Ikki était allongé sur un astucieux matelas de brindilles tressé avec soin, ce qui conférait à ce dernier une certaine souplesse. Il y avait peu d’arbustes sur l’île de Death Queen et cette couche de fortune était pour l’endroit aussi précieuse qu’une journée sans tremblements de terre. Le Chevalier du Phénix avait été débarrassé de son Armure et Seiya avait nettoyé son visage à la hâte avec un vieux linge trempé d’eau salée. L’eau claire était une denrée trop précieuse sur le lieu d’entraînement du jeune apprenti. Esméralda était agenouillée à côté de celui qui était encore un étranger, la main droite posée sur son cœur. L’air inquiet et fatigué, elle leva la tête en direction de l’homme qui l’avait tant aidée. Un Chevalier, tout comme elle, mais avant tout un ami.
Il était debout, les mains croisées dans son dos, en train de regarder l’océan lécher la plage cendrée. Il ne portait que les jambières et les bras de son Armure d’Or, sous un pagne de coton dhotî (1) arborant de fines broderies. Torse nu, il portait des joncs traditionnels en métal et en argile colorés autour des poignets. Ses cheveux étaient coupés au carré, avec deux longues mèches violettes tombant sur ses épaules. Un de ses yeux était bleu comme l’azur, alors que le second tirait vers le vert émeraude. Un gigantesque tatouage remplissait tout son dos. Il représentait un enfant avec une tête d’éléphant et quatre bras. Le curieux personnage portait un beau sarong (2), un collier de fleurs, des diamants et une couronne en Or. Il tenait dans ses mains un aiguillon, un bol à aumônes et un chapelet. Le Chevalier d’Or semblait à l’écoute de l’océan et en parfaite communion avec son entourage immédiat. Esméralda s’adressa à son esprit.
• Shaka, mon ami… Je crains qu’il ne soit plus blessé que ce que je pensais… déclara Esméralda avec un air tracassé.
• Ses blessures sont très graves, en effet, mais ta technique de soin a bien réparé son cœur. Je ne perçois plus aucune hémorragie. ll devra cependant faire très attention, répondit Shaka de la même manière.
• Retrouvera-t-il l’usage de sa jambe ?
• Oui, je pense… Avec du temps. J’ai fait tout ce que je pouvais, mais il se retrouve dans une situation où même son cosmos ne pourra l’aider à se soigner…
• Que veux-tu dire ? demanda la jeune femme, très intriguée.
• Tu l’as remarquée comme moi, Esméralda. L’Armure du Phénix que cet homme portait. Elle n’est pas ordinaire. Elle respire la divinité et la majesté.
• La divinité, dis-tu ?
• Oui. Ce Chevalier a déjà dû vivre mille morts et mille batailles pour porter une Armure de cette classe. Cela veut dire qu’il doit maîtriser le principe lumineux (3) depuis longtemps et ainsi pouvoir guérir ses propres blessures en intensifiant son cosmos.
• Mais alors… En se réveillant, il pourra se soigner lui-même en concentrant son cosmos et en atteignant le septième sens ?
• Le principe lumineux pourrait faire ça, oui… Mais pas pour lui. Pas dans sa condition.
• J’ai peur de ne pas comprendre, Shaka.
• C’est pourtant très simple. Tant que son cœur ne sera pas entièrement cicatrisé, il ne pourra pas brûler de cosmos… Et donc atteindre le principe lumineux.
• J’ai pourtant déjà subi de pires blessures que celles infligées au cœur de ce Chevalier du Zodiaque et cela ne m’a jamais empêchée de développer mon cosmos, bien au contraire !
• Je sais bien, Esméralda. Mais son cœur a été frappé de manière chirurgicale. L’aorte et l’artère pulmonaire n’ont été qu’en partie sectionnées. Juste ce qu’il fallait pour leur laisser une chance de rémission avec les soins adéquats. L’homme qui a attaqué ce Chevalier a voulu le laisser dans cet état précis.
• Je commence à comprendre… Tu veux dire que le moindre effort de concentration pourrait arrêter son cœur ?
• Et le faire saigner à mort, oui… Son adversaire a frappé de telle sorte que si ce Chevalier s’entraîne dans les deux ou trois mois à venir, il mourra à coup sûr.
