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Cette fiche vous est proposée par : Alwaïd


La Trilogie Gaïa

Acte II – Séparations

L’Yggdrasil, frêne universel au cœur de l’univers. La ramure de cet arbre se perd dans les cieux, il resplendit le long des neufs mondes dont il est la charpente. Jamais arbre n’inspira plus le peuple d’Asgard.

Svanhild contemplait la fresque qui s’étendait jusqu’au plafond. Dans le calme du palais, il ne pouvait s’empêcher d’imaginer Yggdrasil rongé peu à peu, sa ramure destinée aux flammes et les neuf mondes sombrer avec lui. A quoi bon vivre si nous sommes condamnés ? Peut-être faire honneur aux dieux, respecter le long combat des mortels qui a porté l’humanité jusqu’en ce jour. Conserver aussi longtemps que possible la mémoire de la beauté humaine, de cet amour que certains parvenaient à sublimer.

Parmi le froid du Nord, Svanhild avait appris que la plus suave des chaleurs était celle du cœur. Et ainsi il était prêt à affronter Hel elle-même si cela lui permettait de retarder le Ragnarök, ou même, de retrouver Zvezda.

Andvari sortit de l’ombre d’une colonne. D’une voix amicale, il commença :

- Quelle montagne de tourments accable les épaules de mon ami ? Tu t’en fais trop, Svanhild. Sais-tu pourquoi Odin est si proche de la sagesse ? Car bien qu’il pleure déjà la mort de son monde, il en demeure toutefois dieu de l’extase sacrée et de l’inspiration. Guerrier et poète, il préside au banquet des dieux, boit l’hydromel avec eux et apporte aux Ases ses conseils et son aide. Si tu continues à sombrer dans l’anticipation de notre fin, ton cercueil ne sera pas le Ragnarök mais ta propre anxiété.

- Andvari… Tu dis vrai, j’ai du mal à trouver de quoi sourire, mais ta présence m’y aide. Que puis-je pour toi ?

- Pour moi ? Allons Svanhild, ne me dis pas que tu as oublié ! Tu as vingt ans aujourd’hui, et si tu as des devoirs, tu as aussi des droits, en l’occurrence celui de célébrer une telle soirée. Allez suis-moi, j’ai une surprise pour toi.

Dans une tour aux larges fenêtres, éclairée par de nombreuses cheminées, un véritable salon avait été aménagé. Si Svanhild avait oublié chaleur et confort, il les redécouvrit dès son entrée. Une musique paisible jouait, du gibier fumait sur la table, des coussins n’appelaient qu’au repos. Andvari saisit sur la table deux verres en cristal qu’il remplit d’hydromel.

- Où as-tu trouvé tout cela ? demanda Svanhild. Nos réserves sont presque épuisées.

- Ne t’en fais pas, tout vient de mon argent familial. A quoi sert une fortune si on ne s’en sert pas, tu ne crois pas ? Allons, assez de réticence, installe-toi et trinquons à ta santé. Sans toi Asgard n’a plus de souverain, alors tu dois prendre soin de toi et je compte t’y aider.

Andvari et Svanhild trinquèrent. Au goût de l’hydromel sur ses lèvres, le guerrier de Dubhe retrouva le sourire.

- Merci Andvari. Ne t’inquiète pas, je vais bien. Seulement, la responsabilité que m’a confiée Zvezda ne me donne pas le droit à l’erreur. Je serai digne d’elle.

- Cette dernière phrase ressemblait plus à celle d’un amoureux qu’à celle d’un guerrier, taquina Andvari.

- Tu as l’intuition fine, mon ami.

- Disons que je cultive le talent d’observation.

La porte du salon s’ouvrit avec fracas. Un garde essoufflé arborait une grimace d’effroi.

- Seigneurs ! hurla-t-il. Cinq hommes ont pénétré de force au palais. Ils tuent hommes et femmes sans réfléchir et traversent la cour vers la terrasse d’Odin. Ils ont une force prodigieuse et comme vous ils émettent une cosmo-énergie.

- Les guerriers divins ! s’exclama Svanhild. Qu’est-ce qui leur prend ?

- Je ne comprends pas, s’écria Andvari. Quand je suis allé les trouver pour leur demander de se rendre au palais, je n’ai détecté aucune agressivité en eux.

- Allons à leur rencontre, ordonna Svanhild.

Mais lorsqu’il se leva, il perdit l’équilibre et tomba à terre. Andvari se précipita vers lui.

- Je ne me sens pas bien, Andvari. Ma tête tourne, mon regard est trouble.

- L’hydromel ! Tu n’es plus habitué aux alcools forts, ce n’est qu’un instant d’étourdissement. Attends-moi ici, je vais calmer les guerriers divins.

- Pas sans moi, je t’accompagne.

- Non. Excuse mon ton autoritaire mais tu dois d’abord avoir l’esprit clair. Tiens, voilà de l’eau. Bois abondamment et concentre-toi sur ton malaise pour mieux le maîtriser. Fais-moi confiance, je saurai faire entendre raison aux guerriers.

- Bien. Tu ne m’attendras pas longtemps de toute façon, je te rejoindrai vite.

Andvari sortit précipitamment. Svanhild se réinstalla dans les coussins mais ce repos ne l’aidait en rien. Ses sens troublés le poussaient au sommeil mais il luttait de toutes ses forces pour ne pas s’y abandonner. Soudain une violente explosion fit trembler le palais. Lorsque Andvari revint en trombe, Svanhild frissonna. Du crâne au menton, son visage saignait abondamment d’une profonde balafre. La déchirure traversait son œil gauche fermé. Andvari geignait de douleur, et c’est la voix affolée qu’il clama :

- Ils ont sombré dans la folie ! Ils croient Zvezda morte de nos mains et nous prennent pour des usurpateurs. Aucun de nos mots n’apaisera leur colère, surtout lorsqu’ils nous découvriront ivres et festoyant alors que le peuple crie famine. Svanhild, nous ne tiendrons pas longtemps devant eux.

