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Les ages mythologiques

Dans l’épisode précédent …

Pallas, accompagné de Seth, Harald et Darkhan retrouve enfin la trace du traître Gygès, éliminé par des Amazones d’Artémis. Après avoir affronté ces dernières, le groupe décide de rentrer au Sanctuaire afin de reprendre contact avec leurs compagnons. A l’autre bout du monde, en Asgard, Einherjars et Guerriers de Bronze se préparent à partir en chasse de la Horde …



Chapitre VII – La Horde

***

Sur le sentier de la Guerre



Quelque part dans une vallée de l’Occident Chevelu

Cycnos trépigna de joie.
« Pathos ! Ils arrivent ! Bordel regarde donc cette beauté, leurs armées sont encore couvertes du sang du Sanctuaire. Je crois que c’est encore plus beau que le cul de Penthésilée !
- De grâce, tu n’es pas un simple soudard, apprends donc à parler convenablement. Et dois-je te rappeler que notre chère sœur t’a déjà arraché un testicule pour t’être montré un peu trop entreprenant à son égard ?
- Oui, mais elle n’a pas arraché le plus productif, j’ai encore de quoi la …
- Tais-toi, je ne veux pas en savoir davantage ».
Le fils d’Arès, Berserker en charge des Hoplites Sombre se tut et sonda l’horizon. Le soleil diffusait une lueur vaporeuse sur la plaine verdoyante. La dernière pluie avait gorgé la terre et cette dernière se transformait en terrain boueux au fur et à mesure que les troupes de l’Ordre Noir avançaient. Pathos savait par ses éclaireurs que les pertes face au Sanctuaire n’avaient pas été négligeables : du côté des Poings Noirs, Fragoth et Limgoth avaient succombé, Arès perdant dans la bataille l’un de ses fils, Térée, ainsi que l’ensemble de ses Minotaures auxquels venaient se rajouter de nombreuses troupes de Phlégyas. La victoire avait cependant adouci ce prix élevé et Cycnos, loin de penser aux morts, admirait la tenue des troupes qui avançaient en ordre serré.
« Foutre, il va en prendre plein la tête le Squelette Décharné.
- Cycnos, ça ne veut rien dire : un squelette est par définition décharné.
- Je m’en cogne. Squelette, roi des Goules, Indicible ou je ne sais quoi encore, il va arrêter de nous envoyer ses créatures maintenant. Il va se terrer dans son trou et nous allons l’en déloger. Il ne peut rien contre nous. Regarde, mais regarde donc ! Père sur son char est extraordinaire ! Même le Prince de l’Ordre Noir me fait de l’effet avec ses guerriers ».
Le Berserker en chef des Voleurs d’Arès jubila.
« A la guerre ! Sus aux Morts ! Viols, pillages, carnages ! »
Sortant de l’ombre dans laquelle elle s’était tapie un moment, l’une des filles d’Arès fit son apparition.
« Ah, mon frère a une érection, soupira la Maîtresse des Amazones.
- Si tu savais Penthésilée ! Tu veux voir ?
- Tu sais que j’ai du mal à voir une fourmi, alors ton engin, ce serait encore plus dur. La dernière fois que j’ai pu le distinguer, il était si petit que je me suis demandé si tu n’avais pas qu’une bourse en guise de paire. Au fait, ça va mieux ?
- Laisse mes couilles tranquilles !
- Si je puis me permettre, « ta » couille serait plus exacte.
- Toi, tu ne perds rien pour attendre.
- Suffit, coupa Pathos. Allons préparer le campement. Père mérite un accueil digne de ce nom. Penthésilée, va trouver Grakgoth : vous mènerez notre avant-garde sur la route qui nous conduira à l’Indicible ».

Depuis plusieurs mois, les Berserkers suivaient les agissements de l’Indicible. Harcelés par ses colonnes de Morts-Vivants et les attaques ponctuelles des Guerriers Noirs, Amazones et autres Hoplites Sombres étaient exténués. Il faut dire que Tiralon, Ichiuton le Thrace et Argéthuse prélevaient leurs lots de morts chaque semaine. Et puis il y avait cet autre Guerrier Noir qui semblait agir seul, en dehors des autres Guerriers Noirs, vêtu de son Armure aux traits végétaux. Personne ne le connaissait mais tout le monde, y compris les Berserkers, redoutait ses assauts. Les choses allaient cependant changer : Arès et le Maître des Tumultes avaient décidé d’en finir avec l’Indicible. La grande confrontation allait pouvoir commencer.




Les Einherjars


Asgard, au même moment

La nuit de brume s’était installée depuis la veille ; un crachin glacé pluvinait avec obstination. Au milieu de quelques arbres hors d’âge, deux silhouettes affrontaient les éléments sans paraître faiblir, sous le regard inquiet d’hommes aux longs manteaux. Artholos regardait attentivement Minosandre se relever et se débarrasser de la mousse qui maculait son visage. Le Guerrier du Lionnet dégageait une puissance certaine. Depuis qu’il était arrivé en Asgard, le Grec s’était fait un point d’honneur de ne pas porter de manteau ou de protection contre le froid, afin de fortifier son corps et d’impressionner ses hôtes. De fait, son Armure était sa seule protection contre les intempéries. Le corps nu sous une peau de lion et sous le métal sacré portait les marques d’un entraînement qui avait dû être terriblement éprouvant. Artholos n’était pas vraiment surpris : tous les Guerriers de Bronze avaient affronté des épreuves impitoyables, lui le premier. Un poil noir tapissait le corps du Guerrier qui, au détour d’un bon mot, expliquait qu’il tenait là la meilleure des protections contre le froid. La carrure et les traits presque brutaux faisaient oublier l’essentiel : Minosandre était particulièrement agile et rapide et, surtout, dégageait une intelligence remarquable qui en faisait le plus fin tacticien qu’Artholos ait rencontré. Même les Guerriers d’Argent ne lui avaient démontré telle intelligence des combats. Malgré tout, Artholos était inquiet. A ses côtés, Asham, Xantipolapoulos et son ami de toujours Bamos n’en menaient pas large non plus : c’est que l’adversaire était de taille, bien plus dangereux que sa frêle silhouette ne laissait entrevoir à première vue.
Minosandre, débarrassé des mousses collantes, s’étira tout en observant son adversaire. Ce dernier était plus petit de deux têtes et portait l’Armure de Myrkvidr, la « Forêt Ténébreuse ». Sur une tunique de maille de Mithrill, l’adversaire du Grec portait un casque élaboré qui rappelait les branches épineuses d‘un arbre. Son buste était protégé par une pièce cousue de métal noir brossé et de coupes d’écorce directement prélevées sur des arbres légendaires. Des braies de cuir de même travail couvraient ses cuisses et ses mollets tandis que ses bras portaient un enchevêtrement de lianes feuillues et hérissées de pics acérés. Une nouvelle fois, Minosandre cherchait une faille : tous ses coups avaient porté, il en était certain. Aucun n’avait pu entamer ce bois ni déchirer la moindre feuille : on aurait dit que l’armure, vivante, se régénérait à chaque coup.
« Tu veux arrêter ?
- Jamais, siffla le Grec. Allez Liu, viens, je te prépare un assaut dont tu me diras des nouvelles ! Tu ne pourras pas te cacher à chaque fois derrière ta forêt ambulante !
- A ta guise. Je vais à mon tour te montrer une de mes surprises. Ne t’inquiète pas, je ne vais pas utiliser mes dagues empoisonnées : je ne veux pas abîmer un allié ! »

Distant de quelques mètres en arrière, Ryusei se rapprocha de ses compagnons.
« Alors Artholos, qu’en penses-tu ?
- Je savais que vous étiez de notre niveau. Vous ne maîtrisez pas le Souffle Divin mais la magie qui entoure vos armes est redoutable.
- Tu sais que Minosandre va perdre, n’est-ce pas ?
- Oui, car il retient ses coups, coupa Xantipolapoulos adossé à un tronc. S’il lui prenait de vraiment s’énerver, Liu n’en sortirait pas vivant.
- Ce n’est pas certain ».
Hanz s’avança à son tour et poursuivit d’un air grave, ne perdant aucun des coups que s’échangeaient Liu et Minosandre.
« Nos Armures d’Einherjars sont différentes des vôtres. Elles viennent de la nuit des temps, ont été adaptées à nos morphologies par nos meilleurs forgerons, dont le savoir descend directement des Nains. L’Armure de Myrkvidr par exemple a été conçue à partir d’une forêt enchantée aujourd’hui disparue. Elle a la particularité de se régénérer en quelques instants, sans que rien ne puisse vraiment l’entamer. Nul ne sait si elle peut être détruite. Liu peut jouer de toute sa dextérité dans cette protection légère et souple. Il a choisi cette armure car elle a en outre la particularité de vivre : il a fait pousser quelques essences très toxiques qu’il peut à loisir inclure ou retirer de son armure. Minosandre est troublé, sans le savoir, par une substance qui s’attaque à ses sens. Rien de mortel cependant, je vous rassure, Liu s’est servit d’une plante peu dangereuse ».
Asham regarda Minosandre et Liu s’écraser à terre après un échange interminable. Il sourit en voyant Liu rester à genoux quelques instants, tandis que Minosandre se remettait déjà en garde.
« Armure empoisonnée ou non, Liu mord aussi la poussière, enfin la mousse gelée.
- Bien entendu, Asham, nous ne sommes pas invincibles en tant qu’Einherjars. Il nous reste à progresser et ces joutes contre vous nous sont d’une grande utilité.
- Et toi, Hanz, à quoi correspond exactement ton Armure ? »
L’Asgardien retira une partie de son manteau et laissa glisser ses doigts sur le métal froid qu’il mettait ainsi à nu.
« C’est l’Armure de Brokkr, le forgeron nain qui créa avec son frère Sidrin les armes des dieux. Je ne porte pas mon casque aujourd’hui mais il est, comme le reste, en métal. Ce n’est pas du Mithrill mais c’est aussi résistant.
- Les gravures sont superbes, fit Bamos en se rapprochant. C’est une montagne sur ta protection là, sous la ceinture ?
- Oui, la Montagne des Nains. La ceinture est la première chose que je dois mettre : elle me donne la force qui me permet de porter le reste.
- Et ces pierres précieuses, sont-elles magiques ?
- Je ne peux le dire Bamos, mais elles luisent dans la nuit et je sais qu’elles semblent repousser les rayons des Sorciers Elfes Noirs. Sous les plaques de métal, je porte une peau de dragon gris : une assurance contre le feu et le froid ! Je ne les porte pas là, mais mon bouclier et ma hache sont du même acabit : terriblement envoûtants et efficaces !
- J’ai quasiment la même Armure, en l’occurrence celle de Sidrin, dit Thendrik fier de lui.
- Nous serons donc bien accompagnés face à la Horde. Et toi Ryusei ? Une Armure végétale ? Une Armure de Nain ?
- Celle de Jarnsaxa : « Epée de Fer », une ancienne Géante.
- Je croyais que les Géants étaient … plus grands que nous, fit Xantipolapoulos en se grattant le menton, les sourcils déformés par l’étonnement.
- Elle a été refaite à ma taille à partir des restes de cette antique armure. »
Ryusei retira son manteau, dévoilant une Armure noire et blanche qui le recouvrait presque entièrement. Les plaques de métal chevauchaient avec finesse des ensembles de cuir, de la peau de Troll des neiges d’après Ryusei, et l’ensemble offrait une protection complète qui ne gênait aucunement les mouvements. Mais le joyau de cet ensemble résidait dans les deux armes que l’Asiatique dévoila : deux glaives à la large lame oscillant entre le blanc immaculé et une couleur écarlate qui les rendaient encore plus inquiétantes.
« Ces lames ont découpé du Mithrill avec autant de facilité qu’elles ont découpé des arbres et des roches. Rien ne peut se mettre sur leur chemin, rien, assura Ryusei en esquissant un sourire satisfait.
- Je vois, répondit Artholos. Combinés à Canagan et son Armure Noire de Calydon, vous êtes donc aussi redoutables que nous. Une question me tourmente cependant : pourquoi vous ne les portiez pas lors de notre périple à travers le Col des Tempêtes ?
- Nos Armures et nos Armes ont été modelées suivant nos demandes. C’était un travail très long et nous avons dû attendre que nos forgerons les achèvent.
- Ainsi, Ryusei, vous avez pu choisir vos Armures ; c’est très intéressant. Si j’avais pu en faire autant, j’aurais demandé quelques aménagements, moi aussi, dit Bamos en montrant ses cuisses.
- Je te comprends, répliqua l’Asiatique en souriant, vous êtes moins protégés que nous. Quand je repense à Séléné pieds nus et au buste quasiment découvert, je doute qu’il survive longtemps face à un adversaire plus rapide que lui !»

