix qui paraissait féminine.
- Me guideras-tu néanmoins vers le palais d’Osiris ?
- Le lieu que tu cherches se situe au bout de ce chemin, lui indiqua l’esprit tout en libérant le passage.
En se déplaçant sur le coté l’esprit dévoila un chemin qui, Khemmis en était absolument certain, n’était pas là auparavant. L’Egyptien voulut remercier l’apparition, malheureusement celle-ci avait déjà disparu. Interloqué mais conscient qu’il n’avait ni de temps à perdre, ni la possibilité de mettre en doute l’aide qu’il venait de recevoir, le guerrier d’Isis se remit en route.
Il courut pendant ce qui lui sembla des heures, se demandant si le temps avait la même signification dans ce monde. Il se fit également la réflexion que tout semblait beaucoup trop simple. Le parcours d’une âme était censé être semé d’embûches, sinon à quoi bon apprendre par cœur le Livre des Morts et en placer un exemplaire près du corps des défunts ? Et pourtant, depuis que cet esprit lui avait indiqué le chemin aucun obstacle, esprit ou démon n’était venu entraver son avancée.
Le chemin était-il aussi facile pour lui parce qu’il n’était justement pas mort mais encore vivant ? Ce fut sur ces réflexions qu’il parvint en vue d’un étroit défilé dominé par de hautes falaises.
Suivant toujours le chemin qui s’engageait dans le passage, Khemmis sentit brusquement une présence avec son sens cosmique. Il s’arrêta afin d’inspecter les environs sans rien voir jusqu’à ce qu’une nouvelle voix se fasse entendre.
- Si tu veux continuer ton chemin, tu devras reconnaître les différents esprits qui se présenteront devant toi.
De la poussière s’éleva en tourbillonnant devant lui puis s’agglutina jusqu’à former une masse uniforme et compacte, un véritable mur sur lequel se dessinaient les profils de divinités, de démons des enfers et de créatures mythologiques.
- Cela ne pouvait décidemment pas être aussi facile… maugréa-t-il en regrettant d’avoir eu raison de trouver sa progression trop simple.
Ayant été élevé au milieu des prêtres d’Isis par son maître Djefer, Khemmis avait presque eu une formation complète de religieux et connaissait donc plutôt bien les formules, sortilèges et autres informations inscrits dans le Livre des Morts. Néanmoins, la théologie ne l’avait jamais passionné et depuis qu’il se consacrait à sa mission de guerrier et de guérisseur, il ne s’était plus guère plongé dans les textes sacrés. Il connaissait la plupart des noms qui lui étaient demandés, cependant certains ne lui revenaient pas tandis qu’il doutait d’avoir simplement connu un jour certains autres. Qu’allait-il se passer s’il se trompait ou avouait son ignorance ?
Il regretta de ne pas avoir pris avec lui un exemplaire du Livre des Morts toutefois, même s’il y avait pensé, comment aurait-il pu s’en procurer un avant que Myrina ne l’envoyât ici ? De même, il était hors de question de faire demi-tour afin de revenir plus tard, le temps pressait bien trop. Mais alors quoi ?
Malgré la présence du cosmos chaleureux de Myrina, il commença à paniquer et à douter. Une aura douce se superposa alors à celle de son amie et l’enveloppa. C’était un cosmos d’une incroyable puissance, telle que seul un dieu pouvait en disposer.
Etaient-ce les esprits qui le testaient qui s’impatientaient et commençaient à l’attaquer ? Ou, pire, Seth qui l’avait retrouvé ? Non, le cosmos étranger ne lui semblait pas réellement agressif, au contraire plutôt bienveillant.
Soudain, il récita le nom des êtres représentés sur le mur devant lui dans un état second, sans commettre la moindre erreur. Pendant quelques instants, il avait totalement perdu le contrôle de lui-même, entendant même difficilement ses propres paroles. Puis, tandis que le mur disparaissait, il sentit le cosmos qui l’avait entouré se dissiper.
- Qui que vous soyez, merci ! dit-il avant de reprendre sa course dans le défilé.
*
* *
- Ca va être le moment, Yaga, indiqua Philista à son élève.
Celui-ci hocha simplement la tête. Comme son maître, il avait senti le cosmos titanesque qui se rapprochait d’eux rapidement.
Les deux chevaliers se placèrent au centre de la place de façon à intercepter leur adversaire avant qu’il ne parvienne à Myrina et Khemmis.
Ils jetèrent un regard à leur amie qui ouvrit les yeux.
- Je ne sais pas pour combien de temps il en a encore, dit-elle à leur intention.
- Nous vous obtiendrons autant de temps que possible, répondit le chevalier de Bronze.
- Merci, fit-elle en refermant les yeux afin de maintenir sa concentration.
Quelques secondes plus tard, la porte massive de la Nécropole de Kharga s’ouvrit, dévoilant le dieu maléfique. Il considéra un instant les deux hommes qui semblaient décidés à l’affronter, et descendit les marches avec tranquillité. Le bijou qu’il portait en collier se mit à briller puis à grossir, recouvrant en un battement de cil le corps de la divinité.
Seth était à présent revêtu d’une armure faite d’un métal qui ressemblait à de l’or noir. La protection couvrait l’intégralité du corps et était parcourue de gravures figurant des symboles ésotériques et des hiéroglyphes finement ouvragés.