- Il le faut, au nom d’Asgard. Odin, aidez-moi, je dois recouvrer mes esprits.

- Mais je ne suis pas un guerrier comme toi ! Freki d’Alioth m’a ainsi mutilé d’un simple coup. J’ai réussi à fuir mais ils nous trouveront rapidement. Même sans leurs robes d’Asgard, ils maîtrisent le cosmos et à cinq contre deux notre survie n’est qu’une question de minutes.

- Les robes d’Asgard… pensa Svanhild, la tête entre les mains pour réfréner son engourdissement. Zvezda ne voulait pas les invoquer, je ne peux trahir ses désirs.

- Et ne la trahiras-tu pas si tu péris en laissant Asgard à des guerriers sanguinaires ? Les cadavres jonchent déjà le palais, nous sommes en guerre ! Avec l’épée de ma robe, je pourrai emprisonner nos adversaires dans un cercueil d’améthyste le temps de leur faire entendre raison. Je te jure qu’une fois l’ordre rétabli je replongerai mon habit sacré dans le sommeil duquel il n’aurait pas dû être arraché.

La tête de plus en plus douloureuse, Svanhild réalisait qu’il n’était pas non plus en état de se battre. Andvari avait raison. Au nom d’Odin, d’Asgard et de Zvezda, Svanhild portait la paix sur ses épaules, et il devait assurer sa pérennité à tout prix. Titubant, il saisit le sceptre de Polaris, se dirigea vers le balcon qui faisait face à la statue d’Odin et proclama :

« Réveille-toi, ô Andvari au rayonnement si puissant, mets ton armure de Delta au service de ton peuple. »

Du ciel éteint scintilla brièvement Megrez, l’étoile Delta de la Grande Ourse. Elle émit une gerbe de lumière qui vint s’abattre sur un arbre des forêts d’Asgard. Le tronc se déchira, l’écorce s’enflamma, et parmi les flammes se révéla une armure d’améthyste entourée de crânes humains. Cachée dans ces cristaux reposait Surtal, l’épée de flammes.

- Va quérir ta robe sans attendre. Je retiendrai les guerriers divins aussi longtemps qu’il le faudra.

- Voyons, pourquoi tant d’empressement, Svanhild ? Tu ne voudrais tout de même pas gâcher mon heure de gloire ?

- Qu’est-ce que tu racontes ?

Andvari alla se resservir un verre d’hydromel et s’affala sur les coussins, un large sourire aux lèvres. Svanhild luttait de plus en plus difficilement contre son mal. Mais ce qui l’angoissait le plus était la subite décontraction d’Andvari.

- J’ai une bonne et une mauvaise nouvelle, annonça Andvari. Je commence par la bonne. Aucun guerrier divin n’est entré dans ce palais. A l’heure qu’il est ils vivent tous leurs vies misérables de paysans ou de pseudo-justiciers. Ils ignorent le potentiel qui sommeille en eux, tu n’as donc plus de souci à te faire de ce coté là.

- Mais… le garde… ton œil.

- Ah le garde… Une bourse emplie d’or achète facilement les talents de comédien d’un homme affamé. Le problème étant que s’il veut avaler quoi que ce soit il lui faudra d’abord extirper la dague fichée dans son cou. Quant à mon œil…

Andvari saisit un linge humide et le passa sur son visage ensanglanté. Si la plaie était bien réelle, son œil, lui, était intact.

- J’espère que mon automutilation t’en dit assez long sur ma détermination. Ce qui m’amène à la mauvaise nouvelle dont tu dois déjà te douter. Tu es sur le point de mourir, empoisonné par l’hydromel. Oui, j’en ai bu aussi, mais je m’y suis immunisé depuis longtemps par mithridatisation.(3) Ta confiance t’a perdu, Svanhild. L’individualisme est le premier de mes principes, et aujourd’hui tu vois qui s’en sort vivant. Tes belles vertus sont inutiles à Asgard, et c’est avec plaisir que je te vois ramper ainsi et transpirer ta vie, à peine capable de parler. Le poison atteindra bientôt ton cœur. Une dernière question avant de rendre l’âme ?

- Andvari… répondit Svanhild avec peine. Tu étais mon ami et celui de Zvezda. Je ne peux pas croire que tu aies fait cela. Pourquoi ? Qu’y gagnes-tu de si précieux ? Ton armure de Delta ? Est-ce là tout ?

- Pourquoi ? Mais pour le pouvoir, pauvre naïf. L’armure n’est qu’une étape qui va grandement faciliter ma tache. Pour commencer, je vais ôter la vie aux cinq autres guerriers divins. Vous m’aviez envoyé les chercher, je sais donc qui ils sont : Svadilfari de Merak, Donner de Phecda, Freki d'Alioth, Hugin de Benetnasch et Fylgjur de Mizar. Une fois maître d’Asgard, je partirai assurer ma souveraineté sur la Terre. Pour cela Athéna et Hadès doivent tomber. Et où puis-je mieux conspirer contre eux si ce n’est au sein même de leur Sanctuaire ?

Le guerrier de Delta éclata alors d’un rire tonnant. En regardant Svanhild, Andvari ne vit qu’un corps blanchi par la mort, les yeux figés dans une expression d’horreur et de tristesse. Il brandit sa coupe d’hydromel et clama : « Chevaliers, me voici. »

***

« Où suis-je ? » se demanda Seiya en observant les plis d’une montagne. Entre crêtes et vallées, il n’y avait aucun moyen de s’orienter. Il pouvait être n’importe où, pourtant son intuition lui soufflait qu’il se trouvait encore en Grèce.

« Tu es sur les flancs du Mont Parnasse » répondit une voix qui fit sursauter Seiya. Lorsqu’il découvrit son interlocuteur, Seiya resta aphone. « Suis-moi » lui dit simplement le vieil homme, et Seiya suivit docilement. Ils allèrent s’asseoir sur une avancée rocheuse dominant le vide. La lune opaline débutait sa chevauchée du ciel entre les reliefs montagneux. Sous leurs yeux, les restes squelettiques d’oliviers transpercés d’une lumière rase s’étendaient en cimetière végétal. Plus le moindre grincement de branche, plus une feuille pour chanter dans le vent.

