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Cette fiche vous est proposée par : Alwaïd


La Trilogie Gaïa

Asae ramena sa main couverte de sang face à son visage. Elle venait de donner la mort, et étrangement cela la laissait de marbre. Ce crime était nécessaire à l’émancipation des hommes, ainsi le devoir accompli emplit-il Asae d’une inhabituelle satisfaction. La force d’Athéna l’imprégnait désormais, lui inspirant aussi la pensée que le seul but de la guerre est la paix. Il lui restait à y mener ses combattants.


Les portes du Sanctuaire s’ouvrirent devant la déesse pour présenter face à elle les garants de sa victoire, six guerriers : Zeuxis, Bayer, Phidias, Lilith, Andvari, et le Grand Pope descendu de l’Acropole pour l’accueillir. Les cris des hommes acclamant leur protectrice n’avaient de cesse, comme si prononcer le nom céleste galvanisait les mortels d’un espoir insoupçonné.


Athéna avança vers Zeuxis et lui tendit la tête ensanglantée de Phobos.


- Zeuxis, je te confie cette relique. L’esprit de la Crainte s’évanouira bientôt, mais si tu fais vite tu pourras y trouver la visualisation des armées d’Arès. Que mon inspiration t’y aide.


Se tournant vers le groupe hétérogène, elle poursuivit :


- Vous êtes les gardiens du Sanctuaire. Ne laissez personne en franchir les portes. Les hommes d’Arès sont mal organisés et n’ont rien compris à la véritable force. Pour eux les poings sont l’expression du pouvoir. Utilisez cette faiblesse pour en venir à bout. Vos âmes sont tellement plus riches. Hélas, je ne serai pas en première ligne de cette guerre ; je dois vous quitter de nouveau. Nous ne mettrons un terme définitif aux conflits divins qu’en en comprenant l’origine, et c’est la voie que j’emprunte. Ce chemin m’éloigne de vous mais notre cause demeure similaire, à des échelles de temps différentes. Vainquez aujourd’hui, et je gagnerai la pérennité de cette victoire. Je me donne douze heures pour découvrir le secret des guerres, d’ici là, mon corps vulnérable a besoin de votre protection. Je me trouverai dans l’Erechthéion, soutenue dans les airs grâce à la statue d’Athéna. La statue doit être préservée de la destruction.

- Nous y veillerons, affirma Shun.


Zeuxis, Phidias et Bayer acquiescèrent. Lilith et Andvari ne dirent mot. Satisfaite, Athéna gratifia Shun d’Andromède d’un sourire chargé de reconnaissance. 


 


Du haut de l’Altis, Zvezda rêvait. Sensible au retour d’Athéna sur la Terre, elle en percevait d’autant mieux l’éveil à venir de ses propres dieux. Les yeux portés vers l’univers, sans aventurer ses lèvres au moindre mouvement, Zvezda souhaita bonne chance à Athéna.


- Qu’elle soit aussi de ton côté, prononça Athéna qui venait d’apparaître sur le pont de l’Altis. Asgard fut merveilleusement guidé, reine Zvezda. Je t’en remercie, et te témoigne ma profonde affection. Si tu favorises tes dieux comme tu as épanoui les hommes, les Ases peuvent compter sur une alliée précieuse. 

- Merci, Athéna. Vous voir provoque mon sourire, qui pourtant s’est fait rare. Le sang de Hyoga a insufflé en moi un attachement naturel envers votre Sanctuaire. Je lui souhaite de retrouver splendeur et de vous voir trôner sur le domaine de paix auquel vos yeux aspirent si ouvertement.


Hyoga découvrait la nouvelle incarnation d’Athéna. A son approche, le visage de Saori lui revint un instant à l’esprit, avant de s’effacer sous les traits d’une demoiselle dont le mélange de charme et de dignité ne cachait pas à un ange la candeur enfouie d’Asae.


- Athéna est empreinte de l’amour des anges, dit-elle. Puisse ma force vous accompagner en retour.


Hyoga inclina la tête en signe d’approbation. Il souriait.


Au sommet du chêne, Hipparque se surprit plus d’une fois le regard rivé sur les feuilles. Il avait beau se rappeler la présence d’Athéna par moments, ses pensées l’enserraient bien vite jusqu’à substituer à sa vision l’imagination de ses réflexions. Hipparque brûlait d’envie de poser une question à Athéna, mais comment oser ? Quelle réaction pourrait susciter une telle audace ? Ignorant, son errance lui apparaissait sans fin. Il devait savoir, et sut. Athéna traversa la ramure jusqu’au saint à qui elle souffla une simple phrase perdue dans le bruissement des feuilles. Avant de s’élever, elle déposa un baiser sur la joue d’Hipparque. Il n’y prêta guère attention à en croire ses yeux aussi lointains que les profondeurs de l’espace.


Calaïs vint porter la déesse du haut du chêne à la poupe de l’Altis où se trouvait l’ancien Grand Pope. Rien des rancœurs passées ne semblait subsister en Athéna. Ki-lin reconnut la douceur d’une aura dont sa jeunesse avait été illuminée. L’éveil de sa déesse emplit sont cœur de joie. Athéna lui parla :


- Malgré le doute, tu m’as conservé ta confiance. Il est temps qu’Athéna t’en récompense, et t’octroie les armes de ta victoire. Ki-lin, saint à l’éternelle jeunesse, reçoit l’habit du Bélier pour défendre la Justice.


Telle une étoile filante traverse avec aisance l’espace d’une constellation à l’autre, l’armure du Bélier investit les Cieux pour se présenter à Ki-lin. Les yeux de l’animal dardaient un regard avide de communion. Ses poils ondoyant secoués de vagues cosmiques résonnaient avec la fougue et l’énergie restaurée de son élu. L’alchimie devenait palpable entre le corps du saint et l’armure. Les étoiles du Bélier et celles contenues en Ki-lin brillèrent d’un feu solaire lorsque les pièces de l’habit vinrent ceindre le chevalier. Les Cieux s’éclairèrent un instant des jeux de lumière de l’or.


Le saint ressentit en les veines de l’armure l’âme de Seiya imprégnée en son sang. Polymnie ne l’avait pas trompé, le sacrifice de l’ange était nécessaire à la victoire d’Athéna. Le Bélier n’en vibrait qu’avec plus de splendeur. A l’émerveillement de Ki-lin succéda l’assurance d’un Bélier inébranlable. Ki-lin mit genou à terre et déclara, ému :


- Ma vie est vôtre, Athéna.


Le sourire de la déesse exprima un contentement serein.


Enfin, il restait Sheliak. Asae avait depuis son arrivée évité tout contact visuel avec le saint de la Lyre ; elle attendait d’avoir parlé à chacun avant de permettre à son regard de se perdre dans celui de Sheliak. Pourtant lorsqu’elle croisa ses yeux, Athéna se heurta à une froideur ciselée de défi. Perplexe, Athéna s’aventura :


- Chevalier, tes pensées semblent bien sombres. Quelle triste lueur éclaire ton esprit ?

- Celle de t’aimer, Asae. Je t’offre mon amour, sauvage, libre, et inconditionnel. Mais que vas-tu en faire ? Pourquoi es-tu ici sinon nous dire que tu repars ? Sinon nous affirmez que tu nous reviendras et qu’enfin de nos jours nous savourerons les fruits ? Je ne crois plus aux paroles, je crois en nos chemins, et les nôtres divergent vers un destin sans gloire.


Piquée dans sa fierté en voyant sa déclaration par avance méprisée, Asae s’assombrit, exsudant visiblement une incompréhension mêlée de colère. D’un ton hautain, Athéna répondit :


- Je ne reste pas en effet, il est une quête dont l’urgence ne serait être retardée par d’étranges retrouvailles. Athéna veille sur chacun de ses chevaliers et leur apporte son soutien. Si cela t’indiffère, il me reste à vous quitter, taisant l’encouragement que mon âme désirait te confier.

- Si tes mots que j’ai longtemps attendus viennent dévoiler ton attachement, mes oreilles resteront sourdes, car l’obscurité a de tout temps été la seule lumière offerte à mes sens, et je refuse de me bercer d’espérances illusoires. Je t’ai tant espérée, tes yeux me répondaient si clairement, pourtant que reste-t-il devant nous sinon une quête absurde qui condamne nos élans au nom de ceux des autres ? Ton âme est à la vie, la mienne aux prémisses de la floraison s’est fanée à ton absence. Le cœur de Sheliak battra toujours en ta présence, mais celui d’Asae est désormais inaccessible.

