Le corps meurtri, Bélisiandre se releva avec la plus grande peine, cherchant son souffle. Les tympans crevés, une hémorragie interne bénigne l’empêchant de se tenir droit, il regarda le dieu du Sommeil approcher de lui, comme une ombre. Lorsqu’Hypnos marchait, chaque pied posé sur le sol arrachait à ce dernier une plainte angoissante, comme si la Sphère elle-même était à l’agonie. Bélisiandre vit les reflets de visages tourmentés courir imperceptiblement sur la surface de l’Armure d’Hypnos, comme si des âmes en peine en étaient prisonnières. Enfin, il put plonger ses yeux dans le regard du dieu quand celui-ci s’immobilisa, dans un cosmos noir, tel un envoyé du Mal. Le Guerrier fut horrifié par sa vision.
Hypnos, légendairement beau avec son visage parfait et sa chevelure dorée, était totalement défiguré. Un nombre inquantifiable de cicatrices parcouraient son visage jusqu’à le rendre méconnaissable, et les rétines de ses yeux étaient opaques comme si le dieu avait passé des siècles entiers dans le noir. Les mêmes marques abominables couraient sur son cou, pour disparaître dans son Surplis constellé d’étoiles. L’image évanescente d’un visage de femme passa comme un fantôme sur son thorax, puis disparut sur son épaule gauche. Il parla d’une voix de ténèbres, répercutée par la sonorité particulière de la Sphère de Jupiter.
• Es-tu satisfait de ce que tu vois, Chevalier ? demanda Hypnos sur un ton monocorde.
• Votre visage… Vous êtes… commença le Gardien.
• Oui… Tu es le premier à voir ma réelle apparence depuis aussi loin que je puisse me souvenir.
• Que… Qu’est-ce qui vous est arrivé ?
Hypnos dut faire un effort inhumain pour se contenir et ne pas exécuter sur place le Chevalier Céleste pour avoir posé cette question. La candeur et la gentillesse presque palpables de Bélisiandre incitèrent le dieu à ne pas l’égorger comme il le méritait pourtant. Hypnos se contenta de lever une main en direction du Gardien, comme s’il lui faisait signe de ne plus bouger. Son cosmos noir se développa de manière imperceptible, et Bélisiandre retomba à genoux, ne pouvant plus respirer.
• Qui es-tu donc pour me poser une question, humain ? Ne recommence jamais, ou tu mourras étouffé par ton propre sang…
• Ex… Excusez-moi… cracha Bélisiandre en cherchant de l’air.
• C’est mieux… dit Hypnos en éteignant son cosmos. Mon frère et moi portons… portions… les même stigmates, reprit le dieu. Nous avions pris l’habitude de modifier notre apparence physique pour nous présenter comme nous étions il fut un temps, notamment afin de ne pas effrayer Pandore.
• Je comprends…
• Bien sûr que non, mais peu importe… J’ai plusieurs questions pour toi.
Bélisiandre se tendit inconsciemment, ce qui ne manqua pas d’amuser Hypnos. Qui était-il pour oser le torturer et lui imposer un interrogatoire comme s’il était son Prince ? Un dieu… et pas un dieu mineur… Le Chevalier Céleste n’avait aucune envie de se battre contre Hypnos, mais s’il fallait en arriver là, même sans grande chance de réussite, il ferait en sorte que le dieu du Sommeil sorte de sa Sphère avec quelques souvenirs de lui. Cela n’avait rien d’étonnant qu’Hypnos n’ait rien montré de son réel niveau à Elision, et se soit laissé battre. Il avait un plan, et visiblement depuis le début. Le problème était de trouver lequel, et de répondre à ses questions en conséquence.
• Je vous écoute, répondit Bélisiandre.
• Les 4 Vents sont-ils toujours vivants ? Et si oui, gardent-ils toujours la plaine qui mène au Palais de Cristal ?
