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Cette fiche vous est proposée par : Aqualudo


Les ages mythologiques

« Je viens de briser les coudes de cet Elfe Noir et il ne crie même pas ! Par tous les crapauds fétides, vraiment coriaces ces gaillards !»
La voix de Dimitre, qui ne trahissait aucune autre émotion qu’une certaine excitation, résonna dans le pesant silence de la Forêt.
« Bon sang, Dimitre, tue-le qu’on en parle plus ! tonna Meijuk.
- Attends, je lui coupe une oreille.
Le sang du montagnard ne fit qu’un tour. Il agrippa le Caucasien et le jeta à terre.
- Mais tu es complètement tordu ! dit-il en décapitant d’un revers de hache l’Elfe agenouillé.
- Oh, Meijuk ! C’était mon trophée ! Je l’ai vaincu, à la loyale, il avait le droit de me battre. Foutre, va te faire voir avec tes sentiments à la con. Ces Elfes Noirs sont des monstres sanguinaires, ils n’ont que ce qu’ils méritent », pesta-t-il en se dirigeant vers le cadavre.
Dimitre s’agenouilla, sortit une petite dague et découpa soigneusement une oreille. Tout en poursuivant sa tâche, il grommela :
« Merde, tu me gâches tout mon plaisir avec tes conneries.
- J’espère pour toi que tu ne subiras jamais ce que tu fais subir à tes victimes.
- Pour ça, il faudrait déjà me tuer, sourit Dimitre. Crois-moi, ce n’est pas demain la veille. Mes trophées sont autant de porte-bonheurs. Je suis la justice d’Odin, celui qui dépèce !
- Tu es fou. Odin ne pourra soutenir ta folie bien longtemps.
- Ça, tu n’en sais rien, « cœur tendre », cingla le guerrier en rangeant soigneusement l’oreille dans un petit sac. Il lui reste encore une oreille à cet Elfe, et comme tu as si joliment décollé sa tête, mon emprunt ne devrait pas lui causer grand tort ! »
Dimitre éclata de rire. Sa voix parut lointaine à Meijuk, et une lueur d’effroi passa dans ses yeux gris acier lorsqu’il croisa le regard du Caucasien, lequel n’exprimait rien. « Allons viens Meijuk, les autres nous attendent. Avec tout ce bordel, il est possible que d’autres Elfes Noirs soient sur nos traces à présent, il ne faut pas tarder », assura Dimitre.
Résigné autant que dégoûté, Meijuk suivit son compagnon d’arme.
« Tu as toujours été ainsi ? s’aventura-t-il au bout de quelques pas.
- Comment ça ?
- Tu voues un véritable culte à la violence, rien ne semble t’atteindre.
- Ah … »
Dimitre ferma les yeux un instant.

***
Caucase, des années plus tôt

Le Caucase. Dimitre aimait par-dessus tout cette chaîne de montagnes qui va de la Mer Scythique à l’Océan Hycarnien. Cette terre, située à mi-chemin entre le territoire d’Enlil et les plaines désolées du Nord formait le terrain de chasse du jeune adolescent qui regardait le coucher de soleil avec son père. Les Grecs nommaient cette terre Colchide. Dimitre n’en avait cure : pour lui, seule comptait le Caucase, son Caucase. Plusieurs cols permettaient de traverser cette chaîne et c’est sur l’une de ces routes commerciales que se trouvait le modeste village de Belot’i. C’est ici qu’était né, voilà 17 printemps, Dimitre. Son père, Andreni Javanian, était un honnête homme de la région, à la fois chasseur et tanneur ; c’était ainsi une personne plutôt influente de Belot’i. Agé d’une quinzaine d’années, il était parti chez les Grecs et en revint avec une femme. Bientôt Andreni eut la joie d’avoir un fils, Dimitre, un jour du mois des pluies. Ce dernier connut une jeunesse assez heureuse même s’il trouva rapidement Belot’i trop petit pour lui. A vrai dire, en dehors des rixes avec ses camarades et de la chasse, peu de choses l’intéressaient. Pour beaucoup, cette hardiesse était trop prononcée : son goût des combats, son impétuosité, son insoumission ne pouvaient s’expliquer que par l’origine d’une mère anatolienne rencontrée dans un recoin oublié de cette terre sauvage. Ce qui gênait le plus les devins du village demeurait ce pendentif étrange que Dimitre avait trouvé un jour, alors qu’il revenait seul d’une partie de chasse. Un signe des dieux ? Sans doute. Plus il avançait en âge, plus Dimitre devenait incontrôlable, rendant ses parents désespérés. Ses colères étaient destructrices, il ne savait pas se contrôler et Andreni décida de s’en remettre aux dieux. A chaque caravane qui passait dans le village, il offrait un ex-voto ; le père attentif espérait attirer les bonnes grâces des dieux, même s’ils pouvaient être étrangers. Nul ne sut quelle divinité lui répondit, mais en échange de ses services, et de ceux de son fils dans un futur proche, les crises de nerfs s’estompèrent, sans pour autant que cette dualité s’efface totalement : Dimitre restait instable. Au seuil de ses 17 ans, Dimitre commença à avoir des rêves étranges : il en parla, expliqua qu’une voix lui parlait, la nuit. Sur les conseils des devins, Dimitre fut soumis à divers rituels mais rien n’y fit. Il finit par partir, laissant derrière lui cette vie banale. Argos devait être le début de sa nouvelle vie.

***

« Je crois que j’ai toujours été ainsi. Mais j’aime aussi la beauté de la nature, les cascades qui, au printemps, rendent les plaines fertiles. Je ne suis pas comme vous, je ne me fais pas d’illusions sur ce que nous sommes. Voilà, sans doute, notre différence. Et toi, qui es-tu vraiment Meijuk ? Avec ta taille, les muscles, je m’attendais à rencontrer un vrai guerrier, un dur. Tu sembles éprouver pourtant des remords bien inutiles face à la vie de nos ennemis.
- Je comprends, enfin je crois. Pour en revenir à moi, c’est une histoire banale. Je suis né dans la cité de Surk Kotal, en Bactriane. C’est une cité qui se trouvait sur une colline aux pentes très raides qui domine une superbe vallée. La forteresse qui la dominait était fantastique, c’est un grand centre de culture et de commerce.
- Je croyais que tu étais un montagnard ? s’étonna Dimitre.
- Je le suis. La cité fut détruite par un cataclysme lorsque j’avais 9 ans. Un immense tremblement de terre a tout détruit. La colère des dieux peut être terrifiante.
- Sans doute, oui.
- La Terre de Paisaca qui se trouve au sud est connue pour la puissance obscure de ses démons. Mon père a toujours pensé que ces dieux s’étaient vengés de la réussite des nôtres.
- Ça n’explique pas les montagnes.
Meijuk s’arrêta et posa la main sur le tronc d’un arbre. Il pointa du doigt les nervures de l’écorce :
- La Bactriane est une région célèbre en raison de ses richesses minérales et de sa prospérité agricole. Au Centre, se trouve une vaste plaine riche et fertile ; au Sud se trouvent des montagnes, tout comme à l’Est et au Nord. Cette région est divisée en plusieurs tribus et royautés où vit mon peuple. Comme nous sommes riches, les moindres villages sont fortifiés. Lorsque notre cité fut détruite, mon père décida de nous conduire dans les montagnes voisines pour fonder une nouvelle cité, loin des dangers de la plaine.
- Ton père est donc quelqu’un d’important ?
- C’est un noble, en effet. Il nous a élevés dans le respect de l’autorité, des codes de bonne conduite, du respect des dieux. Il a été très dur avec nous mais, avec le recul, je ne le regrette pas.
- Ton père a bien fait, la vie est dure.
- Oui, répondit Meijuk songeur. J’ai vécu en concurrence avec mon frère ainé, Naotam, jusqu’à ce qu’il finisse par gagner le titre de successeur officiel après un duel que je perdis. Déjà, à cette époque, j’entendais les voix que nous avons tous entendues. Alors j’ai fini par quitter les miens, pour une nouvelle vie.
- Un duel ? fit Dimitre en souriant. Ton peuple a de bonnes manières de choisir son dominant. Vu ta carrure, il doit être bien costaud.
- Petit et chétif. Mais il a mis dans mon lit une femme qui m’a ensorcelée toute une nuit, j’avais les jambes coupées, répondit Meijuk en voilant à peine sa gêne.
- Petit joueur ! » éclata de rire Dimitre

La petite clairière, baignée d’une atmosphère brumeuse et glaciale, était à présent maculée de sang : une douzaine d’Elfes Noirs gisaient, corps martyrisés par les coups des serviteurs d’Odin qui, grâce à la science de Thrall, avaient échappé au guet-apens. Bjarnulf balaya le champ de bataille du regard, et un sentiment de dégoût teinté de fureur naquit au plus profond de lui-même à la vue de cette pathétique engeance, dont la folie rongeait sa terre : chacun de ces Elfes Noirs avait semé la mort, qui dans un village éloigné, qui contre des Asgardiens apeurés. « Ces êtres immondes ne savent que détruire notre terre et porter partout la destruction et le meurtre ! souffla-t-il rageusement.
- Exactement ce que je disais à Meijuk ! soutint Dimitre en s’asseyant sur une souche.
- Comment ont-ils fait pour savoir que nous passerions par ici ?
- Difficile à dire, Inyan, intervint Thenséric d’une voix sombre. Restons sur nos gardes, il doit y en avoir d’autres. Nous nous rapprochons de la Caverne maudite d’Astragoth. Cet endroit, source de tous nos malheurs, doit regorger de démons en tous genres.
- Le Tombeau des Ases se trouve en Astragoth ? questionna Akurgal l’air inquiet, en resserrant son manteau de fourrure autour de son armure de cuir.
- A côté, juste à côté. Nous nous rendons en fait dans une artère du Ginnungagap.
- Mais c’est là un des lieux de la naissance du monde ! s’émerveilla Nibel.
- Le monde est un, les légendes qui narrent sa naissance multiples, répliqua, songeur, Rahotep d’une voix rauque. Si ce que tu dis est vrai Thenséric, et je ne vois pas de raison d’en douter, nous nous rendons dans un endroit qui pourrait bien dépasser notre imagination : une source originelle de ce qui fut le monde primitif !
- Le monde primitif ? coupa Thrall. Mais il n’y a qu’un monde, depuis toujours ! Vous n’allez tout de même pas me dire qu’avec vos grosses têtes vous pensez en savoir plus sur les dieux que les sages de mon village !
- Assez discuté, tempéra Thenséric en ajustant son ceinturon. Evitons de rester ici trop longtemps ».

