Altéa avançait implacablement vers le dieu du Sommeil. Le cosmos qui se dégageait d'elle se propageait de manière irrégulière, ce qui le rendait encore plus terrible. Il passait du rouge écarlate au vert profond, puis se perdait dans des tons orangés avant de devenir noir comme celui d'Hypnos ou de son frère. La dangereuse énergie suintait par les jointures de l'Armure de la Sphère Lunaire, puis émanait de tout l'être d'Altéa par vagues successives. Elle se répandait sur le sol à la manière du cosmos de Deimos, puis explosait de manière électrique comme celui de Sigyn. Le regard d'Altéa était absent, vitreux comme celui d'un reptile. Lorsqu'elle arriva à la hauteur du dieu, son cosmos était du blanc immaculé que seul Hyoga avait su dégager, mais se manifestait par cercles concentriques. Hypnos serrait les dents. Avant même de pouvoir reculer, les doigts du Titan se refermèrent sur la gorge du démon.
• Lâche... Lâche-moi, espèce de sale... marmonna Hypnos d'une voix étranglée.
Altéa d'Oligol ne répondit rien. Ses pupilles étaient absentes. Le dieu qui commande au Sommeil pouvait voir ses dents blanches serrées dans un sourire infernal. Elle renforça son étreinte. La partie du Surplis qui protégeait le cou d'Hypnos se fractura, puis tomba en poussière noire. Il chargea son bras droit de l'énergie pourpre et noire caractéristique de l'Assassin de l'Ombre, et essaya de faire casser sa prise à Altéa en frappant son bras gauche de toutes ses forces. Il frappa du poing dans un fracas d'énergie, et frappa encore, et encore. Sa vue se troubla. Hypnos était plus grand qu'Altéa qui mesurait pourtant une taille impressionnante pour une femme. Elle ne pouvait soulever Hypnos du sol pour cette simple raison. Si elle avait été plus grande que lui, les pieds du dieu n'auraient même plus été en contact avec la neige. Elle le tenait d'une seule main, les doigts entrant maintenant en contact avec la peau d'Hypnos et compressant sa chair.
• Tu as tué le Cygne, murmura-t-elle entre ses dents serrées.
• Je ne l'ai pas tué... essaya de répondre Hypnos.
• Si. Tu as agi sur lui pour que sa flèche évite son adversaire.
• Il était... déjà mort.
• Peut-être, mais tu lui as retiré la victoire qui lui revenait de droit. Celle qui aurait donné un sens à son sacrifice.
• Et... alors ?
• Tu ne mérites plus de vivre. Tu as essayé de sauver Euros afin de servir tes obscurs desseins. Il a fallu que tu manipules Hyoga jusqu'au bout, tout comme tu manipules le Phénix.
• Mes méthodes te déplaisent peut-être... mais notre but est le même. Tu ne peux pas me tuer, Altéa. Vous avez besoin de moi.
• Non. Nous n'avons aucunement besoin d'une vermine qui chérit la haine et qui est incapable d'amitié. Je vais broyer ta trachée et te regarder t'étouffer dans ton propre sang. Tu périras comme un animal, et personne ne te pleurera...
Le visage d'Altéa était démoniaque. Elle répondait immédiatement aux questions d'Hypnos, sans prendre le temps de la réflexion, d'une voix monocorde. Le visage qui affichait plus tôt de la colère montrait maintenant de la joie. Des étoiles dansaient déjà devant les yeux d'Hypnos, lorsque Saori posa sa main sur le bras d'Altéa. Le regard de la jeune Princesse était chargé de larmes.
• Altéa... je comprends votre colère. Hyoga était plus que mon protecteur. Il était comme un frère. Je ne veux plus voir personne mourir. Seiya...
• Athéna, répondit la Guerrière en tournant son regard vide vers elle, cet homme vous a trahie. Le laisser en vie serait une erreur.
• Je sais... mais il nous a aussi aidés auparavant, et il m'a sauvée en arrêtant un rayon de Phobos avec sa main. S'il vous plaît, laissez-le...
