Le cristal de son trône richement sculpté n'avait jamais paru aussi froid à Baal de Syracuse. Au cours des dernières heures, beaucoup de choses avaient perdu de leur chaleur et de leur saveur. Il avait été envahi par les Chevaliers du Zodiaque, et ne s'était pas opposé personnellement à cette offense sur les conseils de l'Amour de sa vie. Altéa d'Oligol l'avait convaincu qu'Athéna et ses Chevaliers devaient faire ce pourquoi ils étaient venus. Ils avaient franchi la Tour de Babel pour une bonne raison, et la Gardienne de la Sphère de la Lune avait demandé à son Prince de ne pas intervenir directement. Il aurait pu tuer cette invasion dans l'oeuf, dès la première Sphère, tout comme son Amour. Mais il lui avait promis de ne pas intervenir et de laisser ses Chevaliers Célestes faire leur travail. Il lui avait promis de laisser les Chevaliers de Bronze progresser loyalement, comme ils étaient sensés pouvoir le faire. Il lui avait promis, malgré le grand danger qu'il avait ressenti dès le départ, de ne pas affronter ces Chevaliers jusqu'à ce qu'ils arrivent au Palais, s'ils devaient y arriver. Il lui avait promis de laisser Athéna progresser afin qu'elle comprenne. Il lui avait promis d'observer les agissements d'Hypnos sans s'y opposer frontalement. Il lui avait promis beaucoup de choses, et elle l'avait trahi. Oui, de tous les endroits du Réseau Céleste, le coeur de Baal était peut-être dorénavant le plus froid.
Toutes les cloisons de la Salle du Trône étaient feuilletées. Elles étaient constituées d'une dizaine de couches de cristal presque transparent, sauf aux endroits où des veines de couleurs claires montaient jusqu'au dôme du plafond. Cette gigantesque coupole était recouverte d'une fresque faussement naturelle. Les veines de cristal rouges, bleues et jaunes qui s'y rejoignaient, dessinaient une scène d'adoubement. On y voyait très distinctement onze Chevaliers en Armure, un genou à terre, et un autre debout en face de l'un d'eux, une épée à la main. Les veines bleutées représentaient des colonnes de marbre alors que celles de jaune, d'orange et de rouge servaient à préciser l'infinité de détails des Armures. Des veines d'Or représentaient la lumière irradiant de l'épée et du soleil, et d'autres de jade symbolisaient une végétation luxuriante. La scène semblait se dérouler dans un jardin magnifique, en plein après-midi. On aurait dit que le cristal avait lui-même choisi de représenter cette scène incroyable. Certaines veines dorées des rayons du soleil descendaient sur les murs de cristal en s'affinant. Arrivées au niveau du sol, là où le cristal était devenu presque opaque, elles avaient quasiment disparu. Levant les yeux vers la coupole, Baal de Syracuse colla son dos au trône poli. Le bruit du métal céleste rencontrant le cristal résonna discrètement dans la pièce, tout comme le soupir épuisé qui suivit.
• J'ai respecté ma parole, mon Amour. Il ne reste plus que moi. J'ai regardé tous mes Chevaliers mourir et laissé faire le destin. Il est temps.
Au milieu du grand escalier de cristal translucide, Altéa s'immobilisa brusquement. « Oui, il est enfin temps, mon Amour. Je serai bientôt là », répondit la Guerrière. Ses grands yeux verts se tournèrent une dernière fois vers la Plaine d'Hersilie. C'était impossible, mais elle eut l'impression qu'il allait pleuvoir. Elle ferma les yeux un instant et inspira profondément. Ses paupières maquillées de rouge tranchaient avec le rose brillant de ses lèvres. Bientôt, tout serait terminé, et elle saurait si elle s'était trompée. Elle saurait si elle avait eu raison. « Comment le Dragon choisira-t-il ? Survivra-t-il seulement à ce qui va se passer ? Serais-je encore là pour l'aider ? Ou bien... »
• Altéa ? demanda Canon des Gémeaux.
• Oui ? répondit-elle en revenant à la réalité.
• Un problème ?
• Non. Non, pas pour le moment, Chevalier.
• Tu as l'air... tracassée.
• J'espère simplement ne pas nous avoir tous condamnés à mort.
