Par Lénou
Elle allait le tuer. Le tuer sans aucune explication. Le tuer alors qu’il était inconscient. Le tuer en traître.
Umn suspendit son geste lorsque ses doigts rencontrèrent le torse du Grec, qui se soulevait toujours à un rythme lent mais régulier. Elle effleura du bout des ses longs ongles cuivrés la parcelle de l’épiderme du chevalier qu’elle s’apprêtait à transpercer quelques instants plus tôt. Lentement, elle se redressa et considéra le jeune homme qui gisait à ses pieds. Quel âge pouvait-il bien avoir ? Son corps était celui d’un homme, forgé pour la guerre, mais les traits fins et lisses de son visage trahissaient sa jeunesse. Il ne devait pas avoir plus qu’une quinzaine d’années. Encore un enfant, en somme. Un enfant, que sa déesse aurait voulu qu’elle protège, plutôt qu’elle ne tue. Sa déesse… Oui, elle lui devait beaucoup de ce qu’elle était devenue, toutefois elle ne pouvait pas pour autant compter sur elle, si elle voulait honorer sa parole. Elle n’était pas femme à revenir sur ses promesses, quelles qu’elles soient et quoi qu’il lui en coûte. Cependant, achever un garçon d’une quinzaine d’années alors qu’il était inconscient était un prix qu’elle se refusait à payer. Elle était une guerrière loyale, pas une tueuse implacable.
Tournant le dos au corps étendu, elle s’éloigna de quelques mètres, allant se poster au sommet d’une dune avoisinante. Elle s’assit à même le sable brûlant, et se nimba de son cosmos vermillon, qui se mit à rayonner doucement autour d’elle à la manière d’une flamme vacillante. Si celui-ci parvint à refermer les plaies superficielles et à soulager les brûlures dont son corps souffrait suite au choc de son propre cosmos et celui du Grec, il ne fut pas suffisant pour ressouder les ligaments déchirés de sa cheville. L’Egyptienne ôta ses jambières, ou plutôt ce qui en restait. Les amazonites qui les ornaient avaient pour la plupart volées en éclats et même certaines parties en argent étaient déformées. Le reste de ses protections n’avait d’ailleurs guère meilleure allure.
Distraitement, elle massa sa cheville enflammée en jetant de temps à autre un regard au chevalier d’Athéna. Il devait être dans un état de faiblesse assez avancé, et Umn se prit à se demander si un de ses points vitaux n’était pas touché. Peu importait, elle était persuadée qu’il se relèverait encore une fois. Il était en vie, elle l’avait constaté. Il était aussi entêté, elle l’avait remarqué. Il chercherait donc à nouveau à la défier, et elle le tuerait puisque apparemment ce combat n’avait pas d’autre issue envisageable. Néanmoins, elle le tuerait à la loyale, en lui offrant une mort digne d’un chevalier et non d’un condamné.
L’attitude de Yaga confirma rapidement son intuition.
Une faible aura violette venait de renaître autour du corps du Grec. Bien sûr, il semblait toujours plus mort que vif, mais ce cosmos prouvait à lui seul que ses facultés de chevalier n’étaient pas encore complètement altérées. Difficile à croire quand on voyait l’état dans lequel son armure se trouvait. Ses jambières, qui lui montaient jusqu’à mi-cuisses, étaient constellées de points d’impact et les deux pointes en métal bleu outremer qui ornaient ses genouillères étaient réduites à néant. Les protections de ses bras, qui avaient aussi encaissé de plein fouet l’attaque dévastatrice, n’étaient plus que trous et fissures, un dernier coup de poing puissant aurait probablement suffi à les réduire en poussière. Son léger casque à triple pointes reposait à ses côtés, l’améthyste qui en décorait le centre brisée.
Le chevalier d’Orion ouvrit les yeux et les referma aussi vite, aveuglé par l’intense luminosité. Il roula sur son côté droit, porta une main à son visage en guise de visière, et renouvela sa tentative. Lorsque ses pupilles se furent habituées à l’aveuglante clarté, il constata qu’il se trouvait toujours au milieu de l’étendu de dunes qui séparaient les cultures des rives du Nil, des falaises calcaires derrière lesquelles devait se trouver la Nécropole de Kharga. Il ne lui fallut que très peu de temps pour percevoir le cosmos de son adversaire derrière lui. Ainsi, elle était toujours vivante. Tout était encore à refaire, et même à faire. S’appuyant sur son coude pour mieux observer les environs, il ne put qu’esquisser une grimace en entendant le craquement sinistre produit par la protection de son avant-bras. Son armure avait une nouvelle fois absorbé l’essentiel du choc, mais il y avait fort à parier qu’elle ne résisterait pas à une autre attaque de même puissance. Sa collision avec la boule d’énergie formée par Umn lui avait laissé des plaies et brûlures sur tout le corps, l’avait plongé dans l’inconscience quelques minutes, mais contre toute attente n’avait pas empiré ses blessures.