- Et qu’en est-il de celui d’Athéna ? Si l’homme est mort, le saint ne perçoit-il pas le rythme d’un cœur divin duquel il devrait s’inspirer ? Tu es bien prompt à séparer Athéna d’Asae, et la déchirante déception que tu m’infliges montre bien combien tu te trompes. Sais-tu seulement ce qui fut la cause de mon sommeil ? Sais-tu quel serment j’ai dû briser pour abandonner ainsi la Terre et les Hommes aux mains d’Hadès ? 


D’apparence impassible, Sheliak bouillait intérieurement ; son âme se trouvait submergée de vagues imprévisibles d’une violence intarissable.


- Je l’ignore, répondit-il.

- J’ai trahi mon père.


Asae marqua une pause.


- Il y a des millénaires, sur les rives du Styx, Athéna jura à Zeus qu’elle resterait vierge, et pour assurer ce décret, Athéna s’interdit d’aimer un homme. En contrepartie la Terre lui fut accordée, ainsi que la guidance de l’ensemble du genre humain. Ainsi l’amour d’Athéna s’étiola-t-il parmi la multitude, et l’oubli. Par mon incarnation le sceau de ce serment est aujourd’hui rompu, car au seuil de la mort, c’est l’amour qui m’a sauvé. Sous l’ordre d’Hadès j’ai dû choisir une personne pour qui mon âme retrouverait une cohésion perdue. J’ai dû choisir un homme à aimer. Tel fut le prix de ma défaite. Telle fut la plus belle et douloureuse des émancipations. Et c’est toi que j’ai choisi, Sheliak, car je ne crains plus l’évidence de mon amour puisqu’il m’est offert sur l’autel de mes larmes. Pourtant, comme il m’en a coûté… combien j’ai craint de renier Athéna par le choix qu’Asae prenait. Mais quelle harmonie j’y puise, et combien ma divinité résonne avec mes chairs depuis cette décision. Je suis déesse depuis toi, et femme grâce à toi.


Athéna se retourna, prête à partir. Sheliak saisit sa main, tourna Asae et la serra contre lui. Spontanément les bras d’Athéna se refermèrent sur la tunique de l’Arabe. Le visage féminin perdu contre son épaule se berçait d’une volupté envahissante.


Zéthès et Calaïs ne soufflaient plus. Aux voiles silencieuses de l’Altis répondait le silence des chevaliers. Le temps semblait figé, altéré. Les âges se mêlaient en un tout évident.


Les mains de Sheliak épousaient le dos d’Asae. Ses doigts se grisaient de vertige sur les reliefs de l’omoplate, sur la courbure du ventre, porche d’un univers qu’une existence ne suffirait à découvrir. Un battement de cil glissa contre le cou de Sheliak. Le parfum libéré enivra le saint. L’inspiration savourée de Sheliak épousa l’expiration soulagée d’Athéna.


La déesse s’effaça lentement de l’étreinte de Sheliak. Elle lui murmura : « Reviens-moi vivant », puis disparut.


Instinctivement porté vers Nikè, Sheliak sauta sur la balustrade, la main sur l’aile d’ivoire. Les vents de nouveau en mouvement s’engouffraient dans ses cheveux. S’était-il un jour sentit aussi vivant ? Avait-il déjà fait l’expérience de sentir couler en ses veines un sang si distinctement source de vie ? Quant aux pulsations de son âme, elles naviguaient au sein de Sheliak jusqu’à se perdre en un sourire emprunt de bonheur. 


 


Le Parfum des Cieux


Tu réclames ma force, tu veux par ma passion

Trouver de notre amour la concrétisation.

Avec joie, elle est tienne. Envahi d’émotion,

J’aime à pouvoir hurler, je sens une cohésion

Dont tu es la substance, où tes yeux m’illuminent,

Et nos âmes mêlées par l’Amour s’enracinent. 


Il n’est rien que je craigne, paré de ta présence.

J’exhalerai pour toi de Sheliak l’excellence.

Je veux être le bras qui préviendra ta chute,

Et dans mon cœur léger, génère ces volutes

Enivrantes, éternelles, et si belles à offrir

Parmi nos mains mêlées d’où l’union sait fleurir.


Commençons à construire, Athéna mon aimée,

La vie que nos élans ont déjà essaimée.

A ton bras, à ton cou, ou dans ma solitude,

Je contemple avec toi le merveilleux prélude

D’un avenir commun inspiré de paroles,

De rires et de jeux, d’étreintes et d’envols.


« Shiryu, pensa Ki-lin, l’évidence me submerge. Comme j’aurai aimé que tu assistes à cela. »


 


Athéna regagna l’Erechthéion. Polymnie et l’esprit d’Hadès l’y attendaient. La déesse s’allongea sur un autel de marbre. Avec la voix d’une mère berçant son enfant, la Muse de la Poésie Sacrée annonça :


« Ta quête commence au seuil de l’ombre. Dès lors tu seras seule. Là où tu vas, tu ne recevras aucun secours. Puisse ta quête se révéler fructueuse, Athéna. »


Asae ferma les yeux, son esprit quitta les lieux.


 


***


Grâce à la tête de Phobos, Zeuxis pu mettre à jour les armées d’Arès.


« La Guerre a réuni une armée massive. Environ cent mille hommes, plusieurs milliers de cyborgs, une quarantaine de Berserkers, et à côté du dieu se trouvent Deimos et… Arachné je pense. Enfin à l’écart, il y a… »


Zeuxis se tut. Plongé dans la scrutation des yeux évanescents de Phobos, Zeuxis paraissait totalement absorbé.


- Il y a qui ? s’impatienta Lilith.


Le Peintre restait imperturbable. Ses sourcils froncés témoignaient d’un trouble indéfinissable. Apparemment il ne parvenait pas à identifier sa vision, ou bien il refusait de croire en celle-ci. Bayer posa une main sur l’épaule de son compagnon et prononça d’une voix calme :


- Qui est-ce ?

- Je ne sais pas.


Le ton de Zeuxis resta lointain sous les yeux éteints de la Crainte.


 


« Assez procrastiné ! » déclara Arès.


Depuis les hauteurs des collines à l’ouest d’Athènes, le dieu se mit à vomir un liquide verdâtre au contact duquel le sol se consumait. Extravasé de la Guerre, l’acide se répandit en flots sur la plaine. Les hectares de sol stérile fumaient par leur dissolution. La terre déjà agonisante sifflait ses adieux dans des exhalaisons méphitiques. Bientôt les murailles de la nécropole furent cernées d’acide, mais résistèrent sans frémir.


La fumée rendait les alentours du Sanctuaire indistincts. Un cri de terreur attira l’attention de Zeuxis. Projetée depuis la plaine, Alma volait par dessus le rempart et allait s’écraser au sein du domaine sacré. Zeuxis se précipita. Telle une bourrasque il se glissa entre les habitations, sauta sur un toit et recueilli Alma dans ses bras.


« Les autres… » tenta Alma, les yeux horrifiés. « Ils sont… »


Déjà d’autres silhouettes traversaient les airs en une chute vertigineuse. Bayer et Andvari s’empressèrent à leur tour de secourir les gypsies. Phidias ne bougea pas. Sa barbe fut seule témoin de son murmure : « Inutile, ceux-là n’ont pas crié. »


Lilith se serait contentée de profiter du spectacle mais un gypsy lui tomba dans les bras. Lorsqu’elle amortit l’adolescent, un œil et la langue du jeune homme se détachèrent et des lambeaux de sa peau éclaboussèrent la Succube. Comme pour les autres gypsies, son état révélait une rapide putréfaction. « Un boutonneux moisi, se plaignit Lilith. J’ai eu meilleur en bouche ! »


Alma fut l’unique épargnée. Les gypsies morts depuis longtemps tombèrent en pluie funèbre devant les guerriers athéniens. La terreur s’instilla en les yeux de plus d’un.


- Qu’on les enterre ! ordonna Zeuxis. Puis à l’attention de l’armée : Nous respecterons nos morts tant que l’un d’entre nous conservera leur mémoire. Puisse le sort des gypsies vous assurez de l’horreur prônée par nos ennemis. Nous ne laisserons jamais la Terre à de tels monstres. Brillons par notre union, par notre foi en la paix et la justice, et nous trancherons les veines des vices.