• Mon Dieu… murmura Esméralda en fronçant les sourcils derrière son masque d’Argent.
À quelques mètres de là, assis sur une pierre à la forme irrégulière, le petit Seiya semblait rempli de tristesse. Il avait échappé à un entraînement matinal rigoureux grâce à la gentillesse de Shaka. Le Chevalier d’Or avait réussi à convaincre sans mal la belle Esméralda qu’une leçon sur l’anatomie humaine était indispensable à tout futur Chevalier. Mais le petit homme aurait préféré s’entraîner comme un Diable. Au moins, il n’aurait pas eu à comprendre à l’attitude résignée de son Maître, que son nouvel ami risquait de mourir à tout moment.
Le Phénix ouvrit les yeux progressivement, révélant ainsi le dur regard de ceux qui ont tant connu, mais aussi tant perdu. Il tourna délicatement la tête vers la droite et laissa sa vision s’ajuster. Pour le moment, il n’entendait que le bruit cassant des vagues lointaines et ne pouvait encore rien discerner distinctement. La correction s’opéra petit à petit et Ikki reconnut le majestueux tatouage de l’enfant à tête d’éléphant. Les mots sortirent de la bouche du Chevalier sans aucun effort, alors qu’il était encore presque inconscient.
• Ga… Ganéça… articula-t-il, comme si c’était son tout premier mot.
Shaka se retourna lentement, les bras toujours croisés dans son dos. Il contempla le Phénix de toute sa hauteur, avec la majesté d’un Roi. Son sourire était purement angélique et son regard d’une douceur que seul Shun aurait su imiter. Ses mèches balayées par le vent passaient par moment devant son visage, le cachant durant une fraction de seconde. Sourd et muet depuis son enfance, le Chevalier de la Vierge s’adressa au Chevalier du Phénix par son esprit…
• Oui, Chevalier Phénix. Ce tatouage représente bien Ganesh (4), comme l’appellent les occidentaux.
• L’enfant… L ’enfant qui… Qui naquît de la… De la rosée de…
• Repose-toi, Chevalier. Nous aurons tout loisir de discuter lorsque tu auras repris des forces.
• Non… Je ne peux pas… Canon… Athéna…
• Je ne sais pourquoi tu es ici, Chevalier. Ce que je sais, c’est que tu ne peux être d’aucun secours à qui que ce soit dans ton état. Repose-toi, et nous reparlerons dans la soirée.
• Il a raison, Chevalier, ajouta Esméralda dans le dos d’Ikki. Tu dois reprendre des forces.
• Cette voix… tenta le Phénix en retournant la tête avec difficulté, pour découvrir le masque d’Esméralda.
Ikki voulut dire quelques mots avant de porter la main gauche à son cœur. Il toussa du sang en fermant les yeux et sentit son thorax s’ouvrir en deux. Son cœur venait d’être déchiré par la douleur et une poussée d’adrénaline hors du commun, mais aussi par de douloureux souvenirs trop longtemps refoulés. Il rouvrit de grands yeux et chercha des mots qui ne vinrent jamais. Son visage exprima des sentiments si confus qu’il en devint presque grotesque. Des larmes montèrent dans ses yeux et il afficha un triste sourire. Celui d’un homme qui retrouvait ce qui lui avait été arraché et qu’il pensait mort.
Mais ses dents étaient serrées et ses sourcils démontraient toute son incompréhension et toute sa colère. La colère d’un Chevalier plusieurs fois trompé, avec les sentiments de qui il ne fallait plus jouer. À mi-chemin entre la tendresse et la colère, à mi-chemin entre l’homme et le Chevalier, Ikki fixait Esméralda avec mille questions. Il ne pouvait voir son visage, mais savait que c’était elle. Il fut repris d’une violente convulsion et ferma les yeux en grimaçant de douleur et en portant la main à son cœur.
• Shaka ! hurla Esméralda en regardant le Chevalier d’Or.
Celui-ci ferma les yeux et ouvrit la paume de sa main droite. Sa bouche s’ouvrit doucement et il articula quelques mots sans qu’aucun son n’en sorte. Une vague de vent balaya ses cheveux et il referma sa main d’un coup sec en ouvrant les yeux. Quand le vent se calma, Ikki avait déjà sombré dans un profond sommeil réparateur. Esméralda essuya le sang qui coulait au coin des lèvres du Phénix et laissa Shaka s’approcher. Elle s’adressa à son esprit.
