Par black dragounet
Ce lieu était recouvert par un ciel d’une noirceur insondable et semblant non naturelle. Et effectivement, si quelqu’un avait pris le temps de contempler ces cieux étranges avec suffisamment d’attention, le sentiment d’abord peu sûr qu’il ne s’agissait point d’une voûte céleste serait vite devenu une certitude.
Il aurait été difficile néanmoins de qualifier ce spectacle avec précision, les mots manquants devant un spectacle si éloigné des repères rationnels du monde ordinaire. Le mieux aurait sans doute été alors de parler par analogie ou comparaison et d’évoquer une ressemblance entre ce firmament et une gigantesque tenture vibrante, presque vivante.
L’un des phénomènes les plus interpellant pour un spectateur inaccoutumé aurait peut-être été le fantastique ballet auquel se livraient les étoiles. Dérivant parfois avec lenteur et parfois avec célérité, le tout dans le plus profond chaos et sans logique aisément décelable, elles formaient sans cesse de nouvelles configurations, créant ainsi des constellations qui se désagrégeaient parfois le temps d’un souffle et perduraient d’autre fois de façon moins éphémère.
Mais ces curiosités célestes étaient finalement bien peu de choses devant la procession des âmes. Dans cette dimension elles n’avaient pas de formes distinctes et ne correspondaient ainsi pas à l’image que les mortels se faisaient des spectres ou des fantômes. Elles apparaissaient simplement sous la forme de fumerolles d’un blanc laiteux, toutefois en dépit de cet aspect totalement incorporel, n’importe quel être doté de raison aurait su instinctivement en les regardant ce dont il s’agissait.
Elles étaient littéralement innombrables et formaient une longue file dont les extrémités se perdaient dans l’infini. Leur flux était si dense et compact que l’on n’aurait pu les confondre avec un fleuve flottant dans le vide de l’espace. De temps à autre, une âme sortait de la colonne et poursuivait sa route seule un moment avant de replonger au milieu de ses semblables, tel un poisson bondissant au ralenti au-dessus d’un cours d’eau.
Et enfin, perdu dans cette curieuse réalité, on trouvait une barque. Elle semblait constituée de simples roseaux du Nil, voguant sans gouvernail ni équipage sur les essences spirituelles des morts.
Ce singulier spectacle, Myrina n’avait pas encore eu l’occasion de le contempler. Elle était allongée sur le pont de l’embarcation, inconsciente bien que ni son corps ni son armure ne portât la moindre trace ou séquelle de combat.
Et, traversant avec lenteur la barque, une ombre noire s’approchait de la guerrière à terre, s’apprêtant à réclamer une vie…
Un peu plus tôt…
Améni se révéla être un guide réellement efficace qui semblait connaître le moindre recoin de la capitale. Sitôt leurs poursuivants neutralisés et en empruntant quelques petites ruelles, le jeune Egyptien était parvenu à ce que leur petit groupe se fonde à nouveau dans la masse. Si l’agitation due aux rumeurs de combats leur permettait de progresser à la fois rapidement et discrètement, Yaga et Philista essayaient de ne pas penser à qu’il se passerait s’ils venaient à perdre de vue leur allié, la perspective de se trouver perdus au milieu de cette gigantesque cité étant des plus inquiétantes. Myrina, quant à elle, avait d’autres sujets d’inquiétude et suivait ses compagnons presque machinalement, au point qu’elle aurait pu tomber nez à nez avec les trois derniers chevaliers du Nil sans les remarquer. Elle utilisait en effet les perceptions de son ultime cosmos pour suivre à distance le combat que menait Khemmis face à Jibade : ils se dirigeaient actuellement dans la direction opposée à la leur et elle ne comprenait pas pourquoi l’affrontement était autant à sens unique, leur allié se contentant semble-t-il d’esquiver les assauts adverses sans contre-attaquer.
Toute à son angoisse pour son nouvel ami, elle ne vit presque rien du trajet vers le port qui fut de toute façon fort rapide.