- Armée en mouvement à l’ouest ! annonça Lilith.


Une fine couche d’acide couvrait encore la plaine. Il semblait pour l’instant impossible à tout homme de marcher sur le sol, pourtant plus de quatre mille silhouettes baignées du soleil matinal avançaient résolument en direction du Sanctuaire.


- Cela ne peut être que les robots, assura Zeuxis.


En effet c’étaient plus des masses métalliques que des hommes qui avançaient là. Leurs bras ressemblaient à des canons, leurs torses scintillaient de réseaux lumineux, leurs visages en fibres optiques n’exprimaient nulle émotion. A un kilomètre des murailles ils entamèrent leur offensive. De leurs yeux jaillirent des lasers balayant les remparts pour prévenir toute attaque depuis les hauteurs. De leurs dos sifflèrent des têtes nucléaires qui vinrent exploser contre l’enceinte sacrée. En vain. Au mieux des cendres se trouvaient dispersées en nuages de poussières, mais elles se trouvaient vite ramenées à leur place d’origine par une force gravitationnelle.


Certains robots en retrait balayaient la plaine d’ondes anti-vie capables de scinder la moindre molécule organique. Dans ces conditions, aucun homme ne pouvait ne serait-ce qu’approcher les robots.


- Alors, dit Phidias, c’est à moi de jouer la première carte. Observe ça, Zhen Ying(1), tu en as longtemps rêvé.


D’un bond Phidias sauta hors de l’enceinte sacrée. Durant sa chute son corps pâlit jusqu’à acquérir une blancheur liliale. Ses habits se déchirèrent, dévoilant non plus les chairs d’un homme mais le marbre et l’ivoire d’une statue dotée d’une flexibilité humaine. Insensible aux ondes d’anti-vie, Phidias prit le temps de poser à terre son maillet de sculpteur. Dès lors la terre se mit à trembler. Le sol se fissurait de toutes parts et les sillons formés délimitaient les contours d’hommes minéraux appelés à vivre. De plus aux quatre points cardinaux autour du Sanctuaire des galeries mises à jour permettaient l’arrivée d’une armée de statues aux armures d’ivoire savamment sculptés par Phidias pendant des décennies.


Au total, sept mille statues apparurent devant l’armée d’automates. Elles se regroupèrent pour former un mur inébranlable et avancèrent d’un même pas. Leur diversité et la finesse de leur réalisation leur prêtaient les atours de la vie. Aucun soldat n’était identique à un autre, comme si chaque effigie eut été inspirée d’une personne particulière. Si les expressions de leurs figures divergeaient, tous partageaient pourtant un regard porté droit devant et dans lequel ne pouvait se lire aucune peur, aucune hésitation devant les armes létales de la Guerre.


Les robots stoppèrent pour changer de stratégie. Ils visèrent et lancèrent des missiles Black Hole. Un trou noir se formait à l’impact et aspirait toute matière pour la condenser jusqu’à la réduire à un unique point. Puis une fontaine blanche libérait cette énergie sous forme de brasier énergétique explosant dans un violent souffle brûlant. Nombre de statues furent ainsi annihilées, cependant le mur d’ivoire se reformait dans l’instant et les soldats poursuivaient leur lente avancée, masses brandies, dagues dégainées. Dans la perspective du choc, les machines se réorganisèrent pour faire saillir de leur métal des pics appelant à l’empalement et des bras aussi longs que trois hommes.


L’armée de Phidias ne craignait nulle arme blanche. Les statues s’empalaient sur les pics, voyaient leurs gorges broyées, pourtant ils abattaient leurs masses pour décapiter les androïdes ou immisçaient leurs dagues dans les circuits quantiques afin de les perturber. Mais un robot ne disparaissait jamais seul ; son ultime programme le condamnait à générer un trou noir entraînant avec lui le responsable de sa destruction.


A l’arrière, Phidias sculptait avec une rapidité incroyable les débris de statues endommagées pour redonner corps à un golem de pierre. Il détachait alors un morceau d’ivoire de sa chevelure et le greffait sur la terre avant de cuire celle-ci grâce à son cosmos. Le guerrier s’éveillait ainsi et partait rejoindre les protecteurs du Sanctuaire.


L’armée d’ivoire prenait clairement l’avantage grâce à sa supériorité numérique. L’arsenal destructeur d’Arès n’avait servi à rien, et si le dieu croyait à une victoire électronique aisée sur les Athéniens, c’était sans compter les forces minérales au service d’Athéna.


 


Ce combat avait pour l’instant impliqué la seule cosmo-énergie de Phidias. Ainsi ce dernier fronça les sourcils lorsqu’il ressenti au sud un cosmos d’une intensité aussi impressionnante que soudaine. « Un berserker ! » siffla Phidias.


Le berserker Hubris irradiait une aura dont la densité croissante faisait naître des gouttes de sang vite échouées sur le sol. Ils tendit les bras et jaillirent immédiatement deux gigantesques fléaux d’armes dont les pointes avaient conservé la couleur d’hémoglobine. En réalité, l’armure d’Hubris, Sueur de la Démesure, était si colossale qu’elle semblait pouvoir contenir toute arme issue de la créativité humaine. Il était impensable qu’un homme puisse porter une armure dont le métal omniprésent semblait peser des tonnes, pourtant Hubris s’y sentait aussi à l’aise que nu.


A un rythme régulier, Hubris frappait répétitivement le sol de ses fléaux. Peu à peu la terre se mit à vibrer et ses ondulations se propageaient chaque fois plus loin. Parvenant à entraîner la terre en une oscillation forcée, l’ondoiement couvrait maintenant l’ensemble de la plaine où se déroulait le combat. Alors Hubris réunit ses armes qui fusionnèrent en un unique fléau. Dans un cri abominable atteignant jusqu’au terrasses du Parthénon, Hubris abattit l’arme contre terre. Le manteau de Gaïa craquela. Les failles engendrées plongeaient au cœur de la planète pour en invoquer le magma. Phidias se précipita hors de danger. Ses statues trop lentes et les robots cernés virent le sol se dérober sous leurs pieds. La plupart des combattants sombrèrent dans les crevasses ; les derniers sentirent la chaleur s’exhaler des profondeurs avant d’être pris dans l’hémorragie magmatique de la Terre.


Il était  temps pour le Sculpteur de regagner le Sanctuaire. Mais lorsqu’il se retourna, il vit sur sa route un destrier au souffle de feu monté par Deimos. Le cheval était dépourvu de peau. Ses muscles à vif le rendaient presque irréel, certainement effrayant. A chaque mouvement de Deimos les nerfs de la monture s’en trouvaient écorchés, et si l’équidé tentait de se rebeller, le dieu le rappelait vite à l’ordre grâce aux rênes de rouille plantées jusqu’au cerveau du destrier. Deimos chevauchait la souffrance d’une main sûre et impérieuse. Et il toisait Phidias.


Le Sculpteur sortit ses outils dorés pour entamer les mouvements aériens d’une attaque à naître. « Nous jouerons plus tard, dit Deimos d’une voix calme. J’aimerais te présenter une compagne. Dame de Fer ! »


Autour du saint se matérialisa un cercueil ouvert dont l’intérieur était garni de pointes acérées. Enserré par le cosmos du dieu, Phidias ne parvint pas à contenir l’étau de la fermeture. Dans l’obscurité de sa prison, le marbre du chevalier fut transpercé de toute part. Deimos lança sa monture pour contourner la lave. Attachée au destrier, la dame de fer traînait chaotiquement sur le sol irrégulier.


 


Depuis le Sanctuaire, Lilith annonça :


- Ainsi s’achève la vie du Sculpteur.

- Pas encore ! répliqua Zeuxis. Sa structure minérale lui permet d’étendre sa conscience à l’ensemble de son corps. Il n’a plus de partie vitale et demeure un tout à travers la cohésion de son corps. Deimos le sait certainement, et je crains le pire pour la suite.

- Personne n’ira donc lui porter secours ? interrogea Andvari.

- Mais je t’en prie ! rétorqua Zeuxis. La porte t’est ouverte, et tu gagnerais ma confiance en nous ramenant Phidias. Vas-y puisque cela semble si simple, mais je sais que tu ne bougeras pas non plus.

