Saori rouvrit doucement les yeux, réveillée par une odeur d'ozone (1) qui lui picotait les narines. La première chose qu'elle vit fut le visage de Canon, souriant du coin de la bouche. Il la portait dans ses bras puissants, comme si elle était une petite fille, malgré l'encombrement de son Armure Divine. Le visage du Chevalier d'Or était brillant à cause de la sueur et par endroits couvert de poussière noire. Un peu de sang coulait du coin gauche de sa bouche, et la moitié droite de son visage était rouge, trempée par le liquide qui s'écoulait de sa pommette. Perdu au milieu des reflets bleus et dorés de son Armure des Gémeaux et du bouclier céleste qu'il portait au bras gauche, il plongea ses yeux dans ceux de la Princesse. Elle fut pour la première fois frappée par le charme du Chevalier d'Or.
• Princesse... Je ne pensais pas que vous reviendriez à vous aussi vite.
• Je... Que s'est-il passé, Canon ? demanda Saori.
• Vous avez été endormie par les effets d'une des attaques d'Hypnos, même si je doute qu'elle ait été dirigée particulièrement contre vous.
• Hypnos ?
• Oui, il est intervenu dans le combat de Shiryu et du Chevalier de Kargamis.
• Shiryu ! Comment va-t-il ? s'alarma la jeune fille. Je ne sens plus...
• En effet. Pourtant, il n'est pas mort. Il est... catatonique. Il a combattu avec valeur, mais son dernier coup lui a demandé tout ce qui lui restait. De plus, il était grièvement blessé. Je suis certain qu'il se réveillera.
• Oui... Je prie pour que tu aies raison, Canon...
Ce dernier songea au corps de Shiryu, allongé sur le sol, absent du cosmos. Pourtant, il ne pouvait s'empêcher de penser qu'il était seulement endormi, à se recharger. Canon espéra que comme dans les légendes occidentales et nordiques, le Dragon soit simplement en sommeil, abrité au fond d'une caverne remplie de merveilles, prêt à se réveiller et à attaquer quiconque foulerait son domaine millénaire...
Le Chevalier d'Or posa délicatement Saori sur le sol, puis regarda la porte de la Sphère de Saturne en tendant son bouclier à sa Princesse. Comme souvent, l'entrée du Domaine suivant avait la forme d'une arche trônant au milieu de nulle part. Des dragons ailés de plumes noires étaient sculptés dans la roche de chaque côté de l'inquiétante porte. Contrairement aux autres arches, celle-ci était surdimensionnée et devait bien atteindre les quinze mètres de hauteur à son sommet. L'odeur d'ozone venait de l'intérieur de la Sphère. « C'est étrange, songea Canon. Je pensais que rien ne pouvait filtrer d'une Sphère à une autre, et qu'elles étaient hermétiques... »
• Allons-y, Princesse, déclara le Chevalier.
• Oui. J'ai un mauvais pressentiment...
• Moi également. Mais nous devons rejoindre Hypnos à tout prix. Je dois en savoir plus.
• En savoir plus ? s'inquiéta la jeune Princesse.
• Hypnos veut atteindre la Plaine d'Hersilie qui mène au Palais Céleste. Cette Plaine semble être gardée par les 4 Vents, qui doivent être selon toute logique Notos, Euros, Borée et Zéphyre. C'est ce dernier qu'Hypnos veut atteindre à tout prix.
• Pourquoi ? Je ne comprends pas...
• Je pense qu'ils ont déjà dû livrer bataille de par le passé, et que le combat ne s'est pas terminé comme Hypnos l'aurait souhaité.
Saori à sa suite, Canon pénétra sous la gigantesque arche de la Sphère de Saturne. Une lumière aveuglante poussa le Chevalier à cacher ses yeux avec le revers de sa main. Protégée par son masque d'Or, Saori n'en eut pas besoin. La lumière devint vite plus diffuse, et la vue de Canon s'ajusta correctement. Il eut le temps de voir le corps d'Hypnos arriver sur lui, mais pas de l'éviter. Hypnos le percuta avec une violence telle qu'il l'entraîna avec lui. Canon retraversa l'arche d'entrée de la Sphère, et finit sa course en dérapant des deux pieds dans le vaste espace blanc. Le dieu reprit ses appuis et dégagea, sans même regarder Canon, la main de celui-ci qui était posée sur son épaule. Il repartit à la vitesse de la lumière dans la Sphère de Saturne, le visage déformé par la colère. Canon le suivit et pénétra à nouveau le Domaine de Tortose.