Même pour des Grecs familiers par tradition ancestrale des choses de la mer, le spectacle des centaines de felouques amarrées là demeurait impressionnant. La foule des marins, pêcheurs, commerçants et clients était extrêmement dense et il fallait jouer des coudes pour progresser, et si Améni se glissait comme une anguille entre les hommes, les trois Grecs éprouvaient quelques difficultés à avancer.
Le jeune Egyptien les mena finalement jusqu’à un ponton où se tenait un homme entre deux âges, grand et à la peau crevassée par le soleil et dont il ne faisait guère de doute qu’il s’agissait du propriétaire de la grande felouque qui était amarrée là. D’une trentaine de mètres de long, ce qui en faisait l’une des plus grandes que les Grecs aient vu en parcourant le port, elle semblait utilisée au transport de blocs de pierre pour quelque chantier.
Améni et l’homme ne se parlèrent pas mais firent une série de gestes rapides de la main. Après un bref entretien codé, le marin hocha la tête et hurla de brefs ordres à son équipage tandis qu’il détachait l’amarre. Les trois chevaliers suivirent Améni sur le pont du bateau et à peine eurent-ils posé le pied à bord que l’embarcation commença déjà à bouger, ce qui suggérait qu’ils étaient attendus depuis longtemps.
-Où en sont-ils ? demanda Philista à Myrina.
-Ils continuent à se poursuivre à travers la ville, répondit-elle.
Une fois qu’ils ne furent plus à portée de voix de la berge, Améni et le capitaine renoncèrent à leur langage crypté et discutèrent de vive voix. Cela dura plusieurs minutes si bien que la felouque avait atteint le milieu du fleuve et s’était mise en position de remonter le courant lorsque le jeune guide rejoignit finalement les chevaliers.
- Nous allons descendre le fleuve un moment avant de débarquer. Lorsque nous accosterons nous n’aurons plus qu’à prendre plein ouest et traverser des zones peu peuplées.
- Mieux vaut limiter nos déplacements sur la terre ferme, là nous sommes fondus dans la masse des embarcations, approuva Philista.
- Très bien les garçons, je crois qu’il est temps de passer nos habits de scènes, dit Myrina en se détournant quelques instants du combat entre les deux chevaliers du Nil.
Le chevalier du Cancer concentra alors son cosmos autour de l’index de sa main droite et désigna la proue de l’embarcation.
Un tourbillon d’énergie cosmique se forma, ouvrant un passage vers la Fontaine Jaune, l’endroit où le pouvoir de Myrina envoyait les âmes de ses adversaires.
Le passage interdimensionnel se referma presque instantanément, ne laissant derrière lui que les trois boîtes de Pandore des chevaliers d’Athéna.
Les trois compagnons se dirigèrent d’un même pas vers les cubes sacrés et tirèrent d’un même geste la chaîne libérant leurs protections sacrées qui vinrent recouvrir leurs corps.
Les membres de l’équipage n’avaient rien perdu de ce qui venait de se passer et regardaient à présent les chevaliers de Bronze, d’Argent et d’Or avec respect, réalisant qu’ils avaient devant eux les trois guerriers qui constituaient peut-être le dernier espoir de leur peuple.
Les trois armures étaient fort différentes les unes des autres que ce soit au niveau de leur forme ou de leur recouvrement. Si la cuirasse dorée de Myrina, très anguleuse et arborant de nombreuses pointes agressives, lui protégeait presque intégralement le corps à l’exception de l’arrière du crâne laissé découvert par son diadème, l’habit sacré de Philista paraissait fournir une protection sommaire en comparaison. L’armure du vétéran ne lui couvrait en effet presque que la poitrine, les avant-bras et les genoux. Si des pièces supplémentaires se trouvaient sur les chevilles et la taille, leur utilité devait être limitée au combat, au contraire du casque qui semblait protéger efficacement le crâne.
En revanche sur le plan de la beauté, l’armure placée sous le signe de Cassiopée n’avait rien à envier à celle d’or. Elle était en effet entièrement constituée de miroirs qui donnaient une allure singulière au vieux guerrier.
