Plus de trois mois avaient passé et le cœur d’Ikki s’était presque entièrement remis de ses blessures physiques. Sa jambe n’était pas encore guérie malgré les précieuses interventions de Shaka, qui passait voir le Phénix au moins deux fois chaque semaine. Il pratiquait sur lui des techniques de soin à base de projection du Chi (1), et avait commencé à l’aider à entraîner son cosmos sans que son cœur ne lâche. La rémission de sa jambe droite aurait dû être totale depuis presqu’un mois déjà, mais Esméralda avait été obligée de la refracturer pour que les articulations du genou et de la cheville se remettent complètement. Le processus avait été très douloureux car Ikki n’avait pas souhaité que Shaka endorme ses sens avant que le Chevalier d’Argent ne lui rebrisât le tibia et le fémur. Elle s’était servie du tranchant de la main et avait frappé chirurgicalement à deux endroits, en prenant garde de ne déclencher aucune hémorragie. Le Phénix avait encaissé la douleur avec de simples grimaces et avait aussitôt revêtu les jambières de son Armure Céleste.
La blessure de son cœur était visiblement refermée, mais le Chevalier n’avait pas tenté la folie de trop pousser son cosmos, sur les conseils avisés de la Vierge. Les deux hommes s’étaient entraînés ensemble quelques fois et Ikki n’avait jamais démontré de signes de fatigue alarmants. Il boitait encore beaucoup mais la douleur n’était presque plus qu’un ancien souvenir. Il nageait fréquemment, souvent avec le petit Seiya, qui avait pris une place cardinale dans le cœur du Phénix.
Le jeune apprenti travaillait comme un Diable, tantôt avec son Maître attitré, tantôt avec Shaka, et le plus souvent depuis quelques semaines avec Ikki. Esméralda le lui avait demandé car il avait une connaissance de l’Armure du Phénix qu’elle n’aurait jamais et savait ce qu’était un entraînement impossible sur cette île de malheur et de désolation.
À ses rares heures perdues, Seiya avait tenté de cultiver quelques légumes et racines sur le flanc du volcan, à un endroit stratégique que le petit avait trouvé, où la chaleur mêlée à une forte hygrométrie avait permis à une terre presque fertile de voir le jour. Le fruit de ses efforts était bien maigre, mais l’apprenti n’était pas homme à baisser les bras pour si peu. Si des fleurs pouvaient pousser par endroits, des légumes le pourraient aussi… Un jour.
Ikki avait appris lors de ses innombrables conversations avec Shaka et Esméralda, que le Chevalier de la Vierge était la liaison du Sanctuaire avec tous les centres d’entraînement des jeunes enfants de cette génération. L’incarnation d’Athéna de cette réalité ne s’était pas encore manifestée, et le Pope, homme bon et généreux, avait confié la lourde charge à Shaka de surveiller la nouvelle génération de Chevaliers.
Comme Mû dans la réalité d’Ikki, Shaka avait le pouvoir de téléportation et l’utilisait pour parcourir le monde. Il connaissait chaque Maître, chaque Armure, chaque lieu d’entraînement, de la Chine au Libéria, et aimait chaque enfant. À l’écouter, à part de rares exceptions, tous les Maîtres d’armes étaient justes et droits. Seuls quelques uns étaient trop violents ou trop sévères, et c’est pour cela que le Pope avait chargé Shaka de veiller à unifier les méthodes d’apprentissage, de corvées, de soins, d’épreuves… dans tous les pays concernés. Le Chevalier de la Vierge n’arrivait pas à cacher le bonheur que lui apportait sa tâche et s’estimait le Chevalier d’Or le plus récompensé du monde.
Seiya hériterait de l’Armure du Phénix, Ikki n’en avait aucun doute. Entraîné d’une manière qu’il ne connaissait pas, comme avait dû l’être Shiryu, avec amour et conscience, le petit progressait au-dessus de toutes les espérances du Chevalier de Bronze. Plus il en apprenait et plus il en redemandait. De plus, Esméralda avait cette intelligence que peu de Maîtres possédaient selon Shaka : elle n’imposait que rarement à l’enfant des exercices physiques gratuits et impossibles. Ils étaient toujours utiles et motivés, et savaient faire appel à la soif de connaissance et d’utilité du jeune garçon. Il passait aussi bien des journées à confectionner des lits avec des joncs et des algues séchées, que des nuits à apprendre par cœur dans quel pays s’entraînait chaque enfant, et quelle était sa situation politique. Il pêchait beaucoup, apprenait tout de la mer, nageait encore plus souvent qu’Esméralda elle-même, et connaissait chaque centimètre carré de l’île de Death Queen.