Bélisiandre s’était attendu à tout sauf à ça… Tout d’abord étonné qu’Hypnos connaisse l’existence de ces quatre Chevaliers et qu’il pose une question à leur sujet, le Chevalier Céleste de Jupiter rassembla ses esprits et se concentra sur la conversation malgré la douleur.
• Oui… Les 4 Vents soufflent toujours sur la Plaine d’Hersilie (1)…
• Très bien… Zéphyre (2) est-il toujours leur chef ?
• Oui, si l’on peut dire.
• Parfait. Parle-moi maintenant de Sigyn de Tortose, le prochain adversaire d’Athéna. Je l’ai vu dans une de mes visions. Il porte une Armure bien particulière.
Devant les réticences du Chevalier à livrer plus d’informations, Hypnos n’eut pas d’autre choix que de rappeler qui était le Maître et qui était l’esclave… Plusieurs Yeux de Circé apparurent autour de lui, flottant dans l’air comme autant d’images à la fois magnifiques et inquiétantes. Bélisiandre dut se résoudre à parler, comme enchanté par les étranges prunelles, et paralysé par leur pouvoir.
• Les Yeux de Circé, la Sorcière Blanche, ont le pouvoir de couper ou d’accélérer les énergies. Ton corps est paralysé, tout comme ta volonté. Ne m’oblige pas à te montrer ce que cette technique peut infliger comme douleurs lorsqu’elle est utilisée avec ingéniosité et sadisme…
• Il… Il n’est pas ordinaire, reprit le Guerrier. Il porte l’Armure du Dragon-Pégase.
• L’Armure du Dragon-Pégase ?
• Oui, l’Armure légendaire de celui qui rassemble la force… de ces deux constellations…
• Je vois. Si je me rappelle bien la légende, il est dit qu’associé au Dragon, Pégase est presque invincible. L’association des deux Chevaliers peut créer de véritables miracles. C’est d’ailleurs pour cela que cet insecte était le meilleur ami du Dragon… Mais si les deux Chevaliers devaient un jour se tourner vers le Mal, il faudrait bien quelqu’un pour les arrêter.
• C’est exact. C’est pour cela que les dieux ont créé une Armure du Dragon-Pégase… Son porteur à la puissance suffisante pour arrêter les deux…
• Hum… réfléchit Hypnos, perplexe. Est-il aussi puissant qu’un Esprit ?
• Presque…
• Cela ne m’arrange pas du tout. Seiya est mort. Il n’y a plus de Chevalier Pégase, ou tout du moins plus sur Terre… Mais le Dragon est en train de gravir le Réseau Céleste, ce qui ne plaira vraisemblablement pas au Gardien de la Sphère de Saturne…
• Le Dragon ne pourra jamais… le battre seul.
• Bien sûr que non… Mais au moment où la question se posera, ce ne sera plus ton problème… Maintenant, ouvre-moi la porte de ta Sphère, conclut Hypnos avec une voix gutturale.
Les Yeux de Circé fixèrent le Gardien avec insistance. Hypnos vit à nouveau du sang s’écouler des narines de Bélisiandre. Réprimant une moue de pitié face à la faiblesse de l’avant-dernier Chevalier Céleste du Réseau, il relâcha un peu son emprise. Bélisiandre se leva, comme un pantin, et se dirigea vers son Mur de Diamant Rouge…
Shiryu revint à lui pour découvrir sa jambe gauche entièrement recouverte de diamant rouge, totalement paralysée. Le diamant ne l’avait pas prise dans le sol, ce qui laissait penser que Bélisiandre ne souhaitait pas faire du Dragon une statue vivante devant l’entrée de son Palais. Il avait voulu l’enfermer dans une prison minérale, mais qu’il aurait pu déplacer. Shiryu s’en estima heureux. C’était une maigre consolation, mais seule sa jambe gauche avait été gravement atteinte. Son Armure Céleste était constellée de cristaux rouges comme le rubis, dont certaines plaques avaient même pris sur la surface verte et blanche de l’Armure, mais sans la paralyser. Pourquoi n’était-il pas totalement emprisonné dans le diamant ? Bélisiandre allait l’achever lorsque Shiryu avait fermé les yeux, drogué par la matière qui pénétrait son Armure. Il avait bien failli finir comme Hyoga dans la Maison de la Balance. Que s’était-il donc passé ?