- Alas, continua Bayer, les berserkers viennent de nous faire la démonstration de leur puissance. Ils nous tendent un piège grossier par la capture de Phidias et nous n’y tomberons pas. Aussi dur cela soit-il, nous nous battons pour l’humanité, non pas pour un seul homme.

- En cela nous rejoignons l’enseignement d’Athéna, conclut Zeuxis.

- Dites, enchaîna Lilith qui ne paraissait guère intéressée par un échange philosophique, la mer monte. Le port est presque sous les eaux. A ce rythme la mer sera sur nous en quelques heures.

- Strange… lâcha Bayer qui ne put ni ne voulut contenir une pensée pour Neferia.

- En attendant, prévint le Peintre, ne nous laissons pas surprendre. Les armées d’Arès sont probablement réparties autour du Sanctuaire. Séparons-nous et veillons sur les alentours. Je garde un œil sur le nord. Bayer, tes hommes sont principalement ici, à l’ouest. Il est préférable que tu sois près d’eux. Andvari, veille sur le sud et Lilith, il te reste l’est.


Le silence de chacun signifia leur approbation. Zeuxis esquissa un sourire satisfait. Les compagnons de guerre de séparèrent. 


Dans les profondeurs d’une grotte, le cercueil de Phidias s’ouvrit. La statue restait traversée de pics, pourtant le Sculpteur ouvrit les yeux. Il découvrit Deimos absorbé dans l’examen du marbre et de l’ivoire. Le dieu ne disait rien. Son souffle lent s’accordait à la lenteur de ses déplacements. Il cherchait la meilleure façon de faire souffrir sa victime.


Phidias n’avait plus suffisamment de force pour affronter Deimos. Il s’était fractionné, donné à chacune de ses statues, les gratifiant d’une partie de lui-même, ainsi la naissance de l’armée d’ivoire signa-t-elle le glas du saint. Ceci ne lui importait guère désormais. Il avait vaincu les androïdes, savait ses œuvres détruites ou inaccessibles, c’est donc avec une certaine décontraction qu’il abordait ses derniers instants.

 

- Alors c’est ça votre stratégie ? Dès que vos armées perdent l’avantage, on détruit tout le monde et on recommence ? Pourquoi ne suis-je même pas surpris d’une telle grossièreté ?


Deimos se montra insatisfait. Ses ongles poussèrent et sans conviction il les planta dans l’ivoire de Phidias.


- Désolé, s’excusa le chevalier, je crains que tu ne t’ennuies un peu avec moi ! Crois-moi, je resterai de marbre.


Curieux, Deimos trancha le pied droit du vieil homme. Dès l’instant où le pied fut séparé du corps, les minéraux cédèrent leur place à la chair et au sang originels. Du pied s’écoula un sang abondant qui provoqua le sourire de la Terreur.


- J’y avais une vieille douleur, intervint Phidias, je te remercie de m’en délester.

- N’as-tu donc aucune peur de la mort ? interrogea Deimos.

- Elle est ma prochaine étape. Pourquoi devrais-je la redouter ? Elle m’intrigue, et c’est avec curiosité que j’aborde ce nouvel état.


Du tranchant de son ongle Deimos sectionna les quatre membres du saint. Puis il souleva la statue pour placer son scalpel sur le cou de Phidias. Lentement il déchira la roche et la tête de marbre échoua au sol.


Alors Phidias ferma les yeux afin de concentrer les derniers élans de son cosmos dans son message au Peintre. Malgré son air détaché il avait observé en détail son bourreau, et en avait déniché la faiblesse.


« Sculpteur et Peintre, résonnez depuis l’espace pour me permettre d’atteindre Zeuxis. Ecoute-moi, Peintre d’Athéna, et transmet ceci : le point faible de la Terreur réside en ses mains. »


- Crois-tu que ce message m’ait échappé ? gronda Deimos.


Le dieu se trouvait en réalité bien plus irrité de voir sa torture inefficace que d’entendre sa faiblesse dévoilée. Un instant paré d’un cosmos sanguin, Deimos abattit son pied sur la tête de Phidias. Cette dernière explosa en d’innombrables éclats qui devinrent chairs baignées d’une pluie de sang.


La mort d’une étoile fit tressaillir l’Altis. Ki-lin caressa l’ivoire du navire, comme pour y retrouver les gestes et la voix de son ami. Sur l’horloge du Sanctuaire, la flamme du Bélier venait de s’éteindre. 


 


***


Il faisait nuit. Le firmament accompagnait admirablement le chant des chutes de Rozan. Les Cinq Pics vibraient d’un éclat fidèle aux souvenirs d’Asae. Elle ne portait plus son armure mais la robe noire des Enfers offerte par Hadès.


Sur l’avancée rocheuse surplombant la cascade, Asae distingua Shiryu. Ce dernier la regarda sans sourire, et d’une voix d’outre-tombe il lui dit : « Je ne t’abandonnerai pas, c’est promis. » Puis des flammes jaillirent de son corps et le Dragon hurla. Son corps puis ses cendres consumées par le feu, il ne restait rien de Shiryu. La tourmente des chutes fut de nouveau la seule à résonner alentour.


Les yeux d’Asae s’assombrirent. « Shiryu… pourquoi m’as-tu laissée ? » Elle avança machinalement jusqu’à l’extrémité du pic pour plonger son regard sur la cascade. Des gouttes échouées sur les joues d’Asae perlaient le long de son cou, sur ses épaules et vers ses mains. Le goût de cette eau lui était parfaitement connu tant son entraînement l’avait menée au sein même de cette chute. 


Chute qu’Asae redoutait, tout en y étant irrépressiblement attirée. Les yeux ouverts, Asae plongea. Les remous chaotiques de la cascade s’éloignèrent alors d’Asae, comme s’ils s’enfonçaient dans la terre aussi vite que sombrait la jeune femme. Deux silhouettes percèrent l’explosion aqueuse, et dès lors la cascade cessa sa descente. Asae se crut projetée à pleine vitesse contre un mur d’eau tumultueuse. Couchés sur les eaux, Castor et Pollux écartèrent leurs bras afin d’engendrer une arche menant vers une obscurité immaculée. Asae  s’effaça dans la noirceur de l’inconscience.  


Je reconnais ce rire… C’est le mien. Mais comme il semble décalé en ce lieu de ténèbres. Je conserve tant de souvenirs où je riais, les yeux parfois emplis de larmes. Ces temps me semblent si lointains, pourtant j’aimerais en faire de nouveau l’expérience. Mon rire me manque, est-ce donc de mon désir que naît ce rire qui ne cesse de me narguer ? Je ne suis plus l’insouciante Asae dont le sourire naissait à la vue d’un simple oiseau. Puis-je alors garder l’espoir de retrouver les tendres amusements sources de mon plaisir ? Athéna m’emmène vers une autre voie pour l’instant. Ce rire n’est plus mien. Alors qu’il cesse.


Un corps féminin apparut au sein de l’obscurité. La sémillante demoiselle rit aux éclats. D’un pas léger elle avança vers Asae qui en crut à peine ses yeux lorsqu’elle reconnut son propre visage, son propre corps. A la hauteur d’Asae, son double mystérieux tourna la tête d’un demi-tour. Son autre face présenta un visage d’Asae grave, perdu en des réflexions indéchiffrables.


« Peut-être préfères-tu cette expression, Asae ? » dit le double avant de montrer ses mains, son dos, son torse, où chaque fois se trouvait un visage différent exprimant autant d’émotions.


- Sérieuse ou rieuse, ou bien encore pensive, ou même goûtant à l’exaltation de l’optimisme ? Qui seras-tu aujourd’hui ? Vas-y choisis, je suis tout à toi !

- Qui es-tu ? demanda la déesse.

- Tant de personnes à la fois, celle que tu choisis, vraiment. Toujours toi, comme une greffe sur ton joli minois, immédiat et si rassurant !!


Devant l’incompréhension d’Asae, son reflet tordit de nouveau son cou pour présenter une face joviale et éclata d’un rire tonnant digne des plus beaux fou-rires d’Asae.


- Son nom est Persona.


La voix masculine qui avait prononcé cette phrase surprit Asae. Derrière elle se présenta un homme calme en habits larges.