Minosandre tendit la main à Liu qui l’accepta. Le Grec prit l’Asiatique dans ses bras et le souleva sans ménagement.
«  Liu, je serais fier de me battre à tes côtés ! Même mon frère Cassios, qui est pourtant chef de la Garde du Sanctuaire, ne m’a pas donné autant de fil à retordre ! Tu gagnes en agilité ce que tu n’as pas en force ! Bravo Liu !
- Tu peux me redescendre à présent non ? sourit l’Einherjar.
- Bon, mes amis, je crois que nous sommes à présent prêts pour partir en chasse ! Je pense que Gunther nous donnera son accord, notre entraînement est terminé, nous pourrons partir comme prévu, avant la prochaine lune ».
Les guerriers poussèrent des cris de guerre en levant les poings. Sûrs de leurs forces, ils rejoignirent Troudheim en chantant. Alors que le ciel se voilait de nouveaux nuages, un corbeau suivit le groupe avant de disparaître. « Bon ou mauvais présage ? s’enquit Bamos au moment d’entrer dans la petite cité.
- Ni l’un ni l’autre, non, rétorqua Canagan. Pour chaque être arrive l’heure de la mort. Je crois que, pour nous, cette heure n’est pas encore venue. Mais je ne doute pas que nous souffrirons comme jamais face à la Horde ».


L’étreinte glacée et humide de la Germanie


Quelques jours plus tard

Emmitouflés dans des fourrures, les compagnons s’étaient mis en route. Ils portaient, par-dessus leurs vêtements, un manteau soyeux de buffle des neiges, dont la large capuche recouvrait leur tête. Gunther avait fait tisser des bottes et des gants en cerf, brodés de fourrure, des sacoches et des fourreaux en cuir souple pour les divers ustensiles utiles à leur périple. Depuis trois mois à présent, aucun navire n’avait rejoint Troudheim : il semblait que la Horde avait levé des navires et empêchaient à présent toute navigation sereine à travers la Mer de Njord. Soucieux de ne pas affronter leurs adversaires sur un terrain qu’ils ne maîtrisaient pas, les guerriers avaient décidé de suivre les conseils de Thendrik. Selon un itinéraire très précis, élaboré à partir des cartes de la Forteresse Sacrée, l’Einherjar avait opté pour la route la plus longue. Il s’agissait de suivre la route du sud-est, à travers la banquise, puis de piquer après quelques journées de marche plein sud à travers la Germanie Glacée. Après un long périple, la Mer d‘Ambre serait atteinte et traversée au moyen de navires de pêcheurs vivant le long de ces côtes inhospitalières. Ainsi, le groupe pénètrerait sans se faire remarquer au cœur de la Germanie Humide ; l’effet de surprise aidant, Thendrik était persuadé que la Horde serait plus aisément repérée et à même d’être détruite. Car il s’agissait bien de cela : les compagnons d’armes devaient en finir avec cette menace et donc affronter Eluontios et ses démons. La perspective de défier une divinité ne les effrayait cependant pas : sûrs de leurs forces, assurés de la présence de leurs divinités à leurs côtés, les dix hommes bravaient le froid les yeux graves mais emplis d’espoir. La traversée de la banquise ne dura que cinq jours, durant lesquels les Guerriers Sacrés purent admirer le sens de l’orientation de leurs compagnons Einherjars. L’immensité glacée n’offrait que partout le même paysage désolé et balayé par le blizzard. Pourtant, Thendrik et les siens menaient la troupe d’un pas assuré, obliquant au rythme des indications d’une carte qu’eux seuls semblaient comprendre. La banquise s’était révélée être une épreuve moins difficile que prévue : la Germanie Glacée ne fut pas si avenante envers ses hôtes, couverte par une armée de nuages lugubres. La première chose qui surprit les compagnons, les Asgardiens les premiers, fut le froid qui s’intensifiait au fur et à mesure qu’ils avançaient vers le sud. Des nuées de grêlons brillants et bondissants ricochaient sur le sol durci, crépitaient sur les épaulières métalliques des Einherjars en Armure. A de nombreuses reprises, de véritables rideaux de pluie glacée les empêchèrent de distinguer leur route à travers l’immensité des forêts givrées, les obligeant même parfois à trouver refuge sous une souche ou dans une grotte de fortune. La faune était rare et les compagnons devaient se contenter de viande séchée qu’ils portaient avec eux depuis leur départ. Après d’interminables journées de marche, ils débouchèrent vers un ensemble de marais gelés. Les arbres étaient rares dans ce paysage où ne survivaient que quelques ajoncs et bouleaux rabougris, où gisaient mortes ou moribondes les fougères ou bruyères que Liu assuraient devoir être en fleur. Au fur et à mesure qu’ils avançaient dans ce désert sans vie, l’aspect du pays empirait. La glace faisait son œuvre et semblait encore plus virulente qu’en Asgard : chaque rocher, chaque parcelle de terrain était recouverte d’un manteau glissant qui gênait leur progression. Bientôt, la gelée céda lentement la place à la neige. Le ciel était enfin de retour, les épaisses couches nuageuses ayant disparu, et le soleil, malgré sa faible ardeur, apporta un peu de réconfort aux Grecs.
Cela faisait à présent presque un mois que les guerriers avaient quitté Troudheim ; un temps beaucoup trop long pour des hommes de leur trempe. Les faits étaient néanmoins implacables : ni la science des Einherjars ni le Kosmos des Guerriers Sacrés n’avaient été à même de leurs permettre de traverser plus vite la Germanie Glacée. Cette dernière semblait vouloir retenir ses hôtes et usait de tous ses artifices pour parvenir à ses fins. Les yeux hagards, les hommes découvrirent enfin les vallées peu encaissées qui annonçaient la fin de leur périple. Les quelques villages qu’ils croisèrent portaient tous les mêmes traces de saccages : maisons en ruines, corps empalés, monticules de têtes, totem macabre de la Horde. Partout, la même marque, celle que Hanz avait déjà croisée des années plus tôt, lorsqu’il avait décidé avec Liu et Ryusei de sauver Ginevra et les siens.
« C’est la Horde qui a commis ces actes.
- Ils le paieront Hanz, ils le paieront, rétorqua Artholos en serrant les dents.
- Inutile de s’attarder et de gémir : nous avons encore du chemin ».
Les paroles de Ryusei cinglèrent comme une pluie glaciale ; néanmoins ses compagnons s’exécutèrent et reprirent leur route. Devant les traces laissées par la Horde, les guerriers étaient sans cesse sur le qui-vive. Ils ne faisaient plus de feu de peur que la fumée n’alertât leurs ennemis, dormaient peu. Enfin, par une matinée brumeuse, ils arrivèrent sur le rivage de la Mer d’Ambre. Ils longèrent ce dernier pendant une journée, jusqu’à trouver les restes d’un village côtier. La mer grise était presque plus gaie que les vestiges sans vie qu’ils découvraient, une nouvelle fois, marqués du sceau de la Horde. Par chance, leurs adversaires n’avaient pas pris la peine de détruire les modestes embarcations de pêcheurs et les compagnons embarquèrent sur la plus grande, après avoir préparé de quoi tenir les quelques jours de traversée. Selon Thendrik, il ne fallait que trois jours par beau temps. Au crépuscule naissant, la houle n’était pas trop forte mais la brume pouvait encore, selon Artholos qui connaissait bien la région, vite se lever et céder la place à une tempête. Canagan, suivi de Liu, proposèrent d’attendre le lendemain et le lever du soleil. Les deux hommes furent éconduits et le frêle esquif disparut dans l’obscurité au rythme des coups de rames des compagnons.

