Par Lénou
Encore un peu sonné par le choc avec la boule d’énergie qui venait de le balayer, Yaga sentit sa peau se déchirer au niveau de son abdomen. La douleur liée à la coupure fut aussitôt suivie par celle de la brûlure. La souffrance le tira de sa torpeur. Le plastron bleu cobalt cerné d’un liseré bleu outremer qui couvrait intégralement ses poumons avait heureusement absorbé l’essentiel de la puissance de la précédente attaque de son adversaire. S’il ressentait toujours une difficulté à respirer correctement, le jeune chevalier constata avec soulagement que seules ses côtes inférieures le faisaient légèrement souffrir. Probablement en avait-il une ou deux de fêlées, peut-être même une cassée, mais rien de réellement alarmant. Il avait craint un moment être atteint au niveau des poumons, heureusement il n’en était rien. C’était la première fois qu’il avait l’occasion de revêtir son armure au combat, et son efficacité le surprenait positivement.
Bien sûr, le soir même de son obtention du titre de chevalier d’Argent, une fois seul dans sa petite chambre du camp d’entraînement, il l’avait essayée. Pour le peu qu’il avait pu en juger dans le morceau de glace brisée qui lui tenait lieu de miroir, elle lui donnait fière allure. Il avait songé que lorsque qu’il aurait l’occasion de retourner dans son village natal d’Arcadie, il était certain que ses parents et sa petite sœur ressentiraient une grande joie de le voir. Son père ne manquerait pas d’annoncer la nouvelle à tous ses clients et sa réussite ferait vite le tour du bourg. Ce serait Antinos, son rival de toujours, qui risquerait de faire la grimace. Cette idée avait étiré un sourire sur son visage. Sourire qui s’était agrandi un peu plus lorsqu’il avait pensé à la jolie sœur d’Antinos que le prestige du titre de chevalier attirerait certainement.
Malheureusement, le visage qui lui faisait actuellement face n’était pas celui radieux de la jeune fille, mais celui menaçant de son adversaire, qui semblait bien décidée à réduire ses chairs en lambeaux. Les ongles de la femme avaient de nouveau rencontré sa peau au niveau de son abdomen, et la blessure qui barrait son ventre, de part et d’autre de la pièce d’armure qui partait du milieu de son sternum pour rejoindre sa ceinture, le fit hurler de douleur. Le son déchirant de sa propre voix le sortit définitivement de son apathie. Ignorant le supplice que lui causa son mouvement, Yaga prit appui sur l’amas de terre contre lequel il avait fini sa course, et se releva péniblement. Il planta fermement ses pieds dans le sol vaseux du bassin et écarta les bras en croix. Pour la première fois de son existence de chevalier, le Grec déploya son cosmos face à son ennemie. Une aura d’une couleur allant du lilas au violet intense l’entoura. Le flux d’énergie s’étendit autour de son corps telle une brume diffuse et prit rapidement une ampleur considérable. Puis, aussi vite qu’il s’était dissipé, le halo violacé se concentra sur le disciple de Philista et explosa dans un bruit sec. Le choc repoussa violemment Umn, qui retomba à l’autre extrémité du bassin.
Surprise d’une telle réaction et d’une telle puissance, l’Egyptienne resta coite une fraction de seconde. Jamais elle n’aurait cru que le jeune homme serait capable de mobiliser ainsi ses forces. Elle l’avait perclus de coups, épuisé dans une course folle sur plusieurs kilomètres, et même fait douter. Accroupie, de l’eau jusqu’au-dessus de la taille, elle le détailla. Il se dressait de toute sa hauteur, auguste, face à elle, comme si de rien n’était. Enfin, presque rien. La gardienne de Bastet lisait sans difficulté dans les traits tirés par l’effort de son adversaire, que celui-ci subissait les conséquences de ses attaques. Elle se prit à admirer ce chevalier prêt à donner sa vie pour ce qui devait être une cause autre que personnelle.