Aujourd’hui, l’enfant s’était levé vers six heures du matin. Esméralda lui avait jeté un petit crabe sur le visage et Seiya avait hurlé en faisant une tête qui aurait fait rire jusqu’à Saga des Gémeaux. Esméralda était bonne et généreuse. Elle l’entraînait comme si c’était son propre frère et savait avoir de l’humour lorsqu’il le fallait. De toutes façons, avec un enfant comme Seiya à entraîner, elle n’avait guère le choix… Mais elle savait également se montrer stricte, et les rares fois où elle avait eu à hausser le ton ou à démontrer qu’elle ne plaisantait plus, le petit avait pris peur pour plusieurs semaines.
Seiya avait commencé sa journée par plusieurs heures de méditation dans la grotte volcanique bien connue d’Ikki, durant lesquelles, intoxiqué par des fumées noires, il avait perdu connaissance. Si Ikki n’était pas passé voir si l’enfant ne faisait pas la sieste, comme souvent, le petit en serait mort. Les fumées noires n’étaient jamais un bon signe sur l’île. Elles annonçaient généralement une tempête battante pour la nuit, après une journée chargée d’orage. La bonne nouvelle était qu’il serait possible de récupérer beaucoup d’eau douce, et la mauvaise que tout ce qui ne serait pas abrité serait réduit à néant par la violence du vent et des vagues.
Après une séance de soins élémentaires, qu’Esméralda avait demandé à l’enfant de pratiquer sur lui-même afin de les apprendre, Seiya était parti pêcher avec Shaka. À chaque fois, le petit se demandait comment le Chevalier d’Or était conçu à l’intérieur : il lui arrivait des rester des heures sous l’eau à nager à des profondeurs inquiétantes, sans respirer. Ou alors… Peut-être qu’il respirait, ce qui ferait de lui un poisson. Seiya avait vite chassé cette pensée ridicule en s’étouffant par vingt mètres de fond, alors qu’il imaginait Shaka avec une queue de Sirène. Le petit était remonté vers la surface comme une bombe, crachant l’eau qui avait rempli ses poumons lorsqu’il creva la surface avec sa tête brune.
Il aimait la vie sur l’île, à sa propre manière. Il reçut durant le repas, de la part d’Ikki, sa septième leçon sur toutes les faiblesses des attaques que le Phénix avait pu observer dans sa réalité. Il écouta attentivement, les yeux pleins d’images de combats glorieux, le Phénix lui décrire la beauté de l’Exécution de l’Aurore, et se cacha un peu le visage quand Ikki aborda la mutilation de Shiryu face à Perseus d’Argol (2). L’après-midi ne fut qu’une succession d’exercices physiques et de techniques de combat. Comme avec tous les enfants, ponctuellement, Shaka participait aux entraînements, certaines fois pour réellement leur apprendre quelque chose, et d’autres afin de démontrer assez de puissance pour calmer les ardeurs d’un Maître injuste. Tel était son rôle.
En fin d’après-midi, lorsque Seiya fut allé observer avec déception que ses légumes ne poussaient pas, il entraîna sa vitesse de frappe avec Esméralda, qui lorsqu’elle se donnait à fond, était beaucoup plus rapide qu’Ikki. Le Phénix n’avait pas vu souvent le Chevalier d’Argent se donner au maximum, mais lorsqu’elle le faisait, elle était aussi belle qu’impressionnante. Elle n’était pas très forte à proprement parler et ses techniques d’attaque n’avaient rien de percutant. Par contre, elles étaient tactiquement et stratégiquement parfaites, et alliées à une connaissance de l’anatomie humaine d’exception, totalement mortelles. Elle ne frappait pas fort et ne déployait pas de cosmos capable de raser des montagnes, mais elle était rapide… Très rapide. Dans les souvenirs d’Ikki, aucun Chevalier n’était capable de rivaliser avec la vitesse d’Esméralda. Pas Shina d’Ophiuchus, ni Syd de Mizar, ni Aiolia du Lion.