***

Voilà deux jours qu’ils suivaient la course des guerriers à travers la Mer d’Ambre, étrangement calme. L’homme avait été désigné pour une mission qui le laissait perplexe. Du moins avait-il pu amener avec lui son élève pour une leçon qu’il n’était pas prêt d’oublier. La traversée de la Germanie voulue par le Maître s’était révélée plus ardue que prévue. Les démons qui composaient la garde rapprochée d’Eluontios étaient redoutables, pour certains assez proches du niveau de l’homme qui, après une nouvelle rencontre, s’était fendu d’une nouvelle leçon auprès de son apprenti : « Tu vois, Thémiclès, la magie de ces créatures, si elle diffère du Kosmos, n’en est pas moins redoutable. Tu ne devras pas l’oublier : le monde regorge de puissances capables de nous tenir tête ». Le jeune Thémiclès vouait une véritable admiration à son Maître et savait que ce dernier exagérait un peu : il ne portait pas son Armure Sacrée et avait triomphé de tous leurs adversaires sans éprouver la moindre difficulté apparente. Il affichait toujours ce détachement qui le rendait indifférent aux violences qu’ils avaient vues et qui le rendait si terrifiant pour ses ennemis : un exemple à suivre pour le jeune apprenti.
« Pourquoi devons-nous tuer ces Guerriers, Maître Maxendre ?
- Pourquoi poses-tu cette question ? Nous avons une mission. Je t’ai mené avec moi pour que tu passes ton épreuve : tu tueras ces hommes et alors tu deviendras Triton, fils de notre Seigneur.
- Quoi ??? Mais vous ne …
- Assez. A présent, concentre-toi. Visualise cette embarcation et éveille ton Souffle Divin ».
La houle timide faisait danser langoureusement la chaloupe que Canagan pilotait depuis quelques heures. Le Celte avait remplacé à la barre Hanz qui se reposait avec Bamos tandis que leurs compagnons pagayaient avec une ardeur renouvelée depuis qu’ils avaient aperçu les rivages de la Germanie Humide.
« Je pense être prêt, Maître.
- Ne pense pas, agis.
- Quelle technique dois-je utiliser ?
- Celle qui te semble la plus appropriée. Il faut que tu coules cette embarcation et que tu noies ces hommes.
- Je pourrais les affronter en duel sur le rivage. Avec votre aide ils ne pourraient lutter !
- Je ne peux intervenir. Je suis là comme observateur. C’est ton épreuve, ne me déçois pas. »
Maxendre s'interrompit et fixa son élève. Ses yeux vert de chrome dont la dureté en cet instant n'était pas sans rappeler les roches acérées du Cap Sounion suivirent la concentration de pouvoir qui tournoyait autour des poings de Thémiclès.
« Quand tu veux à présent. Prouve-moi que tu as suivi mon enseignement avec attention.
- Oui, Maître !
- Arrange-toi pour qu'ils trouvent leur chemin jusqu'à la porte des Enfers. Les Morts se chargeront de les accueillir ».

Canagan avait blêmi. Le premier, il avait vu la mer devenir lisse comme la glace tandis qu’au loin grandissait le murmure du tumulte à venir. Une onde marine de vapeur saline se matérialisa autour de la barque et se mit à tourner lentement autour des compagnons. Le premier, Xantipolapoulos tenta de se relever mais il sentit ses muscles se tétaniser, son sang battre fort dans ses veines. Ses doigts se crispèrent et il fut incapable, comme ses amis, de prononcer le mot lorsque l’ombre d’un serpent de mer apparut en flottant autour d’eux. Tout se passa vite, plus vite qu’ils ne purent jamais le comprendre. Une douleur insoutenable vrilla leurs corps qui furent projetés dans les entrailles glacées de la Mer d’Ambre. Tournoyant sur eux-mêmes, désarticulés, les corps rejoignirent les abîmes. La pression des flots écrasa leurs êtres jusqu’à qu’ils sombrent dans l’inconscience et s’écrasent contre les roches des gouffres marins.

« Maître ! Je ne comprends pas, ma technique devait le tuer ! C’est impossible !
- Mais tu les as vaincus, Thémiclès, Triton du Serpent de Mer.
- Mais non ! Regardez, les corps sont remontés et …
- Tu as réussi ton épreuve, te voilà Triton de Poséidon, c’est tout ce qui importe. Le reste n’a que peu d’importance pour toi. Sache seulement que, par le passé, Chlatidius a connu telle mésaventure avec ces hommes. A présent je sais ce que je voulais savoir : quelqu’un veille sur ces hommes. Il ne s’agit pas d’Athéna, pas plus qu’il ne s’agit d’Odin. Poséidon devra conduire une guerre pour s’assurer de son Royaume sous-marin car il n’est toujours pas seul … »
Maxendre posa sa main sur l’épaule de son élève et regarda les vagues conduire Hanz et ses compagnons sur le rivage. Thémiclès resta figé pendant quelques instants, regardant ces corps revenus des abysses. S’il ne comprenait pas tout ce qui venait de se passer, les mots de Maxendre l’avaient rassuré : si Chlatidius, l’un des Rois des Mers, avait lui aussi échoué en son temps, ces Hommes n’étaient pas destinés à mourir en ce jour. Peu lui importait de toute façon : il était à présent un Triton de Poséidon !



La terre meurtrie d’Artholos



Village de Valbisia, quelque part au cœur de la Germanie Humide

Artholos se fendit en grondant de rage : « Tu racontes n’importe quoi, vieillard ! TU MENS ! ». Le Prêtre de Valbisia avait à présent le visage écarlate tandis qu’il tentait de trouver une bouffée d’air salvatrice en se débattant au-dessus du sol. Le Germain, tout à son ire, ne relâcha pas l’étreinte et souleva encore davantage le vieillard. « TU MENS, CHIEN » martela-t-il une nouvelle fois. Le Kosmos d’Artholos se mit à vibrer d’une force nouvelle, dévastatrice, qui projeta au sol ses compagnons.
« Merde ! Artholos a complètement craqué ! Il va tous nous tuer avec ses conneries ! » hurla Ryusei pour couvrir les grognements angoissants du Guerrier Sacré.
Artholos desserra son étreinte et propulsa le Prêtre dans les airs avant de raidir ses puissants muscles et de hurler à nouveau, le visage torturé par une douleur insupportable. Il augmenta sa concentration, transformant son Kosmos qui l’entourait en un brasier écarlate. Sur son front plissé, de nombreuses veines bleutées jaillissaient. Il bondit vers sa victime qui redescendait comme une pierre vers le sol putride ; son regard croisa celui du Prêtre lorsqu’il lui imprima une forte pression au niveau du crâne. Le sang qui coula des narines du vieillard fut la prémisse d’une explosion qui décolla la tête du malheureux dans une bouillie sanguinolente. Reposant ses pieds au sol, Artholos laissa échapper un dernier hurlement de rage.
« Nous l’avons perdu pour de bon », murmura Bamos, accablé.
Plongé dans la désolation, Minosandre se releva et se dirigea vers Artholos qui, agenouillé, pleurait à présent comme un enfant en serrant les restes de son père adoptif contre lui. A quelques pas, les autres compagnons regardaient la scène avec un mélange de tristesse et de crainte vis-à-vis de cet homme capable des pires excès.
« Dites, Artholos est toujours aussi sanguin ?
- Ce n’est pas le moment de rire, Liu, s’empourpra Asham. Tu vois bien qu’il souffre le martyr à cause de cette poufiasse !
- Ne la juge pas si vite. Nous ne savons pas tout et, de toute façon, il est trop aisé de juger. Elle devait avoir ses raisons, profondes. Il doit y avoir une explication.
- Je veux bien, Hanz, mais n’excuse pas tout. Elle a trahi pour la pire des créatures ! »
Les derniers mots de Canagan se perdirent dans le souffle putréfié qui semblait danser sur le cadavre de Valbisia, dernière victime de la Horde.

***

Rivages de la Mer d’Ambre, neuf jours plus tôt

Canagan s’éveilla en clignant les paupières sous une lumière plus forte. Le soleil, à son zénith, semblait vouloir percer l’épaisse couche nuageuse et caressait la peau désormais sèche des naufragés. Le Celte se releva péniblement et sonda les alentours. Ses compagnons gisaient là, à même le sol, couverts de sable et d’algues. Canagan se pressa à leur rencontre et les réveilla un à un. Tous étaient vivants, indemnes.
« C’est un miracle, se réjouit Liu. Nous l’avons échappé belle !
- Ce n’est pas normal.
- Quoi, Xantipolapoulos. Tu aurais préféré être bouffé par les crabes et les poissons en ce moment ? Réjouis-toi d’être vivant. Cette tempête aurait très bien pu nous tuer.
- Quelle tempête, Ryusei ? De quoi parles-tu ? Tu n’as donc pas vu ce serpent géant ? Tu n’as pas ressenti ce Kosmos hostile ? »
Ryusei dévisagea le Grec puis baissa les yeux en se pinçant la lèvre inférieure. « Non, fit-il enfin. Pas de serpent, juste cette colonne de flotte et le choc lorsque nous sommes tombés sur l’eau, comme lorsque nous avons fait naufrage avant de rejoindre l’Anatolie.
- De quoi parles-tu ? dit Xantipolapoulos entre ses lèvres engourdies.
- D’un épisode malheureux que nous avons vécu voilà quelques années, intervint Artholos. Toujours est-il que j’ai aussi ressenti cette attaque qui n’était pas une simple tempête. On a essayé de nous tuer.
- Et bien ça n’a pas marché, se réjouit Liu en esquissant une grimace espiègle.
- Peut-être mais c’est grave. Liu, tu devrais réfléchir un peu plus avant de te réjouir trop vite. On a voulu nous tuer, donc on sait que nous sommes là : je ne vois bien que la Horde pour s’intéresser à nous de la sorte en ces terres humides et puantes.
- Modère tes paroles, Asham. Ne parle pas à mon ami de la sorte ou je m’occupe de ton cas.
- Quoi, Ryusei, un problème ? Tu veux qu’on en parle tout de suite.
- Mais je t’attends, « cheval ailé », siffla l’Asiatique d’un ton moqueur. Je vais te plumer avec délectation.
- Suffit vous deux ! Vous aurez tout le temps de vous exciter contre la Horde, gardez donc des forces ».
Thendrik sépara vigoureusement les deux hommes et, après quelques instants pendant lesquels il les fixa avec assez d’hostilité pour les calmer, se retourna vers Artholos.
« Moi aussi, j’ai ressenti quelque chose. Mais dans le sens inverse : quelqu’un nous a sauvés du fond des mers. Un pouvoir colossal, je n’avais jamais ressenti cela.
- Odin dans sa bienveillance, assura Hanz. Il est à nos côtés.
- Je ne sais pas, tempéra Canagan. Cette force n’était pas bienveillante, elle était brutale mais non hostile. Lorsque j’ai parlé à mes ancêtres dans mes rites, j’ai vu Odin, vaillant et apaisant. Je jurerai que ce n’était pas lui.
- Ce n’était pas Athéna non plus, nous l’aurions ressentie, dit Bamos déconcerté.
- Mais alors qui était-ce ?
- Rien à foutre, cingla Ryusei. Nous sommes vivants. Nous avons une mission. On a tenté de nous éliminer, nous sommes vivants. Nous sommes en terre hostile. Eluontios pourrait se réjouir de notre mort en ce moment, or ce n’est pas le cas ».
Ryusei pointa du doigt la forêt qui s’étendait partout où portait le regard à l’horizon et poursuivit d’une voix sombre.
« Cette foutue Horde nous attend, là-bas, quelque part. Je ne suis pas ici pour trouver des réponses à des questions qui ne m’intéressent pas : je suis ici pour détruire la Horde. Le reste, je le laisse aux érudits qui narreront nos exploits.
- Sur ce point, tu n’as pas tort, répondit Asham. Nous sommes ici pour faire du petit bois d’Eluontios et de ses sbires : ne tardons pas, mes poings me démangent déjà ! »

Les compagnons laissèrent sur ce rivage désolé leurs interrogations et s’enfoncèrent dans les terres humides de Germanie. La forêt, telle une mère verte sous un manteau de brume poisseuse s’étendait devant eux, barrant l’horizon partout où portait leur regard. Cette entité semblait avoir toujours existé et attendait avec une forme de délectation l’arrivée de ses nouveaux hôtes. Son caractère homogène n’était cependant qu’une façade et, comme Artholos l’avait dit en y pénétrant, il ne fallait pas parler d’une mais de multiples forêts. Les filles de cet océan végétal étaient aussi nombreuses que les feuilles qui composaient la frondaison des arbres. Ici l’une d’elles avalait les torrents de collines qui irriguaient sa morbidité, là un bosquet se révélait étrangement paisible et clair, ici encore une futaie nauséabonde se couvrait de mousses éparses et de champignons qui troublaient les sens des plus valeureux guerriers. Ils le savaient : ce territoire était le terrain de jeu de la Horde et ces filles ses alliées naturelles.

