Le Réseau Céleste n'était plus protégé, mais ce n'était pas le moment de se préoccuper d'un tel détail. Non, une autre invasion était fort improbable. La Terre ne comportait plus beaucoup de Chevaliers. De plus, si quelqu'un devait pénétrer au sein du Royaume, elle le sentirait tout de suite, quel que soit le niveau de l'intrus. Ce qui inquiétait Altéa, c'était la facilité avec laquelle Hypnos s'était fait maîtriser par Baal de Syracuse.
Suspendue par un fil, la vie du dieu commençait à s'éteindre à mesure que l'étreinte de Baal se renforçait. Le souffle rauque d'Hypnos trahissait la pression exercée sur sa trachée. Baal de Syracuse tenait maintenant le dieu à une main, la seconde faisant pression sur l'épaule de son Surplis. Le métal étoilé se mit à plier sous la poigne du Chevalier. Des éclats brillants jaillirent quand le métal céda et commença à se déformer. Hypnos fermait les yeux et serrait les dents. Il essaya de relever la tête, sans succès. Altéa ne pouvait voir le visage de son Amour, mais savait qu'il devait être aussi impassible que son regard devait être implacable. Hypnos leva péniblement un bras et empoigna celui de Baal qui l'étranglait. « Il faiblit. On dirait que quelque chose épuise ses forces. Ferait-il semblant afin de faire croire à mon Prince que c'est son meilleur niveau de combat, pour mieux le surprendre ? Non... Il est vraiment faible. Il n'arrive plus à se concentrer. Son esprit est ailleurs. Seule sa volonté le fait attaquer, mais son esprit semble loin, très loin, comme manipulé. », songea Altéa.
Ikki hésitait. Il souhaitait voir Hypnos périr, mais Baal était supposé être leur ennemi. Devait-il porter assistance au dieu ? Devait-il se contenter de regarder la scène ? L'indécision ne faisant pas partie de ses défauts, le Phénix choisit son camp. Il avança vers Baal de Syracuse, mais Shiryu s'interposa. Le Dragon leva ses yeux vers le visage d'Ikki.
• Non, Ikki.
• Écarte-toi, Shiryu. Rien ne me ferait plus plaisir que de voir Hypnos se faire écraser, mais nous ne sommes pas arrivés jusqu'ici pour cela.
• Je sais, mon ami. Mais Baal de Syracuse est-il pour autant notre ennemi ? As-tu senti ne serait-ce qu'une once d'agressivité dans son cosmos ?
• Non, je te l'accorde. Cependant, si nous devons nous battre contre lui, Hypnos pourrait faire la différence.
• C'est possible. Mais il a attaqué Baal avant que celui-ci ait pu nous expliquer pourquoi il nous avait amenés ici. Nous devrions écouter ses explications.
• Je suis d'accord, mais dans tous les cas, il n'a plus l'air très disposé à parler. Si on le laisse faire, il va tuer Hypnos. Est-ce ce que tu souhaites ?
• Non... avoua Shiryu.
• Alors laisse-moi faire.
D'un geste négligeant de la main, Ikki écarta celle de Shiryu qui était posée sur son épaule. Il allait reprendre sa route quand Baal lâcha Hypnos. Le dieu tomba à genoux et toussa violemment. Il porta une main à sa gorge, et regarda la marque des doigts de Baal imprimée sur son épaulière, totalement tordue par la pression. Perdu entre la haine et le désespoir, il brûla un cosmos noir qui se répandit sur le sol en des méandres fangeux. Du sang reliait sa bouche à l'herbe du sol. Son visage couturé se releva et il plongea des yeux vitreux comme ceux d'un requin dans le regard de Baal de Syracuse.
• Tu vas payer... pour ce que tu viens de faire.
• Tu ne comprends rien, répondit Baal. Tu ne respectes rien. Altéa vous a protégés, depuis le début. J'ai accepté de vous regarder massacrer mes Chevaliers sans jamais intervenir, car je n'ai qu'une parole. J'ai écouté ce que celle que j'ai toujours aimée avait à me dire, et je lui ai fait confiance. Je vous ai guidés dans cet endroit sacré afin de vous expliquer pourquoi ce que vous étiez venus faire n'était pas possible. Et toi, tu ne trouves rien de plus insultant à faire que de déclencher un combat en ce lieu de repos ? En ce Sanctuaire ?
• Ce Sanctuaire représente tout ce que je hais, imbécile ! hurla Hypnos. Ne sais-tu donc pas qui je suis, ni d'où je viens ? À quoi t'attendais-tu, en laissant pénétrer au Paradis un des deux dieux qui servaient Hadès !
• Justement. Tu ne comprends pas le privilège qui t'a été accordé. Athéna et Altéa t'ont accordé une seconde chance en te permettant de venir ici et de racheter tes fautes. Vas-tu ignorer cette chance jusqu'au bout ?
• Je n'ai que faire de cette chance ! Ce que je veux, je le prends ! Je suis Hypnos, le dieu du Sommeil ! Je suis le plus puissant du Royaume des Morts ! Je n'ai que faire de votre deuxième chance ! Je maudis cet endroit et je te maudis toi, Baal de Syracuse, pour ce que tu m'as fait il y a des milliers d'années !
• Je ne t'ai jamais rien fait, dieu du Sommeil. Tu refuses la réalité !
• Non, c'est faux ! cracha Hypnos. Nous ne méritions pas ça ! Pas une blessure que les dieux refusèrent de soigner !
• Zéphyre avait été envoyé en Hadès afin de parlementer avec sa Majesté. Si vous ne l'aviez pas attaqué en traîtres avec ton frère, la terrible attaque de ce dernier ne vous aurait jamais touchés ! C'est ton frère qui t'a défiguré, Chevalier...