Le petit homme tomba sur le sol cent fois et cent fois se releva. Ses épaules ne portaient plus ses bras, et pourtant il les levait encore. Sa détermination était encore plus grande que celle du Seiya qu’Ikki avait connu à Tokyo, et l’enfant serait certainement un Chevalier incroyable. Ce qu’on lui apprenait ici était tellement hétérogène et complet, qu’il aurait une vision du champ de bataille de Chevalier d’Or avant ses dix ans. À douze, il serait capable de s’entraîner sérieusement avec Shaka de Vyâsa, à treize de traverser l’Hadès sans l’aide de personne, et à vingt d’entraîner un enfant à son tour.
Ikki était fier du petit Seiya. L’entraîner l’aidait à ne pas trop penser à son propre frère, et à l’issue que la quête du Réseau Céleste avait connue depuis trois mois. Le Phénix savait que son frère était vivant, quelque part. S’il était tombé au combat, autre réalité ou pas, Ikki savait qu’il l’aurait ressenti. Non, Shun allait bien, quelque part, et devait arborer ce sourire triste qui faisait sa légende. Certainement est-ce que traverser les Sphères avait fait de lui un Chevalier encore plus puissant, juste et chaleureux. Peut-être avait-il même tué Phobos, ce qui aurait constitué l’ironie du sort. Le Chevalier toucha la cicatrice sur son visage et promit à son frère de le retrouver un jour.
Il savait que les chances de rentrer dans sa réalité étaient faibles, car Shaka se renseignait depuis des semaines, sans avoir trouvé qui que ce soit possédant un pouvoir comparable à celui de Phobos. Ce dernier l’avait laissé pour mort sur cette île et ne reviendrait plus jamais. Mais un jour, peut-être, est-ce que Ikki trouverait un moyen de rentrer chez lui. La question qu’il devrait se poser à ce moment précis, serait de savoir s’il le ferait…
Esméralda était assise sur un coussin tressé d’algues séchées, en tailleur, sur la plage. Le vent s’était levé et un orage allait bientôt éclater. Seiya avait pour mission de tout rentrer afin que la tempête n’emporte pas les couchettes, la cabane servant de cuisine, et le petit abri destiné aux soins et au rangement des rares affaires personnelles. Les cendres du foyer allaient être protégées par un lourd couvercle de pierre taillée, afin de les retrouver le lendemain sous autre chose que la forme de boue inutilisable.
Esméralda n’entendit même pas Ikki s’approcher et s’asseoir à coté d’elle. Son masque argenté était constellé de microgouttelettes d’eau de mer, et ses cheveux étaient en bataille contre le vent. Ce dernier gagnerait certainement la partie. Ikki respira lentement l’odeur des pierres chauffées par le soleil et écouta le crépitement du sable léché par les vagues. L’air chaud était collant et la mer commençait à se déchaîner progressivement. Esméralda posa sa tête sur l’épaule d’Ikki et une main sur sa jambière droite, en prenant garde à ses blessures. Les cheveux d’Ikki avaient poussé et sa peau était devenue très mate. Il avait très étonnamment gagné en masse musculaire, et les jambes de son Armure Céleste brillaient comme un soleil. Il en portait également les bras et les avant-bras, comme Shaka. Sa chemise de coton salie était déchirée au niveau des épaules.
• C’était une belle journée, commença Esméralda.
• Oui, c’est vrai, répondit Ikki.
• Seiya a de la chance de t’avoir à ses côtés.
• Non… Il a de la chance de tous nous avoir à ses côtés. Quand je m’entraînais ici dans ma réalité… Je…
• Oui, je sais, Ikki. Tu m’as déjà tout raconté. Ce n’est pas la peine de rouvrir de douloureuses blessures.