Ces armures étaient vraiment extraordinaires ! Et celle-ci n’était que d’argent, que devaient être celles d’or ? Il ne le saurait jamais, et avait d’ailleurs été assez déçu de l’apprendre de la bouche de Philista au cours de sa formation. Aussi exceptionnelles que soient ses capacités, il était destiné à l’armure d’Orion, sans aucun doute possible d’après son maître. Chiron avait lui-même confirmé cet état de fait lorsqu’il lui avait remis sa boîte de Pandore. Quelle fierté il avait éprouvée lorsqu’il avait reçu ce magnifique écrin en argent ciselé, et entendu le centaure lui dire qu’il était voué à devenir l’un des meilleurs chevaliers d’Argent que l’ordre d’Athéna n’ait jamais connu ! Il se rappelait chaque détail, chaque sensation. Le regard courroucé du grand blond qu’il avait défait lors de son ultime combat. Le léger pincement au cœur qui l’avait étreint en pensant à ce bonheur qu’il ne pouvait immédiatement partager avec ses parents et sa petite sœur. Le reflet aveuglant du soleil sur les blocs de marbre blanc qui constituaient l’estrade où les apprentis recevaient le trophée qui faisait d’eux des chevaliers.
Un même reflet à une densité moindre attira à nouveau son regard. Du haut de la dune où il était étendu, il avait une vue imprenable sur les environs. Puisque Umn ne semblait pas décidée à esquisser le moindre geste agressif pour le moment, autant en profiter pour prendre connaissance du terrain sur lequel il risquait d’évoluer d’ici peu. Déployant légèrement son cosmos pour atténuer ses blessures, le Grec porta son attention sur les alentours. De la façon dont il se tenait, il pouvait voir les derniers champs à la terre limoneuse au pied des dunes. Dunes qui ne devaient guère s’étendre sur plus de deux kilomètres. Plus on s’éloignait du Nil et plus leur sable se mêlait de cailloux, puis de pierres et enfin de véritables rochers. L’erg devenait reg.
Le reflet qui avait attiré son attention provenait d’une monumentale avancée en marbre blanc, qui dominait un bassin rectangulaire relié au Nil, à quelques centaines de mètres de là. Si le bâtiment auquel menait ce débarcadère était en partie caché à la vue de Yaga par les étendues sableuses, il put néanmoins deviner et admirer ce qu’il considéra être un palais pharaonique. Trois felouques étaient amarrées le long du quai, et des hommes, sûrement des esclaves chargés de victuailles, paraissant ridiculement petits, gravissaient une double volée de marches qui les menait au sommet de la tribune de marbre blanc, rejoignant l’entrée de l’enceinte du palais. Cette dernière était matérialisée par un haut mur de briques crues surmonté de créneaux, au-dessus desquels le regard du Grec ne pouvait porter. Seule une monumentale porte flanquée de deux tours, elles aussi en marbre blanc, et gardée par deux colosses de pierre à l’image de pharaons trônant, paraissait permettre l’accès au temple royal.
Yaga ne détailla pas plus l’imposante bâtisse, jugeant que son ennemie ne l’entraînerait vraisemblablement pas dans cette direction. Il remarqua néanmoins que d’autres palais de même nature se détachaient de l’environnement désertique en direction de l’ouadi où reposaient nombre d’anciens souverains Egyptiens. Poursuivant sa découverte des lieux, le chevalier d’Orion adopta une position assise plus confortable pour étudier ce qui se trouvait derrière les quelques dunes où il se tenait. Au pied des hautes falaises de calcaire blanc, gardiennes des tombeaux des pharaons, s’étendait un village lui aussi blotti derrière un mur d’enceinte. Sa hauteur, moins imposante que celui du temple pharaonique, permit à Yaga de distinguer la centaine d’habitations, réparties de part et d’autre d’une rue centrale, qu’abritaient ces murs. Toutefois, il n’eut pas le loisir de s’interroger sur la fonction d’un tel village aux portes du désert, ni sur les étranges petites pyramides construites derrière l’enceinte. Umn, qui l’avait rejoint, interrompit sa contemplation :
- Te voilà, me semble-t-il, prêt à recevoir le coup de grâce, lâcha-t-elle en le jaugeant de toute sa hauteur.