• C'est de ta faute Baal ! C'est toi qui... C'est toi ! hurla le dieu, cherchant ses mots.
• Reviens à toi. Ton frère avait utilisé sa technique de La Danse Macabre. Vous aviez voulu assassiner mon envoyé. Il s'est simplement défendu. Et ce n'était pas il y a des milliers d'années, mais il y a trois cents ans. Cela ne fait que trois siècles, Hypnos...
• Non... Nous sommes restés prisonniers de la boîte de Pandore des millénaires durant...
• Pas du tout. Seulement depuis la dernière Guerre... Tu venais juste d'être blessé, Hypnos...
Le visage de Baal était grave. Tout le monde sentit le conflit dans l'esprit d'Hypnos, frappé par cette dernière phrase. Trois cents ans plus tôt, Thanatos avait attaqué le Vent divin, comme un lâche, afin d'envoyer un message au Paradis des Chevaliers. Zéphyre, venu seul, s'était protégé alors qu'Hypnos plongeait vers lui par derrière, au moment où son frère abattait la faux d'Or d'Hécate (1). Les éclats d'Or avaient pénétré les chairs des deux frères, comme une punition divine. Il avait même été dit qu'Hadès n'y avait peut-être pas été étranger, ne tolérant pas d'initiatives dans son Royaume. Hypnos, dans sa folie destructrice, rejetant la faute sur Zéphyre, avait cru que des millénaires s'étaient écoulés. Son esprit ne supporta pas la vérité.
• J'aurais dû t'apporter le cadavre de Zéphyre, l'écorcher et te jeter sa peau au visage ! Tu vas mourir, comme ce chien de Vent divin !
Ikki fit un pas en arrière. La rage et la haine d'Hypnos n'étaient pas communes. Le dieu fou hurlait et crachait du sang. Des larmes de colère coulaient sur ses joues, creusant des sillons dans la poussière et la saleté. Son visage était déformé et son regard meurtrier. Shiryu était presque paralysé. Le regard de Fo de Tirynthe n'était rien à côté de celui-ci. Le cosmos d'Hypnos avait totalement disparu, mais son Surplis irradiait de puissance, comme s'il était porté à incandescence. Sa longue cape, autrefois blanche, s'enflamma comme une torche puis disparut en cendres. Les légères particules grises baignées d'étincelles montèrent en virevoltant vers le ciel étoilé. Altéa remarqua que la marque noire qu'elle avait apposée sur le cou du dieu venait de disparaître. Le sol commençait à céder sous le poids d'Hypnos, comme si sa masse venait d'être multipliée par cent. Ses yeux vitreux devinrent totalement opaques et il essuya le sang de sa bouche avec un rapide revers de main, l'étalant sur le bas de son visage. Quelques gouttes tombèrent sur son Surplis. Elles s'évaporèrent aussitôt. Une dangereuse énergie pourpre vint envelopper les bras d'Hypnos. « C'est incroyable. Il était au bord de l'épuisement, et voilà qu'il dégage une énergie que je ne lui connaissais pas, songea Canon. Il est... terrifiant. Je ne donne pas cher de Baal de Syracuse si Hypnos révèle sa véritable puissance. Après tout, il est tout de même un dieu... »
Les jambes de Shiryu refusaient de le porter afin qu'il recule de quelques pas. Jamais il n'avait ressenti une telle terreur. Il en eut presque envie de vomir. Les genoux tremblant, il resta pétrifié sur place. Ikki, lui, serrait les dents. Il s'était avancé pour aller aider le dieu, mais avait maintenant une envie incontrôlable de le fuir. Il repensa à son combat contre Shaka de la Vierge et essaya de bouger ses jambes. Il était paralysé. Hypnos fit un pas en avant. Le sol gémit sous son pas. Ikki jura voir passer des visages d'enfants et de femmes torturés sur les reflets de son Surplis. Shiryu, lui, fort de ses sens surdéveloppés, les entendait pleurer et crier. Il porta ses mains à sa bouche. Chaque pas d'Hypnos arrachait à la terre sacrée une plainte atroce, comme si la planète tout entière refusait qu'il la parcoure. Une odeur de mort régnait sur l'endroit, et Hypnos semblait ne plus respirer. Il avançait seulement, pas à pas, le regard vide mais braqué sur Baal de Syracuse. Le visage brûlé d'une enfant apparut sur le bras droit du dieu, au milieu des spirales pourpres, puis glissa vers le plastron et l'épaulière opposée, avant de disparaître dans un petit cri. Shiryu tomba à genoux, en larmes, la main droite couvrant sa bouche. Terrifié, Ikki respirait dix fois plus vite que la normale, entre ses dents. Son coeur lui faisait mal, et il sentait les portes de l'inconscience appeler son nom.
« Je suis désolée, Shiryu, Shun, Ikki, pensa Altéa en serrant le poing. J'aurais préféré que vous n'ayez jamais à être témoins de la réelle puissance d'un dieu. Hypnos est vraiment terrifiant. Voici donc le niveau maximum de sa puissance. Il ne va rien rester de cet endroit. Par la Lune, faites que je ne me sois pas trompée. Faites que je n'aie pas condamné ces enfants. »
La sueur mêlée au sang de Deimos maculait son visage. Agenouillé, le souffle court, l'ancien Berserker se tenait la poitrine. Son Armure ne ressemblait plus à rien. Les ailes des épaulières avaient été arrachées, tout comme celles de son casque. Le casque qu'Arès lui avait donné en personne. Le symbole de son titre et de son rang, en tant que prima du dieu de la Guerre, lui, le Servant d'un des douze dieux de l'Olympe. La poussière lui brûlait les yeux et son coeur semblait prêt à lâcher. Il roula sur le sol, ouvrant la bouche en grand pour pouvoir mieux respirer l'air frais de la nuit, et chercha la lune dans le ciel. Il trouva à sa place le visage d'Éos de Séléné, aussi beau que celui d'Altéa. Baignée par la lumière fantomatique des étoiles, l'Armure d'Éos était hypnotique. Sa longue robe rayée d'Or et du précieux métal gris-bleu, parfaitement articulée, ondulait presque sous les assauts répétés de la brise. La vue du Chevalier de Télamon se troubla. Il cligna des yeux.