Elle se remit à courir, avalant les marches par dizaines. Canon regarda sa fine silhouette s'éloigner à la vitesse du son, et ne réfléchit même pas à la dernière phrase du Titan. Il connaissait déjà la réponse à la question que se posait son amie. Shiryu. Ikki. Shun. Saori. Deimos. Peu d'entre eux survivraient à ce qui allait se passer. Peut-être personne. Canon était moins venu pour réclamer le corps de Pégase que pour interrompre le cycle des Guerres Célestes et protéger sa déesse. Ils avaient tous franchi la Sphère du Zodiaque sans encombres, pénétrant ainsi le début de la Sphère de Cristal, et le corps de Seiya n'était encore nulle part en vue. Il sommeillait probablement quelque part dans le Palais, ou derrière lui. Lorsque tout le monde eut disparu en haut de l'imposant escalier évasé à sa base, Canon reprit sa course.
Ikki avait du mal à en croire ses yeux. Le Palais de Cristal ne faisait montre d'aucun gigantisme comparable à celui du Sanctuaire ou du Temple de Poséidon. L'escalier qui l'avait conduit jusqu'ici était en effet imposant, mais c'était surtout dû à sa longueur, le Palais se trouvant très haut, plus haut même que le Cimetière des Arbres du Temps. En dehors de ça, le Palais de Baal de Syracuse ne semblait pas incroyablement grand. Par contre, et c'est ce qui fascinait Ikki, il était presque irréel. « On se croirait... dans un conte de fées », songea le Phénix. La grande porte du Palais était ouverte. Elle semblait taillée dans un bois précieux ressemblant à du poirier, parcouru de veines de jade. Sur la terrasse sur laquelle il se trouvait, Ikki pouvait voir des dizaines de types de plantes, toutes aquatiques. Des algues très fines sortaient des interstices irréguliers qui séparaient les dalles de cristal et montaient en dansant vers le ciel, comme si elles étaient dans l'eau. Les murs de cristal, presque opaques à la base mais transparents vers leur sommet, étaient parcourus sur les premiers mètres par des failles de corail orangé, remplies d'espèces diverses de plantes et de poissons multicolores. Ces derniers ne s'aventuraient pas à plus de quelques centimètres en dehors des failles du cristal, sinon ils devenaient presque translucides, puis disparaissaient totalement.
• Mais qu'est-ce que... commença Ikki.
• Bienvenue au Palais de Cristal, déclara Altéa d'Oligol.
• Ces poissons... Est-ce que je rêve ?
• Non, Chevalier, s'amusa Altéa. Il y a des milliers d'années, ce Palais a été construit par plusieurs dieux de l'Olympe, afin de veiller sur le repos des héros tombés au combat. Poséidon y a laissé son empreinte, tout comme Aphrodite, Apollon, Héra et Hermès (1).
• Cette odeur marine... Ces couleurs... C'est incroyable, s'émerveilla Shun.
• Oui. Le jour ne se lève jamais sur la Plaine, mais lorsque la lune est totale, on peut même voir les reflets bleutés des vagues sur les murs de cristal... ajouta Altéa.
• Nous ne sommes pas là pour la vue, lança Hypnos.
• C'est exact, concéda le Titan en franchissant les portes.
Un long couloir en forme d'ogive faisait résonner les pas de Shiryu. Certaines ouvertures latérales possédaient des portes de bois précieux, et d'autres non. Le Dragon s'attarda pour observer la richesse des décors. Sur les côtés, des thermes romains succédèrent à deux salons. Shiryu vit dépasser de la surface de l'eau brumeuse comme des cornes torsadées, qui plongèrent sous la surface. Une source de lumière devait alimenter le bassin par dessous, car des reflets dorés zébraient les murs de la salle circulaire. Il semblait y faire froid, mais l'eau paraissait y être très chaude. Shiryu crut voir des ombres de femmes aux formes superbes se détacher des volutes dorées qui couraient sur les murs. Il voulut en avoir le coeur net, mais fut arrêté par la main de Canon.
• Reste avec nous, Dragon. Tu n'as pas envie de pénétrer dans cette salle.
• Canon, j'ai cru apercevoir... commença Shiryu.
• Oui, moi aussi, mais peu importe. Ne nous éloignons pas de ce couloir. Ce bassin me paraît...
• Dangereux ? demanda Hypnos.
• Étrange, corrigea Canon.
• Il est chauffé par les rayons du soleil, d'où ces reflets dorés. Certainement l'oeuvre d'Apollon, remarqua le dieu.
• Reprenons notre chemin, suggéra Shiryu.