Yaga prit le temps de se remettre debout et de planter ses yeux noirs dans le regard émeraude de son adversaire, avant de répondre :
- Je l’étais sûrement bien plus lorsque j’étais inconscient, il y a quelques minutes à peine. Pourquoi ne pas m’avoir achevé à ce moment là ? Aurais-tu des remords ? Des doutes sur l’objectif que tu poursuis ?
- Ne te réjouis pas trop vite. J’ai toujours la ferme intention de conclure ce combat en ma faveur, et par ta mort, puisque tu ne sembles pas être de ceux qui renoncent. Cependant, assassiner un enfant dans son sommeil ne fait pas…
- Un enfant ? l’interrompit Yaga, les yeux agrandis par l’indignation. Je ne vais peut-être que sur mes quinze ans, et je suis certainement un tout jeune chevalier, mais sache que mes pairs et même mes supérieurs me reconnaissent déjà comme l’un des plus talentueux chevaliers de ma génération et placent de grands espoirs en moi. Qu’étais-tu, toi, à quinze ans ?
- Une des gardiennes rapprochées du grand prêtre de Bastet au temple de Saqqarah.
*
* *
Le silence avait enfin repris ses droits dans le temple de Saqqarah, après toute l’agitation de la journée due à la célébration de la grande fête annuelle de Bastet. Umn, qui ne réalisait pas encore bien la portée de sa nouvelle affectation, regroupait ses quelques affaires dans son petit appartement de l’aile nord du bâtiment. Elle allait quitter ce soir même les hauts murs qui l’avaient abritée pendant près de six ans. Six années qui l’avaient complètement transformée. De petite fille sauvage et agressive, elle était devenue jeune fille posée et déterminée. Si Nejemet, le grand prêtre dont elle assurait la protection, ne remplacerait jamais le père qu’elle avait perdu, il était au moins parvenu à force de patience à calmer la révolte sourde qui bouillonnait en elle depuis qu’elle s’était retrouvée seule, sans parents.
Il ne lui restait pratiquement plus de souvenirs concrets de sa tendre enfance, seulement quelques sensations. Celle du manque lié à la perte de sa mère, qui était morte en couches. Celle du contact rugueux des mains de son père, usées par le travail du bois, quand il la prenait dans ses bras. Celle du vide absolu qu’elle avait ressenti quand le contremaître, en charge du chantier pour lequel travaillait son père, lui avait annoncé son décès dans l’effondrement de la tombe troglodyte royale qu’il était en train d’aménager. Par contre, elle conservait bien plus que des réminiscences de ses trois années d’errance.
Devenue orpheline à l’âge de six ans, et sans famille proche, elle fut vite expulsée de la petite maison qu’elle partageait avec son père à Set Maât. La Place de Vérité, telle était la signification du nom de son village natal, accueillait exclusivement des familles qui travaillaient à la construction et à la décoration des tombeaux des rois et reines d’Egypte. Héberger une petite orpheline entre ses murs n’était pas sa vocation, ainsi la fillette fut-elle livrée à son propre sort. Après avoir déposé une dernière offrande au pied des deux simples sarcophages en sycomore de ses parents, dans la tombe que son père avait lui-même aménagée, elle partit en direction du Nil, avec en tête son rêve de petite fille: voir la mer.
Elle ne la vit qu’une trentaine de mois plus tard, alors que ses rêves de fillettes ne faisaient déjà plus partie que d’un passé lointain et refoulé. Quand elle arriva à Farama, le ventre vide et les jambes flageolantes, les odeurs de poissons pourrissants et d’iode mélangées, lui firent fuir le port pratiquement immédiatement. Ce ne fût que lorsque les derniers rayons du soleil embrasèrent l’horizon qu’Umn apprécia la sérénité que procurait l’étendue d’eau sans fin. Sur le sable de la longue plage qui bordait la ville, elle profita de la quiétude du moment en dévorant une succulente galette de maïs qu’elle avait dérobée sur le marché durant la journée. Le lendemain devait se dérouler, dans les petites rues de la cité, une procession en l’honneur de Bastet. L’occasion de s’emparer d’un objet de valeur, dont elle saurait faire bon usage, se présenterait sûrement. Elle survint sous la forme d’une jolie corbeille en or jaune merveilleusement travaillée, qui contenait des fruits et était posée près d’une statue de la déesse-chat placée au milieu d’une barque recouverte de feuilles d’or et portée à dos d’hommes. La sauvageonne suivit le défilé sur quelques mètres avant de se décider à commettre son forfait. Quatre prêtres encadraient la barque sacrée sur laquelle reposait l’objet de ses convoitises, mais au vu de leur âge elle jugea qu’ils ne seraient sûrement pas en mesure de l’arrêter. A ce moment là, elle ne se douta pas combien cette erreur de jugement changerait son quotidien.