Les secondes qui s'écoulèrent entre la demande de Saori et le moment où Altéa desserra son étreinte parurent durer des heures entières. Elle finit par complètement retirer sa main et se retourner vers les Chevaliers de Bronze. Hypnos tomba à genoux sur le sol, cherchant son souffle. L'envie de tuer cette garce d'Altéa lui déchirait le crâne. Il voulait séparer ses membres de son corps et l'entendre hurler dans la neige. Il voulait voir toutes ses artères cracher sa vie sur le manteau blanc de la Plaine. Mais c'était impossible. Pas maintenant. Pas encore. Toutes ces humiliations se paieraient au centuple, mais le moment n'était pas venu. Il devait tuer Zéphyre avant tout. Telle était sa priorité. Il accepterait d'être insulté et d'être rabaissé autant de fois qu'il le faudrait pour tuer le Vent d'Ouest. Bien entendu, il se vengerait ensuite, mais il devait d'abord satisfaire ses millénaires de rancune. Zéphyre avait pris son visage, et il allait enfin le payer. À genoux dans la neige fondante, il se mit à rire tout bas...
Shiryu et Ikki avaient été frappés par la violence avec laquelle le Titan avait décapité Euros, comme s'il n'était rien. Ils s'étaient presque réjouis de voir Altéa corriger Hypnos, mais ne comprenaient pas pourquoi elle s'en prenait au dieu. De là où ils étaient, ils n'avaient pas pu entendre leur conversation. Ils avaient vu la tristesse de leur Princesse et la Gardienne avait relâché sa prise. Mais pourquoi Altéa s'était-elle dirigée vers le dieu du Sommeil ? Pourquoi avait-elle essayé de l'étrangler ? Seul Canon avait compris. Debout dans la neige, le pied droit posé sur une colonne gelée, il avait regardé Altéa s'éloigner d'Hypnos en lui tournant le dos ; une humiliation de plus. Elle avait croisé le regard du Chevalier d'Or et lui avait souri sincèrement. C'est à ce moment précis, étonné du changement d'humeur de la Guerrière, que le Chevalier des Gémeaux avait examiné en détail le corps d'Hypnos. Autour de la gorge du dieu, il pouvait voir la marque noire laissée par les doigts d'Altéa...
« Incroyable... songea Canon. Elle a feint de vouloir le tuer, simplement dans le but de pouvoir apposer sur lui la Marque de Morphée. Elle l'a marqué de sa propre technique, à un endroit où il ne pourra jamais le voir de lui-même. Quel stratège... » L'admiration que le Chevalier portait à l'ancien Titan augmenta encore un peu plus. Il l'observa marcher calmement jusqu'à Ikki et fixa son attention sur la main gauche d'Altéa, qui s'attardait dans le dos du Phénix, maquillant un signe de réconfort. « Je comprends tout maintenant... Ikki était marqué lui aussi. J'y avais songé mais... Tout s'explique maintenant. Son attitude, son caractère... »
• Ikki, tu vas bien ? demanda Shun.
• Oui, c'est étrange... Je me sens différent.
• Différent ? demanda le Dragon.
• Oui. J'ai l'impression de me réveiller de quelque chose. Comme si...
Ikki comprit. Pourquoi il avait agressé Hyoga, l'attitude d'Altéa vis-à-vis d'Hypnos, la main posée dans son dos et la marque noire sur son omoplate... Tout prit enfin un sens. Le dieu avait joué un double-jeu, ce qui n'avait rien d'étonnant. Le Phénix l'avait soupçonné depuis le départ. Ce qu'il n'avait pas vu venir, c'est qu'Hypnos le manipulait lui, personnellement. Hyoga avait dû subir le même sort. Malgré le niveau qu'il avait atteint, son caractère était resté trop doux, comme celui de son jeune frère. Hypnos avait dû faire de lui ce qu'il voulait, le poussant à fuir la lutte et à douter de sa propre valeur. De la même façon, le dieu avait abusé Ikki et lui avait fait perdre toute confiance en lui. Le Phénix aurait dû s'en rendre compte, mais l'action d'Hypnos, discrète et chirurgicale, avait été impossible à déceler. Le Phénix nota que si Altéa n'avait pas été là, Hyoga ne serait pas revenu dans la bataille. Elle l'avait aidé, conseillé, comme une amie. Elle avait séparé le Phénix et le Cygne au sortir de la Sphère de Saturne, et venait de guérir le premier. Regardant Altéa se diriger vers le corps de son ami, il pensa à tout ce que le Titan avait déjà fait pour eux. Comme Doko de la Balance, elle était un guide.