***

Memnoch était parti en éclaireur à la recherche de possibles pièges. Il n’avait rien trouvé et attendait, assis, l’arrivée de ses compagnons qui se trouvaient à quelque distance de là. Un Elfe Noir à l’armure écarlate, après s’être discrètement glissé jusqu’à lui, mit à profit ce bref instant de faiblesse pour passer à l’action : se jetant avec souplesse sur lui, il l’envoya rouler dans la neige et les mousses ; et en quelques secondes seulement, une mêlée confuse s’engagea entre les deux adversaires. Un violent coup de pied vint cueillir Memnoch aux côtes ; celui-ci, mettant à profit la violence de l’impact, effectua un rapide rouler-bouler avant de tenter de lancer une dague, en vain : les assauts incessants de son adversaire ne lui laissaient nul répit, et toute sa concentration lui était nécessaire pour parer la pluie d’attaques qui s’abattait en permanence ; cet Elfe Noir était un noble, initié aux meilleures techniques de combat, aussi redoutable, si ce n’est plus, qu’une dizaine de ses congénère réunis. D’un revers de la main, il détourna le glaive ensorcelé du guerrier qui visait son propre visage, avant d’asséner de son autre bras un puissant coup de coude à son assaillant, lequel s’effondra ; instantanément, Memnoch se ressaisit pour effectuer un balayage, envoyant l’Elfe Noir au tapis. Une douleur fulgurante le submergea lorsque un éclat violacé vint trouver sa pommette, le projetant contre un arbre non loin, lequel absorba le choc sans broncher ; à demi inconscient, Memnoch ne put éviter le pied qui le cueillit au menton avec un bruit sinistre de craquement. Bientôt, une féroce nuée de coups s’abattit, implacable, sur son corps recroquevillé. Réunissant ses dernières forces, Memnoch se jeta dans un ultime sursaut en avant afin de déséquilibrer son adversaire : ce dernier s’effondra alors en avant, percé de trois flèches et de la hache de guerre de Bjarnulf. Memnoch repoussa les branchages et resta étendu au beau milieu de ce tableau de désolation, une expression d’apaisement profond sur son visage tuméfié tandis que ses compagnons se pressaient à son chevet de mousse gelée. Combien de temps resta-t-il ainsi ? Memnoch lui-même n’aurait su dire combien de temps s’était écoulé avant qu’il n’ouvre à nouveau les yeux, sous le regard soulagé de ses amis. Inyan lui appliquait des cataplasmes tandis que Thenséric conversait avec les autres un peu plus loin.
« Un Garde des Elivagar. Nous ne sommes plus très loin de la Faille, dit Thenséric le visage assombri.
- Il était très puissant en tout cas, Memnoch n’est pas le premier venu, cet Elfe Noir l’aurait tué.
- Oui, Rahotep. Memnoch va mieux ? lança l’Einherjar en consultant Inyan.
- Oui, ça devrait aller, c’est un solide. Bon, évidemment, vu sa tête, il ne va pas faire des ravages dans la première auberge du coin, mais de toute façon, étant donné que je suis là, cela ne change pas grand-chose ! sourit Inyan en se relevant.
- Alors en route ! Il me tarde de croiser un des ces gardes rouges, j’ai une collection à compléter, moi !
- Dimitre, se lamenta Rahotep, ta soif de sang donne une piètre image de ton peuple ».

Le Caucasien haussa les épaules et pressa le pas. Ses compagnons le suivirent bientôt, sans porter le moindre regard en arrière, plus déterminés que jamais, dans les ténèbres vaporeuses de la Forêt des Elfes Noirs. Le dénouement était désormais proche.

***

Akurgal contemplait d’un air pénétré le gouffre insondable. Son manteau, tout de tissus fins et de fourrures, s’agitait au rythme des colonnes d’air ascendantes. Il plia soigneusement son parchemin, puis, le déposant précieusement dans sa sacoche, se retourna vers Thenséric :
« Nous allons donc devoir plonger ici, dans l’inconnu, pour espérer réveiller les Armes et Armures des Ases ?
- En fait, je pensais que vous auriez deviné beaucoup plus tôt que cela, fit Thenséric d’une voix sourde, sans même se donner la peine de lever la tête en direction de Rahotep qui se rapprochait des deux hommes.
- Je vois que tu vas mieux Memnoch, commenta l’Einherjar à l’encontre de l’homme qui suivait de près l’Egyptien, lorsqu’il daigna enfin se tourner vers le visage tuméfié du guerrier d’Odin.
Il sortit une petite fiole de sa poche et la tendit vers les trois hommes :
- Tenez, buvez ceci, je suis sûr que ça vous fera du bien… »