La douce chaleur dégagée par son propre cosmos avait apaisé les élancements que Yaga ressentait depuis qu’il avait subi La Caresse de L’Ombre. Le fait d’avoir utilisé son cosmos avait aussi dissipé ses doutes : il était capable de toucher Umn lorsqu’il la prenait par surprise. Cette pensée le rasséréna quelque peu sur l’issue de ce combat, qu’il avait pensé un moment perdu d’office. Néanmoins, prendre Umn par surprise ne serait pas chose facile. Il l’avait constaté à ses dépends au cours de leur affrontement au corps à corps sur la plage : la vitesse de déplacement et de réaction de la femme-chevalier dépassait largement la sienne. Même en supposant qu’il pouvait hausser un peu son niveau en utilisant au mieux son cosmos, il doutait fort être en mesure d’atteindre celui de son adversaire en permanence. Les seuls véritables atouts sur lesquels ils pouvaient compter étaient sa force et son endurance, mais ils lui semblaient bien inutiles s’il n’était en mesure d’atteindre sa cible que lorsque celle-ci était prise au dépourvu.
A défaut d’expériences, Yaga fouilla mentalement dans les souvenirs d’enseignements que lui avaient dispensés son père et le chevalier de Cassiopée. Il eut tôt fait de se rappeler un précepte appris au cours de l’une de ses premières sorties du Sanctuaire, environ six mois après y avoir été accepté.
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Le claquement du fouet retentit une nouvelle fois, faisant sursauter l’apprenti qui se tenait aux côtés de Yaga. A califourchon sur la haute barrière de bois qui délimitait l’enclos circulaire, les trois élèves et leur maître ne quittaient pas des yeux l’animal. Immobile, ses yeux exorbités fixés sur l’homme au milieu du corral, il semblait exténué. Sa robe d’un noir d’ébène était maculée d’écume blanche, sa peau était parcourue d’incessants frissons, et sa cage thoracique augmentait et diminuait de volume à une cadence infernale.
Le dresseur d’origine hittite laissa tomber la chambrière à ses pieds, se retourna et se saisit du lourd tapis de feutre qu’il avait négligemment posé sur le sol enherbé. Lentement, il s’approcha du cheval qui le regardait d’un œil torve. Il tendit la main vers son encolure, et du bout des doigts en effleura les crins. Le magnifique étalon se raidit un peu plus, mais ne se déroba pas. Il ne s’échappa pas non plus lorsque la main d’Hattusili, d’une caresse plus appuyée, descendit jusqu’à son garrot. Pourtant, quand l’homme au teint basané fit mine de vouloir poser l’étoffe qu’il tenait sur son dos, il détala.
L’Hittite leva les yeux au ciel d’un air mi-amusé mi-agacé, et un sourire au coin des lèvres reprit sa place et son fouet au centre de l’enclos. S’il s’était échappé au galop, le cheval n’avait pas continué sur ce rythme bien longtemps. A peine avait-il parcouru une moitié de tour de l’arène, qu’il s’était de nouveau arrêté, les naseaux dilatés, soufflant bruyamment. Son dresseur ne le laissa pas se reposer plus d’une seconde. D’un claquement de chambrière, dont l’extrémité de la lanière passa à quelques centimètres de la croupe de l’animal, il l’incita à repartir.
Philista se laissa tomber du haut de la barrière où il était juché et encouragea ses élèves à en faire de même. Ils s’éloignèrent tous en silence de l’enclos et se dirigèrent vers la pâture où paissaient une dizaine de juments suitées. Le maître s’assis à même le sol et ses trois apprentis l’imitèrent.
- Bien. Quelqu’un peut-il me dire maintenant pourquoi j’ai voulu que vous voyiez Hattusili au travail ?
- Vous avez l’intention de nous apprendre à dresser un cheval ? essaya le plus jeune des trois garçons.
- Je ne crois pas que cela puisse vous servir beaucoup, répliqua Philista en réprimant un sourire.
