La pose de Shiryu était d'une telle défiance qu'Athéna avait bien du mal à reconnaître le jeune Chevalier. Il allait l'affronter comme il en avait affronté tant d'autres avant elle, et ça, elle avait du mal à le supporter. N'était-elle qu'un adversaire de plus ? « Je n'ai pas encore assimilé tous les souvenirs de mon avatar, mais je ne pensais pas que le Dragon ressemblait à ça... songea Athéna. Je le croyais plaintif, amateur de grandes phrases sur l'amour et l'amitié, la justice et l'honneur, toujours assujetti aux doutes et à l''hésitation. Non, dans les souvenirs que j'ai, il ne ressemble pas à ça... Je ne sais pourquoi Altéa l'a choisi, et je n'attendrai pas de le découvrir. C'est trop dangereux. Il me faut l'arrêter maintenant. Vers trente ans, lorsqu'il aura atteint l'âge des Gémeaux, personne ne pourra plus se mesurer à lui. Il doit être tué et il doit être tué maintenant ! » Le sabre de Shiryu se mit à scintiller subtilement et entra en résonance avec son Armure Céleste.
Le souffle du Chevalier était court et il transpirait beaucoup. Altéa se dit que c'était déjà la troisième fois qu'il faisait appel au Sabre de Flammes en très peu de temps. Même si le stade supérieur au septième sens guérissait ses blessures, il ressentait visiblement une grande fatigue, et raccourcissait sa vie. C'était déjà incroyable qu'il puisse si facilement et si rapidement faire appel à cette technique. Son corps ne le supporterait plus très longtemps, même animé par la détermination qui lui fit protéger le trou béant du Mur des Lamentations, à trois contre un. Tout allait se jouer maintenant. C'était la fin.
Altéa jaugea la puissance d'Athéna, réfléchissant à une vitesse que seuls Deimos, son Amour ou Esméralda auraient pu imiter. Elle n'était redevenue elle-même que depuis très peu de temps, et c'était là leur plus grande chance. Dans quelques jours, elle serait au mieux de sa forme, capable de faire jeu égal contre Poséidon ou Hadès, et même de les défaire en combat singulier.
Shiryu et ses amis pensaient avoir affronté réellement Poséidon. Ils se trompaient lourdement. Un dieu ne ressemble pas à cela. Ils avaient affronté Julian Solo possédé par une présence rémanente de Poséidon, et rien de plus. Si Poséidon avait entièrement pris possession du corps du jeune homme, et depuis longtemps, ses traits n'auraient plus été ceux d'un humain normal, comme pour Athéna en ce moment. Sa peau aurait été bleue comme celle d'Éris de la Discorde, et ses yeux du jaune doré qui avait fait sa légende auprès des déesses mineures du Liban. Il aurait utilisé ses attaques marines et océanes capables de tenir celles d'Athéna ou d'Hermès. Altéa le savait bien, puisqu'elle l'avait déjà rencontré à de maintes reprises, alors qu'il possédait totalement le corps de son avatar.
« C'est réellement la première fois que Shiryu rencontre un dieu sous sa vraie forme, se dit Altéa, et Athéna a au moins retrouvé une de ses attaques légendaires. » À en juger par les blessures de Shun et d'Ikki, semblables à celles que Baal pouvait infliger, il devait s'agir de La Pluie Noire. Athéna puisait de l'énergie dans l'eau des choses et des êtres vivants, jusqu'à déclencher une tempête de lames acérées de pur cosmos divin. Cette tempête était à même de transpercer de l'Or comme du métal céleste. Seules les Armures Stellaires n'avaient rien à craindre de la puissance d'Athéna. Altéa ne pouvait revêtir la sienne qu'en se faisant tuer. Elle reviendrait immédiatement à la vie recouverte de son vêtement stellaire. Plus de deux mille ans qu'elle ne l'avait pas revêtu. Elle comptait persévérer dans cette voie. Il lui était facile de mourir, mais même avec son Armure Stellaire et ses réels pouvoirs, elle n'aurait toujours pas le droit de s'opposer à Athéna et de l'agresser physiquement. Elle pourrait à la limite protéger le corps de Shiryu, mais pour combien de temps ?
Elle devait se débrouiller avec les moyens dont elle disposait, et non avec le statut qu'elle avait renié depuis si longtemps.
Elle s'en voulait de ne pas avoir pu être plus claire avec Shiryu et ses amis quant au jeu d'Athéna, mais elle n'avait alors aucune certitude, et elle ne possédait pas le droit d'accuser la déesse. C'est pourquoi elle avait choisi Shiryu. Parce qu'il lui rappelait tant Doko et qu'il était son héritier. Parce qu'il était toujours resté dans l'ombre de Seiya, faisant les sacrifices et les choix les plus difficiles, alors que son potentiel était le plus grand. Ikki avait brûlé trop vite, comme une chandelle, dominant ses amis dès le départ et atteignant très vite son meilleur niveau. Hyoga était le plus puissant sur l'instant, celui qui était capable, sans un mot, d'atteindre un niveau de pouvoir insoupçonnable le temps d'un battement d'ailes. Shun, lui, était tout en retenue. Son potentiel n'était pas le plus grand, mais il disposait de la plus grande source d'énergie, intarissable... Et Shiryu...
Le Dragon était à la frontière de tout ceci. Le chef ne voulant pas être chef. Le pivot ne voulant pas être pivot. Un jour sûrement, le professeur ne voulant pas être professeur. À la manière d'Ikki, il ne mourrait jamais, même si Athéna réussissait à le terrasser. Altéa savait de quoi était capable le Dragon en tant qu'emblème. Elle avait déjà assisté à sa puissance, et l'Ultime Dragon en est la plus parfaite expression : une explosion de puissance dans le sacrifice, arrachant tout sur son passage. C'est lors des situations désespérées que le Dragon donne sa véritable mesure. Athéna allait avoir affaire à forte partie.
• Je suis très impressionnée, Chevalier. Mais tu m'as l'air bien épuisé, alors que mes blessures se referment déjà, se moqua la déesse.