Bjarnulf, Meijuk, Inyan, Nibel, Thrall et Dimitre avaient décidé de partir explorer les alentours. Thrall était persuadé d’avoir repéré les traces d’Elfes Noirs lourdement armés et le petit groupe ne comptait pas se laisser surprendre.
« Tes sens t’ont trompé, il n’y a rien que mousse putréfiée et neige boueuse dans cette maudite forêt !
- Dimitre a raison, affirma Inyan, mais cela ne m’étonne pas, les Germains connaissent ce genre de faiblesse : il est connu que vous vous fatiguez vite, n’est-ce pas Thrall ?
- Et toi, fils de druide, tu te crois malin ? pesta ce dernier. Elevé dans des rites primitifs, au milieu de la forêt, avec ton frère ; je suis certain que tu n’es que le fils d’un druide et d’une vache !
- Retire ça tout de suite, chien ! Laisse ma mère !
- Oh, vous deux, la ferme ! »
Bjarnulf sépara sans ménagement Inyan et Thrall qui en venaient aux mains.
« C’est certainement la proximité d’Astragoth qui nous rend ainsi, affirma Nibel, comme la dernière fois. Cet endroit nous rend fou et attise la violence qui sommeille en nous. Il faut lutter contre ces maléfices.
- Inyan a raison sur un point : il n’y a rien ici. Retournons auprès des autres et, pour éviter de sombrer dans la folie, parlons un peu de ce qui nous est cher, de nos terres. J’ai discuté avec Dimitre tantôt et c’est vrai que paradoxalement nous ne nous connaissons pas vraiment. Enfin je veux dire que nous ne parlons pas trop de notre passé. »
Meijuk jeta un regard vers ses compagnons.
« Qui commence ?
- Moi, répliqua Inyan. Alors nous connaissons tous l’histoire de Thrall, qui vient d’un petit village frontalier entre Asgard et la Germanie. Je viens, comme il l’a dit, de la Terre des Druides, au plus profond de la Mer des Forêts. J’y ai été élevé avec mon frère, Frank. Nous avons vécu une enfance heureuse dans un petit village où mon père était un chef respecté. Mes parents sont morts un hiver, de maladie, et nous avons été conduits vers les Druides de la forêt voisine comme c’est l’usage. J’avais alors 4 ans, mon frère 7 ans. Voilà, rien de bien extraordinaire. Je sais cependant bien des choses sur vous.
- Vraiment ? s’avança Bjarnulf, intrigué. Je serais bien surpris de t’entendre causer de moi.
- Mais à ta guise ! Bjarnulf, maître d’Armes d’Asgard depuis bientôt, voyons, 6 années à présent si mes informations sont correctes. Versé dans la connaissance des armes traditionnelles d’Asgard, épée lourde et hache de guerre, tu disposes d’une force naturelle assez extraordinaire. Grâce à ta technique, tu es un redoutable combattant, bien plus leste que ta charpente ne laisserait supposer. C’est toi qui as dû t’occuper de former les futurs soldats du Nord d’Asgard, après avoir été toi-même formé par Gunther en personne. Tu as été totalement et sincèrement dévoué à tes élèves, mais tes techniques pédagogiques sont autoritaires et souvent brutales. Tu es plutôt taciturne, renfermé sur toi-même, méfiant, fier et ombrageux. Tu n’aimes guère ce que tu ne comprends pas, à savoir les Mages ou les Devins. Tu dédaignes la plupart des étrangers d’Asgard, qui ne sont pour toi pas dignes de fouler ce sol sacré, manquant certainement de courage et valeur guerrière qui te sont chères. D’ailleurs plus qu’Odin en personne, tu voues un culte aux guerriers en général, les piètres combattants ne trouvant pas grâce à tes yeux. Chose surprenante, tu parles peu, mais c’est toi qui connais le plus de choses sur Asgard en dehors des érudits de notre groupe, plus que Nibel qui est pourtant de cette terre comme toi et qui sait lire, lui. L’enseignement de Gunther ?
- Qui t’as dit tout ça ?
- Viga.
- MA VIGA !!!
- Oh, ta Viga, quand elle m’a vu, elle a compris assez vite qu’il serait bon pour elle de connaître un véritable seigneur de lit ! Mais ne t’emporte pas, je te la rends sans sourciller, j’ai eu satisfaction et elle est, comment dire, trop bestiale à mon goût.
- Espèce de …
- Laisse-le, s’imposa Meijuk, Inyan te taquine. Dis-moi, continua l’ancien serviteur de Surk Kotal, comment sais-tu tout ceci ? Tu disposes de fiches sur chacun d’entre nous ?
- Quasiment tous, oui. Memnoch par exemple. Vous savez tous qu’il vient d’une terre qui se trouve entre la Germanie et ma propre terre. Et bien sachez qu’il a vécu sur un fleuve ! Un village de huttes flottantes, je vous assure. C’est un fils de pêcheur qui a mal tourné : il est devenu chasseur ! »
Les compagnons ne purent retenir un rire communicatif. Inyan poursuivit.
« Bon, vous le connaissez tous : courageux, généreux, tête brulée. Et bien rien. On ne sait rien de plus sur lui. Il aime les blondes, mais il ne leur a jamais rien dit. Il préfère une tanneuse, une certaine Hilgana, qui vit dans la Forteresse Sacrée.
- Ah oui, je la connais, coupa Dimitre. Jolie brin de fille !
- Parce que tu t’intéresses aux filles toi ? s’enquit Inyan suspicieux.
- Le repos du guerrier, tu connais ? répliqua le Caucasien.
- J’ai eu peur un moment : j’ai cru voir une once de vie dans ce cœur de métal, souffla Nibel à Inyan qui ne put retenir un sourire.
- Bon, je reprends, fit ce dernier. Donc rien de bien croustillant sur Memnoch. Vous connaissez tous la vie trépidante de Nibel et de son village de pêche au nord d’Asgard, donc je passe. Restent Akurgal et Rahotep. Pour ce dernier, je sais qu’il a eu maille à partir avec un dénommé Senkaou. Je n’en sais pas plus, si ce n’est que ce Senkaou aurait tué sa famille en Egypte.
- Il est vrai que Rahotep est assez mystérieux et solitaire. En dehors d’Akurgal et de Nibel, il parle finalement peu », confirma Bjarnulf.
Les yeux de ses amis convergèrent machinalement vers le Skald. Nibel s’arrêta et secoua la tête en signe de dénégation.
« Je n’en sais pas plus ! Vous savez, nous parlons surtout de légendes ou de textes anciens, pas de nos familles, affirma-t-il.
- Super, vous devez vous éclater ! sourit Dimitre.
- Mais j’ai LE texte ! LA VIE D’AKURGAL ! Figurez-vous que notre compagnon d’arme a laissé tomber un texte de son recueil, le soir où il avait bu comme un phoque.
- Pourquoi, ça boit un phoque ?
- Peu importe Dimitre, c’est une image ! fit Bjarnulf.
- Tu as volé un texte à Akurgal ! Inyan tu ne peux pas faire ça, rends-le lui !
- Doucement Nibel, tu me prends pour qui ? Je le lui ai rendu … après l’avoir recopié ! Je tiens mes archives à jour ».
Inyan sortit un rouleau de cuir duquel il retira un parchemin enroulé sur lui-même. Il s’appuya contre un arbre et le lut à voix haute.

« Hattousa, premier jour
Je suis Akurgal, né dans une cité du sud de la Mésopotamie, terre bénie d’Enlil. Mon nom témoigne d’une origine sumérienne. Mon père est un riche commerçant de la citée d’Ur. Ma mère, comme toutes les femmes sumériennes, est effacée par rapport à son mari. Je suis le cadet d’une grande fratrie, et cette position m’a conféré de nombreux avantages. Alors que mes frères aînés restaient à la maison pour s’occuper du commerce ou embrassaient une carrière militaire, je partais en voyage avec mon père dans des contrées lointaines, à l’est dans les montagnes gelées du Zagros, où vivent les Lulubis, à l’ouest au pays de Canaan et dans la Forêt de Cèdre, au nord dans les terres Hurrites, et plus loin encore dans le Royaume de Cybèle que j’ai à présent rejoint. De mes voyages, j’ai rapporté une certaine endurance, notamment grâce à mes périples dans le désert, de grandes connaissances en géographie, et un véritable goût pour les langues étrangères. Mon père, voyant que mes aptitudes pour les langues pourraient être un avantage pour son commerce, chercha à les développer et me fit prendre des leçons d’écriture. Mais être le cadet impose également de passer après ses aînés pour un certain nombre de chose, au rang desquelles se trouve la considération que l’on avait pour moi. Ce n’est pas moi qui hériterait de la position de mon père, ce n’est pas moi que le Gouverneur de la cité avait choisi comme gendre. Hélas ! La douleur m’avait frappé en plein cœur lorsque j’appris que mon frère allait épouser l’une des filles du gouverneur, la sublime Nin-Dingir, afin de consolider la position sociale de mon père. Mon amour pour Nin-Dingir ne disparut pas, mais mon sentiment se mua en frustration. Cette épreuve vint flétrir quelque peu mon cœur jusqu’au jour où j’entendis cette voix m’appeler. Depuis ma naissance, je portais un médaillon semblable à ceux que l’on pouvait trouver dans les terres d’Anatolie. Cet artéfact se mit à me parler, la nuit, et la déesse Cybèle m’appela à elle. C’est ainsi que je rejoignis […] »


« Il manque le reste. Akurgal a tout écrit depuis que nous sommes ensemble ! C’est incroyable, il note tout, chaque détail. En tout cas, je comprends pourquoi il se détourne des femmes : il espère sans doute retrouver sa Nin-Dingir ! En passant, nota Inyan, je me demande à quoi ressemble une mésopotamienne ; elles ne m’ont pas encore connu !
- C’est tout de même peu élégant de ta part que d’avoir noté toute sa vie. Akurgal n’en sait rien je suppose.
- Oh Nibel, tu ne diras rien. Et puis vous êtes bien heureux d’en savoir un peu plus sur notre cerveau ! »