En se relevant tant bien que mal, Shiryu repensa à ce qu’il avait eu le temps de voir. Il se souvint de la fatigue harassante, de la douleur, du bras du Gardien levé et de la poussière rouge suffocante. Il revit sa jambe commencer à être prise par La Mort Rouge, puis il avait fermé les yeux, mais avant de sombrer complètement dans le néant, il avait eu le temps de sentir un terrible cosmos, d’une noirceur d’abîmes. Quelqu’un l’avait-il sauvé ? Ikki ou Shun étaient-ils enfin arrivés ? Non, Shiryu ne connaissait pas la personne qui avait dégagé cette terrible énergie, et elle était bien trop noire pour être celle du Phénix. Le Dragon chercha Bélisiandre du regard, et entendit des pas monter le gigantesque escalier de roche noire veiné de diamant…
Le visage du Chevalier Céleste apparut dans le prolongement de l’étage sur lequel Shiryu se trouvait, la jambe prisonnière d’un cocon de diamant irrégulier faisant songer à l’épée d’Albérich de Mégrez. Le Dragon vit sa Princesse, étendue sur le sol en contrebas, inerte, comme fauchée par une flèche d’Or.
• Saori ! hurla Shiryu en essayant de marcher, totalement alarmé.
• Elle ne peut pas t’entendre, Chevalier, déclara un Bélisiandre songeur.
• Que lui as-tu fait ? aboya Shiryu, plein de colère.
• Rien du tout. Ce n’est pas moi.
• Qu’est-ce que tu dis ?
Shiryu remarqua la marque de poing noire sur l’abdomen de Bélisiandre, ainsi que le sang qui tâchait sa poitrine et son visage.
• Le dieu du Sommeil a révélé son vrai visage, répondit le Gardien.
• Hypnos ? Je ne comprends pas…
• C’est lui qui t’a sauvé.
• Ce cosmos terrifiant…
• Oui.
• Qu’a-t-il fait à la Princesse ?
• Elle est juste endormie, tout comme le Chevalier des Gémeaux.
• Où est-il ? Où est Hypnos ?
• Dans la Sphère suivante…
• Mais c’est impossible… Comment a-t-il pu…
• Je l’ai fait sortir. Je n’ai pas eu le choix…
• Je ne comprends rien…
• Peu importe. Cela ne te regarde pas. Je vais définitivement m’occuper de toi. Tu ne le rejoindras pas, et ton ami non plus…
• Pfffttt… Je voudrais bien voir ça… lança Canon.
Le corps baigné dans un cosmos doré, Canon se releva doucement, arborant un fier sourire. Il passa une main sur sa bouche pour en enlever la saleté qui la tâchait, et fixa Bélisiandre avec un regard déterminé.
• C’est… C’est impossible. Tu devrais toujours être sous l’emprise des Yeux de Circé, comme Athéna ! Hypnos n’a réveillé que le Dragon en sortant de ma Sphère, pour que nous poursuivions notre combat !
• Pour cela, il faudrait déjà que j’aie été sous l’emprise de la technique d’Hypnos… s’amusa Canon.
• Tu veux dire… que tout ce temps, tu étais conscient ? Ce n’est pas possible !
• Essaie d’être un peu sérieux, Chevalier. Pensais-tu réellement qu’un seul coup de poing pourrait mettre à terre un Chevalier d’Or portant une Armure Divine ? Je comprends mieux comment Hypnos a pu te manipuler comme il l’a fait…
• Mais… Les Yeux de Circé…
• Hypnos n’a pas jugé bon de les diriger particulièrement contre moi puisqu’il me croyait évanoui. De plus, la protection intégrale de mon Armure en a arrêté la majorité des effets. J’avais les yeux fermés, et mon cosmos a brûlé le reste…
• Ton cosmos ? Mais tu étais juste à côté de nous, étendu sur le sol. Je ne t’ai vu brûler aucun cosmos. Je l’aurais senti, et Hypnos aussi !