Borée avait du mal à relever son frère. Il revoyait sans cesse la tête d'Euros quitter son corps. Ses gestes n'étaient pas précis. Le corps de Zéphyre faillit glisser entre ses bras. Il l'aida à se tenir debout et remonta la température de leur corps en brûlant un cosmos bleu. Zéphyre revint complètement à lui. Borée de Septentrio ne pleurait pas. Ses yeux étaient secs. Il avait parfaitement intellectualisé ce qui s'était passé mais pensait à la suite des évènements. Deux de ses frères avaient péri, mais ils avaient péri en guerriers. Borée savait depuis longtemps que tôt ou tard, le caractère impétueux de Notos aurait eu raison de lui, qu'il aurait fini par affronter plus fort que lui. Quant à Euros, la folie qui le rongeait avait fait de lui un être malade, contaminé par le pouvoir et la soif de sang. Peut-être serait-il plus heureux là où il était à présent. Cela ne faisait aucune différence. Athéna allait mourir, avec tous ses Chevaliers.
Du sang tâchait son Armure et ses vêtements. Une sensation affreuse traversait la poitrine de Zéphyre à chaque inspiration. Plusieurs côtes brisées, le Vent d'Ouest goûtait pour la première fois à la douleur. Cette sensation était innommable. Sa tête était prête à exploser, le sang dans sa bouche lui donnait envie de vomir et tous ses membres tremblaient. Il avait perçu que la vie de son frère s'était éteinte sans avoir d'images de cet acte odieux. Il refusait d'ouvrir les yeux et de tourner son regard vers le corps décapité d'Euros. Des larmes chaudes coulaient sur ses joues.
• Nous allons... tous les tuer, mon frère, déclara Zéphyre. Nous devons... tous les tuer. Jusqu'au dernier.
• Oui. Protège-moi, je vais m'occuper d'eux.
• Tout seul ? Même avec mon soutien, je ne suis pas certain que... Ou alors... Non, Borée ! Je ne veux pas te perdre à ton tour ! Il doit y avoir un autre moyen...
• Mais il n'y en a pas. Fais-moi confiance. Je suis beaucoup plus puissant que dans notre enfance. Avec de la chance, je m'en sortirai vivant.
• Borée...
Il aurait été totalement normal de la part d'Athéna et de ses Chevaliers de poursuivre l'attaque en profitant de la désorganisation générale, pensa Canon. Malheureusement, ils étaient les premiers touchés. Ikki semblait aller mieux. Il arborait son sourire légendaire, celui qui annonçait que le Phénix était certain de remporter une victoire. Shun semblait redevenu totalement celui qu'il avait toujours été, meurtri par la mort de son ami. Ses longs cheveux noirs et ses pupilles rouges étaient maintenant les seules traces d'Hadès dans le sang d'Andromède que le Chevalier des Gémeaux arrivait à percevoir. La douleur avait transformé à nouveau Athéna en Saori Kido, et Shiryu n'arrivait pas à quitter le corps de Hyoga des yeux. La moitié de son corps était recouverte de neige. Des mèches blondes en train de dégeler recommençaient à danser dans la brise. Le Cygne était étendu sur une couche de glace tâchée de sang, et sa peau était bleue. « Quel gâchis... », songea Canon.
Deimos ne les avait pas suivis jusqu'à la Plaine d'Hersilie, ni même jusqu'au Cimetière des Arbres du Temps. Il était reparti en arrière en jurant au Chevalier d'Or qu'il les rejoindrait bientôt. Canon savait qu'il n'avait pas menti. Il n'avait pas demandé pourquoi le Berserker voulait repartir vers la Sphère de Jupiter et s'était demandé si Deimos l'aurait confié de lui-même si Hypnos n'avait pas été présent. « Il y a quelque chose que je dois trouver en arrière. Je ne peux vous être d'aucun secours dans mon état actuel. Je serai bientôt de retour, je vous le promets. », avait déclaré Deimos avant de s'éloigner en courant avec difficulté. Il était grièvement blessé. Canon songea que s'il ne passait pas par le Cimetière, il ne survivrait probablement pas. L'ironie de cette pensée lui arracha un sourire forcé.