En haut d'un petit escalier en ruines, un homme attendait le dieu du Sommeil. Le Chevalier Céleste de Saturne n'avait pas une Armure ordinaire. Bien sûr, elle ressemblait aux autres Armures du Réseau, trempée dans le métal bleu comme une nuit constellée de minuscules étoiles et dans une forme d'Or gris. C'était au niveau de l'aspect général qu'elle paraissait étrange. Son emblème, celui du Dragon-Pégase, la rendait presque familière. On aurait dit un subtil mélange des Armures Divines de Pégase et du Dragon dans des tons plus obscurs.
À l'exception du bassin, l'Armure Céleste du Dragon-Pégase était intégrale. Le haut ressemblait nettement à celui de l'Armure de Seiya, à plus forte raison les épaulières ornées d'une petite aile du légendaire cheval ailé, ainsi que la protection pectorale. Les jambières et les bras de l'Armure ressemblaient beaucoup à ceux de Camus du Verseau dans leur forme et leurs ornements, des ailes en plus sur les avant-bras et les chevilles. Une courte queue de Dragon descendait dans le dos de Sigyn, juste en-dessous d'une magnifique paire d'ailes de Pégase Noir. Le casque du Chevalier Céleste possédait au-dessus de ses yeux bleus deux cornes de Dragon stylisées, comme sur celui de Shiryu.
Le Chevalier de Tortose n'était pas très grand et avait presque le visage d'un enfant. Ses cheveux étaient courts et châtains. Il ne semblait pas avoir plus de treize ou quatorze ans. Il fronça les sourcils, surpris par la vitesse d'Hypnos, et croisa ses bras pour encaisser l'impact.
• L'assassin de l'Ombre ! hurla Hypnos en fondant sur le Chevalier à l'Armure sombre.
Une dangereuse énergie pourpre tournoya autour du bras droit du dieu du Sommeil dont les yeux dorés ressemblaient à des étoiles. Son cosmos noir convergea vers le creux de sa main, se mélangeant aux serpents pourpres. Il déchaîna toute sa puissance à bout portant du Gardien. Le poing d'Hypnos rencontra le ventre de Sigyn de Tortose et l'envoya éventrer un amas de vieilles colonnes, à une vitesse trop grande pour qu'il puisse stopper sa course à temps. Le visage d'Hypnos était d'un calme remarquable, comme s'il avait simplement levé le petit doigt. Il regarda le vieil édifice s'écrouler sur son protecteur.
Son Surplis arborait une sévère fracture au niveau de la poitrine. Canon vit des éclats de métal tomber sur le sol et constata que le ventre de l'Armure du dieu du Sommeil était presque totalement détruit. « Il est sévèrement touché, songea le Chevalier des Gémeaux. Pourquoi n'utilise-t-il pas plus de puissance ? » Le dieu regarda Canon et Saori de toute sa hauteur, son magnifique visage immaculé de sueur ou de traces de lutte. Il sourit à la déesse et lui fit un faible signe de la tête.
• Athéna. Je suis heureux que vous soyez déjà revenue à vous. Veuillez me pardonner pour ce sommeil forcé, mais je n'ai guère eu le choix.
• Je comprends. Canon a été endormi, lui aussi, et ne se souvient de rien. Que s'est-il passé dans la Sphère de Jupiter ? demanda Saori.
Canon se félicita de constater que sa Princesse jouait parfaitement le jeu. Si elle y rajoutait un peu d'arrogance et de suffisance, Hypnos n'y verrait que du feu. Cela n'inquiétait pas le Chevalier d'Or. En revanche, une seule personne au sein des Chevaliers d'Athéna avait pu observer ce que valait Hypnos lorsqu'il se mettait à se battre sérieusement. Cette personne, c'était Canon. Que le Surplis du dieu soit en miettes à l'endroit de l'impact qu'il venait de recevoir laissait présager du niveau du Chevalier Céleste de cette Sphère. Les marques étoilées semblaient avoir été provoquées par un seul coup de poing et d'imperceptibles marques de brûlures venaient les renforcer. Théoriquement, le Chevalier Céleste devait se tenir là où Hypnos se trouvait maintenant lorsqu'il avait frappé le dieu du Sommeil. La puissance du choc avait fait voler Hypnos hors de la Sphère, Canon avec lui. Hypnos avait dû reculer sur plus de 70 mètres... « Bon sang, est-ce là la force du dernier Chevalier Céleste ? S'il est aussi puissant qu'Hypnos, sortir de cet endroit ne sera pas un jeu d'enfant... »
• Oui, Chevalier des Gémeaux... commença Hypnos en touchant sa poitrine. J'ai bel et bien été touché. Ce Chevalier est beaucoup plus puissant que les autres.