***

Forêt de Germanie Humide, trois jours plus tard

Les compagnons avançaient d’un bon train à travers le labyrinthe inextricable et humide ; plus rien ne comptait en dehors de leur chasse. Ils avaient pénétré dans une nouvelle région qu’Artholos nomma « Terre Maladive ». En réalité le terme n’était pas assez fort pour décrire le marécage qu’ils venaient d’aborder. Les essences diverses ne ressemblaient à rien de connu ; les racines torturées semblaient suffoquer dans la vase glaciale qui avalait toute forme de vie végétale en exhalant des senteurs pestilentielles. Il y avait là un dédale visqueux de troncs pourrissants, de buissons d’épines, de rochers glissants et coupants, de lianes tortueuses, de mousses venimeuses. Liu, tout à son affaire, s’émerveillait dans cet enfer vert mais son Armure semblait souffrir de l’endroit, suintant un liquide noir et glutineux qui gênait ses mouvements. Une brume épaisse couvrait ce marécage froid mais, par endroit, des monticules de terre noire déversaient des souffles de vapeur. Ce faisant, la température pouvait alors monter rapidement, rendait la chaleur malsaine et dangereuse pour les organismes les plus fragiles ; d’ailleurs, aucun autre animal en dehors de serpents verdâtres que représentaient les diverses lianes tombantes et de Chiens Sombres ne semblait habiter ces lieux. La brume collante et verdâtre dissimulait mille dangers, masquait ses innombrables sables mouvants que les compagnons évitaient grâce aux savoirs d’Artholos. Les guerriers faisaient front et poursuivaient leur route.
Hanz trébucha, et l'un des Chiens Sombres qui les pistaient depuis la matinée sauta à son épaule, laissant une déchirure dans son manteau et une tâche sanglante perler entre les mailles de son Armure. L'épisode se répétait de plus en plus souvent : depuis deux jours, des meutes de chiens enragés, noirs comme la nuit, aux yeux écarlates, les attaquaient sans cesse. Ces animaux ne représentaient pas de véritable danger, mais les attaques répétées assuraient un travail de sape qui puisait dans les forces des Guerriers et le marécage offrait un terrain peu propice aux combats. Et pourtant, ils continuaient à courir, au-delà de leurs douleurs, au-delà de toute endurance, déterminés à rattraper la Horde.

Hanz se releva avec l’aide de Canagan et sentit le flot d'émotions brutes en provenance de la Meute déferler sur eux, suscitant des réactions diverses chez les compagnons. Les assauts de Liu et de Ryusei se firent plus désordonnés, les Chiens Sombres se jetant de manière coordonnée sur leurs proies, comme s’ils analysaient, assaut après assaut, les failles de leurs adversaires. Le visage de Thendrik était tendu comme sous l'effet d'une rage violente et l’Einherjar eut un coup au cœur en croisant le regard démentiel du dogue qui venait de s’empaler sur la Hache de Sidrin. Canagan le tira de sa frayeur irrationnelle en le secouant. Le Celte venait de tuer trois Chiens d’un seul coup, sauvant par la même occasion la vie de son compagnon. Thendrik n’eut pas le temps de le remercier que, à nouveau, des bêtes sauvages se jetaient sur eux. Il en était ainsi depuis des heures. Les Guerriers Sacrés vivaient le même calvaire, l’utilisation prolongée de leurs arcanes rendue nécessaire par l’ardeur irréelle de leurs adversaires, épuisant petit à petit leurs corps et leurs Kosmos. Ainsi passa une nouvelle journée sur le chemin de Valbisia, destination indiquée par Artholos. Là-bas, auprès des siens, il espérait bien trouver de précieuses informations dans la quête qu’il menait avec ses frères d’armes.

***

Forêt de Germanie Humide, six jours plus tard

Au loin, les arbres cédèrent le pas à un vaste champ de ruines ... S’était-il trompé ? Pourtant le Germain connaissait cette forêt par cœur. Cette terre était le domaine de Valbisia, son village. Pourtant, il semblait bien que ce fut l’enfer qui s'étendait devant lui. Il tira son casque et essuya son visage humide, regardant avec une fascination horrifiée le monticule de têtes qui ne laissait aucun doute quant à l’origine de cette désolation. Une onde semblable à celle qui les avait tous engloutis dans la Mer d’Ambre l’envahit. Machinalement, il remit son casque et hurla sa rage ; non, il ne s’était pas trompé. Valbisia avait été rasé par la Horde. Son village n’était plus. Les Kymris avaient été anéantis : Alesia pouvait faire partie des victimes. Cette dernière pensée le mortifia. Artholos courut à en perdre haleine vers les ombres qu’il vit soudain surgir du néant. Il reconnut le Prêtre qui les avait élevés, lui et sa sœur. Il était en guenilles, accompagné de quelques survivants. Mais Elle n’était pas là.

***

S'approchant, Bamos vit le corps du prêtre paré d’une robe rituelle, un masque mortuaire en guise de tête. Artholos, cédant à une inspiration soudaine, fouilla dans la besace qu'il avait gardée sur lui et en sortit une graine. Il creusa le sol de ses mains près du corps. « Voici, père, l’arbre qui t’accompagnera vers l’Autre-Monde. Pardonne-moi ». Le Germain souleva le corps et le déposa délicatement auprès de ses dernières affaires, dans le trou qu’il avait creusé. Curieusement, l'air sembla s'assombrir, alors qu'il aurait déjà dû distinguer la blancheur de la lune dans la nuit claire. Ses compagnons se rapprochèrent inquiets. Bravant l’interdit, Bamos se pencha vers Artholos.
« Il se passe quelque chose. Une rivière noire se répand sur le sol ; ce site est maudit, nous devons partir au plus vite. Laisse-le. Pense aux survivants, nous ne pouvons les laisser là.
- C’est Elle, signifia simplement Artholos. Allons-nous-en. »

La masse noire et épaisse que vomissait la terre s'étendait à un rythme effarant. La marche des compagnons qui quittaient le site maudit était ralentie par la grande fatigue éprouvée par les combats récents. Le liquide aqueux semblait prendre vie. Il se dirigeait vers la tombe du Prêtre. À peine avaient-ils repris leur souffle que la masse gluante et adipeuse d'un noir d'encre les enveloppa à leur tour sans qu'ils n'aient pu faire un geste en guise de défense. Un silence nocturne et glacial les engloba. On aurait dit que le néant les embrassait. On aurait dit la mort. Une mort douce, calme, sans rebonds ni sursauts. Les compagnons et les derniers Kymris survivants étaient devenus sans éclat et d'une couleur morbide. Dans leurs yeux miroitait l'image d'un cœur noir.
« Il avait raison. J’ai le cœur rempli de peur et de rage car le Chaos se lève contre nous. Et c’est à toi que je le dois, Alesia, ma sœur. Tu as rejoins l’Indicible, trahissant les Esprits de nos Ancêtres dont tu étais devenue la gardienne. Tu as mis à son service les connaissances millénaires de nos Ancêtres. Tu as trahi la bienveillance des Gardiennes de Zaria et tu les as conduites au Chaos. Notre père m’avait averti et je n’ai pas su l’écouter. Ma rage a été plus forte. Ma folie sera mon fardeau. Ta mort sera mon réconfort. La mienne apaisera l’Âme de celui qui nous éleva comme ses enfants. Je te maudis. Je maudis l’Indicible. Je maudis Athéna d’avoir fait de moi cette machine de guerre. Je me maudis. »

Un son lugubre enveloppa les Guerriers et accompagna le vortex qui dispersa la masse funeste. Artholos serra les poings en fixant le cœur de la forêt qui les étreignait.
« Un jour je te retrouverai et tu devras répondre de ton acte insensé, Alesia. L’Indicible périra de mes main de t’avoir ensorcelée. Mais, avant, c’est toi, Eluontios, toi et ta Horde qui recevront le châtiment suprême, au nom des Kymris. Je serai le bras armé de leur vengeance ».