Depuis la mort d'Euros, une ou deux minutes s'étaient écoulées, pas plus. Le temps paraissait interminablement long à Altéa qui s'approchait maintenant de Zéphyre et de son frère. Quelques dizaines de mètres les séparaient encore, mais elle arrivait déjà à lire dans leurs yeux toute la haine qu'ils éprouvaient envers elle. Elle le méritait probablement, mais ne s'attarda pas sur cet aspect des choses. Ce n'était pas sa première guerre, et ce ne serait probablement pas la dernière. La seule personne qui avait virtuellement le pouvoir de la tuer en ces lieux était Baal de Syracuse, mais elle doutait qu'il en soit capable. Canon vint la rejoindre lorsqu'il vit Borée se relever en serrant le poing, toute expression absente de son visage.
Altéa ne s'en préoccupa pas. Elle était fatiguée, épuisée. Non pas par le combat, mais par la futilité de sa vie et de son avenir. Elle était dia-destinée (1), le concept même de destin n'existant pas encore à l'époque où elle avait été conçue des mains de l'Éther et d'Héméra. Cela n'enlevait rien à son malaise. Les Célestes l'avaient faite si puissante qu'elle était condamnée à survivre à toutes les guerres et à voir tous ses amis, même divins, mourir tôt ou tard sous ses yeux. Elle était lasse. Hyoga n'aurait pas dû mourir. Elle avait pensé à le ramener à la vie, mais telle n'était pas sa place. La question qui la torturait était celle-ci : l'aurait-elle fait quand même si c'était le Dragon qui était tombé, et non le Cygne ?
En position christique, Zéphyre s'éleva dans les airs, le visage tourné vers le ciel, comme un ange. Il fut vite enveloppé d'un courant d'air de cosmos bleuté, tourbillonnant comme les chaînes de Shun. Hypnos fit un bon en arrière pour arriver aux côtés de Saori qui n'avait pas l'air rassurée. Il lui sourit. Altéa ne bougeait pas d'un pouce lorsque Canon finit de la rejoindre. Il regarda le Chevalier de Favonius s'élever complètement dans la nuit, sous la constellation du Sagittaire. « Je ne comprends pas. J'ai déjà atteint le stade supérieur au septième sens ; celui où le cosmos ne brûle plus. Pourtant, l'énergie dégagée par Zéphyre me paraît inconcevable... », pensa le Chevalier d'Or. La puissance du cosmos du Vent d'Ouest le clouait sur place. Il regarda ses pieds, posés sur les restes de neige fondue. Toute une partie de la Plaine ne dégèlerait jamais, mais l'endroit où se trouvait le Chevalier des Gémeaux et Altéa en était un peu éloigné. En vagues successives, Canon ressentit la terrifiante puissance de Zéphyre.
• Voilà qui est intéressant, sourit-il à Altéa.
• Tu n'es pas ordinaire, Chevalier, lui répondit Altéa en lui rendant son sourire.
• Non, et toi non plus, Altéa.
• Fais attention à Borée. C'est lui qui est le véritable danger. Zéphyre est incroyablement puissant malgré son apparence fragile. Il ne sait pas combattre, mais ses capacités de soutien sont inimaginables. La plupart des mes techniques les plus faibles, comme Excalibur ou La Lance d'Or, ne franchiraient même pas ses premières barrières...
• Qu'est-ce que tu dis ?
Observant un Borée toujours aussi absent, ne dégageant aucun cosmos, Canon ne cacha pas son inquiétude à son adversaire. Elle se lut sur son visage. Zéphyre n'avait pas qu'une seule barrière mais plusieurs, et des attaques comme Excalibur ou celle de Krishna de Chrysaor ne pourraient même pas inquiéter les plus fragiles d'entre elles. De plus, pour Altéa, ces attaques étaient parmi les plus faibles. Au moment où Canon se demandait quels types de monstres pouvaient en réalité être Zéphyre et Borée, les deux plus puissants Vents Divins, ce dernier leva le poing droit en tournant son attention vers Canon. Il semblait rempli à en exploser d'un pouvoir trop important pour que son corps ne puisse le supporter. Ses yeux étaient saturés d'une énergie bleue qui en cachait la pupille et l'iris, et la même forme de cosmos s'échappait de la bouche de Borée, entre ses dents serrées. Une gerbe de terre à moitié gelée s'éleva vers le ciel quand le Chevalier de Septentrio s'élança en arrachant une partie du sol dans une explosion de fureur. Les morceaux de terre et de roche encore gelés vinrent se fracasser contre la spirale bleutée de Zéphyre.