Enfin, la cuirasse de Yaga lui offrait logiquement une défense intermédiaire par rapport à ses acolytes et paraissait presque terne d’apparence en comparaison.
- Je comprends pourquoi Khemmis est parti vous chercher, commenta Améni, les yeux brillants.
Sur ces mots, il s’éloigna, comme s’il ne voulait pas gêner les chevaliers dans leur préparation. Myrina renvoya les boîtes à présent vides dans les cercles d’Hadès tandis que le capitaine ordonnait à ses hommes de se remettre au travail.
- Dès que nous aurons accosté, il faudra être prêts à faire face à une attaque à tout moment, dit Philista. Les chevaliers du Nil restants vont faire tout leur possible pour nous empêcher d’atteindre la Nécropole.
- En même temps, j’avoue que je ne suis pas vraiment pressé de l’atteindre, cette Nécropole, intervint Yaga. A-t-on la moindre idée de comment nous allons vaincre un dieu ?
- Chaque chose en son temps, répondit Myrina. Nous sommes des chevaliers, nous avons été formés pour trouver des solutions même dans de telles situations, continua-t-elle d’un ton qu’elle espérait plus convaincant que l’impression qu’il lui donnait. S’il existe un moyen, nous le trouv…
Le chevalier d’Or sentit soudain une brève explosion d’un cosmos inconnu et cette perception fut accompagnée d’une sensation de vertige qui la fit chanceler. Philista vit son amie perdre l’équilibre et la rattrapa avant qu’elle ne chute au sol.
- Myrina, ça va ?
- Je ne sais pas... Tu l’as senti toi aussi ?
Le vétéran acquiesça d’un hochement de tête.
- Heu, les amis ? On a de la visite, intervint Yaga.
Un homme venait en effet d’apparaître au milieu du pont de la felouque, exactement entre les Grecs et l’équipage égyptien, comme s’il avait surgit du néant. L’armure qu’il portait ne laissait aucun doute sur le fait qu’il s’agissait de l’un des chevaliers du Nil : elle était pratiquement identique à la protection de Khemmis. Les seules différences notables étaient le casque qui représentait un chien aux yeux rouges et au pelage noir et plusieurs pièces de protections qui étaient sombres comme l’ébène.
L’homme, qui devait approcher les deux mètres, avait un physique des plus atypiques pour le pays : contrairement à ses compatriotes au teint hâlé, la peau du chevalier était d’une blancheur blafarde, presque cadavérique. Les traits creusés de son visage laissaient deviner la forme de son crâne et de grands cernes soulignaient ses yeux où brillait une lueur de folie. Ses cheveux de corbeau, coupés au carré, étaient sales et désordonnés. Bien qu’il fût d’une maigreur maladive, ses muscles noueux paraissaient malgré tout vigoureux.
- Aswald le Noir, le serviteur d’Anubis ! hurla Améni à l’intention des chevaliers qui s’étaient mis en position de combat.
Si le guerrier du Nil regardait vaguement dans la direction des chevaliers d’Athéna, ses yeux étaient totalement vides et son visage si inexpressif que Philista en arriva à se demander si, contre toute logique, le guerrier était inconscient de leur présence.
- A votre avis, nous est-il hostile ? demanda Yaga.
- Le contraire serait étonnant, répondit Myrina.
- Très bien, je n’en demande pas plus. Voyons voir ce qu’il a dans le ventre ! ajouta Yaga.
Le jeune chevalier d’Argent se lança alors à l’attaque avant que ses aînés n’aient le temps de le retenir.
D’un bond félin il se retrouva à deux mètres du chevalier du Nil, qui n’avait pas esquissé le début d’un geste, puis prit une seconde impulsion afin de porter un coup de pied aérien au visage.
Quelques centimètres avant d’atteindre sa cible, Yaga fut stoppé en plein vol par une force invisible, comme s’il avait percuté un mur. Le jeune chevalier resta suspendu en l’air quelques secondes avant d’être violemment repoussé en arrière et ce ne fut qu’au prix d’une acrobatie aérienne qu’il se réceptionna sur ses pieds.