• Éos... murmura-t-il.
• Oui. Qui d'autre, Chevalier ? Dis-le moi. Qui d'autre serait assez fou pour te regarder maltraiter ce qu'il te reste de vie ?
• Je suis... désolé.
• Non, ne dis pas que tu es désolé alors que tu ne l'es pas. Je t'ai dit de te reposer mais tu ne m'écoutes pas. Encore une chute comme celle-ci et il ne restera rien de toi. Est-ce vraiment ce que tu souhaites ?
• Peut-être... balbutia Deimos.
• Alors il fallait être clair dès le départ. Je méprise le mensonge. Tu m'as dit que tu voulais être plus rapide pour sauver ta bien-aimée, afin de lui être utile et de pouvoir donner ta vie pour celle qui ne te regarde que comme un ami, un compagnon d'armes. J'ai été touchée par cette dévotion. Si tu m'avais dit que tu voulais simplement que je t'enseigne une nouvelle façon de mourir, je t'aurais abandonné sur place.
• Ce n'est pas ça...
• Alors repose-toi. Si tu continues à ce rythme, tu mourras avant même d'avoir pu rejoindre ma... soeur.
• Tu as raison... Je suis trop fatigué... Je...
Il perdit connaissance. Hypérion posa délicatement sa tête sur l'épaulière de sa maîtresse, alors que celle-ci dégageait les mèches collées par la sueur sur le visage de Deimos, avec affection.
• Il ressemble beaucoup à votre...
• Tais-toi, Hypérion... Je t'en conjure, ne dis rien... Ne prononce pas son nom, souffla Éos avec tristesse.
• Il est dorénavant plus rapide que moi. Il ne lui a fallu que quelques jours. Je n'arrive plus à le suivre. Comment son corps peut-il le supporter ?
• Il ne le supporte pas, mon ami. Il ne le supporte pas... Je n'ai pas pu guérir toutes ses blessures. Certains de ses organes ont subi de multiples perforations, presque chirurgicales, mais impossible à cicatriser totalement.
• Les signes d'un combat récent ?
• Oui... Non... Je ne suis pas sûre. Certaines sont récentes, et d'autres non.
• Vous êtes inquiète, Maîtresse.
• Non, juste triste.
• Ne vous inquiétez pas, Maîtresse, il lui reste certainement encore de longues années à vivre.
• Malheureusement, non, Hypérion. Il est en train de mourir.
• Est-ce qu'il le sait ? demanda Théia.
• Je pense que oui. Il doit sentir que son corps arrive au point de rupture. Je ne sais même pas s'il arriverait à atteindre la Vitesse Pure et à survivre.
• Mais alors, tout ceci n'est-il pas vain, Maîtresse ?
• Je veux savoir jusqu'où son courage va le mener. Peut-être sera-t-il capable d'un miracle.
• Et lorsqu'il sera reparti ?
• Et bien ? demanda Éos.
• Non, rien, répondit Théia.
• Théia, dis ce que tu as à dire, insista la déesse.
• Je n'ai rien à dire, Maîtresse.
• Bien, alors prends-le sur ton dos. Nous rentrons en Grèce.
Canon avait du mal à l'admettre, mais chaque pas était une torture. Son corps refusait de lui obéir et il avançait comme un pantin, les jambes en coton. Il décida de laisser son ego de côté et chercha Saori des yeux afin de la protéger de ce qui risquait d'arriver. La jeune femme était aux côtés de Shun d'Andromède, un genou à terre. Le visage tourné sur le côté, en direction du sol, elle refusait de regarder. Elle serrait son bouclier de toutes ses forces. Il était impossible de voir l'expression de son visage, et cela valait certainement mieux. En garde, Shun serrait les dents. Il fronçait les sourcils et son regard était dur comme la pierre. Il semblait à la torture. C'est à ce moment que Canon vit le sang qui coulait de ses mains. Shun faisait tout pour retenir sa chaîne offensive, à l'extrémité taillée en pointe de flèche. Le jeune Chevalier fixait sa chaîne de son regard rouge. Ses cheveux noirs étaient plaqués par la sueur, en arrière. Personne ne semblait apte à bouger, sauf Altéa d'Oligol. Lorsqu'Hypnos fut arrivé à quelques mètres de Baal, celui-ci prit la parole.
• Chevalier des Gémeaux ! lança-t-il.
Canon était absorbé par l'image d'Hypnos qui avançait, implacable et terrifiant. Il n'entendit pas que Baal appelait son nom.
• Canon ! hurla Baal de Syracuse.
• Ou... Oui ? répondit le Chevalier en revenant à la réalité.
• Emmène tes amis dans la forêt ! Mets-les à l'abri ! Tu es le seul à être assez fort pour pouvoir bouger.
• Je veux rester ! Si jamais...
• Chevalier, emporte la Princesse avec toi et mets-la à l'abri. Je veux pouvoir bouger librement. Ce combat va être assez difficile comme cela.