• Cristal Wall ! lança Altéa en projetant sa main devant Canon.
Un parfait Mur de Cristal se dressa devant le Chevalier des Gémeaux. Il reflétait d'une manière étrange une image fractionnée de son Armure d'Or. De minuscules étoiles semblaient en être prisonnières. Le poing de Borée vint en heurter la surface, le faisant vibrer à une telle vitesse que l'Armure Divine des Gémeaux entra en résonance avec lui. Borée arborait une expression de rage contenue, et peut-être souriait-il en s'acharnant sur la protection du Bélier. La surface du Mur finit par se lézarder.
• Impossible, murmura Canon.
• Ce n'était pas une bonne idée. Cette barrière ne tiendra pas longtemps. Elle est trop faible.
• Trop... faible ?
• Oui... C'était stupide de ma part.
• Je...
Il en fallait beaucoup pour que Canon ne trouve pas ses mots. Il n'avait jamais vu de Cristal Wall de ses propres yeux mais savait que c'était la barrière la plus infranchissable du monde avec le Karm de Shaka. Dressé par Altéa, comment ce Mur pourrait-il ne pas tenir le coup ? Canon n'eut pas le temps de trouver la réponse à sa question. Le Cristal Wall vola en éclats et Borée se jeta sur lui, le poing ensanglanté. Il reçut le tranchant du pied de Canon dans le ventre, et un coup de poing d'Altéa à la mâchoire. Il recula de vingt bons mètres et glissa sur le côté, toujours prêt à se battre.
• Tu as senti ? demanda Altéa.
• Oui, nous ne l'avons pas réellement touché. C'est comme si une fine couche d'air protégeait son corps et absorbait les impacts.
• Exactement. C'est la première barrière de Zéphyre : L'Habit des Dieux.
• Combien en possède-t-il ?
• Trois. La plus terrible et réputée infranchissable, même par un dieu, est la dernière : L'Armure d'Éole (2).
• L'Armure... d'Éole ? Je suis pressé de voir ça. J'imagine que pour toi, une telle barrière n'est pas un problème.
• Ce n'est pas aussi simple, Canon. J'ai beau avoir beaucoup plus de puissance qu'un dieu, je n'ai pas le droit de m'en servir.
• Tu n'en as pas le droit ? C'est impossible. Qui pourrait avoir assez de pouvoir pour t'imposer quelque chose ?
Borée s'élança à plusieurs fois la vitesse de la lumière, à une rapidité que seul Deimos pourrait réellement atteindre. Altéa barra le passage avec son bras, comme pour ériger un nouveau Mur.
• Les Jardins de Cronos (3) ! hurla-t-elle.
Elle n'avait l'air ni fatigué, ni inquiet. Ses ressources semblaient inépuisables. Borée se mit à avancer au ralenti. On aurait dit une variante de la technique d'Hypnos.
• Incroyable. Il est presque stoppé net. Tu as réussi à faire l'inverse de la technique d'Hypnos. Mais pourtant, la Plaine...
• J'ai été... créée, Canon, l'interrompit Altéa. Je n'ai pas eu de père, ni de mère. Les premiers Célestes, à l'origine même de l'univers, ont fait de moi leur instrument de croisade, de guerre et de meurtre. J'ai été façonnée, inventée, construite, comme une chose. Durant des éons (4), j'ai été entraînée dans le Tartare pour devenir l'instrument des dieux, leur assassin.
• Je ne comprends pas, avoua Canon.
• Je ne peux accéder à ma réelle puissance que si un dieu me l'ordonne. Je suis plus puissante qu'un dieu et même que beaucoup de Célestes, mais je ne peux me servir de cette force que si un dieu m'y autorise.
• Cela n'a pas de sens.
• Au contraire. C'était l'assurance pour ceux qui m'ordonnaient d'aller tuer un de leurs pairs que je ne sois jamais plus forte qu'eux. Que je ne puisse me rebeller sous peine de mort.
