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Cette fiche vous est proposée par : Aqualudo


Les ages mythologiques

Dans l’épisode précédent …

Alors que ses compagnons ont quitté Asgard sous la conduite de Yolos afin de rejoindre le Sanctuaire, Artholos, rejoint par Minosandre du Lionnet, Asham de Pégase, Xantipolapoulos de la Grue et Bamos de Cassiopée, prépare le périple qui doit les mettre sur les traces de la Horde d’Eluontios. Aidé de ses amis Einherjars, il conduit un entrainement rigoureux en attendant chaque jour le signe du départ. Au même moment, selon les directives d’Erda, Yshba et les Ases ont retrouvé la Forteresse Sacrée d’Odin. Là, ils multiplient les patrouilles alentours dans l’attente d’un mystérieux visiteur …


Chapitre IV – Sur le chemin de la guerre

***

Jogonstok


Troudheim, trois semaines après le départ de Yolos et des siens pour le Sanctuaire

Bien que la nuit fût déjà tombée depuis plusieurs heures, Jogonstok de Mannussten venait tout juste de rejoindre son lit de fortune. Il l’avait construit de branches de sapin bleu ramassées par terre, car la sève de ce conifère émettait une odeur qui l’apaisait et l’aidait à s’endormir. « Ce vieux Brocios a raison, cette odeur est bien plus saine que les litres d’alcool qui peuvent me faire, enfin, dormir … elle m’a fait passer des nuits reposantes ces derniers temps », pensa-t-il avec un sourire en coin. L’amas de branches, d’où émanait un parfum enivrant, mordant et persistant, était situé près du pied d’un arbre de bonne taille, le dernier encore debout à proximité de la nouvelle tour de guerre de Troudheim qui complétait admirablement l’imposante muraille ceignant la cité. S’asseyant sur le tas de branchilles bleues, il frotta sa courte barbe argentée, enleva son casque en Mithrill qui arborait une pointe et était bordé de fourrure qui couvrait ses tempes blanches ; une longue chevelure poivre et sel garnissait son crâne. Deux yeux sombres rehaussaient son visage carré et massif.
« Voilà, me reposer quelques heures ne me fera que du bien. Demain, nous commencerons nos entraînements, il faudra que je sois prêt, les Grecs ont l’air particulièrement affutés ».

Gardant ses bottes aux pieds et tout son attirail près de lui, il s’assoupit sous un ciel étoilé calme et paisible. Il ne neigeait plus depuis deux jours, chose rare en cette saison hivernale. Le chef des Gardiens des Tours, habitué aux montagnes qui cernaient la Forteresse Sacrée, appréciait de se retrouver en bord de mer. Curieusement, Jogonstok n’était venu que deux fois auparavant à Troudheim. Sa famille avait toujours vécu dans les Montagnes Blanches et il était devenu, comme son père et le père de son père avant lui, un Gardien des Tours. Peu d’hommes d’Asgard avaient l’honneur de servir ainsi Odin, au plus proche de la Grande Prêtresse qui, depuis la nuit des temps, veillait sur le culte du divin protecteur de cette terre sacrée. Troudheim était une ville chaleureuse, pleine de vie. Ce port vivait au rythme des arrivées de navires chargés de denrées exotiques. Par nature, il regroupait de nombreuses nations étrangères, commerçants, aventuriers de passage … un paradis pour les femmes en mal de mari et en quête d’une fortune facile … Jogonstok avait longtemps détesté cette ville et ces artifices. Son titre d’honneur de chef des Gardiens des Tours expliquait ce dégoût. Une vie simple, sans fard, au service exclusif d’Erda, la Grande Prêtresse : tel était l’idéal du guerrier qui avait eu l’honneur d’accueillir, des années auparavant, les Elus en provenance de la lointaine Hattousa.

Depuis quelques semaines, il dormait mal. Il avait été désigné pour poursuivre la formation des Einherjars Ryusei, Liu, Hanz et Canagan avec l’aide de Thendrik et de Gunther, le maître de la cité portuaire. Totalement absorbé par cette mission capitale qui devait conduire les Einherjars et les Grecs du Sanctuaire sur les traces d’Eluontios, le guerrier réfléchissait sans cesse. Il avait beaucoup lu, consulté Thenséric et Gunther à de nombreuses reprises. Il devait préparer un entraînement assez efficace pour permettre à ses hommes d’affronter une divinité terriblement dangereuse. Il devait leur inspirer la confiance. Il devait apprendre avant tout à ne pas douter de ses propres capacités. Jogonstok s’étendit au milieu des effluves de sapin et se laissa aller. Cette fois-ci, le sommeil vint le prendre rapidement. A peine avait-il fermé les yeux que Hanz et Canagan passèrent devant l’arbre qui défiait fièrement la nouvelle tour de Troudheim.
« Il dort dehors ? Il vaut peut-être mieux …
- Non, coupa Hanz. Il dort dehors chaque fois qu’il le peut. Crois-moi, Jogonstok va bien, il est simplement épuisé, tout comme nous. Nous travaillons durement autour de cette fortification depuis trois semaines, demain commencera notre formation. Nous allons recevoir nos nouveaux équipements et nous rejoindrons la forêt voisine pour nous entraîner. Nous devrions peut-être nous reposer comme lui …
- Et manquer la fête ? Certainement pas ! Allez, viens ! »

Sous les hautes voûtes croisées, les braseros de la grand-salle de la nouvelle tour brillaient de mille feux et diffusaient alentour une lumière ténue, égayant les murs de reflets moirés. Cette nouvelle fortification défendait la muraille nord de la cité, celle qui était le plus attaquée depuis quelques temps. Formant un vaste carré de soixante pieds de côté, haut de trente pieds, elle dépassait la muraille et permettait à présent de couvrir de traits l’ensemble des fortifications voisines. Si les Elfes Noirs venaient à prendre pied sur la muraille, ils devraient affronter les tirs mortels des archers qui prendraient position sur la nouvelle fortification. Faite de bois trempé dans de la boue noire de Germanie qui avait la particularité de préserver les arbres des outrages du temps, elle était entièrement recouverte de plaques de métal, ce qui rendait peu probable un incendie venu de flèches enflammées souvent utilisées par les Elfes Noirs. Troudheim, avec cette huitième tour, semblait plus que jamais imprenable.
Fort nombreux étaient les convives et tous étaient parés de leurs plus beaux atours : une grande partie de la population avait fait le déplacement pour inaugurer le récent complexe défensif, ceux qui n’avaient pas pu entrer rejoignant les auberges voisines. Qui un manteau de cuir tanné, fourré d’hermine et complété de motifs runiques, qui une robe de gaze légère et diaphane, qui une armure de parade aux multiples arabesques. L’ambiance dans la tour fut au départ feutrée : Gunther tenait à éviter tout débordement et craignait une attaque surprise, aussi il avait demandé à ses hommes de ne pas se laisser aller à tous les excès. Artholos était accompagné de Bamos, Minosandre, Asham et Xantipolapoulos et tous se sentaient tout à fait intégrés au sein de la communauté et se laissaient aller à quelques écarts, profitant de la bière et du vin qui semblaient ne jamais manquer. Après le départ de Gunther et de Jogonstok, la fête prit des atours plus triviaux : les ripailles bruyantes et opulentes du peuple de Troudheim firent leur apparition dans la grand-salle, les Grecs s’adonnant sans retenue aux plaisirs qui leur étaient offerts.