Traqués


Le lendemain

Canagan fixait la lumière diffuse, essayant de se rappeler la présence qu'il avait ressentie dans la rivière, tentant de ne faire qu’un avec son Armure. Le Sanglier Noir sondait le passé ; La Horde était passée par là. Combien ? Vers où ? Il ne le savait pas. Mais il savait que l’objet de leur quête n’était plus très éloigné à présent. Le groupe se remit en chasse. Les compagnons avaient laissé les survivants de Valbisia à contrecœur rejoindre la route du Sud seuls ; du moins s’éloignaient-ils de la Horde et avaient-ils leur chance. Tandis que le Celte ouvrait la marche et qu’il se laissait guider par son Kosmos balbutiant, Thendrik, qui s’était un peu écarté, interpella le groupe. Le premier arrivé, Hanz, son fidèle ami, considéra sa découverte avec stupéfaction.
« Que font ces quatre portes au milieu de nulle part ?
- Comment sais-tu que ce sont des portes ? On dirait plutôt des buchers, s’enquit Minosandre, le dernier arrivé.
Hanz se retourna, l’air visiblement inquiet.
- Je le sais parce que j’ai déjà vu de telles « portes ». Elles ressemblent à des sorts jetés par des Odjurwigs que nous avons combattus dans la Forêt des Elfes Noirs. D’ailleurs tu vois bien que ce ne sont pas des buchers, ces feux ne brûlent pas la végétation autour d’eux ».
Intrigué, Xantipolapoulos s’en approcha jusqu’au moment où Thendrik le retint fermement par le bras.
« C’est certainement ce qu'il y a de plus dangereux à affronter si on n'y est pas bien préparé. Ces feux sont magiques. N’avance plus ».
Artholos semblait hésiter sur la marche à suivre. Bamos et Asham étaient plus que désorientés par toute cette magie qui ne ressemblait en rien à ce qu’ils avaient appris au Sanctuaire. Ryusei et Liu ne disaient rien, attendant seulement un signe de leur compagnon pour progresser plus avant. Thendrik s'avança d'un pas vers la première porte, et posa une main prudente sur le panneau d’airain qui était à sa base. Il était froid. Il se tourna vers ses compagnons :
« Hanz va venir avec moi. Nous allons traverser ce feu. C’est une porte vers un autre endroit. Nous revenons tout de suite. Nous l’avons déjà fait.
- Ce n’est peut-être pas pareil qu’avec les Odjurwigs, protesta Bamos.
- Ne t’inquiète pas, nous savons ce que nous faisons. A tout de suite ».
Hanz se contenta de pousser la porte de la main. Le panneau s'écarta, dévoilant un couloir aux murs de feu dansant. Une rafale d'air brûlant aux odeurs de roussi en sortit, faisant reculer les Guerriers Sacrés, les Einherjars restant de marbre.
Minosandre fit un bond en arrière, puis son expression horrifiée se figea tandis que son regard devenait fixe.
« Je crois que ce n'est pas le meilleur chemin ... », dit-il d'une voix étranglée. Le feu semblait le terrifier.
Soudain, le feu disparut et révéla un tunnel d'environ deux mètres de diamètre qui paraissait creusé dans une terre noire. Des racines sortaient du plafond du boyau, et il en émanait une forte odeur d'humus. Minosandre prit une profonde inspiration, et parut satisfait. Asham était venu se placer près de lui. Bamos et Xantipolapoulos suivirent. Artholos hésita un instant, puis les rejoignit, en disant aux Einherjars « Au moins, cet environnement-là ressemble à ce que nous connaissons, et il paraît moins hostile ».
Hanz ne réagit pas, et Thendrik s'avança vers lui, soudain inquiet.
« Le feu n’était pas réel, il était là pour cacher ce passage, comme la dernière fois.
- Oui. Mais pourquoi quatre portes ? Pourquoi il ne reste plus que ce passage ?
- Je sens que c’est un piège, fit Canagan en s’avançant vers ses deux compagnons tandis que les Guerriers Sacrés, rejoints par Liu et Ryusei sondaient le tunnel. Je suis pourtant persuadé que la Horde est passée par là.
- Moi aussi », murmura Hanz.
Le premier, Artholos fit un pas dans le tunnel. Il n'avait rien de commun avec les souterrains qu’il avait parcourus en Argolide lorsqu’il était en quête de son Armure Sacrée. Non, ce boyau avait quelque chose de ... vivant, de repoussant, comme s'il avait été le tube digestif d'un animal monstrueux prêt à les engloutir. Ses cheveux se hérissèrent sur sa nuque, et il comprit que quelqu’un, quelque chose les attendait, tapi dans le néant. Tous ses instincts s’opposaient à ce qu’il pénètre dans cet endroit. Sa claustrophobie tiraillait ses entrailles, mais sa colère était plus forte et il fit un pas de plus, bientôt suivi de ses compagnons.

Celui qui menait le jeu avait saisi l'opportunité qu'ils lui offraient et à présent les compagnons devaient affronter la vérité. Ou mourir. Ou pire, devenir l'esclave de cet être, qui s'il n'était pas un dieu de premier ordre en avait la puissance et la malignité. Le maître des lieux observait à présent depuis des heures l'avancement des compagnons dans son immense domaine. Il prenait de plus en plus de plaisir à s'amuser avec eux, ouvrant ici un nouveau passage, laissant couler là un torrent de lave incandescente, ici une cascade visqueuse d’êtres en décomposition. Les Guerriers descendaient le couloir de la terre depuis plus de deux jours à présent. Deux jours, ou peut-être quatre semaines. Dans les entrailles de la terre, le temps n’avait plus de réelle signification. Ce couloir d'où émanait maintenant l'odeur écœurante de la tourbe était peu éclairé ; ses murs étaient faits d'une étrange masse cristalline noirâtre. Les quelques lierres qui recouvraient les murs durant la première dizaine de mètres laissèrent petit à petit place à des concrétions de taille et de formes diverses constituées de cristal, coupant si l'on s'y appuyait. En fait, tout ressemblait de plus en plus à Astragoth : et si justement ils avançaient vers les Enfers ? La question tourmentait chaque esprit mais personne n’osait en parler. Après de nouvelles heures de marche, la sensation du temps perdu, les aventuriers avaient l'impression d'être descendus jusqu'au centre de la terre. Puis les parois de cristal semblèrent se liquéfier en une terre sombre, d'où suintait un liquide jaunâtre et nauséabond.
« Qu'est-ce que cette substance ? » lança Liu. Il la tâta avec une de ses dagues et remarqua avec stupeur qu'elle avait entamé un peu le bout de celle-ci. « C'est de l'acide, mais il est peu puissant : seuls notre peau et nos vêtements craignent quelque chose. Il vaut mieux ne pas s'approcher de ce truc ». Ses compagnons acquiescèrent et reprirent leur avance avec la plus grande prudence possible. Au bout d'une autre heure, ils approchèrent de la fin du tunnel : une vive lumière leur faisait face.
« Enfin la sortie ! cria Bamos, fou de joie.
- Peut-être est-ce un nouveau piège.
- La ferme Hanz, tu casses le moral. On sort, c’est tout.
- Non Asham, répliqua Minosandre étrangement inquiet, il a raison : restons prudents ... les attaques dont nous avons été victimes prouvent qu’on nous attend, ou qu’on nous suit depuis le début ».
Alors qu'ils se rapprochaient de la sortie, une bifurcation s'ouvrit devant eux. D'un côté se tenait un immense tas de joyaux magnifiques, et de l'autre une ouverture à peine suffisante pour un homme de grande taille et visiblement instable.
« Voici le piège !
- Bien vu Ryusei. Il est vrai que ça ne peut être qu'un piège, le fait de toucher ces pierres provoque certainement la fermeture de l'ouverture, dit Thendrik en cherchant un mécanisme autour du trésor.
- Par Athéna, de toute façon on s’en fout de ces pierres. Moi je sors ! »
Sur le point d’exploser, Asham s'approcha de l'ouverture et utilisa ses muscles pour soulever un peu le passage. Ses amis s'y engagèrent.

Regardant entre ses mains, une créature sourit en voyant Liu s'approcher des joyaux. Son défaut était donc l'appât du gain. Un rire sardonique s’éleva des profondeurs de la crypte et annonça le tumulte à venir. Dans un recoin du boyau principal, une ombre attendait, elle aussi, son heure.

***

Canagan se sentait tomber dans un gouffre sans fond et sans lumière, chaque fibre de son être hurlant de terreur. Soudain un spectre d'un blanc lumineux apparut, se plaçant en-dessous de lui de manière à ralentir puis arrêter sa chute.
« Rappelle-toi de ceci : ce que tu crains, rêves, espères devient ici ton pire ennemi. »
La voix n'était pas inconnue.
« Vivian ! Mais tu es mort !
- J’ai une dette envers mon peuple, Canagan. Tu es ma rédemption. Je reste lié à cette Armure qui fut mienne. Laisse-moi t’aider ».
Canagan se laissa guider, sans qu’il sache pourquoi. Vivian avait été son ennemi mortel mais, en cet instant, il désirait le croire. Fermant les yeux, il glissa dans les airs, jusqu’à perdre connaissance. Le Celte se sentit revenir à lui. Ses compagnons semblaient en bonne santé et s’étaient regroupés autour de son corps, allongé sur le dos. Les images lui revinrent soudain : ils avaient pénétré un passage souterrain caché par une porte de feu. Les parois autour d'eux avaient pris un aspect de plus en plus malsain. Ils avaient été victimes de corps, de lave, de cris, d’illusions. Puis, après des jours ou des semaines de marche, ils avaient débouché sur une sortie. Devant eux se trouvaient un tas de gemmes et un passage instable et, comme tous les autres, il flaira le piège. Pensant que ses compagnons seraient assez responsables pour ne pas se laisser tenter, il s'était engagé dans le passage qu’Asham et Minosandre soutenaient de la force de leurs dos. Alors qu’il était le dernier, Liu s’était approché des pierres multicolores. « Juste une petite... il y en a tellement que personne ne fera la différence ».
Il s’était alors précipité sur lui, mais Liu avait déjà saisi une gemme, la mine réjouie. Son sourire s'était effacé lorsqu'un sinistre grondement s’était fait entendre dans le passage devant eux. Xantipolapoulos s’était alors précipité pour soutenir le passage avec ses compagnons mais des pans entiers de terre avaient commencé à se détacher, peu volumineux en cet instant mais grossissant à mesure que les grondements enflaient. Renonçant à contrarier le mouvement de tonnes de terre, tous s’étaient mis à courir comme des fous. Une épaisse poussière avait envahi le tunnel ... Canagan avait senti le sol faire défaut sous ses pieds et s’était senti tomber ... Il se releva d’un bond, sondant les alentours.
« Vivian, vous l’avez vu ?
- De quoi parles-tu ? On est tombé à cause de la connerie de Liu, voilà tout. C’est qui Vivian ?
- Ce qui est fait est fait, inutile d’accabler Liu, fit Thendrik. Pensons à nous sortir de ce lieu tant qu’il est temps.
- Ouais, après je m’occupe de cet écervelé !
- Tu ne toucheras pas un cheveu de mon compagnon, siffla Ryusei, menaçant.
Asham esquissa un sourire moqueur :
- Bien sûr que non, ton compagnon est chauve ».
Bamos éclata de rire, bientôt suivi de l’ensemble de ses frères d’arme. « Bon, dit-il enfin, c’est mieux ainsi. On se battra entre nous plus tard. En attendant, quittons donc ce lieu maudit. Liu, dans sa bêtise, a déclenché un piège qui a révélé un passage ».
Canagan regarda en direction de la lumière que le Guerrier de Cassiopée pointait du doigt. « Vivian, tu nous a sauvé », souffla le Celte.
« Que dis-tu ?
- Rien, Bamos. Je suis heureux que nous puissions sortir. Il est temps que nous retrouvions l’air pur de la surface ».
Canagan secoua l'étrange sensation qui pesait sur lui depuis quelques instants, ne sachant quoi penser à propos de sa « rencontre ». Tout heureux que ses compagnons ne lui posent davantage de questions il caressa son Armure, puis se dirigea vers la sortie du boyau.
« Allons-nous en, maintenant », dit-il en disparaissant dans la lumière du jour. Les compagnons suivirent, et tous retrouvèrent avec soulagement le cadre familier de la forêt. Ils ne savaient pas combien de temps avait passé depuis qu'ils avaient pénétré dans le tombeau, mais ainsi que Minosandre l’avait suggéré en s’attardant sur sa barbe à peine naissante, périple n'avait duré que quelques heures. Tout n’avait donc été qu’illusion ? Cette question trouverait réponse plus tard ; la nuit approchait, et ils avaient tous besoin de repos. Attentifs à la présence éventuelle des Chiens Sombres ou de la Horde, ils gagnèrent une clairière et s’y installèrent pour la nuit.