Pas découragé pour si peu, Yaga allait repartir à l’assaut, mais la main de Philista se posa sur son épaule pour le retenir.
-Il a dû parer ton attaque en bougeant à la vitesse de la lumière, il vaudrait mieux que tu laisses faire Myrina.
-Attention ! cria la femme chevalier en se jetant devant ses compagnons.
Le cosmos du chevalier du Nil venait en effet de se concentrer puis d’exploser avec une rapidité et une violence inouïe.
L’énergie d’Aswald se manifesta sous la forme d’une sphère noire qui se forma autour de lui puis se dilata en un éclair jusqu’à englober la totalité de la felouque et gonfla encore, telle une géante rouge dévorant un système solaire, jusqu’à être assez grande pour aller d’une rive à l’autre du fleuve et recouvrir plusieurs autres embarcations.
Puis, tout aussi soudainement qu’elle était apparue, la sphère se rétracta sur le chevalier du Nil Noir et disparut.
Philista et Yaga n’avaient presque pas eu le temps de comprendre ce qui s’était passé et n’avait vu que l’aura dorée de Myrina les recouvrir lorsqu’elle s’était placée devant eux.
- Par Athéna, que s’est-il passé ? demanda Yaga tandis que le cosmos du chevalier d’Or se dissipait à son tour.
- Tout le monde est mort, constata Philista d’un air lugubre et en regardant avec peine le corps d’Améni.
- Morts, mais pas physiquement… Il a arraché leurs âmes… dit Myrina entre ses dents serrées. Toutes les personnes dans l’aire d’effet… Soufflées comme des bougies dans une tempête.
Philista et Yaga regardèrent les autres embarcations qui naviguaient sur le Nil autour d’eux et ils n’aperçurent en effet aucun mouvement. En une fraction de seconde, le chevalier du Nil venait de réclamer la vie d’au moins une cinquantaine de personnes.
- Enfoiré… Je vais lui régler son compte ! s’exclama Yaga en s’avançant.
- Ne sois pas ridicule, il vous aurait tués aussi si je ne vous avais pas protégés ! cria Myrina.
- Ne me sous-estime pas ! dit le jeune chevalier d’Argent, mais il recula d’un pas quand Myrina se retourna pour le foudroyer du regard.
- Je ne sous-estime rien du tout, je sais qu’il vous aurait tués en une seconde car moi aussi je pourrais vous tuer en une seconde si j’en avais envie. Ses pouvoirs sont similaires aux miens, j’imagine que c’est d’ailleurs pour ça qu’il nous a repérés, il a dû sentir quand j’ai fait appel aux Cercles d’Hadès. Mais le faire à tant de personnes simultanément ! Je n’ai que rarement senti de cosmos aussi titanesque.
Elle se tourna vers Philista et parla d’une voix autoritaire.
- Il faut que vous partiez, vous ne pourrez rien faire contre lui. Et vu l’ampleur de son pouvoir je ne peux pas perdre de l’énergie à vous protéger.
- S’il est si puissant nous ne pouvons pas te laisser l’affronter seule, insista Yaga.
- Tu n’as pas compris : je n’étais pas en train de vous demander votre opinion, nous n’avons tout simplement pas le temps de discuter.
Le cosmos de la femme chevalier s’enflamma subitement et d’un simple mouvement de la main elle déchaîna un vent d’une violence telle que ses deux compagnons furent soulevés et violemment projetés dans les airs.
- Qu’est-ce que tu fais ? cria un Yaga stupéfait alors qu’il était emporté.
Le vent surnaturel se dissipa bientôt et la gravité reprit ses droits sur les deux hommes, les projetant dans le fleuve à mi-distance entre la felouque et la rive.
- Nous voilà seuls, Aswald. Je vais essayer d’être à la hauteur de tes pouvoirs…
Le chevalier du Nil paraissait toujours être là sans vraiment l’être, les yeux dans le vide. Même si elle n’était pas convaincue que cela serve à quelque chose, le chevalier du Cancer voulait au moins essayer d’utiliser la voie du dialogue.