C'était vrai. Elle ne saignait déjà plus et les coupures de son Armure semblaient avoir rétréci et avoir commencé à se refermer. Shiryu en avait fait l'expérience lui-même, dans un état de transe, lorsqu'il fit pour la première fois appel à son Arcane. Le sabre vibrait dans sa main droite, en prise avec l'univers. Il nota que la main ensanglantée qui avait essayé de tuer le Phénix était la gauche, alors que Saori était droitière. De la même façon, la disposition des jambes d'Athéna lors de sa parade derrière son bouclier était, jambe droite et bras gauche en avant, une parade de gauchère. Saori et Athéna étaient bien deux personnes différentes.
Altéa avait été très claire sur ce sujet. Elle avait prévenu le jeune Chevalier en lui disant que Saori ne pourrait plus être ramenée et qu'elle n'existait déjà plus. Shiryu avait senti sa gorge se nouer en songeant au fait qu'il ne l'avait même pas sentie disparaître, glisser vers l'oubli, et n'avait pu lui dire adieu. Il se mit à détester Athéna un peu plus.
Le Dragon s'envola vers celle qui se dressait maintenant sur son chemin, la lame de son sabre céleste dans le prolongement de son corps, tout allongé. Son départ creusa un cratère dans le sol et projeta des débris vers la constellation du Sagittaire. Athéna souriait, en garde immobile. Shiryu abattit sa lame dans le vide. La déesse était un peu plus à droite. Il déchira le sol sur une dizaine de mètres. « Impossible, souffla-t-il. Je l'ai vue très distinctement. Elle était là ! Elle n'a pas pu se déplacer si vite que je ne l'aurais même pas vue faire... C'est impossible. Ou alors... Le gouffre qui nous sépare sera difficile à franchir... » Athéna semblait amusée, sans toutefois sourire. Shiryu répéta son assaut, le doublant d'une feinte, puis enchaîna sur une passe d'armes formée de trois coups frontaux à la cuisse, au flanc et au cou. À chaque fois, il ouvrit une brèche dans le sol ou trancha l'air, sans même toucher une mèche de la jeune femme.
• Arrête, Shiryu ! lança Altéa. Tu te fatigues très vite et pour rien. Elle ne peut être touchée en utilisant cette technique.
• Je suis sûr que si, siffla Shiryu à bout de souffle. Son corps se déplace sans bouger, mais pas ses cheveux. Lorsqu'elle esquive, ses cheveux finissent un mouvement, je le vois très clairement. Elle est juste plus rapide que moi.
Il repartit à l'attaque, joignant des attaques de jambes comme lors de son combat contre Bélisiandre. Rien ne toucha la déesse. Elle semblait de plus en plus amusée et absolument pas épuisée, contrairement au Dragon qui en perdait haleine. Il vit les mèches d'Athéna se remettre en place et arrêter de bouger. Leur mouvement indiquait qu'elle avait bien esquivé de gauche à droite, sans sauter ou s'abaisser. Mais pourquoi ne la voyait-il pas faire ? À chaque assaut, il était certain de la toucher mais ne tranchait que son image.
• Shiryu, écoute-moi ! cria Altéa. Tu ne la toucheras pas avec cette technique, pas avec sa vitesse actuelle.
• Mais je suis certain de la toucher à chaque fois ! aboya Shiryu.
• Tu ne touches que son image.
• Quelle est cette technique ? demanda-t-il.
• Elle n'a pas de nom. C'est une technique simple de déplacement instantané.
• Elle... se téléporte comme Mû ou comme toi ?
• Je vais commencer à me fâcher, Chevalier. Je n'aime guère que l'on parle de moi comme si je n'étais pas là...
Athéna se mit en garde et prépara une attaque. C'est ce qu'il semblait à Shiryu, tout du moins. La déesse n'employait pas de posture combattante comme lui ou ses amis. Son Armure ne lui permettait pas et elle n'avait pas l'air d'avoir un style de corps à corps, mais plutôt de distance, comme si elle pouvait porter secours à ses armées des dernières lignes... Shiryu imagina les Chevaliers d'Or, à cheval, dans une morne plaine au milieu d'un sanglant carnage, perdus dans des explosions de cosmos. Athéna, derrière les lignes de front, envoyait des lames d'attaques détruisant les lignes ennemies à distance. Il vit des chevaux monter vers le ciel, désarticulés. Des membres se séparer. Des gouffres se creuser. Il vit Excalibur traverser la plaine avec cette brillance si particulière, Shaka en hauteur, comme Zéphyre, invoquant des créatures de légende. Shiryu entendit des cris et des pleurs, mêlés aux explosions... Il chassa cette vision de cauchemar.
• Fais attention ! hurla Altéa. C'est la technique de La Pluie Noire ! Protège-toi !
Athéna déchaîna l'Enfer sans crier gare. Pas d'explosion de cosmos. Pas de grands gestes. Pas de temps de préparation. Pas de discours ou de pas en avant. Juste de la lumière autour de ses mains, semblant venir du sol. Comme un brouillard bleuté de poussière d'étoile venant des arbres, des plantes, et peut-être de Shiryu-même. Puis un flash insoutenable. C'était comme regarder un soleil. Des rayons cosmiques émanaient d'Athéna en se tordant, comme soumis à un champ magnétique. Shiryu aurait pu s'émerveiller de ces couleurs chaudes et scintillantes, mais il était trop occupé à adopter la meilleure position possible derrière son bouclier, afin de laisser le plus petit pourcentage possible de son corps non protégé. Il plia son genou droit au maximum et tendit sa jambe gauche en arrière. Il croisa les avant-bras et baissa la tête, faisant exploser son cosmos en serrant les dents. Athéna arborait un sourire sardonique. Cela troubla Altéa. Même à fond de puissance, La Pluie Noire ne traverserait pas le bouclier céleste du Dragon, et Athéna ne pouvait courber la lumière et les énergies comme Phobos ou Deimos. Elle ne pouvait donc le prendre à revers. Allait-elle se déplacer dans son dos au dernier moment ?