Hanz et Canagan rejoignirent une petite salle à l’étage de la fortification. Ils cherchaient Liu et Ryusei qui s’étaient éclipsés. Ici, point de tumulte. Hanz traversa la salle du regard pour essayer de trouver ses deux compagnons lorsqu’un murmure parcourut l’assemblée. Le groupe de musiciens avait soudain cessé de jouer. A sa place, un son clair et limpide envahit la grand-salle. C’était une harpe. Avec dextérité, Nibel pinçait les cordes une à une, composant avec talent une envoûtante mélodie. L’Ase de Balder, de passage à Troudheim, avait tenu à assister à la fête avant de rejoindre la Forteresse Sacrée. Le style était étrange, presque dérangeant. Bien sûr, on y retrouvait les sonorités viriles du peuple d’Asgard, leur rythme quelque peu saccadé, violent. Mais il y avait autre chose. Il y avait plus que cela. Durant les premières secondes, chacun se figea sur place de stupeur. Puis certains sourcils se froncèrent tandis que le reste de l’assistance écoutait avec curiosité. La mélodie monta en puissance, le rythme s’accéléra. Avec une virtuosité et une sensibilité que nul en dehors de ses amis ne lui connaissait, Nibel jouait de la harpe merveilleusement. Bientôt, mêlée aux chants de deux femmes, se fit entendre un style plus fin, plus léger, plus subtil. Imperceptiblement, la mélodie monta dans les aigus, comme si un second instrument était venu en renfort du premier.
Les plus sceptiques étaient désormais admiratifs, ensorcelés par ce qu’ils entendaient. Il semblait que la musique de Nibel et les voix des deux femmes s’étaient soudain confondues, entremêlées en une symbiose parfaite, pour constituer un ensemble harmonieux et totalement nouveau. Qui tenait en haleine l’assistance.
« Vous voilà tous les deux ! Hanz, ta femme te cherche, elle croit que tu t’enivres dans une auberge, tu devrais la rejoindre avant qu’elle ne rase Troudheim !
- Liu ? Ryusei ? Nous vous cherchons depuis une heure ! s’exclama Canagan.
- Et bien vous nous avez trouvés, répliqua Ryusei en jouant avec sa barbichette. Nous avons reconduit Thendrik dans sa chambre, il était complètement ivre. Nous avons partagé un dernier verre avec lui et nous voilà !
- Je descends retrouver ma douce compagne, on se retrouve dans quelques heures une fois que le soleil se sera levé ».
Hanz bondit et descendit les marches deux par deux, sous le regard amusé de ses compagnons. « Prends garde à toi, Hanz, ta Ginevra semble plus dangereuse que tous les dragons d’Asgard ! » lança Liu en voyant son compagnon se jeter dans les bras de sa promise.

***

« Vas-y, Bamos, relève-toi, il faut que tu te concentres un peu !
- Artholos, tu crois vraiment que c’était une bonne idée de leur bander les yeux et de les mettre à demi-nus dans cette neige ? » s’inquiéta Asham.
Le Germain ne répondit pas, se contentant de garder les bras croisés et de suivre le combat opposant Bamos à Xantipolapoulos, Minosandre se contentant de courir dans tous les sens en essayant d’éviter les multiples branches et racines qui se dressaient devant lui.
« Oh, Artholos ? Tu m’entends ?
- Je t’entends.
- Alors, réponds-moi ? Quel est l’intérêt de cet exercice, pourquoi bander les yeux ?
- La concentration. Nous devons apprendre à nous passer de nos attaques. Il faut gagner au corps à corps et n’utiliser nos pouvoirs qu’en dernier recours. J’ai remarqué en observant mes compagnons au combat, Nevali par exemple, ou Harald, que n’utiliser que nos pouvoirs représente un danger. Nos techniques ne sont pas sans faille. Je crois que nous devons encore les améliorer, les rendre plus décisives. Utilisons notre Kosmos pour comprendre ce qui nous entoure, aiguisons nos sens pour anticiper, sentir la nature. Nos sens doivent être tendus à l’extrême. La vue peut être dangereuse, nos adversaires, en usant de magie, peuvent brouiller notre perception de la réalité comme le Poing Noir l’a fait dans la Plaine des Vents.
- Ouais, si tu veux, répondit le Guerrier de Pégase d’une moue dubitative. Minosandre, attention, l’arbre devant … Trop tard !
- Laisse-le, il faut qu’il apprenne. Le froid de cette contrée est tel qu’il peut brouiller nos sens. Il faut que vous soyez prêts avant que nous nous lancions à la poursuite d’Eluontios. La Germanie que je connais est une terre fourbe : ses forêts sont denses, lugubres, le brouillard ne se lève jamais dans certains endroits, nous risquons de ne pas voir nos adversaires.
Les yeux lumineux, Asham regarda ses compagnons poursuivre leurs exercices.
- Tu sais, Artholos, nous avons combattu dans le nord, contre les sbires de l’Indicible. Nous avons rencontré mille morts, squelettes et autres zombies ou membres de sa secte. Nous nous sommes également battus contre des serviteurs d’Eris au cœur du Péloponnèse : crois-moi, tes compagnons et toi n’êtes pas les seuls à savoir vous battre. Je suis Guerrier Sacré depuis plus longtemps que toi. Je sais que tu as reçu le commandement ici mais nous serons à la hauteur, plus que ces Einherjars aux simples armures de métal.
- Je ne doute pas que vous soyez à la hauteur. Je ne pense cependant pas que ces exercices nous fassent du mal car, crois-moi, les Einherjars sont loin de nous être inférieurs et les dangers que nous allons affronter dépassent nos pires craintes. Allez, poursuivit-il sur un ton moins grave, je te défie !
Asham croisa le regard de son compagnon et échangea un sourire carnassier.
- Je n’attendais que cela ! Pour te laisser une chance je vais mettre un bandeau, comme les autres.
- Mais moi aussi, et en plus je vais uniquement me servir de ma main gauche », souffla Artholos d’un ton moqueur à l’oreille de son compagnon.