• Tu ne réponds pas à ma question, Hypnos ! Que s'est-il passé dans la Sphère de Jupiter ! lança la voix d'Athéna avec suffisance.
• Athéna serait-elle enfin en train de se réveiller ? demanda un Hypnos aussi étonné qu'inquiet. J'ai sauvé la vie du Dragon et lui ai permis de reprendre son souffle, puis de finir le combat qu'il avait commencé, voilà tout. J'aurais peut-être dû le laisser mourir...
• Shiryu est dans le coma. Ton aide n'a pas servi à grand chose, Hypnos. Si c'est pour offrir ce genre de résultats, peut-être devrais-tu t'abstenir d'intervenir, comme tu l'as fait jusqu'ici.
• Qu'est-ce que vous dites ? cracha Hypnos piqué au vif. Espèce de sale petite...
Canon vit Hypnos serrer le poing de colère. Sa Princesse allait beaucoup trop loin, mais ne semblait plus être totalement elle-même. Il n'avait pas besoin d'avoir le dieu sur le dos pour l'instant. Athéna semblait se manifester de plus en plus, mais différemment des fois précédentes comme au Sanctuaire, en Asgard ou encore au Royaume de Poséidon. « À chaque fois que nous pensions être en présence d'Athéna, nous n'étions qu'en présence de Saori Kido. La vraie Athéna ne s'était encore jamais réveillée jusqu'à présent... », songea le Chevalier d'Or. Le cosmos doré qui entourait Saori en témoignait. Canon fut très inquiet de la réaction possible du dieu du Sommeil, puis vit que celui-ci tremblait légèrement. Un peu de sang s'écoula de sa bouche, et il porta sa main à son ventre en tournant la tête vers l'amas de débris sous lequel devait être enterré le Chevalier Céleste. Les débris commencèrent à bouger, doucement...
• Cela ne le retiendra pas très longtemps... murmura le dieu.
• C'est le Chevalier Céleste qui garde la Sphère du Zodiaque. Il doit être le plus puissant de tous, répondit Canon. Tu as l'air mal en point.
• Non... répondit Hypnos, le visage marqué par la colère. Ce n'est rien du tout... dit-il en grimaçant.
• Bien sûr que si, reprit Saori avec une voix douce. Tu es grièvement blessé.
• Votre attention est très touchante, Athéna, sourit Hypnos.
• Je ne voulais pas être arrogante, Hypnos. J'ai seulement du mal à contrôler mes émotions depuis quelques heures...
• ... Je comprends. Votre réelle personnalité refait surface.
Canon félicita intérieurement sa déesse. Elle avait la majesté nécessaire pour que même un dieu comme Hypnos boive ses paroles. Après l'avoir piqué au vif pour lui faire prendre conscience de sa prétendue incompétence à sauver Shiryu, la Princesse avait fait des excuses suffisantes pour l'attendrir à nouveau. Il n'était pas indifférent à sa grande beauté et Saori le savait bien. Vraiment, elle était brillante lorsqu'elle s'impliquait. Canon attendait avec impatience d'observer son réel niveau. Elle avait suffisamment joué la déesse offusquée pour qu'Hypnos ne se doute jamais que Canon avait tout entendu de sa conversation avec Bélisiandre. Il ne restait plus qu'à en apprendre un peu plus sur ses plans.
Le Chevalier songea longuement à laisser le dieu poursuivre son combat afin de l'affaiblir au maximum. Avec de la chance, il en mourrait même. Cependant, cette solution ne conviendrait jamais à Saori qui semblait être redevenue elle-même. De plus, était-ce réellement ce que souhaitait Canon lui-même ? Il avait une furieuse envie de savoir ce que tramait Hypnos et de jouer au plus malin avec lui. Canon ne voyait aucun contre-argument. Si Hypnos arrivait à ses fins, il n'y aurait plus qu'à l'arrêter. Le Chevalier d'Or des Gémeaux n'avait rien montré de son niveau, et il avait déjà une petite idée de celui du dieu. Il avait donc un avantage. De plus, Hypnos était contrairement à lui sérieusement blessé, ce qui le ralentirait beaucoup. Il ne restait qu'un seul problème : il était hors de question de le laisser progresser seul avec sa déesse...