• Tu veux dire, comme maintenant ? s’amusa à nouveau Canon.
Il éteignit son cosmos doré instantanément, et Shiryu comprit immédiatement.
• Tu maîtrises le stade supérieur du septième sens… Toi aussi, tu sais ne faire qu’un avec le cosmos ! se réjouit Shiryu.
• Bien entendu, et depuis longtemps. Je n’ai pas eu besoin d’Altéa pour m’apprendre l’existence de ce stade, contrairement à toi ou au Phénix. Lors de mon séjour sous la Grande Cascade de Sang au Royaume d’Hadès, j’ai développé ce talent malgré moi, inconsciemment, en survivant.
• Je comprends mieux, déclara Shiryu. Mais pourquoi ne pas l’avoir révélé plus tôt ?
• Je me suis laissé dire que tu étais le plus sage d’entre nous, Dragon. Peut-être me suis-je trompé, ironisa Canon.
• Tu avais Hypnos à l’œil… Tu voulais lui cacher ton niveau pour mieux le surprendre. Tu voulais qu’il te sous-estime.
• Exactement. Quand il a remis en place mon épaule déboîtée, il m’a dit qu’il souhaitait voir mon réel niveau. Il ne va pas être déçu, et toi non plus, Gardien, lâcha le Chevalier d’Or comme une menace.
• Je vois… Tu as donc tout entendu de notre conversation…
• Oui, et je commence à y voir plus clair. Alors, Chevalier. Vas-tu me montrer ce que tu sais faire ?
Canon se mit en garde, tout comme Bélisiandre. Shiryu s’interposa.
• Je suis capable de terminer ce que j’ai commencé, Canon.
• Ah oui ? s’amusa le Chevalier.
• Ne me sous-estime pas, toi non plus…
• Très bien. Mais dépêche-toi.
Le Chevalier d’Or avait prononcé cette phrase comme si c’était un ordre, et aussi comme si cela devait être chose aisée : une sorte de formalité. Bélisiandre ne semblait pourtant pas en colère, malgré le manque de respect que lui témoignait Canon, sans parler de ce qu’Hypnos lui avait fait subir. Son calme avait toujours été sa grande force, et il était homme à relativiser. Il n’était pas mort, ni mortellement blessé. Hypnos dépasserait peut-être la Sphère de Saturne, mais jamais il ne franchirait la Plaine d’Hersilie. Peut-être même ne voulait-il pas la franchir, ou aller plus loin… Le Dragon était plus mort que vif, et Athéna endormie, sans avoir retrouvé encore toute sa mémoire ni ses attaques fulgurantes. Seul Canon était un réel problème. Bélisiandre brûla un cosmos irradiant de pouvoir, et se mit en garde en face de Shiryu.
Le Chevalier de Bronze n’était vraiment pas au mieux de sa forme. Ses poumons étaient en feu, pleins de poussière de diamant rouge, son Armure affichait des traces en croix qui l’avaient très sérieusement fragilisée, et son dos, son thorax et ses avant-bras lui faisaient tellement mal qu’il éprouvait de la difficulté à penser de manière ordonnée. Sa jambe paralysée l’handicapait sérieusement, et il allait avoir beaucoup de mal à bouger. Il n’était pas mortellement blessé, lui non plus, mais le combat allait être très difficile. La priorité serait de récupérer sa mobilité, à tout prix. Il devait se concentrer, et se concentrer vite. Il développa un cosmos vert qui se déploya jusqu’aux pieds de Canon, toujours prêt à intervenir. Le Chevalier des Gémeaux ne l’admettrait jamais, mais il avait beaucoup de respect pour le Dragon…
Bélisiandre ferma les yeux, et une énergie rouge sortit de son corps en cercles concentriques, comme la lumière dégagée par la flamme d’une bougie. Il devait porter un coup décisif, afin d’être en état de se battre contre le Chevalier des Gémeaux. Il utiliserait une de ses deux techniques secrètes, réservant l’autre à Canon, qui devait déjà connaître la majorité de ses attaques. Il n’avait pas le choix, et le Dragon allait malheureusement le regretter. Les griffes de diamant de son Armure Céleste luirent d’une lumière aussi rouge que son cosmos. L’image spectrale d’une Gargouille de Diamant apparut dans son dos.
