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Cette fiche vous est proposée par : Alwaïd


La Trilogie Gaïa

Acte III – La chevauchée des Amazones

Nu au sommet d’une colline, imbibé des rayons solaires du matin et bercé d’exhalaisons forestières, Altaïr respirait les parfums de Gaïa. Le vent chantait dans les feuilles, les oiseaux s’improvisaient musiciens, tout était paisible.

Un loup attira l’attention d’Altaïr. Il traversait la forêt d’un pas léger et inaudible. La grâce de sa présence ne se révélait qu’aux attentifs, à ceux qui savent contempler sans un mot. Dans une telle paix, le fauve s’allongea parmi les herbes hautes baignées de soleil.

Etait-ce son odeur aux senteurs de fleurs ? Etait-ce l’éclat de son pelage ? Une abeille s’y sentit attirée, sûre d’y découvrir un nectar succulent. Mais lorsqu’elle se posa sur le loup, celui-ci la chassa d’un coup de queue. Dans la frayeur de cette agression, l’abeille se défendit en pointant son dard vers la peau de la bête. Piqué, le loup hurla sa torture soudaine. Son corps s’embrasa avant de se consumer dans des cris immortalisés de douleur. Altaïr voulut accourir afin de le secourir mais il était déjà trop tard.

Fuyant les flammes, l’abeille s’envola dans la direction d’Altaïr. L’Indien décocha instantanément une flèche qui trancha l’insecte en deux puis termina sa course dans une ruche. Des centaines d’abeilles excitées s’en échappèrent alors pour voler vers l’agresseur. Il se mit à fuir, effort bien vain devant la vitesse des abeilles portées par le vent. Des dizaines de dards empoisonnés s’enfoncèrent en ses chairs et le corps de l’Indien s’enflamma comme de la paille.

Altaïr s’éveilla en sursaut, couvert de transpiration. Un instant s’écoula avant qu’il ne réalise son éveil. Quel étrange cauchemar…

La lune dormait encore. Altaïr décida de parcourir le cimetière afin de mémoriser son onirisme, cependant comme à chacune de ses errances il se laissait absorber par le présent. Il ne comprenait toujours pas ce phénomène : bien que même les tombes aient été balayées par le déluge de Poséidon, des feux follets s’échappaient de Gaïa. Comment cela était-il possible sans corps en son sein ?

Altaïr remarqua une lueur inhabituelle. Elle brûlait d’une aura blanche et chaleureuse. L’Indien s’assit non loin dans le but de contempler cette nouvelle surprise de la Terre. Peu à peu la somnolence le gagna, si bien qu’il se trouvait à mi-chemin entre rêve et réalité. Le feu follet grandit alors, et parmi son rayonnement se discerna la silhouette de Myrddin.

- Maître ! se réjouit l’apprenti.

- Altaïr… En épargnant l’abeille, la ruche t’aurait-elle attaqué ? Et en tuant l’abeille avant qu’elle atteigne le loup, combien de vies aurais-tu épargné ? Ces questions se résument en une seule : « décocheras-tu ta flèche ? »

Le feu follet commença à se résorber. Avant sa disparition, l’élève lança :

- Maître, où êtes-vous ?

- Avec toi, Altaïr, répondit le saint dans un dernier sourire.

L’obscurité reprit ses droits autour de l’Indien. La lune ne tarderait plus à se lever. Altaïr se rendit au bord du précipice où la vue dominait le Sanctuaire. Tout était si calme depuis le repos de l’hécatonchire Briarée. Seules les clameurs de l’armée recouvraient la quiétude.

A la tête de quarante mille hommes, Tito commandait d’une poigne d’argent. De nombreux partisans d’Adolf avaient tenté de s’opposer à leur nouveau chef ; à chacun le spectre du Lynx avait tranché la carotide, là où l’hémorragie ne provoque aucune douleur et où l’engourdissement mène rapidement à la mort. Depuis, tous le craignaient et l’adulaient d’autant plus. Les ordres de Tito ne souffraient aucune critique, ses mots faisaient loi.

Comme à chaque levé de lune, l’entraînement collectif prenait fin. Tito désignait alors les vingt guerriers les plus mauvais au combat. Il tuait les dix derniers sans sourciller, quant aux dix autres, il les obligeait à se battre jusqu’à ce qu’un seul survive et soit épargné. Cette technique de sélection s’avérait particulièrement efficace à motiver les soldats, ainsi les anciens fermiers, comptables, chanteurs, présidents et la myriade d’origines sociales et géographiques des hommes s’affrontaient telles des bêtes malhabiles. Ils tentaient tous les coups bas pour prendre le dessus et démontrer leur compétence et leur force, leur ruse et leur détachement de toute pitié. Etrangement, quelques jours avaient suffi aux combattants pour apprécier l’opportunité de revenir de la sorte à leurs instincts primaires.

Bien vite l’armée de Tito acquit une force de frappe surhumaine. Les dix-neuf morts quotidiens n’étaient plus les gringalets ou les lâches mais des hommes forts et agressifs dont le seul tort était d’avoir eu un instant de faiblesse au moment où Tito regardait.

Une fois les cadavres donnés à Briarée, Tito faisait généralement un discours. Soit il relatait en détail les atouts et faiblesses de guerres historiques, soit il commentait ses entraînements. Lorsqu’il parlait, aucune voix ne s’élevait. Personne n’aurait risqué un chuchotement car ils savaient le Lynx impitoyable.

« Chaque jour vous comprenez un peu mieux que vous n’êtes rien. Ceux qui tombent sont oubliés, leurs corps et leurs mémoires disparaissent de vos pensées, et tel sera encore le sort de centaines d’entre vous. Pourtant ils ne seront pas les plus malheureux. Lors de la guerre à venir, combien d’entre vous agoniseront au sol, les membres cassés ou arrachés, le visage défiguré et les entrailles visibles ? C’est cela qui nous attend. N’espérez aucune pitié, ne vous attendez à aucune grâce. La victoire ne sera acquise qu’à la disparition totale de l’un des camps. Vous êtes encore faibles, loin d’être éveillés aux prémisses du cosmos, pourtant rappelez-vous toujours qu’un homme seul peut faire la différence. Ne réfrénez rien de vos pulsions ni de vos réflexions lors des entraînements, car peut-être inspirés vous rapprocherez-vous du statut de chevalier. S’il y a des saints parmi vous, il est temps qu’ils se dévoilent. »

***

Tels des cerfs sur une plaine, des filets de brume glissaient sur les murailles du Sanctuaire. Les saphirs y jetaient leur lumière en réponse à la lune. Briarée dormait d’un sommeil profond ; ses rares têtes éveillées parcouraient l’espace jusqu’aux esprits de Cottos et Gygès avec qui il dialoguait à distance.

Face à un spectacle d’une telle tranquillité, Drannoc se surprit à apprécier. Ce calme lui procurait un sentiment de paix dont il découvrait le confort. Jusqu’à ce qu’une flèche vint se ficher dans sa gorge. Son corps le brûla de l’intérieur, il cracha quelques sons d’agonie puis s’affala au sol, mort. Dès lors deux flèches s’élevèrent depuis la plaine pour atteindre sur les remparts autant de gardes qui virent leurs armures transpercées. Les pointes des flèches s’ouvrirent dans leurs corps, firent pression et ils se retrouvèrent attirés contre les créneaux, sans vie. Ces poids morts permirent aux assaillants de se hisser le long des ficelles accrochées aux flèches. Avec l’agilité de chats, Penthésilée et Smyrna prenaient d’assaut le royaume d’Hadès.

Au sommet des murailles, elles basculèrent les ficelles vers l’intérieur du Sanctuaire puis s’y laissèrent glisser jusqu’au sol. Despoena les y attendait, un sourire d’accueil sur le visage. Comme prévu, l’écuyère avait amené trois chevaux dont les sabots couverts d’une paille épaisse assuraient un déplacement silencieux. D’un bond les amazones furent en selle. Elles lancèrent leurs montures au sein des ruelles, là où seules des ombres muettes erraient sans but. Grâce aux cartes de Despoena, les méandres du Sanctuaire leur étaient parfaitement connus, dont les passages les plus discrets. Déjà les amazones anticipaient leur arrivée au temple du Bélier.