L'ancien Titan était prêt à intervenir et à plonger vers Shiryu à une vitesse qui serait pure abstraction, même pour Athéna. Elle était capable d'approcher la Vitesse Pure, même si elle n'avait jamais pu l'atteindre, cette vitesse conceptuelle où le calcul n'a plus de place et où l'on devient la vitesse elle-même. Cette vitesse qui permettrait de traverser la galaxie en quelques secondes. Peut-être moins. Il était impossible de le savoir. Altéa serra le poing droit et ouvrit une main gauche, prête à faire appel au Mur de Diamant. Athéna riait presque, maintenant. Ses yeux étaient fous et ses longs sourcils froncés. Que préparait-elle ?
Athéna joignit ses deux mains ouvertes comme pour former un canon de lumière. Tous les rayons convergèrent vers son corps, en flux inversé. « Non... songea le Titan. Non... Elle ne peut pas se souvenir de ça... Elle ne l'utiliserait pas comme... À moins que... Elle compte sur la solidité des arbres pour ne pas tout détruire ! Il va se faire massacrer ! »
• Shiryu, fuis dans la forêt ! Ne reste pas là ! C'est La Rancoeur Éternelle ! Enfuis-toi, Dragon ! hurla Altéa comme jamais elle n'avait hurlé.
Shiryu tourna lentement son visage vers Altéa alors que les premiers rayons partirent vers lui. Jamais il n'aurait le temps d'esquiver. Deux ou trois impacts suffiraient à le tuer avec cette classe d'Armure, et il allait en recevoir beaucoup plus. Des dizaines de comètes de cosmos pur, provenant d'un réservoir de puissance intarissable. Athéna éteignait une étoile de la galaxie à chaque fois qu'elle formait un rayon mortel, et projetait sa forme contenue vers son adversaire. Nul doute qu'elle allait en éteindre un bon nombre afin d'être certaine que Shiryu ne survivrait pas. Altéa comprit enfin la totalité du plan de la déesse. C'était un coup risqué, qui pouvait lui apporter la victoire comme la lui retirer tellement l'effort physique serait énorme. Elle allait tout donner dans son attaque la plus dévastatrice en espérant que la clairière contienne un choc qui détruirait le Sanctuaire. Elle voulait éliminer toute résistance d'un seul coup en rayant de la planète Shiryu, mais également Ikki et Shun, sans oublier Canon !
Les yeux grands ouverts d'Altéa continuaient de fixer un Shiryu perdu, comme si elle ne le reverrait jamais plus. Les premiers rayons turquoise n'étaient qu'à une dizaine de mètres de Shiryu. À la vitesse de réflexion et de déplacement maximale d'Altéa, elle pourrait le mettre à l'abri assez loin dans la forêt, puis elle pourrait prendre Ikki et Shun au second passage et les jeter au loin après avoir pénétré à nouveau dans l'obscure clairière. Jamais elle n'aurait le temps de revenir chercher Canon. Tant pis, elle se téléporterait au dernier moment et emmènerait le Chevalier d'Or avec elle. Le temps n'était plus à la réflexion. Les mortels rayons avaient parcouru un mètre de plus quand elle s'élança avec la rage et la haine du désespoir...
• Combien de temps ? demanda Deimos.
• Je ne sais pas... avoua Éos de Séléné. Très peu. Probablement deux ou trois ans, pas plus.
• Deux ou trois ans... songea le Berserker à haute voix.
Théia et Hypérion se promenaient à la surface du lac, dans le couchant. Leurs corps d'Or luisaient sous l'action de la lumière lunaire, comme s'ils avaient été recouverts d'une huile très rare. Théia but à la surface de l'eau, puis revint au petit trot vers sa Maîtresse. Éos était debout, bras et jambes croisés, adossée à un vieil olivier très bas et au tronc noueux. Deimos, assis en tailleur, ne put s'empêcher de songer à Altéa en voyant cette pose si caractéristique du Titan. Il sourit. Éos avait pourtant les yeux fermés, mais elle le sentit.
• Qu'est-ce qui t'amuse, Chevalier ? Est-ce si drôle d'apprendre que l'on va mourir ?
• Non, bien sûr, s'excusa presque Deimos. C'est votre position. Altéa prend si souvent la même...
Éos ouvrit les yeux, décroisa les bras et quitta son dossier noueux. Elle fit quelques pas en avant, perdant son regard quelque part, à la surface du lac, dans la direction d'Hypérion. Elle avait finalement refusé de répondre à la question de Deimos concernant le point faible de Baal de Syracuse. Il avait eu l'air si déçu qu'elle s'était expliquée et en avait trop dit. Elle lui avait dit que le réel danger ne viendrait pas de Baal. Que même s'il existait un Baal de Syracuse dans chaque dimension ou chaque réalité, ils devaient tous être identiques à cause de son statut. Et Éos connaissait bien celui de sa dimension, ou plutôt, elle l'avait bien connu. Pas très longtemps, mais suffisamment pour savoir qu'il ne lèverait jamais la main sur son Amour ni n'était avide de pouvoir. Non, le problème ne venait pas de Baal, c'était impossible. Elle en était alors arrivée aux mêmes doutes que sa soeur éloignée. Si ce n'était pas Baal et qu'Hypnos était un choix trop évident, qui pouvait manipuler tout le monde lors de cette invasion ? La réponse avait été simple à trouver, et c'est le point faible d'Athéna qu'elle avait révélé à Deimos.