A peine eut-elle saisi la fine corbeille d’or en renversant les fruits qu’elle contenait, que le prêtre le plus proche d’elle réagit. Sa vivacité et son agilité naturelles ne lui furent d’aucun secours. La foule qui se pressait autour de la procession l’empêcha de progresser rapidement vers les ruelles sombres de la ville où elle aurait pu se cacher aisément. Lorsque la main rêche du vieux religieux se referma sur son épaule, elle ne chercha même pas à se débattre et rendit son butin les yeux rivés au sol. La sentence ne se fit pas attendre, sans chercher à en savoir plus sur la petite voleuse, le prêtre lui signifia qu’en guise de peine elle serait condamnée à devenir esclave au temple de Saqqarah, auquel il appartenait. Le soir même, elle partit donc avec l’ensemble des religieux au service de la déesse-chat vers le lieu de culte situé aux portes du delta du Nil.
Ramassant le petit sac en cuir qui contenait ses maigres possessions, Umn franchit le seuil de sa chambre et se dirigea vers les appartements de Nejemet. Le vieux prêtre semblait l’attendre en agitant machinalement un sistre. Les cymbales de l’instrument cessèrent d’émettre leur son cristallin et l’homme lui adressa un sourire mélancolique.
- Ainsi, je vais perdre ma meilleure gardienne ? Bastet va avoir un nouveau chevalier du Nil extraordinaire.
- Je… Merci, répondit-elle simplement à ce compliment. Auriez-vous souhaité que je reste à vos côtés ?
- Non, Umn, tu as pris la bonne décision. Ce n’est pas tous les jours qu’une petite voleuse devenue esclave dans le second plus grand temple du pays dédié à Bastet, puis gardienne attitrée du grand prêtre en fonction, se voit offrir une telle opportunité. La proposition que t’as faite Tjaa n’est pas de celles que tu peux te permettre de refuser ; Bastet elle-même ne l’accepterait pas. Qui plus est, je me fais vieux, il ne me reste plus que quelques années tout au plus à diriger ce temple. Il n’est pas dit que mon second veuille de toi comme gardienne quand il aura pris ma suite.
- J’en suis bien consciente. Je voulais uniquement m’assurer que vous agréez ce choix. Je vous dois tellement, acheva la jeune fille dans un murmure.
- Qu’est-ce que tu me dois au juste ? D’avoir remarqué que tu avais des facultés naturelles qui te préposaient plus à un rôle de protectrice que de simple esclave ? Eh bien, j’ai été le premier à en profiter, nous sommes quittes ! Tu as largement expié le vol que tu as commis il y a plus de six ans. Va, pars avec Tjaa à Bubastis, apprends ses techniques de combat, et succède-lui de ton mieux. Tu as ma bénédiction.
- Adieu, alors, dit Umn en s’inclinant devant Nejemet, autant pour lui marquer son respect que pour dissimuler les larmes qui commençaient à embuer ses yeux.
- Au revoir suffira. Ta nouvelle fonction va t’amener à parcourir le pays constamment, et à rencontrer nombre de personnalités. Nous nous reverrons très certainement.
- Je l’espère sincèrement, souffla la future femme-chevalier, en tournant les talons.
Alors qu’elle allait franchir le seuil du grand appartement richement décoré, la voix de Nejemet retentit une dernière fois, avec un ton légèrement railleur que sa gardienne ne lui connaissait pas :
- Et qui sait ? Au cours de tes rencontres et voyages, peut-être auras-tu la chance de revoir notre jeune pharaon que tu n’as pas quitté du regard durant la procession.