Altéa et ses compagnons arrivèrent vite à un endroit où l'opacité des murs de cristal feuilleté n'était plus très importante, même au niveau du sol. Ils étaient à un embranchement. Leur chemin se séparait en deux voies symétriques et circulaires, à droite et à gauche. Des torches brûlaient au mur d'une pâle lumière éternelle. Face à eux, une double porte de bois tressé d'Or trônait avec majesté. Altéa connaissait cette porte en jacinthe d'eau lacée du précieux métal, issue des mains d'Hermès, comme tout ce qui était artistique dans ce Palais. Car Hermès n'était pas seulement le dieu qui conduisait les âmes du monde des vivants à celui des morts, ni l'inventeur de l'alphabet et le patron des orateurs. Il était aussi le dieu des riches marchands et des sculpteurs de génie, ainsi que de la décoration. Altéa savait ce qui attendait ses nouveaux amis derrière cette porte. Peut-être leur salut et le sien. Certainement leur mort et la sienne. Dans un grincement délicat, le Titan fit travailler les huis d'Or fin de la porte.
Shun retint son souffle. Sous une coupole de cristal, d'Or et de jade, Baal de Syracuse se tenait sur son trône, les jambes croisées, une main soutenant sa tête. Son casque reposait sur ses genoux, d'une manière négligée. La cape de l'ancien Chevalier d'Or enveloppait la moitié de son corps. Des ailes rappelant celles d'Éaque du Garuda dépassaient dans son dos. Pour la première fois, Andromède put observer les étranges têtes de serpents qui ornaient les épaulières doubles du Chevalier Céleste, sur son Armure intégrale. Elle ne paraissait pas plus riche que celle de ses Chevaliers. Elle n'était ni incroyable, ni trop complexe. Shun en fut presque déçu, tout en étant incapable de se demander pourquoi. Il s'était attendu à une Armure phénoménale.
Canon, lui, observa les jointures de l'Armure de Baal, les articulations des différentes couches de métal, les endroits découverts, fragiles, et arriva à une conclusion qui lui arracha une goutte de sueur sur le front : cette Armure n'avait rien de phénoménal, car elle avait été pensée pour le combat, et rien que pour le combat. Pas un endroit de l'Armure d'Érinyes était assez fragile pour céder sur l'action d'Excalibur. Toutes les articulations étaient renforcées par plusieurs feuilles de métal céleste. Aucune partie du corps non protégée ne pouvait être mortellement blessée. Pas un détail superflu. Que des renforcements, des protections et des lignes épurées. Les coudières de l'Armure remontaient jusqu'à la moitié du biceps, comme sur celle du Verseau. Une demi jupe articulée venait renforcer la protection des cuisses. Les articulations des jambières et de la protection ventrale étaient plus nombreuses que sur la plupart des Armures que Canon avait vues, et les extrémités de chaque pièce étaient trempées dans un métal argenté inconnu. Les yeux des six têtes de serpents, sans oublier ceux du casque de Baal, étaient autant de saphirs rouges qui luisaient d'une étrange lumière.
Baal de Syracuse passa une main malhabile dans ses courts cheveux noirs aux reflets bleutés, puis se leva de toute sa hauteur. Il faisait la taille de Canon et était donc légèrement plus petit qu'Hypnos. Il devait avoir l'âge du Chevalier des Gémeaux, aux alentours de trente ans. Peut-être moins. Il ajusta son casque ailé sur sa tête, et une visière aux yeux rouges rappelant celle de Fenrir d'Alioth descendit pour cacher son regard.
• Je ne sais si je dois vous souhaiter la bienvenue, Chevaliers. Je dois par contre certainement vous féliciter d'être arrivés jusqu'ici. C'est en grande partie grâce à l'aide procurée par Altéa, mais votre progression a été remarquable.
• Mes amis, je vous présente Baal de Syracuse, Prince du Réseau Céleste et premier Chevalier d'Or de l'Histoire, déclara Altéa.
• Oui... Cette époque est bien lointaine, songea Baal à haute voix, en regardant la fresque de la coupole.
• Impossible ! s'écria Shiryu en levant les yeux.
• C'est magnifique, déclara Shun. Quelle finesse. On dirait que...
• Oui, poursuivit Canon. Je reconnais l'Armure Divine des Gémeaux, juste ici. Celle-ci... On dirait l'Armure Divine de la Vierge. Et ici, l'Armure Divine... du Capricorne.
• Et l'homme debout, on dirait qu'il porte l'Armure Divine du Lion... déclara Ikki.
• Il porte une des épées de la Balance... constata Shiryu. On dirait qu'il est en train de sacrer le Chevalier du Sagittaire. C'est incroyable... Ces couleurs et ces reliefs...
• C'était il y a bien longtemps, dit Baal. Bien avant que les Chevaliers d'Or ne servent seulement Athéna. L'ordre avait été fondé pour protéger le peuple. Non les dieux.
• Protéger le peuple ? répéta Canon.
• Oui, poursuivit Altéa. Les Chevaliers d'Or avaient été choisis parmi tous les ordres. Il y avait un Titan, un dieu majeur, un dieu mineur, une Moire, une Muse, un homme, un héros (2)...