• As-tu vu son expression lorsqu’il m’a regardée ? On aurait dit qu’il voyait un fantôme…
• Oui… C’est étrange… J’ai eu l’impression d’avoir déjà croisé son regard. Peut-être dans une autre vie.
• Que dis-tu ?
• Ce n’est sans doute rien… Il a besoin de boire de l’eau fraîche.
Shaka regarda le petit Seiya, figé comme une statue, debout devant son siège de fortune. Il fit à son intention cinq gestes en langage des signes et l’enfant partit en courant en direction d’Esméralda. Il tendit les mains et le Chevalier du Triangle Austral lui remit un bol en terre cuite. Le petit homme s’éloigna au pas de course, l’air triste, mais heureux de pouvoir rendre service. Lorsqu’il revint avec de l’eau fraîche pour son ami, Shaka n’était déjà plus là. Esméralda fit boire le Phénix avec précaution, puis l’enfant reprit son sévère entraînement.
Très vite, au bout d’une dizaine de tractions avec un lourd sac de pierres attaché à ses pieds, le petit Seiya regretta les cours d’anatomie du Chevalier d’Or. Il marqua une courte pause durant laquelle il se dit que s’il voulait, un jour lui aussi, revêtir une Armure magnifique et protéger les gens, il devrait devenir très fort. Au moment où Esméralda allait lui faire une remarque, il reprit de plus belle. Le Chevalier d’Argent esquissa un imperceptible sourire derrière son masque brillant. Un sourire de fierté. Un sourire plein de certitudes. Lorsqu’Ikki se réveilla dans le couchant, la première chose qu’il fit fut d’appeler son Amour perdu…
• Esmé… ralda…
• Mon Maître n’est pas là, Monsieur l’ange, répondit le petit Seiya. Elle est partie s’entraîner de l’autre côté du volcan.
Le Phénix tendit l’oreille tout en fixant le bol d’eau claire à moitié vide. Des bruits sourds faisaient trembler la surface du précieux liquide.
• Ton visage… Tu ressembles à un ami à moi…
• Ah bon ? Il doit être rudement beau alors ! s’amusa l’enfant, ravi de pouvoir enfin parler à son nouvel ami.
• Il est… Non, rien… répondit Ikki. Où suis-je… Oui… l’Île de la Mort. Phobos… Je…
• Calmez-vous, Monsieur l’ange. Vous vous êtes fait très mal en tombant du ciel. Mon Maître m’a laissé un message pour vous. Elle a dit : « Si ton ami se réveille, dis-lui bien que s’il bouge ou qu’il parle trop, il risque de mourir. Dis-lui de rester tranquille et de ne surtout pas essayer de se lever. »
• De toutes façons… Je n’en aurais pas la force… reconnut Ikki avec regret. Comment t’appelles-tu, petit ?
• Je m’appelle Seiya, Monsieur ! répondit l’enfant avec fierté. C’est moi qui vous ai trouvé et qui me suis occupé de vous ! Enfin, pas tout seul bien sûr… finit-il avec une petite voix gênée.
• Seiya, n’est-ce pas… Oui… Je ne sais pas pourquoi je ne suis pas étonné… Un prénom parfait pour un gamin courageux et un peu naïf…
• Je suis pas naïf ! s’indigna l’enfant.
• Ah oui ? demanda Esméralda en approchant lentement, ruisselante de sueur. J’ai assez d’exemples du contraire pour écrire des livres capables d’assommer n’importe quel Chevalier d’Or !
• Maître, vous êtes méchante…
• Tu as nagé comme je te l’avais demandé ?
• Oui, Maître. Vingt fois le tour de l’île…
• Je ne t’avais demandé que dix tours. Pourquoi en avoir fait le double ?
• Pour rien… s’excusa presque l’enfant.
• Elle t’a posé une question, petit… Ne profite pas de la gentillesse de ton Maître pour te montrer insolent, s’interposa Ikki avec gentillesse mais fermeté.
• Eh bien… Si je veux devenir fort, je dois m’entraîner beaucoup.