***

La nuit, froide et silencieuse, n’était pas vraiment désagréable. Canagan ne ferma pas son manteau en s’enfonçant dans les arbres, concentré sur sa destination. Autour de lui, les animaux nocturnes criaient, ululaient ou grognaient, mais il s’en aperçut à peine. A un moment, il grimpa sur une souche, regarda entre les arbres et attendit que ses amis, près de feu, se soient enroulés dans leurs couvertures. Alors il continua à avancer, se fiant au bruit régulier du petit ruisseau qui courait à ses côtés.
« Où est parti Canagan ? s’enquit Artholos en rajoutant un morceau de bois dans le feu.
- Il part tous les soirs au cœur de la forêt. Il a élevé une petite stèle et rend hommage à ses dieux.
Surpris, Minosandre se tourna vers Hanz qui regardait les étoiles à travers les branches tortueuses qui ondulaient au rythme du vent qui se levait petit à petit.
- Il ne sert donc pas Odin ?
- Si, Minosandre, mais il est réfugié en Asgard et rien ne lui interdit d’honorer ses croyances. Les dieux de son île ont été de loyaux alliés du seigneur Odin dans le passé.
- Je vois, souffla simplement le Guerrier du Lionnet.
- Ce n’est pas plus étrange que votre entraînement à demi-nus dans la forêt ! Avec cette neige, ces bandeaux sur les yeux … si nous n’étions pas arrivés, vous seriez morts de froid !
- Non Liu, nous apprenons à dépasser les limites de nos corps, répliqua froidement Xantipolapoulos.
Ryusei tira sa couverture vers son visage.
- Maîtrise ou pas, sans les remèdes de Liu, vous seriez dans un bel état. Allons, dormons, je suis épuisé.
- Tu n’en as pourtant pas fini, mon ami. Demain nous reprendrons les exercices, je vais vous montrer de nouveaux coups. Il faut que vous vous habituiez à vos nouveaux équipements, que vous tiriez le maximum de vos armes ensorcelées ! martela Jogonstok en s’installant plus confortablement contre une souche.
Asham se pencha vers Artholos et souffla :
- Ils ne maîtrisent pas le Kosmos, crois-tu réellement qu’ils vaillent mieux que les soldats du Sanctuaire ?
- Tu seras surpris de les voir en action, Asham. Les guerriers d’Asgard sont bien plus redoutables qu’ils n’y paraissent. Les Ases sont assurément aussi puissants que nos meilleurs Guerriers Sacrés. Les Einherjars comme Ryusei, Liu, Hanz ou Canagan n’ont également rien à nous envier : si leurs armures et armes ne sont pas d’essence divine, je puis t’assurer que la magie qui les entoure nous sera d’un grand secours.
- Nous verrons, répondit Asham peu convaincu. Qui s’occupe du premier tour de garde ?
- Bamos et Thendrik. Tu les remplaceras dans quelques heures avec Liu, alors dors mon ami ».

Artholos ferma les yeux à son tour. La forêt semblait calme. Au loin, Canagan finissait sa prière au pied d’un petit autel de pierre. Dans quelques temps, les guerriers partiraient en guerre contre Eluontios. D’ici là, ils devraient encore s’entraîner et apprendre à combattre ensemble.



Le songe d’Odin



Les portes de la Forteresse Sacrée se refermèrent derrière Nibel et Yshba. L’Ase de Balder avait été chargé de ramener « le miraculé », nouveau surnom donné à l’Hindou par Thrall. Ce dernier, en tant qu’Einherjar, était resté avec ses compagnons à Troudheim, s’attendant à partir à la poursuite de la Horde d’Eluontios. Il fut surpris de voir Nibel lui commander de le suivre à la Forteresse. Surpris, mais aussi satisfait. S’il conservait toujours ce côté sauvage que seul Ulv semblait pouvoir apaiser, Yshba n’en aimait pas moins se rendre auprès de la Grande Prêtresse qui l’avait accueilli après son retour d’entre les morts. D’ailleurs, était-il seulement mort ? Lui seul savait exactement ce qui s’était passé après l’attaque d’Allani-Ettitu. Il n’en avait soufflé mot à personne et, d’ailleurs, personne ne lui avait véritablement demandé de tout raconter en détail. Il était de retour, vivant, c’était assez pour ses compagnons. Yshba retira son manteau, qu’il confia à un garde, et suivit Nibel à travers les longs couloirs, laissant traîner son regard sur les tapisseries qui narraient les exploits des anciens Ases et d’Odin, luttant encore et toujours pour la sauvegarde d’Asgard.