• Vivant maintenant dans cet endroit, elles sont ouvertes en permanence. J’ai des souvenirs affreux qui me reviennent tout le temps. Mais… l’avantage est que lorsqu’ils auront disparu, ils ne reviendront jamais. Je pensais à raison avoir enfoui toutes ces choses dans mon esprit, mais elles n’avaient pas été gérées. Maintenant, elles le sont, petit à petit…
• C’est bien… répondit une Esméralda songeuse et détendue.
• Oui… C’est surtout grâce à toi.
• Ah oui ? Moi qui pensais n’être qu’une source de souffrance pour toi… s’amusa Esméralda avec cynisme.
• Ne dis pas de bêtises.
Ikki tourna le Chevalier d’Argent vers lui, et prit sa main gauche dans la sienne. Esméralda ne bougea pas. Il effleura le masque de métal de sa main libre, caressant le contour des lèvres et des yeux. Il avança sa main vers le côté droit du masque afin de le détacher avec délicatesse.
• Non… Je… Je ne suis pas la Esméralda dont tu étais amoureux…
• En effet. Tu n’es pas celle que j’ai aimé il y a bien longtemps. Tu es celle que j’aime aujourd’hui, plus que ma propre vie. Je ne veux pas que mon passé avec celle qui portait le même prénom que toi nous empêche d’être…
• Vas-y, dis-le, se moqua Esméralda. Je suis certaine qu’avec un peu d’efforts, tu peux prononcer ce mot.
• Heureux, sourit Ikki.
• Quel soulagement ! Il est capable de parler de bonheur ! se moqua-t-elle à nouveau.
Elle détacha son masque avec précaution, et Ikki eut l’impression que ces quelques secondes allaient durer des années entières. Elles ne durèrent que trop peu de temps. Esméralda abaissa son masque, et laissa les rayons descendants de ce qui restait de soleil dans le cieléclairer son visage parfait. Elle était si belle et si différente de celle qu’Ikki avait connu, que toute gêne par rapport au passé disparut en un instant. Ses yeux verts illuminaient un visage déjà insoutenable, du fait d’un sourire gêné qui aurait fait pleurer un ange. Ses cheveux tirés en arrière et plaqués sur son crâne par le sel paraissaient plus mats que d’habitude. Leurs pointes retombaient sur les épaules d’Esméralda, dans des tons allant du blond au châtain clair.
Gênée de présenter son visage nu à l’homme qu’elle aimait, elle osait à peine le regarder. Ikki posa un index sous son menton et la força à le regarder. Ses yeux n’étaient pas humains tellement leur vert sans fond était veiné de pépites bleutées. Elle ferma les yeux et s’approcha des lèvres du Chevalier du Phénix. Ikki l’embrassa avec amour, sachant bien ce que représentait le choix délibéré d’une femme Chevalier de tomber son masque. Il avait passé trois mois à essayer de se convaincre que tomber amoureux d’elle était malsain car elle n’était pas l’Esméralda de son adolescence, mais rien n’y avait fait. Plus il essayait de ne pas la regarder, et plus il en tombait amoureux.
Ils avaient été très proches durant les dernières semaines, ce qui n’avait pas manqué de soutirer des sourires amusés à Shaka et de grands éclats de rire au jeune Seiya. Il y a quelques jours, la façon dont ils s’étaient retrouvés au corps à corps lors d’une passe d’armes, roulant à terre, Esméralda finissant sur le Phénix en s’excusant de la douleur occasionnée à sa jambe, avait décidé Ikki. Il avait passé sa vie à se renfermer sur lui-même, à se forcer à rester seul, à s’interdire le bonheur qui était une faiblesse, et à rejeter les autres afin qu’on ne puisse se servir d’eux pour l’atteindre. Mais ces derniers mois, la vie d’Ikki avait changé et ne serait plus jamais la même. Goûtant les lèvres de sa bien-aimée, le Chevalier trouva sa réponse avec certitude : jamais il ne quitterait plus cette réalité.