La conversation s’arrêta là car les compagnons rejoignaient enfin le quatuor assis au bord du Gouffre. Ils firent de même, en silence. « Pourquoi … » La voix de Nibel était rauque, tandis qu’il se saisissait à son tour de la fiole d’un air absent.
« Oui, vous avez raison. Je suppose que c’est le moment de répondre à vos interrogations le premier. Pourquoi ? répéta Thenséric avec emphase. Vous voici devant la porte d’un autre monde, bien plus ancien. Lorsque les Ases furent assassinés par la fourberie de Loki, leurs âmes restèrent abandonnées dans un monde qui, aujourd’hui n’existe plus, qui est hors du temps. Nous ne savons que peu de choses si ce n’est qu’un texte raconte comment des Mortels intrépides viendront les libérer de leur prison.
- Je n’ai jamais lu tel texte, questionna Akurgal le regard fasciné par le gouffre béant.
- Tu es loin de connaître encore tous les secrets de cette terre, mon ami, répliqua Thenséric.
- Il serait bon de partager ces informations avec les érudits comme Akurgal ou Rahotep, contesta Inyan d’un ton badin. Je pensais que nous étions dans le même camp …
- Cette information n’avait pas grand intérêt pour vous avant cet instant, murmura Thenséric.
Puis, devant la mine apparemment décontenancée de ses interlocuteurs, il poursuivit :
- Vous serez bientôt supérieurs à moi en titre, pour ceux qui reviendront de ce monde, mais je resterais à jamais au-dessus de vous en dignité car je fais partie de la plus ancienne noblesse, celle qui a suivi Odin depuis la nuit des temps. Tu devrais me faire confiance, Inyan, et respecter ce fait établi.
- Je vois… Je suis cependant heureux d’apprendre que nous allons enfin atteindre un degré de pouvoir digne de ce nom, répliqua Inyan, presque léger. Que veux-tu, j’ai du mal à résister à l’appel de la gloire !
- Ce n’est pas un jeu, le coupa Rahotep.
- Laissez-moi vous raconter l’histoire, fit le représentant d’Odin, soudain sur la défensive. Le Monde fut créé autour d’un Néant tourbillonnant ».
Thenséric regarda chacun de ses compagnons et les invita à s’asseoir au bord du précipice. Il les imita et poursuivit son récit en fermant les yeux, comme s’il revivait la scène d’une légende apprise depuis sa plus tendre enfance.
« Au nord s’étendait le Monde des Ténèbres de Glace, Niflheim ; au sud, le Monde de la Destruction incandescente, Muspelheim. Entre les deux se trouvait l’Abîme Béant, dont nous avons une artère devant nous, Ginnungagap. Du Chaudron Bruyant, Hvergelmir, naquirent les Elivagar, rivières terribles qui, en s’éloignant de leur source furent peu à peu prises par le gel. C’est là que la première créature vivante, Ymir, le Père des Géants, naquit, bientôt suivi d’Audumla, la Vache sans corne. Elle se mit à lécher la glace et libéra Buri. Ce dernier créa un fils, Borr qui s’accoupla avec la fille d’un Géant, Bestla. Ce couple donna naissance à Odin. Ce dernier décida de se débarrasser d’Ymir et, de son cadavre, créa le Monde. Les blessures d’Ymir furent telles que le sang qui en coula noya le monde des Géants et seul Bergelmir put en réchapper. La Chair d’Ymir constitua le sol, ses os les montagnes, ses dents les amas rocheux, ses cheveux les végétaux, son crâne la voûte céleste. Avec l’aide de ses amis Loki et Tyr, ainsi que de ses fils, tels Thor ou Vali, Odin organisa le Monde : il enserra le monde d’une mer qui accueillait Utgard, terre des monstres et des Géants descendants de Belgemir. Il fonda bientôt la Terre des Hommes, Midgard, « L’Enclos du milieu », et se choisit une terre pour s’installer : Asgard, au beau milieu d’une plaine éclatante, Idavöllr ».
Thenséric marqua une pause, savourant à présent chaque seconde qui s’écoulait. Son regard se perdit dans le gouffre, passant la main dans sa chevelure clairsemée comme à la recherche de ses souvenirs, bien qu’en réalité Akurgal le soupçonnât de connaître l’intégralité de son récit au mot près. Enfin, il reprit :
« Bon, je ne veux pas dire mais ton histoire ne tient pas la route : je n’ai pas souvenir qu’Asgard soit une plaine éclatante. Allez, c’est bien joli mais ça fait pas avancer l’ours : on saute ou quoi ?
- Dimitre, assieds-toi et montre plus de respect pour ces histoires, veux-tu ? Tu ne sais donc que tuer ?
- Bordel mais je m’en moque de ces contes : où sont ces démons qu’on les écrase ! Voilà ce qui m’intéresse ! Et ne venez pas me faire la leçon. Je vous connais, tous autant que vous êtes. Ne voyez-vous pas la vérité ? Vous prétendez vous faire le défenseur de la justice et de l’innocence, mais votre tâche même vous éloigne de l’humanité que vous chérissez comme des enfants chérissent leur mère ! Au plus profond de votre âme, vous savez ce qu’il en est : en tant que serviteurs d’Odin, vous ne pouvez qu’être exclus du troupeau de ceux que vous protégez. Vous êtes comme moi : des bêtes sauvages et sanguinaires, guère différentes des crapules que vous traquez !
- Parle pour toi Dimitre, rugit Meijuk.
- Ça ne sert à rien de s’énerver voyons, tempéra Nibel en se levant pour se mettre entre les deux hommes qui allaient en venir aux mains.
- Thenséric voulait simplement nous prévenir que nous allions à la rencontre de terres oubliées, s’avança Akurgal.
- C’est cela, c’est exactement cela, répondit l’Einherjar. Je ne sais pas où vous allez vous retrouver, mes connaissances ne dépassent pas les simples contes. Il doit cependant y avoir une part de vérité.
Rahotep se leva à son tour.
- Merci pour tout Thenséric. Nous saurons nous montrer digne, où que ce Gouffre nous conduise.
Inyan prit un peu de neige qu’il serra entre ses mains.
- A peine s’était-il extrait de la matrice originelle qu’Odin s’attaqua à leur géniteur sans défense, et le dépeça sans pitié, se gorgeant de sa force, tonna Inyan d’une voix forte. Alors dites-moi, que devons nous retenir de cette triste histoire ?
- Que celui que nous plaçons au pinacle n’est qu’un loup qui ne le mérite guère ? répliqua Meijuk l’air déconfit.
- Je vois que vous me comprenez, claironna Inyan d’un air suffisant.
- C’est vous qui ne me comprenez pas, répliqua Akurgal, la mine sombre. Ces textes sacrés sont faits pour laisser un message, il faut des années d’étude pour espérer les comprendre. J’ai appris ce genre d’histoire dans ma jeunesse, où Mardouk le Redoutable terrassa Tiamat le monstre marin pour en faire le Monde …
- Je suis d’accord, intervint Rahotep. Les propres histoires de mon pays regorgent de tels exemples, nous ne pouvons espérer comprendre si aisément le message des dieux.
- Vous êtes bien audacieux de faire la leçon de la sorte, contesta Thrall, vibrant d’une fureur à peine contenue. Je sais que les dieux asservissent les hommes. Odin nous guide, mais je sers avant tout Asgard et son peuple.
- Inutile de nous énerver. Nous sommes là pour une mission, accomplissons-la et réservons notre rage pour ceux d’en bas.
Bjarnulf acquiesça aux propos de Memnoch.
- Voilà qui est bien dit. Thenséric, tu pourras dire à la Prêtresse Erda que les Ases seront bientôt de retour. Mes amis, je serais le premier à sauter ! »

***

Ils avaient si froid. Le givre nappait leurs armes et le gel faisait scintiller leurs manteaux dans un ballet silencieux. Le vent glacial avait engourdi leurs visages et le moindre mouvement les faisait souffrir dans tout leur corps. Bjarnulf avait sauté le premier mais, par une étrange magie, il se trouvait à présent à la même hauteur que ses compagnons, et ce même si Akurgal, le dernier à avoir franchi l’abîme, avait longtemps repoussé l’échéance. La force qui les attirait ne voulait pas les séparer, ils étaient liés pour ce qui allait suivre. « Délivrer les Ases, songea Rahotep, mais nous attendent-ils seulement ? ». Un souffle les embarqua dans une course horizontale à travers une brume givrante. Cette dernière disparaissait par instant ; ils pouvaient entrapercevoir les restes d’une grande cité de bois et de pierre, aux constructions soignées, toutes recouvertes de neige virevoltante. Jadis, elle avait dû être magnifique. A présent, elle avait l’aspect d’une cité fantôme, parcourue par des ombres de guerriers nordiques morts au combat. La brume redevint omniprésente. « La Brume de Niflheim ». Perdu dans ses pensées, l’Egyptien jetait un regard vide vers cette terre étrange et hostile qui courait sous lui et ses compagnons. Leurs ombres disparurent soudain. Nouveau coup de vent, nouvelle course, oblique cette fois-ci. Rahotep s’efforça de percer la brume et la neige tourbillonnante du regard, mais rien n’y fit.

***

Memnoch se releva sans difficulté. Il regarda autour de lui. Rien. Seul. Ses compagnons avaient disparu. Il tourna la tête et observa le ciel : la lune le regardait, il lui renvoyait son regard. Il n’y avait pas d’étoile, juste cette lune diaphane qui ne le quittait pas des yeux. Memnoch ne pouvait détacher son regard. Il y distinguait à présent ses parents. Il y distinguait ces Sinanthropes qu’il avait tués sur les chemins menant à Hattousa. Il revivait toutes les expériences de son passé, et ce n’était pas une expérience agréable.

***

« Bordel, mais c’est quoi ce sortilège ! »
Les visages, les scènes de bataille, les paysages désolés, les morts, lui-même : cette Lune étrange parlait à son âme, contre sa volonté. Dimitre serrait son arme, de plus en plus fort ; pour la première fois de sa vie, il semblait connaître une forme de peur. Il voyait à présent une plaine enneigée, immaculée : un homme solitaire, manchot, la traversait, vêtu d’un manteau éclatant, équipé d’une armure et d’une épée extraordinaires, telles qu’il n’en avait jamais vues. Et l’inconnu le fixa. Et la terreur coupa le souffle du Caucasien. Cette ombre plongeait dans son âme. Dimitre était à nu.

***

Des nuages passèrent devant la Lune et l’obscurité s’épaissit à nouveau. Meijuk resta ainsi, debout, fixant cette lance qui brillait au lointain. Un signe des dieux ? Un signe des Ases ? S’il ne le savait pas, Meijuk avait compris une chose : cette Ombre ne lui voulait aucun mal et il s’en sentait proche. Elle avait sondé son Âme et, en retour, s’était ouverte à lui. Un être bon, plein de compassion, droit. Il était mort les armes à la main mais n’avait pas faibli. Oui, Meijuk se reconnaissait dans cet inconnu. Le ciel se dégagea. La neige se mit à fondre, vite. Les torrents d’eau cristalline s’évaporèrent dans une pluie inversée qui rejoignait les cieux clairs. Tiens, les étoiles avaient fait leur apparition. L’herbe dégagée se couchait lentement sous les assauts d’un léger souffle de vent. Meijuk se pencha et caressa cette herbe fraîche. Un bruit de pas. Ce visage. Nibel.