Éos était déesse parmi les déesses avant même la naissance d'Athéna et son accession à l'Olympe. La déesse avait toujours intrigué et tissé des réseaux, comploté, menti et sali tous ceux qu'elle avait touchés. Elle avait humilié Arès gratuitement devant ses pairs, contesté à Poséidon des terres qui ne lui revenaient pas, fait assassiner des héros de légende, empoisonner des femmes plus belles qu'elles, sans compter le réel sort qu'elle réservât au pauvre Pâris. Non, Éos l'avait toujours détestée, et à juste titre. La déesse ne pouvait plus compter le nombre de fois qu'Athéna avait fait allusion à sa soeur, regrettant qu'elle ne soit plus là pour s'en servir afin de tuer Hécate ou Perséphone. Altéa était morte en combattant le dernier des Titans, afin que l'Olympe puisse monter dans les cieux et que de meilleurs dieux qu'Éos ou ses semblables puissent gouverner les hommes. « Ma pauvre soeur... songea Éos de Séléné. Tu étais trop gentille et trop naïve. Regarde ce que sont devenus les nouveaux dieux que tu défendais tant ! Des animaux avides de meurtres et de conquêtes, prêts à punir le moindre humain qui tente de briller par l'excellence et à lui voler sa compagne ou la transformer en monstre en guise de leçon... Pourquoi as-tu donné ta vie pour Zeus ? »
Les blessures de Deimos étaient en train de cicatriser. Dans quelques heures, il pourrait rejoindre la femme qu'il aimait secrètement et ces formidables Chevaliers de Bronze. Ce que le Berserker avait raconté sur eux était élogieux. Cependant, ils servaient certainement une déesse aussi maléfique que les autres sans le savoir. Deimos avait voulu repartir tout de suite, mais Éos le lui avait interdit. Il devait guérir avant, ne serait-ce qu'un peu, sinon il ne survivrait même pas au voyage. Plongeant ses yeux dans ceux de Deimos, la déesse ne put s'empêcher de repenser à celui qu'elle avait perdu. Il lui ressemblait tant... Perdue dans ses rêveries, elle fut soudain prise de maux de tête à lui en ouvrir le crâne. Des visions se succédèrent devant ses yeux. N'avait-elle pas été l'oracle des premiers dieux ? Elle tomba en arrière mais Deimos la rattrapa dans ses bras puissants.
• Éos ! s'exclama-t-il. Que se passe-t-il ?
• Ma soeur... Celle de ton monde, Chevalier... Elle est en danger...
• Comment ? Que dis-tu ?
• Athéna s'est totalement réveillée... Nous avions raison... J'ai vu le corps du Chevalier d'Or des Gémeaux. Le Dragon reste seul... Le Dragon... Jamais il ne pourra... Et Altéa... Par les anciens dieux, qu'elle lui ressemble ! C'est bien ma soeur !
• Calme-toi, Éos, je t'en conjure ! Ce que tu dis n'a pas de sens, calme-toi !
• Elle est en danger, Deimos... Elle veut protéger les Chevaliers de Bronze au péril de sa vie, mais elle n'a pas le droit de s'opposer à Athéna ! Athéna va tous les tuer !
• Je dois partir ! cria Deimos en se levant dans son Armure brisée.
• Jamais tu n'y arriveras à tant ! C'est de la folie ! Tu vas mourir ! pleura Éos de Séléné, alors qu'Hypérion accourait au galop.
Le Berserker tenait Éos dans ses bras. Elle tremblait, secouée par ce qu'elle venait de voir. Elle savait ce qui allait se produire. Au contact de la peau nue des bras de Deimos, le contact de la superbe Armure de la déesse était presque chaud. Il sourit, et passa une main aimante sur sa joue pour essuyer ses larmes.
• Je sais, Éos de Séléné... Ne sois pas triste, tu savais que ce moment arriverait, et moi aussi.
Il la reposa doucement sur le sol où elle s'assit immédiatement, incapable de se lever. Debout dans le couchant, Deimos avait la fière allure des dieux déterminés à en finir, dans un dernier effort. Elle vit l'image de son ancien Amour dans son Armure de l'Ombre, se superposer sur celle du Berserker. La lune l'éclairait d'une clarté funèbre.
• Adieu, Éos, et merci. Ne m'oublie pas...
Sans se retourner, Deimos ouvrit un portail en Antarctique afin d'avoir le temps de prendre assez de vitesse, puis s'élança dans un déluge de cosmos. Il disparut presque sur place, comme une image un peu floue. Il ne resta très vite qu'Éos de Séléné, la lune, et ses compagnons.
• Comment le pourrais-je... imbécile... murmura-t-elle avec la tristesse des adieux.
Altéa bougeait à une telle vitesse qu'Athéna devait encore la voir au même endroit. Elle avait déjà emporté Shiryu hors d'atteinte. Elle l'avait attrapé à une rapidité telle que le choc avait plongé le Dragon dans l'inconscience. Elle revenait pour un deuxième passage, et saisit Ikki et Shun par des morceaux de leur Armure. Elle s'ouvrit les deux mains. Grimaçant de douleur, elle prit un virage serré dans la forêt et jeta les deux corps inanimés aussi loin que possible. Alors que Shun et son frère disparaissaient dans la nuit, tordus par la vitesse, Altéa arracha des tonnes et des tonnes de terre, s'enfonça dans le sol jusqu'à la poitrine, afin de repartir dans la bonne direction. Elle jaillit avec une puissance telle que deux arbres éternels, déracinés, partirent en arrière. Tout serait terminé avant qu'ils ne touchent le sol.
« Je ne suis pas assez rapide, songea Altéa en serrant les dents pour ne pas se trancher la langue. Les arbres me ralentissent... Je perds trop de temps à tourner, et j'ai trop ralenti avant de saisir Shun et Ikki afin de ne pas les tuer sur le coup... Je n'y arriverai jamais... Shiryu n'étant plus là, les rayons d'Athéna vont toucher le sol et exploser avant que je ne rejoigne Canon, et à cette faible distance, la téléportation sera beaucoup trop lente ! »
Lorsque le Titan pénétra pour la troisième fois dans la clairière éventrée, l'attaque d'Athéna n'était plus qu'à quelques centimètres du sol. Altéa dérapa pour s'immobiliser auprès du Chevalier d'Or, toujours inconscient, mais elle revenait trop vite. Elle freina de toute sa force, arrachant des pans entiers de roche et de terre, mais cela ne suffit pas. Elle dépassa Canon d'une dizaine de mètres et s'arrêta contre un arbre. Lorsque sa main entra en contact avec la surface tiède, elle vit qu'Athéna venait à sa rencontre, au ralenti. Elle avait vu Shiryu disparaître et réagissait enfin. Altéa ne se préoccupa pas de la déesse. Elle pouvait bien la frapper de toutes ses forces, cela ne suffirait pas à la tuer. Le Titan ne lâchait pas des yeux la petite dizaine de rayons turquoises qui allaient percuter le sol dans quelques nanosecondes. Athéna ne la tuerait pas, mais son attaque pouvait très bien le faire. À vrai dire, elle n'avait aucune chance, d'aussi près, d'en réchapper. Elle n'avait plus le temps de dresser un Mur de Diamant, et de toutes les manières, cette protection serait probablement insuffisante. Puis l'impossible se produisit.