Le soleil irradiait de sa lumière les Montagnes Blanches, déversant ses puissants rayons dans des méandres de douceur et de tiédeur à travers le froid glacial. De lourds nuages chargés de neige se préparaient à lui disputer la maîtrise des cieux. Pour l’heure, il dominait encore, faisant vaciller le regard de Bjarnulf qui se tenait penché à une balustrade sur une terrasse extérieure. Les roches éclatées par le givre, les quelques sapins chargés de poudreuse témoignaient de la rudesse du climat. L’air, piquant, mordait les joues du guerrier que sa barbe rousse protégeait. Un éclat bleu brilla soudain, mais seul un œil averti aurait pu deviner la silhouette humaine qui se déplaçait rapidement parmi les rochers, comme s’il flottait dans l’air froid. Il semblait ne faire qu’un avec les éléments qui paraissaient lui obéir, l’aidant à progresser parmi ces montagnes, laissant derrière lui des poussières de lumière qui ne laissaient aucun doute sur son statut.
« Thrall », murmura l’Ase de Vidar. Bjarnulf scrutait l’horizon depuis près de deux heures. Le froid rendait cette attente usante, mais il n’en avait cure, telle était sa mission. Inyan et Rahotep étaient arrivés depuis plus d’une heure, Thrall était le dernier. Il allait interpeller son compagnon qui n’était plus qu’à quelques centaines de pas de la Forteresse, lorsqu’il entendit la porte de la vaste pièce s’ouvrir.
« Bjarnulf, Dimitre avait donc raison, tu passes tes journées dehors !
- Nibel, je ne t’ai pas vu arriver ! Tu es passé par …
- … la porte nord, coupa le Skald. Yshba est de retour, je l’ai conduit dans ses appartements. Il va se changer, se restaurer un peu.
- Bien. Thrall de retour, nous serons tous là. Pendant ton absence, à tour de rôle, nous avons passé nos journées dans les montagnes voisines. Depuis notre retour du Col des Tempêtes, des colonnes de Trolls et de Géants des Montagnes croisent dans les parages et menacent le village de la vallée. Nous avons dû l’évacuer, les habitants se sont réfugiés dans les entrailles de la Forteresse, dans l’ancienne cité souterraine.
- Je vois. Où sont les autres, je n’ai pas vu Akurgal et Memnoch par exemple ?
- Memnoch et Meijuk dorment depuis ce matin, ils ont parcouru les montagnes toute la nuit avec Dimitre. Ce dernier les imitait, je vois qu’il est réveillé. Inyan et Rahotep doivent faire leur rapport à Thenséric. Akurgal est dans sa crypte : s’il n’a pas été dévoré par ses livres et manuscrits, il doit encore travailler sur les textes que nous avons ramenés de la Porte de Crystal.
- Sais-tu s’il a découvert de nouvelles choses ?
- La Grande Prêtresse a eu une nouvelle vision qui corrobore ce qu’Akurgal a récemment traduit : il y a un lien direct entre Kragden et Loki ».

Bjarnulf, après avoir fermé la porte-fenêtre qui menait sur la vaste terrasse surplombant la porte principale de la Forteresse, s’assit dans un fauteuil, suivi de Nibel. La pièce, spacieuse et chaude, ressemblait à s’y méprendre à l’une des études de la bibliothèque, nouveau refuge des érudits. Le sol, nu, était recouvert d’une peau d’ours blanc brodée de fins fils argentés. La pénombre était quasiment totale en temps normal, malgré la présence de la porte-fenêtre qui donnait sur l’extérieur. Le soleil qui se couchait ne facilitait pas la vision, et l’obscurité allait crescendo. La cheminée qui, comme souvent dans la Forteresse, offrait la principale source de lumière, crépitait de plus belle au fur et à mesure qu’un gros morceau de bois se consumait. Juste à côté se trouvait une grande table en bois, fissurée par le temps, sur laquelle reposaient tranquillement une carafe noire et un morceau de pain sec. De chaque côté de la pièce, de grandes étagères de sapin se dressaient, immobiles, étalant leurs innombrables rayons de parchemins tous plus précieux les uns que les autres, enroulés dans des tuyaux de bois. Le colosse roux poursuivit d’une voix sombre.
« Il s’est passé certains faits depuis que tu es parti à la recherche d’Yshba. Au fait, ton périple s’est bien déroulé ?
- Nous avons évité la Forêt des Elfes Noirs autant que nous avons pu. Elle grouille de créatures hideuses directement sorties de la caverne d’Astragoth. Pour le reste, tout s’est bien passé. Les Grecs d’Artholos s’entraînent toujours à Troudheim avec le groupe de Hanz et tout se passe bien. Ils seront bientôt prêts à fondre sur Eluontios. Pour le reste, Gunther a fait construire une nouvelle tour dans la cité, elle semble totalement imprenable aujourd’hui. Même si la Horde l’assiégeait, nous aurons le temps de venir à son secours. Mais je t’en prie Bjarnulf, poursuis, tu m’inquiètes.
Bjarnulf jeta un regard tourmenté à son compagnon.
- Voilà trois jours, Odin s’est adressé à nous dans nos rêves. Tous les Ases qui se trouvaient dans la Forteresse ont fait le même songe. Odin était accablé de douleur et de fureur. Il nous demandait de venger sa famille, de châtier celui qui l’avait dupé et s’était joué des dieux d’Asgard. Il nous demandait, un jour prochain, de porter notre regard sur l’horizon et de rejoindre la forge où seraient forgées les armes de sa vengeance.
- Qu’est-ce que cela signifie ?
- Ce n’est pas tout. Je t’ai dit que la Grande Prêtresse a eu une nouvelle vision et qu’Akurgal a traduit de nouveaux textes capitaux. La Grande Prêtresse a ressenti une grande douleur et une grande rage au fond du Col des Tempêtes : elle a identifié Loki comme étant la source de ses visions. Akurgal a découvert dans ses recherches que Kragden serait lié à Loki ; le démon serait selon toute vraisemblance le gardien du sanctuaire secret de Loki, que personne n‘a jamais découvert. Il est probable, selon la Grande Prêtresse, qu’Allani-Ettitu se soit réfugié chez Loki. La Porte de Crystal serait un des passages, ce qui expliquerait que les écrits couvrant cette porte fassent allusion à Loki.
- Ce dernier, fourbe parmi les fourbes, aurait tout planifié depuis le début : générer le trouble en Asgard pour affaiblir Odin, déclencher l’ouverture d’Astragoth pour ouvrir un passage vers Niflheim où réside sa fille Hel. Il se serait ainsi servi de Kragden pour tuer Sotar et récupérer sa main, seule capable d’ouvrir totalement les portes de l’enfer de glace … tout concorde ! dit Nibel en tapant du poing dans sa main droite.
- Vous autres les intellectuels, vous comprenez vite, répliqua Bjarnulf en se grattant la tête.
- Sans doute, sans doute, poursuivit Nibel soucieux. Tout semble se tenir en tout cas, jusqu’au songe d’Odin. Je suppose que nous allons devoir retourner au plus vite dans les entrailles du Col des Tempêtes afin de récupérer la main de Sotar et en finir avec Kragden !
- Oui. Mais nous allons également devoir nous occuper de Loki : la Grande Prêtresse est certaine que Kragden terrassé, nous pourrons pénétrer dans son sanctuaire occulté aux yeux du monde depuis des temps immémoriaux. Nous pouvons en une expédition trouver un moyen de fermer Astragoth et en finir avec la menace de Loki !
- Ce qui signifie détruire un démon qui a survécu à la Guerre de l’Âge d’Or et affronter un dieu autrement plus puissant qu’Allani-Ettitu ou le Roi des Elfes Noirs … », soupira Nibel en se prenant la tête entre ses mains osseuses.
Bjarnulf se leva brusquement, les yeux brillants et d’un geste brusque agrippa les épaules de son compagnon.
« Nous en serons capables ! D’autant que je ne t’ai pas encore tout dit : un nouvel Ase s’est réveillé, porteur d’un savoir dépassant nos compétences actuelles. Forts de son enseignement, nous pourrons triompher ! »