« Quelle naïveté » pensa Lilith. Suffisamment haute pour n’être pas aperçue, la Succube survolait les cavalières. « Qu’espèrent-elles trouver ici sinon la mort ? »

L’intuition d’Altaïr l’avertit d’un danger. Il se précipita du cimetière aux ruelles et parvint à ressentir la proximité d’une cavalcade. L’Indien sauta sur le toit d’une forge, dissimulé derrière les exhalaisons brûlantes de l’atelier. L’arc tendu, la flèche ajustée, il attendait les visiteurs imprévus. Lorsqu’il vit trois femmes déboucher à quelques rues de lui, Eole fit danser les cheveux d’Altaïr, lui signifiant que ses projectiles recevraient l’aide du vent. Pourtant Altaïr ne tira pas. Rien ne lui donnait le droit d’être juge de la vie ou de la mort d’autrui sans connaître ses motivations.

Parmi les battements incessants des djembés joués par les enfants, Bayer oublia le déséquilibre au sein du royaume aussi vite qu’il l’avait ressenti. Sa leçon n’était pas terminée et encore une fois les enfants le surprenaient par leur imagination, par l’adaptabilité de leurs rythmes. Il ne s’inquiéta pas, imaginant Zeuxis prendre plaisir à arrêter lui-même les intrus.

Dévoué à la surveillance de l’entraînement des soldats, Tito ne comptait pas se déranger pour une si faible menace. Il se contenta de faire appel à Lilith dont il ressentait la proximité avec les envahisseurs.

- Tu t’occupes d’eux ? envoya-t-il à l’esprit de Lilith.

- D’elles, tu veux dire. Oui, je peux faire ça pour toi, mais tu seras mon débiteur.

Sans plus tergiverser, alors que les amazones franchissaient la gorge de l’Acropole, Lilith ferma les yeux. « Septième ciel ! » Despoena, fermant la cavalcade derrière ses amies, se trouva arrachée de sa monture et emportée dans une tornade. Elle s’élevait dans les airs avec une vitesse grisante. Ses chairs soudain envahies de volupté se relaxèrent. Malgré sa frayeur, elle éprouvait du plaisir, ce qui l’empêchait de résister à cette ascension si troublante.

Depuis les cieux, le Sanctuaire paraissait minuscule ; jusqu’où monterait-elle ainsi ? Elle eut la réponse lorsque la tornade l’amena à deux doigts d’un spectre. Un instant immobilisée dans les airs, Despoena appréhendait déjà la chute. Lilith commenta simplement « Après l’apothéose, la chute. » De ses mains jointes la Succube frappa Despoena sans retenir sa force. L’amazone propulsée à terre s’encastra dans les pavés du Sanctuaire. Ses os éclatèrent sous l’impact, sa tête se fracassa, il ne restait de Despoena qu’un corps désarticulé, figé entre roche et sang dans une position impossible.

Penthésilée et Smyrna sentirent la mort de leur amie à l’instant où elles aperçurent quatre hoplites devant le temple du Bélier. Les soldats se protégèrent derrière leur bouclier, lance tendue dans l’espoir de transpercer les chevaux. Les cavalières ajustèrent deux flèches sur leur arc et tirèrent simultanément. Leur synchronisation parfaite dévoilait des années d’entraînement en commun. Penthésilée lâcha arc et bride, tendit ses mains en direction des projectiles et prit de la sorte le contrôle de leur vol. La lourdeur et la surprise des gardes les empêchèrent de réagir à temps. Les flèches contournèrent les boucliers, changèrent leur cap puis vinrent se ficher dans les corps des soldats. La naissance des flammes accompagna celle de leurs hurlements. Ils s’effondrèrent, brûlés.

Aux premières marches du temple du Bélier, les amazones virent sur son toit le spectre de la Succube. Elles s’attendaient à une attaque, pourtant elles purent entrer au sein du temple sans entrave.

« Voilà des femmes qui n’ont pas froid aux yeux », pensa Lilith, décidée à ne plus les poursuivre. « J’aime ça. Vous méritez bien d’aller un peu plus loin, au moins jusqu’au Cancer. »

Franchir le premier temple grisa les amazones d’une victoire symbolique. La maison du Taureau ne présenta pas plus de danger, ni celle du Cancer, malgré la nausée inspirée par l’ambiance insalubre des lieux. Successivement, les temples inoccupés virent les cavalières les traverser à bride abattue.

La chevauchée pour gravir la montagne leur laissa le temps de résumer la suite de leur plan, ainsi à la vue du Parthénon, Smyrna prit de l’avance sur sa compagne. Elle se mit debout sur la selle, et lorsque à son intonation le cheval stoppa soudainement devant les portes du Parthénon, Smyrna propulsée força l’entrée d’un coup violent de ses pieds joints. L’entrebâillement des portes correspondit exactement à l’arrivée à pleine vitesse de Penthésilée qui pénétra ainsi dans le temple, arc et flèches prêts à l’assaut. Elle distingua immédiatement un homme seul, sans armure, paré de la robe du Grand Pope telle que décrite par Despoena.

« Parfait, pensa Penthésilée, autant éviter les intermédiaires. » Smyrna avait pensé de même puisque déjà ses flèches dépassaient Penthésilée. Cette dernière tira à son tour une flèche qui se divisa en dix projectiles meurtriers. Elle tendit les mains pour contrôler les trajectoires de chacune des flèches et les guida autour du Pope afin de les abattre simultanément de tous côtés.

Il suffit à Shun d’invoquer une bourrasque pour détourner les projectiles. Puis de son dos s’élancèrent les chaînes de son armure d’Andromède qui se multiplièrent dans l’instant. Des centaines de chaînes fendirent les airs vers Penthésilée, elles entourèrent Shun et l’amazone puis se regroupèrent pour former autour d’eux un cocon infranchissable. A l’extérieur de la masse métallique, Smyrna ne distinguait rien de l’intérieur de cette prison. Elle appela Penthésilée mais le vacarme continu des chaînes en frottement ne laissait pénétrer aucun son.

Penthésilée était piégée. Entièrement entourée de chaînes nébulaires, elle ne distinguait rien d’autre que le couloir de maillons face à elle. Même le sol était constitué de chaînes en mouvement perpétuel, sur lesquelles il devenait difficile de garder l’équilibre. Penthésilée connaissait la réputation des chaînes d’Andromède capables de libérer à tout instant une décharge électrique mortelle. Elle descendit de cheval et dégaina sa dague. Aussitôt les chaînes se rejoignirent pour séparer la cavalière de sa monture. La jument relâchée s’échappa du temple sans attendre. Penthésilée, quant à elle, venait de comprendre que sa prison était un labyrinthe. Pire, un labyrinthe doté de volonté, capable de condamner un chemin pour en ouvrir un autre. Il n’y avait aucune chance qu’elle découvre la sortie avant que le Grand Pope ne le désire.

- Si je n’étais pas ange, je ne connaîtrais pas même ton nom, commença Shun dissimulé au cœur de ses chaînes. Reine des amazones, me diras-tu la cause d’une telle attaque ?

- Je suis Penthésilée, au service d’Artémis. Par la faute d’Athéna le temple d’Ephèse dévoué à notre déesse a sombré sous les flots. De tous nos temples, celui d’Ephèse est le plus majestueux, celui au sein duquel nous puisons la quintessence de notre foi. Athéna a insulté Artémis et l’ensemble de notre peuple. Qu’elle nous rende nos terres et laisse briller sous le soleil le temple de la Lune.

- La Lune n’a-t-elle pas sa gloire en ces temps de noirceur ? Qui d’autre nourrit nos serres, qui éclaire nos nuits, inlassable porteuse de l’espoir d’un soleil lointain ? Tu déplores l’immersion d’un temple, nous pleurons une déesse. Athéna n’a jamais donné l’ordre d’investir vos terres pas plus qu’elle ne l’a souhaité. Cette guerre a déjà pris de nombreuses vies, ainsi tu devrais te réjouir de la survie de ton peuple. Vous êtes libres, indépendantes, et avez encore la force de tenter d’améliorer ce monde. C’est ce que tu fais en nous attaquant, pourtant telle n’est pas la solution. Nous ne sommes pas tes ennemis, car malgré le règne d’Hadès, Athéna commandera de nouveau au Sanctuaire et ses anges comme ses saints se battront au nom de la paix et de la justice ainsi qu’ils l’ont toujours fait.