Les rayons capables de détruire le Sanctuaire se courbèrent et repartirent vers le ciel en se dispersant, au ralenti. L'explosion n'eut pas lieu. Suivi par des millions de rayons blancs, Deimos arriva sur les lieux à la Vitesse Stellaire. Athéna tournait la tête au ralenti pour voir ce qui pouvait bien se passer. Elle vit Deimos s'arrêter presque sur place, à sa hauteur, le regard vide. L'effort fit exploser ce qui restait de son Armure. Son corps était rouge et fumant, mais son pas certain et décidé. Des centaines de fois plus rapide qu'Athéna et deux fois plus qu'Altéa, il saisit la déesse par derrière, comme pour l'emporter dans un Ultime Dragon. Une expression de terreur se lut sur le visage de la déesse qui vit arriver sur elle les millions de pointes blanches chirurgicales...
Altéa vit son ami s'immobiliser d'une manière que la physique ne permettait pas. Son corps aurait dû être déchiré sous la pression, mais seule sa volonté le faisait encore tenir en un seul morceau. Il agrippa Athéna et plongea ses yeux dans ceux d'Altéa, en souriant. Il murmura quelque chose à son intention mais le son ne pouvait pas lui parvenir. Puis il ferma les yeux. Altéa se jeta en avant, le bras tendu, le visage déformé par la peine. Elle vit apparaître quelques flocons de cosmos, puis un éclair blanc l'aveugla. À mesure que son corps reculait, les yeux fermés, elle sentit des dizaines de milliers de petits chocs devant elle. Un arbre arrêta son recul et elle resta immobilisée en l'air, ressentant la pression sur son Armure Céleste. Elle hurla mais aucun son ne sortit de sa bouche. Puis le néant. Plus de lumière. Plus de chocs. Elle tomba à genoux sur le sol, et entendit à nouveau. Quelques sons discrets, déformés comme si elle reprenait conscience. Elle ouvrit les yeux avec peine.
Dans une Armure détruite, Baal de Syracuse se tenait au centre du cratère d'impact, tenant Athéna et Deimos par le col, comme s'ils avaient été des choses. Le regard du Prince était triste mais implacable. Le corps de Deimos paraissait intact, alors que celui d'Athéna était criblé d'impacts. Son Armure intégrale n'était plus qu'un souvenir. Les magnifiques jambes de Saori reposaient sur le sol, couvertes de sang. Son plastron était presque entièrement troué, et un liquide rouge et chaud s'écoulait de ses blessures. Son doux visage, toujours à la peau grise, avait seulement été éraflé. La main droite de Baal était toute ensanglantée. Il avait dû protéger le visage de la déesse des mortels rayons de Deimos. Le corps de Baal ne présentait aucune autre blessure. Ses cheveux étaient collés par la sueur, et sa peau salie. Deimos toussa. Il était encore vivant.
• Pourquoi faut-il que tout le monde essaie de se sacrifier inutilement... murmura Baal de Syracuse.
• Mon Amour ! s'écria Altéa en accourant. Deimos !
Baal lui sourit tendrement. Le souffle d'Athéna était court. Elle ne mettrait pas longtemps à se remettre de ses blessures, mais l'attaque à la Vitesse Pure de l'ancien Berserker l'avait presque terrassée. Baal lâcha la déesse alors qu'Altéa se jetait sur lui. Elle blottit son visage contre la poitrine du Prince du Réseau Céleste, et posa sa main droite sur son épaule. Ses yeux fermés pleuraient sans le vouloir. Baal passa son bras autour des épaules de celle qu'il aimait, et laissa son maquillage rouge couler sur les restes de son Armure. Deimos arriva à se tenir debout, toujours en transe. Ses genoux se mirent à trembler, puis il tomba à la renverse.
• Soignez-le, mon Amour. Il l'a bien mérité, demanda Baal d'une voix douce. Ses jours sont en danger. J'ai protégé son corps avec le mien, mais la Vitesse Stellaire l'a brisé presque au-delà de toute réparation.
Dans un sourire, Altéa relâcha son étreinte et s'exécuta. Elle se mit à genoux aux côtés de Deimos et leva ses mains tremblantes.
• Comme c'est... touchant... s'amusa Athéna en crachant du sang.
• Tout est fini, Athéna. Maintenant que je suis revenu...
• Je n'ai plus aucune chance de victoire, c'est bien ça ? demanda la déesse parcourue de spasmes.
• Ce n'est pas ce que j'allais dire.
• Peu importe... Mon corps se régénère déjà... Vous ne m'aurez pas si facilement... Quelle humiliation... Vous avez protégé mon visage avec votre main...
La déesse riait comme une folle, assise sur le sol, ses longs cheveux tâchés de sang. Elle saignait toujours abondamment. Baal la regarda et se souvint du passé. Elle n'avait pas toujours été aussi avide de pouvoir et aussi pleine de méchanceté. Il fut un temps, aux débuts de la Chevalerie, où elle avait été juste et droite. Sinon, Baal n'aurait jamais accepté que l'Olympe récupère les Chevaliers d'Or et les lui confie. Mais cette période était enterrée. Shun arriva à l'orée de la clairière, aidant Shiryu à marcher. Son visage était haineux. Jamais il n'avait arboré une telle expression. Ses yeux rouges brillaient d'une lueur macabre.
• Que se passe-t-il, Chevalier ? demanda Baal de Syracuse en tournant la tête de côté.
• Ikki... Mon frère est mort ! Elle l'a tué ! hurla-t-il avec une voix trop grave pour être seulement la sienne.
• Qu'est-ce que tu dis ? demanda Altéa. Le Phénix ne peut pas mourir, Shun. Tu l'as vu toi-même dans la Plaine d'Hersilie. Il est mort et revenu à la vie plusieurs fois, afin de dompter les flammes de son Arcane.
• Il est mort, Altéa ! Je te dis qu'il est mort ! Je l'ai laissé dans la forêt... sanglota Andromède qui venait de retrouver sa voix.