- Mais avant que nous n’en venions aux choses sérieuses, je voudrais que tu m’expliques quelque chose. D’après ce que m’a dit Khemmis, ton dieu, Anubis, est un fidèle allié d’Isis et d’Osiris. Pourquoi, aujourd’hui, combats-tu pour Seth ?
Aswald resta d’abord parfaitement stoïque, comme s’il n’avait effectivement rien entendu. Cependant ses yeux cessèrent de fixer le vide et se tournèrent vers Myrina. Celle-ci crut qu’il allait parler mais au lieu de sons se furent des images qui lui arrivèrent.
Des flots d’images, anarchiques et incompréhensibles, qui firent hurler le chevalier d’Athéna. Un homme qui creuse un trou au crépuscule, des chacals traînant des dépouilles dans le sable, un couple de travailleurs aux habits humbles, des cadavres aux sourires macabres figés dans la mort, des personnes inconnues dans un temple, des chairs putréfiées, une salle d’embaumement où un corps est préparé pour son dernier voyage, des tombes anonymes profanées, des momies déterrées puis abandonnées au vent du désert…
Après les images vinrent d’autres sensations de malaise, de tourments… Puis un froid glacial, semblable à celui qui étreint le mourant…
- Assez ! hurla Myrina qui se tenait la tête à deux mains.
Elle mit un genou à terre, son nez commença à saigner abondamment.
- ASSEZ ! hurla-t-elle à nouveau, arrivant enfin à protéger son esprit et à bloquer les sensations étrangères.
Il lui fallut un moment pour reprendre totalement ses esprits et elle était à présent presque aussi blanche que son adversaire. Enfin, après avoir pris une longue inspiration, elle se remit debout.
- Je suppose que cela veut dire que tu ne veux pas répondre, dit-elle en essuyant d’un revers de main le sang qui avait dégouliné sur le bas de son visage. Ce n’est pas grave, je n’ai pas besoin de connaître tes raisons pour te tuer, en garde Aswald le Noir !
Elle enflamma son cosmos qui nimba son corps d’une aura dorée et se mit en position de combat. Elle leva son bras droit et tendit son index, comme si elle allait utiliser les Cercles d’Hadès, mais se contenta de garder la pose.
-Allez sois un bon garçon et attaque-moi… pensa-t-elle.
Aswald ne mit pas longtemps à exaucer le vœu de son adversaire, son cosmos sombre se déploya à nouveau et la sphère d’énergie noire se reforma autour de son corps.
Simultanément, de nouvelles images mentales assaillirent l’esprit du chevalier d’Or, mais elle parvint cette fois-ci à les bloquer efficacement instantanément. Si elle ne pouvait consacrer suffisamment de sa concentration pour annuler totalement l’assaut mental, elle parvenait néanmoins à en limiter l’effet de façon à ce qu’il ne soit pas gênant de façon rédhibitoire pour le combat à venir.
La sphère noire se dilata de nouveau, mais au moment où Myrina allait être engloutie par l’attaque, celle-ci commença à se déformer et l’énergie cosmique se mit à converger sur l’index du chevalier d’Or.
-Merci bien ! Pour ta culture personnelle, sache que les chevaliers d’Athéna sont entraînés de façon à ce qu’une attaque ne marche jamais deux fois contre eux !
Toute l’énergie qu’avait projetée Aswald était aspirée par le doigt de Myrina, formant un vortex de puissance, telle la lumière engloutie par un trou noir.
-Mon attaque n’aurait peut-être pas suffi contre un gros costaud comme toi, mais dopée par ta propre énergie cela devrait faire l’affaire ! Adieu Aswald, serviteur d’Anubis, j’espère que tu seras plus loquace lors de ta prochaine vie !
Myrina fit alors exploser son cosmos augmenté de l’énergie qu’elle avait dérobée.
-Par les Vagues d’Hadès, disparaît dans les Cercles de l’Esprit !