- Vous vouliez nous montrer que face à un animal réticent, la patience est la meilleure tactique ? risqua le second compagnon d’entraînement de Yaga. Un peu comme face à un adversaire. Il ne faut jamais se décourager, même s’il a l’air plus fort que soi.
- Ah ! Il y a de l’idée. Tu as même tout à fait raison sur un point : la persévérance face à l’adversité est une qualité fondamentale chez tout chevalier d’Athéna. Cependant, ce n’est pas précisément pour que vous constatiez ceci que j’ai obtenu l’autorisation de Chiron de sortir de l’enceinte du Sanctuaire. Qui peut me dire pourquoi à chaque fois que le cheval refuse qu’on l’approche ou qu’on pose le tapis sur son dos, Hattusili le fait galoper ? Tiens, Yaga, je ne t’ai pas encore entendu.
- Parce que… Pour l’épuiser, peut-être ?
Voyant les hochements de tête encourageants du chevalier de Cassiopée, le garçon poursuivit sa réflexion :
- Quand l’étalon sera complètement exténué, son dresseur pourra facilement placer le tapis sur son dos, car il n’aura plus la force de se dérober. C’est ça ?
- Tout à fait. Le cheval est bien plus rapide que l’Homme, inutile alors que le dresseur essaie de lui courir après pour lui faire accepter le tapis. La solution est donc de laisser le cheval se fatiguer et lorsqu’il n’est plus capable d’aucune réaction, il devient aisé de lui imposer ce que l’on veut.
Philista marqua une pause, s’assurant du regard que les trois garçons qui lui faisaient face suivaient tous son explication, puis reprit :
- Un chevalier peut employer la même stratégie face à un adversaire trop rapide pour lui. Imaginons que vous êtes confrontés à un ennemi plus vif que vous. Aucune ou quasiment aucune des attaques que vous lui portez n’atteint son but : il esquive ou pare tous vos coups et vous touche, lui, presque à chacune de ses tentatives. Que pouvez-vous faire ?
- L’épuiser, répondirent les trois voix enfantines en chœur.
- Parfaitement, l’épuiser. Un adversaire extrêmement rapide dépense énormément d’énergie et ne peut maintenir sa vitesse longtemps. Il vous faut donc d’abord jouer sur son terrain de prédilection et l’inciter à utiliser cette énergie dont vous voulez le priver sur le moyen-terme. Cela peut vous amener à devoir encaisser certaines de ses attaques, faites alors attention à ne lui laisser aucune chance de vous blesser grièvement. C’est compris ?
Devant l’approbation de son audience, Philista se leva et, pour mettre en pratique son enseignement, fit signe à ses trois élèves de l’attaquer.
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Le Grec l’avait certes touchée, mais elle n’en demeurait pas moins le chevalier qui menait le duel, et comptait bien le rester jusqu’à sa conclusion en sa faveur. Et pour conclure, elle le savait, elle devrait utiliser son plus puissant arcane. Si elle était capable de le toucher au corps à corps et avec La Caresse de L’Ombre, elle était bien consciente que ces deux techniques ne seraient pas suffisantes pour l’achever. Le jeune homme avait une armure bien plus couvrante et absorbante que la sienne. Seuls son visage, son crâne, ses biceps et une partie de son dos et son abdomen n’étaient pas protégés. Il lui faudrait la détruire pour le tuer, et pour se faire elle ne voyait qu’une seule solution. Toutefois, avant, elle devait gagner du temps pour préparer son attaque meurtrière.
Elle s’y employa aussitôt.
Yaga serra les dents en voyant l’Egyptienne se redresser et aussitôt fondre sur lui. La fameuse phase d’encaissement des coups dont lui avait parlé Philista allait arriver, et cela ne le réjouissait guère. Il n’eut pas le temps de s’appesantir plus sur son sort. Déjà, le pied de son adversaire, protégé par une sandale de cuir brun, se rapprochait dangereusement de son visage. D’un mouvement tournant, il le para de la protection hérissée de pics de son avant-bras gauche. Les ornementations de son armure laissèrent de superficielles griffures au niveau de l’arrière des mollets de la femme, dont les jambières n’enfermaient pas complètement le tibia.