Lutant contre la peur, Canon s'exécuta et marcha jusqu'à Saori. Il la souleva et la prit par le bras. Il cria à Shun de se concentrer et de calmer sa chaîne, mais le jeune Chevalier n'entendait que pleurs, plaintes et hurlements. Altéa alla chercher Shiryu et Ikki, et se mit entre eux deux pour les soutenir. Elle les emmena derrière un arbre théoriquement indestructible alors que Shun reculait pour les rejoindre, pas à pas. Lorsque tout le monde fut à l'abri, Canon ressortit pour observer le combat qui allait avoir lieu. De sa position, aux côtés d'Altéa, il entendit Ikki murmurer :
• Qu'est-ce que nous sommes venus faire ici... Nous sommes complètement dépassés...
Baal était fermement campé sur ses appuis, très droit, les bras le long du corps, poings serrés. Il regardait Hypnos de profil, le visage impassible et le regard triste. Canon fut très surpris de ne lire aucune peur dans les yeux du Prince. Il regarda longuement son visage, et ne put y déceler que de la tristesse, de la fatigue et de la mélancolie. Pas de crainte ni de terreur. Il inspira profondément, puis expira en ouvrant ses poings. Les doigts écartés, tendus vers le sol, Baal bougea imperceptiblement ses pieds afin de rendre sa position parfaite. Quelques flocons de cosmos orangés apparurent autour de lui, ça et là, comme de petites fées. Ils virevoltaient autour de lui, en suspension dans l'air. Un flocon vint se poser sur la main d'Hypnos, et se désintégra immédiatement. À ce signal, Hypnos se rua en avant, genou et poing tendus.
Baal dévia le bras d'Hypnos avec l'intérieur de sa main et esquiva son coup de genou en tournant sur lui-même. Il s'immobilisa sur le côté du dieu, emporté par son élan. Hypnos jeta sa jambe droite vers le visage de Baal. Il recula d'un pas et évita le pied recouvert de métal sombre. Il dévia une succession de coups de poings avec ses avant-bras. À chaque impact, même indirect, une explosion pourpre masquait les deux hommes, accompagnée de plaintes et de cris. Partout où Hypnos posait le pied, l'herbe qui n'avait pas encore été arrachée mourrait instantanément. Baal de Syracuse para une incroyable succession de coups de genoux, de coudes et de poings, évoluant au milieu des morceaux de roche en suspension dans l'air. Ils étaient tellement rapides que les pierres ne semblaient pas bouger. Pour ne jamais perdre Hypnos de vue lorsque celui-ci bougeait latéralement, Baal devait détruire les pierres d'un revers de main. Il para un coup de poing et en esquiva deux, détruisit une pierre puis se tourna de côté, esquiva trois autres coups, puis détruisit une autre pierre. Hypnos avançait inexorablement, mais Baal parait toutes ses attaques. Perdu entre les pierres noires, Hypnos joignit ses mains.
Des yeux gigantesques aux paupières maquillées d'ocre apparurent autour de Baal. Certaines de leurs pupilles étaient bleues comme celles d'Ikki, et d'autres rouges comme celles de son jeune frère. Hypnos repartit à l'assaut, de plus belle. Baal dévia un coup de poing dans un déluge d'énergie pourpre, puis tendit le bras gauche vers un Oeil de Circé. Un fin rayon rouge partit de son index tendu, puis traversa l'oeil maléfique. Il para un coup de tête avec son avant-bras, repoussa Hypnos et tendit la main vers un autre oeil dont la paupière venait de battre. Il décocha un autre rayon, puis un autre. Hypnos semblait se fatiguer. Chaque coup manqué partait dans la forêt et explosait au loin, entre les arbres, dans une averse de lumière. Baal de Syracuse ne se faisait même plus toucher. Il esquivait tous les coups alors que la rapidité d'Hypnos ne faisait que baisser à vue d'oeil. Il détruisit la dernière apparition. Le souffle d'Hypnos était court et grave. Ses yeux, presque devenus blancs, ne lâchaient pas Baal de Syracuse. Ce dernier se concentra en fermant les poings et en les ramenant près de son corps. Quelques nouveaux flocons apparurent autour de lui, comme autant de petits morceaux de lumière qui éclairaient son visage impassible d'une clarté rousse.
Hypnos fit apparaître les tumultueuses eaux du Styx autour de lui. Des mains de femmes et d'enfants en sortirent, cherchant l'air de la surface épaisse et sale. Un gigantesque Thanatos décharné sortit des eaux bouillonnantes, dans son Surplis. Les plaintes et les râles se firent tellement insupportables que Canon se couvrit les oreilles avec ses mains. La grande faux d'Or ciselée apparut dans les mains de Thanatos. Lorsqu'il la brandit, Baal inspira profondément, puis expira en ouvrant les yeux. Il frappa le sol avec son pied droit, évacuant l'eau autour de lui avec une force prodigieuse. Les corps furent emportés avec l'horrible liquide, et Baal se retrouva au milieu d'un cercle d'eau en suspension, hésitant à reprendre sa place. Lorsque l'eau retomba vers le sol et plongea vers lui, il se propulsa dans les airs, genou et jambe tendus, les bras dans l'axe de son corps. Alors que Thanatos allait abattre la faux armée dans son dos, Baal de Syracuse tira un rayon rouge sur sa surface dorée, et y perfora un trou écarlate. À plusieurs fois la vitesse de la lumière, il rencontra l'affreux instrument, six ou sept fois plus grand que lui. Il arma un coup de poing et l'abattit à l'exact endroit du petit trou dans lequel subsistait encore une lueur rouge. Canon dut protéger son visage de l'explosion de lumière aveuglante provoquée lors du choc, et sentit ses tympans se vriller.