Le coup du chevalier d’Or frappa son opposant de plein fouet sans que celui-ci n’esquisse le moindre geste pour se dégager. L’arcane ultime du signe du Cancer avait pour effet d’arracher l’âme de la victime et de l’envoyer dans la dimension intermédiaire de la Fontaine Jaune, l’ultime arrêt avant le Monde des Morts, domaine du dieu Hadès. Un coup terrible, qui assurait une victoire instantanée à son utilisateur et qui convenait ainsi parfaitement à Myrina puisque cela lui évitait de longs et pénibles combats. Néanmoins la jeune femme comprit que, pour son grand malheur et sa grande frustration, cet adversaire n’avait visiblement aucune intention de lui épargner de devoir livrer un véritable affrontement.
-Voilà qui est embarrassant…
Son adversaire n’avait pas le moins du monde été affecté par l’attaque qui l’avait atteint sans pour autant trouver la moindre prise sur son âme.
-Là tu deviens vraiment grossier et pénible... Tu étais censé tomber et ne pas faire d’histoire, vois-tu.
Myrina ne marqua néanmoins pas le coup longtemps. Que son adversaire ait pu ignorer de la sorte une attaque résultant de la somme de leurs pouvoirs respectifs ne pouvait signifier qu’une chose : il était encore plus ridiculement surpuissant qu’elle ne l’avait estimé. Sa curiosité pour les pouvoirs et attaques dont Aswald était encore susceptible de disposer étant très limitée, Myrina savait qu’elle devait agir vite et tenter de prendre un avantage d’une façon ou d’une autre. En restant en défense, elle prendrait en effet le risque fortement déraisonnable qu’il ne jouât une carte face à laquelle elle serait dépourvue et n’aurait pas de réponse. Elle fit donc quelque chose dont elle avait une sainte horreur : se ruer à l’attaque et engager le corps à corps.
Elle franchit en un éclair la distance les séparant et porta un coup de pied au flanc qu’elle eut le grand plaisir de voir réussir. Aswald encaissa, vacillant sous l’impact, et Myrina put enchaîner avec un direct au visage qui fit également mouche. Aswald tenta enfin de contre-attaquer, mais son coup de poing fut relativement maladroit, Myrina l’esquivant en se baissant pour passer sous le bras de son adversaire tout en lui portant un coup de genou dans le bas du ventre.
Aswald recula de plusieurs pas sous ce nouvel impact. Bizarrement, s’il ressentait incontestablement les impacts, son visage restait toujours aussi stoïque comme si l’information de la douleur ne remontait pas à son cerveau.
Ils échangèrent alors plusieurs coups, néanmoins les débats étaient à l’avantage de la guerrière.
Lorsque qu’un peu plus tôt Aswald avait paré l’attaque de Yaga, si Myrina avait constaté qu’il pouvait se déplacer à une vitesse de l’ordre de celle de la lumière, elle avait trouvé la parade faible d’un point de vue strictement technique. Sur le moment elle avait pensé que le chevalier du Nil ne s’était tout simplement pas appliqué, sa défense ayant été de toute façon très largement suffisante pour repousser l’attaque du chevalier d’Argent.
Toutefois, elle constatait à présent que la technique de corps à corps de son adversaire était bel et bien déficiente. Elle-même était très loin d’être un orfèvre en la matière, elle avait en fait toujours répugné à l’entraînement physique et remerciait souvent la providence de lui avoir donné un pouvoir lui permettant de faire rapidement son travail sans avoir à suer plus que nécessaire.
Mais cet homme était tout simplement encore bien plus médiocre qu’elle à ce jeu, sans doute parce qu’il avait une confiance totale en ses pouvoirs spirituels. Ses enchaînements étaient lents, peu inventifs, presque patauds. Esquiver, parer et toucher était presque un jeu d’enfant et Myrina adressa un remerciement mental à Philista pour les séances d’entraînement qu’il lui imposait régulièrement presque contre son gré.
- Si un jour ta tactique habituelle ne marche pas, tu seras bien contente d’avoir fait ces exercices, lui avait-il un jour dit pour l’encourager alors qu’ils travaillaient une parade haute sous un soleil de plomb.