***

« Nous avons tous vu la même chose si je comprends bien.
- Oui Inyan, c’est cela, compléta Rahotep. Nous n’étions pas vraiment séparés ; je pense que ce qui nous a conduits jusqu’ici devait vouloir sonder nos âmes, nous tester.
- Peut-être bien, fit Inyan.
- Je n’ai pas apprécié cette expérience en tout cas. Revoir mes victimes m’a mis mal à l’aise. Je ne pensais pas en avoir tué autant !
- Alors Thrall, on joue les femmes ?
- Tais-toi donc Dimitre, tu transpires comme un phoque. Tu as dû vivre une expérience pire que la nôtre.
- Oui, mais moi j’assume, siffla le Caucasien.
- Bon, on discute des siècles ici ou on rejoint cette Cité ? Je suppose que nous ne sommes pas là par hasard ! Moi en tout cas, j’y fonce ! »

Bjarnulf rajusta son manteau et, armes à la main, s’avança d’un pas déterminé vers les ruines qui émergeaient dans la lumière déclinante, bientôt suivi de ses compagnons d’arme. En dehors de quelques pins givrés, le reste de la Cité fantôme n’était qu’un antique champ de bataille : charognes, pierres dégradées, statues martyrisées, végétation étrange, armes et ossements épars. « La Cité d’Asgard » souffla Akurgal en déchiffrant les runes d’une statue pulvérisée par le choc d’un puissant impact. Ici gisaient les derniers défenseurs d’Asgard. Les os blanchis d’hommes et d’animaux se comptaient par milliers, tantôt sous la forme de squelettes complets, tantôt éparpillés et, de temps en temps, les serviteurs d’Odin trouvaient en déambulant des piles de crânes. Des bouts de tissus déchirés voletaient au rythme d’un vent piquant qui charriait les relents discrets d’une putréfaction avancée. Gants de cuirs, plastrons, tout pourrissait. Des vagues de cendres grises balayaient la scène dans un flux et reflux incessant, sous les yeux de deux corbeaux qui volaient, seuls, au-dessus de ces ruines antiques.
« Je crois que je préfère la Lune et son regard perçant, affirma Bjarnulf. Mais qu’est-ce qui s’est passé ici ?
- Nous sommes au cœur d’Asgard, affirma Rahotep.
- Il a raison. Nous sommes dans l’ancienne capitale. Il est dit qu’elle était somptueuse, que chaque dieu y avait sa demeure. Regardez ces temples, presque intacts, là-bas ! »
Akurgal pointa du doigt une petite colline qui accueillait plusieurs palais qui se détachaient de la brume. Nibel poursuivit en récitant un vieux poème.
«  Et ici se trouve Gladsheim, le Monde Eclatant d’Odin, où le Maître des dieux accueille Forseti qui plaide pour la Concorde et la Paix, Tyr qui rend Justice, tandis que Vali et Vidar conversent de batailles à venir. S’y trouvent également Hoenir, vieux compagnon d’Odin et de Loki, tandis que Bragi qui fut accepté chez les dieux entonne ses chants enivrants. Et dans Prudheim, le Monde de la Force, Sif, épouse aux cheveux d’Or de Thor, s’occupe des deux boucs de son mari, Tanngniost et Tanngrisnir, tandis que le terrible dieu s’entraîne une nouvelle fois à brandir Mjöllnir, équipé des gants Járngreip et de la ceinture magique Megingiord. Plus loin, le Val des If, Ydalir, accueille en son sein Ull, tandis qu’Heimdall s’abandonne à sa passion pour l’hydromel dans la Montagne du Ciel, Himinbjörg. Et Breidablik, le Large Eclat de Balder, meilleur de tous les Ases, brille dans la nuit.
- Charmant texte. Nous sommes donc à quelques pas de la demeure des Ases si je comprends bien, et sur les cendres de la guerre qui les opposa à Loki.
- C’est cela, Inyan, répondit Nibel.
- Pourquoi tu as qualifié Loki de vieux compagnon d’Odin s’il est son ennemi ?
- Ce sont les textes qui le disent Meijuk, pas moi.
- Je pense que nous pourrons réfléchir à cette question plus tard, coupa Memnoch en pointant du doigt neuf ombres en arme qui se détachaient devant les Sanctuaires abandonnés. On nous attend.
- Les choses sérieuses vont enfin commencer, fit Dimitre en se tapant sur les joues avec force.
- Chacun le sien. Vu leur dégaine, je ne pense pas qu’ils sont là pour nous accueillir les bras ouverts. »

Inyan sourit aux paroles de Bjarnulf. La gloire était à portée de main ; les Assassins des Ases tués, il pourrait accéder à un rang qu’il n’avait jamais espéré dans ses rêves les plus fous.

***

Les ombres s’étaient séparées à l’approche des représentants d’Odin, sans un mot. Elles devaient attendre, quelque part à l’abri de ces antiques sanctuaires autrefois habités par les dieux d’Asgard. Meijuk jeta un dernier regard à Rahotep qui disparaissait à son tour dans la brume. Le montagnard était à présent seul. Seul mais serein. Cette Lune étrange l’avait apaisé ; il savait qu’il était sur le droit chemin, celui qu’il s’était toujours fixé : servir les autres, avec droiture et honneur. Il ne faillirait pas ; quelque part, dans le souffle glacial qui s’engouffrait à travers les colonnades, l’âme des Ases veillait certainement sur ces guerriers élus des dieux. Meijuk entendit bouger de l’autre côté des murs en ruine ; il s’approcha, se demandant si Rahotep ne le rejoignait pas. Il surprit un mouvement, une ombre fugace :
« Rahotep ? »
Point de réponse, autre que celle du crissement aigu d’une lame contre un objet métallique. Meijuk vit se découper contre la lumière blafarde une silhouette : l’inconnu se tourna et découvrit son visage. C’était le visage de Rahotep.
«  Pourquoi ne m’as-tu pas répondu ? »
L’Egyptien ne répondit pas et sourit.
« Rahotep, que signifie tout ceci ? Pourquoi joues-tu de la sorte avec ton glaive ? »
Le sourire s’élargit simplement un peu plus.
«  Très bien. Ton sortilège, démon, ne fonctionne pas sur moi.
- Mais qui te dit que je n’ai pas simplement pris possession du corps de ton compagnon ? Frapperais-tu ton ami ? s’enquit d’une voix grave l’inconnu.
- Sans hésiter, même si j’aurais préféré que tu choisisses un autre.
- Et tu penses vraiment me battre ? Je me suis débarrassé avec une si grande facilité de mon Ase, comment un Mortel pourrait mieux faire qu’un dieu ? A moins que tu te prennes pour un dieu ?
- Viens donc, invectiva Meijuk, sûr de sa force, tu auras ta réponse.

***

Bjarnulf reculait, contraint le plus souvent à la défensive. Il se battait depuis une heure, rendant coup pour coup ; cet Akurgal semblait infatigable. Ramassant ses forces, Bjarnulf se fendit et, la surprise aidant, entailla largement le poitrail de l’Ombre du Mésopotamien. Ce dernier sourit et repartit de plus belle à l’attaque, envoyant un violent coup de pied dans l’Asgardien qui trébucha en arrière. Il tomba à la renverse, laissant échapper sa hache.
« C’est ainsi que vous les avez tués, les Ases. Ils se sont battus entre eux, et vous êtes en fait increvables. Non, même les saloperies comme vous devez bien avoir un point faible, vous ne seriez pas resté ici, prisonniers de ce monde, si vous aviez été si puissants.
- Les Ases ne pouvaient nous tuer. Ils se sont battus pendant des années, mais ont fini par mourir. Le temps n’a pas d’importance pour nous, il nous a suffi d’attendre un peu. Ce sera plus rapide avec toi : tu restes un Mortel, tu finiras par te fatiguer, vite, très vite.
Bjarnulf arbora un sourire satisfait.
- Les Ases ne pouvaient vous tuer … tu n’as pas dit que vous étiez invincibles, immortel. Je vais donc trouver le moyen de te décoller la tête !
- Tu ne le feras pas, tu tuerais ton compagnon.
- Ce n’est pas un souci, je n’aime pas les intellectuels. »

***

Rahotep n’en pouvait plus. L’Ombre de Memnoch le martyrisait. Un nouveau coup de glaive l’avait atteint au crâne, pulvérisant les restes de son casque à tête de dragon ; il s’écroula. Il sentait le sang couler sur son visage. L’Ombre de Memnoch se rapprocha pour lui donner le coup de grâce.
« Vous avez gagné, affirma péniblement l’Egyptien. Nous ne pouvions vaincre ceux qui ont tué les Ases.
- Juste déduction. Pourquoi t’es-tu battu avec tant de fougue ? Tu n’as fait que prolonger ta souffrance.
- Je croyais servir au mieux mon souverain, Odin.
- Le Borgne ne mérite pas de guerriers de ta valeur.
- Pourquoi ?
- Tu as le droit de mourir en sachant pourquoi. Les Ases le savaient, tu mérites cet honneur. Dans des temps lointains, celle qui nous créa, Gullveig, vivait en harmonie avec les Ases. Ces derniers appréciaient sa science et sa capacité à générer de l’or à volonté. Par traîtrise, ils décidèrent de s’emparer de son savoir et de la tuer. Odin put ainsi porter un anneau capable de générer de l’or à l’infini, un or maudit. Sur ordre de ce dieu perfide et de Loki, son compagnon de toujours, les Ases la transpercèrent d’épieux, au point que notre mère resta debout, fichée dans le sol. Pour compléter leur macabre sentence, ils la brûlèrent. Mais Gullveig maîtrisait la plus ancienne des magies et revint à la vie. A chaque fois le supplice recommença. Devant son supplice, le peuple des Dokkalfar lui vint en aide et la sauva. Ils la cachèrent dans les entrailles de la Terre, par delà-une forêt Sombre et très ancienne où elle aimait se rendre, jadis.
- Alors elle vous créa pour se venger. Des démons immortels pour faire face aux Dieux qu’elle déteste tant. Vous avez vaincu les Ases …
- … Et nous avons plongé Asgard dans un hiver sans fin. Seul subsiste ici, autour de nous, le véritable Royaume d’Odin, hors du temps. Tu as tout compris. A présent, ta mort aura pour toi un sens. Rejoins Niflheim sans crainte, Hel saura t’accueillir.
- Non.
- Comment çà ? recula l’Ombre de Memnoch en voyant scintiller une aura blanche autour de l’Egyptien qui se relevait doucement.
- Tu connais la magie ?
- Non. Mais je connais d’autres pouvoirs. »
L’Ombre brandit son glaive et se jeta vers Rahotep mais ce dernier, d’un signe de la main, stoppa son assaillant. L’Ombre fut fascinée par les flammes qui naissaient dans la main droite de l’Egyptien et qui lui transpercèrent le cœur sans qu’il ne puisse réagir. Rahotep entendit distinctement le cri de rage d’une femme. Alors l’Ombre disparut.