• Tu as l'air songeur, Chevalier d'Or, constata Hypnos.
• Oui... avoua Canon. Je me demandais à quoi ressemblait la Sphère du Zodiaque, et qui nous allions y rencontrer. J'espère que l'Esprit du Sagittaire sera de notre côté...
• Oui, moi aussi, appuya Hypnos.
• Il le sera... confirma la voix de Deimos de Télamon.
L'Armure criblée de trous, Deimos avança dans la Sphère de Saturne. Shun soutenait son frère qui semblait très mal en point. Au moment où Sigyn sortit de son maigre piège de roche, Saori explosa de joie en voyant ses Chevaliers revenir sains et saufs.
• Ikki ! Shun ! Vous êtes vivants ! Je suis si heureuse... sourit la jeune femme.
• Oui, confirma Shun avec un triste sourire. Moi aussi, je suis heureux, Princesse Saori.
• Tu n'en as pas l'air, remarqua Canon.
• Ce n'est pas ça, mais Ikki est très mal en point.
• Je vais très bien, Shun. Juste quelques égratignures...
• Ikki ? lança Canon au Chevalier de Bronze avec un regard menaçant.
• ... Ma jambe droite est complètement détruite et mon coeur est assez faible, avoua le Phénix.
• Je vois. Et toi, Shun ?
• Je vais bien, sourit Andromède.
• Vous avez déjà commencé à combattre Sigyn ? demanda Deimos à Saori. Et tout le monde est encore vivant ?
• De quel droit t'adresses-tu à Athéna, Gardien ? Et que fais-tu ici ? demanda Canon, l'air dégoûté.
• Il est de notre côté, précisa Shun.
• Imbécile ! C'est certainement un piège, lança Hypnos.
• Il a tué son propre frère afin de nous aider... déclara Ikki.
Canon sonda le Berserker dans le cosmos. Il ressentit beaucoup de peine, et aussi la ferme résolution de corriger les folies de son frère. De plus, il sentit un profond respect pour Altéa qui devait être de leur côté, ainsi que pour Andromède. « Cela devra me suffire pour le moment... », pensa-t-il. Les yeux de Deimos étaient plongés dans le regard d'acier de Canon. Après quelques instants, le Chevalier d'Or commença à se sentir mal à l'aise. Les yeux naturellement rouges de Deimos semblaient sans fond et sans âme. Il finit par tourner la tête. « Il est très salement blessé, et pourtant ne montre aucun signe de fatigue. Il pourrait nous être très utile. Il connaît le Réseau... », songea le Chevalier d'Or.
• Très bien... Ton aide nous sera certainement très précieuse, Deimos.
• Pardonne la dureté des propos de Canon, Chevalier, demanda Saori en approchant de Deimos.
• Cela n'a pas d'importance, Athéna. J'aurais réagi comme lui...
• Tout ceci est très intéressant, mais je suis extrêmement déçu... déclara Sigyn de Tortose, à côté de Canon. Pensez-vous réellement que c'est bien le moment d'avoir ce type de discussion alors que votre adversaire est toujours vivant ? J'aurais déjà pu abattre deux d'entre vous...
• Je... Je ne l'ai même pas vu approcher... avoua le Chevalier d'Or.
Sigyn était debout contre un vieux pilier de marbre, les jambes et les bras croisés. Son Armure couverte de poussière blanche ne portait aucune trace d'impact. Hypnos serra les dents. Canon n'osait trop bouger, comme s'il avait découvert un crotale juste à côté de lui. Comment le Chevalier avait-il approché sans que personne ne le remarque ?
• Deimos, tu dévoiles donc en fait ton vrai visage. Il semble que cela soit un trait caractéristique de votre petit groupe, sourit Sigyn en fixant Hypnos.
• Ce ne sont pas mes amis, Sigyn. Nous avons simplement un but commun.
• Ah oui ? Puis-je me permettre de te demander lequel ? sourit à nouveau le jeune garçon, les yeux fermés.
• Savoir si leur cause est juste. Il se passe des choses que je ne comprends pas dans le Réseau. Des choses qui ne devraient pas arriver. Je veux savoir pourquoi.