La tempête se déchaînait déjà depuis plus d’une heure lorsque l’orage éclata réellement, dans un fracas épouvantable. Plusieurs petits cyclones étaient à prévoir, et Seiya priait pour que ses réservoirs de pierre destinés à recevoir la rare eau de pluie tiennent le coup, contrairement à la dernière fois… il y avait presque un an. Le petit homme était à l’entrée de la grotte, regardant dans le maelström de pluie si Shaka se trouvait quelque part. Il n’était pas sensé revenir avant plusieurs heures et était de surcroît rarement à l’heure à cause de ses responsabilités. Fronçant pour surveiller ses ingénieux réservoirs à eau de pluie faits d’une vasque de basalte polie et d’un système de parapluie inversé, avec les quelques feuilles trouvables sur l’île, il vit une de ses créations s’envoler, arrachée par le vent.
• Nom de nom ! jura le petit avant de s’enfoncer dans la tempête.
Esméralda devinait l’Armure Céleste du Phénix en train de reposer dans la lave du volcan. La cavité était presque vivable lors de la semaine de grands orages, puisque sa température chutait énormément et que ses dangereuses émanations cessaient totalement. La luminosité faiblissait elle aussi, afin de conférer à l’endroit les allures mystérieuses d’une caverne aux trésors. Ikki sourit à Esméralda, tirant sur sa jambe afin de la faire toujours travailler un peu.
• Où se trouve Seiya ? demanda Ikki.
• Je ne sais pas… Il était là à l’instant.
• J’espère qu’il n’est pas sorti. Il est devenu très fort, mais la tempête arracherait un buffle du sol…
• Je vais aller voir. Reste ici et repose ta jambe.
• Très bien. Quand tu le trouveras, félicite-le encore pour son ingénieuse invention. L’eau de pluie nous sera très précieuse.
• Je le ferai. À tout de suite.
Ikki se plongea dans une transe curative, en se concentrant sur les battements de son cœur encore un peu fragile. Esméralda arriva à l’entrée du couloir de basalte qui donnait sur l’extérieur. Le vacarme était étourdissant et un véritable cyclone balayait la zone comme pour la punir d’avoir été aride toute l’année. Le Chevalier fit quelques pas dehors, appelant pour son élève, sans succès. Sa voix devait bien porter à trois ou quatre mètres seulement. Elle vit un des systèmes de récupération des eaux et s’en approcha. Le couvercle avait été arraché, mais n’avait de toutes façons aucune utilité avec les abondantes nuées qui frappaient l’île depuis presque dix minutes. Esméralda était trempée jusqu’aux os, mais la pluie chaude était agréable. Seuls le vent et le bruit rendaient cette ballade forcée pénible. Presque entièrement tombée, la nuit allait vite rendre toute recherche impossible. Esméralda se concentra sur le cosmos de son jeune apprenti et ne trouva rien du tout.
• C’est étrange… Seiya ! Seiya ! s’inquiéta le Maître de l’enfant.
Lorsqu’elle arriva en vue de la plage, la pluie lui giflait tellement le visage qu’elle fut presque obligée de retirer son masque pour y voir quelque chose. Un coup de tonnerre déchira le ciel en illuminant la plage de couleurs bleutées. Elle crut voir un homme debout, dans la pénombre, mais songea à un simple jeu de lumière. Au deuxième éclair, elle crut croiser un regard rouge comme les flammes de l’Enfer. Elle s’approcha doucement, la main au-dessus de son masque pour essayer d’y voir plus clair. Au troisième coup de tonnerre, elle vit très distinctement un homme dans une Armure démoniaque, tenant un enfant par la nuque. Les pieds du petit ne touchaient plus le sol et sa tête penchait vers la gauche. Elle approcha en courant à la vitesse de la lumière et dérapa sur quinze mètres pour se retrouver devant un Chevalier presque connu. L’enfant qu’il tenait comme un vulgaire chiffon avait le regard vide, et la nuque brisée.
• Bonjour, Chevalier du Triangle Austral, lança Phobos. Ce soir, tout se termine…
Fixant avec impuissance les yeux éteints de son petit apprenti, Esméralda avait du mal à intégrer ce qui se passait. Ruisselant de pluie, dans le fracas des vagues gigantesques, Seiya n’était plus. Phobos le laissa tomber sur le sable, comme une masse inerte n’ayant jamais possédé d’étincelle de vie. Quand le visage de l’enfant tomba face contre sable sur la plage balayée par la pluie battante, Esméralda eut un mouvement instinctif : celui de courir vers lui afin de le retourner et lui permettre de respirer. Elle fit un pas en avant et s’arrêta d’instinct, comprenant qu’il ne respirait plus depuis déjà de longues minutes. Ses yeux s’emplirent de larmes et un frisson lui déchira les reins.