• Les Ailes du Démon ! lança Bélisiandre en bondissant sur Shiryu.
• Esquive, Shiryu ! hurla Canon.
Les yeux du Chevalier Céleste devinrent reptiliens, avec une pupille jaune en iris. Il fixa le Dragon durant son avancée, le regardant droit dans les yeux. Shiryu fut comme foudroyé par la peur. Il ressentait les effets de ce qu’un reptile pouvait intimer à sa proie pour la paralyser avant de l’attaquer en un éclair. Il essaya de bouger, mais rien n’y fit. Le bras droit de Bélisiandre s’enveloppa d’une dangereuse énergie rouge pour créer autour de son poing une bouche démoniaque surdimensionnée, et ses ailes s’ouvrirent. Shiryu reconnut le faciès d’une Gargouille prête à mordre sa victime. La vitesse du Gardien et sa manière d’armer sa main firent comprendre à Shiryu que la puissance de ce coup serait sans précédent. Tant pis ! Quitte à perdre sa jambe, il devait risquer le tout pour le tout. Puisant dans ses réserves et dans le cosmos, il retrouva la force de bouger un peu…
Le hurlement démoniaque accompagnant le coup de Bélisiandre vrilla les tympans de Canon, qui vit une gueule d’énergie enveloppant le bras du Gardien s’apprêter à frapper Shiryu au ventre, à une vitesse prodigieuse. Lorsque Shiryu commença à bouger, Canon décida de ne pas intervenir, ne comprenant pas pour autant ce que préparait le Dragon. Lorsqu’il le comprit, le Chevalier d’Or fut comme pétrifié. Shiryu avait levé tant bien que mal sa jambe paralysée et la présentait à l’attaque dévastatrice de Bélisiandre. Les mâchoires de la Gargouille se refermèrent sur la jambe de Shiryu, ou plutôt sur le diamant rouge qui la recouvrait. Elles le réduirent en miettes, puis se plantèrent dans la surface de l’Armure Céleste du Dragon avant de s’évanouir. Le poing de Bélisiandre était toujours tendu lorsque Shiryu tomba sur le sol en hurlant de douleur.
• Imbécile… murmura Canon. C’était vraiment stupide… et particulièrement courageux, sourit le Chevalier d’Or des Gémeaux.
Shiryu hésitait à poser ses mains sur sa jambe fracturée, comme si elle avait été portée à incandescence. Il pleurait de douleur et hurlait à la mort. Connaissant l’histoire du Dragon, Canon savait bien que l’homme n’était pas du genre à hurler de cette façon pour une jambe brisée. Il s’inquiéta de ce qui était en train de se passer.
• Shiryu ! Que se passe-t-il, Shiryu ! aboya Canon en faisant un pas en avant.
• Les Ailes du Démon, Chevalier des Gémeaux… répondit Bélisiandre. Le geste de ton ami était d’un courage remarquable. Il a même réussi à échapper à la première partie de l’attaque, et a choisi délibérément d’en subir la suite afin de délivrer sa jambe.
• Ne me prends pas pour un imbécile, Gardien ! hurla Canon rempli de rage. Pourquoi Shiryu souffre-t-il autant ?
• Mon attaque transfère à ma victime au moment de l’impact un des pouvoirs de la Gargouille : celui de posséder un champ de perceptions s’étendant à une cité tout entière…
• Tu veux donc dire que Shiryu…
• Qui n’est pas habitué à ce pouvoir ressent actuellement plus de cent fois la douleur qu’il devrait endurer normalement. Dans quelques minutes, il sera devenu complètement fou, et il mourra… finit Bélisiandre de Kargamis.