• Un dieu a le pouvoir de te tuer ? Mais je croyais...
• C'est compliqué, Chevalier. J'ai reçu les dons d'éternité et d'immortalité, mais un dieu de l'Olympe peut me les reprendre à tout instant. Douze personnes peuvent décider de ma vie ou de ma mort.
• Tu avais été... créée trop puissante, c'est bien ça ? Les dieux en ont pris peur à force de t'utiliser...
• Tu n'es pas loin de la vérité. Je suis d'essence céleste mais je reste au niveau des dieux pour pouvoir les servir. Je ne pouvais même pas leur désobéir jusqu'au jour où Zeus m'a octroyé le libre-arbitre pour me remercier de mon aide. Je venais de vaincre Typhon (5) avec ma soeur. Je revois encore son regard s'éteindre. Typhon l'avait frappée à mort. Je n'avais rien ressenti. Après le cadeau de Zeus, j'ai commencé à pouvoir décider de moi-même. J'ai découvert ce qu'étaient les sentiments... puis la liberté.
• Si je comprends bien, tu es née sur cette Terre pour donner la mort à la demande de dieux qui craignaient ton pouvoir. Tu as dû... beaucoup souffrir.
• Non. Je ne me souviens de presque rien. Avant que Zeus ne me libère, ma mémoire était effacée à chaque fois que je prenais une vie. De cette façon, je ne pouvais jamais me souvenir de quel dieu m'avait utilisée pour tuer. Je n'aurais pu me révolter, même si j'en avais eu la volonté...
Altéa parlait de tout ceci sans qu'aucun sentiment ne soit perceptible sur son visage. Pourtant, au fond de ses yeux maquillés de rouge, se lisait de la tristesse. Canon se tourna pour regarder Borée, qui avançait toujours au ralenti derrière la barrière orangée. La lutte qu'il livrait contre les énergies de sa prison temporelle se lisait sur son visage, et il commençait à progresser plus rapidement. Le Chevalier d'Or sentit d'un coup une chaleur suffocante. Il vit les restes de glace éparpillés sur le sol fondre à vue d'oeil. Il allait se retourner lorsque le Phénix, baigné dans un cosmos rouge comme la lave d'un volcan, passa entre lui et Altéa d'Oligol à une vitesse folle. Les dents serrées, Ikki souriait. Le corps allongé en avant, très près du sol, le Phénix sauta au travers de la barrière orangée, genou vers l'avant et poing tendu presque derrière son dos.
• Ikki, non ! hurla Altéa.
• Que les Ailes du Phénix t'em... commença Ikki.
Il ne put finir sa phrase. Poursuivi par un gigantesque oiseau de flammes, il passa de l'autre côté de la barrière, dans le Jardin de Cronos. Il affichait un sourire que Canon ne lui connaissait plus. « Il progresse beaucoup plus vite que Borée dans les méandres du Jardin, songea Altéa. C'est incroyable. » Le poing du Phénix se rapprocha implacablement du visage de Borée de Septentrio. Lorsqu'il entra en contact avec sa pommette, un son distordu se fit entendre et monta en intensité. La défense d'Altéa, empruntée à Routi d'Adab, le dieu à tête de Lion, vola en éclats dans un vacarme assourdissant. Le temps et l'espace reprenaient leur place dans un déluge de flammes brûlantes. Altéa et Canon durent se protéger en se retournant et en abritant leur visage derrière leurs mains. « Ces flammes... Elles sont plus puissantes que celles de Notos ! », remarqua la Guerrière. Elle se releva pour regarder ce qui se passait. De fines flammèches jaunes caressaient encore son visage et couraient le long de ses cheveux sans les brûler.
Borée s'était envolé sous l'impact. Il alla heurter de plein fouet la spirale de cosmos de Zéphyre et hurla lorsque son cerveau put intellectualiser la douleur de son corps. Zéphyre serra les dents et sa barrière changea de forme. La spirale disparut pour former une simple sphère multicolore autour du Vent divin, comme une bulle de savon brillante constituée de cosmos. Borée se releva avec difficulté. Il avait toujours le même regard et la même expression, mais du sang s'écoulait de sa bouche. Ikki se retourna et regarda Altéa.
• Il est temps que je rembourse ma dette, Altéa.