• Oui... Le Chevalier de la Balance, dit Shiryu. On dirait une femme.
• Lachésis (3), fille de Zeus et de la Nuit, premier Chevalier d'Or de la Balance, répondit Baal de Syracuse. Elle était exceptionnelle.
• Comment les Chevaliers se sont-ils mis au service d'Athéna ? demanda Saori d'une voix hésitante.
• Sur ordre de Zeus, par décret divin.
• Dans quel but ? demanda la jeune fille.
Baal hésita en regardant le masque d'Or de la déesse, puis choisit de ne pas répondre à sa question. Il avança lentement jusqu'à Saori et ses Chevaliers. Ikki se mit en garde, tout comme Canon. L'ancien Chevalier d'Or les dépassa, leur tournant le dos et franchissant la porte tressée par laquelle ils venaient d'arriver.
• Suivez-moi, déclara-t-il.
• Quelle confiance, ironisa Hypnos. Vous osez nous tourner le dos.
• Que devrais-je avoir à craindre, dieu du Sommeil ? demanda Baal en s'immobilisant. Que vous m'attaquiez par derrière ? Allez-y. Ce sera probablement votre seule chance...
Hypnos hésita, luttant pour ne pas faire voir à Athéna et ses Chevaliers qu'il était paralysé par la peur. Jamais il n'avait eu peur de cette façon. Altéa lui avait déjà fait ressentir de la crainte. Même le Chevalier d'Or des Gémeaux. Mais cette fois, c'était différent. Observant le dos de celui qui fonda l'ordre des Chevaliers d'Or, il sut que toute tentative se solderait par une mort instantanée. Il faisait dorénavant face à un être capable d'ouvrir une brèche dans le Mur des Lamentations à lui seul. Cela n'avait aucun sens. Hypnos n'avait pas fait montre de toute sa puissance, tout comme Canon. Il lui restait encore plusieurs cartes à abattre. Il était plus puissant que son frère, et probablement même plus fort qu'Hadès lui-même. Cependant, il ressentait une peur indescriptible. Son Surplis la ressentait aussi. La peur que s'il devait mourir ici et maintenant, il n'y aurait rien après sa mort. Pas d'Enfer ni de Paradis. Juste le vide. Cela allait contre toutes les lois du monde qu'il connaissait, mais cette vérité s'imposait à lui.
• C'est bien ce que je pensais, reprit Baal. Allons-y.
Il reprit sa marche et s'engagea dans un des couloirs circulaires qui devaient faire le tour de la Salle du Trône. Au bout, à l'exact opposé du long corridor par lequel Shiryu était arrivé avec ses compagnons, se dressait une grande ouverture dans le cristal presque effondré. On aurait dit qu'elle avait été provoquée par un coup de tonnerre incroyable. Des débris de cristal bleuté dormaient ça et là, abritant des poissons exotiques transparents. À la suite de Baal, Altéa enjamba quelques algues marines et sortit du Palais de Cristal. Devant elle, à quelques dizaines de mètres, commençait une forêt qui semblait sans fin. Toutes sortes d'arbres la constituaient, mais ils étaient tous très hauts, quelle que soit leur espèce. Aucun d'eux n'avait encore de feuilles. Ils étaient comme morts, desséchés. Baal pénétra dans la forêt par un sentier éclairé par la clarté blafarde de la lune, après avoir jeté un bref coup d'oeil en arrière.
Le seul son que pouvait entendre Hypnos était celui des paires de bottes de métal céleste qui écrasaient les feuilles mortes. De temps à autres, un bruit de tissu froissé attirait à nouveau l'attention du dieu sur Baal de Syracuse, qui remettait sa cape bleutée en place. Hypnos était incapable de dire pourquoi il ressentait une telle peur en présence de Baal, mais il allait vite en devenir fou. Personne ne lui avait jamais fait ressentir ça. Absolument personne, pas même Hadès. Il avait des envies de meurtre et ne pouvait presque plus se retenir de sauter à la gorge du Prince, et de lui faire cracher sa suffisance. Son sang démoniaque était en ébullition. Il entendait les propres battements de son coeur à mesure que sa vue se concentrait sur la nuque du Chevalier Céleste. Bientôt, il ne vit plus rien d'autre. Il n'entendit plus rien et ne réfléchit plus. Un rictus s'afficha sur son visage.