Reposant son pied dans l’eau, Umn pivota sur elle-même et s’engagea dans un enchaînement de coups de poings lancés à une vitesse phénoménale, à la limite de celle de la lumière. A plusieurs reprises, Yaga présenta ses avant-bras en guise de bouclier. Le métal de son armure et la pointe d’argent qui couvrait le dessus de la main de l’Egyptienne se rencontrèrent dans des crissements aigus. Le chevalier d’Orion arrêta deux coups au niveau du cœur et du foie, en para trois autres destinés à son estomac et bas-ventre, mais encaissa un dernier qui lui laissa le nez en sang et la joue droite balafrée.
Vexé, il se rua à son tour à l’attaque sans réfléchir. D’un mouvement tout en lourdeur, il abattit le tranchant de ses deux mains de part et d’autre de la gorge de son adversaire. Sa peau n’entra jamais en contact avec celle d’Umn. Celle-ci saisit ses poignets sans mal à dix bons centimètres de son cou. En retour, elle lui enfonça son genou gauche dans les côtes. Crachant du sang, Yaga dut faire un violent effort pour dégager ses mains de l’emprise de la belle. Lorsqu’il releva enfin la tête, l’air satisfait qu’affichait le chevalier du Nil le fit bouillir intérieurement.
- Eh bien ! s’exclama la protectrice de Bastet. Il semblerait que tu disposes d’une grande force… dont tu ne sais pas te servir.
- Ne me sous-estime pas, Umn, lâcha le Grec.
- Oh ! Loin de moi cette idée. Je ne fais que constater : tes coups sont certes puissants, mais ne rencontrent pratiquement jamais leur cible. A quoi te sert ce potentiel, si tu ne peux l’exploiter correctement ?
- A servir une cause juste, et en laquelle je crois de tout mon être, mentit le chevalier d’Orion qui, se tenant les flancs, retrouvait son souffle progressivement. Cherchant à connaître les motivations de son adversaire, il ajouta : en est-il de même pour toi ?
- Je me bats aussi pour une cause qui m’est chère, contrairement à ce que tu as l’air de penser.
- Est-elle aussi chère à la déesse dont tu es censée assurer la protection ? Je doute vraiment que Bastet, en tant que déesse protectrice de l’humanité, voit d’un bon œil ta décision de t’allier à Seth.
- Sache que je ne me bats pas pour assurer le pouvoir de Seth, mais pour une raison bien plus personnelle, qui, au fond, est tout à fait dans les attributions de ma déesse.
Yaga n’eut pas l’occasion d’en savoir plus. Une nouvelle fois, l’Egyptienne lui avait tourné le dos, et d’un bond s’était échappée du bassin où tous deux se tenaient. Résigné, le jeune homme la suivit, non sans avoir essuyé d’un revers de la main le sang qui s’était écoulé de son nez tuméfié et souillait le bas de son visage.
Un vol d’ibis tira Philista de l’engourdissement dans lequel l’avait plongé l’attaque de la femme-chevalier. Une douzaine de ces grands échassiers venaient de se poser à proximité de la langue de sable où était étendu le chevalier de Cassiopée, et fouillaient le sol de leurs longs becs en quête d’insectes et autres larves. Quand l’homme se redressa péniblement, les oiseaux noirs et blancs prirent leur envol en quête d’un endroit où ils pourraient se rassasier plus tranquillement.
Philista laissa échapper un long soupir en contemplant les larges plaies qui barraient ses jambes, ses bras et son torse.
- Quatre, non cinq, nouvelles cicatrices pour compléter la série dont mon corps fait depuis longtemps collection, songea le vétéran en passant une main rêche sur son visage.