La rage destructrice



La nuit cédait peu à peu la place à une nouvelle journée maussade, dévoilant le spectre de la petite cité forestière, à présent tombeau de milliers de vies. L’anéantissement avait été total : la mort gisait partout, les visages gris, les corps à demi-calcinés, les enfants, mères, hommes ou vieillards, tous avaient succombé et se figeaient à présent de manière perpétuelle dans la dernière expression qui avait accompagné leur trépas. Comme un écho à la mort de ceux qui l’avait bâtie de leurs mains, la cité n’était que ruines et abandonnait ses derniers souffles de vie au rythme des volutes de feu qui accompagnaient les derniers incendies. Pendant quelques heures les portes d’Astragoth s’étaient ouvertes ici et avaient déversé quelque chose de terrible, de maléfique qui avait fait ici un festin mortuaire terrifiant. A présent, les troupes de la Horde grouillaient comme des vers sur le cadavre de cette cité sans nom ; dépouillant les morts, violant les cadavres de femmes soigneusement préservés, pillant au détour d’une échoppe ce qui était resté intact. Des colonnes d’esclaves se courbaient sous les sacs gorgés de butin. Eluontios regardait autour de lui avec délectation son nouveau chef d’œuvre. A ses côtés, ses fidèles lieutenants s’étaient assis et dévoraient à pleines dents les restes de quelques humains malheureux qui n’avaient pas eu la chance de périr dans la bataille. Une nouvelle fois c’était le fils d’Eluontios, Bacurdus « le Broyeur », qui s’était chargé de cette chasse macabre. Il avait choisi trois fortes femmes, cinq hommes bien en chair et deux enfants. Ces derniers étaient un cadeau spécial pour Camuloriga « la Reine de la Lune de Sang », dame hideuse et terrible capable de déclencher les pires fléaux. Anvalos « le Chasseur des Profondeurs » et Aerecura « le Putrescent » complétaient la table. Seul Tribantes « le Père des Conflagrations » n’était pas attablé, s’efforçant de maintenir l’ordre parmi les troupes. Ces êtres avaient vu l’avènement de Caturix et, après un conflit sanglant, s’étaient ralliés au Seigneur de la Guerre. Rejoindre l’Ordre Noir avait été un choix difficile pour ce peuple épris de liberté ; mais la guerre qu’ils avaient perdue avait généré une fascination pour le dieu guerrier et ce dernier avait été subjugué par la folie guerrière de la Horde. Eluontios régnait sur une troupe qui ne s’épanouissait que dans le conflit perpétuel. Pillages et razzias étaient leur mode de vie. Nul adversaire, nul royaume n’était trop puissant. La Horde était un fléau né dans les temps les plus reculés et représentait une force primaire difficile à canaliser. Les serviteurs d’Eluontios étaient à l’image de leur maître : êtres un peu plus petits que les humains, ils étaient aussi plus trapus et musculeux. Ces corps difformes reposaient sur deux jambes puissantes et noueuses, terminées par des pieds larges et puissants à cinq doigts crochus capables d’arracher un arbre de bonne taille. Contrairement à ce que leur apparence laissait penser, ils étaient extrêmement rapides ; capables de courir pendant des jours sans se fatiguer, ils étaient en perpétuel mouvement. Leurs torses musculeux étaient recouverts de verrues aux formes variables, leurs bras, assez courts, terminés par des mains difformes de la taille de trois mains humaines. Arme redoutable, capable de broyer une tête, une main suffisait à terrasser n’importe quel guerrier. La tête de ces créatures était tout aussi repoussante : un visage allongé, deux petits yeux noirs et deux petites oreilles, une forte mâchoire munie de douze crocs puissants achevaient de terroriser ceux qui croisaient la route de ces êtres. Les Lieutenants d’Eluontios avaient tous une particularité qui permettait de les reconnaître dans cette foule monstrueuse : « le Broyeur » était le plus fort de tous, plus grand, plus large, ses deux mains pouvaient chacune étreindre une tête de bœuf et la broyer sans difficulté. « Le Père des Conflagrations » était le seul à porter une armure de cuir et trois cornes sur son crâne : alors que tous ses semblables étaient nus, leur peau épaisse et véreuse étant capable de supporter les pires excès de la nature et d’encaisser des coups directs d’armes blanches, celui qui dirigeait les troupes de la Horde était également armé d’une gigantesque épée que ses deux mains ne lâchaient jamais. Jadis, elle avait été capable de sauver Eluontios en découpant un Dragon en deux ; pour cet acte, « le Père des Conflagrations » était le plus proche d’Eluontios. « La Reine de la Lune de Sang », totalement nue, avait la particularité de projeter des images sur n’importe qui : de fait on ne savait pas vraiment à quoi elle ressemblait, changeant sans cesse d’apparence. La plupart du temps, elle revêtait les atours d’une femme superbe, à la peau noire et aux tatouages blancs, mais ce n’était là qu’artifice. « Le Chasseur des Profondeurs », ainsi nommé à cause de sa capacité à s’enterrer pour mieux surprendre ses adversaires, était un peu plus petit ; surtout, son collier de crânes aux origines diverses permettait de le reconnaître à coup sûr. Enfin, « le Putrescent » était une créature qui avait subit les assauts de Hel dans un passé lointain. Il en portait les stigmates, des vers rongeant son corps, sort funeste qu’il devait subir pour la nuit des temps, châtiment infligé par Hel pour l’avoir violée. Contrairement à « la Sorcière de la Lune de Sang », il n’avait pas besoin de connaissances magiques pour déverser son lot de maladies et de tourments : son corps n’était que fléau. De fait, seul Eluontios se distinguait par une relative beauté : la divinité, longiligne, était fine et sa peau était verdâtre comme celle de ses pairs mais lisse. Comme les siens, il portait une chevelure élaborée et Pique Sanguinaire constituait autant son sceptre que son arme. Si les portes étaient l’œuvre de sa maîtresse « la Sorcière de la Lune de Sang », c’était grâce à cette arme qu’il avait creusé le boyau où les compagnons s’étaient égarés. Le sourire satisfait l’avait quitté pour une moue inquiète depuis quelques instants. Crachant les restes d’un os méticuleusement vidé de sa substance, Bacurdus prit la parole :
« Tu as une mine sombre, mon père.
- Il s’inquiète pour les guerriers qui nous suivent ; il n’y a pourtant pas de quoi. S’ils viennent, nous les écraserons, ricana Anvalos.
- Ils ne m’inquiètent pas. Je suis simplement curieux de savoir qui les a sauvés. J’ai vu celui qui a tenté de piller le trésor : mon piège a fonctionné et, pourtant, une force, un être les a sauvés. Je ne me l’explique pas, dit Eluontios en se retournant.
- C’est un de nos ennemis, mais ce n’est pas un serviteur d‘Odin. Il sert une puissance occulte qui nous veut du mal.
- Tu as une idée derrière la tête, ma douce ?
Camuloriga se leva et se colla à son amant. Tout en lui caressant le corps et en se délectant de sa virilité naissante, elle poursuivit.
- Tu sais très bien de qui il s’agit. Nous le chassons, il est normal qu’il nous chasse. Notre maître est sur ses terres en ce moment, il sait que nous le rejoignons pour l’assaut final. Il ne peut s’agir que de lui.
- Pourquoi sauverait-il ces guerriers ? beugla Anvalos en retirant les vers qui dévoraient les morceaux de viande enserrés entre ses crocs.
- Vous, les mâles, ne réfléchissez pas assez. Ces guerriers doivent avoir des capacités que nous ne soupçonnons pas. Ils portent des armures et des armes de magie, vous devriez vous en méfier.
- Qu’ils viennent. J’ai faim, lâcha Bacurdus avec froideur. Ces femmes ne m’ont pas repu ! »