• Tu as réussi à briser la première barrière de Zéphyre. Félicitations, Chevalier.
• Je m'occupe de Borée...
• Bien, nous allons essayer de nous occuper de son frère, sourit Canon.
• Altéa ? demanda le Phénix en se retournant et en brûlant un cosmos orangé.
• Oui, Chevalier ?
• Tu n'es pas une chose, ni une création. Tu es une superbe sculpture, dotée d'une âme.
Les ailes déployées, Ikki se jeta sur Borée autour de qui la bulle de cosmos irisée venait d'apparaître. Un sourire au coin des lèvres, Altéa apprécia le retour du Phénix. « Merci, Chevalier... », songea-t-elle.
Les mains en forme de coupelle, Éos de Séléné (6) donnait à boire de l'eau claire à un de ses deux chevaux d'Or. Assise dans l'aurore sur un tronc d'arbre recouvert de mousse, elle souriait tendrement au puissant animal à huit pattes.
• Quelle impatience ! On dirait que je ne t'ai pas nourri depuis des années, sourit la superbe femme aux longs cheveux roses.
Baignée par la lumière des premiers rayons du soleil, l'Armure d'Éos brillait comme une étoile. Elle semblait trempée dans les mêmes métaux que l'Armure Divine des Gémeaux. Elle était intégrale. Une paire de triples épaulières descendait de son cou à ses coudes, abritant des avant-bras recouverts de métal bleu clair et d'Or fin. La forme de l'Armure merveilleuse était celle d'une robe longue qui courait jusqu'au sol. Articulée en quatre pans gigantesques, la robe faisait penser à la jupe de Sorente de la Sirène, en beaucoup plus long. De superbes motifs dorés séparaient chaque pan de celui qui le suivait, en forme de V. Le fin casque d'Or d'Éos ressemblait presque à une tiare, et un croissant de lune en Or trônait derrière ses épaules, au milieu de son dos. Sa cascade de cheveux roses reposait sur la mousse de l'arbre et touchait presque les herbes du sol.
Ses pupilles, de la même couleur que celle de ses longues mèches, étaient plongées dans le regard de l'animal féerique. Le second cheval, au loin, buvait au milieu du lac, debout sur sa surface. Il leva brusquement la tête et dirigea ses yeux rouges vers sa Maîtresse.
• Montrez-vous ! ordonna Éos de Séléné. Je sens votre cosmos tâché de sang, tout comme mes amis.
Titubant, le souffle court et perdant beaucoup de sang, Deimos apparut derrière un arbre majestueux, dans une Armure brisée. Il fit quelques pas en avant et tomba sur le sol, face contre terre. De nombreux impacts criblaient son dos et une plaie béante laissait s'écouler sa vie au niveau de son flanc droit. Aveugle d'un oeil, il leva une tête tremblante pour regarder la déesse de première génération.
• Il est mortellement blessé, constata l'animal d'une voix si grave qu'elle était presque impossible à comprendre.
• Je sais, murmura Éos en se levant.
• Voulez-vous que j'aille chercher de l'aide ?
• Non, Hypérion (7), merci. Va rejoindre Théia (8). Ce qui doit être dit ici ne doit l'être que pour moi.
• Bien, Maîtresse.
Le Cheval d'Or partit rejoindre sa compagne. Éos retourna le corps de Deimos de Télamon et s'agenouilla près de lui, relevant sa tête avec ses mains délicates. Des mèches roses vinrent se poser sur la joue ouverte du Berserker.
• Vous êtes grièvement blessé, Chevalier, déclara-t-elle.
• J'ai... parcouru... un très long chemin pour arriver jusqu'à vous.
• Je vois cela.
• Plusieurs... dimensions... Je ne savais comment vous trouver... Vous deviez être... vivante.
• Et je le suis, comme vous pouvez le constater.
• Oui... Je suis... heureux, sourit un homme arrivé à la fin de son parcours. Je vous ai cherchée... durant des semaines entières.
• En quoi puis-je vous aider, Chevalier ? Qui vous envoie ?
• Votre soeur... Je suis trop faible... Je ne puis l'aider dans sa quête. Trop faible... S'il-vous-plaît... Avec elle, vous êtes la seule à pouvoir... m'enseigner...