Cependant, la priorité du moment n’était pas la contemplation de ses souvenirs de bataille, mais plutôt le sauvetage d’Isis. Ayant complètement repris ses esprits, le maître se concentra pour percevoir les vibrations du cosmos de son élève. Après quelques secondes de recherche, il les ressentit. Le flux d’énergie se situait à quelques kilomètres, deux-trois tout au plus, en direction du désert. Philista maintint sa concentration sur ces émanations jusqu’à connaître l’état dans lequel se trouvait son apprenti.
Si le bilan était mitigé, il n’était pas pour autant vraiment alarmant. Yaga avait subi de nombreux coups de son adversaire, comme Philista s’y attendait, mais fort heureusement aucun de ses points vitaux ne paraissait touché. Le jeune chevalier ne semblait pas être totalement dépassé, malgré son manque d’expérience. L’homme aux cheveux grisonnants avait bien perçu dans l’aura de son apprenti une part de doute et de crainte, toutefois c’étaient sa détermination farouche et son envie de vaincre qui transparaissaient le plus fortement. Cette même motivation, il put aussi la ressentir, lorsqu’il s’attarda un peu sur l’Egyptienne.
Rassemblant ses forces, l’aîné des chevaliers de Bronze encore en service s’interrogea sur la décision à prendre. Fallait-il mieux partir au plus vite en direction de la Nécropole de Kharga en laissant Yaga seul aux prises avec la femme-chevalier ? Ou était-il préférable de le rejoindre et se donner plus de chances de la vaincre, quitte à perdre un peu de temps ? Philista jugea que face à la probabilité très élevée d’une rencontre contre un dieu, conserver leurs meilleurs atouts étaient ce qu’il y avait de mieux à faire. Et parmi eux figurait Yaga, il en était certain. Pas une seule seconde, depuis leur rencontre, il n’avait douté des capacités de celui qu’il avait aidé à conquérir l’armure d’argent d’Orion.
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Après avoir séjourné quelques jours à Argos, où il avait rencontré quatre enfants, parmi lesquels se trouvait certainement un futur chevalier de Bronze, Philista reprit sa route en direction de Lykouria. Deux journées de marche sur les chemins escarpés des pentes du massif de Helmos pour voir un unique garçon de huit ans, le maître-chevalier se demanda si le jeu en valait bien la chandelle. Certes, la missive que lui avait transmise Chiron ne tarissait pas d’éloges, et qui plus est, elle était le fait d’un ancien apprenti du Sanctuaire, mais un père était-il la source d’informations la plus objective qu’il soit sur son fils ? Le chevalier de Cassiopée en doutait, d’autant plus quand ce père reportait sûrement ses propres rêves déçus sur son fils.
Philista n’avait plus que de vagues souvenirs d’Eraste. C’était Scopas, l’ancien chef de la garde du Sanctuaire, qui lui avait rafraîchi la mémoire et donné de ses nouvelles. Quand il était arrivé au Sanctuaire, Eraste était l’un des plus jeunes garçons présents sur le domaine sacré. L’un des plus jeunes peut-être, mais indubitablement l’un des plus motivés. Venu d’Arcadie, il disait vouloir se soustraire au destin de cordonnier qui était celui des aînés de sa famille depuis des générations, et devenir chevalier d’Athéna pour défendre la justice aux quatre coins de la Grèce. Malgré un long apprentissage et un maître très patient et pédagogue, il n’avait pu développer un véritable cosmos, et n’avait jamais été présenté au tournoi pour l’obtention de l’armure de bronze du Burin auquel il avait été préparé. Sa détermination lui avait néanmoins valu d’intégrer les rangs des gardes du Sanctuaire. Durant ses huit années de service, Scopas n’avait jamais eu à se plaindre de lui. Il fut étonné de le voir un jour se présenter dans sa loge pour lui demander de le libérer de sa charge. Désireux de fonder une famille et lassé de son statut de garde qui ne lui apportait pas plus que ce à quoi il était initialement destiné, Eraste retourna à Lykouria où il prit la suite de son père et se maria avec une jeune femme prénommée Melia. Les dernières nouvelles de lui qu’avait eues le chef de la garde, avant cette fameuse missive, étaient celles des naissances de Yaga et deux ans plus tard de la petite Sérimaris.