• Ce que je te donne ne te suffit pas ? Très bien. Je discuterai de cela avec Shaka et nous reverrons ton entraînement à la hausse…
• Oh, la gaffe… marmonna Seiya en s’éloignant doucement pour laisser son Maître approcher.
Ikki détailla Esméralda des pieds à la tête. Malgré son masque d’Argent, il était presque impossible de se tromper. Le Chevalier qui se tenait devant lui avait tout de son Amour perdu. Le soleil couchant faisait danser des lumières orangées sur son masque traditionnel, et Esméralda semblait avoir le souffle court. Sa silhouette était parfaite, et ses cheveux blonds trempés par l’effort descendaient en cascade dans son cou. Lorsqu’on s’entraînait sérieusement sur cette île, on ruisselait immédiatement. Ikki décida de refouler pour le moment toutes ses questions et de ne pas effrayer celle qui lui avait sauvé la vie. De plus, à chaque fois qu’il repensait au passé et regardait la silhouette du Chevalier, son cœur cherchait à déchirer sa poitrine, lui infligeant des douleurs atroces.
• Merci… pour ce que vous avez fait pour moi… commença-t-il.
• De rien, Chevalier. Puis-je te demander ton nom ?
• Ikki. Je m’appelle Ikki, Chevalier de Bronze du Phénix.
• Chevalier de Bronze ? J’avais bien reconnu l’Armure du Phénix, même si j’ai mis du temps à admettre qu’il puisse y en avoir une autre, mais je n’aurais jamais cru que ton Armure était de Bronze…
• C’est… compliqué. Mon Armure du Phénix a reçu du sang d’Athéna lors de notre affrontement contre Hadès, et elle a évolué…
• En Armure Divine du Phénix…
• Oui, au départ, puis en Armure Céleste. Comment…
• Shaka. Shaka de Vyâsa. C’est lui qui me l’a dit tout à l’heure. Sa connaissance sur ce genre de sujets dépasse de loin la mienne.
• Shaka… Voilà pourquoi il me semblait si familier, tout comme cette île et tout comme toi…
• Tu l’aurais déjà rencontré ?
• Oui… Enfin non… C’est compliqué Es… C’est compliqué.
• Prends ton temps. Ce soir, nous mangerons ensemble et demain tu pourras probablement te tenir assis.
• Merci… Je sais que je ne suis pas très… Merci, finit Ikki après plusieurs secondes.
Ikki puisait dans ses toutes nouvelles forces l’énergie nécessaire pour ne pas commettre la tentante stupidité de s’asseoir et ce faisant de se déchirer le cœur. Il n’était pas du genre patient. Il ne l’avait jamais été. Mais il était intelligent et connaissait suffisamment bien son corps pour savoir qu’il était dans un état critique, qui nécessiterait de la patience… Beaucoup de patience. Shaka était revenu de nulle part peu de temps après la nuit tombée et Ikki n’avait pas encore osé lui parler.
Le Chevalier d’Or semblait à la fois doux et chaleureux, mais aussi particulièrement sérieux. Le genre de Chevalier qui donnerait sa vie pour sauver n’importe qui, mais qu’il fallait mieux avoir dans son camp. Le Phénix avait bien senti qu’il était le bienvenu, mais que tôt ou tard, Shaka lui demanderait des explications quant à sa présence inhabituelle et très particulière. Plutôt que d’attendre ce moment trop longtemps en repensant à l’infâme nourriture trop connue de l’endroit, Ikki provoqua la discussion. Esméralda était assise en face de Seiya et le petit homme avait les yeux fermés, essayant de réciter parfaitement les principaux points de pression du Reiki (5).
• Je ne suis pas de votre réalité, lâcha Ikki abruptement.
Shaka et Esméralda se regardèrent fixement, puis contemplèrent le Phénix. Seiya avait ses yeux grands ouverts et avait stoppé son énumération jusque-là parfaite. Shaka brisa sa position du Lotus, et se leva pour tourner le dos à Ikki.
• Oui… C’est la seule manière d’expliquer ta présence ici. Ton Armure Céleste du Phénix… Le fait que tu aies ce sentiment de familiarité à notre contact… Tu connais également un autre Seiya, n’est-ce pas ? demanda Shaka en s’adressant à l’esprit d’Ikki.