***

D’un œil hagard, Balder regardait l’Ombre disparaître dans un hurlement de terreur. Le vent tourbillonnait, emportant les dernières étincelles de vie de cet être qui avait ôté la sienne. Balder, le divin sage, dieu de la Lumière et de l’Amour … Il était à présent rongé par la rancœur de cette vie perdue, pour rien : Asgard, n’avait plus de protecteurs, Asgard n’était plus. Qu’étaient devenus les Hommes ? L’Oracle d’Odin s’était révélé exact. Les Ases étaient libérés les uns après les autres : cet homme, agenouillé, épuisé, était l’un de ces sauveurs qui devaient prendre la relève. Comment le pourrait-il ? Il semblait si faible, perdu dans le labyrinthe de tourments refoulés. L’Ombre avait su toucher juste, faisant remonter à la surface des souvenirs enfouis. Balder s’avança à pas lents vers Nibel.
« Guerrier, il est temps pour toi de porter mes armes. Laisse-moi te guider vers la lumière. Laisse-moi te faire accepter ce que tu es, seule clé qui te permettra de porter mes Armes. Debout, Nibel ! »
Le guerrier se releva, affligé. Son regard s’embruma et il pleura. Depuis des années, Nibel avait tout fait pour oublier mais le passé avait ressurgi au moment même où son âme s’était ouverte à ce nouveau pouvoir qu’il sentait courir en lui. Nibel laissa Balder lui poser la main sur le front. Il ferma les yeux. Et il parla. Sa voix, cristalline, occulta bientôt le mugissement du vent glacial.