- Je suis heureux de te revoir, Seiya.

- Et moi donc, mon ami. Et en plus de me réconforter, ta présence me rassure.

Après un court silence, Seiya continua :

- Shiryu, que se passe-t-il ? Ki-lin m’a retiré mon titre de chevalier, Pégase m’a quitté et n’a pas répondu à mon appel.

- Ki-lin est le descendant du peuple de Mû. Ses ancêtres furent les forgerons des armures d’Athéna. Ne sous-estime pas le lien qui les unit.

- Mais le sang d’Athéna n’a-t-il pas lié à jamais nos âmes et les mémoires de nos armures ?

- « A jamais » est un bien grand mot. Je ne connais rien qui soit éternel. Hommes et anges sont voués à disparaître, et l’immortalité comme la mémoire ne sont que des clins d’œil dans l’histoire de notre univers. Le cosmos seul est infini. Il est notre passé et notre futur, nos origines et notre destinée. Quant à Pégase, s’il est resté sourd à ton appel, tu peux être sûr qu’il agit au mieux pour sa déesse.

- Alors que suis-je dans tout cela ? Est-ce que l’espoir m’est désormais refusé ? Athéna ne se relèvera-t-elle plus de son lit funèbre ?

- Oublie tes inquiétudes, mon ami. L’angoisse est une souffrance inutile. Tu n’es pas ici par hasard, et tu comprendras bientôt quel rôle tu as encore à jouer. Tu sais, Seiya, sans toi, les chevaliers de bronze n’auraient sûrement pas survécu à tant de guerres. Tu as été notre union, celui à qui nous donnions nos dernières forces car nous savions que plus qu’un autre, tu te relèverais toujours pour nous offrir la victoire. Notre confiance et notre foi t’accompagnent. Tu nous as inspirés comme aucun autre, et il n’était que justice de voir Athéna t’enlacer après une victoire incertaine que ton amour avait su conquérir. Aujourd’hui encore les étoiles veillent sur toi et te protègent, car plus que tout autre mortel, Athéna t’a chéri.

- Athéna… répéta Seiya dans un souffle.

Le visage baissé, Seiya retenait à peine ses larmes. Des images par centaines traversaient son esprit, toutes lui rappelaient Saori, la femme qu’il aimait, sa déesse inaccessible et pourtant si proche. Combien de fois les mains de Saori posées sur Seiya lui avaient donné un aperçu du paradis ? Combien de fois le souffle de cette femme sur la chair du chevalier sembla apprivoiser tant la douleur que la peine ? Elle était sa force, son espoir, sa vie. Rien au monde ne le satisfaisait plus que le sourire de sa bien-aimée. Entendre sa voix le plongeait dans le plus doux des rêves, et s’il savait que la chance d’embrasser une telle femme lui était interdite, il se contentait de la volupté de sa présence, de l’ataraxie inspirée par son regard.

Aujourd’hui il était seul, Saori avait rejoint les légendes du passé et rien ne les unirait de nouveau.

- Qu’est-elle devenue après ma mort ? demanda Seiya comme si Shiryu avait suivi le cheminement de ses pensées.

- Saori quitta le Sanctuaire en même temps que son titre de déesse. Retirée sur une île de l’archipel japonais, elle vécut dans le silence et le recueillement. Grâce à Saori la Terre écoulait des jours sans menace, mais son cœur n’y puisait qu’une joie ternie par ton absence. Tu étais la seule récompense qu’elle espérait, et elle t’avait perdu. Ton sacrifice lui coûta plus que ceux d’Athéna.

- Alors en donnant ma vie, aurais-je aussi emporté sa joie ? Saori a-t-elle passée seule et triste le restant de ses jours ?

- Non, rassure-toi. Même si chaque jour de sa vie des pensées pour toi s’envolaient, son vide se changea peu à peu en nostalgie, et elle apprit à ne plus souffrir de ton départ. Cela, elle le doit principalement à Shun qui est toujours resté présent pour elle, prêt à répondre à ses appels ou apaiser ses cauchemars.

- Shun ? Je pensais qu’après la guerre il s’en irait vivre avec June.

- Nous le pensions tous, mais Shun fut profondément marqué par le passage de l’âme d’Hadès en son corps. Depuis lors, et malgré la fin des combats, rien ne lui importait plus que de veiller sur Athéna. Il s’installa avec Saori et tout en la laissant à sa tranquillité, il rédigea l’œuvre qu’il nomma « Saint Seiya » et qui raconte la guerre dont tu fus le héros. Saori et Shun me rendirent visite quelques fois. Les voir tous les deux me réjouissait. La douceur de Shun apaisait Saori, et la présence de Saori faisait oublier à Shun l’absence de son frère. Deux orphelins, en somme, que seule la mort sépara. La nuit où Athéna s’éteignit, le cœur d’Andromède cessa de battre.

- Alors la paix de la Terre ne fut pas celle d’Ikki… N’a-t-il pas réussi à chasser ses vieux démons ?

- Ni son ange défunt. Toute sa vie Ikki conserva la nostalgie d’Esméralda. Si le Phénix renaissait de ses cendres, son amour, lui, demeurait aux côtés de l’âme de son aimée. C’est certainement pourquoi il s’éloigna de Shun. Il ressemblait tellement à Esméralda, et Ikki cherchait à oublier. Saint errant, le Phénix continua les combats. Sans se faire remarquer, il intervenait dans le monde des hommes, et trouvait dans l’aide silencieuse qu’il apportait aux gens la satisfaction d’une vie dédiée à un amour dont il recherchait la signification. Nul ne sait s’il trouva finalement l’harmonie, toujours est-il que lorsqu’il se sentit trop vieux pour continuer sa vie de justicier, il rejoignit son volcan et se laissa consumer par les flammes.

- Puisse son cœur d’ange trouver le repos qu’il mérite… Et Hyoga, qu’est-il devenu ?