• Peu importe si leur cause est juste ou non... déclara le Chevalier Céleste en hochant la tête. Nous devons faire notre devoir et répondre aux ordres de notre Prince, voilà tout. Tel est notre devoir de soldat.
Sigyn rouvrit les yeux, détendit ses doigts, et approcha de Canon jusqu'à se tenir juste à côté de lui. Le Chevalier d'Or fixa le Dragon-Pégase de toute sa hauteur. Le Chevalier Céleste démontrait une belle assurance. Il avait l'air totalement imprévisible, et beaucoup plus sage ou expérimenté que son âge le laissait paraître. Après tout, ce n'était qu'un corps, et celui d'Altéa n'avait pas atteint ses trente années...
• Tu es bien le Chevalier Céleste du Dragon-Pégase, je me trompe ? demanda Canon, le regard noir. Celui qui a la puissance nécessaire pour s'opposer aux deux Chevaliers de Bronze réunis...
• S'ils venaient un jour à sombrer du côté du Mal. Oui, c'est bien moi, Chevalier des Gémeaux, sourit Sigyn. Ton Armure est magnifique. Elle rayonne de puissance comme dans les temps anciens de l'Antiquité. Je suis heureux de la revoir sous sa vraie forme.
• La revoir ? Sous sa vraie forme ? s'étonna Canon. Que veux-tu dire par là ?
• C'est pourtant évident... Je constate avec déception que les Chevaliers d'Or de ta génération ne sont pas aussi savants qu'ils veulent bien le penser...
• Comment peux-tu avoir déjà connu mon Armure sous cette apparence ? Cela ne fait que quelques semaines qu'elle a évolué.
• C'est vrai. Mais à l'origine, elle avait cette forme. Toutes les Armures d'Or étaient d'essence divine. Elles ont simplement été nettoyées de leur sang divin afin de pouvoir être portées par des mortels...
Sigyn détailla les marques qu'il avait imposées au Surplis d'Hypnos, puis le visage du dieu du Sommeil, qui paraissait à la limite de lui sauter à la gorge. Le Chevalier Céleste ne lui accorda pas la moindre importance et marcha en direction de Deimos et des Chevaliers de Bronze. « Il vient se mettre entre nous tous, alors qu'il était plus à l'abri en restant au loin, et il me tourne le dos ainsi qu'à Canon, songea Hypnos. Ou il est complètement fou et ne connaît rien à la stratégie, ou bien il est incroyablement certain de son niveau... »
• Tu veux dire... que toutes les Armures d'Or étaient autrefois divines ? s'exclama Canon des Gémeaux.
• Exactement. Au commencement, à une époque reculée où le Sanctuaire n'était qu'une idée, les Chevaliers d'Or n'étaient pas encore les protecteurs d'Athéna. C'étaient des demi-dieux tout comme tu l'es devenu à ton tour. Ils vivaient leur propre vie et ne connaissaient même pas la déesse que tu protèges.
• Des demi-dieux ? demanda Saori.
• Oui, Athéna. Par exemple, l'Armure de Canon était portée par Pollux (2). Elle perdit son essence divine lorsqu'il abandonna son immortalité à son frère, Castor (3), qui n'était que mortel, pour le sauver. Ainsi, Castor reçut l'Armure qui deviendrait celle des Gémeaux et put la porter à son tour. Il me semble que tu as bien reçu cette Armure pour succéder à ton frère, n'est-ce pas, Canon ?
• L'Armure que nous portons évolue donc en fonction de notre propre statut, songea Canon à haute voix, en guise de réponse.
• Oui, ou inversement. Pensais-tu réellement que les dieux autoriseraient des hommes à porter des vêtements divins ? Lorsque le rang d'un Chevalier évolue, son Armure avec lui, ou bien lorsque le rang d'une Armure évolue, celui de son porteur avec elle...
Les bras croisés dans son dos, Sigyn se tenait maintenant aux côtés de Deimos de Télamon. Il tourna le dos à l'assemblée et leva les yeux vers sa Sphère. Le Domaine de Tortose était une gigantesque prairie ressemblant aux Jardins suspendus de Babylone (4). Au niveau du sol, une herbe magnifique poussait sous l'action des rayons du soleil qui filtraient au travers de la voûte de roche claire du plafond. Quelques colonnes effondrées figuraient ça et là, au milieu des fleurs et des affleurements rocheux. Un premier étage taillé à même la roche granitique trônait à quelques mètres du sol. Presque régulier, il semblait constitué d'une multitude de petites piscines où poussaient des plantes aquatiques et des fleurs d'eau débordant sur les murets de pierre. Par endroit, l'irrégularité des piscines créait un débordement et de l'eau courait en silence sur la paroi de roche brillante.