- Je manque à tous mes devoirs ! Permettez-moi de me présenter : Simonide de Céos, pour vous servir. Une déesse indispensable à l’épanouissement des hommes m’a fait le grand honneur de pouvoir errer dans les jardins de son temple. Je puis donc vous en dévoiler le seuil.


A ces mots un jardin se dessina autour de Simonide, Asae et son double. Pour l’avoir vu sur plusieurs photos, Asae reconnut le jardin de la fondation japonaise où Saori avait passé son enfance.


Le double d’Asae passait d’arbre en arbre. Il en caressait le tronc et s’extasiait chaque fois d’y sentir la vie. Perdu dans ces sensations exacerbées, il ne prêtait plus attention au dialogue.


- Je pensais ne recevoir aucune aide, dit Asae.

- Je ne suis pas là pour vous aider mais pour vous expliquer ce que vous savez déjà. Votre esprit semble garder meilleur mémoire d’un discours prononcé non par vos pensées mais par une personne de votre connaissance, ainsi vous m’avez invoqué pour mieux vous entendre.

- Vous êtes donc une construction imaginaire, car je ne vous connais pas. 

- Vous non, Athéna oui. Rien n’est imaginaire ici, tout est réminiscence. Vous êtes au seuil du Temple de Mémoire que gouverne Mnémosyne. Et c’est elle qui suit vos pas en attendant de vous rencontrer. Cependant la tâche ne sera pas simple. La mémoire et l’inconscient ont perdu leur frontière depuis qu’Athéna s’est éveillée en Asae. C’est donc une voie labyrinthique qui vous mènera auprès de la mère des Muses. Quatre gardiens protègent son temple. Appelés psychésynes, ils sont les archétypes de l’âme humaine(2). Votre double est le premier d’entre eux, Persona. Il est assez inoffensif dans votre cas. Votre introspection vous permet de vous connaître, ainsi vous savez que Persona est la multitude de masques que vous portez sans même être consciente de cette dimension théâtrale. 

- Me connaître moi-même est la clé pour atteindre Mnémosyne, je me trompe ?

- Cela dépend si le ‘moi’ signifie Asae ou Athéna, ou quelle alchimie entre les deux.

- Pour le savoir, je n’ai qu’à continuer mon chemin, tenta Asae.

- En effet.

- Alors je pars.

- A votre gré.

- Simonide… merci.

- Il est bon de se remercier soi-même. On ne le fait pas assez souvent.


Persona revint tourner autour d’Asae. Mais le psychésyne laissait désormais Asae indifférente. Elle en était détachée, elle s’en sentait étrangère. Son attention se détourna sur l’édifice face à elle, et cette vision en écho avec les paroles de Simonide dessina sa direction.


Athéna ne devait plus se construire mais s’oublier pour mieux se retrouver. Faire le chemin non plus vers l’avant mais retourner sur ses pas. Parcourir une distance de plusieurs vies. Asae réfréna le redressement de son torse qui eut exprimé sa détermination. Cette caricature revenait à Persona. La jeune déesse savait cette qualité en elle et marchait à ses côtés plutôt qu’esclave de cette inspiration. Elle franchit les portes de la fondation, porche personnalisé du Temple de Mémoire.


 


***


 « Quatre vingt, quatre vingt dix, cent mille. Tous les hommes sont là » pensa Zeuxis en contemplant la plaine du nord noircie par les soldats d’Arès. « Qu’on fasse venir tous les archers, ordonna Zeuxis. Nous n’allons pas louper une si belle opportunité. »


Bayer laissa ses archers partir, Andvari accompagna les siens en direction du nord. Lilith refusa de suivre les consignes du Peintre. D’abord insistant, le messager fut vite renvoyé par une salve énergétique des plus péremptoires. Le spectre n’avait pas oublié Arachné. Et elle se doutait qu’elle arriverait des montagnes de l’est. Au sud, la mer en progression laissait visible une bande de terre vide de toute âme. A l’ouest, la lave faisait encore barrage à toute avancée. Le nord était la diversion, l’est la surprise. Lilith ordonna vigilance et ne quittait plus les alentours des yeux.


Les archers prirent place sur les murailles et ajustèrent leur visée au sein de la masse de guerriers, non sans appréhension en découvrant leur nombre.


L’armée d’Hadès se composait de quarante mille hommes, celle d’Arès de cent mille. A force probablement comparable, la supériorité numérique des ennemis leur donnait un avantage déterminant. Zeuxis ne pouvait se résoudre à laisser les Athéniens partir au massacre. Il ordonna aux archers de tirer et une pluie de flèches s’abattit sur les guerriers. Tous soulevèrent en même temps un bouclier dont la multitude bien agencée formait un toit inébranlable. Puis l’armée se mit en marche, les pas synchrones.


« Je dois protéger le Sanctuaire d’Athéna » s’encouragea Zeuxis, prévoyant de sortir seul afin de contrer l’avancée de l’armée.


- Je viens vous prêter main forte ! déclara Andvari en arrivant vers le Peintre.

- Je n’ai pas besoin de toi.

- Vous avez vu leur nombre ? Nos hommes ne résisteront pas longtemps.

- ‘Nos’ ? Comme tu es fourbe, Andvari.

- Pourquoi doutez-vous tant de moi ? interrogea Andvari d’un air désolé.

- Je ne fais pas confiance à un guerrier d’Asgard dépourvu de saphir d’Odin et donc de l’inspiration de son dieu.

- C’est donc ça…

- Ceci n’est qu’un indice parmi d’autres. Tu es un traître, inutile d’essayer de me feinter. Si tu veux tuer les hommes d’Arès, à ta guise. Mais ne traîne pas dans mes jambes ou tu goûteras à ma peinture.

- Le message est clair.


Zeuxis et Andvari s’élancèrent hors du Sanctuaire. Telles deux pierres projetées par une fronde, ils foncèrent dans la masse ennemie. Andvari vira vers l’est pour s’éloigner de Zeuxis. De son épée il enflammait les hommes qui l’entouraient. Par des gestes incroyablement vifs il transperçait les chairs des mortels. Membres et têtes volaient à la mêlée.


Se frayant un passage en massacrant une rangée d’hommes de sa propre armée, Hubris fonça vers Andvari. Le berserker brandit son fléau pour l’abattre sur le guerrier d’Asgard.


« Bien, cracha Andvari, viens là gros tas, faut que j’me défoule ! »


Toujours exaspéré d’avoir à contenir sa haine envers Zeuxis et à jouer l’hypocrite, Andvari désirait ardemment laisser libre cours à sa hargne, et il entendait l’employer de la façon la moins délicate contre la Démesure. L’épée de flammes para le fléau. Hubris continuait d’asséner des coups dignes d’une éruption mais le guerrier de Delta amenait toujours le fléau à s’abattre sur le sol. Son épée Surtal résistait sans vaciller, gorgée de la colère d’Andvari.


« Expiration ! » hurla le berserker. Son fléau s’abattit avec une force inhabituelle. Andvari l’évita de justesse, mais son déséquilibre lui fut défavorable. Dès que le fléau toucha le sol, les pics s’en détachèrent et fondirent sur Andvari dont les chairs non protégées furent transpercées. Dans un râle, le guerrier tentait de contenir la douleur dans sa cuisse gauche et son avant-bras droit. Il en arracha les pics dans un abondant jet de sang. Du fléau naquit de nouvelles pointes immédiatement projetées sur Andvari. Handicapé par ses blessures et sous l’assaut constant d’Hubris, Andvari ne pouvait plus approcher le berserker, de plus devant l’intensité croissante de l’attaque il ne résisterait pas longtemps.


« Raclure ! proféra Andvari. J’vais te pourrir ! »


Le guerrier planta Surtal au sol et écarta ses bras, nimbé d’une cosmo-énergie violette au sein de laquelle apparurent des crânes décharnés. « Que le Cercueil d’Améthyste se referme sur toi ! » clama-t-il.


Il sembla à Hubris voir défiler devant lui de fins cristaux inoffensifs. Il attendait la fin de la salve pour distinguer de nouveau son adversaire et le broyer une bonne fois, seulement le nuage d’améthyste ne se dissipa pas. Hubris comprit trop tard qu’il était paralysé. Autour de lui venait de se former un cercueil à l’éclat violacé. Le cristal d’améthyste laissait apparaître le berserker. Ce dernier bandait vainement ses muscles dans l’espoir de faire mouvoir son arme. Rien n’y faisait. Pire, Hubris sentait ses forces absorbées par le cristal, le rendant d’autant plus solide que lui s’amenuisait.