- Bien vu, vieux brigand, pensa-t-elle en réalisant ladite parade et en enchaînant sur un crochet du gauche.
Totalement rassérénée par la tournure plutôt inattendue des événements, Myrina marqua une infime pause avant de poursuivre ses assauts et de continuer à appuyer son avantage.
A la vitesse de l’éclair la main gauche d’Aswald se referma sur le poignet de son adversaire.
-Idiote ! eut-elle le temps de penser.
Au niveau de célérité auquel le combat se déroulait le plus infime moment d’autosatisfaction, le moindre moment passé à penser à autre chose que le prochain coup ou la prochaine parade pouvait avoir des conséquences fâcheuses.
La femme-chevalier frappa le flanc de son adversaire d’un violent coup de genou, néanmoins celui-ci ne desserra pas sa poigne de fer et attira au contraire Myrina contre lui, en profitant pour lui saisir l’autre bras.
Il se passa alors une chose à laquelle Myrina ne s’était pas attendue : les bras du chevalier du Nil se mirent à vibrer puis se dédoublèrent soudainement.
Myrina comprit aussitôt que les deux nouveaux membres n’étaient pas faits de chair et de sang mais étaient des membres fantômes, des extensions de l’âme d’Aswald.
Tandis que les deux bras physiques paralysaient fermement le chevalier du Cancer, leurs équivalents spectraux plongèrent dans son crâne.
Myrina sentit son âme être arrachée de force de son corps, sans qu’elle ne puisse rien faire pour l’empêcher.
Les images mentales émises par son adversaire l’assaillirent à nouveau et cette fois-ci elle n’était plus en position de faire quoi que ce soit pour les bloquer.
Les bras spectraux d’Aswald commencèrent à faire sortir l’âme de Myrina qui se manifesta sous la forme du visage translucide de la femme-chevalier se détachant petit à petit de son équivalent de chair.
Myrina se rendit alors compte que, pour la première depuis qu’il était apparu, Aswald montrait ce qui ressemblait à une émotion sur son visage. Ses lèvres formaient en effet un léger sourire sadique et satisfait.
Cette vision eut l’effet d’un coup de fouet sur le chevalier d’Or, il était hors de question qu’elle lui offre la satisfaction d’être vaincue aussi facilement. Elle utilisa donc la seule arme qui restait à sa disposition et asséna un violent coup de tête à son opposant.
Le sourire avait instantanément disparu du visage d’Aswald au nez à présent en sang. Myrina remit ça encore une fois puis encore une autre, le chevalier du Nil Noir ne pouvant rien faire pour éviter les coups à cause de la faible distance qui les séparait.
Myrina perdit rapidement le compte du nombre de coups qu’elle porta. Elle était immobilisée, son âme lui était arrachée, son esprit était agressé par des sensations hostiles et étrangères : la seule chose qui lui importait était que cela cesse et le seul moyen à sa disposition pour parvenir à cet objectif était de continuer à frapper : toute sa volonté était tournée vers cela.
Et, finalement, Aswald la lâcha et elle s’effondra au sol à bout de forces, l’esprit toujours assailli par les images anarchiques que lui envoyait le chevalier du Nil.
Pendant un moment, elle eut même du mal à séparer ses propres pensées des sensations malsaines, oppressantes et étrangères qui la parasitaient.
Les mêmes visions de cimetière, de corps décharnés, de chacals affamés avec au milieu des images moins agressives mais incompréhensibles de parfaits étrangers dans un temple et dans une demeure modeste.
Le chevalier d’Or se força à rassembler ses esprits et à se relever lorsque son instinct de guerrier réagit à un stimulus des plus inquiétants : Aswald était en train de concentrer son cosmos.
Lorsque Myrina fut sur pied elle vit les dégâts qu’elle avait causés : le visage d’Aswald était totalement recouvert de sang. Son nez était une bouillie à peine identifiable, sa bouche ouverte dévoilait de nombreuses dents cassées, plusieurs profondes cicatrices lui lacéraient les joues, sans doute causées par les pointes qui ornaient la couronne de l’armure du Cancer.