La faux explosa sous la pression du poing de Baal de Syracuse, dont le corps était tendu comme une flèche noire. De dangereux éclats de métal vinrent se ficher dans presque tous les arbres de la clairière. Le Chevalier d'Or ne vit pas l'éclat tranchant qui arrivait vers son visage, et faillit recevoir la punition d'Hypnos infligée par Zéphyre trois cents ans plus tôt. Il entendit un bruit du métal rencontrant du métal, puis de la chair. Il dégagea son bras pour voir le bras d'Altéa tendu devant lui, une écharde de plus de trente centimètres plantée dans sa main. Une goutte de sang quitta cette dernière. Baal disparut pour réapparaître dans le dos d'Hypnos. Il le frappa d'un seul coup de poing. Le dieu traversa l'image spectrale de son frère et alla s'écraser contre un arbre. Lorsque la goutte de sang d'Altéa toucha le sol, Hypnos était immobile, de dos, son Surplis détruit juste au-dessus de la ceinture. Au niveau de ses reins, la marque d'impact était gelée et baignée d'une lumière rouge. La clairière redevint normale. Baal ne semblait pas essoufflé. Il écarta les jambes, prêt à toute contre-attaque. Lorsqu'Hypnos glissa sur le sol, inanimé, il se redressa et marcha vers Canon et ses amis, les yeux fermés, le visage triste, sans aucun regard pour le dieu du Sommeil.
• C'est impossible... murmura Canon, oubliant même de remercier Altéa. Il n'a pas été frappé une seule fois, et a terrassé Hypnos d'un seul coup...
• Et pourtant, Chevalier. Telle est la puissance de Baal de Syracuse, celui que j'aime de tout mon coeur.
• Juste quelques particules de cosmos. Je ne pensais pas que quelqu'un pouvait maîtriser le stade supérieur au septième sens de cette manière...
• Le stade supérieur, Chevalier ? Je pense que tu te trompes, sourit Altéa en regardant sa main blessée.
• Que veux-tu dire ? demanda Shun, à nouveau capable de bouger.
• Je veux dire que Baal n'a même pas utilisé le stade supérieur. À vrai dire, je ne sais même pas s'il utilisait le septième sens. Il ne fonctionne plus comme vous et moi depuis...
• Depuis quand, Altéa ? insista Shun.
• Peu importe, répondit-elle l'air troublé. Les particules que vous avez vues sont la manifestation de son énergie. Ce sont les restes des cosmos des onze premiers Chevaliers d'Or qui ne l'ont jamais quitté, et continuent encore de le protéger.
• Ce sont... des résidus de cosmos des premiers Chevaliers ? tenta Shiryu.
• C'est exact, Chevalier du Dragon.
• Laisse-moi résumer la situation, reprit un Canon cynique. Nous sommes face à un ancien Titan devenu l'héritier du Paradis des Chevaliers, premier Chevalier d'Or de l'Histoire. Nous venons de le voir se battre à son niveau le plus faible et il est protégé par le cosmos de onze Chevaliers d'Or. C'est bien ça ?
• Oui, Chevalier. C'est bien ça.
• Et tu ne peux te battre contre lui que sur ordre d'un des douze dieux de l'Olympe...
• Oui.
• Et Athéna n'est pas encore totalement réveillée dans le corps de la Princesse Saori... Saga, mon frère, il est possible que je te rejoigne plus tôt que prévu... sourit le Chevalier d'Or.
À mesure que Baal approchait, lentement, Ikki serrait les dents de plus belle, fou d'incompréhension et d'impuissance. Qu'étaient-ils venus faire ici, face à de tels monstres de pouvoir ? Baal et Altéa pouvaient certainement détruire la planète en se battant à fond, et lui ne pouvait qu'espérer faire jeu égal avec un Chevalier Céleste. Tout ceci n'avait aucun sens. Jamais il n'aurait pu esquiver la moitié des coups qu'avait esquivé Baal, et le plus petit d'entre eux l'aurait rendu infirme. Il était hors catégorie, comme tous ses amis. Pour la première fois, Ikki venait de rencontrer une personne contre laquelle il savait qu'il n'avait aucune chance. Pour la première fois, il était convaincu d'une chose : lui et ses amis n'avaient rien à faire ici, et n'auraient jamais dû poser un pied au sein du Réseau Céleste.
Baal de Syracuse s'immobilisa en face de la Princesse, et retira son casque. Son regard était implacable, de la dureté de celui de Poséidon. Saori fit un pas en arrière. Shun fit l'inverse, prêt à intervenir, tout comme Canon et Shiryu. La tension rendait l'air presque irrespirable. Baal passa une main malhabile dans ses cheveux collés par la transpiration, et sembla se détendre. Adossée à un arbre, Altéa ne bougeait pas. Baal finit par esquisser un sourire gêné, presque peiné, plein de regrets.
• Princesse, pourquoi être venue... Regardez cet endroit. Regardez ce qu'il est devenu.
• Je suis désolée, Baal de Syracuse, dit Saori en posant un genou à terre.
• Princesse ! aboyèrent Ikki et Shun.
• Saori... murmura Shiryu.
• Je suis désolée, reprit la jeune fille. J'aurais préféré éviter ce qui s'est passé.
• Vous êtes la réincarnation d'une déesse, Princesse. Vous n'avez pas à vous agenouiller devant moi. Relevez-vous, je vous en prie.
• Non, Baal. Je dois le faire. Il faut que vous acceptiez mes excuses. Jamais je n'ai voulu prendre la vie de vos Chevaliers ni envahir ce havre de paix, mais nous devons enrayer le cycle des Guerres Saintes.
• C'est donc bien de cela qu'il s'agît ? Vous êtes venue prendre la vie de cinq de mes Chevaliers et vous avez perdu le Cygne simplement pour ramener le corps de Pégase ? Deimos était plus mort que vif lorsqu'il vous as quitté, et je crois savoir que le Phénix a vécu la mort d'un être cher lors de son affrontement contre Phobos. Les frères se sont dressés contre les frères. Un enfant a perdu la vie. Où cela doit-il s'arrêter ?