* *
*
Ainsi son adversaire était native du petit village qui s’étendait sous ses yeux. Pas étonnant alors qu’elle soit si à l’aise sur ce terrain et qu’elle en connaisse les moindres secrets et histoires. Aussi intéressantes que soient ces révélations, elles n’aidaient en rien Yaga. Non seulement, rien de ce qu’Umn lui avait dit ne pouvait l’aiguiller sur une éventuelle faille dans sa personnalité à exploiter, mais en plus, il ne comprenait toujours pas pourquoi elle, qui devait son salut plus ou moins directement à Bastet, trahissait indirectement en ce moment-même celle qu’elle avait juré de protéger. Puisque l’Egyptienne semblait plus loquace qu’elle ne l’avait été depuis le début de leur affrontement, le jeune chevalier se risqua à lui poser une nouvelle fois la question qu’elle avait jusque là toujours éludée :
- J’ai crû comprendre que ce n’est pas sur ordre de Bastet que tu te bats aux côtés de Seth, alors pourquoi le fais-tu ?
Umn, qui s’étonnait elle-même de sa propre volubilité, réfléchit un instant à la question. Devait-elle expliquer ses raisons d’agir ainsi à son adversaire ? Stratégiquement, cela ne serait-il pas une erreur ? Elle finit par conclure qu’elle pouvait bien lui faire ce dernier aveu avant de lui affliger une deuxième et dernière fois l’Averse Enflammée.
- Pour tenir une promesse que j’ai faite à Seth, qui m’a permis de réaliser un de mes souhaits les plus chers, alors que Bastet aurait sans aucun doute possible refusé de le faire.
- Je suppose donc que Seth t’a aidée dans une tâche pas très glorieuse, avança Yaga.
- Libérer la personne que l’on aime d’un emprisonnement qui nous paraît injustifié te semble-t-il être si inavouable ?
- Présenté ainsi, non. Mais si ta déesse n’a pas daigné s’en occuper, je suppose que cet emprisonnement ne devait pas être si immérité que tu le dis.
- Je n’ai jamais fait appel directement à elle, sachant pertinemment qu’elle ne me serait d’aucun secours, rétorqua l’Egyptienne. Il m’a fallu dix ans pour trouver le moyen de rendre la vie à mon amant, Khnemu, et l’affranchir des souffrances qui lui étaient infligées quotidiennement. Son âme, après sa mort, a été enfermée dans la Fresque des Châtiés sur décision divine. Ce sacrement funéraire peu commun devait rendre son retour à la vie impossible. J’ai consulté nombre de prêtres d’Anubis, supplié plusieurs dieux mineurs comme Sokaris ou Aken, rencontrés divers érudits, aucun d’entre eux n’a été capable ne serait-ce que de me conforter dans mon idée qu’il existait bien une solution pour libérer Khnemu. Après de longues années de recherches infructueuses, j’étais pratiquement résolue à admettre et accepter ce châtiment divin, quand une découverte au hasard d’une mission effectuée pour ma déesse m’a redonné espoir. Au détour d’un souk, dans un petit village à l’extrême sud de notre pays, j’ai trouvé un vieux papyrus mentionnant à la fois cette Fresque des Châtiés et Seth. Cet écrit étant passablement abîmé, je n’ai pas pu en tirer plus d’informations. Cependant, puisque le dieu maléfique était évoqué, je pris la décision d’en appeler à lui.
- Vous avez donc lié une sorte de pacte, c’est cela ? l’interrompit Yaga, qui commençait à comprendre pourquoi le chevalier du Nil de Bastet s’était rangée aux côtés de Seth.
- Oui, en quelque sorte. Ayant trouvé un moyen de l’invoquer, j’ai demandé à Seth, en lui présentant le papyrus que j’avais acquis, s’il était capable de faire sortir l’âme de mon amant de sa prison céleste. Il m’a répondu par l’affirmative, mais en fixant deux conditions. La première était que s’il parvenait à libérer Khnemu, je devais en retour l’aider dans son futur projet. La seconde était que je ne devais en aucun cas parler de cet accord à qui que ce soit avant que celui-ci ne prenne fin.
- Condition que tu es en train de violer en ce moment même, railla le Grec.
- Disons plutôt que je prends un peu d’avance sur les termes du contrat. Ta vie ne tient plus qu’à ma volonté de déclencher une nouvelle attaque, et je doute que tes compagnons soient dans une situation plus enviable en ce moment-même. Je considère donc que mon engagement est sur le point d’être respecté.
- Tu sembles si sure de toi… Peut-être peux-tu alors m’expliquer comment s’y est pris Seth pour libérer ton amant.