Alors qu'Athéna riait pour elle-même, Altéa songea au beau visage du Phénix, reposant sur les feuilles noires de la forêt. Dans sa vision, il avait l'air paisible. Elle imagina Shun joindre ses mains sur sa poitrine, pleurant avec dignité, et cherchant des yeux quel sarcophage serait la nouvelle prison dorée de son frère. Elle repensa au sourire d'Ikki, si proche de celui de Canon. Mais pourquoi serait-il mort ? Que s'était-il passé ? Il était grièvement blessé, c'est vrai, mais il vivait lorsqu'Altéa l'avait jeté au loin. L'avait-elle... Non, c'était impossible. Et Shun... Il venait de parler avec la voix d'Hadès. Elle en était sûre. Avait-elle été la seule à l'entendre ?
• C'était... magnifique, n'est-ce pas ? demanda Athéna en essayant de se lever, au même moment que Deimos.
• Explique-toi ! hurla Shun.
• Encore ce tutoiement... se mit à rire Athéna, dont le visage était caché par ses cheveux salis. C'est très simple, Chevalier. Pourquoi éteindre des étoiles au hasard dans la galaxie afin de lancer La Rancoeur Éternelle, alors que je pouvais prendre toutes celles de la constellation du Phénix...
• Le seul moyen de tuer le Phénix à jamais... murmura Baal, dégoûté.
• Magnifique, n'est-ce pas ? répéta Athéna à voix basse.
• Tu vas mourir... murmura Shun à son tour, posant délicatement le corps de Shiryu contre un arbre couché.
• Personne ici ne peut me tuer définitivement, déclara Athéna dont les blessures étaient presque refermées.
• Bien sûr que si, lâcha Deimos avec énigme.
• Que dis-tu ? s'inquiéta Athéna.
• Éos de Séléné m'a tout expliqué... sourit le Berserker, encore très faible.
• Éos ? Ma soeur ? demanda Altéa. Que vient-elle faire là-dedans ?
• Silence, Servante ! hurla Athéna, hors d'elle.
• Oui, Athéna, je sais tout. Je sais pourquoi vous êtes redevenue vous-même presque totalement, et je sais pourquoi Hadès et Poséidon n'avaient pas eu cette chance.
• Qu'est-ce que tu racontes ? s'impatienta Shun.
• N'avez-vous pas remarqué qu'il manquait quelque chose à votre Princesse, lorsqu'elle est arrivée dans le Réseau ? Quelque chose qui ne la quitte jamais ?
• Oui, murmura Shun. Son sceptre divin.
• Exactement.
Athéna elle-même semblait ne pas comprendre. L'inquiétude se lisait sur son visage.
• C'est parce que vous n'avez plus votre sceptre, que vous êtes redevenue vous-même, Athéna, reprit Deimos.
• Je ne saisis pas le rapport, avoua Shun.
• Moi oui, poursuivit Altéa. Héphaïstos avait forgé l'épée d'Hadès, le trident de Poséidon, le sceptre d'Athéna... sur ordre de Zeus. Ces armes qu'ils ne quittaient jamais devaient juguler leur pouvoir et être les seules à pouvoir les blesser mortellement.
• Inepties ! hurla Athéna. Jamais Zeus n'aurait décidé pareille chose !
• Si, il l'a fait afin d'avoir toujours un avantage stratégique sur les Olympiens. Mais peu importe. C'est parce que vous avez abandonné votre sceptre dans le corps d'Hadès que vous êtes redevenue progressivement vous-même.
• Tu mens ! aboya Athéna. Je suis redevenue moi-même car il était enfin temps que je règne, sur le Paradis comme sur l'Enfer !
• Non, ironisa Deimos. Ce n'était qu'un hasard.
L'ancien Berserker se mit à rire de manière incontrôlable, frappé par l'absurdité de la situation. Athéna pensait, fière et hautaine, que son heure était venue d'elle-même, alors qu'elle devait simplement à la Princesse Saori Kido de pouvoir marcher enfin libérée. Si Saori n'avait pas abandonné son sceptre dans le corps d'Hadès, Athéna dormirait encore, condamnée à de fugaces apparitions.
• Voilà pourquoi Poséidon n'était pas à son maximum lorsque nous l'avons affronté, poursuivit Shiryu. Il avait son trident. Et Hadès avait son épée avec lui. En fait, nous n'avions jamais affronté de réel dieu. Je comprends mieux les paroles de l'Esprit du Sagittaire. Il m'avait effectivement dit qu'une des clés de la défaite d'Athéna était son sceptre.
• C'est exact, confirma Deimos. J'en arrive maintenant à la deuxième faiblesse d'Athéna, outre son sceptre...
• Tais-toi ! hurla Athéna dans un accès de rage.
Elle fondit sur Deimos pour le tuer, à une vitesse hors du commun, le tranchant de la main prêt à prendre sa tête. Négligemment, Baal l'arrêta d'un coup de poing au ventre. Sans le souffle, Athéna tomba à genoux, la bouche ouverte, à la limite du vomissement. Shiryu comprenait enfin qui était Baal de Syracuse.
• L'Athéna Exclamation... dit Shiryu pensivement.
• C'est exact, confirma Deimos.
• L'Athéna Exclamation ? demanda Shun les dents serrées.
• Oui, reprit Altéa. La seule attaque qui fait que ses Chevaliers pouvaient renverser Athéna. C'est pour cela qu'elle l'a interdite, et pour aucune autre raison.
• C'est très... ingénieux, constata Shiryu en se relevant.
Il posa sa main sur l'épaule de Shun qui se retourna vivement et le dévisagea comme s'il avait été un ennemi. Shiryu eut un pas de recul. Shun retourna la tête et regarda à nouveau Athéna. Il ne la lâchait pas des yeux, prêt à la tuer. La mort de son frère était pour la première fois pétrie de certitudes. Jamais il ne reviendrait car Athéna avait éteint sa constellation. Elle le paierait, et le paierait de sa vie.
• Jamais... Jamais vous ne pourrez me tuer... Ne comprenez-vous pas ? balbutia Athéna toujours au sol.
• C'est pourtant ce que nous allons faire ! hurla Shun comme une promesse, sa voix redevenant celle d'Hadès.