Quand Phobos fit un pas en avant en ouvrant la bouche pour apostropher Esméralda de nouveau, celle-ci avait déjà disparu de son champ de vision dans une explosion de sable. Le Gardien cacha ses yeux derrière son bras, avant de ressentir une telle douleur derrière le crâne qu’il faillit en perdre connaissance. Son corps s’enfonça dans le sable en creusant un cratère de plusieurs mètres de profondeur. Debout à l’extérieur du cratère d’impact, Esméralda dévisagea son adversaire essayant de retrouver son souffle. Phobos tourna la tête vers elle et eut simplement le temps de la voir arracher son masque et le jeter à la mer. Elle disparut à nouveau en même temps que la foudre frappa un arbre de l’île, à quelques dizaines de mètres de la scène. Phobos se releva avec un sourire intrigué, avant de cracher du sang sous l’effet d’une douzaine de coups de poing dans la colonne vertébrale, le thorax et la gorge.
• Intéressant, cracha Phobos en posant un genou à terre. Ta vitesse égale celle de mon frère… Mais tu n’es qu’un simple Chevalier d’Argent. Il faudra bien plus que ça pour venir à bout de moi.
Phobos se releva et développa un cosmos roux comme la lune d’une nuit pleine de mauvais présages. La plage se mit à vomir une énergie écarlate dont elle se souvenait encore, et une Lance d’Or apparut dans le dos du Guerrier. Ses yeux commençaient à s’acclimater à la vitesse d’Esméralda et il put enfin la voir, presque à portée de main. Il lança une attaque dévastatrice dans sa direction, déchirant le voile de la nuit et arrêtant momentanément la tombée de la pluie.
• La Lance d’Arès ! hurla Phobos comme une malédiction divine.
Esméralda accéléra sa course. Elle vit que si elle recevait ne serait-ce qu’un rayon de son ennemi, de ce tueur d’enfant, elle finirait comme Ikki trois mois plus tôt, ou pire encore. Phobos serra son poing droit et le ramena vers sa taille. Son attaque explosa en une nuée de rayons de lumière qui fondirent vers leur cible. Esméralda entama un virage serré à lui en faire perdre connaissance, handicapée par la surface du sol qui entravait sa mobilité. Elle perdit la moitié des rayons sur cette prouesse technique et physique et courut droit vers Phobos. Arrivée à quelques mètres de lui, elle disparut dans un mirage. Le Gardien dut écarter tous ses mortels rayons pour ne pas s’occire lui-même et les rediriger vers Esméralda qui venait de réapparaître sur sa gauche. Elle eut le temps d’enfoncer ses ongles dans une jointure de l’Armure Céleste et de trouver la chair de Phobos. Puis elle redisparut instantanément, pour resurgir de l’autre côté, tentant de lui briser le genou avec un coup de talon imparable. Phobos était dépassé par les événements, mais trop résistant. Sa jambe n’accusa aucun dégât, et il envoya toute sa puissance en direction du large.
• Incroyable… Espèce de sale petite… Tu peux modifier ta vitesse d’une à trois fois la vitesse de la lumière en un battement de cils. Jamais je n’aurais pensé qu’un Chevalier d’Argent pourrait dépasser la vitesse d’un Chevalier d’Or ou d’un Berserker. Mais tu es bien l’égale de mon jeune frère…
Le cosmos de Phobos se concentra dans sa main droite. Les quelques rayons partant vers le large grossirent jusqu’à créer une comète surdimensionnée, de la taille d’un grand requin blanc. Le dangereux projectile inversa sa course en amorçant une boucle complète et revint vers la plage. Lorsqu’il se sépara en des millions de rayons acérés et chirurgicaux qui allaient balayer tout l’endroit, Esméralda se demanda où elle allait bien pouvoir se cacher. Ses larmes de rage mouillaient tellement ses yeux irrités qu’elle s’en moqua. Le visage déformé par la douleur et des grimaces de meurtrière, elle se jeta sur Phobos à trois fois la vitesse de la lumière. Elle n’était plus qu’à une trentaine de mètres de lui. Il la regardait droit dans les yeux, acceptant son défi. Elle ne changerait pas de trajectoire et lui ne modifierait pas celle de ses rayons qui allaient défigurer une partie de l’île. Si elle arrivait jusqu’à sa gorge avant que l’attaque de Phobos ne la crible de balles de lumière solide, elle aurait gagné. C’était une course contre la lumière. C’était la course de sa vie.