- La défaite d’Athéna ne m’assure en rien de sa victoire future. Si elle n’a pas été capable de vaincre Hadès, si elle n’a su empêcher Poséidon de s’emparer de nos terres, comment pourrait-elle acquérir la force nécessaire pour rétablir l’équilibre ?

- Athéna n’est pas seule. Mais cela, tu ne le découvriras qu’à son éveil. Lorsque la guerre éclatera, lorsque des hordes d’ennemis seront lâchées sur le Sanctuaire, alors tu pourras choisir ton camp et nous affronter de nouveau si tu le désires.

- Mon camp est choisi. Je sers Artémis et la négligence d’Athéna à son égard en dit long sur son désintérêt.

- Puisque tu en es si convaincue, j’imagine que je ne te ferai pas changer d’avis. Cependant, que comptes-tu faire maintenant ?

- Trouver la sortie de ce labyrinthe.

- La voici.

Devant Penthésilée, les chaînes s’écartèrent. Elles dévoilèrent Shun, les bras écartés et mêlé à ses chaînes comme s’il en était les premiers maillons. Sans armure, seule la robe du Pope protégeait le cœur de l’ange. La dague a la main, Penthésilée avançait vers lui avec précaution. Shun reprit :

- Puisque ton cœur ne répond pas, je fais appel à ta raison. Ma vie n’a de sens que par mon sacrifice. Si ma mort peut te faire comprendre combien le dialogue est préférable à la violence, alors vas-y, prend ma vie, je ne bougerai pas. Cependant rappelle-toi que derrière moi c’est la Mort qui t’attend. Si au contraire tu consens à une trêve, toi et ta fille êtes libres de partir. Tout dépend de toi désormais. Si tu es à ce point convaincue de la corruption de mon âme, n’hésite plus. Je peux être dans l’erreur, je m’en remets donc à la sagesse de ton jugement.

Penthésilée se trouvait maintenant devant Shun. Un simple geste lui permettrait d’abattre l’ange. Pourtant elle hésitait. L’effet de surprise de leur assaut était désormais dissipé. Thanatos les surveillait sans doute et seule la vie d’Andromède séparait les amazones d’une mort certaine. Ici et maintenant, Penthésilée était seule. Plus tard, elle aurait l’occasion de revenir accompagnée de son armée, favorisée par la connaissance des lieux.

La reine rangea sa dague. Les chaînes d’Andromède se résorbèrent comme elles s’étaient déployées. Smyrna courut vers Penthésilée qu’elle appela « mère », et toutes deux enfourchèrent le même destrier pour quitter le Sanctuaire.

***

Seiya avait beau réfléchir, il ne savait pas à quoi se préparer. Se connaître soi-même ? N’était-ce pas le chemin qu’il avait emprunté jusqu’à lui permettre de savoir avec tant d’assurance que sa vie ne se dévouait qu’à Athéna ? Oui, s’il devait se définir, il n’y avait pas de meilleur qualificatif que ‘chevalier d’Athéna’. Telle était sa raison d’être, telle était la cause qui distillait en ses veines l’assurance d’agir pour le bien, la sensation d’être utile au monde et d’agir dans l’ombre au nom de l’humanité.

Encore une fois le temps ne comptait plus. Impossible de savoir combien de levers de lune Seiya avait passé à réfléchir, à se sonder pour finalement toujours revenir au point de départ, à son centre et son équilibre : sa déesse. Avec Athéna pour inspiration, il ne craignait plus rien.

C’est ainsi qu’il se décida à entrer dans le temple d’Apollon. La voûte percée par endroit laissait pénétrer quelques rayons lunaires. Personne ne s’y trouvait. Aucune aura ne se dégageait de l’endroit, pourtant lorsque Seiya atteignit un escalier plongeant vers les profondeurs du temple, il sut que telle était sa route.

Il s’enfonça dans une obscurité croissante pour retrouver la lumière bien plus loin, dans une vaste salle où des braseros irradiaient une lumière chaleureuse. Au centre de la salle, une femme indistincte tournait le dos au chevalier. Elle était assise sur l’omphalos, pierre censée marquer le centre du monde. Habillée d’une toge blanche, sa silhouette inspirait une douceur voluptueuse, ses cheveux libres tombaient négligemment le long de son dos.

Elle tourna légèrement la tête. Juste assez pour que son œil gauche trouve une éclaircie parmi ses cheveux d’où elle voyait l’ange avancer vers elle. Seiya sentit son cœur s’élancer en battements rapides et audibles. Cette femme… Seiya n’était pas étranger à cette sensualité, à ce charme dont son âme se gorgeait inlassablement. Mais était-ce possible qu’elle soit… Les mouvements de la femme répondirent à sa question. Elle se leva, fit face à Seiya dont le cœur stoppa un instant, et l’ange resta ainsi, paralysé, partagé entre joie et larmes à la vue d’un visage qu’il connaissait parfaitement, à la contemplation d’une grâce dont il n’avait oublié aucune saveur : Saori.

A sa hauteur, Saori laissa ses doigts glisser sur la joue de Seiya, puis sur son épaule, son bras, et termina ses caresses entre les doigts de l’ange. Elle porta la main de Seiya jusqu’à sa bouche, y déposa un baiser semblable à la caresse d’un vent d’été, puis souffla, les yeux emplis d’espoir : « M’aimes-tu ? » Et Seiya de répondre, sans la moindre hésitation : « Je t’aimerai éternellement, Saori. Et je te protégerai malgré la mort. »

Saori baissa les yeux, exprimant une déception que Seiya ne comprenait pas. Elle partit s’asseoir sur l’omphalos sans un regard pour le saint. Seiya se précipita en appelant le nom de son aimée, affolé de découvrir une telle réaction en réponse à la déclaration qui depuis toujours brûlait ses lèvres. L’ange s’agenouilla devant sa muse, cherchant ses yeux à travers le rideau de sa chevelure.

- Que se passe-t-il Saori, je ne comprends pas.

- N’existe-t-il rien ni personne à tes yeux qui soit plus important que moi ?

- Ma vie sans toi n’a pas de sens. Je suis tien et t’obéirai même si tu m’ordonnais de mourir dans l’instant. Tu es ma source, ma force, mon oxygène.

Saori partit d’un rire qui glaça Seiya. A l’amusement de la jeune femme se joignait une tonalité de moquerie laissant Seiya dans une douloureuse perplexité. Les cheveux de Saori brillèrent alors d’un éclat nouveau. L’or de leur blondeur éblouit un instant le saint, et lorsqu’il ouvrit les yeux il ne retrouva pas le regard de son aimée mais celui d’une femme dont les yeux se partageaient entre colère et pitié. Ce n’était plus Saori qui lui faisait face mais une déesse au rire cynique. Erato, Muse de la poésie lyrique et érotique, venait de jouer avec les sentiments de Seiya comme un chat laisse une souris s’échapper pour mieux la rattraper et lui rappeler que sa liberté n’est qu’illusion.

Seiya tremblait. Il ne savait que faire. Haïr cette femme pour l’avoir ainsi trompé ou tenter de croire, de se persuader encore un peu qu’il s’agit bien de Saori. Elle ne lui laissa pas le bénéfice du doute. De nouveau debout à l’instar de Seiya, elle saisit son menton pour s’assurer que leurs yeux restaient rivés les uns dans les autres, puis elle se mit à chanter.

Quelle délectation, quel spectacle plaisant,

D’avoir devant les yeux un saint des plus charmants.

On le dit invincible, on le dit sans frayeur,

Mais je vois bien qu’ici mes attraits lui font peur.

Il croit revoir en moi une femme perdue

Emportant dans la mort la joie qui lui est due.

Seiya paraît si faible, il devient si fragile,

Qu’il m’offrirait sa vie d’un battement de cil.

Gentille marionnette, regarde-moi en face.

Je sais que dans tes yeux, même ma voix n’efface

Ce souvenir gravé jusqu’au fond de ton âme :

Les yeux de Saori devant qui tu te pâmes,

Sans voir que les reflets de ses belles pupilles

Criaient que de ton cœur sa volupté s’habille.

Qu’as-tu donc remporté, beau chevalier Pégase,

Si ce n’est d’un espoir une illusoire extase ?