Isacivi, Ase d’Hoenir



« Le petit Bor était né dans une famille très pauvre de Gallehus, ancienne cité des îles du Sud d’Asgard aujourd’hui disparue. Sa famille ne pouvant subvenir à ses besoins, son père, un homme dur et frustre, le céda pour quelques piécettes à un marchand d’esclaves de passage, comme il y en avait beaucoup en ce temps là. Lui-même le vendit à prix d’or à Rang, le Roi des Ogres des Montagnes Grises, grand amateur de chair humaine. Heureusement pour lui et pour l’avenir d’Asgard, le petit Bor fut libéré par un groupe d’aventuriers de passage et confié à Mannus le Sage, chef du Conseil des Prêtres d’Audumla. Celui-ci l’initia à la Magie des Anciens, l’instruisant notamment dans les domaines de la nature et des éléments.
A peu près au même moment, Modi un sorcier perfide et sans scrupules conçut un plan terrible pour assouvir ses ambitions. Ayant tué son maître Moneng pour lui dérober ses secrets (le Grand Livre des Magies, un des seuls ouvrages datant d’une époque antérieure à la Guerre de l’Âge d’Or qui nous ayons conservé ici), il modifia magiquement son apparence et prit la place d’Utgardloki, le fils du roi d’Asgard dont le nom s’est perdu dans le labyrinthe du temps. Son ambition était de noyauter la Cour de l’intérieur et de le conduire à sa perte, afin de le livrer poings et pieds liés au Soleil Noir, l’Indicible. Une fois sur place, Modi conclut rapidement alliance avec les Fils de Fjalar qui voyaient en lui le moyen de se libérer de leur infortune : si le pouvoir de l’Indicible triomphait, celui-ci serait alors en mesure de mettre fin au châtiment qui les frappait alors. Les Fils de Fjalar pouvaient – tout en respectant leur serment à la lettre – soutenir Modi sous sa nouvelle apparence et ils lui donnèrent accès à toute la magie dont ils pouvaient disposer. Modi/Utgardloki succéda rapidement à son père qui mourut « mystérieusement » trois ans plus tard. A partir de cet instant, Utgardloki s’employa essentiellement à faire le ménage en Asgard : les Ogres furent massacrés, les horreurs qui vivaient alors dans la Forêt Ancestrale furent contenues … d’autant plus facilement que l’Indicible qui les contrôlait était secrètement un allié de Utgardloki. Ce dernier ne se préoccupa qu’assez peu de la situation extérieure, laissant le champ libre à l’Indicible pour s’établir en Occident, au fin fond d’une forêt aujourd’hui oubliée. L’Indicible avait été chassé de sa terre natale par la toute-puissance du divin Enlil qui, plus tard, croisa la route d’Odin.

La progression de Bor ne fut pas aussi brillante et rapide que d’autres prêtres célèbres. Il semble que sa Magie fut lente à mûrir et à croître en force. Pourtant, lorsqu’elle atteignit sa plénitude, elle ébranla le monde. A l’âge de 18 ans, 11 ans après l’accession de Modi/Utgardloki au trône d’Asgard, Bor, qui avait alors le niveau d’un apprenti moyennement doué, s’éprit d’une jeune réfugiée semi-elfe venue de Germanie, une jeune fille de 16 ans nommée Bestla. Leur mariage fut célébré deux ans plus tard, et presque au même moment éclata la guerre entre Asgard et le Royaume de Cimmérie, la Dernière Guerre Sauvage. L’Indicible, ayant enfin consolidé ses conquêtes au sud, attaqua les serviteurs de Kröm, dieu qui protégeait jadis la Cimmérie, assurant la victoire de Modi/Utgardloki. Bor ne prit point part à cette guerre. Il poursuivit ses recherches dans le domaine de la Magie, des recherches novatrices et profondément originales. Pendant que tous ses congénères s’efforçaient d’accroître leur puissance et de maîtriser parfaitement la puissance des Magies, Bor délaissa cette voie et poursuivit des recherches autrement plus théoriques et fondamentales. Dans sa quête d’une forme de magie mieux adaptée à ses besoins, il en vint à abandonner la Magie Primitive et tourna le dos à plus de mille ans d’histoire et pour revenir à une forme de magie plus pure, plus ancienne et incomparablement plus puissante que la Magie Primitive : la Magie de l’Asu, nommée Kosmos par les savants grecs comme Maiegeiam, ou Akh-Ba-Ka en terre d’Egypte.
Cette magie était organisée suivant le triptyque Seidr – Galdr – Runes ou encore Esprit, Âme et Corps. Il redécouvrit cette forme de magie qui avait été abandonnée par le passé (car réputée trop difficile à maîtriser) et comprit comment stabiliser l’Asu, permettant ainsi de limiter les risques de destruction. La clef était de respecter les trois règles de l’Asu :
- Règle n°1. L’Equilibre.Il est nécessaire de maintenir un équilibre entre les trois composantes du Triptyque.
- Règle n°2. La Balance. La magie Primitive n’utilise qu’une seule caractéristique de magie, la caractéristique du pouvoir issu des textes anciens. L’Asu utilise en plus deux autres caractéristiques : Maîtrise Corporelle qui permet de transformer son propre corps et de changer sa relation au monde, de mieux comprendre ses propres sens et Maîtrise Spirituelle qui dénote le degré d’affinité entre la Sagesse et l’Asu, le degré de compréhension et d’élévation mentale.
- Règle n°3. L’Harmonie.L’Asu est une Magie « naturelle », à savoir que les forces du Temps, de la Matière et de l’Espace sont les trois piliers sur lesquels est basé l’univers. L’Asu peut donc difficilement s’élever contre l’ordre naturel des choses qui est lui-même une émanation de l’Asu Universel. Par conséquent, il faut s’efforcer d’inscrire ses altérations dans la logique naturelle du monde.