- Hyoga… La guerre l’avait contraint à oublier sa mère, à tuer ses maîtres et terrasser ses frères d’armes. Il était las des combats, ainsi il rejoignit les terres du Nord. Mais il ne retourna pas en Sibérie, Asgard fut sa nouvelle patrie. Près du chagrin de Freya à la pensée de son amant perdu, Hyoga se sentait encore coupable de lui avoir arraché l’homme qui eut été son mari. En signe de pardon et pour sceller l’oubli de cette guerre vaine, Freya proposa d’unir Asgard et le Sanctuaire d’Athéna sous le Serment des Glaces. Si l’un des domaines se trouvait en danger, l’autre lui porterait secours. Avec les années, Hyoga et Freya sentirent croître leur besoin d’affection, et leur intimité s’épanouit en amour. Aux premiers cheveux blancs de Hyoga, Freya accoucha d’une petite fille nommée Erma. A l’âge rayonnant, le charme métis de cette princesse des Glaces attisait la convoitise de nombreux hommes. Elle porta son dévolu sur Jarl, et ensemble ils enfantèrent un garçon. La lignée de Hyoga et Freya perdura ainsi de génération en génération, et leur descendante règne aujourd’hui sur Asgard. On la dit aussi belle qu’Hilda, aussi brillante qu’une étoile... Zvezda de Polaris.

- Hyoga a eu la chance de partager un amour. Je suis heureux pour lui. Et toi Shiryu, as-tu eu cette chance ? J’aimerais tant t’entendre dire que tu es rentré aux Cinq Pics pour vivre enfin avec Shunreï.

- C’est le cas, dit Shiryu en souriant. J’ai peut-être été le plus heureux des anges. Je passais chaque jour avec l’élue de mon cœur. Chaque matin mon regard se gorgeait de Shunreï endormie, et mes mains perdues dans ses cheveux, jamais je ne me suis autant senti vivant, et homme. Les années écoulées n’entachaient aucunement notre amour. Peu à peu, je découvrais ses rides naissantes, ses gestes un peu plus lents, et mon attachement ne faisait qu’y gagner en force, en plénitude. Son affection rayonna sans discontinuer, et son sourire m’a bercé jusqu’à son dernier souffle.

- Ainsi vous avez décidé de ne pas avoir d’enfant ? Etait-ce pour lui éviter le sort tragique de la plupart des chevaliers ?

- Oui. Notre paix fut à ce prix. Et cette sérénité fut brisée à la mort de Shunreï. Saori m’avait ordonné de vivre ma vie d’homme libre tant que Shunreï vivait, cependant le Misopethamenos offert à mon corps me rappela que j’avais désormais une mission à laquelle me préparer. Lorsque les étoiles enverraient sur Terre la réincarnation d’Athéna, je devais l’amener en Chine et l’éduquer comme ma fille. Ce qu’Asae devint sans mal. J’ai eu la joie d’être père, Seiya, et même la mort n’effacera ce bonheur.

- Mais alors… pourquoi as-tu laissé Asae partir seule aux Enfers ?

- Puisses-tu apprendre cela du haut de l’Olympe.

Seiya allait poursuivre ses questionnements, il aurait pu parler de la sorte des heures avec Shiryu, mais un chant mit fin à ses réflexions. Intrigué, il se leva, tendit l’oreille pour découvrir d’où naissait un air si mélodieux, et sans s’en rendre compte, ses pas l’éloignèrent lentement de Shiryu. Le Dragon le regarda avec l’amour fraternel que partagent les amis d’une vie, puis il murmura, la gorge serrée :

« Va, ange de Pégase, va rejoindre les rois et côtoyer les dieux. Adieu Seiya, mon ami, mon frère. »

Shiryu partit. Il traversa la forêt morte jusqu’à une clairière où l’attendait un autel de bois sec. Il s’y allongea, jeta un dernier regard à la lune et embrasa son bûcher.

***

Au Sanctuaire, les travaux avançaient à une vitesse impressionnante. Les cent mains des hécatonchires portaient des pierres que nul homme n’aurait pu mouvoir, et alors que certaines de leurs têtes choisissaient les roches à conformation adéquate, les autres surveillaient l’édification des murailles. Les trois géants s’élevaient si haut qu’ils pouvaient être vus de m’importe quel endroit du Sanctuaire. Ils ignoraient le sommeil, et jamais leurs efforts ne semblaient vaciller. Néanmoins ils étaient voraces et les ressources alimentaires étant limitées, ils échangeaient leur sueur contre les mourants qu’ils dévoraient.

En quelques jours l’enceinte sacrée fut cernée de murailles inexpugnables. Lilith veillait sur les travaux, et elle avait gardé sous ses ordres nombres d’hommes dont la nouvelle tâche était de sculpter des gargouilles plus effrayantes et provocantes les unes que les autres. Ces innombrables statues aux poses glorifiant la luxure, placées tout autour des remparts, parfaisaient l’aspect sinistre du Sanctuaire.

Mais pour Zeuxis, rien n’était plus lugubre que le temple du Cancer. Il avait tout essayé sans aucune amélioration. Fatigué de cette lutte vaine, il ne pouvait s’empêcher de laisser dériver ses pensées vers d’autres troubles, dont le principal demeurait cette vision récurrente de la mare de sang répandue au Parthénon. Etait-ce ce sacrilège plus que la mort d’Adolf qui avait coûté la vie à Tito ? Et Tito… Si Zeuxis n’accordait son respect qu’à peu de personnes, le Suisse faisait partie de ces élus, pourtant sa mort changeait tout. Lorsqu’il se réveilla dans son surplis du Lynx, la flamme guerrière habitant jusqu’alors son regard ne laissait place qu’à un vide glacial. Muet, le corps et l’âme douloureux, Tito semblait absent. Et lorsque ses yeux s’éveillèrent de nouveau, seules y brillaient colère, rancœur et haine. Les chevaliers venaient de perdre le seul des leurs à maîtriser le septième sens. Revenu des morts de la main d’Hadès, comment Tito appréhendait-il la situation ? Quel libre arbitre lui restait-il ? Et quelle confiance lui accorder désormais ? Si au moins il acceptait de parler, de confier ses sentiments, mais non, il ne se joignait plus aux chevaliers et restait au Colisée pour entraîner jour et nuit les soldats du Sanctuaire.