Tu as aimé en vain et n’y as rien gagné

Si ce n’est sous ses mains la mort accompagner.

Bien sûr tu as sauvé la veuve et l’orphelin,

Mais dis-moi cher Seiya, qu’as-tu fais de demain ?

Pourquoi en cette nuit nous voilà réunis ?

Pourquoi donc Athéna, portée à l’agonie,

Ne t’a pas vu venir secourir ta Déesse,

N’a pas senti en toi l’exemplaire noblesse

Avec laquelle jamais, même au seuil de la mort

Ta faiblesse avouait l’abandon des efforts ?

Regarde-toi, Pégase, les yeux emplis de larmes,

Priant pour d’Athéna apercevoir les charmes.

Va-t-en, quitte ce lieu, et oublie mon regard

Tu n’auras plus de moi le moindre des égards.

Il est temps de payer, chevalier éperdu,

D’aimer tant Saori qu’Athéna disparut.

Brisé, l’esprit vide, Seiya rejoignit l’extérieur à pas lent. Son hébétement ne lui laissait pas l’occasion de réaliser ce qui venait de se passer, et ce court oubli lui était salutaire.

Dehors, personne ne l’attendait sinon la lune lointaine et intouchable. Que faire maintenant ? Surtout ne pas rester immobile, marcher machinalement, faire défiler le paysage pour ne pas permettre aux pensées d’épanouir un dépit latent. Seiya poursuivit sa traversée du Sanctuaire d’Apollon pour aboutir au sommet du théâtre. Il descendit quelques marches puis ne trouva plus la force de lutter contre la fraîcheur de son mal. Il s’assit et permit enfin à sa gorge de se nouer. Le visage dans les mains, il pleurait, sans discontinuer, sans se retenir.

Les Muses venaient de faire preuve d’une cruauté à laquelle Seiya ne s’attendait pas. Pourquoi avoir volontairement souillé le dernier souvenir du visage d’Athéna ? Jusqu’à maintenant, l’ange de Pégase conservait en ses yeux une Saori attristée, le regard empli d’amour, et sa dernière larme fut le linceul de Seiya. Quel plus bel adieu pouvait-il espérer ? Quelle douceur plus sereine ? Mais son cœur bouleversé de nouveau venait d’être porté aux nues pour mieux se voir projeté au sol et écrasé d’un violent coup de talon. Penser à Saori ne le confortait plus, au contraire, l’évocation de Saori était liée au rire d’Erato, au défi dans ses yeux, à ses mots condamnatoires et à sa menace finale.

Ne plus penser à Saori… ne pas ternir son image, ne pas incruster cet échec parmi la mémoire associée à Athéna. Mais alors, à quoi penser ? Son maître Marine, Shiryu, Shun… non, ses amis renvoyaient comme un boomerang l’image de leur déesse. Alors où puiser l’inspiration libératrice ? Là où Athéna ne figurait pas encore, avant le recrutement de Seiya par la fondation, avant… Les larmes de Seiya stoppèrent. Avant… qu’il ne soit séparé de sa sœur.

Ma sœur… Quel homme serais-je sans elle ? Quel vide en mon cœur essayerais-je de combler si je ne l’avais pas connue ? A ses côtés, il n’y avait ni jugement ni reproche. Une loi instinctive nous liait d’une complicité ineffable, d’une union chaleureuse. Seika…

C’est pour elle que je suis devenu chevalier. Je voulais la retrouver, et l’armure de Pégase fut conquise dans cet espoir. Pourtant ensuite… qu’est devenue cette sœur perdue, la seule à pouvoir m’apporter le réconfort d’une famille ? Tout est si simple avec une sœur. De quel droit me l’a-t-on arrachée ?

Je pousse ce cri mais aujourd’hui, après avoir réalisé des miracles au nom d’Athéna, après avoir vaincu des dieux et être revenu des morts, je me pose encore cette question : Qu’est devenue Seika ? Quelle vie a eu ma sœur ?

Je commence à comprendre le mépris d’Erato. Mon amour pour Athéna m’a aveuglé à tel point que j’ai perdu ma famille, laissé la fraternité s’étioler puis s’effacer derrière l’éclat d’un sceptre divin. J’ai aimé Saori, je l’ai confondue avec Athéna. Je trouvais dans le reflet de l’Egide mon rayonnement chevaleresque, et ainsi aveuglé j’ai oublié… que je n’étais qu’un garçon incomplet sans l’aura de ma sœur.

Pauvre Seika, quel misérable frère j’ai été… M’as-tu pardonné de t’avoir abandonnée ?

Les larmes de Seiya reconquirent ses joues. Tel un enfant dans la neige qui cherche la chaleur des bras d’une mère, l’ange tremblait dans sa solitude.

Des mains douces comme la soie se posèrent sur celles de Seiya. Penchée sur lui, une Muse déversait un regard bienveillant, un sourire lénifiant. Couronnée de lierre, une guirlande de fleurs autour des bras, la joie dont elle témoignait rasséréna Seiya. La Muse glissa sa main dans la chevelure angélique, et gratifia cette caresse des accords de sa voix.

Allons Seiya ne sois pas triste,

Ne sais-tu pas que pour toujours

Ta chère sœur en toi persiste

Par ta mémoire et ton amour ?

L’odeur de la douce Seika

Ressuscitée des souvenirs

Te montre bien, glorieux Seiya

Que d’un appel peut revenir

Celle pour qui ton âme saigne.

Je suis Thalie la Généreuse,

Et par mon vœu que les Cieux daignent

Te dévoiler ta fin heureuse.

Thalie s’écarta, révélant sur le plancher du théâtre une femme au visage caché derrière un masque.

***

- Vous m’avez fait demander, Thanatos.

- Oui, Tito. J’ai une mission à te confier.

Le Lynx lança un regard à Shun mais le visage de celui-ci resta fermé. Après tout, le Grand Pope ne détenait aucun pouvoir de décision sur les spectres, et tel était le statut de Tito.

- Tu vas trouver les amazones et ramener les têtes de Penthésilée et Smyrna.

- Seigneur, commença Tito en conservant son regard dans celui de Thanatos, les amazones ont reçu du Grand Pope l’assurance d’une trêve. Je ne saurai entraver les décrets du représentant de la justice.

- Mais si, tu sauras, répondit la Mort d’un ton monocorde, car tel est ton ordre. N’oublie pas que ta vie renouvelée par Hadès fait de toi la proie de son mécontentement. Si tu n’obéis pas, Hadès n’a nul besoin de t’accorder ce sursis.

- Je reste malgré tout libre de ce choix.

- Tu t’abuses encore une fois. Qui espères-tu tromper en ces lieux ? Si ton corps est désormais celui d’un spectre, ton âme demeure celle d’un saint d’Athéna. Le sang dont tu couvres tes mains est une fade illusion, je vois clair en ton jeu, tu entraînes l’armée d’Hadès afin de la retourner contre lui le moment venu. Je connais ta détermination, et tu te crois assez versé dans l’art de la guerre pour savoir diriger une armée contre son propre maître. Je te laisse la chance de te donner raison. J’attends de voir quel paroxysme ton charisme peut atteindre. Va, ramène la tête des amazones, et ainsi couvert de gloire devant ton armée, celle-ci te sera pleinement dévouée.

Malgré la nuit, Tito suivait sans mal les traces des amazones. Avec la même aisance, Altaïr surveillait silencieusement Tito. Malgré l’anxiété incontrôlable de l’Indien, la réminiscence de son rêve lui dictait de ne pas perdre de vue les empreintes du Lynx. Tito avait senti l’Indien. Sa présence inutile l’amusait.

Après des heures de marche, Tito découvrit une vallée perdue parmi les monts. En son sein se dévoila une forêt dense, luisante sous la lune, agitée de vie et festoyant de vent. A l’orée des bois, des exhalaisons végétales et animales envahirent les perceptions du Lynx. Il distingua une biche au trot parmi les bois, il vit un aigle parcourir le ciel. Le coulis d’une rivière se mêlait aux mélodies des naïades, tout ici fleurissait, gorgeait les sens des beautés de Gaïa.