• Je... balbutia Saori.
• Vous avez toujours été juste et bonne, Princesse. Mais vous rendez-vous compte de ce que vous être venue faire ici ?
• Et vous, vous rendez-vous compte, Baal de Syracuse ? demanda la jeune fille. Le Paradis des Chevaliers, protégé par des assassins comme Vlad du Vampire ? Un lieu où l'on laisse souffrir des hommes comme Fo ? Où l'on permet le meurtre ? Où des hommes comme Phobos de Télamon peuvent torturer leur frère ?
• Vous ne comprenez pas, Princesse. Le Paradis des Chevaliers et le Réseau sont deux choses différentes, répondit Altéa. Le Paradis commence au Palais de Cristal. Il est protégé par la Plaine d'Hersilie, mais les Sphères précédentes ne sont qu'un... pèlerinage.
• Qu'est-ce que c'est que cette histoire ? s'emporta Ikki.
• Oui, cela a du sens, avoua Shiryu. On nous a dit que chacun pouvait franchir les Sphères afin de mériter le Paradis. N'oublions pas que c'est un purgatoire... Il est donc normal que certains Chevaliers aient été maléfiques, d'autres forgés par un passé tragique, et d'autres loyaux. Nous avons été... testés ? finit par conclure le Dragon.
Les yeux de Shiryu cherchèrent ceux de la belle Altéa. Ikki était toujours en colère, et Shun, comme toujours, semblait faire preuve de calme et de réflexion. S'énerver ne changerait rien du tout au problème. Lui et ses amis n'avaient pas établi les règles de cet endroit et il fallait comprendre. Un flocon de cosmos doré passa devant la poitrine du Titan, faisant briller le métal céleste de son plastron. Elle le captura entre ses mains avec délicatesse.
• Oui, avoua Altéa. Vous avez été confrontés à plusieurs types de Chevaliers, afin de voir comment vous alliez réagir et qui vous alliez devenir.
• Afin de voir si nous étions dignes du Paradis ? Mais nous ne sommes pas morts ! Nous ne voulons pas aller au Paradis ! Nous sommes juste venus réclamer le corps de notre ami. Pourquoi nous faire traverser le purgatoire ? demanda Shun.
• La règle est la même pour tous, précisa Baal de Syracuse. Cette invasion n'aurait pas été permise, même par moi, si vous n'aviez pas été sujets aux mêmes règles que tous les Chevaliers. Vous traversiez le purgatoire, donc vous aviez le droit de progresser, comme tout le monde. Altéa s'est beaucoup servie de cette règle afin de m'empêcher d'intervenir.
• Je comprends mieux, avoua Shun. Mais cela ne change rien au fait que vous permettiez à des Chevaliers comme Vlad ou Phobos de défendre vos rangs.
• Qui vous dit que les Chevaliers que vous avez affrontés n'étaient pas seulement là... pour vous ? Que leur cruauté était mon choix ?
Comment les Chevaliers Célestes auraient-ils pu être là spécialement pour Saori et ses Chevaliers ? Tout ceci n'avait aucun sens pour Canon. Par contre, il fallait bien avouer que certaines techniques avaient un air familier, de même que certains passés, certaines histoires, certains caractères... Oui, beaucoup d'éléments rappelaient des rencontres passées, des moments clés du destin de chacun, des choix cruciaux... Même la personnalité de certains Gardiens était très proche de celle des pires ennemis de chaque Chevalier de Bronze. Les références au passé avaient été fréquentes, trop, même, pour n'être que de simples coïncidences...
• Cela n'a pas de sens, Baal, répondit la Princesse. Certains Guerriers disent être là depuis des millénaires à surveiller le Réseau.
• Ils le sont. Ou plutôt, ils l'étaient... Mais qui vous dit que ces Chevaliers Célestes n'ont pas été recrutés spécialement pour s'opposer à Athéna ? Avec ces caractères que vous avez déjà rencontrés, ces destins tragiques ? N'avez-vous pas retrouvé en chacun d'eux des côtés de certains Chevaliers que vous avez déjà vaincus ?
Canon se mordit la lèvre, presque furieux de n'être pas si loin de la vérité.
• Pourquoi serait-ce le cas ? Ils seraient moins efficaces face à un autre dieu ou une autre déesse !
• Certes, mais qui vous dit que vous n'êtes pas la seule à jamais avoir tenté de franchir le Réseau... Si je vous disais qu'à part des Chevaliers, seule Athéna a tenté de franchir les neuf Sphères depuis la nuit des temps ? Jamais un autre dieu ou une autre déesse ?
Cette phrase coupa les jambes du Chevalier d'Or. Il vit que Shiryu et Altéa avaient également réagi. Cette génération de Chevaliers Célestes n'aurait été recrutée que pour s'opposer à Athéna... Athéna était la seule à avoir jamais tenté de fouler le Paradis des Chevaliers, à part des héros sans dieu. Voilà pourquoi chaque Chevalier Céleste si fabuleux paraissait être la somme de plusieurs anciens ennemis. Voilà pourquoi leurs destins semblaient si familiers, jusqu'à créer l'empathie. Voilà pourquoi certains étaient fous comme des Masque de Mort, d'autres justes et sages comme des Doko de la Balance, ou d'autres encore possédés comme des Aiolia du Lion, des Saga des Gémeaux... Certains avaient pleuré, d'autres avaient trahi. Souffrance, désillusions... Et tous ces cosmos se manifestant de manière si différente, certains sous forme de brouillard, d'autres par ondes électriques, ou encore par cercles concentriques, comme un poison... En fait, aucun Chevalier n'était original. On aurait dit la somme des souvenirs, des talents, des traits de plusieurs Chevaliers déjà rencontrés...