• C’est exact. Il avait 14 ans. Il est tombé au combat en protégeant Athéna dans sa lutte contre Hadès.
• Je suis désolée… déclara le Chevalier d’Argent.
• Il ne faut pas. Il a fait son devoir de Chevalier plus qu’à son tour et est mort en héros. Je n’ai aucune peine à croire que ton apprenti deviendra également un grand Chevalier et qu’il portera l’Armure du Phénix avec fierté.
• Comment as-tu pénétré cette réalité, Chevalier ? Même moi, je serais totalement incapable de ce genre de prodige.
• Oh, cela n’a rien d’un prodige, Shaka. Je me battais contre un ennemi qui avait la faculté de naviguer entre les réalités, de la même manière que le Chevalier d’Or des Gémeaux que je connais peut le faire entre les dimensions.
• Je vois… Je vais te demander quelque chose, Chevalier du Phénix. Je peux lire en ton esprit et tout apprendre de toi et de ta vie. Cela nous permettrait d’avoir la confirmation de tout ce que tu viens de nous apprendre, même si je sens bien que tu n’es pas homme à cacher la vérité. Cependant, je dois te prévenir, mon pouvoir lira tout en toi et je serai incapable de seulement aller chercher les informations qui pourraient nous être utiles…
• Je comprends… L’idée ne m’enchante pas du tout, mais nous ferait gagner un temps précieux et instaurerait peut-être une confiance réciproque qui me semble indispensable.
Ikki n’aurait jamais pensé qu’il laisserait un jour quelqu’un lire en lui, de son plein gré. L’idée le révulsait, a fortiori depuis son combat contre Kassa des Lyumnades. Cependant, s’il y avait une personne sur terre qui devait le faire, le Phénix préférait que ce soit le Chevalier de la Vierge. Ne sachant pas comment rentrer dans sa réalité, il aurait besoin de toutes les informations possibles sur celle-ci. Il fit un signe de tête approbateur à Shaka, ne cachant pas non plus le fait qu’il serrait les dents pour bien montrer qu’il n’allait y prendre aucun plaisir.
• Très bien, Chevalier. Cela ne prendra que quelques instants, même si cela pourra peut-être paraître très long. Cette technique est totalement indolore.
• Peu importe… lâcha Ikki en fermant les yeux.
Le Chevalier d’Or de la Vierge s’agenouilla aux côtés d’Ikki et leva son index droit en fermant les yeux à son tour. Il articula quelques mots, encore une fois sans les prononcer, et l’extrémité de son doigt devint incandescente, dégageant une lumière solaire par cercles concentriques. Il la posa sur le front du Phénix et commença son long voyage onirique…
Il se retrouva au beau milieu d’une allée sombre et humide, dans un sordide quartier de Tokyo. Les enseignes lumineuses crachaient des salves de lumière blafarde dans la bruine et une odeur de mort régnait sur l’endroit. Le petit Ikki traversa en courant la forme spectrale du corps de Shaka de Vyâsa, son jeune frère enveloppé dans ses bras. Le Chevalier vit Pandore apposer sur Shun la marque d’Hadès après avoir torturé Ikki et s’en aller en effaçant sa mémoire.
Tournant la tête pour suivre la fuite de la petite fille aux cheveux noirs, Shaka se retrouva au centre d’un groupe d’enfants tirant chacun à leur tour un petit papier leur apprenant leur futur lieu d’entraînement. Il assista à une scène particulière, où le jeune garçon protégea son frère en choisissant l’Île de la Mort à sa place, se condamnant à un entraînement impossible. Shaka repéra le petit Seiya promis aux terres de la Grèce antique et se retourna pour regarder le jeune Shun qui pleurait de plus belle…
Il ne trouva qu’un homme gigantesque couvert de cicatrices en face de lui, l’air menaçant avec son masque à l’effigie d’Emakong (6). Le corps tuméfié du jeune Ikki tomba à quelques mètres devant lui, sa tête heurtant une pierre. Il regarda, impuissant, Guilty ramasser le pauvre enfant et jouer avec la blessure ouverte dans son cuir chevelu. Puis il vit Esméralda, toute jeune et inquiète, cachée derrière un énorme rocher, priant pour la santé de celui qu’elle aimait. Shaka serra les dents alors que Guilty s’acharnait sur le corps inanimé du petit Ikki, inconscient depuis déjà plusieurs minutes.