Les étages se succédaient ainsi les uns après les autres sur autant de niveaux aux couleurs fantastiques. De loin, la Sphère pouvait ressembler à une rizière de Chine, mais de près, c'était un jardin botanique merveilleux. Des fleurs incroyables poussaient dans certains bassins, et d'autres, sans eau, abritaient des arbustes et des arbres de toutes tailles. Cette magnifique construction à étages à flanc de roche semblait avoir été créée de la main de l'homme comme un gigantesque jardin japonais. Elle était parfaite. Certains arbres au longues branches et aux feuilles denses protégeaient les fragiles cultures des piscines du dessous, celles-ci débordant sur les arbustes des étages inférieurs qui donnaient ainsi des fruits magnifiques. Ça et là, des bancs et des vasques de granit étaient savamment disposés sur de petits passages permettant de se rendre d'un étage à un autre. « Est-ce lui qui cultive et entretient cette merveille ? », se demanda Shun.
• Si je comprends bien ce que tu dis, recevoir du sang divin sur son Armure ne veut rien dire... déclara Canon.
• Bien sûr que si, Chevalier, mais ce n'est pas déterminant. Recevoir du sang divin montre qu'un dieu ou une déesse accorde à son Chevalier un grade supérieur. C'est une preuve de reconnaissance divine qui se traduit par une avancée dans la hiérarchie de la Chevalerie, comme une décoration.
• Mais si c'est un accident...
• Il ne se passera rien, bien entendu. Lorsque ton frère a tué Athéna avec la Dague Dorée, ses mains étaient couvertes de sang. Son Armure a-t-elle pour autant évolué ? De même pour Sion du Bélier...
• Je pensais que c'était parce qu'ils portaient des Surplis et non des Armures d'Or.
• Pas du tout. Telle n'était simplement pas la volonté de leur déesse. N'est-ce pas, Athéna ?
• Je... Je ne sais pas... avoua Saori.
• Je vois. Vous n'avez toujours pas retrouvé entièrement la mémoire. Peu importe. Vos Chevaliers vont maintenant devoir mourir...
• Ne sois pas si sûr de toi, lâcha Ikki comme un avertissement. Tant que nous tiendrons debout, personne ne touchera la Princesse...
Sigyn de Tortose n'avait l'air ni agressif, ni haineux. Il faisait son travail de manière martiale, comme le code de la Chevalerie le lui imposait, tout simplement. Jamais il n'avait discuté un ordre, aussi stupide ou affreux soit-il. Telle n'était pas sa place. Il répondait de ses actes à son Prince, de même que lui à son tour répondait des siens à d'autres puissances célestes. Telle était l'origine de la Chevalerie : les Chevaliers étaient des soldats, quel que soit leur rang : généraux, espions, assassins ou simples fantassins. Pour gagner une guerre, un Chevalier devait obéir à sa hiérarchie. Pour gagner celle-ci, Sigyn devait obéir à son Prince, et Baal avait été très clair sur ses ordres : personne ne sortirait d'ici vivant, sauf Athéna.
Le Chevalier Céleste développa un cosmos très particulier. Il parcourait son corps comme des arcs électriques dorés, comme si son Armure était une source intarissable de cosmos. Les arcs d'énergie pure circulaient assez lentement sur tout son corps pour accélérer et devenir bleutés autour de son bras gauche, et verts autour de son bras droit, comme les cosmos respectifs de Seiya et de Shiryu. Le bruit qui se dégageait du corps de Sigyn était également caractéristique : on aurait dit celui d'un courant à haute tension. Le vent se leva et l'emblème d'un Dragon avec des ailes de Pégase Noir apparut dans le dos de Sigyn, comme un obscur présage. Les pupilles du Chevalier devinrent bleues comme des saphirs, pour évoluer vers le blanc éclatant.
• Deimos... Tu seras le premier à disparaître, mon ami...
• Non ! Nous serons tes adversaires, déclara Andromède, supportant toujours son frère.
• Mon frère a raison, Deimos, tu es encore capable de progresser, contrairement à moi. Shun est en pleine possession de ses moyens. Poursuis ta route avec Canon, Hypnos et la Princesse. Nous retiendrons le Chevalier Céleste.