• Imbéciles... murmura-t-elle. Vous êtes vraiment trop stupides... Combien pensez-vous être, Chevaliers ? rit-elle à s'en étrangler. Pourquoi pensez-vous que j'ai tué le Chevalier du Phénix ?
Cette phrase frappa Shun et Shiryu en plein coeur. Ils n'y avaient même pas réfléchi. Sans Ikki, ils n'étaient plus que deux, l'Athéna Exclamation ne pouvant être pratiquée que par des Chevaliers d'Athéna. Même Baal de Syracuse, ancien Chevalier d'Or et fondateur de l'ordre, n'en avait pas le droit. Athéna n'était pas responsable du Sanctuaire à cette époque. La règle de l'Athéna Exclamation était venue bien plus tard... Découragés, Shiryu et Shun regardaient la déesse revenir au sommet de sa forme physique, impuissants et cherchant une solution qui ne viendrait jamais.
• Nous sommes juste le nombre qu'il faut, déclara Canon des Gémeaux.
Altéa se retourna pour voir le Chevalier d'Or dans son Armure brisée, s'appuyant contre un arbre de sa main droite. Ses cheveux étaient redevenus bleus et son regard azuré. Il semblait beaucoup souffrir mais sourit à Altéa. Il portait, l'autre bras sous ses épaules, le corps d'Hypnos, toujours inconscient. Le visage d'Athéna, à mesure que toute l'assemblée souriait à son tour au Chevalier revenu une nouvelle fois d'entre les morts, devint fermé et son regard brisé. Jamais ils n'utiliseraient l'Athéna Exclamation contre elle. Elle avait accumulé assez de puissance depuis tout à l'heure. Ses mains étaient posées sur le sol depuis le coup de poing du Prince, et personne n'avait rien vu. Depuis plusieurs minutes, elle aspirait la vie du Réseau. Elle avait accumulé assez d'énergie pour déclencher une dernière fois La Rancoeur Éternelle. Si elle devait périr, elle emporterait au moins Baal et quelques autres avec elle.
Shiryu fut le premier à voir la faible lueur qui reliait le sol labouré aux fines mains du corps de la Princesse. Il hurla à Baal de se protéger et à tout le monde de fuir alors qu'Athéna levait une main devant son visage de démon. Elle n'eut pas le temps de sentir l'odeur infecte des eaux du fleuve Léthé. Elle relâcha toute sa puissance accumulée en maudissant la Chevalerie, les hommes et les dieux. Elle avait choisi d'éteindre la constellation d'Andromède, mais rien ne partit de sa main délicate. Incrédule, elle regarda ses doigts et les fins serpents d'énergie qui les quittaient. Elle vit quelque chose de flou sous sa main tendue, et ajusta sa vue. Plantée dans son coeur, trônait l'épée d'Hadès que tenait Baal de Syracuse, dont les yeux étaient fermés. Elle tourna la tête vers Canon et Hypnos, et vit la main tendue du dieu du Sommeil. Elle le vit vomir du sang et tomber au ralenti sur le sol, devant Canon. Il lui sembla que le Chevalier d'Or s'agenouillait mais sa vue devenait trouble. Elle ne distinguait même plus le visage de son meurtrier, ni l'autre main tendue de Shun et ses yeux brillants. « Héphaïstos avait forgé l'épée d'Hadès, le trident de Poséidon, le sceptre d'Athéna... sur ordre de Zeus. Ces armes qu'ils ne quittaient jamais devaient juguler leur pouvoir et être les seules à pouvoir les blesser mortellement. » La dernière chose qu'elle sentit fut la lame se retirer d'un coup sec, et sa vie s'écouler par la plaie béante. Il fit vite très froid.
Baal de Syracuse, visiblement triste, planta l'épée d'Hadès dans le sol, devant lui. Il laissa Athéna tomber, la tête en avant. Les magnifiques cheveux de la belle redevinrent totalement mauves, et sa peau claire et dorée. Shiryu accourut mais comprit au visage de Baal qu'elle était déjà morte. Il la retourna tout de même et dégagea ses mèches collées par le sang. Personne ne disait mot. Hypnos avait été allongé sur le sol, dignement, par Canon. Alors qu'il avait été aux portes de la mort, certainement humilié par la manière dont Athéna l'avait traité alors qu'il nourrissait des sentiments pour elle, il en était revenu pour apporter dans les mains de Baal l'instrument de sa chute à l'aide du fleuve Léthé. La part d'Hadès qui sommeillait en Shun lui en avait donné le droit et l'avait aidé. Il avait pu s'éteindre satisfait. Shiryu fut le premier à briser le silence.
• Pourquoi... Pourquoi a-t-il fallu en arriver là... Tous ces Chevaliers Célestes... Seiya, Hyoga, Ikki, Hypnos et maintenant Saori elle-même... Pourquoi a-t-il fallu en arriver là...
Le corps blessé, l'âme en peine, Shun alla chercher le corps de son frère, dans la forêt éternelle. Canon voulut parler, mais aucun son ne sortit de sa bouche. Lui aussi était écoeuré par tout ce gâchis, lassé de sa stupidité et de son manque de clairvoyance. Il avait pensé tout maîtriser et avoir tout compris. En fait, il n'avait pas saisi grand chose. Il aurait dû provoquer sa Princesse afin de lui faire cracher la personnalité d'Athéna par tous les pores, quitte à se rendre coupable de haute trahison. Il aurait dû suivre son instinct. Il aurait dû agir plus tôt. Il aurait dû...
Alors que le regard triste de Shiryu n'avait pas quitté les feuilles du sol, le Chevalier d'Andromède revint, son frère dans ses bras. Le visage d'Ikki arborait une expression neutre, figée pour toujours. Pas de sourire ni de souffrance. Seulement le sommeil, celui des braves. Les longs cheveux noirs de Shun, humides et salis, reposaient presque sur la poitrine du Phénix. Tétanisés, les bras du jeune homme au regard rouge tremblaient un peu. Il leva les yeux vers Baal et Altéa.
• Mon frère... Est-ce que mon frère trouvera la repos qu'il mérite... dans cette forêt millénaire ? osa-t-il.
• J'en suis certain, répondit Baal de Syracuse dans un sourire.
• Je vois, murmura Shun en baissant la tête.