- Si cela t’intéresse, pourquoi pas, je considérerai ainsi que j’aurai accompli ta dernière volonté, reprit Umn en esquissant un sourire moqueur. Les funérailles de Khnemu ont été faites, en apparence, en respectant les rites traditionnels. Son corps a été embaumé puis entouré de bandelettes, et ses viscères ont été placés dans les quatre vases canopes. Seulement, une fois arrivée dans l’au-delà, son essence spirituelle n’a pas connu le processus habituel. Elle n’a pas subi la pesée de l’âme, mais a directement été enfermée dans une fresque conçue pour accueillir les damnés. Il est possible de ramener un humain, pour qui le rituel funéraire a été strictement respecté, à la vie, à condition de réunir l’ensemble des éléments physiques et spirituels qui le composent. Enfermer une partie de l’âme de Khnemu, tout en conservant son corps en bonne et due forme, permettait ainsi au dieu qui avait souhaité cet emprisonnement de s’assurer qu’il ne lui ne nuirait plus, tout en préservant les apparences.
- Je ne vois toujours pas comment Seth s’y est pris pour te rendre ton amant, la coupa le jeune chevalier, curieux.
- J’y arrive, patience. Nos croyances veulent que tout être humain soit composé de divers éléments, certains matériels, et d’autres spirituels. Parmi ces derniers, il existe deux éléments fondamentaux : le ba qui est la partie spirituelle de l’individu qui quitte son corps au moment de son trépas, et le ka qui est une manifestation de ses énergies vitales conservatrices et créatrices. Seul le ba de Khnemu a été enfermé dans la Fresque des Châtiés ; son ka, pendant ces dix dernières années, est resté emmuré dans le tombeau où reposait son corps momifié.
- Et c’est là qu’intervient Seth, je suppose.
- Tout à fait, répondit Umn en réprimant un soupir d’agacement. Seul un dieu maîtrisant les arcanes du monde de l’au-delà était capable de rendre sa liberté à Khnemu. Pour se faire, il a dû d’abord redonner au corps l’ensemble de ses viscères. Il a ensuite capturé le ka errant et l’a lié de nouveau au corps. Après la réussite cette manipulation, les autres parties spirituelles, attirées par l’énergie qui se dégageait de nouveau de l’enveloppe de chair, ont rejoint le ka. Seth a alors expédié le corps de mon amant, auquel il ne manquait plus qu’un élément pour être de nouveau vivant, au pied de la Fresque des Châtiés. Animée par le dieu, l’enveloppe charnelle de Khnemu a elle-même extrait de la fresque la dernière partie de son être qui ne l’avait pas encore rejoint. C’est ainsi qu’avec l’aide précieuse de Seth, j’ai pu retrouver l’homme que j’aimais.
- Et que pense la déesse que tu protèges de ce pacte et de cette libération ? l’interrogea soudain Yaga, qui avait bien compris les sentiments de l’Egyptienne, mais ne saisissait toujours pas comment elle avait été capable de trahir la déesse à qui elle devait sa rédemption.
- A vrai dire, je n’en sais rien et je m’en moque, répliqua-t-elle, encore irritée davantage. Quand cette ridicule bataille sera finie, Seth épousera de gré ou de force Isis, et il aura ainsi la mainmise sur l’Egypte. Les autres dieux n’auront plus qu’à lui rendre allégeance, et l’opinion de Bastet sur mes agissements importera alors bien peu.
- Tu es donc persuadée que Seth va faire de toi une de ses gardiennes proches, si jamais il parvient à concrétiser son rêve de pouvoir. Je ne connais que fort peu ton pays et ses traditions, mais la réputation de Seth en tant que dieu engendrant la confusion, n’est plus à faire. Comment peux-tu croire cet individu ?
- Assez ! hurla le chevalier du Nil. Tu as épuisé ma patience. Cette conversation n’a que trop duré, finissons-en maintenant.
Joignant le geste à la parole, la gracile jeune femme commença à déployer son cosmos flamboyant autour d’elle.
Le chevalier d’Orion alla se placer au sommet d’une dune voisine et fit de même que son adversaire. Toutefois, son objectif n’était pas cette fois-ci de contrer frontalement l’attaque de l’Egyptienne. Il avait déjà tenté l’expérience, et les résultats étaient loin d’être probants. Cette attaque serait la dernière qu’il subirait s’il ne se montrait pas capable de la parer ou au moins de l’esquiver. Sa discussion avec Umn, outre lui apprendre les motivations de la jeune femme, lui avait aussi permis de réfléchir à la meilleure technique à adopter. Il était parvenu à la conclusion qu’elle n’avait sûrement pas eu le temps précédemment, à cause de son intervention, de mener son attaque à terme, et qu’il devait s’attendre à autre chose. Sa décision était prise : retourner l’arcane n’était pas concevable sans en connaître l’issue, il fallait uniquement se contenter d’en réduire la force dévastatrice. Et pour se faire, le jeune homme n’envisageait qu’une solution : utiliser l’énergie, qu’il était capable de déployer pour lancer son Choc Titanesque du Météore, pour se protéger.