« Crève lentement » conclut Andvari qui devait déjà faire face aux hommes l’assaillant de nouveau.


 


Un pinceau dans chaque main, Zeuxis dessinait dans les airs de nombreuses épées qu’il envoyait sur ses adversaires. Les lames matérialisées s’enfonçaient dans les armures puis les chairs des soldats. Des cris d’agonie cernaient Zeuxis, les hommes tombaient autour de lui comme une spirale en constante progression.


Devant cette menace, Trieb fut dépêché pour détruire Zeuxis. Le berserker se fraya un chemin dans la foule de mortels et fit face au Peintre. Paré de la Sueur de la Passion, Trieb offrait un regard sadique à Zeuxis. Son vice exsudait de lui pour former autour de son corps une armure dont les différentes parties étaient autant de scies dont la rotation générait un vent violent. Cercles Vicieux ! cria Trieb. De sa sueur jaillirent nombre de scies qui volèrent vers Zeuxis. Impatient, Trieb s’imaginait déjà trancher lentement les muscles, les os, les nerfs.


Inspiré par une force à la hauteur de ses responsabilités, et dans l’euphorie d’un combat libérateur, Zeuxis ressentit pleinement son cosmos jusqu’à y sentir la plénitude du septième sens. A la vitesse de la lumière le Peintre esquiva les scies. De manière à peine perceptible, Zeuxis saisit un pinceau et en arracha les soies. Il frôla Trieb, lui envoyant au visage les soies fines et discrètes, puis il s’éloigna et déclara d’une voix sombre : « Blanc pinceaux, colorez-vous du noir de son âme et du rouge de son sang. Soies Vampiriques ! »


« Ca t’amuse ? » cracha Trieb en balayant d’un revers de mains les soies collées à son visage avant de poursuivre ses attaques. Entièrement concentré sur sa défense, le Peintre évitait chacun des coups. Il attendait la mort de Trieb assurée par la respiration du berserkers. Il suffisait d’une unique soie inhalée et le processus s’enclenchait inexorablement. La soie se nourrissait du sang de sa victime et générait de nouvelles soies elles aussi avides d’hémoglobine. Le cancer de soies se développait au rythme des efforts de Trieb. Déjà le guerrier palissait. Ses coups devenaient moins précis même si la haine de son regard ne faiblissait pas. Les soies eurent tôt fait de gêner sa respiration, et lorsque son corps fut entièrement envahi et son sang totalement absorbé, Trieb s’effondra. 


Zeuxis eut à peine le temps de savourer sa victoire. Une étreinte exceptionnelle paralysa soudain son corps. Ce n’est qu’alors qu’il prit conscience de la présence d’un autre berserker derrière lui. Katharsis était un colosse. Des muscles de ses bras suintait un métal rougeoyant condensé en étau. Et Zeuxis y était pris. Brûlant d’un cosmos empli d’une culpabilité galvanisante, le berserker employait toute sa hargne à presser le Peintre tel un fruit. La peinture s’écoulait du corps de Zeuxis comme un jus funèbre. Pris par surprise, Zeuxis ne pouvait utiliser ses bras, et souffrait déjà trop pour réunir sa concentration. Katharsis bénéficiait de la quintessence de sa force. Il refermait lentement son étau. Lorsque l’armure d’argent craquela de toutes parts, des morceaux de l’habit sacré s’enfoncèrent sous la pression dans le corps de Zeuxis. Sa vie ne tenait plus qu’à quelques centimètres.


Du Parthénon, Thanatos fit mouvoir ses lèvres de façon à peine perceptible. Shun entendit l’invocation de la Mort qui venait d’appeler à lui la vie de Katharsis.


L’étau ne bougea plus. Zeuxis parvenait même, en faisant appel à une force difficilement réunie, à desserrer l’étreinte. Lorsqu’il regarda Katharsis, il découvrit son regard vide, son corps figé. D’un doigt il le poussa. Le berserker tomba sans souffle, le corps déjà raide.


Shun fut vivement intrigué. Thanatos venait de sauver la vie de Zeuxis. Il fallut peu de temps au Grand Pope pour construire la raison de cet acte. Une question que Shun se posait depuis longtemps trouva enfin réponse. Et il en découvrait l’importance de Zeuxis aux yeux de Thanatos.


« Zeuxis, appela Shun par la communication des pensées. Rentrez au Sanctuaire, toi et Andvari. Vous ne faites qu’attirer les berserkers en volant aux hommes le combat qui leur est dû. Revenez immédiatement. »


Affaibli, Zeuxis accepta de se retirer. Il appela Andvari à contre cœur et tous deux rejoignirent l’enceinte sacrée. Bayer les y attendait. Les combattants faisaient peine à voir. Andvari souffrait visiblement de ses blessures et Zeuxis revenait éreinté et dépourvu d’armure.


- Reposez-vous, intima Bayer, je prends la relève.

- J’enrage, déclara Zeuxis dans un souffle. Pourquoi ne puis-je me battre contre nos ennemis ?

- C’est ce qu’ils souhaitent, répondit le Caméléon. Chaque fois que nous utilisons nos attaques, ils les analysent et cherchent une faille. Nous nous exposons trop en luttant contre les berserkers. A nous tous nous ne disposons pas d’autant d’attaques qu’il y a de berserkers. Il nous faudra trouver un autre moyen de s’en débarrasser. En attendant les hommes appellent les hommes, c’est leur combat qui s’annonce et leur lutte nous permettra de conserver la surprise de nos attaques pour plus tard.

- Alors quoi, les hommes ne sont que des boucliers pour protéger ceux qui devraient les défendre ? C’est absurde.

- Crois-moi, je serai aussi pessimiste que toi si je ne connaissais pas le potentiel des hommes et de notre armée. Ils peuvent vaincre, et une fois les ennemis repoussés, le terrain sera libre pour que nous affrontions les berserkers, au devant des hommes.

- Ta confiance leur fait courir de gros risques. Tu places une grande foi en les hommes, peut-être trop grande.

- J’ai foi en toi aussi, Zeuxis, et tu ne me déçois pas. J’aime à penser qu’il en sera de même pour les hommes. Et je vais m’y employer de mon mieux.


Se tournant vers ses hommes de main, Bayer ordonna le regroupement de l’armée au nord du Sanctuaire. Leur sortie ne tarderait plus. Puis il s’adressa à un enfant qui depuis le début suivait la conversation :


- Come on kids, it’s time to play !


 


Au Parthénon, Shun fut soudainement gagné d’inquiétude.


- Thanatos, un danger nous guette.


Les chaînes d’Andromède s’agitaient. Elles ondoyaient en cliquetis constants, comme si elles cherchaient à localiser la source du danger.


- Les saints doivent être rassurés d’avoir un Grand Pope si perspicace, ironisa la Mort.

- Ne prends pas les chaînes à la légère. Si elles détectent d’ici un cosmos agressif, la menace doit être très sérieuse.

- Arès.

- Mais pas depuis une telle distance ! rétorqua Shun. A moins que…

- L’ennemi soit moins loin que tu ne l’imagines.


Shun endossa l’armure d’Andromède et sortit du Parthénon. Face à la statue d’Athéna, il laissa ses chaînes se déployer autour de lui. Les maillons luisaient sous le soleil, rappelant à Shun les reflets du soleil sur les eaux du Japon. Shun eut préféré ne pas revoir ces éclats synonymes de guerre, et de doute. Depuis le Japon il avait goûté à la saveur de la paix et à l’équilibre serein d’une vie rythmée par le soleil. Aujourd’hui la tourmente d’Andromède envahissait Shun. La dualité de ses chaînes, l’une offensive, l’autre défensive, exprimait assez ostensiblement la déchirure en l’âme de Shun, son dilemme de chevalier. Non il n’aimait pas se battre, mais face à la Guerre incarnée les scrupules n’avaient pas lieu d’être. Le Sanctuaire d’Athéna réclamait sa protection. Il refoula l’espoir d’une issue pacifique pour se concentrer sur son armure.


« Cherchez, chaînes nébulaires, cherchez et dénichez notre ennemi. » Les chaînes tournaient en rond, hésitantes. Shun ferma les yeux pour se couper du monde matériel. Il ouvrit son esprit au ciel, à la terre, à la mer, et inspira à ses chaînes de sonder aussi ces domaines.