Shiryu observait cette étrange forêt avec intérêt. Quelque part, elle lui rappelait celle d'Albérich de Mégrez, sombre et angoissante. Les arbres noueux et tordus montaient très haut vers le ciel, en se contorsionnant comme s'ils étaient torturés. Pourtant, aucune atmosphère lugubre ne venait déranger l'endroit. Il y faisait un peu froid, mais on s'y sentait étrangement bien. Il y régnait une sorte de paix et de sérénité, celle du repos des braves. Pressant le pas sur le gigantesque manteau de feuilles sèches, le Dragon aperçut une sorte de stèle, ou plutôt un sarcophage de pierre brute, richement ciselé d'Or fin. Il était posé contre un arbre avec négligence, et faisait un angle de quarante-cinq degrés avec le sol. Il semblait pris dans la roche qui le soutenait, tout comme l'étrange arbre. On aurait dit qu'il était là depuis la nuit des temps, pris dans la pierre recouverte de mousses et de lichens. Le Dragon s'approcha doucement. Les côtés du sarcophage étaient décorés d'une multitude de glyphes (4) dorés luttant contre la mousse. Sur le dessus, des inscriptions en grec et des symboles inconnus étaient gravés. On avait coulé de l'Or fondu dans les sillons. Le même procédé semblait avoir été utilisé pour fermer l'objet.
• On dirait... commença Shiryu.
• Ce sont les cercueils des héros tombés au combat, continua Altéa. Quand un Chevalier meurt, sa dépouille reste sur Terre. Son âme vient ici, ou en Hadès. Celles qui méritent le repos des braves ne passent même pas par le tribunal du Balrog, contrairement à ce que Rune voulait bien dire avec prétention. Elles errent un moment en ces lieux, à la recherche d'un endroit où elles trouveront la paix. Regardez plutôt...
Ikki, Shun et Shiryu avaient déjà vu des âmes, ces sphères irrégulières irisées aux couleurs de l'arc-en-ciel, qui laissaient derrière elles une traînée de lumière et avançaient avec hésitation. Ce qu'ils virent au détour d'un arbre, posant une main délicate sur l'écorce de celui-ci, n'avait rien de similaire. C'était un Chevalier, constitué uniquement de flocons de cosmos et d'étoiles. Le détail était tellement impressionnant qu'ils purent le reconnaître alors qu'il enjambait une énorme racine tordue, éclairant le bois sec.
• Bélisiandre... murmura Shiryu.
• Oui, répondit Altéa, les mains dans le dos. Il a gagné sa place.
• Quelle est cette lumière, Altéa ? demanda Shun à voix basse.
• Les héros qui arrivent ici ne sont pas de simples âmes mais... une somme.
• Une somme ?
• Exactement. C'est très compliqué. Ils deviennent la somme de la part de leur constellation qui leur a appartenue, de leur âme, de leur cosmos, mais aussi de certains souvenirs...
• Mais alors, ils sont toujours... vivants ? tenta Shun.
• On pourrait presque dire cela, oui, confirma Altéa. Suffisamment pour rêver, en tout cas.
Bélisiandre de Kargamis ne portait pas son heaume. Il s'approcha d'un sarcophage vierge de toute marque, lui aussi pris dans la roche. Il était allongé sur le sol, presque recouvert par les feuilles, perdu entre une grosse racine et une petite source. Le Chevalier Céleste s'agenouilla et trempa ses doigts de lumière et d'étoiles dans l'eau, sans pouvoir la toucher. Il leva les yeux vers la cime de l'arbre majestueux, puis sourit. Il se releva et posa sa main sur la pierre brute et mal taillée du sarcophage. La seconde d'après, il n'était plus nulle part, et les riches inscriptions étaient apparues. De l'Or avait été coulé dans la pierre. La dernière feuille des branches de l'arbre qui protégeait le sommeil du Gardien se détacha, puis virevolta jusqu'au sol.
• Qu'est-ce qui s'est passé ? demanda Shun. Je n'ai rien vu...
• Vous ne pouvez pas assister à la cérémonie rituelle. Des pleureuses (5) vêtues de riches robes et de bijoux viennent rendre hommage au Chevalier, puis le dieu à qui la vie du Chevalier appartenait vient lui-même couler l'Or qui scellera son repos, dans cette forêt aux arbres indestructibles. Une averse de cosmos tombe sur l'endroit durant quatre saisons terrestres, temps durant lequel le Chevalier médite sur sa vie et ses accomplissements. Une fois cette période écoulée, ce qui reste de lui et ce qu'il est devenu, se mettent à rêver. Tel est le Paradis des Chevaliers. Ils recommencent une nouvelle vie, de rêve, où le mal de la réalité ne pourra plus les atteindre. Ils ont enfin le droit de découvrir le réel bonheur. Leur âme finit par se dissoudre dans ce rêve, jusqu'à ce qu'il ne reste plus que lui. Lorsque tout le cosmos enfermé dans le sarcophage s'est épuisé, le rêve s'achève à son tour.