Camuloriga poussa soudain un cri. Avec un fracas définitif, un déluge hurlant d’énergie broya une dizaine des siens qui vint, par lambeaux, tomber aux pieds de la butte où les maîtres de la Horde assistaient au pillage de la cité forestière. Le silence explosa alors et fut un choc : les pupilles aveuglées par les éclairs écarlates qui accompagnaient l’auteur de l’attaque contemplèrent l’arrivée de nouveaux guerriers. Celui qui avait attaqué était grand : un homme à l’armure rouge sang, aux formes qui rappelaient vaguement un serpent. Eluontios se tourna et focalisa son regard perçant : à côté de cet homme-serpent, un autre portait une armure évoquant les traits d’un animal féroce, un félin sans doute. Celui qui portait l’armure la plus brillante évoquait par son casque à panache la tête d’un cheval, tandis que son voisin immédiat, particulièrement musclé, portait une sorte d’oiseau métallique. Quatre hommes en armes plus classiques suivaient ; le terme de classique n’était pas le plus approprié : une des armures évoquait à coup sûr une forêt en marche, tandis que deux autres n’étaient pas sans rappeler les armures des Nains qu’ils avaient combattus par le passé. Un Sanglier Noir et un guerrier aux chaînes menaçantes complétait le tableau. Anvalos, Bacurdus et Aerecura se levèrent : aux côtés de leur chef et de sa maîtresse, ils assistèrent, déconfis, à la mort de Tribantes. L’homme-serpent s’était jeté à son cou si rapidement qu’ils avaient eu du mal à suivre sa course. Tribantes avait bien esquissé un mouvement de protection avec son épée : parade inutile face à la fureur du guerrier qui, d’un revers de main, avait fait voler l’arme tandis que son poing gauche, à tête de serpent, avait simplement arraché la moitié de la gorge du compagnon d’Eluontios. Les yeux écarquillés, ils avaient assisté sans broncher à un moment de folie : le guerrier, agenouillé sur le corps de Tribantes s’était évertué à le lacérer, arrachant son cœur avec les dents, hurlant une rage inhumaine, martyrisant pendant des instants interminables cette masse de chair réduite en bouillie.
« Par les couilles de Caturix, c’est quoi ces fous furieux ! grommela Bacurdus en serrant ses poings.
Camuloriga ne le rassura pas :
- Ce ne sont pas de simples guerriers : ils sont là pour nous anéantir ».
Privés de leur chef de guerre, la Horde avait chassé son hésitation et son hébétitude pour se lancer à l’assaut de ces êtres surgis de nulle part. La vengeance les guidait ; saisissant leurs armes de bronze, leurs masses de bois, leurs gourdins ou se contentant de leurs poings griffus, les êtres rugirent et chargèrent. Maintenant, le combat éclata avec fureur. Devant cette Horde infernale, une véritable hystérie gagna les compagnons ; Artholos n’était plus le seul à se laisser aller aux pires instincts : avec une délectation non feinte, Ryusei et Liu n’étaient pas en reste. Les guerriers étaient plongés dans un combat désespéré contre une foule hurlante, sous le regard accablé d’Eluontios qui voyait les siens voler dans les airs par colonnes entières. Ici Asham multipliait les météores scintillants qui lacéraient les corps à nus des monstres qui osaient l’affronter. Là, Canagan déchargeait son arcane, des défenses noires éventrant à tour de bras. A ses côtés, Hanz et Thendrik faisaient voler leurs haches à travers les corps, les têtes et les membres volaient dans une chorégraphie macabre. Tout allait vite, mais Eluontios ne perdait aucun instant de ce carnage. Le Souffle Divin contre les fils d’Astragoth. Les meilleures armes d’Asgard contre la Horde. Le sang des humains coagulait dans celui, froid, des engeances, en flaques de plus en plus importantes sur le sol ravagé. La Horde se battait avec férocité mais ne parvenait pas à prendre le dessus : les guerriers avaient pour eux l’intelligence et des arcanes puissantes. La Horde comptait sur son nombre, sur sa force primaire. Le chaos régnait sur le champ de bataille ; avec une férocité aveugle Bamos, faisait voler ses chaînes à la recherche de nouvelles victimes, Xantipolapoulos volait au-dessus de la mêlée et déchargeait ses serres sur les crânes de ses adversaires. Dans un rugissement terrifiant, Minosandre éventrait à tour de bras, Asham abreuvait ses adversaires de coups en exultant. Autour d’Artholos, le sol commençait à se joncher de cadavres, bien qu’il fût impossible de connaître avec certitude le nombre des morts, ni la façon dont ils avaient péri. Plongé dans une folie destructrice, Artholos s’acharnait, se servait d’une tête pour en fracasser une autre, serrait une main fraîchement arrachée entre ses dents tout en déchargeant une nouvelle attaque écarlate sur ses ennemis encore en vie. Les Asgardiens combattaient de manière resserrée mais tout aussi redoutable. Un instant, Thendrik fut projeté à terre par une créature plus habile que les autres. Sonné, le guerrier eut à peine le temps de rouler sur le côté pour éviter le corps fendu en deux par Hanz de la tête jusqu’à la taille.
Avec un dernier cri de rage, Artholos débrida le ventre de son adversaire d’une poussée vers le haut à partir de l’aine. Ignorant les spasmes d’agonie de son adversaire, il plongea ses yeux dans son regard et fit tourner son poing ensanglanté dans ses entrailles.
« Artholos a complètement perdu la tête, dit Minosandre en essuyant le sang qui maculait son visage.
- Je crois que dans cette bataille tout n’est que folie.
- Pas le temps de pleurer, objecta joyeusement Asham en tapant sur le dos de Bamos. Il nous reste encore ceux-là : Eluontios et sa garde ! »
Thendrik, qui s’était rapproché en compagnie des autres Asgardiens, frissonna de dégoût. Au sein des cinq êtres qui s’avançaient vers eux, son regard se fixait sur Aerecura et son corps putréfié. Bien que la pleine mesure de l’horreur qui les menaçait désormais fût encore distante de quelques pas, il pouvait ressentir les relents écœurants de cette créature. Lorsqu’Anvalos disparut dans une gerbe de terre, ce fut le signal de l’attaque. Le combat final, l’ultime combat de la Horde ou des compagnons. Jetant un cri de révulsion en frappant, Thendrik et Hanz plongèrent leurs lames dans le corps d’Aerecura qui ne chercha pas à esquiver, au contraire. A peine déséquilibré sous l’impact, la lame d’Hanz s’enfonça au milieu des vers grouillants, Thendrik s’acharnant à découper des bras qui repoussaient aussitôt. Dans une bouffée d’écœurement, les deux compagnons reculèrent en constatant l’inefficacité de leurs assauts. Malades, ils se mirent à vomir, tandis que « le Putrescent » déversait sur eux une bille infecte et acide. Canagan fut projeté à terre après une nouvelle charge de Bacurdus et Liu et Ryusei se ruèrent à son secours. Dans la lutte, les mains puissantes du fils prodigue lacérèrent les corps des guerriers et, sans leurs Armures, ils durent être littéralement broyés. Dans le tumulte des duels, les compagnons perdaient pied. Eluontios et les siens étaient bien plus puissants que les centaines de créatures qu’ils avaient vaincues. Ils combattaient avec vaillance, avec rage, mais ne pouvaient que parer les attaques ou éviter les coups mortels. Anvalos s’amusait à sortir aux pieds de Minosandre et de Bamos, les traînant tour à tour dans les entrailles de la terre. Asham hurlait sa douleur à s’en rompre les tympans, martyrisé par les baisers acérés de Camuloriga qui s’acharnait sur sa virilité. Torturé dans sa chair, son esprit sombra dans un torrent d’obscurité où bouillait une douleur mêlée de rage devant son impuissance à se dégager. Une atroce confluence de douleur et de folie. Tout à son affaire, Camuloriga jubilait et se mit à enfoncer ses griffes dans l’abdomen découvert du Guerrier de Pégase. Plus loin, Xantipolapoulos et Artholos affrontaient Eluontios dans un duel déséquilibré. Le Maître de la Horde jouait avec les Guerriers Sacrés ; sa Pique, contre toute attente immatérielle, se jouait de leurs armures et les perçait de toute part. S’ils étaient en apparence plus rapides, chaque accélération d’Eluontios permettait à ce dernier de toucher ses adversaires.
Puis il y eut un éclat de lumière. Au bord de l’agonie après un nouvel assaut, Artholos crut en ce moment d’horreur que la folie avait détruit ses sens et qu’il perdait la vue. Une pâle luminescence déferlait autour des cinq êtres jadis enfermés en Astragoth, jetant des ombres sur la cité malade de la fureur des batailles ; Eluontios, stupéfait, tremblait. Ce qu’il voyait à présent vrillait son esprit. Cette lueur vengeresse affectait son corps, comme celui des siens. Déjà, Bacurdus se tenait la tête à deux mains et ne cachait pas sa terreur.
« Il est là », souffla seulement Camuloriga.
Eluontios sembla accueillir comme une délivrance le poing d’Artholos qui lui arrachait le cœur. Il regarda de plus près cette Armure Sacrée : elle était vraiment belle. Une belle chose à voir avant de périr. Il avait vécu tant de temps. Mourir ici, il ne s’y était pas préparé. Mais la mort valait mieux que ce qu’il voyait autour. Ces Hommes avaient terrassé la Horde. Ils méritaient leur victoire. Ils avaient su attendre le bon moment et attaquer … à moins qu’il ne s’agisse de quelqu’un d’autre ? Oui, bien entendu, à l’instar de ce qui s’était passé dans le boyau, celui qui avait sauvé ces guerriers, le …
Dans un craquement sinistre Eluontios entendit les dents d’Artholos s’acharner sur ses entrailles. La vie le quitta, sans qu’il pût voir sa douce disparaître sous les coups vengeurs d’Asham. Camuloriga, sa douce, Bacurdus, son fils, Tribantes, Anvalos, Aerecura : ses fidèles compagnons allaient le rejoindre dans l’oubli.

***

L’aube touchait l’horizon et la lune d’outre-tombe s’assombrissait lentement. Abasourdi, Caturix sondait avec incrédulité la forêt lointaine. La Horde venait de disparaître. Qui avait pu frapper ainsi son vieil allié ? Il avait ressenti ce pouvoir, ce qu’Arès nommait Kosmos. Athéna s’était-elle déjà remise de sa défaite ? Impossible. Mais alors qui ? Les choses venaient de changer rapidement. Il tourna le regard vers la Montagne qu’il devinait au loin. Pas le temps de s’apitoyer, les armes avaient parlé, chose que le Seigneur des Batailles respectait plus que tout. Son vieil ennemi l’attendait, là-bas, terré dans sa Montagne. « J’arrive », souffla-t-il en retournant dans sa tente auprès de ses Poings Noirs.