Le spectre ne se risqua pas à pénétrer dans cette forêt sans autorisation. Il cria : « Je suis Tito du Lynx. Je viens m’entretenir avec la reine Penthésilée. »

A ces mots, six amazones sautèrent des frondaisons et vinrent entourer le Lynx, flèches pointées vers sa tête. Elles menèrent leur captif dans la forêt d’Artémis. Le long de sentiers sombres perdus parmi les herbes, Tito découvrit une diversité surprenante. De hauts chênes côtoyaient lauriers et fougères. Geais et fantails voletaient de palmiers en ginkgo biloba. Des saules perdaient leurs branches au cœur de magnolias, nénuphars et algues phosphorescentes parsemaient les bassins, des bruyères par bouquets illuminaient les lieux.

A l’approche d’une clairière, Tito distingua une tente en son centre. L’escorte du Lynx l’invita à pénétrer seul dans la tente royale, ce qu’il fit sans hésiter. Allongée sur des coussins, Penthésilée dégustait une liqueur. Un verre similaire reposait sur la table, et sous l’invitation de la reine, Tito but le nectar savoureux. Penthésilée se leva, et tout en approchant le spectre, elle lui demanda :

- Que me vaut la visite…

Elle n’eut pas le temps de terminer sa phrase. Le bras tendu du Lynx venait de trancher sa tête. Le visage à terre n’avait pas même eut le temps de marquer sa surprise. Tito clama « Agonie sanglante ! » Ses griffes rapides comme la lumière déchirèrent la tente et les six amazones postées à l’entrée. Immédiatement s’éleva la trompette d’alarme et les amazones se camouflèrent dans les arbres ou sautèrent à cheval. Des dizaines de flèches s’abattirent sur Tito dont l’agilité fut salutaire. Mais au centre de cette clairière dont le diamètre avoisinait la centaine de mètres, nul arbre ne permettait à Tito de se dissimuler. Les projectiles sifflaient de tous côtés, plusieurs centaines d’archères invisibles parmi la nuit visaient le Lynx acculé à découvert. Il évitait, contrait les flèches ou encore les laisser se briser contre son surplis du Lynx.

Tito sentit qu’il était temps de se frayer un chemin vers la forêt. Il avait repéré d’où venaient les flèches les plus rapides et en conclut qu’il s’agissait de Smyrna. Mais avant qu’il n’attaque, les tirs s’arrêtèrent et un cri de femme le fit se retourner. Une amazone galopait dans la clairière, lance au poing, le regard rivé sur lui. Elle poussait un cri guerrier exalté par celui de ses amies.

« Agonie Sanglante ! » hurla Tito pour décharger vers la femme des milliards de griffes ensanglantées. L’amazone sauta de cheval, mais trop tard. Sa monture fut laminée, et si la cavalière parvint à éviter une partie de l’attaque, ses jambes n’en furent pas moins déchiquetées. Tito s’apprêtait à achever sa victime lorsqu’il sentit un souffle derrière lui. Il aperçut Smyrna à l’instant où la flèche de la princesse éraflait son doigt. Ce ne fut presque rien, un simple effleurement, pourtant une goutte de sang perla du Lynx.

Instantanément une vive douleur envahit Tito. Son doigt se consumait de l’intérieur. Ses veines explosaient, répandant dans ses chairs des myriades de braises voraces. Bien vite le venin dévorait sa main entière. Ses doigts tombaient en cendres pendant que le poison continuait son avancée au sein du bras gauche, générant une douleur de plus en plus insoutenable. Le Lynx hurlait à la lune, le visage convulsé de souffrance.

Alors que l’amazone blessée était achevée par ses pairs, Smyrna approchait du Lynx, sa flèche orientée vers le crâne de la bête. Mais avant qu’elle ne tire, une flèche trancha la corde de son arc. Un archer dissimulé dans un arbre s’enfuit alors vers la forêt, et les amazones se lancèrent à sa poursuite sous l’ordre de Smyrna.

Seule avec le Lynx obnubilé par la progression du poison vers son épaule, la nouvelle reine lui dit : « Puisqu’un sursis t’est accordé, souffre autant que tu le mérites, charogne. » Puis elle saisit l’arc de sa mère et abandonna Tito afin de poursuivre l’archer mystérieux.

Altaïr courait à perdre haleine. Les amazones le talonnaient de près mais décocher une flèche leur faisait gaspiller quelques précieuses secondes. Lorsqu’il franchit une rivière, le son de l’eau couvrit un instant celui de sa fuite, permettant à Altaïr de se dissimuler dans un laurier. Il tira une flèche qui traversa les bois pour trancher la branche d’un arbre éloigné. Les amazones s’élancèrent en direction du bruit. Sans perdre un instant, Altaïr sortit du fond de son carquois une once de cannabis qu’il plaça sur des brindilles sèches. Il y mit le feu puis fuit de nouveau vers les profondeurs de la forêt.

Les guerrières trouvèrent vite la source de l’odeur insolite et penchées sur les fumées euphorisantes, elles s’étonnèrent d’être étonnées. Elle se regardèrent et l’une d’elle, une des plus jeunes cavalières, se mit à rire. Leurs perceptions altérées lançaient leurs esprits selon des chemins divers, soit parmi des considérations inhabituelles, parmi la surprise d’être d’autant plus réceptives à l’écoute de la forêt d’Artémis, soit parmi un soudain questionnement existentiel débouchant parfois sur la résurgence d’une paranoïa déstabilisante. Pour qui se montrait faible sous l’emprise de la drogue, les pensées pouvaient devenir des oubliettes, mais pour ceux comme Smyrna capables de transformer l’euphorie en émotion contrôlée, le cannabis révélait des voies secrètes pour éveiller les sens.

Grisée, Smyrna laissait le vent envahir ses narines. Elle n’y découvrait pas l’odeur de l’Indien. Consciente que le vent assistait le fuyard, elle en déduit qu’il soufflait dans son dos pour couvrir sa fuite. La reine en appela donc à ses amies et les plus valides s’élancèrent dans la brise, d’arbre en arbre ou à travers les fourrés.

Altaïr avançait vers un piège. Le fond fermé de la vallée se présenterait bientôt. Si l’Indien gravissait les déclivités, l’absence d’arbre l’exposerait directement aux flèches des amazones postées en embuscade.

Caché parmi les branches d’un arbre à papillon, Altaïr ne bougeait plus. Il entendait les amazones fouiller les alentours, tirer des flèches dans chaque buisson. Elles étaient partout. Dans les arbres, sur les crêtes, au sol. L’Indien était cerné.

Un unique rayon de lune atteignait l’épaule d’Altaïr. Etrangement, au contact de la lumière, sa peau nue exhalait un cosmos blanc dont l’intensité éclairait les alentours. Dès qu’il bougerait, les filets de lumière lunaire traversant les frondaisons illumineraient son corps à la vue des amazones. « Pourquoi me trahis-tu maintenant ? » demanda-t-il à la lune.

Altaïr perçut un chant. Il ferma les yeux et reconnut la voix de Sheliak mêlée à celle d’Orphée.

« Ô reine puissante, la plus illustre des vierges, lune vigilante, habitante des airs, compagne fidèle de la nuit, lune escortée de tes fidèles étoiles, tour à tour nouvelle et devenant plus vieille, toujours brillante ; mère des siècles, toi qui protèges tous les hommes, légère de sommeil, et présidant aux signes enflammés des cieux, amante de la joie aimable et de la paix, sois présente, ô vierge splendide, brillante, étoilée, protège nos sacrifices. »(7)

Altaïr savait que sans armure, la moindre éraflure par une flèche lui assurait une mort douloureuse. Cependant il n’avait pas le choix, il devait sortir, s’exposer. Il se rappela alors les paroles d’Oisin : faire de son cœur son unique protection. Cette phrase avait le don d’apaiser les troubles de l’Indien. Oui, il était vivant. Son cœur battait, il avait des amis, une cause pour laquelle se battre, des mémoires à honorer… ce n’était pas le moment de se laisser absorber par une anxiété inutile. Au pire il mourra et ses cendres rejoindront Gaïa ; au mieux il s’en sortira et conservera l’opportunité de contribuer au salut de l’humanité. Il n’y avait plus à hésiter.