Lorsque Philista arriva à l’entrée du village situé au fond d’une vallée reculée, les lumières vacillantes des lampes à huile éclairaient déjà les ouvertures des petites maisons enduites à la chaux blanche. Il héla la première personne qu’il croisa, sûrement le forgeron du bourg au vu du grand tablier de cuir qui recouvrait ses vêtements, et lui demanda où il pouvait trouver Eraste. L’homme lui conseilla de diriger ses pas du côté du fleuve, sur les rives duquel le père avait l’habitude d’entraîner son fils après sa journée de travail.
Il les trouva tous les deux dans le modeste port qui avait été aménagé sur le Ladon. Un petit bassin de forme elliptique avait été creusé à quelques mètres du cours de la rivière et était alimenté par dérivation des eaux du fleuve. Les habitants de Lykouria y laissaient leurs barques et autres frêles embarcations amarrées à des plots en bois répartis régulièrement sur toute la surface du bassin. Philista resta en retrait quelques temps et observa la scène qui se déroulait devant ses yeux.
L’enfant et l’adulte se tenaient tous les deux perchés sur un plot et, armés chacun d’une perche de bois souple, tentaient de faire tomber l’autre à l’eau. Le chevalier de Bronze eut tôt fait de constater que le jeune garçon méritait les louanges dont son père l’avait gratifié dans son message adressé au Sanctuaire. Non seulement il faisait preuve d’un équilibre et d’une maîtrise de son corps inhabituels pour un garçon de huit ans, mais en plus il était doté d’une force impressionnante. Le combat auquel se livraient les deux Arcadiens n’avait rien d’un simulacre. Les bâtons s’entrechoquaient violemment, forçant leurs porteurs à déployer toute l’agilité dont ils étaient capables pour se maintenir sur leurs étroits perchoirs.
Eraste imprima un mouvement circulaire à sa perche et tenta de faucher les jambes de son fils. Celui-ci esquiva le coup en sautant sur le plot voisin et riposta en abattant son arme de haut en bas au niveau de la tête de son père. L’adulte interposa son bâton perpendiculairement à la trajectoire de celui de Yaga. Le choc des deux morceaux de bois produisit un bruit sourd, aussitôt suivit d’un craquement. La perche d’Eraste venait de céder sous la violence du coup. Déséquilibré, le cordonnier ne put éviter la chute et se retrouva à l’eau, ce qui ne manqua pas de déclencher l’hilarité du garçonnet.
- Je pense que je vais vous éviter l’humiliation de vous faire jeter à l’eau par un si jeune garçon, au moins quelques temps, et si vous me donnez tous les deux votre accord, intervint Philista.
Eraste, qui s’était rapproché de la berge, n’eut pas besoin de demander à qui il avait affaire. La boîte de Pandore, que portait dans son dos le chevalier, brillant dans la pénombre remplaça amplement des présentations en bonne et due forme aux yeux de l’ancien garde du Sanctuaire.
- Je vous en saurai gré, répondit le père en guise d’assentiment, en lançant un regard chargé de fierté, mais aussi de chagrin, à son fils.
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Umn s’était immobilisée dans un champ en jachère. Les deux pieds fermement plantés dans le sol noir limoneux, elle se mit en garde. Le Grec, cette fois, l’avait suivie de près. Il paraissait avoir rapidement récupéré des derniers coups qu’elle lui avait portés. Quelques fêlures sur son armure, ses vêtements déchirés et son visage marqué trahissaient la violence des attaques qu’il avait essuyées, mais la détermination qui se lisait dans ses yeux et son port de tête altier indiquaient qu’il était encore loin d’avoir épuisé ses ressources.