Soudain la chaîne offensive s’élança à une vitesse vertigineuse. Elle déchira l’espace pour atteindre le cimetière. A pleine vitesse la pointe s’abattit sur l’une des tombes où reposait les gypsies. Un homme jaillit de terre dans un fracas de roches et une gerbe de terre. D’un coup sec il sectionna la chaîne enroulée autour de son bras.


- Arès est dans le Sanctuaire ! s’exclama Shun.

- La Guerre y a toujours été, dit Thanatos.

- J’y vais.


Arès arracha de son visage et de son corps la peau moisie du gypsy derrière lequel il s’était camouflé. Entré par les airs et passé pour mort, il avait été enterré avec les autres, attendant son heure pour surgir.


Il prit une longue inspiration et se projeta avec une telle force au nord du Sanctuaire qu’il s’encastra profondément dans les murailles, non sans avoir décimé la rangée d’hommes sur son passage. Les chevaliers restèrent sans voix. Depuis les fissures nouvellement créées se dispersait un cosmos divin en pleine croissance. Alors le cri de la Guerre fit trembler la structure et une explosion de cosmo-énergie précéda l’éclatement du rempart.


Une brèche ouvrait la voie du Sanctuaire. Arès y trônait. Son bras tendu en l’air telle une épée invoqua la Sueur divine de la Guerre. L’armure arrivait déjà lorsque Shun surgit derrière Arès. Le dieu eut juste le temps de saisir sa lance avant que l’ange ne déploie son attaque. La main vers le ciel, Shun cria : « Tempête Nébulaire  »


Arès fut doublement surpris. D’abord par le regard doux d’Andromède qui contrastait avec une telle décharge d’énergie, et par cette force justement, délivrée à une puissance incommensurable et immédiate. Dès le premier assaut Shun utilisait à la plénitude son attaque la plus puissante.


Arès fut balayé dans les airs loin de sa Sueur. L’armure guerrière traversait les airs pour le rejoindre mais Shun fut plus rapide. Les mains tendues face à lui, l’ange invoqua Andromède et parla à ses chaînes. « Si tu peux traverser les dimensions pour trouver tes ennemis, tu es capable d’ouvrir une brèche vers ces dimensions afin de les y envoyer. Je te guide, je m’y jette, déchirons l’espace. »


Les chaînes brisèrent l’espace temps autour du corps d’Arès. Le dieu y fut englouti, et dès que Shun s’y fut jeté à son tour, l’espace se referma, ne laissant pour preuve du combat que la Sueur divine de la Guerre.


 


Les hommes venaient de contempler cette dévastation et la disparition du Grand Pope. Le rempart brisée du Sanctuaire leur semblait être leur coquille protectrice morcelée. Devant eux apparaissait la mer humaine dont les clameurs haineuses envahissaient l’enceinte sacrée. Et ils devaient s’y jeter. Les premiers rangs furent un instant paralysés, et devant ce constat, Bayer s’avança sur le haut des ruines et s’adressa aux soldats.


« Vous savez combien je tiens aux hommes et souhaite leur union. Cependant nulle entente n’est possible avec nos assaillants. Ils sont désormais des bêtes sauvages dévorant leurs congénères et dont la Guerre a su assez bien anesthésier l’esprit. Aucun d’eux ne mérite de fouler le sol du Sanctuaire. Et nous ne leur permettrons pas. Leur supériorité numérique n’est qu’un artifice. Ils se battent en solitaire, nous avons la force d’une armée réunie en un bras dévastateur. Ils ne tiendront pas longtemps face à vous, alors mieux qu’empêcher leur avancée, nous allons les faire reculer, et s’ils résistent, les exterminer. Les saints d’Athéna se chargeront du reste. Allez, soldats de la paix, guerriers d’Athéna, partez rétablir l’équilibre et honorer la Terre, cela sera votre gloire. »


Bayer s’inclina devant eux, et lorsque son bras indiqua l’armée d’Arès, les Athéniens jaillirent avec ferveur hors de l’enceinte sacrée.


 


***


Les Altinautes contemplaient l’approche de Jupiter. Si loin et déjà si volumineuse. Des satellites gravitaient autour de la planète. Un seul d’entre eux intéressait Hipparque, et ses calculs portèrent leur fruit. Callisto(3), l’un des plus vieux corps céleste du système solaire était en vue. L’Altis s’en approcha et les passagers purent observer les innombrables cratères de roche et de glace. Ils survolaient maintenant un cratère gigantesque dont les fossés et escarpements concentriques semblaient entourer une lointaine forteresse… le Valhalla. Né de glaces pures, le palais aux 540 portes s’élevait au centre d’une plaine immaculée.


Zvezda s’apprêtait à quitter l’Altis mais elle était inquiète. Elle avait senti l’agitation des hécatonchires dès la mort de Briarée. Ce dernier leur avait parlé avant de mourir, et est-ce son ouïe fine ou sa peur qui lui fit entendre le nom d’Odin ? C’est évident : le Ragnarök a commencé à la mort du géant, maintenant ses frères comptent se venger sur le dieu accusé. Odin… ton règne prend fin en ce jour.


Lorsque l’Altis approcha le porche du Valhalla, Cottos et Gygès n’eurent plus de doute. Andvari avait dit vrai et le piège se refermait sur eux. Il n’en serait pas ainsi. Les fils de la Terre déchirèrent la cale de l’Altis pour en jaillir. Bois et ivoire volèrent en éclat, la cabine ne résista pas et plusieurs ailes arrachées flottèrent au hasard de l’espace. Zéthès et Calaïs furent balayés par cette renaissance, mais ils revinrent le temps d’un souffle afin de supporter les restes de l’Altis.


« Eloignez-nous de là ! » ordonna Ki-lin. Les vents s’exécutèrent, mais Zvezda sauta du vaisseau. Elle jeta son sceptre vers le sol et dès celui-ci fiché devant le Valhalla, une colonne de neige s’éleva pour réceptionner sa chute. « Odin, chuchota-t-elle, me voici. »


« Traîtresse ! » gémirent les hécatonchires. Leurs tornades avalèrent la terre alentour afin de reformer leurs corps. Ils se nourrissaient de l’astre et se nimbaient de sa force. La plupart de leurs têtes fixaient avec haine la reine d’Asgard. La guerre était ouverte.


- Demi-tour ! ordonna Hyoga.

- Impossible, répondit Ki-lin. Nous ne survivrions pas au Ragnarök, il nous faut continuer, chercher Zeus pour le salut d’Athéna.

- Les hécatonchires doivent nous ouvrir les portes de Jupiter, insista Hyoga. Il faut arrêter ce combat.

- Nous trouverons une autre voie. Mais est-ce plus les hécatonchires ou le sort de Zvezda qui t’inquiète ? Hyoga, cette guerre n’est pas la nôtre. 

- Elle est la mienne car ma fille s’y bat. Je reste.


Ki-lin conclut, le cœur serré :


- Reviens-nous, Hyoga. 


L’ange opina puis sauta. Bien sûr qu’il les rejoindra.


« Ridicule ! » dit Sheliak, en sautant à son tour de l’Altis. Ki-lin fut stupéfait. Il entendit le saint prononcer dans sa chute :


- Hyoga est un ange d’Athéna, aimé de sa déesse, compagnon de notre équipage. Et nous l’abandonnerions ainsi ? Hors de question. Débarrassons-nous des hécatonchires puis reprenons notre route au complet. Je tiens à arriver à Zeus, Hyoga nous y aidera.


Le capitaine se devait de préserver l’Altis hors des combats. Ki-lin mena donc le vaisseau à l’écart pour observer avec appréhension l’inévitable affrontement. 


 


Zvezda fouilla sa tunique et lança dans les airs les saphirs de la Grande Ourse. Sept saphirs d’Odin lévitant au-dessus de la prêtresse perdue dans une prière pour son dieu. La Grande Ourse s’éveilla, scintilla, illuminant un instant la silhouette du Valhalla.


Du fond de l’espace, les géants reconnurent en ce signal l’ouverture du Ragnarök. Enfin ce moment tant attendu ! D’un bond commun les géants s’élancèrent en direction de Callisto.