« Tout jeune, j’ai fait un rêve effroyable. J’ai rêvé que je serrais dans mes bras les têtes coupées de mon petit frère et de ma petite sœur. Elles étaient parfaitement immobiles et muettes, avec leurs grands yeux palpitants et leurs joues rougies, et j’étais tellement horrifié que, pas plus qu’elles, je ne pouvais émettre le moindre son. Ce rêve est devenu réalité. Mais personne ne pleurera, ni sur moi ni sur eux. Ils ont été ensevelis, sans nom. Je suis maintenant seul. Mon nom est Nibel. J’avais passé le cap de mes seize anniversaires, qui était tombé cette année-là sur le jour où l’ensemble des villageois et nous-mêmes célébrions une fête en l’honneur d’Odin. Il arrivait assez tôt cette année-là, et il faisait donc un peu plus froid que d’habitude, mais c’était un grand moment de réjouissances. Ce fut lors de cette nuit que j’eu ce rêve terrible où je me vis enlaçant les têtes coupées de mon frère et de ma sœur. Je me réveillai en nage, horrifié par ce rêve. Je le consignai dans mon livre des songes. Puis je l’oubliai. C’était fréquent chez moi, sauf que cela avait été véritablement le plus horrible cauchemar que j’eusse jamais fait. Mais lorsqu’il m’arrivait de parler de mes cauchemars à ma mère, à mon père, ou à quiconque d’autre, on me demandait de me taire, pour ne pas réveiller les mauvais esprits. Donc, le rêve fut oublié. Plus tard, le premier avertissement de l’horreur à venir, bien que je l’ignorasse alors, fut l’abandon subi de hameaux les plus bas situés sur notre montagne. Mon père et moi, accompagnés de deux chasseurs, d’un garde-chasse et d’un soldat, descendîmes constater par nous-mêmes que les paysans de ces parages s’en étaient allés, depuis quelque temps déjà, en emmenant tout le bétail. C’était une vision sinistre que ces villages désertés, si petits et insignifiants qu’ils fussent. Nous remontâmes sur notre montagne, baignés d’une chaude et enveloppante obscurité, trouvant cependant tous les autres villages que nous traversions cloîtrés et calfeutrés, avec à peine çà et là un rai de lumière filtrant de l’entrebâillement d’un volet ou un mince panache de fumée s’élevant d’une cheminée. Bien sûr, le vieux régisseur de mon père se mit à fulminer que ces vassaux devaient être retrouvés, corrigés d’importance et remis au travail. Mon père, bienveillant comme toujours et parfaitement calme, s’assit à son bureau à la lueur des chandelles et, prenant appui sur son coude, dit que tous étaient des hommes libres ; rien ne les liait à lui s’ils préféraient ne plus vivre sur sa montagne. Tout à coup, il s’avisa de ma présence, tandis que je l’observais en silence, comme s’il ne m’avait pas encore vu, et mis un terme à la conférence, écartant toute l’affaire. Je n’en pensais pas grand-chose. Mais, au cours des jours qui suivirent, certains des villageois des pentes les plus basses montèrent s’installer à l’intérieur de nos murailles. Il y eut des conversations dans le cabinet de mon père. J’entendis des éclats de voix derrière des portes closes, et un soir, au dîner, tous étaient d’une humeur bien trop sombre pour notre famille. Ma mère semblait sincèrement inquiète et, après nous avoir rassemblés – j’étais le plus réticent -, elle nous emmena, Sif, Bald et moi, et nous dit de nous coucher tôt.
Il devait être fort tard quand fut annoncé un visiteur inattendu. Le capitaine de la garde entra dans la salle et s’inclina devant mon père en disant :
« Monseigneur, il semble qu’un personnage de haut rang se soit présenté à votre porte, mais il ne veut pas être reçu dans la lumière, c’est du moins ce qu’il dit, et il exige que vous sortiez à sa rencontre. »
Toute la maisonnée fut aussitôt sur le qui-vive, et ma mère devint blême de colère et de vexation. Personne n’utilisait jamais le mot « exiger » avec mon père.
Il m’apparut aussi clairement que notre capitaine de la garde, un vieux soldat plutôt avantageux qui avait livré plus d’une bataille contre les mercenaires itinérants, était lui-même nerveux et légèrement dérouté.
« Le ferez-vous, monseigneur, ou dois-je le renvoyer ? demanda le capitaine.
- Dites-lui qu’il est le bienvenu dans ma maison, répondit mon père, et que nous lui offrons notre entière hospitalité au nom d’Odin ».
Sa seule voix sembla avoir un effet apaisant sur la tablée tout entière, sauf peut-être sur ma mère, qui paraissait égarée. Le capitaine dévisagea mon père d’un regard presque complice, comme pour lui faire comprendre que l’invitation ne marcherait jamais, mais il alla néanmoins la porter. Mon père ne se rassit pas. Il resta debout, les yeux perdus dans le vide, puis il redressa la tête, comme s’il écoutait. Il se retourna et claqua des doigts, faisant tressaillir les deux gardes qui somnolaient à chaque extrémité de la salle.
« Parcourez toute la maison, fouillez partout, dit-il d’une voix douce. Il me semble entendre des oiseaux qui seraient entrés. Ce doit être l’air chaud, et de nombreuses fenêtres sont ouvertes. »
Les deux gardes partirent, et deux autres gardes vinrent aussitôt les remplacer. Qu’autant d’hommes fussent en service était peu ordinaire, mais la situation semblait l’être encore moins. Le capitaine revint seul et s’inclina une nouvelle fois.
« Monseigneur, il ne veut pas apparaître à la lumière, dit-il. Vous devrez venir à lui, et il n’a guère le temps de vous attendre. »
Ce fut la première fois que je vis mon père réellement en colère. Quand il fouettait ou corrigeait un petit paysan, il le faisait toujours avec une certaine indolence. A présent, les traits de son visage, d’habitude si enclins à la mansuétude par leur régularité même, semblaient déformés par le courroux.
« Comment ose-t-il ? » murmura-t-il.
Cependant, il fit le tour de la table et sortit à grands pas, le capitaine de sa garde sur ses talons. J’avais aussitôt quitté mon lit et me ruai à leur suite. J’entendis ma mère lancer d’une voix douce : « Nibel, reviens ! »
Mais je me précipitai dans la cour, et ce fut seulement quand mon père fit demi-tour et me plaqua durement une main contre la poitrine que je m’arrêtai :
« Reste là, mon fils, dit-il avec sa chaleureuse tendresse coutumière. Je m’en occupe. »
De la porte, j’avais un bon point de vue, et j’aperçus à l’autre extrémité de la cour, devant nos portes baignées par la lumière des torches, cet étrange seigneur qui ne voulait pas s’exposer à la lumière de notre grande salle, même s’il ne semblait rien avoir à redire à cette illumination extérieure. Les immenses portes du passage voûté étaient fermées et verrouillées pour la nuit. Seul le portillon à taille d’homme était ouvert, et c’était là qu’il se tenait, encadré par les torches flamboyantes qui pétillaient de part et d’autre de sa personne, se pavanant, me sembla-t-il, dans son magnifique habit de sombre velours lie-de-vin et noire. De la tête aux pieds, il était vêtu de ces couleurs. Mais je ne distinguais pas son visage car le heaume écarlate qu’il portait le plongeait dans l’ombre. Il ne portait pas d’arme, même s’il portait une armure. La taille de l’homme était impressionnante. Mon père s’immobilisa à quelque distance de lui, mais quand il prit la parole, ce fut d’une voix douce, et je ne pus entendre ce qu’il disait, et de l’homme mystérieux qui ne révélait toujours rien de son visage.
« Sortez de cette maison au nom de Notre Seigneur Odin ! » s’écria soudain mon père. Et, d’un mouvement vif, il s’avança et repoussa énergiquement cette magnifique silhouette en arrière.
J’étais stupéfait. Mais du heaume sortit alors un doux rire satiné, un rire moqueur, et d’autres semblèrent lui répondre en écho, puis j’entendis un puissant martèlement de sabots, comme si plusieurs cavaliers s’étaient élancés simultanément. Mon père claqua lui-même le portillon. Puis il se retourna, regarda le ciel, et joignit les mains en prière.
« Odin, comment osent-ils ? »
C’est à cet instant seulement, au moment où il s’élançait vers la maison où j’étais que je me rendis compte que le capitaine de la garde était comme paralysé de terreur. L’œil de mon père croisa le mien aussitôt qu’il entra dans la lumière venant du hall d’entrée, et je désignai le capitaine du geste. Mon père pivota sur lui-même.
« Condamnez la maison, lança mon père. Fouillez-la de fond en comble et condamnez-la, rassemblez tous les hommes et remplissez la nuit de torches, vous avez entendu ? Il me faut des hommes. Exécution immédiate. Je veux assurer la protection des miens ! »
Je vis mon père en conversation avec ma mère : « Ne laissez pas les enfants seuls un instant, quant à vous, dans votre état, je ne tolérerai pas cet égarement. »
Elle toucha son ventre. Je compris qu’elle était à nouveau enceinte. Et je compris aussi que mon père était réellement inquiet. Tout à coup il leva les yeux. Il sembla tendre l’oreille, puis regarda autour de lui. Je vis que la lumière avait disparu des fenêtres. Nous-mêmes n’étions plus que de vagues silhouettes, et il avait renversé le candélabre. Je le ramassai. Je le regardai à la dérobée tandis que je prenais une des chandelles pour l’allumer à la torche de la porte et rallumer ensuite les autres. Il se tourna vers moi : « Emmène ta mère, ton frère et ta sœur dans la cave, et dépêche-toi. Les soldats ont reçu leurs instructions ». Moins d’une heure plus tard, nous étions tous rassemblés dans la cave. Ma mère était pâle comme la mort et malade, peut-être à cause du bébé qu’elle portait en son sein, et elle s’agrippait fiévreusement à mon frère et à ma sœur qui étaient maintenant franchement terrifiés. Il semblait que nous passerions la nuit sans incident. L’aube ne pouvait pas être éloignée de plus de deux heures quand je fus tiré d’un demi-sommeil par un cri horrible.
J’entendis à travers toute l’épaisseur du sol les hurlements venus d’en haut, de terribles cris de peur et de panique, des cavalcades, et même des hennissements suraigus, qui me firent dresser les cheveux sur la tête. Je me retournai, tenant la seule source de lumière, et aperçus les enfants raides de peur, les yeux rivés au plafond au-dessus duquel continuaient de retentir les hurlements du carnage.
« Je sens le feu, chuchota soudain Sif, le visage aussitôt baigné de larmes ; Tu le sens, Nibel ? »
Je l’entendais et je le sentais aussi. La trappe s’ouvrit puis se referma un instant plus tard. Ma mère n’était plus là. Je pris mon frère et ma sœur dans mes bras et les serrai très fort. La clameur de la bataille ne faiblissait pas, les cris se poursuivaient, et puis, subitement, si subitement que ce fut aussi stupéfiant et terrifiant que le bruit lui-même, tomba le silence. Ce silence enveloppa tout, et il était trop absolu pour signifier la victoire. Il y eut un fracas au-dessus de nos têtes. Aussitôt après, la trappe fut soulevée et, dans la lueur des torches, je distinguai une mince silhouette sombre aux longs cheveux. L’appel d’air éteignit ma torche. Une fois encore, je vis distinctement le contour de cette silhouette, celle d’une haute femme majestueuse aux boucles immenses et à la taille suffisamment fine pour être enserrée par mes deux mains, tandis qu’elle semblait planer sans bruit jusqu’au bas de l’escalier. Avant que je pusse songer à tirer mon épée sur un assaillant de sexe féminin ou comprendre quoi que ce fût, je sentis ses tendres seins contre ma poitrine et respirai la fraîcheur de sa peau tandis qu’elle semblait m’enlacer de ses bras.
Il y eut un moment de confusion inexplicable et étrangement sensuel quand le parfum de sa chevelure et de sa robe monta à mes narines, et je crus voir le blanc luisant de ses yeux qui me dévisageaient.
J’entendis Sif crier, puis Bald à son tour. Je fus jeté à terre. Le feu brillait vivement en haut. La silhouette les tenait tous les deux, deux enfants qui se débattaient en hurlant sous un seul bras presque fragile, une lance dans l’autre main, et après s’être arrêtée, pour me regarder, semblait-il, elle fila en haut de l’escalier dans la lumière du brasier. Tenant mon épée à deux mains, je me précipitai à sa suite. Elle avait déjà presque atteint la porte tandis que ses fardeaux gémissaient et m’appelaient au secours : « Nibel ! Nibel ! » Je ne pouvais en croire mes yeux : une jeune femme, qui me volait mon frère et ma sœur.
« Arrêtez ! » lui lançai-je.
Je courus après elle, mais à mon complet étonnement elle s’arrêta, s’immobilisa, et se retourna pour me regarder à nouveau, et cette fois je la vis dans toute la plénitude de sa beauté raffinée. Son visage était d’un ovale impeccable avec de grands yeux gris et doux. Elle avait des lèvres rouges et ses longs cheveux blonds descendaient le long de son dos en une masse ondoyante et soignée. Sa robe était de la même couleur lie-de-vin que j’avais vue sur l’armure du visiteur maudit.
Le visage d’abord curieux, puis poignant, elle me contemplait simplement. Sa main droite tenait la lance levée, mais elle ne bougeait pas. Elle relâcha alors l’étreinte implacable de son bras gauche enserrant mon frère et ma sœur. Tous deux roulèrent au sol en hoquetant. Je bondis au-dessus d’eux et avançai sur elle en faisant tournoyer mon épée. Mais elle m’esquiva si promptement que je ne le vis même pas. Je ne pouvais croire qu’elle fût si loin de moi, la pointe de sa lance reposant sur le sol à présent, me contemplant toujours, ainsi que les deux enfants en pleurs. Soudain sa tête tourna. Elle appela quelqu’un. Sortant des tourments même d’Hel, apparut une autre silhouette, la même que le visiteur indésirable. Lorsque je fis tournoyer mon épée, ce personnage me balaya d’un geste du bras et, en un instant, coupa la tête de Sif puis celle de Bald qui hurlait.
Je devins fou. Je rugis. Il se tourna vers moi. Mais la femme l’arrêta d’une ferme interdiction. « Laisse-le tranquille », lança-t-elle d’une voix à la fois douce et claire, et il s’éloigna. Elle disparut à son tour. Je sortis en faisant tournoyer mon épée, hurlant, de rage et d’amertume, des menaces insensées contre le monde entier, les yeux maintenant aveuglés par les larmes, la gorge serrée jusqu’à l’étouffement. Tout était tranquille. Tout le monde était mort. La cour était jonchée de corps. Je retournai en courant dans le hall d’entrée. Je pris les têtes de Sif et de Bald dans mes bras. Je m’assis en les serrant contre moi, et sanglotai.
Elles semblaient toujours vivantes, ces têtes coupées, avec leurs yeux étincelants et leurs lèvres qui bougeaient encore dans un vain effort pour parler. Je les posai côte à côte, ces deux têtes, sur mes genoux, je caressai leurs cheveux et leurs joues. Je leur murmurai des paroles de réconfort, disant qu’Odin était proche, qu’Odin était avec nous, qu’Odin prendrait soin de nous à tout jamais, que nous étions au Valhala. « Oh s’il te plaît, Odin ! priai-je de toute mon âme, ne leur laisse pas les sensations et la conscience qu’ils semblent toujours posséder. Oh, non, pas cela. Je ne peux le supporter. Je ne peux pas. Non ».
A l’aube, enfin, quand le soleil déversa ses flots arrogants à travers les portes, quand les feux se furent éteints, quand les oiseaux chantèrent comme si rien n’était arrivé, les innocentes petites têtes de Sif et Bald étaient inertes et sans vie, on ne peut plus mortes, et leur âme immortelle les avaient quittées. Je trouvai ma mère assassinée dans la cour. Mon père, couvert de blessures aux mains et aux bras, gisait contre un mur. Rien n’avait été volé.
Il n’y avait personne pour m’aider à enterrer les morts.
A midi, j’avais traîné toute ma famille, les uns après les autres, jusqu’à la cave et les avais précipités sans façon au bas des marches, puis les avais étendus côte à côte dans la salle, du mieux que je pouvais. La tâche avait été exténuante. Je fus près de m’évanouir quand j’arrangeai les membres de chacun d’entre eux, et de mon père pour finir. Retournant dans ce qui restait de ma chambre, je vis que tout était saccagé et détruit, sauf une seule chose, ma lyre restée intacte étrangement. Je la pris. Puis, je sortais dehors. Je savais que je ne pouvais en faire autant pour les autres habitants de notre enceinte. C’était tout simplement impossible. Ils pourraient revenir.
Un millier de pensées me tourmentaient. Etrangement, elles s’effacèrent et laissèrent place à une musique envoûtante et triste, pour enfin, quand celle-ci fut terminée, me rester qu’une seule idée : oublier. Me laisser bercer par cette musique lancinante. Alors j’oubliais. Alors je chantais. Puis vint cette voix et je la bénis de me porter loin de cette terre que j’avais tant maudis. Alors, dis-moi, Ase, pourquoi revois-je ceci à présent ? »
Balder posa ses deux mains sur les épaules de Nibel et plongea son regard dans ses yeux :
« Parce que tu devais libérer ta conscience pour éveiller ton Âme », dit-il simplement.