Le Chevalier d’Or vit les côtes se briser sans pouvoir entendre de craquement, ce qui ramena l’enfant à lui dans un hurlement de douleur. Il comprit que son « Maître », s’il était correct de le qualifier ainsi, n’avait rien trouvé de mieux que d’infliger à son apprenti une douleur sans précédent pour le ramener à la conscience, lorsque le pauvre enfant n’en pouvait plus. Shaka serra cette fois-ci le poing et contempla passivement le petit homme cracher du sang alors qu’Esméralda pleurait doucement, comme chaque jour.
Quand Shaka voulut reposer ses yeux sur l’enfant, il fut terrassé sur place par la vision d’horreur qui se déroulait devant lui. Guilty venait d’assassiner la petite Esméralda pour faire jaillir la haine dans le cœur de l’enfant. Une goutte de sueur perla sur le front du Chevalier de la Vierge et il ferma les yeux pour ne plus assister à la scène lorsqu’il lut sur les lèvres d’Ikki que son Maître venait de tuer sa propre fille. Lorsqu’il les rouvrit, Ikki était plus mûr, résigné, l’âme noire. Il était sur le quai du port de Yokohama, perdu dans le brouillard. Regardant la ville, il commença à rire comme un dément.
Shaka fit quelques pas sur le pont en bois et croisa un Seiya plus âgé accompagné par le frère d’Ikki, ainsi que par deux autres Chevaliers de Bronze. Il eut le temps d’apercevoir une troupe de Chevaliers Noirs se disperser en portant des morceaux d’Armure d’Or. Il fit un bond gigantesque pour arriver sur la route et pouvoir suivre la scène, et atterrit dans un vieux hangar désaffecté où Ikki était en train de revêtir l’Armure sacrée du Sagittaire. Aveuglé par la lumière, Shaka se protégea avec sa main gauche. Il l’abaissa ensuite pour voir Ikki transpercer le cœur du Chevalier du Cygne, sans aucune pitié. Il le vit ensuite douter en écoutant l’histoire tragique de Hyoga, puis s’effondrer dans les bras de son frère. Il allait enfin rechercher la lumière et cette pensée réchauffa le cœur de la Vierge.
La scène qui troubla peut-être le plus Shaka, non pas en intensité, mais en étrangeté, fut celle où son homonyme retira tous les sens du Phénix et détruisit sa volonté. Assez différente de la sienne, la technique des Trésors du Ciel de ce Shaka n’en était pas moins dévastatrice. Cependant, la volonté du Phénix resta intacte et il n’hésita pas un seul instant à se laisser mutiler pour mieux atteindre le principe lumineux et emporter avec lui son adversaire. Ce Shaka, malgré sa grande prétention, avait été abusé par le Pope et avait failli tuer Ikki et le Chevalier du Lion. Visiteur dans l’esprit d’Ikki, l’ami d’Esméralda ne manqua pas d’en tirer une leçon d’humilité.
Il fut ensuite traversé par l’image de Bud d’Alcor lançant sa terrible Griffe du Tigre Viking, mais ne put entendre la troublante mélodie de Mime de Bénétnasch. Sa rencontre avec Kassa lui fit comprendre l’importance qu’Ikki attachait encore à l’image d’Esméralda, malgré son enveloppe de glace éternelle. Lorsqu’il assista au sacrifice volontaire de son alter ego entre les arbres de Twin Sal, après avoir dominé trois Chevaliers d’Or à lui tout seul, Shaka reconnut avoir trouvé son égal en termes de puissance et de caractère. Il regarda l’image évanescente se volatiliser en flocons de cosmos pur et ne manqua pas de noter que les trois renégats pleuraient la mort de leur ancien ami. Il lut le testament de son double et retrouva Ikki aux prises avec Éaque du Garuda.