• Combien de temps cela prend-t-il ? demanda Ikki.
• Plusieurs centaines d'années.
• Et ensuite ? Que se passe-t-il lorsque l'âme et le rêve se sont éteints ?
• Puissiez-vous le découvrir le plus tard possible, Chevaliers... répondit Altéa en reprenant sa route.
Shiryu méditait beaucoup sur ce qu'il venait d'apprendre. Les sarcophages n'étaient qu'un réceptacle de l'essence des Chevaliers : leur âme, leur cosmos, leur étoile... Ils venaient trouver ici le repos mérité, méditaient sur ce qu'ils avaient accompli pendant qu'on pleurait leur mort, puis faisaient un rêve idéal, sorte de récompense divine, le temps que les restes de leur cosmos s'épuisent... Il y avait des emprunts de toutes les mythologies dans cette histoire. Le Dragon repensa à Bélisiandre de Kargamis cherchant la place de son sommeil et se demanda combien de temps s'était écoulé depuis la cérémonie à laquelle il n'avait pu assister. Shun, quant à lui, se posa une question essentielle qu'il garda pour lui : si Bélisiandre, tué par Shiryu, avait trouvé le repos des braves, où irait le Dragon lorsqu'il mourrait à son tour ?
Après un temps de marche impossible à estimer sur des chemins tortueux, Ikki nota que le nombre de sarcophages avait beaucoup augmenté. Il y en avait des petits groupes sous certains arbres, certains richement décorés et d'autres attendant un hôte. Certains étaient perdus dans la brume sur la rive d'un lac mystérieux, d'autres au sommet d'une colline dénuée de toute végétation. Le Phénix et ses amis en avaient compté des centaines, mais il devait y en avoir des milliers. Peut-être plus. Au détour d'un arbre immensément large, Saori et ses compagnons pénétrèrent dans une clairière gigantesque. De l'herbe verte recouvrait le sol, et des fleurs magnifiques apparaissaient ça et là, puis fanaient et mourraient à vue d'oeil. De nouvelles naissaient alors à côté, pour disparaître à leur tour. Baal de Syracuse s'immobilisa et se retourna pour trouver le dieu du Sommeil perdu dans un cosmos noir répugnant. Une odeur méphitique remplit l'endroit. Son visage malade et défiguré arborait un sourire malsain. Un sablier spectral apparut derrière lui, comme un triste emblème. Chaque grain de sable était représenté par un corps déformé par la douleur.
• Blasphème ! hurla Altéa. Nous n'avons pas le droit de nous battre ici !
• Le droit ? demanda Hypnos en éclatant de rire. Le droit ? Cet endroit me répugne ! Je n'ai que faire de tes droits !
• Baal nous a amenés ici afin de parler, pas de nous affronter ! aboya le Titan.
Des paupières macabres apparurent tout autour de Baal de Syracuse, comme autant de fantômes pleurant des larmes de sang. Une dangereuse énergie enveloppait les deux bras du dieu du Sommeil.
• Ne regardez pas ! hurla Canon à l'intention de ses amis. Ce sont Les Yeux de Circé ! Fermez les yeux !
Tout le monde s'exécuta sauf Shun et Altéa. Baal tenait fermement sa cape de sa main gauche. Son visage était totalement impassible. Une tempête éclata lorsqu'Hypnos quitta le sol à plusieurs fois la vitesse de la lumière. Quand il réapparut dans le dos du Prince, son cosmos avait disparu. Il arma un bras débordant de puissance.
• L'Assassin de l'Ombre ! hurla-t-il.
Sa main heurta le visage de Baal avec une force incroyable. Le Chevalier Céleste vola sous l'impact sur une vingtaine de mètres et alla s'écraser contre un arbre éternel. Il ne céda pas sous le choc. Hypnos réapparut au-dessus de Baal et le frappa à nouveau au visage, imprimant sur ce dernier une nouvelle marque noire. Le Chevalier de Syracuse creusa un cratère dans le sol lorsqu'il le perfora, les bras en croix. Son corps rebondit et fut cueilli par la jambe du dieu, au niveau du dos. Baal retraversa la clairière et alla s'écraser contre un autre arbre gigantesque. Le vent qui soufflait arrachait tout sur son passage. Shiryu et Ikki décolèrent du sol à leur tour et furent emportés par la tourmente. Ils furent arrêtés par un arbre noir au large tronc et demeurèrent plaqués, les yeux fermés. Abritée derrière son bouclier avec Canon, Saori luttait contre la puissance déchaînée d'Hypnos.
• Cela suffit, déclara Baal en tombant vers le sol.