***

« Debout Akurgal ! »
C’était la voix de Thrall. Le Mésopotamien tourna le visage vers le bras qui se tendait devant lui.
«  Allons, tu l’as vaincu, toi aussi. Reprends tes esprits, tout est fini. Ils sont là.
- Ils ? répéta Akurgal en prenant appui sur la main de Thrall pour se relever.
- Oui, reprit ce dernier, les Ases sont là.
- Ils ne bougent pas. Ils restent immobiles, tous les neuf. C’est extraordinaire. Leurs armures brillent dans ces ténèbres et cette brume glaciale. Ce sont vraiment des dieux ! s’émerveilla Memnoch.
- Ça fait quelque chose quand même. Nous sommes devant des dieux. Il faut peut-être nous mettre à genoux ? »
Comme Bjarnulf achevait sa phrase, l’un des Ases se détacha du groupe. Il ouvrit ses mains sur un autre monde ; les guerriers d’Odin et les dieux étaient à présent au-dessus d’Asgard. Un brouillard pénétrant s’éleva et obscurcit la Lune, tandis que les deux Corbeaux qui suivaient les élus depuis leur arrivée dans ce plan ancestral s’étaient posés sur la branche tortueuse d’un sapin, observant cette scène irréelle.

« Vous nous avez vengés, Compagnons d’Arme d’Asgard. Toi, Thrall, pourfendeur de l’assassin d’Ull le Magnifique. Toi, Dimitre, qui a su apporter un châtiment implacable au nom de Tyr, Maître de la Guerre et de la Justice. Toi, Akurgal, que le puissant Thor a désigné comme son successeur auprès d’Odin car ton cœur est juste. Toi, Nibel, que les songes de Balder ont conduit à désigner comme second, éclatant et brillant prince des Ases retrouvés. Toi, Meijuk, en qui Vali a reconnu un guerrier courageux qui saura venger justement nos âmes. Toi, Bjarnulf, fier compagnon, fier guerrier, dont les exploits réjouissent le cœur de Vidar, notre bien-aimé frère. Toi, Memnoch, veilleur des Hommes et d’Asgard comme le fut Heimdall, au son de Gjallarhorn. Toi, Inyan, accepté parmi les tiens comme le fut notre Skald favori, Bragi ; porte haut son honneur ! Et enfin toi, Rahotep, en qui je vois mon digne successeur.
- Forseti, murmura l’Egyptien, dieu de la concorde et de la paix …
- A présent, voyez ! »
Une ville dans une plaine. Les guerriers la reconnurent : c’était l’ancienne capitale d’Asgard aujourd’hui en ruine. Pierres blanches, boiseries, or … quelle cité magnifique ! Elle subissait un siège terrible. Une vaste horde d’Elfes Noirs, de Fils de Fjalars, de Géants, d’Odjurwigs et de Dragons. Les assaillants grimpaient sur les remparts, les Ases se battaient au milieu de leurs guerriers avec vaillance. Soudain, un cri. Une femme aux cheveux d’or. La destruction. Le spectacle changea. A présent, chose étrange, les guerriers se soulevaient contre les Ases et portaient le feu et le sang dans toute la cité. Massacre et terreur. Plus rien. Un nouveau spectacle occupa la scène sous les regards pétrifiés des guerriers d’Odin. Un Ase, marqué de douleur, couvert de sueur. Il regardait sa couronne qui venait de tomber au sol. Le joyau brillait autant que son cœur pulsait. Son assassin, un autre Ase, se reflétait dans le miroir de sa pierre précieuse. L’Ase se relevait, le combat se poursuivait. La scène s’évanouit, remplacée par un voile immaculé. La neige. Soudain, des cris. Des milliers de cris. Les animaux, les gens, tous se précipitaient dans la même direction, vers cette femme. Elle les menait vers une montagne ; un volcan ? Non, un puits, un immense et insondable puits. La terre était secouée de spasmes, les volcans rasaient les derniers vestiges de cette terre autrefois fertile. Un chant monta dans les cieux. Victoire ! Il cessa. Il y eut un rire, un rire de femme. La terre disparut sous un linceul de neige. C’était fini. Asgard venait de disparaître. Les Ases erraient à présent, tourmentés par leurs assassins. Ils ne mourraient pas. Ils resteraient ici, hors du temps.
« Vous êtes à présent en charge de défendre Asgard. Elle n’en a pas fini de se venger de nous. Nous ne paierons jamais assez. Portez nos Armures et nos Armes avec fierté. Vous êtes les nouveaux Ases ».
Alors, les dieux disparurent.

***

« Comment allons-nous raconter toute cette histoire à Erda et Thenséric ?
- Ah, Erda. Je crois qu’elle rêve des Ases. Et bien je suis là à présent !
- Doucement, vous deux. Memnoch, on parle toujours de la Prêtresse Erda, pas de familiarité. Et toi Inyan, tâche de te montrer à la hauteur de ton nouveau rang !
- Et, doucement Rahotep. Ça te monte à la tête ou quoi ?
- Non Thrall, s’avança Meijuk, notre compagnon veut simplement dire que nous devons nous montrer dignes de nos nouvelles fonctions, c’est tout. Et puis, c’est le plus âgé, il faut bien qu’il veille sur ses frères !
Les représentants d’Odin esquissèrent un sourire.
- Etrange histoire tout de même.
- Pas tant que ça, Nibel. Depuis Hattousa nous nous baladons dans un monde remplis de monstres, de dieux, de morts-vivants, on boit, on bouffe, on baise, enfin pas toi je le concède ; nous portons des armes magiques, on entend des voix … Je trouve que cet épisode est dans la lignée. Personnellement, j’ai toujours pensé dans mon village, et ce bien avant d’entendre la voix de Cybèle, que de sauter dans un précipice sans fond pouvait se solder par un atterrissage en relative douceur, même après quelques heures de chute. Mieux, je savais parfaitement qu’un vent pouvait nous faire remonter à la surface sans encombre, et que des armures de métal et de fourrure nous couvrant totalement pouvaient se révéler si légères, et qu’elles finissent par se retrouver par enchantement dans de petites boîtes.
Bjarnulf éclata de rire et tapa violement sur le dos de son compagnon.
- Dimitre, t’es impayable ! Par Thor, je veillerais sur toi pour que tu ne meures pas avant l’heure, tu es notre maître à penser !
- Vidar.
- Hein ? s’étonna Bjarnulf en se tournant vers Memnoch.
- Vidar : tu es l’Ase de Vidar, alors dis plutôt « par Vidar » !
- AHAHAHAH ! Je vous aime, mes frères ! A Troudheim, on va se faire la fête du siècle ! »
Rahotep sourit à son tour. Nibel et Akurgal le rejoignirent, tandis que les autres compagnons poursuivaient leurs bruyants échanges.
« Ils ont raison, je devrais relâcher un peu mon étreinte. Nous avons vécu des moments très forts.
- Ne t’inquiète pas Rahotep, assura Nibel, je suis certain qu’ils ont compris le message. Chacun a sa manière de vivre et d’accepter tout ce que nous vivons. Nous ne restons que des hommes.
- Je sais », murmura l’Egyptien en refermant son manteau autour de lui.

Le groupe marcha ainsi quelques heures, se frayant un chemin à travers une violente tempête de neige. Ils avaient décidé de rejoindre la Forteresse plutôt que Troudheim, plus éloignée. Les Armures et Armes divines qu’ils portaient avec eux dans leurs petites boîtes de mithrill devaient être amenées le plus tôt possible en lieu sûr. Pour l’heure, personne ne parlait de ce qu’il avait vécu lors de son duel. Rahotep gardait pour lui les révélations faites par le démon qu’il avait affronté. Le temps des questions viendrait, plus tard. L’Egyptien regarda les Montagnes Blanches qui se dressaient à l’horizon. Ici, c’était le domaine immaculé des anciens Géants. Avaient-ils vraiment foulé ces terres ? Ces pierres usées par le froid et l’assaut du temps étaient-elles vraiment celles d’Asgard, ou cette dernière se trouvait être cette terre désolée, oublié des âges, perdue dans les entrailles de la Terre ? Rahotep se souvint de la première fois qu’il avait vu ces Montagnes. Il avait pensé à ce peuple qui vivait dans cette terre austère. Quoique fût le véritable nom de cette contrée, ces gens méritaient qu’on se batte pour eux. Il poursuivit sa route, fermant la colonne des Guerriers d’Odin victorieux.










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