Son ennemie avait déjà constitué une boule de cosmos incandescent, quand il s’éleva légèrement dans les airs, nimbé de vagues d’énergie violacées. La suite se déroula à une vitesse une nouvelle fois extrêmement proche de celle de la lumière. Umn déplaça la dangereuse sphère vermillon au-dessus de Yaga, alors que celui-ci adoptait la position regroupée caractéristique de son attaque. D’une ultime décharge d’énergie, la protectrice de Bastet fit exploser la boule, qu’elle avait créée, sous forme d’une averse de flammèches. Lorsque ces dernières rencontrèrent le cosmos du chevalier d’Athéna, elles s’évaporèrent quasi instantanément.
Umn en trembla de rage. Le Grec était parvenu à imiter sa technique pour constituer sa défense. Il avait concentré son cosmos autour de lui si densément que sa température avait dépassé celle de sa propre attaque, réduisant à néant les projections de son Averse Enflammée. Avait-elle stupidement laissé passer sa chance d’achever le combat quelques minutes plus tôt ? Son accès de compassion allait-il lui coûter la victoire ? Non, il ne pouvait en être ainsi.
Alors que Yaga faisait disparaître les dernières traces de son arcane, Umn pivota sur elle-même et s’élança en direction de son village natal. Elle l’avait compris, son seul atout résidait maintenant dans sa connaissance des lieux, et elle devait à tout prix exploiter cet avantage si elle voulait sortir vainqueur de ce duel. L’issue de cet affrontement se jouerait dans la Place de Vérité.
Yaga se sentait comme vidé de toutes forces, mais éprouvait aussi une immense satisfaction. Pas une des flammèches ne l’avait atteint. Il n’avait pas reculé devant le danger, bien au contraire, il l’avait défié de front. Contenir le plus terrible arcane de son adversaire ne présenterait dorénavant plus de problèmes. Il ne lui restait plus qu’à parvenir à la toucher mortellement. Au vu de la dépense d’énergie qu’ils avaient tous deux concédée, la décision finale ne pouvait logiquement plus se faire sur la vitesse pure, mais sur l’adresse, la ruse et la force. Trois domaines où il sentait plutôt à l’aise.
S’il était à la limite de l’épuisement, le jeune chevalier s’efforça de ne pas le laisser paraître. L’espoir qu’avait suscité sa résistance au dernier assaut de l’Egyptienne rendait les souffrances causées par les multiples coups qu’il avait encaissés auparavant plus supportables. Il emboîta alors le pas à la jeune femme qui se dirigeait vers ce qu’elle lui avait révélé être son village natal. La célérité de son adversaire avait considérablement diminué. Alors qu’il était incapable de soutenir la vitesse, parfois équivalente à celle de la lumière, de sa course lors des premières minutes de leur duel, il réussissait maintenant aisément à se maintenir à son niveau. Malgré cette baisse de régime, ils franchirent en quelques secondes les dernières dunes et amas caillouteux qui les séparaient de la petite cité ouvrière.
Au grand étonnement du Grec, Umn ne chercha pas à entrer dans le village. Elle se hissa en haut du mur d’enceinte en briques crues et contourna ainsi les habitations. Yaga décida d’en faire de même. Les maisons, toutes bâties sur un plan rectangulaire et surmontées de terrasses où s’échappaient parfois d’épaisses fumées, défilèrent rapidement sous les yeux des deux chevaliers. Arrivée à un angle du mur, la guerrière du Nil se laissa tomber au sol en faisant attention de ne pas se réceptionner sur son pied droit, dont la cheville foulée la faisait toujours autant souffrir. Elle ralentit sa course aux abords du profond puits qui alimentait le village en eau et tenta de faire basculer son opposant dedans à l’aide d’une faible décharge de cosmos, mais sa tentative échoua. Elle parvint néanmoins à gagner ainsi un peu d’avance, et s’engouffra dans une ouverture de l’enceinte qui enfermait les tombes des artisans de Set Maât.