Shiryu rampa un moment sur le sol, puis alla s’adosser au petit muret de roche qui supportait les colonnes de diamant. Il essaya de se mettre en position du Lotus, criant comme un animal et pleurant toutes les larmes de son corps. Tremblant comme une feuille entre deux crises de spasmes, les yeux presque révulsés, il se concentra au maximum afin de tenir une position correcte. Il ferma les yeux et puisa dans tout ce qu’il lui restait d’énergie pour se calmer et se concentrer. Maintenant dans la position de Krishna de Chrysaor, il était pris de convulsions…
• Cela ne sert à rien, Chevalier ! Tu ne pourras jamais faire abstraction de toute la douleur que tu ressens. Moi-même, je ne le pourrais pas, déclara Bélisiandre.
• Pfffttt… Tu ne connais pas le Chevalier du Dragon, Gardien, répondit Canon.
• Qu’est-ce que tu dis ?
• Il a plusieurs fois perdu la vue, dont une en se crevant les yeux lui-même pour sauver ses amis. Il a vécu mille morts, réchappé à la Yomotsu Hira (3), et enduré des souffrances impossibles devant le Mur des Lamentations, contre Krishna, Shura… Il connaît la douleur… déclara Canon avec une profonde admiration. Tu n’as fait que le rendre plus fort.
Maintenant immobile, Shiryu paraissait presque mort. Comme Shaka de la Vierge, il se mit à flotter au-dessus du sol en position du Lotus. Son cosmos se développa à l’infini, s’engouffrant par la porte d’entrée du Palais de Diamant et en emplissant toutes les pièces. Il finit par remplir toute la Sphère de Jupiter, faisant trembler toute la structure du Domaine de Bélisiandre. Celui-ci cachait ses yeux derrière son bras droit, ne comprenant pas ce qui se passait. Puis, en un battement de cils, toute l’énergie dégagée par le corps de Shiryu reprit le chemin inverse à la vitesse de la lumière, pénétrant le Dragon par sa bouche, ses yeux, son nez et ses oreilles. Toutes les fissures de l’Armure Céleste du Dragon se refermèrent comme par enchantement, et le Palais arrêta de trembler. Shiryu était immobile, en l’air, ses cheveux noirs cherchant à gagner le ciel. Il s’adressa à l’esprit de Canon.
• Canon, mon ami… Tout comme lors de notre Croisade en Hadès, je suis fier d’avoir eu un compagnon d’armes tel que toi pour gravir le Réseau Céleste. Prends bien soin d’Athéna…
• Tu n’es pas obligé d’en arriver là, Shiryu ! Arrête !
• Je suis désolé, Chevalier des Gémeaux… J’aimerais pouvoir faire autrement, mais je n’ai eu d’autre choix que de canaliser toute la douleur provoquée par Les Ailes du Démon. Lorsque j’aurai relâché mon attaque, la souffrance me foudroiera sur place, et je ne serai plus que l’ombre de moi-même.
Bélisiandre comprit que la situation était sérieuse. Il ne lui restait presque plus rien, et Les Ailes du Démon semblaient ne plus avoir aucun effet sur son adversaire. Le Dragon était réellement formidable, mais Bélisiandre devait gagner coûte que coûte. Il brûla un cosmos pourpre, et l’image évanescente de la Gargouille de Diamant vint se placer dans son dos, comme pour le protéger. Une dernière fois, il en appela à la puissance de son attaque secrète.
• Les Ailes du Démon ! hurla Bélisiandre, presque de désespoir, en partant vers le Dragon Céleste.
Un Dragon doré constitué de millions de flocons de cosmos apparut dans le dos de Shiryu. Il ressemblait à son emblème légendaire, à ceci près qu’il avait de magnifiques ailes d’un jaune solaire. Il s’enroula autour de son protégé, respirant le calme et la sérénité.