Il observa la technique du Phénix, ainsi que son arrogance fraîchement retrouvée, puis assista à sa rencontre avec Hadès ayant investi le corps de son jeune frère. Fixant Pandore un long moment afin de retrouver à qui elle lui faisait penser, il la vit morte, allongée avec le rosaire du Shaka de cette réalité, et vit Ikki s’en aller le cœur lourd, ne se retournant pas vers le Mur des Lamentations. Il assista de près au combat final contre Hadès et vit Seiya tomber en protégeant Athéna. Sous la Cascade de Sang, il regarda le Phénix relever son ami et le ramener au Sanctuaire. Il l’accompagna dans la Sphère de Vénus et contempla d’un regard attentif son affrontement contre Phobos de Télamon. Il observa les techniques de celui-ci, analysa sa vitesse ainsi que celle de son frère, passa au crible sa technique d’Une Autre Réalité et sa manière d’utiliser la lumière de façon offensive. Il regarda le Phénix tomber et lut sur ses lèvres avec toute l’attention du monde, la dangereuse promesse du Guerrier Céleste…
Quand Shaka rouvrit les yeux, Ikki en fit de même. L’expérience sembla avoir duré une année complète au Chevalier d’Or, mais le Phénix ne s’était rendu compte de rien du tout. Tout au plus de quelques images résurgentes ayant pénétré à nouveau dans sa conscience, comme des souvenirs délavés. Esméralda s’approcha afin de recueillir les premières impressions de Shaka, et Seiya tendit une oreille attentive depuis sa place, sachant très bien qu’il ne comprendrait rien du tout si les Chevaliers ne conversaient pas par langage des signes.
• Satisfait, Chevalier ? demanda Ikki.
• Il dit la vérité, Esméralda. Il a… Il n’a pas menti. Je sais comment il est arrivé jusqu’ici et qui l’y a amené.
• Je ne me souviens de rien après avoir sombré dans l’inconscience sur la plage. Que s’est-il passé ?
• Rien du tout, Chevalier. Phobos a disparu dans un tourbillon de lumière, voilà tout.
• Et il n’a rien dit ? J’ai cru que…
• Non, Chevalier, il n’a rien dit du tout. Il a seulement disparu… mentit Shaka.
Toute la soirée, le Chevalier d’Or de la Vierge revit Phobos marcher au-dessus de l’eau. Toute la soirée, il revit le mouvement de ses lèvres déclamer sa mortelle promesse. Toute la soirée, il revit le Gardien disparaître et laisser Ikki sur la plage dans un état critique parfaitement calculé. Toute la soirée, il calcula à son tour.
Notes de l'auteur :
(1) Le drapé le plus ancien représenté en Inde en un "dhotî". Jusqu'au 14ème siècle, il était porté par des hommes et des femmes de haute caste. Ce n'est que plus tard qu'il est devenu presque exclusivement un vêtement masculin. Certaines formes de dhotî sont toujours portées par des femmes de haute caste, qui utilisent un tissu plus long et drapent une partie autour du torse. Le puritanisme britannique du 19ème siècle a eu une grande influence sur les dhotîs féminins qui révèlent le bas des jambes et sont donc de moins en moins portés. Tous les dhotîs sont noués autour de la taille au milieu de la longueur du tissu et chaque jambe est ensuite drapée séparément par chacun des pans. Cela crée un drapé assez semblable au pantalon.
(2) Le Sarong est un dhotî, à savoir une pièce d'étoffe. Cependant, il n'est pas drapé comme un pantalon mais comme un pareo. Aujourd'hui, sarong et pareo sont synonymes.
(3) Le Principe lumineux est le nom sanskrit que j'ai trouvé pour le Septième sens.
(4) Ganesh ou Ganéça, est un homme ventru (ou un enfant), avec une tête d'éléphant et quatre bras. Sa monture est un rat. Il porte un croc à éléphants et un chapelet (comme Shaka d'où mon choix). Il est fils de Çiva. Il est le Seigneur des Obstacles, dieu du Savoir, de l'Intelligence, des Arts et du Commerce, et son culte est très répandu.
(5) Le Reiki est une discipline permettant d'acquérir et d'utiliser des énergies dans un but de guérison par imposition des mains. Il peut être écrit Rei-Chi.
(6) Pour les Sulka de Nouvelle-Bretagne (Océanie), Emakong est l'homme, tel Prométhée, qui rapporta la nuit et le feu de son voyage dans le pays souterrain des hommes-serpents. Il ramena les grillons qui annoncent la nuit, et les oiseaux qui annoncent l'aurore. J'ai choisi cette figure pour le masque de Guilty.