• Quel est votre nom, Chevalier ?
• Deimos... Deimos de Télamon.
• Eh bien, Deimos de Télamon, je suis désolée, mais ce que vous dites n'a pas de sens. Ma soeur est morte il y a bien longtemps en combattant Typhon.
• Pas... d'où je viens... C'est vous qui... avez péri...
La déesse regarda le beau visage de Deimos et plongea ses yeux dans les siens. Elle plongea dans son âme.
• Je vais soigner tes blessures, puis tu me raconteras toute ton histoire. Alors, je déciderai si je dois t'enseigner ce que je sais.
• Merci... mais pourquoi... me faites-vous confiance ?
• Je ne pense pas que vous mentiez. Altéa serait vivante dans votre dimension ?
• Oui...
• Vous l'aimez, n'est-ce pas ?
• Oui...
Deimos sombra dans l'inconscience.
Notes de l'auteur :
(1) Venu du jeu de rôle, le concept de dia-destinée est assez simple à comprendre : il pose que chaque personne dia-destinée n'a pas de destin. Son futur, même les grandes lignes, n'est pas écrit par les dieux. Un être dia-destiné n'est donc pas manipulable, car son destin ne s'écrit QUE par les choix qu'il fait. Dans le cas d'Altéa, qui n'a pas d'autre destin que celui qu'elle se choisit, le cas est très particulier. Elle pouvait être manipulée car elle ne possédait pas de libre-arbitre. Son caractère dia-destiné était donc entravé par ce manque. Quand Zeus lui a donné la faculté de choisir, elle est devenue pleinement dia-destinée.
(2) Plusieurs dieux grecs portent le nom d'Éole. Le plus fameux n'est autre que le dieu des Vents, fils de Poséidon. Il règne sur ses sujets, enfermés dans une caverne des îles Éoliennes ou bien prisonniers dans des outres. Il ne leur permet de voyager que sur ordre de Zeus. Dans la mythologie, si Éole libère les Vents de son propre chef contre les ordres de Zeus, c'est celui-ci qui déchaîne les catastrophes, désastres, tempêtes et naufrages. Éole reçut Ulysse et lui remit les 4 outres, une d'entre elle contenant le vent qui porterait son bateau à bon port. Les compagnons d'Ulysse, pensant que les outres abritaient du vin, les ouvrirent toutes, libérant ainsi une tempête phénoménale.
(3) Plus jeune des fils d'Ouranos et de Gaia (ou Gaea), il gouverna l'univers avant le règne de Zeus et des dieux de l'Olympe. Il est le père de Zeus, qui se rebellera contre lui et ses Titans afin d'obtenir la libération de ses frères, dévorés par Cronos, parmi lesquels Hadès, Poséidon...
4) Éon vient du grec Aiôn, qui signifie temps, éternité. Le terme apparaît en 1732.
(5) Afin de venger ses petits-fils, les Titans, enfermés dans les Enfers sur ordre de Zeus, Gaia créa un monstre effrayant, au corps recouvert d'écailles et dont les 100 gueules crachaient du feu. Typhon s'attaque aux dieux de l'Olympe, dans une symbolique bataille opposant le ciel et la terre. Vaincu, il fut à son tour précipité dans les Enfers où il s'unit à Echidna, qui enfantera l'Hydre de Lerne, la Chimère, le Sphinx et les Harpies.
(6) Éos est la personnification divine de l'Aurore, et appartient à la première génération de dieux. Elle est la soeur d'Hélios et de Séléné. A la fin de chaque nuit, elle apparaît à l'horizon sur un char de lumière traîné par des chevaux d'or, pour annoncer le retour du soleil. Ses époux et ses amants sont innombrables. Unie à Astraeos, le Vent du crépuscule, elle mit au monde l'Étoile du matin, les Vents et les Astres. Il était intéressant dans le Paradise Chapter© de faire d'elle la soeur d'Altéa pour plusieurs raisons : son emblème est la Lune, tout comme pour Altéa (fille de l'Ether et d'Héméra), et elle est la mère des Vents divins.
(7) Hypérion était le père d'Éos. C'est le nom de son cheval mâle dans le Paradise Chapter©.
(8) Théia était la mère d'Éos. C'est le nom de son cheval femelle dans le Paradise Chapter©.