Fondant tout son être dans le cosmos, Esméralda vit toute la scène au ralenti et sentit son corps se disperser dans l’essence même de l’île. Elle était chaque arbre, chaque pierre, chaque goutte de pluie, chaque grain de sable, et chaque cellule du corps de son jeune apprenti. Elle vit tous les rayons arriver sur la plage et commencer à la cribler d’impacts blancs. Elle esquiva plusieurs milliers de rayons en modifiant sa trajectoire de quelques degrés, mais revint toujours sur la même. Lorsqu’elle en eut évité un million, elle se trouvait à dix mètres de Phobos, au milieu d’un vacarme déformé par la bulle temporelle qu’elle déplaçait avec elle et où la pluie ne pénétrait même pas. Elle dévia trois dangereux rayons avec sa main gauche, qui se brisa instantanément en six endroits différents. Arrivée sous la gorge de Phobos qui souriait comme un assassin, elle vit qu’elle n’aurait pas le temps, à quelques centimètres près, d’enfoncer sa main dans le cou du Guerrier d’Arès et de prendre sa vie.
Prise au beau milieu d’une pluie d’étoiles filantes et courant dans un océan de cosmos pur, elle se revit retirer le heaume d’Ikki et écarter ses cheveux pour découvrir sa cicatrice. Elle revit Seiya se battre avec un poisson qui voulait à tout prix retourner à la mer. Puis elle vit Ikki, mort, gisant dans une marre de sang, son Armure Céleste réduite à néant. Il tenait sa gorge à deux mains, allongé sur le sol, la veine jugulaire arrachée et recrachant sa vie. Elle aperçut le regard vidé et opaque du petit Seiya lui faisant un dernier sourire dans son esprit, et ferma les yeux avant de recevoir de plein fouet un million de flèches lumineuses à travers son corps…
• Adieu… Mon Amour… murmura-t-elle en finissant sa course.
• Kaaarrrmmm (3) ! hurla une voix dans l’esprit de Phobos.
La pluie de rayons dévasta la plage et une tempête de sable trempé balaya l’arène dans des tourbillons coupant comme des éclats de cristal. Lorsque la pluie recommença à tomber dans un vacarme assourdissant, l’étrange fumée se dissipa rapidement. Esméralda était allongée sur le sol, aux pieds de Phobos, le visage plein d’espoir et de chaleur. Le Gardien se retourna lentement, les dents serrées, et découvrit un Chevalier d’Or dans une Armure impossible, en position du Lotus, enfermé à plusieurs mètres du sol dans une bulle de cosmos baignée par le dessin de la légendaire fleur. Ses yeux étaient fermés, ses mains posées sur ses genoux, et son visage ne démontrait aucune expression. Ce n’était pas le cas de celui de Phobos, qui pour la première fois de sa longue vie, comprit réellement ce qu’était la Crainte. Un éclair illumina le ciel, dessinant l’étrange silhouette de Ganéça, le dieu qui soulage les hommes de leurs peines…
Notes de l'auteur :
(1) Le Chi et le Ki sont expliqués dans les notes de bas de page du Chapitre 22.
(2) Perseus d'Argol est le nom français du Chevalier d'Argent de la Méduse en français, mais il y a fort à parier que son identité réelle devrait être celle de Persée, le héros bien connu, d'Argolide, cette région de la Grèce.
(3) Le Karm, cette défense de Shaka étrangement traduite en français, est expliquée dans les notes de bas de page du Chapitre 22.