L’ombre de la victoire



Artholos laissa pour un temps les restes du champ de bataille. Ici ou là quelques ombres, d’anciens esclaves, pillaient ce qui pouvait l’être encore. La cité forestière restait sans nom et, une fois que les acteurs de cette tragédie seraient partis, les antiques pierres seraient oubliées de tous pour l’éternité. Le Germain, assis contre un muret, leva les yeux vers la constellation de l’Hydre Mâle et les autres amas d’étoiles qui étincelaient dans le ciel sombre de la clairière.
« Crois-tu qu’elles nous regardent et qu’elles nous jugent, Minosandre ?
- C’est certain, confia le Guerrier du Lionnet en ramassant ses cheveux noirs et frisés derrière sa nuque.
- Alors pourquoi me laisse-t-elle porter mon Armure Sacrée ? J’ai conscience d’avoir basculé dans une folie destructrice qui me rongera jusqu’à ma mort.
- Si tu en as conscience, tu n’es pas si fou que cela.
- Tu as bien vu ce que j’ai fait : tu t’es battu à mes côtés, tout le monde a vu les horreurs que j’ai commises.
- Nous nous sommes battus avec acharnement contre des êtres brutaux. Nos Kosmos se sont emportés, se sont nourris d’une rage enfermée en nous. La peur nous a sans doute poussés dans nos retranchements ; elle a fait tomber des barrières morales. Ne te tourmente pas avec cela, mon ami ».
Minosandre esquissa un sourire et s’attarda sur les restes de la bataille. Dans un coin, Asham avait méticuleusement découpé Camuloriga et mutilait un a un les restes de celle qui l’avait tourmenté. Il était seul, personne ne pouvait l’approcher. Les restes des autres maîtres de la Horde gisaient encore dans leur sang, sous le regard avide de quelques corbeaux qui attendaient le départ des guerriers pour s’en repaître. Liu et Ryusei s’étaient à présent endormis, tandis que Thendrik et Hanz échangeaient avec les autres Guerriers Sacrés. De fait, seul Canagan manquait à l’appel. Isolé dans les restes fumants d’un temple, ce dernier avait décidé de rendre hommage à ses ancêtres. Tous étaient blessés dans leurs chairs, mais c’était leurs âmes qui avaient le plus souffert. Minosandre se perdit à son tour dans le ciel étoilé. Les deux compagnons demeurèrent là un moment, s’abandonnant au calme des astres scintillants. La bataille s’était achevée depuis des heures à présent, mais tout était encore frais dans les esprits de chacun et personne ne comprenait encore ce qui s’était passé alors que tout semblait perdu.
« Je les ai haïs, Minosandre. Je les détestais plus que tout. Est-ce là l’enseignement d’Athéna ?
- Tu ne devrais pas douter, Artholos ».
Apparaissant derrière le muret, Canagan venait de faire son apparition.
« Tu tueras encore, poursuivit-il en s’asseyant auprès de ses compagnons d’armes.
- Je n’ai pas tué, j’ai massacré, j’ai torturé.
- Où est la différence ? La finalité est la même : la mort. Parfois, le seul moyen de ne pas ressentir sa propre douleur morale ou physique, c’est de l’infliger à ses adversaires.
- Tu parles durement, Canagan. Je ne sais pas si ton peuple est aussi évolué que le mien mais nous, en Grèce, au Sanctuaire, nous apprenons à respecter nos ennemis. Ce que nous avons fait ici n’était pas réfléchi comme tu sembles le penser. Je ne crois pas que ni moi, ni Artholos avons délibérément agi de la sorte face à nos ennemis. C’est le feu de la bataille qui explique nos actes.
- Non Minosandre, tu te trompes. Tu te caches derrière une barrière morale bien commode. Est-ce mal de tuer un ennemi ?
- Nous n’avons pas le choix. C’est notre devoir envers Athéna.
- Voilà, Minosandre, notre devoir. Leur devoir à eux, à Eluontios, était aussi de tuer.
- Ne nous compare pas à ces monstres, Canagan : ils ont massacré des populations innocentes, ils ont dévoré des êtres humains ! s’empourpra Artholos.
- Nous venons de détruire une culture entière. La Horde existait depuis la nuit des temps. Elle avait ses rites, ses coutumes. Qui sommes-nous pour les juger ? Ils se sont battus pour leurs raisons, qui leur semblaient justes. Ils nous haïssaient pour ce que nous étions : des êtres désireux de les détruire.
- Tu es en train d’excuser le pire, Canagan. Ces êtres …
- … méritaient de vivre autant que nous, coupa le Celte en fixant Artholos. C’est la mort qui est notre véritable ennemi, et la peur que nous en avons. Elle nous pousse dans nos derniers retranchements. Il faut accepter le fait que le monde ne vivra jamais dans la concorde. Je suis trop ignorant pour l’expliquer, mais ainsi vont les choses. C’est aux dieux d’apporter des réponses. Artholos, ne regrette pas tes actes : tu t’es battu avec fureur et tu as triomphé de la mort. Tu as sauvé des personnes. Ta sœur, en rejoignant l’Indicible a peut-être fait ce choix de la vie. Ne la juge pas. Après tout, qu’est-ce que l’Indicible si ce n’est un Être qui désire sa part de monde et établir sa propre culture ? Peut-être a-t-elle trouvé une place auprès de lui, une paix, une protection ? Les moyens n’ont que peu d’importance, seule la fin compte. Détruire pour établir notre culture, c’est ce que nous faisons chaque jour en terrassant les forêts, en oppressant des animaux, en les chassant. Finalement, nous sommes tous pareils, nous voulons une place dans ce monde. Après, tuer d’un coup net ou faire durer le plaisir en faisant souffrir, ce sont des questions de conscience qui ne sont qu’illusoires : au final, c’est la mort qui est au bout du chemin.
- Tes paroles sont dures, Canagan, aussi froides et troublantes que la terre gelée qui t’accueille à présent, cingla Minosandre.
- Je dis ce que je ressens, rien de plus, rien de moins. Je ne juge pas nos ennemis. Je ne juge pas la manière dont mes compagnons servent leurs dieux et tuent pour leurs idéaux. Je défends ceux que j’aime, je comprends que mes ennemis en fassent autant ; je les respecte. Oui, nous avons massacré. Oui, tu as commis des actes d’une rare violence. Mais encore une fois rien n’est plus important que la finalité ; nous avons accordé aux nôtres un peu plus de temps de vie ».

Le trio se tut et contempla en silence la voûte étoilée. Si leur mission s’arrêtait là, ces hommes avaient partagé quelque chose qui les lieraient à présent jusqu’à leur mort. Chacun devrait apprendre à vivre avec ces images mais tous savaient pouvoir compter sur leurs compagnons pour endurer les épreuves à venir. Le lendemain, un ciel dégagé accompagna leur séparation émue. Les serviteurs d’Athéna se mirent en route vers le Sanctuaire, tandis que les Einherjars décidèrent d’explorer un peu plus la Germanie Glacée à la recherche de traces de dangers potentiels. La folie déclenchée depuis l’ouverture d’Astragoth, même si la Horde avait disparu, ravageait toujours le monde …

***
Sanctuaire du Soleil Noir, au même moment

« Eclatante victoire, Argéthuse ».
La Chimère Noire esquissa un léger sourire en rejoignant ses compagnons. Le long du mur nord de la pièce, recouvert de peintures narrant les exploits de l’Indicible face à un roi d’Asgard du nom d’Utgardloki, des danseuses dévêtues exécutaient des chorégraphies envoûtantes sous le regard vorace d’Ichiuton le Thrace, le Cerbère Noir. Argéthuse rejoignit Tiralon et un homme à la chevelure soigneusement entretenue et à la peau d’un mat qui ne laissait que peu de doutes quant à son origine africaine. Ils étaient assis face à un groupe d’inconnus.
« Tiens tiens, Senkaou. Je te croyais en Egypte ? fit Argéthuse en regardant tour à tour chacun des inconnus, des guerriers sans aucun doute si l’on se fiait à leur musculature, qui suivaient le bal des danseuses sans qu’aucun ne prenne le temps de se retourner vers le nouveau venu.
- J’en reviens, confirma l’originaire de Nubie. J’ai été chargé par le Maître de recruter quelques hommes dignes de confiance.
- Je suppose que ce sont ces affreux ? interrogea la Chimère Noire en s’attardant plus longtemps sur les deux femmes qui composaient le groupe.
- Oui, c’est exact. De gauche à droite : Amhès et Antef, deux Egyptiens, Euthyme, le costaud là, un Grec. Les deux femmes qui te regardent sont Hygie et Psamathé ; attention, elles sont sœurs et complètement instables, deux Grecques farouches qui devraient te plaire. Ensuite, celui qui est complètement ivre c’est Shoubbilouliouma, un Hittite, sacré guerrier, toujours accompagné de son compagnon de beuverie, Our-Kagina, un Sumérien. L’Asiatique c’est Ojin ; il parle tout le temps lui, une vraie plaie. Bon, il sait aussi bien se battre. Arnobe, le Numide est plus mystérieux. Enfin les quatre qui bavent devant les danseuses sont Goar, Thrasamund, Fougan et Marbod : un quatuor qui vient des contrées proches de la Cimmérie. Des fous furieux au combat, mieux vaut les compter parmi nous.
- Qu’est-ce qu’ils font ici ?
- Au cas où tu ne l’aurais pas remarqué, l’Ordre Noir est à nos portes. Les Morts-Vivants du Maître ne seront pas suffisant pour repousser les troupes des Poings Noirs.
- Peut-être, fit Argéthuse peu convaincu.
- Je précise qu’ils ont des Armures Noires que j’ai réussi à « emprunter ». Le pouvoir qui est en chacune d’elle sera suffisants pour qu’ils apprennent sur le tas.
- Et tu les as trouvé où ?
- Facile : sur le chemin du retour, selon les ordres du Maître, je me suis arrêté dans la cité du Chaos. C’est un endroit merveilleux, toute la vermine du monde y grouille, je n’ai eu qu’à choisir. Deux Engeances et un Croc m’accompagnaient, ils ont fait ce qu’il fallait.
- Tu sais aussi bien que moi que ces « Guerriers Noirs », si on peut les nommer ainsi, vont se faire étriller par les Poings Noirs du maître des Tumultes et les Berserkers d’Arès.
- Sans doute, fit l’Egyptien en haussant les épaules, mais les survivants, s’il y en a, seront de la trempe des meilleurs Guerriers. Quant aux autres, ils auront eu l’occasion de nous faire gagner du temps et d’envoyer quelques Hoplites Sombres et autres Amazones d’Arès visiter les berges de l’Achéron.
- Ton optimisme est assez naïf, cher Senkaou. Si tu avais été témoin de ce que j’ai vu au Sanctuaire d’Athéna, ton assurance en prendrait un coup ».
Senkaou ne releva pas la remarque et se servit un nouveau verre de vin. Tiralon, jusque-là silencieux, sortit de sa réserve. Le chef des Guerriers Noirs au service de l’Indicible sonda le regard de son compagnon.
« Tout s’est passé comme prévu, Argéthuse ?
- Inutile de me regarder ainsi, Tiralon. Tu sais que personne ne peut pénétrer mes pensées, pas même le Maître.
- Tu devrais te méfier de lui ; son pouvoir grandit chaque jour. Crois-moi, tout n’était pas que légende, cet être est vraiment proche des dieux. Depuis qu’il a subi l’attaque d’Arachné, il s’est attaché à percer les secrets du Souffle Divin et il progresse chaque jour dans cette voie nouvelle.
- Si tu le permets, je jugerai sur pièce. En attendant, pour répondre à ta question, tout s’est effectivement bien passé. J’ai dû les sauver d’un piège d’Eluontios – le même qui barrait la route de l’antre du Maître lorsque nous l’avons réveillé - et intervenir au cours de la bataille. Comme convenu, Vivian nous a été utile. J’ai été étonné du résultat ; je ne pensais pas qu’Eluontios et les siens seraient si aisément abusés par mon attaque. Si j’avais su, je me serais chargé de cette mission seul et j’aurais par la même occasion corrigé les Grecs et les Asgardiens.
- Comment étaient-ils ?
- Et bien, je dois dire que leur rage à combattre était surprenante. Pour le reste, rien que nous ne puissions surmonter.
- Alors tout s’est passé comme je l’avais prévu ».
La voix, sombre et glaciale, ne laissait aucun doute : l’Indicible venait de faire son entrée dans la salle. Caché dans son manteau écarlate qui le recouvrait de la tête aux pieds, l’Être millénaire, celui qui avait vaincu la Mort, se rapprocha des Guerriers Noirs, tous agenouillés. Sa main squelettique prit le menton d’Argéthuse et il terrassa l’assurance de son serviteur d’un simple regard.
« Tu penses t’être joué d’Eluontios seul ? Je me suis servi de toi pour l’atteindre comme tu t’es servi de ces guerriers pour terrasser la Horde. Ravale ton assurance, Chimère Noire. Celle qui est devenue mon Cœur savait que son frère mènerait cette mission à bien. Elle a su le conduire sur les chemins escarpés de la rage et de la violence. A présent, la Horde n’est plus et le maître des Tumultes a perdu un de ses fidèles alliés. Dans la lutte qui va s’ouvrir, c’est un avantage certain. Mais il y a mieux : grâce à toi, je me suis emparé des cauchemars de ces guerriers et, un jour, je saurais m’en servir ».

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