- Vous voila donc, objets de tous mes tracas… dit-il lorsqu’il fut parvenu sur la place. Je connais la réputation des chevaliers d’Athéna, et j’espère que vous vous révélerez donc quelque peu divertissants. Tâchez de ne pas me décevoir…
*
* *
Chemin faisant, Khemmis avait dû faire face à plusieurs épreuves et énigmes. Néanmoins, il connaissait presque à chaque fois la formule ou le sortilège de transformation animale adapté à la situation, si bien qu’aucun de ces obstacles ne s’était révélé capable de lui résister longtemps, et le cosmos bienveillant ne s’était manifesté qu’une seule autre fois pour le mettre légèrement sur la bonne voie.
Il avait laissé depuis longtemps le défilé derrière lui et courait à présent le long d’une falaise qui semblait s’élever jusqu’aux cieux. Il aperçut au loin un sycomore de bonne taille vers lequel menait le chemin. S’il s’agissait de la première trace de végétation qu’il rencontrait depuis son arrivée en ce lieu, l’arbre restait en revanche dans les couleurs locales et était ainsi entièrement blanc.
En s’approchant, il s’aperçut que deux animaux se trouvaient au pied du sycomore. Le premier était un chat, le dos hérissé, qui se battait avec acharnement contre un serpent noir comme les ténèbres. Les griffes acérées du félin lui permirent d’arracher la tête du reptile et de remporter le combat.
Lorsque le chevalier du Nil atteignit finalement l’arbre, le serpent revint brusquement à la vie et le combat recommença comme si de rien n’était. Sans aucun doute une nouvelle épreuve, et il s’agissait probablement de nommer les deux adversaires.
Khemmis commença à réfléchir, mais ne trouva pas la solution immédiatement. Ressentant de nouveau le cosmos inconnu qui entreprenait de l’envelopper, il parvint toutefois à prendre la parole avant de perdre le contrôle de lui-même.
- C’est inutile, je viens de trouver la réponse. Il s’agit du dieu Râ qui vient de triompher de son ennemi éternel, Apophis, le maître des ténèbres.
Aussitôt, la falaise qui se tenait derrière l’arbre disparut et laissa place à une porte immense. Celle-ci avait quasiment la forme d’un arc de triomphe et de part et d’autre trônaient deux statues représentant des Egyptiens, vêtus d’un simple pagne et armés d’une lance, qui semblaient garder l’entrée.
Sans plus attendre, Khemmis franchit le seuil et déboucha sur une grande place dodécaédrique, chaque face correspondant à une porte identique à la première. Khemmis se dirigea vers un grand obélisque qui occupait le centre de l’endroit. Tout en marchant, il ressentit une nouvelle fois le cosmos qui veillait sur son voyage l’entourer à nouveau et eut l’intuition qu’il se trouvait en présence des portes des mondes infernaux. Comme ceux-ci étaient au nombre de dix et qu’il était fort déconseillé de s’y rendre, il s’agissait donc de trouver laquelle des douze portes lui permettrait de continuer sa route en sécurité.
Cette information lui suffisait en tout cas amplement et il récita de lui-même les incantations adaptées. Le cosmos quitta alors son corps et se positionna devant lui. L’émanation cosmique prit alors la forme d’un visage féminin fantomatique dans lequel Khemmis reconnut instantanément le visage de la sœur d’Isis et Osiris.
- Vous êtes Nephtys, dit le chevalier du Nil.
- T’en doutais-tu ? interrogea la déesse d’une voix douce.
- Oui, je cherchais qui pouvait m’aider et vous étiez une possibilité probable vu vos liens de parenté avec Isis.
- Je suis également la sœur de Seth, fit remarquer Nephtys.
- Certes, vous êtes même son épouse. Néanmoins vous aviez déjà aidé ma déesse, avec Anubis, lorsqu’elle avait dû reconstituer le corps d’Osiris.
- En effet, les crimes de mon époux me désolent et mon cœur pleure de ne pas pouvoir davantage t’aider. Néanmoins, je ne pourrais pas te soutenir lors de ta prochaine épreuve. Tu es seul, à présent.
Le cosmos de la déesse prit la forme d’une étoile lumineuse, puis se dirigea jusqu’à l’une des portes devant laquelle elle flotta quelques secondes avant de disparaître.
Franchissant le seuil indiqué par la déesse, Khemmis s’engagea dans un immense escalier de pierre qui le mena après une longue ascension à un temple bordé de piliers surmontés de chapiteaux en fleurs de lotus.
Le Nubien fit appel à de lointains souvenirs pour déchiffrer une inscription en haut égyptien gravée sur le fronton de l’édifice.
- Salle du Jugement Dernier… On dirait que nous y sommes.
Le serviteur d’Isis poussa l’un des battants en pierre de la lourde porte qui le séparait encore de son objectif, puis, cherchant du réconfort dans le cosmos de Myrina, il pénétra dans l’édifice.
Laissant le monde lumineux derrière lui, il se retrouva dans une pièce sombre, lugubre.
Il aperçut la forme d’une balance dans la semi obscurité ainsi que la silhouette solitaire d’un homme.
- Bienvenue à toi, Khemmis. Je me nomme Osiris, dit le dieu des morts.