Bor fut le premier à découvrir que seul le respect de ces trois règles essentielles permettait au magicien d’équilibrer son contrôle sur l’Asu, parvenant ainsi à maîtriser suffisamment son pouvoir pour lancer un sort sans danger excessif pour lui ou son entourage. Ayant fait cette importante découverte, Bor redéploya sa magie suivant cette nouvelle organisation, plaçant la composante de Temps au sommet du triptyque. A partir de cet instant, il s’engagea résolument dans la voie de l’Asu, délaissant définitivement la Magie Primitive. Bor poursuivit ses études, alors que la guerre à l’extérieur se déchaînait et que se présentait le spectre de la Guerre de l’Âge d’Or. Accroissant lentement sa maîtrise de L’Asu, le Mage vit son pouvoir arriver à maturité et finit par succéder à Vaintek à la tête du Conseil du Roi. Si la puissance mentale de Bor suscitait l’admiration et le respect, la forme de Magie qu’il pratiquait suscitait un mélange de méfiance et d’incompréhension. Aucun Prêtre ne parvenait à comprendre pourquoi Bor avait abandonné la Magie Primitive et le savoir que l’on disait issus d’Audumla elle-même au profit d’une forme de magie qui paraissait de toute évidence moins puissante et plus difficile d’accès. Bor toutefois restait indifférent aux critiques de ses détracteurs et aux conseils de ses amis. Utgardloki prit la direction d’une grande armée et entreprit de mener une guerre sans merci contre l’Indicible, soucieux de sa puissance grandissante et désireux de s’emparer de ses savoirs et trésors cachés dans un temple que l’on disait enfoui au cœur d’une sombre forêt occidentale.

Cette guerre fut terrible, inhumaine. Des magies puissantes, dévastatrices se heurtèrent. D’innombrables guerriers pleins de vaillance et de fureur périrent, de chaque coté. Il y eut d’interminables batailles acharnées au cœur des forêts de Germanie, et jusqu’aux abords du sanctuaire de l’Indicible. De nombreux exploits et hauts faits d’armes furent accomplis, bien trop nombreux pour que je les rapporte ici. Le fils d’Utgardloki participa à cette guerre, et en dépit de son jeune âge, accomplit des exploits qui marquèrent les mémoires. Cette guerre s’acheva par la défaite de l’Indicible qui se terra à jamais dans son antre maudite. Utgardloki s’empara alors de la Couronne Noire de l’Indicible qui était capable d’affaiblir les dieux au point de les rendre mortels et contre l’avis des Mages et des Prêtres, décida de la garder en sa possession, affirmant que les Fils de Fjalar sauraient la maîtriser et en faire un objet dédié au Bien. Beaucoup de voix s’élevèrent contre lui, mais son prestige était si grand que nul n’osa contester par les armes la légitimité de son acte. Bor s’opposa cependant violemment à cette décision et usa de son pouvoir pour détruire l’artéfact en secret. Il avait à présent 35 ans. Son pouvoir était grand, mais sa magie n’était pas aussi efficace que celle des autres Prêtres. Il semble que Bor en conçut un certain dépit. Il éprouvait une profonde lassitude, mêlé à une sorte de découragement et il semble qu’il envisagea à cette époque – dégoûté des horreurs de la guerre – de mettre un terme à ses études de Magie. Son épouse lui donna un fils, qu’il nomma Odin. Malheureusement, il advint que Bestla périt de maladie peu après l’accouchement. Bor en conçut une profonde amertume et un violent chagrin. Il comprit la futilité de ses efforts en s’apercevant que bien qu’il eut consacré sa vie à la Magie, il n’avait pas suffisamment de puissance en lui pour sauver la femme qu’il aimait. Bor décida alors de se retirer du Conseil et se réfugia dans sa tour, sur l’île de Torg, rocher balayé par les vents glaciaux et les vagues gelées, au large d’Asgard. Il vécut plusieurs années à l’écart du monde, ne gardant que de rares contacts avec quelques amis fidèles, consacrant tout son temps à la méditation, à la réflexion et à l’éducation de son fils. Il semble que l’amour qu’il porta à Odin lui permit peu à peu de triompher de son chagrin et de surmonter la profonde lassitude qui menaçait de l’engloutir. Ce fut pour l’enfant, pour être en mesure de mieux le former, qu’il reprit ses études de Magie et se remit à réfléchir sur la nature de l’Asu. Lorsque l’enfant eut 5 ans, il commença à l’éduquer dans la voie de l’Asu. D’après le témoignage de Bor, il semble qu’Odin acquit très vite une compréhension intuitive de la nature de l’Asu, une compréhension supérieure à celle de son père. Bor expliquait ce phénomène par le fait qu’il n’avait jamais eu à désapprendre la Magie Primitive : l’Asu était pour lui – à l’inverse de son père – comme une langue maternelle. Cela conforta Bor dans sa résolution de continuer à développer l’Asu, espérant que si lui-même ne pouvait parvenir à le maîtriser entièrement, son fils, au moins y parviendrait.

A l’extérieur, la guerre civile déchirait à présent Asgard. Utgardloki devenait chaque jour plus despotique, s’arrogeant un pouvoir de plus en plus grand. Il proclama la dissolution du Conseil des Rois, et l’avènement d’un grand Empire unissant toutes les contrées d’Asgard, de Germanie et d’Occident sous son joug. Aussi sec, les fiers guerriers de Germains – farouchement indépendants – lui déclarèrent la guerre. Utgardloki déchaîna contre eux le pouvoir de la Magie Noire et les guerriers furent massacrés en masse par les êtres de ténèbres jusqu’à ce que les Cimmériens se joignent aux Germains et envahissent Asgard. Utgardloki, cherchant l’aide des Mages pour lutter contre ses nombreux ennemis, vint trouver Bor pour tenter d’obtenir son appui. Celui-ci refusa. Alors Utgardloki le Sanguinaire envoya à lui trois golems construits par les Fils de Fjalar pour se débarrasser de lui. Les Golems attaquèrent la Tour de Bor, le tuant sous les yeux de son fils. Ivre de vengeance, Odin conjura alors le Signe de l’Asu, dévoilant ainsi toute l’étendue de son pouvoir, obtenant une magie plus puissante que son père n’en avait jamais rêvé, une magie plus puissante qu’aucune autre forme de pouvoir, une magie qui faisait de lui un Dieu Vivant. Conjurer le Signe de l’Asu, permet au Mage de faire entrer l’Asu tout entier en résonnance. Il s’agit d’une sorte de rituel extrêmement puissant, le sortilège ultime, donnant au mage l’accès à un pouvoir quasi-divin. Lorsqu’il est effectué, le Mage devient en quelque sorte l’incarnation de l’Asu. Les trois composantes du triptyque – au lieu d’agir en parfaite indépendance les unes des autres – s’unissent et ajoutent leur force pour atteindre un très haut niveau de pouvoir. Ainsi, lorsque le Signe est conjuré, les trois composantes s’additionnent, le Mage acquiert un contrôle parfait de son propre corps ce qui lui permet d’apparaître dans le monde réel sous sa forme éthérée.
Odin châtia Utgardloki et s’empara du pouvoir. Il participa à la Guerre de l’Âge d’Or et devint le souverain d’Asgard que nous connaissons. Soucieux de protéger les siens et d’asseoir son pouvoir, il décida de cacher ses découvertes et de faire rédiger une histoire officielle plus à même de satisfaire les foules ; la seule chose qu’il ne put occulter fut l’installation de la Déesse-Araignée dans les confins de la Forêt Ancestrale. La légende et les skalds s’emparèrent de son alliance avec le Roi des Elfes Noirs, elle finit alors par disparaître peu à peu jusqu’à son retour récent ».