Cette avant-garde avait été choisie pour tester avec fidélité la valeur d'Athéna et de ses propres Gardiens... Ses propres...
• Chevaliers Célestes ! s'écria Shiryu. Depuis que nous avons revêtu ces Armures fantastiques, nous sommes... des Chevaliers Célestes...
Quelle était la part de rêve et la part de réalité dans tout ceci, le Phénix n'en savait rien, et s'en moquait.
• Tout ceci n'a aucun intérêt ni aucun sens, cracha Ikki. Vous ne faites que nous embrouiller l'esprit avec ces histoires. Peu importe que nous ayons été confrontés à un purgatoire ou non, et peu importe si le Réseau était gardé par des Chevaliers aux mains aussi tâchées de sang que les nôtres.
• Ikki... murmura Shiryu.
• Peu importe si les Chevaliers Célestes ont été recrutés pour s'opposer à Athéna, en fonction des épreuves surmontées par chacun de ses Gardiens. Nous sommes venus chercher le corps de Seiya. Peut-être avons-nous eu tort de venir. Peut-être n'était-ce pas dans l'ordre des choses, mais nous sommes ici et nous ne repartirons pas sans savoir : où est notre ami ?
Tout le monde regarda Baal de Syracuse à qui était dirigée la question. Le Prince joignit ses mains dans son dos et se tourna sur le côté. Il plongea son regard dans la forêt, dans le lointain, puis pointa un doigt dans une direction de la main qui ne tenait pas son casque.
• Le corps de Pégase repose dans cette direction, déclara Baal de Syracuse.
• Parfait, répondit Ikki. Shun, viens avec moi.
• Et que feras-tu lorsque tu auras trouvé son sarcophage, Chevalier ? demanda l'ancien Titan.
• Je l'ouvrirai par la force s'il le faut.
• Tu n'en auras pas le pouvoir. Athéna n'étant pas morte, il a été scellé par l'Esprit de Pégase en personne. Vous n'arriverez à rien.
• Il a raison, déclara Shiryu. Mais j'ai une idée. Je sais comment y arriver.
• C'est impossible, sourit Baal. Tu n'as aucune chance. Ce savoir ne t'est pas accessible.
• Si, il l'est, sourit le Dragon. Il me reste bien une question, n'est-ce pas ?
• Comment ? s'inquiéta Baal.
• Dans le Cimetière des Arbres du Temps, je n'ai pas posé de question à l'Esprit du Sagittaire. Il me reste une question. Tu viens de nous dire que l'Esprit de Pégase avait scellé son sarcophage. Celui du Sagittaire peut donc le faire lui aussi, et il me doit toujours une réponse...
Altéa était fière du Dragon. Sa sagesse rejoignait déjà celle de son Maître. Lui seul pouvait y arriver, elle en était certaine. L'espoir revint dans le regard de Shun et d'Ikki. Baal de Syracuse, quant à lui, serrait les dents et les poings. Canon fit un pas en avant pour s'interposer entre lui et les Chevaliers de Bronze.
• Shiryu, vas-y avec Altéa. Je resterai ici avec Shun et Ikki.
• Je ne peux vous laisser y aller, Chevaliers. Je suis désolé, déclara Baal.
• Allez-y, renchérit Saori en tenant fermement son bouclier. Canon a raison.
• C'est hors de question ! ordonna Baal.
Des particules de cosmos doré apparurent autour de lui alors qu'il remettait le casque de l'Armure d'Érinyes. À la manière de celui de Fenrir, une visière descendit devant les yeux du Prince. Il fit quelques pas de côté, et Canon l'imita, brûlant un cosmos démesuré. Sa détermination était revenue, et l'espoir avec elle. Finalement, ils avaient tous une chance de donner un sens à leur venue. Il ferait tout pour que le Dragon rejoigne son ami et interrompe le cycle décidé arbitrairement par les dieux. Il savait qu'il n'avait presque aucune chance face à Baal de Syracuse, mais il ne comptait pas gagner. Simplement gagner du temps. Shiryu et Altéa partirent en courant. Ils n'avaient pas fait trois pas qu'un bruit de métal froissé les arrêta. Le Dragon se retourna. À cinq mètres du sol, Canon était écrasé contre un arbre, les bras en croix, la bouche ouverte. Il glissa jusqu'au sol. Il porta une main à son ventre, un oeil fermé. Son Armure Divine arborait des fissures brillantes d'une énergie rouge, et était gelée au point d'impact.
• Canon ! aboya Shiryu.
Baal de Syracuse avait encore le poing tendu. Autour de son bras circulaient des flocons orangés. Ses yeux étaient fermés derrière son masque.
• Je suis désolé, mais vous n'irez nulle part sans mon autorisation.
• Le combat n'est pas terminé, déclara Canon en se relevant.
• Tu ne peux pas me vaincre dans cet état, Chevalier. Tu n'en as pas le pouvoir.
• C'est vrai, Baal. Pour te retenir ici assez longtemps, il faudrait que je sois à mon meilleur niveau. Probablement au-delà, même... Il faudrait que je ne ressente plus la douleur et que mes forces soient décuplées...
• Canon, non... murmura Altéa.
• Si, Altéa, sourit Canon. C'est la seule solution.
• Je m'y oppose ! cria la Guerrière.
• Tu n'as pas le choix ! cria Canon à son tour. Je ne peux le faire moi-même... Tu sais mimer cette technique, n'est-ce pas ?
• Tu y laisseras ta vie, imbécile !
• Et je le ferai avec plaisir.