Hypnos le rattrapa par la gorge et entama une course d'élan à une vitesse folle. Il encastra le corps du Chevalier dans un rocher et le prit par une jambe. Le Surplis du dieu irradiait de puissance à mesure que l'énergie rouge et noire affluait dans ses bras, encore et encore, à chaque coup porté. Hypnos fracassa le corps de Baal contre un autre arbre, à l'horizontale du sol. Il en perdit son casque et afficha un visage noir, recouvert par les marques maudites du dieu du Sommeil.
• Cela suffit, déclara Baal avec plus d'insistance, le corps tordu contre l'écorce invincible.
Le dieu du Sommeil envoya le Chevalier à l'autre bout de leur arène de combat, en hauteur, et se prépara à jouer sa dernière carte, brûlant d'une envie de meurtre et de domination totale. Il écarta les bras et le sablier réapparut instantanément. Les yeux d'Hypnos devinrent jaunes comme une flamme impossible à éteindre. Les eaux fangeuses du Styx apparurent sur la clairière, la séparant en deux et remplissant les tranchées creusées par la bataille. Ikki et Shiryu étaient toujours paralysés contre l'arbre majestueux, leur corps soumis à la torture du déluge de puissance d'Hypnos.
Saori et Canon avaient reculé malgré eux d'une dizaine de mètres, leurs pieds ouvrant le sol en dérapant, et le Chevalier d'Or avait mis la Princesse en lieu sûr, derrière un arbre, lorsque les eaux noires et bouillonnantes avaient failli l'avaler. Les sons aigus qui emplissaient la clairière, comme des cris stridents de dragons, vrillaient les tympans de Canon. L'endroit respirait la peur et l'héritier des Gémeaux réprima un haut-le-coeur. Dans son Surplis noir, un Thanatos gigantesque sortit du Styx, une faux d'Or à la main. Il faisait plus de dix mètres de hauteur et avait de l'eau jusqu'au bassin. Son visage était celui d'un squelette décharné vomissant du sang. Saori tourna la tête, nauséeuse. Le cauchemar leva sa faux vers le ciel, comme un horrible bourreau surréaliste.
• La Danse Macabre ! aboya Hypnos en abaissant ses bras.
La faux d'Or ciselée s'abattit sur Baal de Syracuse, immobile, et se brisa en mille morceaux en rencontrant son Armure, dans un fracas qui déchira les tympans de Shun. Du sang s'écoula de ses oreilles. Avec Altéa, il était resté trop près. L'image de Thanatos disparut immédiatement dans une averse de flocons de cosmos noir, le fleuve Styx avec lui.
• Cela suffit ! hurla pour la troisième fois Baal de Syracuse en faisant scintiller les yeux rouges de son Armure Céleste.
Ikki et le Dragon retombèrent sur le sol. Shun et Canon étaient médusés, haletants. Tout ceci n'avait duré qu'une seconde, mais jamais ils n'avaient vu une telle débauche de puissance. Hypnos était à genoux, cherchant son souffle, épuisé, les yeux fermés. Sa respiration était sifflante et très rapide. De la sueur ruisselait sur son visage. Ses bras tremblaient. Baal, lui, se posa sur le sol comme l'aurait fait Mû du Bélier, en douceur, comme en lévitation. Les marques noires disparurent de son visage, immaculé de toute trace de sang ou de lutte. D'un pas pressé, il arracha les restes de sa cape et alla ramasser son casque. La respiration d'Hypnos était de plus en plus bruyante. Baal arriva devant lui, dans son Armure étincelante, et le ramassa comme un petit animal, par le cou. Son regard luisait de la même fureur incandescente que celle des six têtes de serpents de ses doubles épaulières. Malgré sa grande taille, les pieds d'Hypnos traînaient sur le sol.
• Ne respectes-tu donc rien, sale chien ? hurla le Prince. N'es-tu donc même pas capable de respecter cet endroit et le sommeil de ceux qui le peuplent ? Combien de fois dois-je t'ordonner de t'arrêter ?
Un cosmos doré apparut tout autour du Chevalier de Syracuse. Seuls Canon et Altéa sentirent qu'il était égal à l'exacte somme de la puissance de douze Chevaliers d'Or. « J'ai pensé au début que le pouvoir d'Hypnos débordait totalement le Chevalier, mais il se laissait faire. Il ne voulait simplement pas se battre en ces lieux. Il a encaissé les techniques secrètes d'Hypnos comme si elles n'étaient rien, sans même chercher à les éviter. Quelle puissance terrifiante », songea le Chevalier des Gémeaux.
• Tout compte fait, je pense que je n'aurai pas à affronter ce dieu de second ordre, sourit Canon en entendant les vertèbres d'Hypnos commencer à céder...