Et, surtout, le visage de l’Egyptien laissait apparaître une nouvelle émotion : la colère.
Myrina réalisa que pour la troisième fois son adversaire allait utiliser sa technique d’extraction des âmes et s’empressa de se mettre en position pour contrer l’attaque de la même façon que la fois précédente.
Cependant dès que la sphère noire se matérialisa autour de son ennemi, la Grecque comprit que quelque chose avait changé.
L’attaque était toujours la même, mais le cosmos qui la déclenchait était beaucoup, beaucoup plus puissant. Tellement puissant que même en sachant parfaitement ce qu’Aswald voulait faire, dans son état de faiblesse actuel, elle ne pourrait certainement pas le contrer.
Lorsqu’elle voulut faire converger l’énergie noire sur son index, elle fut en effet instantanément submergée par la puissance adverse et engloutie par la sphère d’énergie.
Myrina utilisa alors toute l’énergie qui lui restait pour souder son corps et son âme. Elle visualisa dans son esprit mentalement des chaînes liant les deux composantes indissociables de son être et s’appuya sur cette image mentale pour renforcer sa volonté et résister à l’attaque adverse.
Aucune autre personne au monde n’aurait pu résister plus d’une seconde ou deux mais la similitude entre les pouvoirs de l’Egyptien et de la Grecque permettait à celle-ci de préserver son essence spirituelle, au prix d’un terrible effort de concentration qui épuiserait sans doute bien vite les dernières forces qui lui restaient. Toute la question était de savoir qui céderait le premier : arriverait-elle à maintenir ses défenses mentales plus longtemps que l’Egyptien ne serait capable de consumer un cosmos d’une telle intensité ?
C’était un quitte ou double, mais Aswald ne se révéla pas joueur. Myrina sentit en effet son adversaire altérer légèrement son attaque, et si elle devina ce qu’il tentait de faire, elle n’avait aucune solution pour l’en empêcher.
Leurs pouvoirs étaient encore plus semblables qu’elle ne l’avait cru : puisque Aswald n’arrivait pas à arracher l’âme de son adversaire pour l’envoyer dans quelque dimension étrangère, il avait décidé d’emporter son adversaire corps et âme.
Le chevalier du Cancer sentit les limites de la réalité s’évaporer autour d’elle et elle fut arrachée au monde des vivants.
Le présent…
Myrina était allongée face contre terre sur la barque flottant sur le fleuve des âmes, à la limite de l’inconscience à cause du changement dimensionnel qu’elle venait de subir.
Aswald s’approchait pour porter ce qui allait être le coup final : trancher la tête de son adversaire et laisser son âme se faire aspirer par le flot des autres.
Cinq pas séparaient encore le chevalier du Nil de sa victime…
- Myrina ! cria une voix.
Un sourire satisfait se dessina sur le visage de l’Egyptien…
- Réveille-toi !
Trois pas…
- Tu ne peux pas mourir comme ça !
Aswald commença à lever son bras…
- Myrina ! Pour l’amour des dieux !
Dans un réflexe, le chevalier d’Or roula sur le côté, esquivant le coup qui s’enfonça dans la barque là où se trouvait son cou une fraction de seconde plus tôt. Agissant toujours de manière presque inconsciente, Myrina concentra ce qui lui restait de cosmos dans son poing droit puis lâcha une rafale d’énergie qui atteignit Aswald en plein torse, faisant voler en éclat sa protection. Le corps de l’Egyptien fut arraché du sol par l’impact et projeté par-delà la barque. Il laissa échapper ce qui ressemblait à un hurlement avant de chuter dans le fleuve des âmes et d’y disparaître.
Myrina resta encore allongée un moment, tentant de reprendre complètement ses esprits. Le souvenir de la voix qui l’avait réveillée au dernier moment lui revint alors en tête et elle eut soudain la chair de poule.
Elle n’était pas seule.
Un homme se tenait à quelques mètres d’elle, un homme revêtu d’une armure d’or.
Elle reconnaissait l’homme et ne connaissait que trop bien l’armure.
-C’est impossible ! s’exclama-t-elle.