Zeuxis poussa un soupir de lassitude. « Athéna, pourquoi nous as-tu quittés ? Sans toi nous sommes perdus. »

- C’est sans foi que vous êtes perdus, dit Shun en entrant dans le temple. Tes peintures sont remarquables Zeuxis, elles transmettent à ceux qui les observent le souvenir de miracles accomplis au nom d’Athéna. Combien de fois avons-nous cru Saori condamnée, la voyant approcher la mort à chaque minute qui s’écoulait, pourtant cette peur et notre espoir en sa survie nous poussèrent à dépasser nos limites et réaliser ce qui paraissait impossible : vaincre des ennemis bien plus puissants que nous et ne jamais se laisser décourager même lorsque la victoire semblait nous échapper.

A l’observation des murs tachés de peinture fanée, Shun comprit le combat du Peintre. Il demanda au chevalier de lui faire une démonstration de ses talents, ce que Zeuxis ne pouvait refuser au nouveau Grand Pope. Il fit donc glisser un pinceau dans chaque main puis commença à peindre. Zeuxis peignait comme Neferia dansait, ses bras légers se mouvaient avec grâce, et sous ses mains la peinture s’éclairait de mille éclats. Mais à peine la scène prenait-elle forme que la peinture assombrie s’écoulait le long des murs, gâchant l’œuvre à peine née. Le Peintre avait honte, il échouait contre la mort.

- Les pinceaux du Peintre me rappellent les chaînes d’Andromède, dit le Grand Pope. Ils sont un élément fondamental de l’armure et permettent de matérialiser des attaques. Mais nous aurions tort de leur attribuer des facultés limitées. J’ai mis du temps à me familiariser avec les chaînes, découvrant au fil des combats des capacités de plus en plus variées. Capables de s’adapter à l’adversaire, d’attaquer en traversant les dimensions ou de me défendre derrière un mur difficilement franchissable, je me suis finalement rendu compte que seul mon esprit limitait leur potentiel.

- Ainsi mes couleurs pourraient couvrir le souvenir de Masque de Mort ?

- Bien sûr. Mais ce ne sera pas facile. Pour cela, tu dois approcher le septième sens et surpasser l’ambiance macabre imprégnant ces lieux. Néanmoins tu n’y arriveras pas avec tes techniques actuelles, car tu as oublié la base de la force des saints.

- Le cosmos…

- La constellation du Peintre te protège et te livre son énergie. Accepte-la, ouvre tes bras à l’abstraction, et fais de tes pinceaux non pas des outils de création mais la parole de ta pensée. Les armures sont vivantes et agissent parfois selon une volonté propre. Les chaînes d’Andromède particulièrement, capables d’attaquer sans mon ordre ou de sentir un danger là où je ne distinguais rien. J’ai d’abord cru à la faculté de réflexion des armures d’Athéna, mais ce serait leur donner des limitations humaines qui n’ont plus lieu d’être parmi la mémoire liée aux armures. Sensibles au cosmos et interprètes objectives, elles ressentent avant tout. Si tu parles au Peintre, les étoiles t’entendront.

- Mais comment leur parler ?

- Comme tes maîtres italiens le faisaient, Zeuxis : avec ton cœur et tes mains. Tu n’as pas besoin de tenir tes pinceaux, ta volonté peut les diriger. Essaie, tu verras.

Un an plus tôt, remporter l’armure du Peintre fut pour Zeuxis un défi à la hauteur de son échec actuel. Au terme de son entraînement en Italie, son maître Parrhasius lui avait imposé un duel contre Salvador, peintre surréaliste dont les œuvres restaient indéchiffrables à tout autre que lui-même. Les canevas colorés s’entassaient autour de Zeuxis comme autant de tentatives infructueuses de donner vie à ses peintures. L’armure du Peintre lui serait décernée lorsqu’il créerait une réalité plus palpable que celle de Salvador, mais comment surpasser le surréalisme ?

Zeuxis n’y parvint qu’en brisant sa conception du réel. Après tout, pouvait-on qualifier quoique ce soit de ‘vrai’ et réunir l’unanimité autour de ce concept sans trouver un homme pour qui cela ne serait qu’illusion ? Même nos certitudes inébranlables ne trouvent plus d’appui dans le monde de nos rêves. Parmi nos songes, des ailes nous sont données, la logique disparaît, et sans la moindre remise en question nous tremblons ou rions devant des scènes impensables et inexplicablement crédibles. L’onirisme brise les limites de la conscience, l’illusion du savoir, ainsi le sommeil ne serait pas celui où nos yeux fermés donnent la vue à notre esprit mais celui qui fait de nos sens les seuls interprètes de notre entourage, les seuls piliers de notre réalité. Finalement, qu’est-ce que le réel sinon l’environnement que nous choisissons d’accepter comme tel ?

Devant son canevas blanc, observant Salvador exulter à la liquéfaction du tangible, Zeuxis avait décidé d’approcher sa toile sans laisser son professionnalisme diluer son intuition. Ainsi, au lieu de peindre la toile, il colorait l’air à quelque distance du chevalet. Les couleurs restaient suspendues dans les airs, insensibles au vent, libres de toute rationalité, lévitant avec arrogance au-dessus de la logique.

En transe, l’artiste cerna le chevalet de reflets argentés, et au dernier coup de pinceau, le peintre réalisa qu’il venait de matérialiser l’armure du Peintre. De sa foi en lui-même, Zeuxis était devenu chevalier d’Athéna.