Altéa d'Oligol aurait voulu s'amuser de cette remarque, mais elle était trop occupée à regarder la main gantée d'Or de la Princesse Saori qui serrait son bouclier. Cristallisant sur cette image, elle se retourna vivement et perdit son regard dans l'étrange forêt, en direction du Réseau. « Non... Nous sommes en train de créer un nouveau moment cardinal de l'Histoire, et plus personne ne défend les Sphères... », songea le Titan.
Notes de l'auteur :
(1) Aphrodite, Apollon, Héra et Hermès font partie des 12 grands dieux de l'Olympe, aux côtés de Zeus, Poséidon, Héphaistos, Arès, Athéna, Artémis, Hestia et Démèter. D'autres dieux vivent sur l'Olympe, comme Eos et Séléné. Le cortège de ces dieux est constitué des Hores, des Moires, de Némésis, des Charites, des Muses, d'Iris, d'Hébé et de Ganymède. Vous l'aurez remarqué, Hadès ne fait pas partie des 12 dieux. Il règne sur les Enfers avec Perséphone (dont le personnage d'Altéa est inspiré) et Hécate. Hermès, en particulier, est un Arcadien né de l'union de Zeus avec Maia. Il est le petit-fils d'Atlas. Farceur, intelligent et rusé, il a aussi la triste fonction de conduire les âmes du monde des vivants à celui des morts, d'où son surnom de Psychopompe. Il est l'ambassadeur de l'Olympe qui offrit leurs armes fabuleuses à Persée et Hercule, conduisit Priam à Achille afin de réclamer le corps d'Hector, placa Athéna, Aphrodite et Héra en présence de Pâris afin qu'il juge de leur beauté, porta secours à Ulysse... Il est la patron des orateurs, des astronomes, des musiciens, des poids et mesures, du commerce, de la gymnastique...
(2 et 3) Voir aussi (1). Les Moires sont trois soeurs, Clotho, Lachésis et Atropos. Elles sont les équivalentes grecques des Parques Romaines. Filles de Zeus et de Thémis, voire de la Nuit, elles ne constituaient à l'origine qu'une seule divinité. Elles demeurent dans un palais voisin de l'Olympe et veillent au déroulement de la vie de chaque homme. Clotho file (avec du tissu symbolisant le cours de l'existence), Lachésis dispense le sort réservé à chacun, et Atropos tranche le fil de la vie. Les Muses inspiraient les chants, filles des Zeus et de Mnémosyne (la Mémoire). A l'origine trois, elles sont devenues neuf, présidant aux diverses formes de la poésie (le premier art). Clio s'occupe de l'Histoire, Euterpe de la Poésie lyrique, Thalie de la Comédie, Melpomène de la Tragédie, Terpsichore de la Danse, Erato de la Poésie érotique, Polhymnie de l'Hymne, Uranie de l'Astronomie, et Calliope de la Poésie épique. Elles sont précédées par Apollon, le Musagète. Enfin, un héros au sens grec du terme est le fruit de l'union d'un homme et d'une déesse, ou bien d'un dieu avec une humaine, comme Hercule et Persée.
(4) Un Glyphe n'est tout bêtement qu'un "trait gravé en creux". Ce terme de 1701 venant du grec Glyphê, signifiant Ciselure, sert de synonyme à gravure en archéologie. Quelque chose, comme un symbole par exemple, gravé dans le pierre, est un glyphe. Le terme est assez utilisé pour remplacer celui de Rune (caractère gothique, nordique ou norrois) dans les mythologies fantastiques touchant aux Vampires. Le glyphe a un côté païen, voire sorcier, dans la littérature concernée. Le meilleur exemple, repris dans les jeux comme Soul Reaver et dans nombre d'Anime au Japon, est celui de quelqu'un qui pose sa main sur une pierre où est gravé un symbole. La pierre se met à luire et ouvre un passage. C'est un glyphe.
(5) Le terme de Pleureuse naît en 1575. Il vient du mot Ploreresse du 13è siècle. Une pleureuse est une femme payée pour pleurer aux funérailles. Le chant funèbre des pleureuses Corses est très connu, mais l'origine qui nous intéresse remonte à l'Egypte ancienne, où des pleureuses richement parées se relayaient jour et nuit des semaines durant pour pleurer la mort de Pharaon, de hauts dignitaires ou de grands guerriers. Les pleurs accompagnent le mort dans l'au-delà et sont une forme de respect traditionnel. Les pleureuses ne font pas semblant et sont de réelles artistes, certaines démontrant même, paraît-il, des stigmates, ou étant prises d'une telle tristesse qu'elles se griffaient jusqu'au sang.