L’adrénaline envahit Altaïr. Ses sens exacerbés se sentirent soudain faire partie du monde. Il n’était pas seulement un homme, il était une poussière de la Terre. En tant que tel il pouvait rester au sol, confortable, se laisser diluer dans la vie sans intervenir, ou il pouvait se soulever, s’envoler sous l’impulsion du vent, voyager dans les airs et peut-être, bouleverser un univers.

Altaïr jaillit des lilas. Plusieurs projectiles s’élancèrent contre l’Indien mais celui-ci contra chaque trait par l’une de ses flèches. Au lieu de fuir les projectiles, il s’envolait dans leurs directions, les détournait d’une flèche ou les laissait le frôler pour stimuler encore plus un corps déjà enivré d’une frayeur convertie en courage. Avec la vitesse du vent, Altaïr remontait la source de chaque flèche, et dénichant les amazones une par une, il tranchait la corde de leurs arcs avant de s’élancer vers le buisson ou l’arbre suivant. Porté par la brise, le corps de l’Indien se fondait en les bourrasques pour mieux changer de cap d’une seconde à l’autre. Devant l’accumulation de ses succès, Altaïr gagna en assurance et en vitesse. Il devenait à peine discernable et les dernières amazones dont il mit les armes hors d’état de nuire ne virent qu’une brève lueur blanche filer sous leurs yeux.

Au fond de la vallée, Altaïr sauta sur la branche d’un saule puis continua son ascension vers les hauteurs par des sauts d’arbre en arbre. Il atteignit la canopée, prit son élan sur la plus haute des branches et s’élança dans les airs pour atteindre un surplomb rocheux visible depuis les crêtes déboisées. Ainsi exposé au regard de la lune, le corps d’Altaïr brûla d’un feu lunaire. Ce n’est qu’entouré de cette lumière qu’apparût l’évidence. Cette aura blanche autour de lui n’était pas seulement celle de la lune, elle se conjuguait à sa propre cosmo-énergie. Après des centaines de nuits à s’épuiser les yeux sur les reliefs d’Artémis, le cosmos d’Altaïr avait changé de couleur.

« Je veux parler ! » clama Altaïr en levant les bras et laissant son carquois tomber au sol.

Depuis l’orée des bois, Smyrna visait la tête de l’archer. Une flèche de sa part signerait l’assaut des amazones postées sur les crêtes, cependant la lueur émanée par l’Indien arrêtait son geste. Cette lumière paraissait familière. Elle ne dégageait aucune agressivité, elle n’aveuglait pas, elle s’offrait nue et éphémère aux regards des spectateurs, et cette sérénité rappelait à Smyrna celle inspirée lors de ses observations de la lune.

A l’arrivée d’un aigle survolant Altaïr, Smyrna baissa son arc. « Anukasan » souffla-t-elle. L’aigle vint frôler les bras de l’Indien, comme pour lever les doutes de l’amazone. Altaïr sentit la caresse des ailes de son protecteur et il se sut sauvé.

Smyrna parcourut les pentes de la vallée jusqu’à atteindre le promontoire de l’Indien. Elle se plaça devant lui et le dévisagea avec curiosité, comme si elle n’avait plus vu d’hommes de près depuis longtemps. Altaïr soutenait le regard de l’amazone, et après un temps il déclara :

- Nous ne nous connaissons pas. Je m’appelle Altaïr, je ne suis ni spectre ni saint. Je demande seulement à parler.

- Tu veux… parler ? rétorqua Smyrna d’un air dédaigneux. Car les hommes ont d’autres discours que ceux des poings ? Ce que tu me demandes est de t’accorder une confiance qui a coûté la vie à ma mère.

- Et l’un de mes frères s’est éteint avec elle, s’attrista Altaïr qui sentit à l’instant la disparition de Tito. A quoi mènera de nous battre sinon à nous entre-tuer ? Nous pleurons nos amis, nos familles, mais la poursuite de nos conflits retire tout sens à leur disparition. Ne pouvons-nous pas prendre le temps de connaître les motifs de chacun, de comprendre pourquoi nous agissons ainsi, et peut-être, de marier nos idées à la recherche d’harmonie.

Plusieurs amazones rirent ouvertement à ces paroles de paix. Un prisonnier pensait amadouer les filles de la Guerre.

- Aussi longtemps que nous discutions, cela ne changera rien à ton sort. Tu ne retourneras pas vivant au Sanctuaire d’Hadès. Alors éveille mon intérêt si tu ne veux pas finir sous mes flèches.

- L’esprit de votre mère séjourne en cette forêt, elle vous accompagne, invisible, troublée de ne pas pouvoir vous parler, car il lui reste un enseignement à vous apporter. Votre mère ne trouvera pas le repos avant que vous ne soyez instruite.

- Mais encore ?

- Elle sait que votre volonté ne vous permet pas encore de diriger la trajectoire des flèches. A l’union de votre aura et de vos traits, vos flèches suivront votre esprit, et vous serez une reine aussi redoutable que Penthésilée. Cet enseignement, je peux vous aider à le percevoir.

- Ce qui implique ?

- D’épargner ma vie et de me permettre de vous accompagner.

Cette requête amusa Smyrna.

- Nous n’acceptons pas d’homme parmi nous.

- Et bien je serai le premier.

Smyrna toisa Altaïr un long moment. En l’observant plus en détail, elle s’attarda sur les plumes dans ses cheveux, sur l’oiseau figuré sur ses habits, et elle devina en l’Indien la sérénité d’un aigle en vol.

La reine ordonna aux amazones de baisser leurs arcs et de regagner le camp. Avant de quitter Altaïr, elle le prévint : « Les limites de cette vallée sont celles de ta vie. Tente de fuir si tu veux mourir. »

***

Couverte d’une cape de plumes, la femme masquée gravissait le théâtre de Delphes. Seiya redoutait un autre stratagème des Muses mais il fut bientôt rassuré. La demoiselle n’était pas une déesse ; de ses gestes émanaient une grâce angélique. Le vent levé porta jusqu’à lui les effluves du corps féminin, et envahi de souvenirs, Seiya reconnut cette odeur de l’enfance. « Seika » murmura-t-il, les lèvres tremblantes, les chairs paralysées par une telle émotion.

Le masque tomba. Le visage de Seika rayonnait d’un sourire aussi éclatant que la joie des retrouvailles. La rousseur de ses cheveux ondoyait sur ses épaules nues. Plus que quelques pas et leurs mains pourraient s’unir de nouveau après tant d’années. Mais le sourire de Seika s’estompa. Au-dessus d’elle un aigle se détacha de la nuit. Il tournoya sans battre des ailes puis vint se poser sur le bras de la jeune femme. Ils semblèrent échanger quelques sons imperceptibles puis Seika susurra : « Merci Anukasan. » Elle donna l’impulsion d’envol à l’aigle en même temps qu’elle retira sa cape.

L’ange resta interloqué. Il découvrait une armure d’Athéna qu’il connaissait par cœur pour l’avoir observée sur son maître pendant six années d’entraînement : l’armure d’argent de l’Aigle. En cette soirée, Seiya remarqua pour la première fois à quel point l’éclat de l’Aigle se mêlait harmonieusement à celui de la lune.

Torturé par le doute, Seiya bégaya :

- Ma… Marine ?

- Tu n’as rien perdu de ton sens de l’observation… Par contre tu es toujours aussi lent à réagir ! Tout de même, je suis flattée que tu reconnaisses ton maître, dit Marine en s’asseyant à côté de son disciple. J’imagine que tu as des questions par dizaines, mais c’est moi qui vais t’en poser une : à tes yeux, qu’est devenue Seika après votre séparation ?

- Et bien… une… une inspiration… un soutien dans les moments difficiles…

- Voilà donc à quoi elle a été réduite : un souvenir. Sache que si tu avais mené à terme ta quête première, celle de retrouver ta sœur, peut-être que la précédente guerre sainte aurait été la dernière.

Marine se leva, fit quelques pas en poussant un soupir. Elle regardait la lune, Seiya regardait son maître. Dans ce monde d’illusion, il ne savait plus quoi croire, néanmoins il avait toujours accordé sa confiance à Marine. Ainsi, puisqu’elle se mit à descendre les marches du théâtre, Seiya la suivit. Lorsqu’elle s’engagea le long d’un sentier entouré d’arbres morts, Seiya reprit la parole.