L’inconnu cessa de marcher devant la cheminée. Il se pencha et rajouta un morceau de bois, prenant bien soin de remuer les braises. Durant ce silence, les compagnons se regardèrent tour à tour, ne sachant quoi penser. L’homme se releva enfin et, pour la première fois, laissa un sourire briser la rigidité de son visage rugueux.
« Je suis Isacivi, frère de la Grande Prêtresse d’Odin. Ma famille garde depuis la fin de l’Âge d’Or le livre secret de Bor et d’Odin, pour le bien des Hommes. Grâce à lui, je vais vous apprendre le pouvoir de l’Asu. Grâce lui, nous autres, Ases, terrasserons les ennemis d’Asgard. Kragden, Loki, Hel : bientôt tous rejoindront Utgardloki dans l’oubli ! »

***

« Je savais bien que cet Isacivi n’était pas clair ! Je vous l’avais dit, n’est-ce pas ? cracha Thrall. Regardez dans quel état nous sommes ! Bien gentil que j’ai été, de ne pas le tuer quand je le pouvais encore. Trop gentil, oui. Et maintenant nous voilà plus faibles que jamais, à cause de sa magie occulte et de ses histoires de Kosmos. Par Odin, nous ne sommes pas des Grecs, nous n’avons pas besoin de cette foutue magie pour triompher ! Il a bien failli nous tuer !»
Akurgal ne se rappelait plus comment il s’était retrouvé là, dans la salle de repos ; allongé sur un lit de camp, il s’était redressé pour faire face à Thrall qui pour l’heure le toisait de toute sa hauteur. Rien, du point de vue de l’érudit, ne semblait avoir de sens : pas plus sa propre situation que l’apparition des morts-vivants, ni même les paroles de son compagnon.
« Sommes-nous tous morts ? »
Les pensées s’enchevêtraient dans l’esprit du Mésopotamien.
« Morts ? Disons que pour des Morts, nous avons bonne mine ! s’esclaffa Dimitre qui venait de pénétrer dans la pièce à demi-éclairée par trois petites bougies. Tu serais le cadavre le plus bavard que j’aie connu, parole.
Thrall reprit d’un ton solennel :
- Non, Akurgal. Ceux de la vallée, eux, ils étaient morts. Aussi mort qu’on peut espérer l’être, oui. Ici, ce n’est pas la mort, c’est la Forteresse Sacrée. Isacivi a voulu nous montrer l’étendue de son Asu en convoquant ces êtres d’outre-monde. Nous n’avons pas résisté bien longtemps.
- Isacivi ? Akurgal, la mine dubitative, avala une gorgée de la tisane que lui avait servie le chasseur. Je me souviens oui, son histoire, Odin, Utgardloki, l’Asu, le Kosmos … Quelles découvertes fantastiques ! Son livre, Le Livre, tout ce savoir … Les autres, où sont-ils ? »
Thrall, les yeux perdus dans le vide, sa main droite crispée sur un verre vide, laissa passer un long silence.
« Oui, c’est ça. Le Livre, l’Asu. Le Monde des Morts. C’est bien ça, répondit-il enfin. A ce qu’il raconte, nous sommes tous sur le chemin de ce pouvoir. Nos armures en sont imprégnées qu’il dit. Foutre, je n’ai pas l’intention de vérifier, de toute façon. Je n’ai pas besoin de magie pour porter l’Armure d’Ull !
- Mort… Nous étions bien face au Monde des Morts, alors.
- Et pas qu’un peu, ouais, répliqua Dimitre. Quoique, il y a mort, et mort… Pas simple, ces choses-là. Isacivi a dit je ne sais quoi et là, paf, des Morts sortent de terre, bing, ils nous foncent dessus, splash, on se fait écraser comme des bleus ! Par Odin, si ce Kosmosasuabaka me permet de dérouiller mes ennemis comme nous avons dérouillé, je prends !
- Ta finesse légendaire fait plaisir à voir, Dimitre ».
Pénétrant à son tour dans la pièce, Meijuk ne put retenir un éclat de rire, lequel se transforma rapidement en une violente quinte de toux ; quelques minutes s’écoulèrent tandis qu’il tentait de contrôler les spasmes qui l’agitaient. Du revers de la main, il essuya ses yeux baignés de larmes.
« Je vois que vous avez tous bu vos tisanes. Isacivi nous attend pour une nouvelle leçon. Il va apprendre à chacun de nous une technique secrète liée à l’Asu. Il nous appartiendra ensuite de la dominer et de maîtriser ce nouveau pouvoir. Si vous êtes prêts, suivez-moi, nous allons descendre dans les entrailles de la Forteresse. Les autres y sont déjà.
- Moi, prêt ? Regarde-moi bien, Meijuk. Dimitre esquissa un bref rictus : Tu ne crois tout de même pas que je vais passer à côté de cette nouvelle leçon ! A côtoyer les morts, on finit par apprendre quelques trucs, crois-moi sur parole, cette fois-ci je vais leur faire regretter d’avoir quitté leur enfer ! »
Akurgal laissa vagabonder son regard à travers la pièce d’un air pensif. A peine éclairée, la pièce avait un air plus misérable encore que dans la pénombre, se dit-il : partout, les toiles d’araignées se la disputaient à la poussière ; quant au mobilier, il se révélait étrangement vétuste, bien plus que tout ce qu’il avait pu voir dans la Forteresse. N’étaient en vérité que les murs à tenir encore debout ; le plafond disparaissait sur de larges portions, révélant ça et là la charpente de bois vermoulu. Il porta la chopine à ses lèvres, et la tisane, brûlante, lui arracha un bref frisson alors qu’il en avalait une nouvelle gorgée qui dissipa passagèrement la douleur qui lui vrillait le crâne.
« Pourquoi la Grande Prêtresse a attendu tant de temps pour nous présenter son frère détenteur d’un savoir si important. »
C’était, à cet instant, l’unique question qui occupait son esprit.
« Ma foi, je me le demande, répondit Meijuk du tac au tac. Peut-être pensait-elle que nous n’étions pas prêts ?