Dans le temple du Cancer, Shun à ses côtés, Zeuxis ouvrit les mains. Après quelques minutes de concentration, les pinceaux qui s’y trouvaient commencèrent à léviter. Le peintre tendit les bras et sous cette impulsion les pinceaux volèrent jusqu’aux murs qu’ils commencèrent à peindre. Jouant avec son imagination, Zeuxis parvenait à varier les teintes libérées, et c’est avec une aisance croissante qu’il manipulait à distance ses armes ainsi redécouvertes. Il lui était désormais possible de peindre bien plus rapidement, d’atteindre des endroits qui lui restaient inaccessibles, et même, il pouvait maintenant utiliser simultanément tous les pinceaux de son armure. Zeuxis rythmait son œuvre tel un chef d’orchestre, ses mains émancipées traçaient dans les airs les directives à suivre, et à sa grande surprise apparut sur les murs du temple, en peinture dorée, l’armure du Cancer. Zeuxis l’avait peinte inconsciemment, grisé par son inspiration nouvelle. Il resta un instant silencieux devant ce spectacle, devant cette fresque que nul venin ne ternissait. Resplendissante, l’armure brillait comme si elle venait de regagner son temple.

- Ce n’est que le début, dit Shun. Il te reste beaucoup à apprendre, mais tu es un élève doué. Continue à être autant exigeant avec toi-même et tu apprivoiseras le septième sens. En attendant, l’heure du départ de l’équipe des cieux approche. Rassemble les chevaliers aux portes du Sanctuaire.

- A vos ordres, Grand Pope. Et… merci.

Avant un départ qui ne tarderait plus, Sheliak avait rejoint Altaïr parmi les tombes du cimetière. Cet endroit propice à la méditation était le seul refuge de Sheliak. Son ami restait discret, ne parlant que lorsqu’il sentait Sheliak s’enfoncer trop loin vers sa tristesse.

Côte à côte sous la lune, ils ne trouvaient pas les mots qui convenaient à une séparation devinée définitive. Le poète jouait quelques accords de sa Lyre aussi légèrement que le vent, et Altaïr se berçait de cette mélodie d’adieu. A la douleur de perdre un deuxième ami, Altaïr comprenait le pouvoir de l’amitié. Inspiration constante, présence paisible, confiance… ces vertus à elle seules valaient la peine de se battre pour les hommes, pour permettre à ceux qui s’aiment d’être réunis selon leurs désirs. Pourquoi existait-il tant de barrières autour de cette savoureuse simplicité ?

Même si cela lui semblait irréalisable, Altaïr aurait aimé voir Asae au bras de Sheliak. Il ressentait sans mal que Sheliak s’y épanouirait en homme versé d’amour, illuminant le peuple des murmures de ses Muses, et Asae rayonnerait telle une déesse, amoureuse et heureuse, elle démontrerait à chacun les sérénités de l’amour, la béatitude du partage, et une joie qui serait le trésor le plus précieux des Athéniens.

Si Altaïr souffrait de la sorte à la pensée du sort d’Asae et Sheliak, il osait à peine imaginer l’ampleur du chagrin de son ami. Connaissant la force d’âme de la Lyre malgré son sommeil actuel, l’Indien considérait une alternative.

- Ne pars pas, Sheliak, n’obéis pas au Pope. Le fait qu’il t’ait choisi est encore un stratagème pour t’éloigner d’Asae. Athéna va renaître, et à ses côtés tu redeviendras l’homme inspiré que tu étais. Ce voyage est une impasse, tu le sais. Si tu pars, tu condamnes ton futur avec Asae. J’ai vu ses yeux, Sheliak, devant toi naissent des étoiles.

- Oisin t’a légué une partie de son optimisme, Altaïr. Hélas notre situation n’est pas si simple. Asae a sombré aux Enfers pour laisser place à Athéna. Au même instant l’aura éblouissante de la déesse se dissipa en mon cœur pour révéler les traits d’une femme. Je fus épris d’une déesse à naître, j’aime aujourd’hui une femme éteinte. Et je ne pourrai plus voir Athéna sans y chercher les yeux d’Asae. Ainsi je pars ; Athéna ne portera plus le poids de mon regard, et je pourrai grandir par la poursuite de ma quête. Vers Zeus, je me dirige vers l’unique espoir qu’il me reste : en appeler à la sagesse divine pour mettre un terme à ces conflits et épargner Athéna. Ainsi par la victoire d’Athéna obtiendrai-je une chance de retrouver Asae. Que Ki-lin tente de prendre la tête de Zeus et il me trouvera sur sa route. Je pars protéger le souverain des Cieux, et demander la main de sa fille.

- Alors je me battrai pour que ce jour vous soit offert. Tu peux compter sur moi Sheliak, en attendant ton retour, je ne laisserai rien arriver à Asae.

Sheliak sourit, contractant des muscles bien longtemps oubliés. C’est l’instant que choisirent Neferia et Bayer pour arriver au cimetière.

- Here you are! s’exclama Bayer. Vous pensiez quand même pas faire la fête sans nous ?

Le sourire aux lèvres, Neferia posa à terre la bouteille de Porto et les têtes de cannabis pendant que Bayer allait prendre Sheliak dans les bras. Le poète se raidit d’abord devant une telle effusion de sentiments, mais il se détendit rapidement, involontairement habité d’une tranquillité soudaine. C’est donc avec plaisir qu’il accueillit Neferia dans ses bras. Les effluves de l’Egyptienne rappelèrent à Sheliak combien la féminité était source de volupté. Les bras de la jeune femme enserrèrent l’Arabe d’une saveur ignorée. D’un murmure, elle lui glissa à l’oreille : « C’est pour tout cela que tu te bats, ne l’oublie pas. »

Bayer entama quelques rythmes sur ses percussions, Altaïr saisit sa pipe, et alors que Neferia entamait une lente chorégraphie, Sheliak y joignit sa lyre. « Mes amis, dit l’Indien en expirant une fumée dense, savourons ensemble le calumet de la paix. »

Le départ des chevaliers réunit aux portes du Sanctuaire de nombreuses femmes et leurs enfants. Ils n’avaient aucune fleur à jeter sur les pas de Ki-lin, Hyoga, Sheliak et Hipparque, ni aucun mot qui eut exprimé assez justement leur peine à voir de tels héros quitter la Grèce. Shun, Altaïr, Neferia, Bayer, Zeuxis et même Tito étaient là pour voir leurs compagnons s’en aller vers une destination sans retour. Personne n’était dupe. Les dieux de l’Olympe réunis contre Zeus ne parviendraient pas même à ébranler son trône. Toute conspiration contre lui avait échoué malgré les puissances en présence, et sa propre femme se retrouva pendue au crochet de l’Olympe pour s’être opposé à sa volonté. Vouloir tuer Zeus relevait de la folie suicidaire. Ce sacrilège voué à l’échec serait condamné autant par les dieux que par les hommes, ainsi personne ne comprenait pourquoi une telle mission leur était confiée. Si Hadès voulait se débarrasser des chevaliers, il pouvait le faire par des moyens plus expéditifs. Alors pourquoi cette quête sans espoir ?