- Tu as l’odeur de Seika, tu as son visage, tu es née le même jour. Tu m’as laissé croire que tu étais ma sœur. Tu savais que Saori était Athéna avant que nous ne le découvrions, tu as gravi le Mont Etoilé alors que personne sauf le Grand Pope n’est censé en être capable, enfin tu reviens aujourd’hui et je découvre que tu es immortelle. Je t’en prie, j’en ai assez des mystères. Qui es-tu ?

- Un ange, répondit-elle dans un sourire. Mais il existe une différence importante entre toi et moi : tu te bats sous la bannière d’Athéna, et moi sous celle de Zeus. L’Aigle n’est-il pas emblématique de Zeus après tout ?

- Zeus !? Mais nous sommes des chevaliers d’Athéna !

- Il n’y a pas de quoi être fier de ce titre alors tu ferais mieux de ne pas t’en vanter, Seiya. Et mon cas est particulier. Ce que tu dois savoir, c’est pourquoi tu as longtemps cru en notre lien familial. Et l’explication est simple : car tel était mon but. Le jour de la naissance de Seika, les dieux m’ont donné vie. Ils m’ont paré des attributs de Seika afin de te leurrer, car rien n’était plus important que te faire oublier ta famille. Lorsque ta sœur est partie à ta recherche, je me suis arrangée pour qu’une chute lui fasse perdre la mémoire. Dans le même temps, le soutien des Cieux m’a accordé l’armure de l’Aigle et puisque nous étions deux Japonais en Grèce, il fut logique que tu deviennes mon élève. Alors ma véritable tâche débutait : développer notre lien, nourrir l’ambiguïté quant à notre parenté, et surtout, faire de toi le meilleur des chevaliers en comblant le manque d’une sœur par l’amour pour ta déesse. Oui, les apparences sont trompeuses, Seiya. Je suis née pour te duper, et ma mission est allée au-delà de mes espérances. Tu t’es épris de Saori et personne à tes yeux n’a depuis lors conquis plus d’importance.

- Je ne te crois pas, Marine. Tu t’es battue pour Athéna, tu m’as toujours aidé.

- J’étais un loup déguisé en mouton, c’est tout. Tu devrais te méfier des apparences. Les dieux affrontent Athéna depuis les temps mythologiques, et si Hadès semble être son plus redoutable ennemi, plus d’un autre en Olympe complotent contre elle. Ils ne sont jamais intervenus car à chaque victoire d’Athéna sur Hadès, Athéna est vaincue aux yeux du Ciel. Ils la laissent victorieuse perdre un combat qu’elle ignore. Contradictoire, n’est-ce pas ? Telles sont l’ironie et la subtilité des dieux : donner à la défaite l’éclat de la victoire, laisser les chevaliers croire qu’ils protègent la justice alors qu’ils sont les remparts enfermant le mensonge à l’origine de tant de sang.

- Qu’est-ce que tu racontes ? Tout cela n’a aucun sens.

- C’est dans l’incompréhension qu’on est le mieux caché. Malgré tout, Athéna a aussi des alliés, et pas des moindres. Parmi eux figure Apollon. Il a longtemps fermé les yeux, conscient de la nécessité du secret, mais le dieu de Vérité a fini par se lasser de conflits sans fin et a décidé de se battre au nom de ses principes bafoués. Il arrive un moment où l’intérêt personnel disparaît au profit du besoin de défendre les vertus qu’on incarne, ainsi Apollon a-t-il voulu intervenir lors de la dernière guerre sainte.

- Apollon ? répéta Seiya, incrédule. Je n’ai aucun souvenir d’une quelconque intervention de sa part.

Marine partit d’un rire sarcastique. Aucune remarque de Seiya ne l’aurait plus contentée.

- C’est en cela que tu confirmes ma réussite, rétorqua-t-elle. Les dieux maîtrisent l’art de la dissimulation. Hadès par exemple avait choisi de se réincarner dans le corps de Shun d’Andromède car il détenait une pureté rare agrémentée du potentiel pour devenir chevalier d’Athéna. Il a pioché une carte maîtresse au sein même du camp adverse. Les saints sont des corps d’autant plus attractifs pour les dieux qu’ils sont destinés à une cause qu’ils croient noble, et sont prêts à ce titre à repousser toujours plus loin leurs limites humaines, parfois même jusqu’à appréhender une conscience divine. Apollon savait que pour illuminer les chevaliers, il devait agir de l’intérieur. Devant les dangers encourus à provoquer une guerre fratricide entre les dieux de l’Olympe, Artémis proposa son aide à son frère. Leur choix de réincarnation se porta sur des frère et sœur nés au Japon. Apollon et Artémis venaient de porter leur dévolu sur Seiya et Seika. C’est l’amour fraternel de ces mortels qui devait à leur adolescence éveiller l’esprit des jumeaux divins. Mais sous les ordres du Ciel qui perça à jour les ambitions du Soleil et de la Lune, je me suis interposée, je t’ai écarté d’une sœur afin de te laisser homme, et en effet Apollon n’a jamais trouvé la brèche en ton cœur qui lui eut permis de t’habiter. Il n’a donc eu aucune occasion de se manifester, ainsi les miracles dont tu es l’auteur, tu ne les dois qu’à ta propre volonté.

- Si tu dis vrai, pourquoi me dévoiler cela maintenant ? Ma sœur n’est plus, Apollon reste un étranger pour moi, à quoi sert-il de m’apprendre cela qui ne m’apporte rien ?

- Car tu as encore une tâche à accomplir. Tu as une déesse à aider et la mémoire d’une sœur à honorer. Quant à ma levée du voile, j’ai assez joué le jeu du Ciel. Les anges aussi ont droit au libre arbitre.

Marine s’arrêta à la vue d’un édifice. La pleine lune éclairait le sanctuaire d’Athéna aux portes de Delphes. Quand le son d’une double flûte parvint jusqu’aux anges, Seiya comprit qu’une nouvelle épreuve l’attendait.

- Ton voyage prend fin ici, Seiya. Je ne peux t’y accompagner, alors avant mon départ, j’aimerais te dire combien j’ai aimé l’idée d’être ta sœur. J’y ai puisé honneur et inspiration. Et puis… tu as certainement contribué à mon choix de me ranger à vos côtés. Pour tout cela, et pour ce qui t’attend, je te remercie.

Seiya voulut répondre mais Marine avait déjà disparu. Il était seul. Il ignorait vers quoi il avançait, pourtant il devinait que la lune au zénith lui chantait ses adieux.

***

« Alright… Va falloir jouer serrer. Parlons peu mais parlons bien. Don’t worry Bayer, ça va bien se passer. Just relax… »

Malgré sa sérénité habituelle, le Caméléon avait le trac. Cela lui rappelait les dîners où ses parents adoptifs le menaient : il y rencontrait des ‘politiciens’, comme Tony les nommait, et Bayer ne sut jamais si de telles soirées étaient réellement motivées par une réunion fraternelle ou bien par la jouissance de chacun à emporter le dernier mot par de belles phrases dépourvues de bon sens.

Aujourd’hui c’était à son tour de peser chacun de ses mots et de les présenter avec assurance. Ce soir, Bayer devait convaincre la Mort. Si Thanatos pénétrait son esprit, et si l’intuition du saint ne le trompait pas, il avait une chance de réussir.

A son arrivée dans la salle des trônes, le Grand Pope ne dit mot, conscient du désir du Caméléon de converser avec la Mort.

- Qu’espère de la Mort un saint d’Athéna ? interrogea Thanatos.

- Je pense que vous connaissez déjà la réponse à votre question, répondit Bayer. La Mort connaît chaque personne. Nul besoin d’armure, nul besoin de corps, vous lisez en nos âmes la plus simple évidence, ce que nous-mêmes ignorons et recherchons peut-être toute notre vie. Qui mieux que la Mort pourrait si aisément nous comprendre ? Comment après des millénaires d’observation n’acquerrait-elle pas une sagesse florissante ? A l’échelle de la Mort, plus rien n’est éternel. Et pourtant, qu’en sais-je ?

- Rien en effet. Que veux-tu ? coupa Thanatos.

- Tito est mort. Je souhaite lui succéder, je veux entraîner les armées d’Hadès.

Shun regarda Bayer avec étonnement. Thanatos parut curieux.