- Foutaise ! répliqua Thrall qui, au bord de la crise de nerf, jeta son verre contre le mur. Nous valons tout autant voir plus que les Grecs ! Nous sommes les défenseurs d’Asgard, nous avons besoin de toutes les connaissances possibles pour affronter les dangers qui menacent le Royaume ! Nous avons assez souffert, nous avons prouvé notre valeur par notre sang, je ne vois pas ce qu’elle pouvait attendre de plus ! Nous avons même parcouru les terres de l’ancien Asgard, tué les Assassins des Ases !
- Tu crois que tu as déjà assez souffert, pas vrai ? Tu te dis que tu ne méritais pas ça, après tout. La Grande Prêtresse aurait dû se rendre compte de la valeur du grand Thrall d’Ull, prêt à crever la bouche ouverte pour cette belle terre gelée.
Dimitre passa négligemment sa main dans ses cheveux, tandis que Thrall consentait à un acquiescement fébrile.
- Et bien laisse-moi te dire quelque chose, Thrall. Tu as tout faux. Une belle connerie, oui. Tu peux me croire. Mourir par amour pour Asgard, c’est à ça que tu penses ? On ne meurt pas par amour, mon vieux. Non, jamais. Il n’y a que les avortons qui croient ça. Eux, et ceux qui écrivent des drames pour que Nibel puisse pousser sa chansonnette, mais ceux-là, ils ne comptent pas vraiment, ils ne savent rien. On ne meurt pas par amour pour une terre. Pour soi, on vit, pour ses valeurs, on se bat. Le voilà, le vrai sacrifice. Trop facile de tout mettre sur le dos d’une terre. Il faut faire en sorte que les autres cons d’en face, monstres, mort-vivants ou Guerrier Noirs crèvent pour leur terre ou leur enfer. La Grande Prêtresse sait très bien ce qu’elle fait. Nous n’étions sans doute pas prêts, trop tendres, nous ne nous connaissions pas vraiment je suppose. Maintenant, moi je le suis. J’ai vu dans la pénombre de mes sens. Je suis prêt à recevoir cet Asu et à écrabouiller tous ceux qui se mettront sur notre route. Pas par amour pour Asgard, mais parce je suis décidé à me battre, tout simplement. J’aime ça. Je suis fait pour ça. Je suis libre.
- Belle théorie Dimitre, mais en attendant garde ta verve pour ce qui nous attend. Akurgal, tu te sens d’attaque ? »
Le Mésopotamien fut pris d’un soudain vertige, tandis qu’à nouveau l’écheveau de ses pensées se brouillait. Indifférent à son trouble, Thrall quitta la pièce sans rien dire, bientôt suivi de Dimitre. Meijuk arpentait la pièce de long en large, animé d’un pas ferme et décidé en lieu et place de son habituelle démarche paisible. Son visage arborait une expression chagrinée, lorsque finalement, il reprit :
« Dimitre a touché Thrall au cœur, pas vrai ? Il marqua une brève pause. J’espère que nous arriverons à rester souder, quelques soient nos motivations. Nous devons rester unis devant les épreuves qui nous attendent ».
Les yeux du montagnard ne quittaient pas le visage d’Akurgal, à l’affût de la moindre réaction. Ce dernier, de toute évidence passablement décontenancé, déglutit péniblement avant de répondre dans un murmure :
« Oui… Je pense que je comprends, oui.
- Tu comprends quoi ?
- Je comprends que nous sommes à la croisée des chemins. J’ai beaucoup discuté avec Mâa et Asturias. J’étais intrigué par la source de leur pouvoir, ce fameux Asu. Tous deux m’ont certifié qu’il était possible de le maîtriser uniquement si on se connaît vraiment. Les méandres de nos esprits sont insondables pour nos amis : seuls des dieux et nous-mêmes pouvons être capables d’en trouver la clé. Dimitre a trouvé la sienne. A nous de trouver notre chemin qui nous mènera vers l’Asu », répondit Akurgal, en appuyant chacune de ses paroles, comme pour les river dans le cœur de son interlocuteur. Puis, pointant du doigt la poitrine de ce dernier : « Et c’est maintenant que tu dois choisir. Je sais que toi aussi, tu cherches. Tu ne parles pas beaucoup, mais je peux lire dans tes yeux le doute. Oui, tu dois choisir. Ouvre ton âme à l’Asu, ou non. A toi de voir. »
Il y eut un long silence pesant après les paroles du Mésopotamien ; lorsque soudain la vérité, limpide, se fit jour dans son esprit.
« La tisane, murmura Akurgal, qui peu à peu sentait son cœur battre de plus en plus vite, ses sens s’éveiller à un état de plénitude qu’il n’avait jamais connue.
- Exact. Des Larmes de Nuit qu’il a dit. Je ne suis pas un spécialiste, je te l’accorde, mais Isacivi nous en a tous fait boire. C’est un poison. Il n’a pas de goût, mais il n’est pas sans douleur. Une saleté de migraine, pas vrai ? Tu as raison, je cherchais la voie de mon âme. Je pense l’avoir trouvée. Tu es le dernier à passer cette épreuve. Isacivi a dit que nous devions mourir pour nous ouvrir. Je n’ai compris qu’après : ce poison doit nous endormir et nous tuer. Si nous sommes capables de survivre, c’est que nous sommes prêts. Dans les ténèbres j’ai vu ma voie. N’oublie pas, Akurgal. C’est l’heure du choix. Je vais rester avec toi jusqu’à ton retour ».

Le verre heurta le parquet avec un bref fracas, répandant son contenu en gerbes ardentes ; tandis que, dans le même temps, Akurgal sombrait à nouveau dans les accueillantes ténèbres de l’inconscience, sous le regard apaisé de Meijuk. En un tout autre lieu, une nouvelle bataille pouvait commence ; au bout de la nuit, l’Asu … ou la mort.




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