Du haut des murailles, Drannoc et Lilith observaient avec joie ce spectacle mielleux. Drannoc éclata d’un rire provocateur qu’il prit soin de faire durer assez longtemps pour exaspérer tout le monde, puis il cria : « On garde vos surplis au chaud en attendant votre mort, tardez pas trop ! »

Allongée sur une gargouille, Lilith lança aux saints en partance : « Que voilà une triste équipe composée seulement d’hommes. Vous risquez de vous ennuyer sans femme à chatouiller, à moins que vous soyez homo comme Zeuxis. Je veux bien vous offrir vos derniers orgasmes avant votre départ, j’ai toujours rêvé d’un saint contre les miens. Pas de réponse ? Ne me dites pas que vous vous tâtez devant une proposition si alléchante…»

Zeuxis ne rétorqua rien à la provocation de Lilith, devinant que la Succube et l'Ettercap attendaient l’occasion d’engager une rixe verbale pour gâcher l’émotion des adieux.

Hors de l’enceinte sacrée, Hyoga lança un dernier regard à Shun, puis l’ange et les saints s’en allèrent en direction du Pirée. L’hécatonchire Briarée poussa alors les lourdes portes qui fermèrent le Sanctuaire.

De leur hauteur, les spectres regardaient les chevaliers s’évanouir dans la nuit.

- T’en penses quoi, Lilith, ils vont déserter, c’est sûr, commença Drannoc. Personne pour les surveiller et une mission suicide, moi j’hésiterais pas en tout cas.

- Détrompe-toi. Ceux qui viennent de nous quitter ne sont pas du genre à revenir la queue entre les jambes. Et ils ne seront pas sans surveillance ni sans aide. Regarde autour de toi, tu ne remarques rien d’anormal ?

- Si, tu me parles gentiment pour une fois.

- C’est parce que l’espoir des chevaliers m’inspire et je me mets à croire qu’un miracle pourrait te rendre intelligent ! En attendant, tu n’as même pas remarqué qu’il manque deux hécatonchires ! C’est vrai qu’avec leur taille de géants et leurs cinquante têtes ils passent inaperçus…

- Mais… C’est vrai ça… dit Drannoc en regardant autour de lui. Où sont Cottos et Gygès ?

Sur un ton exaspéré, Lilith répondit :

- Ils font partie de l’équipe des cieux ! D’une part ils veilleront à ce que personne ne rebrousse chemin, d’autre part leurs bras ouvriront sans mal les portes du ciel.

- Je les croyais copains avec Zeus. Pourquoi ils font ça ?

- Va surveiller le Tartare pendant des millénaires et on verra si tu te poses encore la question. Hadès a promis aux hécatonchires la terre des Hyperboréens(4), et ils pensent y trouver leur paradis.

- Si je comprends bien, tu viens de perdre deux amants.

- Ah… Cottos, soupira Lilith d’une voix nostalgique. Lui au moins il savait m’enlacer.

- Dis, si tu veux, toi et moi…

- Non mais tu vas bien ? s’écria Lilith. Je suis gigantophile, pas zoophile !

Sur la route du port, Ki-lin et ses hommes distinguèrent un groupe en fête. Les gypsies informés de l’expédition avaient décidé d’encourager les voyageurs. Leurs danses chaotiques s’inspiraient de leur ivresse, ils sautaient, roulaient à terre, conjuguaient leurs corps en des figures acrobatiques et leurs rires paraient la scène d’un plaisir anachronique. « Décidément, pensa Ki-lin, ils ressemblent plus à des hippies qu’à des gypsies. »

Dès qu’ils aperçurent ceux dont ils célébraient le départ, les gypsies s’alignèrent par couple, face à face, tendirent leurs mains en l’air et les joignirent pour délimiter un couloir que leurs chants nommaient le tunnel d’amour.

Lorsque Ki-lin parcourut cette galerie humaine, les gypsies caressèrent ses épaules, ses cheveux, d’une manière à peine perceptible mais suffisante pour transmettre leur estime et leur affection à cet homme qui luttait pour l’avènement de la paix. Hyoga traversa aussi leurs rangs, surpris de découvrir une telle exultation en ces jours de noirceur. Imperturbable, Sheliak les laissa le toucher, mais aucun gypsy n’osa effleurer sa Lyre.

Quant à Hipparque, il s’était arrêté à peine le tunnel formé. A quoi bon ces cérémonies inutiles ? Qu’il est facile d’encourager l’amour, mais qu’il est dur de se battre en son nom. Désolé, mais je ne crois pas en vos bonnes volontés, en cette amitié universelle que vous ne connaissez qu’à travers votre microcosme, et en cette harmonie collective dont vous clamez l’existence pour rassurer l’agonie de vos esprits intoxiqués.Le Saint du Sextant contourna la troupe à laquelle il ne lança aucun regard. Alma, l’aînée des gypsies, sentit son cœur se serrer. Non pour elle, mais pour ce chevalier désabusé. Son regard se voila et peut-être sa gorge se serait-elle nouée devant cette insulte à son peuple si les gypsies n’avaient entamé leur chant d’adieu :

« When the Moon is in the seventh house, and Jupiter aligns with Mars, then peace will guide the planets, and love will steer the stars. »(5)

Les vagues déchirées de Poséidon rendaient les eaux du port impraticables. Le bateau amarré frappait le ponton, l’eau éclatait pour s’élever dans les airs puis se répandre en pluie sur tout le port. Le bruit des vagues fracassées grondait continuellement.