Canon se baissa pour ramasser le corps étendu de Saori. Souriante, elle ressemblait à ces enfants endormis qui font des rêves de trésors et d'aventures. Son beau visage, tâché par le sang, était déjà pâle. Le Chevalier d'Or eut peur de la toucher, comme s'il allait la briser. Des larmes dans les yeux, il serra les dents et la prit dans ses bras. Il entendit du tissu se déchirer sur la protection fracturée de son avant-bras, probablement les restes des vêtements que portait la Princesse sous son Armure Céleste, alors qu'il renforçait son étreinte. Après avoir échangé un amer sourire avec Baal, Canon commença à s'éloigner, aussitôt suivi de Shun et de Deimos. Nul ne dit mot.
La main d'Altéa frôla celle de Baal. Le Prince la regarda, et comprit son invitation à laisser le Dragon seul, à ses pensées. Après un dernier regard à Shiryu, Baal de Syracuse fit disparaître totalement les flocons de cosmos qui volaient autour de lui, comme pour éteindre la lumière sur une journée de souffrances. Il disparut dans le noir, le doux visage d'Altéa posé avec délicatesse contre son épaule. Le bruit des pas écrasant les feuilles sèches disparut petit à petit, puis il n'y eut plus rien. Shiryu resta seul, agenouillé, dans la pénombre.
Soudain, un petit rire étouffé, lointain, l'arracha à ses tristes pensées. Il leva la tête, révélant ainsi un visage blessé et sali. Certains de ses muscles tremblaient, par spasmes. Il entendit à nouveau les rires et se redressa afin de tendre l'oreille. Il se releva avec difficulté et vit à l'entrée de la clairière, constituée d'étoiles et de cosmos, l'image d'un Hyoga enfant, à peine âgé de huit ans. Le petit homme semblait regarder derrière Shiryu, en tenant ses deux mains sur sa bouche, comme pour éviter d'éclater de rire. Le Dragon se retourna. Au milieu des roches éventrées et des branches déchirées, un petit Seiya, pas plus haut que le Cygne, courait à perdre haleine, poursuivi par une toute jeune Saori. Seiya semblait rire aux éclats, tout comme la petite fille qui essayait de l'attraper. Les trois présences illuminèrent un peu la clairière dévastée d'une clarté orangée.
Seiya se dirigea vers Hyoga, visiblement contrarié d'avoir été découvert. Le Cygne partit en courant dans la forêt, poursuivi par les deux autres enfants. Shiryu, le visage presque souriant, regarda les petits diables passer à côté de lui et s'enfoncer dans la forêt. La lumière dégagée par leurs corps se dispersa très vite dans le noir de la nuit.
• Attendez ! s'écria Shiryu. Attendez ! Où allez-vous ?
Les lèvres tremblantes, se retrouvant à nouveau dans le noir, le Dragon sentit la peine le gagner.
• Non... Ne me laissez pas seul... murmura-t-il.
Puis, il se mit à courir vers l'endroit où la faible lumière dorée s'était éteinte, avec ce qu'il lui restait de force. Il courut, et courut, perdant toute notion du temps, sautant par dessus des collines, traversant des rivières, escaladant des montagnes. Il eut l'impression de voyager des siècles avant de retrouver la trace de ses amis. La petite Saori, derrière un arbre, se pinçait le nez pour ne pas respirer et attirer l'attention de Hyoga qui la cherchait. L'enfant, tout habillé de flocons de cosmos pur et de poussière d'étoiles, cherchait méthodiquement derrière chaque racine, derrière chaque souche, derrière chaque buisson. Tout à coup, Saori se mit à courir. En haut d'une branche, Seiya semblait l'avoir découverte et alertait son jeune ami. Hyoga voulut reprendre la chasse mais trébucha sur une racine et s'étala de tout son long, répandant sur le sol de la poussière de lumière jaune. Son visage, lorsqu'il releva la tête, était celui d'un enfant qui riait aux éclats. Mais Seiya et Saori avaient déjà disparu. Hyoga chercha un moment, puis repartit lui aussi, un peu au hasard.
• Attends, Hyoga ! implora Shiryu. Attends-moi !
Il essaya de suivre les trois jeunes enfants de lumière, mais perdit leur trace alors qu'il devait approcher de deux fois la vitesse de la lumière. Il sauta au-dessus d'une gigantesque masse de pierre, et ne vit pas l'arbre en contrebas qui allait bloquer son vol. Au dernier moment, alerté par son intuition, il se protégea avec ses bras. Son épaule droite heurta le côté de l'arbre éternel. Il rebondit bruyamment sur le sol, arrachant des tonnes de terre et de cailloux. Une pierre d'une dureté impossible arrêta sa glissade. Le sarcophage de Seiya.
Shiryu essaya de se relever, sans pouvoir y arriver. Sa respiration était sifflante, et une plaie dans son cuir chevelu inondait son visage. Il chercha du regard les trois enfants, mais ils avaient disparu après l'avoir conduit jusqu'à la tombe de son ami, dans une explosion de jeu et de joie. Le Dragon posa une main tremblante sur l'Or coulé dans la tombe de Pégase, et rassembla ses forces afin de se tenir presque droit. Ses jambes faillirent céder sous son poids, alors il tomba à genoux, comme quelques minutes plus tôt, dans la clairière.
• Pourquoi, Seiya... balbutia Shiryu. Pourquoi es-tu parti...
Les larmes dans la gorge du Dragon l'empêchèrent de parler très distinctement. Il colla sa joue sur la surface de roche du sarcophage, et se blottit contre lui. Il n'était pas froid, sauf aux endroits où l'Or était coulé dans la masse.
• Hyoga... Ikki... Seiya... Saori... Pourquoi êtes-vous tous partis... Il ne reste que Shun et moi...
Levant les yeux au ciel, vers la constellation du Sagittaire, les nerfs de Shiryu lâchèrent, de manière presque audible.
• Shun, mon ami... Maintenant, nous sommes réellement orphelins... Il ne nous reste personne...
Quelque part, loin dans la forêt éternelle, le Dragon se mit à pleurer comme jamais il n'avait pleuré. À crier comme jamais il n'avait crié. Personne ne le vit, ni ne l'entendit...
Fin.