- Cependant, continua le saint, je vous demande aussi de me laisser vivre, sans quoi mon enseignement demeurerait incomplet. Les soldats ont eu leur part de ténèbres avec Adolf et Tito. Les spectres les ont forgés à la force inspirée par la haine et la compétition. Ils doivent maintenant découvrir l’unité, sans perdre pour autant leurs talents de guerriers. En appréhendant un tel équilibre de forces contraires, les hommes deviendront le rempart infranchissable du Sanctuaire. Cependant ils ne pourront transcender leurs limitations humaines que s’ils ont le sentiment de se battre pour une cause juste. Après la puissance de l’agressivité, il leur faut découvrir l’inspiration d’Athéna. Après tout, la justice ne repose-t-elle pas sur la balance de deux points de vue, sur l’équilibre de deux extrêmes ?

Voir les humains distiller leur imagination en des argumentaires d’autant plus subjectifs qu’ils reflètent leurs propres désirs était un spectacle qui inspirait toujours à la Mort un mélange de pitié et d’amusement. Pourtant après un court instant pendant lequel Bayer demeura silencieux, Thanatos répondit :

- Si c’est cela ton enseignement, je crains qu’il demeure inutile. Un maître apporte de son savoir ce qu’il connaît et comprend. Tu parles d’équilibre des extrêmes, pourtant tu me demandes de t’épargner. Tu fuis la découverte de la mort et la balance de perspective dont tu clames l’utilité. Tu es incohérent. Après tout tu n’es qu’un mortel. J’oublie trop facilement l’art de votre stupidité et votre complaisance dans la faiblesse. Pourtant, Caméléon, j’accepte ta requête. Maintenant va, et ne m’importune plus.

Bayer inclina la tête en signe de remerciement puis s’effaça dans l’ombre.

Lors de sa traversée des maisons du Zodiaque pour rejoindre la ville, Bayer trouva Zeuxis au temple du Cancer, entouré de peintures radieuses mais le visage sombre et creusé de fatigue, le front ridé par une inquiétude inexplicable.

- Salut Zeuxis, lança Bayer.

- Je veux rester seul. Quitte ce temple.

- La disparition de Tito est tragique mais…

- Tu acceptes bien vite la mort du Lynx, coupa le Peintre. Je ne peux pas croire qu’une amazone soit venue à bout de Tito.

- Une pluie d’amazones tu veux dire. Tito s’attaquait à un peuple entier dévoué à Artémis. S’il a échoué, les guerrières sont redoutables. L’absence d’Altaïr n’a rien de rassurant non plus. Il va falloir prendre ces amazones en considération dans notre stratégie.

- Ah ! s’esclaffa Zeuxis. Alors tu veux me donner une leçon de guerre, toi qui penses plus à jouer du tam-tam qu’à protéger le Sanctuaire ? As-tu autre chose à dire avant de partir ?

- Oui. Thanatos vient de me confier l’entraînement de l’armée. J’emmène donc les hommes sur les flancs de la montagne.

- Tu attends des félicitations ? Cela m’inquiète plus qu’autre chose. Allez, fous le camp.

- Zeuxis, insista Bayer, l’armée serait certainement en de meilleures mains si tu les dirigeais, mais tu oublies les hommes et te laisse oublier d’eux. Combien de temps vas-tu encore rester dans ce temple ? Come on, essayons au moins de nous entendre entre chevaliers.

Cette dernière phrase fut de trop. Zeuxis, dont la patience céda, se dirigea droit vers Bayer en laissant un pinceau glisser dans la paume de sa main.

- Neferia te manque à ce point que tu cherches un ami à tout prix ?

- Hey, man, essaie pas de heurter mes sentiments pour soulager ton malaise.

- Mais si j’essaie ! clama Zeuxis en plaquant Bayer au mur et en plaçant sous sa gorge le plumeau coloré. Car oui la disparition de Tito m’afflige, et toi tu arrives la bouche en cœur pour donner des leçons à tout-va. Mais ta prétendue sagesse est dérisoire car tu ne fais preuve d’aucune compréhension. Ton insouciance et ton détachement de toute contrainte a fini par faire de toi une marionnette insensible. Comme il est facile de n’être affecté par rien, de se dédouaner de toute responsabilité sous l’excuse d’être fataliste. Tu es médiocre, alors pour la dernière fois, va-t’en. Et sache désormais que le Peintre n’est pas de ceux auquel le Caméléon peut s’adapter.

Au bruit des portes du Sanctuaire, Zeuxis devina qu’un visiteur se présentait. Il se dirigea donc vers Athènes sans le moindre regard pour son interlocuteur.

Bayer sortit du temple avec un sentiment inhabituel. Zeuxis venait de le dépeindre selon un point de vue qui ne manquait pas de véracité. Jusqu’à aujourd’hui, le saint n’avait jamais réalisé cette évidence à son propos : sans s’en rendre compte il donnait en effet des leçons à chacun, cependant à ses yeux elles n’avaient la forme que d’opinions partagées. Si son âme paisible savait accepter sans mal, elle avait oublié de chercher à comprendre, alors que les personnes sujettes à la souffrance ont avant tout besoin d’être comprises.

Le chevalier du Caméléon se sentit soudain bien stupide, et bien seul. Les yeux portés vers le temple d’Hathor, habité d’un chagrin réveillé, Bayer souffla : « So long, Neferia... »

D’Athènes au Parthénon, Zeuxis escorta le visiteur. Ce dernier portait une armure composée d’améthyste. A sa ceinture reposait une épée dont les cristaux semblaient receler des flammèches en mouvement. Mais le plus surprenant était le trophée qu’il tenait à la main. Le guerrier s’agenouilla devant les trônes et déposa au sol la tête de Penthésilée. Puis il se présenta.

- Mon nom est Andvari de Megrez, guerrier de Delta, protecteur d’Asgard et serviteur de Zvezda de Polaris. Hélas, je ne me présente pas à vous en héros. J’ai fui les terres d’Asgard devant l’exil de notre reine et la mort de mes compagnons. Le Serment des Glaces m’avait laissé pour seul espoir de retrouver ma reine au Sanctuaire d’Hadès, hélas le saint du Peintre m’a confirmé le contraire. Le hasard de ma route a voulu que je rencontre le spectre du Lynx durant son agonie. Je me sens bien misérable face à cet homme qui tenta avec acharnement de chasser l’étreinte de la mort, face à lui qui jusqu’à son dernier souffle prononça le nom d’Athéna avec la tristesse d’un condamné. J’ai deviné en lui l’essence d’un homme remarquable. Je vous ramène aujourd’hui la tête qu’il a lui-même arrachée. Et au nom d’Odin et du Serment des Glaces, je vous propose mes services. Je me sens presque honteux de m’offrir en échange du Lynx, cependant je désire racheter mon inefficacité à sauver mes amis. Ma vie vous appartient. Mon épée servira Hadès et Athéna, aucune frayeur ne m’habitera si par mon aide nous pouvons repousser vos ennemis et épargner le peuple d’Asgard. Je vous en prie, redonnez un sens à mon existence en m’acceptant parmi vous.

- Si je peux me permettre, intervint Zeuxis, je me méfie de cet inconnu. Je n’ai confiance en aucun de ses propos, je flaire la traîtrise, et si son sort ne dépendait que de moi je le renverrais en Asgard se battre pour son peuple livré à lui-même.

- Chaque homme de bonne volonté a droit à sa chance, dit le Grand Pope en guise de réponse. L’armée d’Athéna est réduite à deux saints, celle d’Hadès à un spectre et un hécatonchire. Toute force supplémentaire est la bienvenue. Et je ne crois pas en la prédestination des hommes. Traître ou non, ça m’est égal car tout être humain doué de raison conserve la liberté de choisir à tout instant la cause de son combat. Si Andvari est déjà notre ami, alors nous venons de gagner un allié précieux. S’il doute de nous, il nous incombera de lui montrer les vertus dont nous sommes garants, et peut-être ainsi deviendra-t-il la clé de notre victoire. Andvari, conclut Shun, je t’accepte à nos côtés.

- Merci, Grand Pope, répondit Andvari. Je jure de me battre de tout mon cœur au nom de la justice, de la paix, et pour le salut de nos dieux.

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Notes :

(7) Hymne d’Orphée : ‘Parfum de la Lune’

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