L’ensemble funéraire dans lequel l’Egyptienne venait de pénétrer se situait derrière le village des artisans, juste au pied de l’ouadi désertique abritant les tombeaux des pharaons. Il regroupait une centaine de sépulcres tous plus ou moins semblables. L’accès à chaque tombe s’effectuait par un pylône d’entrée donnant sur une courette bordée de murets blanchis à la chaux. Au fond de cette cour, chaque tombe disposait d’une chapelle funéraire précédée d’un péristyle et surmontée d’une petite pyramide d’une demi-douzaine de mètres de haut. Umn franchit le seuil d’une de ces chapelles.
Yaga, qui la poursuivait, n’eut guère le temps d’observer précisément les lieux, cependant il nota deux détails qui ne manquèrent pas de l’interroger. Le pyramidion en pierre qui surmontait les faces de la blanche pyramide présentait des bas-reliefs montrant tous un menuisier au travail. De même, les stèles et statues de part et d’autre de la porte de la chapelle, où venait de s’engouffrer le chevalier du Nil, représentaient un homme tenant un rabot et un trusquin et une femme portant une palette à dorer. Etait-il possible qu’Umn soit en train de l’entraîner à l’intérieur de la tombe de ses propres parents ? Son hypothèse fut vite confirmée lorsqu’il découvrit les appartements funéraires. Les pièces voûtées, toutes blanchies à la chaux, étaient ornées de scènes peintes de couleurs vives. Ces fresques illustraient, dans les deux premières salles, des scènes de la vie quotidienne d’un menuisier : préparation de sarcophages, sculpture de statues en bois stuqué, fabrication d’amulettes et coffrets en acajou et ébène. Lorsqu’il s’introduisit dans le troisième appartement, la représentation du couple dont la femme était enceinte effaça ses derniers doutes.
Umn l’avait amené au cœur du sépulcre de ses parents, dont elle devait connaître le moindre recoin. Il était maintenant trop tard pour reculer. Son adversaire lui avait tendu un nouveau guet-apens. Soit, mais cette fois-ci, il n’allait pas attendre placidement qu’elle déroule son plan. Cela n’avait que trop duré, et il ne se sentait plus la force de continuer cet affrontement plus longtemps. Il devait jouer son dernier va-tout. Quitte ou double.
Yaga perçut à nouveau le cosmos d’Umn se déployer, quelques pièces plus loin. Elle allait encore former cette impressionnante boule d’énergie pure. Dans un endroit aussi exigu, les dégâts risquaient fortement d’être conséquents. La décision à prendre s’imposa pratiquement immédiatement à l’élève de Philista : il devait tenter de faucher le corps de l’Egyptienne avant qu’elle n’ait le temps d’achever la préparation de son attaque. Pour la troisième fois en moins d’une heure, il lança son Choc Titanesque du Météore.
Un grondement épouvantable se fit entendre, puis le sol se mit à trembler. La femme-chevalier, à son grand désespoir, comprit pratiquement instantanément ce qui était en train de se produire dans les pièces annexes à celles où elle se trouvait. Il ne lui restait qu’une dernière décharge d’énergie à propulser pour que la sphère de cosmos qu’elle avait constituée, éclate. Cependant, elle ne put disposer de la fraction de seconde qui aurait changé le cours de ce dernier assaut. Postée entre les deux sarcophages de sycomore qui renfermaient les corps momifiés de ses parents, elle ne chercha même pas à expédier la boule couleur feu qu’elle avait constituée sur son adversaire, quand celui-ci apparut sous la forme d’une météorite violacée.
Alors que la première cloison qu’avait éventrée Yaga finissait de tomber au sol, celui-ci franchit une troisième paroi, et se présenta jambe droite tendue à hauteur de son estomac. Umn sentit d’abord ses chairs se déchirer et ses organes éclater, puis hurla de douleur lorsque sa colonne vertébrale se brisa en rencontrant le mur de soutènement de la tombe, qu’elle emporta dans sa course. Ce fut le dernier cri qu’elle poussa à jamais.
Derrière un voile rouge poisseux, elle distingua à peine le corps du Grec qui s’écrasa au sol, repoussé par l’onde de choc de sa propre attaque. Déjà, les dernières bribes de vie la fuyaient. Elle n’entendit que très indistinctement les craquements lugubres que produisait le monument funéraire alors qu’il était en train de s’effondrer sur lui-même. Dans un dernier accès de conscience, elle esquissa un sourire amer tandis que l’image de celui qu’elle aimait et pour qui elle venait finalement de sacrifier sa vie apparaissait devant ses paupières closes.
Un bloc de calcaire se décrocha du plafond, s’écrasa sur sa poitrine, et figea ce sourire pour l’éternité.