• J'ai bien peur que vous n'ayez pas compris ce que je vous disais à l'instant, alors je vais être plus clair : personne ne sortira d'ici vivant à part Athéna. Personne... déclara Sigyn d'une voix menaçante.
Deimos connaissait mal le Chevalier de Tortose. Il savait seulement à quel type de pouvoir il faisait appel pour se battre, et connaissait son niveau. Il lui était en tous points supérieur, sauf en ce qui concernait la vitesse. Shun n'était pas assez rapide, et Ikki ne pouvait même plus bouger sans aide. La force démesurée de Shun depuis qu'Hadès avait quitté son corps serait-elle suffisante ? Alliée à la vitesse de Deimos, cette puissance parviendrait-elle à créer assez d'opportunités pour être décisive ? Celui qui inspirait autrefois la Crainte en doutait fortement, mais n'avait aucune intention de mourir.
Sigyn n'avait aucun sentiment. Il faisait ce qu'on lui ordonnait, sans états d'âme. Peu importait l'ordre ou la manière. Si on lui ordonnait de tuer un enfant innocent, il le ferait sans aucun regret, ni aucun sentiment. Si on lui ordonnait de mettre fin à sa propre vie, il le ferait sans aucun regret, ni aucun sentiment. La seule chose qu'on ne pouvait lui ordonner, c'était de ressentir quelque chose. Les dieux l'avaient ainsi créé.
Le Guerrier n'était pas doué d'entendement. Il ne connaissait pas la haine, ni la joie, ni la peur, ni le remord. Les idées mêmes de bonheur ou de malheur n'était pour lui que concepts inaccessibles, à part par l'examen clinique. Cela faisait de lui un adversaire redoutable. Il ne prenait aucun plaisir à tuer, mais n'avait pas de réticences à le faire. L'arme parfaite pour défendre la dernière Sphère gardée du Réseau Céleste. Son cosmos explosa dans un déluge d'énergie tricolore. Il joignit ses deux bras devant lui comme aurait pu le faire Hyoga, des arcs de cosmos pur plongeant vers le sol et d'autres cherchant le ciel. L'énergie bleutée fusionna avec la verte. Lorsque Sigyn écarta les bras, une quantité incalculable de filaments d'énergie reliaient les protections de ses avant-bras comme les pôles d'un aimant. Les ailes du Dragon-Pégase s'ouvrirent en grand.
• L'Ennemi des Dieux ! lança le Chevalier Céleste.
Deimos était déjà perdu dans le cosmos violet qui recouvrait le sol par nappes successives. Il était prêt à esquiver à la vitesse de la lumière, et même au-delà s'il le fallait. Dans son dos, l'image du heaume d'Arès scintillait comme un soleil. Il enfonça son pied gauche dans le sol, prêt à jaillir, le bras tendu. Ses blessures n'étaient rien. Son Armure n'était pas importante. Ce qui lui restait d'énergie non plus. Plus rien n'avait d'importance. Si Sigyn le touchait, il le tuerait probablement. Alors, Deimos donnerait tout ce qu'il avait dans cet échange, quitte à y laisser sa propre vie, mais au moins, il laisserait au Chevalier Céleste un souvenir qui l'handicaperait pour poursuivre le combat. À la vitesse de réflexion de Deimos, tout passait devant ses yeux au ralenti. Il eut le temps de voir le léger changement d'appui de Sigyn, tout comme la rotation de son pied gauche. Tournant la tête avant même que le Gardien n'ait relâché totalement son attaque, il hurla à l'intention d'Andromède...
• Attention, Shun ! Ce n'est pas pour moi ! Protège-toi !
Le Chevalier de Bronze ne réfléchit même pas. Il brûla un cosmos d'un rouge très pâle en un éclair, ses cheveux emportés en arrière par l'explosion de puissance. Serrant sa prise autour du dos d'Ikki, il jeta sa Chaîne Nébulaire à l'instinct, sachant qu'elle assurerait le reste.
• Chaîne Nébulaire ! Protège-nous ! lança-t-il.