Shiryu, Shun et Ikki ne comprenaient rien à cette discussion surréaliste. Baal semblait lui-même assez troublé et plein d'incompréhension. Saori, quant à elle, ne bougeait pas d'un pouce et restait de marbre. Personne ne pouvait savoir ce qui se passait derrière son masque d'Or. Canon sourit à Altéa et serra le poing droit.
• Fais-le. Permets-moi de montrer à cet homme hors du commun le niveau maximum de l'héritier des Gémeaux.
• Non, je... balbutia Altéa.
• Fais-le. Je ne peux me l'infliger tout seul.
• Pars devant, Shiryu, je te rejoins, murmura la Gardienne.
• Non... Qu'est-ce qui se passe ? demanda le Dragon en faisant un pas en avant.
• PARS DEVANT ! hurla Altéa en regardant son nouvel élève avec un regard assassin.
Shiryu recula de quelques pas, d'instinct. Jamais il n'avait vu Altéa avec ces yeux. Leur vert était si profond... Le rouge qui maquillait ses paupières semblait plus brillant que jamais. Serrant les dents, Shiryu se mit à courir vers la forêt, des larmes dans les yeux, sans savoir réellement pourquoi.
• Tu n'iras nulle part ! s'écria Baal en s'apprêtant à bondir.
Il fut arrêté par l'aura d'Altéa. Un cosmos blanc comme la neige de Sibérie baignait sa silhouette. Elle leva un doigt vers le visage de Baal. Celui-ci recula d'un pas.
• Que fais-tu, Altéa. Tu sais très bien que tu ne peux lever la main sur moi. Notre combat détruirait le Réseau...
• Je sais, murmura la Gardienne, une larme perlant sur sa joue.
• Ne sois pas triste, Altéa. Nous nous reverrons un jour, sourit Canon.
• Tu sais bien que non, et quand bien même... tu ne te souviendrais même pas de moi. Pas avec la force que je vais utiliser...
• Bien sûr que si... commença Canon.
Altéa tourna lentement son bras vers le visage de Canon. Ikki vit la scène se dérouler au ralenti sous ses yeux. Lorsqu'il comprit, il était déjà trop tard. Il vit Shun lancer sa chaîne défensive avec une lenteur impossible. Canon ferma les yeux. Altéa pleurait.
• Le Rayon Satanique... murmura-t-elle pour elle-même.
• ... car jamais je n'oublierai ton beau visage, finit le Chevalier des Gémeaux.
Un rayon rouge traversa le crâne de Canon, puis disparut dans la nuit, loin dans la forêt, après avoir traversé plusieurs arbres éternels. Le Chevalier tituba en avant, puis en arrière, la tête penchée. Il s'immobilisa. Une éternité sembla s'écouler, puis Altéa se mit à courir dans la direction empruntée par Shiryu. Les gouttes de cristal qu'elle laissa dans son sillage seraient probablement les dernières versées pour le Chevalier des Gémeaux, celui qu'on appelait Canon.
Baal voulut partir à la poursuite de sa bien-aimée, mais la main droite de Canon se referma sur son poignet gauche. L'ancien Titan se retourna, regarda sa main entravée, puis le Chevalier d'Or. Ce dernier renforça son étreinte et se mit à rire frénétiquement, tout bas. Il redressa la tête. Ikki et Shun virent pour la première fois de la peur dans les yeux de Baal de Syracuse, et comprirent pourquoi. Les cheveux du Chevalier d'Or étaient devenus presque gris, et ses yeux étaient d'un rouge impitoyable. Ses pupilles semblaient brisées. Baal ferma brièvement les yeux lorsque son poignet céda sous la pression. Il se dégagea et fit un bond en arrière, tenant sa main meurtrie. Aucun cosmos n'habillait l'héritier des Gémeaux. Jamais il ne s'arrêterait tant que Baal ne serait pas mort.
Vite rejoint par Altéa, Shiryu n'osa pas poser de questions. Ils coururent tous deux durant un long moment, évitant les arbres et les sarcophages, jusqu'à ce qu'ils aperçoivent l'Esprit du Sagittaire, adossé à un arbre gigantesque, noir comme la nuit. Il avait revêtu son Armure, et ses chaînes, à la manière de celles d'Andromède, reposaient sur le sol. Ses gigantesques épaulières masquaient presque son visage et son sourire. Shiryu finit de s'approcher, et posa une main hésitante sur un cercueil de roche fermé par un sceau d'Or pur. Altéa se plaça de l'autre côté. L'Esprit du Sagittaire s'avança, dans toute sa splendeur.
• Nous nous retrouvons, Dragon, déclara-t-il.
• Oui... acquiesça Shiryu.
• J'écoute ta question. Tu sais que je ne peux mentir. Formule-la bien. Je ne restreindrai pas ma réponse à oui ou non, car les enjeux sont trop importants.
• Très bien... Ma question sera la suivante...
Note de l'auteur :
(1) Hécate est parfois assimilée à Artémis. Originaire de l'ancienne Thrace, c'est une déesse lunaire, née du Titan Persès et de la Titanide Astéria. Hécate, divinité infernale, fut le témoin du rapt de Coré par Hadès. Elle donnait aux hommes victoire, richesse et sagesse. Elle seconda Zeus lors de la Guerre des Géants. Certaines traditions plus tardives font d'Hécate la fille de Zeus et d'Héra. Elle fut plongée dans l'Achéron par les Cabires pour avoir dérobé du fard à Héra et l'avoir donné à Europe. Ainsi arrivée en Enfer, elle prit une importance considérable, qualifiée de "Reine invincible". Elle envoyait sur Terre les démons qui tourmentent les hommes, en tant que déesse des charmes magiques, entourée de son cortège de chiens infernaux.