Les saphirs volèrent vers le palais et en franchirent les interstices. La porte principale s’ouvrit alors dans une gerbe de lumière bleue éblouissante. L’armure d’Odin née de cette aura glaciale vint couvrir Zvezda. Elle lâcha son sceptre et dans sa main naquit Balmung, l’épée d’Odin. Zvezda tendit la lame en direction des hécatonchires. Son regard de défi ne laissait aucun doute, son épée leur déclarait la guerre.


« Bouclier d’Odin ! » clama la prêtresse.


Devant Cottos se forma un gigantesque bouclier. Le géant s’acharna immédiatement dessus. Ses cent bras frappaient sans discontinuer avec la rage des éléments, pourtant la protection divine résistait et maintenait Cottos à l’écart.


Gygès pesta contre Zvezda en se rapprochant vivement d’elle. Alors s’interposèrent Hyoga et Sheliak dont les cosmos blanc et mauve couvrirent celui de la reine.


« Requiem » annonça Sheliak. Sous le doigté impérieux du poète les cordes de la lyre s’allongèrent avec rapidité. Elles s’enfonçaient et traversaient le corps du géant, sans effet. Les parties internes de Gygès étaient vents violents et ne craignaient aucune arme physique. Sheliak continuait pourtant à jouer, intensifiant sans relâche sa concentration musicale.


L’hécatonchire se mit à rire devant l’inutilité flagrante de l’attaque. Puis il répondit à l’agression. Ses cent bras colossaux devenaient courants aériens et se reformaient en une fraction de seconde autour de Sheliak afin de le broyer. Le premier coup projeta le saint qui en perdit sa lyre. D’une main tendue il la rappela à lui et se remit à jouer. Les assauts suivants furent tout aussi violents. Trop concentré à nourrir les cordes de son inspiration, Sheliak recevait les coups de plein fouet dans des accès de souffrance. Ses os lui semblaient sur le point de se rompre, son corps mutilé hurlait de douleur, pourtant Sheliak tenait. De plus en plus difficilement, certes, mais il tenait. A son esprit résonnaient les paroles d’Asae : « Reviens-moi vivant » « Reviens-moi », « Reviens-moi », et cette mélodie nourrissait son cosmos. Son corps nimbé de l’étreinte d’Athéna ne cèderait pas à la mort. Sheliak serrait les dents et encaissait les coups.


A côté de la Lyre, Hyoga développait sa concentration depuis le début. Il n’avait pas bougé depuis son arrivée malgré la détresse de Sheliak. Ses ailes étaient repliées, ses mains montées au ciel se rejoignaient pour figurer une jarre. Hyoga sentait sur son corps les plumes du cygne, la douceur de l’eau, la sérénité de la glace. Son âme en paix résonnait avec sa constellation, celle-là même que Hyoga avait imprégnée des personnes chères à son cœur. Hyoga se savait homme et attaché à ses sentiments. Aujourd’hui ange il savait s’en inspirer, et c’est avec bonheur qu’il se sentait proche de Zvezda, fille de tant d’amour.


Avec lenteur, l’ange abaissa les bras. La jarre écoula une eau claire, fraîche et délicieuse. « Exécution de l'Aurore ! »


Les cosmo-énergies de Hyoga et Sheliak se rencontrèrent en une envolée cosmique. La glace du cygne se fixait aux cordes de la lyre et ces dernières la transportait jusqu’aux tempêtes internes de l’hécatonchire. La glace s’y détachait pour se laisser ballotter au sein du corps tempétueux. Peu à peu les courants aériens refroidis perdaient en vigueur. Interminablement les cordes s’enfonçaient et la glace lénifiait l’agitation moléculaire. La température de l’hécatonchire tendait inexorablement vers le zéro absolu. 


Réunissant des forces dissipées sous les coups incessants de Gygès, Sheliak l’interpella : « Toi qui vit depuis toujours, n’ai plus peur de l’éternité. Tu as suffisamment souffert ; le repos est une douceur qu’il te reste à connaître, et c’est un honneur pour moi de te l’offrir. Vois, Gygès, vois cette mort que tu n’espérais plus, que tu n’as jamais pu concevoir. Vois son calme et la fin de ta tourmente. Après l’éternité du Tartare, reçois enfin la paix de l’âme. »


La vue de Gygès se troubla. Les paroles de la Lyre faisaient miroiter la fin définitive de son existence physique. Il ne serait plus corps, il deviendrait âme errante, libre parmi l’espace. Gygès cessa tout mouvement. Son corps craquela. Depuis les failles se répandit une glace translucide sur laquelle se reflétait la Grande Ourse.


Cottos n’en revenait pas. Son frère avait succombé à l’attaque de mortels ! De plus belle le géant s’acharna contre le bouclier d’Odin. Quelques fissures apparurent sous la rage de Cottos.


Sheliak s’effondra, perclus. Hyoga se tournait déjà vers le dernier hécatonchire face à qui se trouvait Zvezda maintenant grâce à l’épée Balmung la matérialisation du bouclier d’Odin.

 

- Nous sommes là Zvezda ! lança l’ange.

- Pars, Hyoga !

- Pas avant de t’avoir mise hors de danger.

- Tu viens de le faire. Et comme tu vois, le bouclier résistera encore un peu. Le temps pour les armées d’Odin de nous rejoindre, le temps pour les géants d’atteindre le Valhalla. Vous ne résisterez pas au choc du Ragnarök. Partez immédiatement, Athéna a besoin de vous.


Hyoga semblait hésiter, mais Zvezda avait raison, et à la vue de Sheliak immobile, il sut qu’il devait le sauver. L’ange regarda une dernière fois sa descendante. Les épaules droites, le regard plein de fougue et de foi, elle assurait par sa volonté la solidité du bouclier d’Odin. Elle avait vécu en attente de ce moment et le vivait pleinement. Effectivement elle n’avait plus besoin d’eux. L’ange sourit.


Hyoga hissa Sheliak sur ses épaules et s’éloigna. Ki-lin guida le navire pour venir les chercher. Dès les Altinautes réunis sur le pont, Zéthès et Calaïs s’empressèrent d’éloigner l’Altis du Valhalla. 


 


Le cor d’Heimdall sonna, grave, monotone, continu. La Destinée rattrapait les dieux. Dans la profondeur de l’univers apparut une masse bruyante dont l’arrivée faisait trembler l’espace.


- Les géants ! s’écria Hyoga, impressionné par l’armée dont l’ampleur colorait l’espace. Sont-ils donc des milliers ?

- Non, répondit Ki-lin, mais ils en ont la taille, et la force.


Les glaces du Valhalla craquelèrent. Les 540 portes s’ouvrirent dans un grincement sans âge, et de chacune sortirent plus de huit cent guerriers, les héros d’Asgard tombés au combat. A côté d’eux galopaient les valkyries, arme au poing. Et dans un éblouissement émanèrent enfin les dieux, à la tête desquels Odin chevauchant Sleipnir. Le cheval à huit pattes prit de l’avance sur l’armée. Odin brandit sa lance Gungnir et la jeta au-dessus de Zvezda. Le bouclier vola en éclat, ainsi que le corps de Cottos dont le cœur du cyclone venait d’être dispersé. Gungnir finit sa course dans le sol, faisant trembler l’astre. Dans un cri commun, ases et einherjars se jetèrent contre les géants en approche.


Le cor d’Heimdall cessa. Les deux armées fondirent de plein fouet l’une sur l’autre. Il y eut un instant de silence, comme si l’impact avait anéanti jusqu’aux sons, puis le tonnerre déchira l’univers et l’espace s’enflamma. L’Altis fut balayé, plume parmi le Ragnarök.  


 


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Notes :


(1) Zhen Ying : premier empereur chinois. Obsédé par la quête de l'immortalité, il fait entourer son tombeau de 7.000 soldats plus grands que nature, sans compter les chars et les chevaux, rangés en ordre de bataille pour le servir dans l’au-delà.


(2) Psychésynes : ils correspondent aux archétypes de l’inconscient humain définis par le psychologue Carl Gustav Jung.


(3) Callisto et le Valhalla : sur Callisto, satellite de Jupiter, il existe une région nommée Valhalla. Elle est constituée d'une zone centrale claire de glace presque pure, entourée d'une trentaine de fossés ou d'escarpements concentriques. Ces structures sont maintenant interprétées comme le résultat d'impacts géants.


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