La chaîne de Shun créa une spirale de protection bien connue tournant à la vitesse de la lumière, entraînant le cosmos du jeune Chevalier vers le ciel dans un tourbillon d'énergie. Exactement dans la même position que celle de Shiryu lorsqu'il lançait La Colère du Dragon, Sigyn envoya son poing en avant, créant une comète électrisée tournant sur elle-même comme une balle de pistolet dans des tons verts et bleus. Entouré d'énergie dorée, Sigyn regarda son attaque éventrer la Chaîne d'Andromède et la faire exploser en des milliers de dangereux éclats, avant de rencontrer l'épaulière du jeune Chevalier.
L'Ennemi des Dieux la brisa comme de la craie pour exploser contre la protection thoracique d'un Shun qui n'eut pas le temps de comprendre. Son Armure explosa au niveau de la poitrine et la puissance du choc le projeta en arrière avec une violence telle qu'il en lâcha son frère et vola vers le mur de la Sphère en répandant dans l'air de la poussière rosée d'Armure Céleste. Quand il s'encastra dans la roche granitique tellement profondément qu'il ne retomba pas sur le sol, il crut qu'il allait mourir. Du sang coulait de sa bouche sur son Armure fracturée. Ikki heurta le sol et roula sur plusieurs mètres avant de s'immobiliser.
• Shun ! Shun, réponds-moi ! hurla-t-il.
• Il ne peut pas, Chevalier du Phénix, répondit Sigyn de Tortose.
• Quelle violence... murmura Deimos. Voilà donc la puissance du dernier Gardien...
• Avant que tu perdes connaissance, Andromède, saches que cette attaque puise son énergie dans le coeur du magnétisme de la Terre... Pour être plus clair, je viens de te frapper avec la planète.
La tête de Shun tomba en avant, inanimée. Canon lut la rage dans le regard d'Ikki, mais sut que cela ne suffirait pas. Deimos ou lui allaient devoir se battre...
Notes de l'auteur :
(1) L'ozone est constitué de trois atomes d'oxygène contrairement au dioxygène que nous respirons. Sa formule s'écrit O3 contrairement à l'O2. C'est le fameux "oxygène actif" que nous vantent les publicités contemporaines. C'est en effet le deuxième agent désinfectant le plus efficace du monde : il oxyde les virus et bactéries et crée ainsi du dioxygène. L'odeur de l'ozone peut être sentie à la surface de la Terre pendant la pluie ou après un orage. C'est cette odeur de propre et de frais naturel. L'ozone est produit en grande quantité par les éclairs et les phénomènes électromagnétiques, mais aussi par certaines bombes modernes ou certains types de réacteurs. On crée de l'ozone en laboratoire à l'aide d'une méthode dont le nom est celle de la deuxième attaque de Sigyn : la Décharge Corona, qui reproduit le phénomène des éclairs.
(2) Pollux : Fils de Zeus et de Léda issu d'un premier oeuf, reconnu comme le fils de Zeus avec sa soeur Hélène. Immortel. Il partagea sur accord de Zeus son immortalité avec son frère Castor blessé à mort, et ils vécurent ainsi chacun un jour sur deux. D'autres prétendent que lorsque Pollux abandonna son immortalité, Zeus les réunit dans la constellation des Gémeaux. Pollux était un héros des Argonautes avec Jason, un ami d'Orphée avec qui il voyagea... Il vaincu le géant Amycos à mains nues, fut disciple de Chiron...
(3) Castor : Issu du deuxième oeuf de Léda et de Zeus, reconnu comme un mortel avec sa soeur Clytemnestre. Frère de Pollux et excellent cavalier. Il le suivit dans presque toutes ses aventures.
(4) Les jardins suspendus de Babylone étaient situés à Babylone, en Irak. Ce fut Nabuchodonosor 2 qui fit aménager ces magnifiques jardins en l'honneur de son épouse Amytis, fille d'Astyage, roi des Mèdes, au VIè siècle avant JC. Il aurait fait aménager ces jardins pour qu'ils rappellent à son épouse la végétation des montagnes de son pays d'origine. Aucun historien grec n'a vu les jardins suspendus ; il s'agit en fait de récits ou d'histoires racontées par les soldats.
Ces jardins étaient composés de plusieurs étages en terrasses, soutenus par des voûtes et des piliers de brique. Un immense escalier de marbre reliait ces terrasses, où l'eau, par des vis hydrauliques, était amenée depuis l'Euphrate. C'était un véritable jardin botanique où l'on cultivait les plantes et les arbres de Mésopotamie et ceux des montagnes de Médie. Les fouilles ont révélé les assises du jardin et ses voûtes puissantes dominant le fleuve.