L’impression de l’Egyptienne se confirma pratiquement aussitôt. Yaga se plaça à une cinquantaine de centimètres de son corps et arma un poing nimbé d’une aura violette. A cette distance, Umn ne put parer le coup et se contenta de l’éviter d’un saut vers l’arrière. Elle s’apprêta à contre-attaquer, mais le chevalier était déjà sur elle. Elle n’eut que le temps de reculer de nouveau pour éviter un crochet du gauche, qui s’annonçait dévastateur. Elle esquiva ainsi plusieurs coups. Yaga la collait bien trop pour qu’elle puisse dévier les coups avec ses jambes, comme elle aimait tant le faire. Loin de se départir de son calme, elle analysa froidement la situation. Reculer n’était pas une stratégie de défense viable, elle risquait de commettre une erreur dont le jeune homme profiterait inévitablement, et qui pourrait lui coûter cher. Mieux fallait contre-attaquer, même si elle devait pour cela encaisser quelques coups. De toute façon, vu la différence de vélocité entre eux deux, il ne faisait aucun doute qu’elle avait bien plus de chances de le toucher que lui.
Dans un dernier bond en arrière, Umn chargea ses ongles de son propre cosmos. Le court laps de temps dont elle disposa ne lui permit pas concentrer autant d’énergie qu’elle pouvait normalement le faire quand elle préparait la Caresse de l’Ombre, toutefois elle estima que cela serait suffisant pour inciter son adversaire à s’éloigner un peu d’elle. Déçue, elle constata très vite qu’il n’en était rien. Yaga continuait à évoluer dans un périmètre d’à peine un demi-mètre autour d’elle, et parvenait même à écarter de plus en plus souvent ses coups de griffes. Apparemment, il commençait à bien connaître cette technique et savoir où interposer ses bras protégés pour éviter une nouvelle plaie.
Il commit cependant une erreur, ou ce que le chevalier du Nil considéra comme une erreur. Repoussant la main gauche aux ongles cuivrés de son coude droit en s’écartant d’elle, il découvrit son flanc droit. Par pur réflexe, Umn reporta le poids de son corps sur sa jambe d’appui et envoya la pointe de son pied droit en direction du foie de son ennemi. Elle ne fit qu’effleurer le torse de Yaga du bout de sa sandale. Le Grec lui avait saisi la jambe de sa main libre. Elle sentit l’étreinte se refermer autour de sa cheville et eut l’impression que son articulation était prise dans un véritable étau. Réprimant un cri de douleur, elle se prit à espérer que la pièce d’argent qui protégeait le bas de ses jambes soit capable de résister à une telle force.
Il fallait absolument qu’elle se dégage sans tarder, sous peine de voir Yaga la déséquilibrer et profiter de cet avantage pour lui asséner une attaque destructrice. Serrant les dents, Umn fléchit sa jambe d’appui et se servit de l’étreinte de son adversaire comme d’un levier. Elle s’éleva dans les airs, laissant le chevalier d’Argent sans réaction. Quand son bassin passa au-dessus de sa cheville, la douleur de la déchirure musculaire fut si intense qu’elle ne put s’empêcher de hurler. Elle conserva néanmoins l’esprit assez clair pour envoyer son pied libre dans le front de Yaga. La surprise mêlée au léger étourdissement que lui provoqua le coup de la femme-chevalier fit lâcher prise à l’élève de Philista, qui ne baissa pas pour autant sa garde.
Cela ne pouvait plus durer. Elle devait en finir au plus vite. Maintenir une vitesse proche de celle de la lumière lui demandait de brûler rapidement ses forces, elle ne pouvait donc pas se permettre de soutenir ce rythme infernal trop longuement. S’il était maintenant capable de la surprendre en duel au corps à corps, elle ne pouvait plus se permettre de faire durer le jeu plus longtemps. Elle passa machinalement en revue ce qu’il lui restait à faire.
D’abord, trouver un terrain adéquat pour préparer son attaque ultime. Les quelques dunes qui s’étalaient au pied des falaises calcaires marquant l’entrée de la Vallée des Rois feraient parfaitement l’affaire. Elles le devaient.