• Shiryu… murmura Canon en serrant les poings d’impuissance.
• Ne sois pas triste, Canon, je fais mon devoir de Chevalier, lui répondit son ami.
• Je ne suis pas triste, imbécile ! cria le Chevalier des Gémeaux comme un au revoir.
• Bien sûr que non, sourit imperceptiblement Shiryu. Adieu, Chevalier… Arcane suprême du Dragon : Le Sabre de Flammes !
Les particules constituant le Dragon doré se dispersèrent pour converger dans la main droite de Shiryu. Un sabre chinois à deux mains y apparut progressivement, comme un mirage. Son manche courbe surdimensionné semblait trempé dans le plus pur des Ors jaunes, et était recouvert de fil tressé rouge et noir. La lame, elle aussi incroyablement longue, était constituée d’une succession d’écailles de Dragon en Or. Elle baignait dans un halo de flammes blanches. Lorsqu’elle fut matérialisée entièrement, Shiryu prit le sabre à deux mains, sans ouvrir les yeux. Il l’abattit à une vitesse dépassant l’imagination. Un arc de lumière trempé de flammes lacéra l’espace comme l’aurait fait Le Tranchant d’Excalibur, fauchant le corps de Bélisiandre, puis son Palais, pour aller mourir contre la paroi du fond de la Sphère de Jupiter.
Le souffle provoqué par la lame envoya Canon voler comme un fétu de paille aux côtés de Saori. Luttant contre la force du vent, il réussit à se saisir du bouclier céleste de sa Princesse, et à cacher leurs deux corps derrière du mieux qu’il le put. Lorsque la tempête de cosmos se calma, Canon vit toute une partie du Palais s’effondrer le long d’une coupure impossible, toutes les couleurs du Diamant tranchées comme du papier. Le Chevalier des Gémeaux se précipita en haut des marches menant au Palais, et vit le corps de Bélisiandre se séparer en deux et tomber sur le sol, presque sans bruit. Shiryu était allongé, face contre terre. Catatonique, il souriait. Des larmes plein les yeux, Canon ramassa de la poussière de diamant rouge sur le sol, puis la jeta sur le corps de Bélisiandre. Il contempla ensuite son ami, endormi, de l’autre côté du miroir, peut-être pour toujours.
• Imbécile… murmura-t-il doucement. Si tu ne te réveilles pas très vite, je reviendrai moi-même te tuer.
Des larmes volèrent à la suite du Chevalier des Gémeaux lorsqu’il courut vers la Sphère de Saturne, Saori dans ses bras.
Notes de l'auteur :
(1) Hersilie était une héroïne grecque. Médiatrice lors de la guerre opposant les Sabins aux Romains, elle épousa Romulus, fondateur de Rome, qui avait déclaré la violence interdite dans sa cité. Elle mourut frappée par la foudre de Jupiter, et fut transportée dans les cieux où elle prit place parmi les divinités. La Plaine d'Hersilie a été choisie en tant que dernier rempart protégeant le Palais Céleste de Baal de la violence, tout comme les enceintes de Rome, et aussi pour le lien entre Jupiter et la Sphère de Bélisiandre.
(2) Zéphyre, souvent écrit plus ou moins à tort sans le "e" à la fin, était la personnification divine du vent d'Est, apportant fraîcheur et pluies bienfaisantes à l'Italie. Uni à Chloris, déesse de la Végétation nouvelle, il lui donna Carpos, le Fruit. Il fait partie des 4 Vents de la myhtologie avec Borée, Euros et Notos.
(3) Yomotsu Hira est la côte sur laquelle Shiryu affronte le Masque de Mort au Sanctuaire, et où Rhadamanthe plonge Aphrodite et son compagnon dans Hadès. Présentée comme la Fontaine Jaune à cause d'une erreur de traduction dans le film Les Guerriers d'Abel, c'est le puit des morts, là où tombent les âmes tourmentées vers l'Hadès...