Ensuite, effacer toute trace de son cosmos. Les ligaments déchirés de sa cheville l’empêcheraient certainement de courir à la vitesse maximale dont elle était capable. Il lui fallait alors mettre tous les atouts de son côté pour semer Yaga. Et lui compliquer la tâche était la moindre des choses qu’elle se devait de faire.
Enfin, concentrer toutes ses forces dans l’Averse Enflammée. L’attaque devrait balayer son adversaire comme un fétu de paille. Elle doutait pouvoir disposer après cela d’une seconde chance.
Lorsque Yaga réouvrit les yeux, un voile de sang lui masquait la vue. Doucement, il passa le bout de ses doigts sur l’arcade sourcilière douloureuse. Le geste, pourtant délicat, lui arracha un grognement. Décidément, l’Egyptienne avait décidé de le défigurer. Où était-elle d’ailleurs ? Se concentrant, il ne perçut aucune trace de son cosmos dans les environs. Ce furent les empreintes qu’elles avaient laissées sur le sol terreux qui la trahirent. Sans hésiter, le chevalier d’Orion remonta sa piste à grandes foulées.
Peut-être lui tendait-elle un nouveau piège, néanmoins cette fois-ci il était fermement décidé à réagir et à ne pas se laisser attaquer sans esquisser un mouvement de défense. Après tout, le mano à mano qu’ils venaient de se livrer lui laissait de bonnes raisons de se réjouir. Certes son arcade sourcilière ressemblait maintenant à un amas de chair congestionné, mais la cheville de Umn ne devait pas être dans une meilleure condition. Et à choisir, il préférait voir ses traits déformés que son corps handicapé.
Arrivé au pied des premières dunes, perdu dans ses réflexions et le nez au sol, il ne vit ni ne sentit le cosmos de l’Egyptienne gonfler d’une façon inquiétante. Ce ne fut que lorsqu’il gravit le premier monceau de sable qu’il découvrit la gigantesque boule de feu qui lévitait au-dessus d’Umn. Une boule de feu qui le fit irrésistiblement penser à sa propre attaque. Ne réfléchissant pas plus aux éventuelles conséquences de sa décision, il vociféra :
- Par Le Choc Titanesque du Météore !
Etendant ses bras en croix, il concentra son cosmos. Sans effort apparent, le chevalier d’Orion décolla lentement du sommet de la dune où il se trouvait. L’énergie qu’il déployait se canalisait autour de lui sous la forme d’une vague ondulante. Ayant atteint une dizaine de mètres d’altitude, il se pelotonna sur lui-même en saisissant ses genoux entre ses mains, et colla sa tête contre ses cuisses. Puis, il fonça droit sur la sphère d’énergie qu’Umn envoya dans sa direction. La parfaite maîtrise de sa technique, couplée à une volonté sans faille, lui permit d’atteindre une rapidité d’exécution similaire à celle à laquelle son adversaire évoluait lorsqu’elle était au maximum de ses capacités.
La météorite violette rencontra la boule orange feu à une vitesse proche de celle de la lumière.
Quelques longues minutes plus tard, le silence pesant qui avait fait suite à la détonation assourdissante née du choc entre les deux cosmos concentrés fut brisé par des ricanements étouffés.
Umn venait de se relever et constatait avec plaisir que son adversaire n’était pas prêt d’en faire autant. La peau de la femme-chevalier était maculée d’ecchymoses et de brûlures, la plupart des pièces de son armure ne pourraient plus jamais remplir leur fonction de protection, mais elle se tenait debout, et marchait même. Elle se dirigea en boitant vers le corps de Yaga, qui avait conservé la position regroupée caractéristique de la technique qu’il venait d’utiliser sans succès.
Elle s’arrêta à deux pas du corps inanimé. D’un mouvement de pied négligeant, elle le fit rouler pour le déplier. Un léger sourire étendit ses lèvres, et elle abattit sa main droite tendue vers le cœur de Yaga, que son plastron ne protégeait plus.