Trempée, Despoena attendait l’équipage à l’entrée du Pirée. Cette jeune cavalière arrivée depuis peu montait si bien à cheval et savait lier un tel contact avec les équidés qu’elle obtint rapidement la responsabilité des écuries. C’était là un grand honneur, car les chevaux étaient d’autant plus précieux que peu d’animaux restaient en Grèce depuis la nuit perpétuelle.

- J’ai réuni les meilleurs chevaux comme vous me l’aviez demandé, cria Despoena pour se faire entendre.

- En es-tu bien sûre ? interrogea Ki-lin, incrédule. Je ne vois pas Celeris qui à elle seule vaut dix de tes meilleurs chevaux.

En s’inclinant sous forme d’excuse, Despoena répondit :

- Cette jument appartient à Neferia. Elle lui fut offerte par la Mer, et nul autre qu’un dieu ne peut l’en destituer. Il n’est pas en mon pouvoir de vous la procurer.

- Soit, opina Ki-lin.

Sheliak n’avait pas prêté attention à la conversation. Déjà il se trouvait face au bateau secoué par la mer. Insensible aux gerbes d’eau l’assaillant, Sheliak caressait sa Lyre, et sa voix fit écho à celle d’Orphée :

« Écoute-moi, Neptune à la chevelure mouillée par les ondes salées de la mer, Neptune traîné par de rapides coursiers et tenant dans la main ton trident acéré, toi qui habites toujours les immenses profondeurs de la mer, roi des ondes, toi qui presses la terre de tes eaux tumultueuses, toi qui lances au loin l'écume et qui conduis à travers les flots ton rapide quadrige ; dieu azuré à qui le sort accorda l'empire des mers, toi qui aimes ton troupeau armé d'écailles et les eaux salées de l'océan, arrête-toi sur les bords de la terre, donne un bon souffle aux navires et ajoutes-y pour nous la paix, le salut et les dons dorés des richesses. »(6)

A peine ces mots chantés, les eaux se calmèrent. La lune se reflétait maintenant sur une mer lisse. Le paysage devint un instant peinture dans cet univers immobile et muet. Sheliak, Ki-lin, Hyoga et Hipparque embarquèrent avec leurs chevaux, et sous l’appel de l’aède, les vents enflèrent les voiles et portèrent le navire vers le hasard de la mer.

***

Quelle est cette voix qui m’ensorcelle ? J’avance vers elle sans la connaître, avec la même velléité que sous les accords de Sorrento de Sirène. Je me sens bien, si léger. Où mes inquiétudes ont-elles disparu ? Chaque pas me rapproche de cette chaleur, et j’y imagine le rayonnement de la paix. Mes muscles se détendent, mes tensions s’apaisent, seules mes jambes me poussent toujours plus loin des hommes, plus proche du paradis.

Un péribole en ruine annonçait l’entrée d’un Sanctuaire. Seiya le franchit sans hésiter, incapable de ralentir la cadence de ses pas guidés par le chant a capella. Une herbe fine parsemait le sol, et sous les rayons lunaires y naissaient des fleurs aussi blanches que la tunique de la chanteuse au loin. Une femme attendait, au milieu d’un cercle de statues parmi lesquelles se reconnaissaient les reines et rois d’Argos ainsi que les épigones, ces héros des ‘sept contre Thèbes’.

Les yeux de la cantatrice tournés vers l’ange l’invitaient à approcher. Le mouvement de ses lèvres sur lesquelles s’échouaient quelques mèches blondes, la nudité de son cou, la grâce de ses gestes et son chant lénifiant traversaient les armures de tout cœur, et Seiya se livrait pleinement à son appel, sans doute, sans peur. D’un sourire elle lui offrit de s’asseoir à son côté. Sitôt assis, toute pensée quitta Seiya. Combien de temps passa-t-il ainsi ? Quelques minutes, plusieurs jours ? Le temps ne comptait plus, son extase se nourrissait inlassablement de la mélopée divine.

Puis elle parla à son esprit. D’une voix ensoleillée, elle susurra : « Ange Seiya, te voici à Delphes, Sanctuaire d’Apollon. Je suis Terpsichore, Muse du chant et de la danse. Et celle qui nous rejoint est Clio, Muse de l’histoire. Je te laisse à ses soins. »

Si Clio partageait la beauté de sa sœur, son allure assurée la rendait plus intimidante. Elle émanait toutefois une sérénité comparable et suscitait un abandon similaire. Seiya se leva donc et suivit la Muse le long de la voie sacrée. Peu lui importait la destination si de telles compagnes guidaient ses pas. A leurs côtés, aucune menace ne pouvait troubler son esprit pacifié.

Lorsque le chant de Terpsichore s’atténua, Clio agrémenta leur marche d’un chant improvisé :

Ainsi donc le voilà ce fameux chevalier

Dont l’Olympe connaît les exploits par milliers.

Saints d’Argent et Saints d’Or, aucun au Sanctuaire

Ne parvint à stopper ce héros légendaire.

Il perça leur défense, leur fit ployer genou,

Alors que sans relâche, Seiya restait debout.

Poussé par son instinct et par sa volonté,

Jusqu’aux bras d’Athéna il parvint à monter,

Saisit de la statue le bouclier divin,

Et sauva Saori de la flèche en son sein.

Puis la guerre éclata dans les terres du Nord.

Seiya y terrassa le redoutable Thor,

Et le sang de ses pairs couvrit les mains des saints.

Quand les guerriers défaits succombèrent en vain,

Seule restait Hilda, de son Dieu la prêtresse,

Savourant, envoûtée, d’Athéna la faiblesse.

Les saphirs réunis éveillèrent Odin

Qui donnant à Seiya l’épée Balmung en main,

Rompit l’enchantement par cet anneau brisé

Et rendit à Asgard cette paix tant prisée.

Mais d’un décret vengeur le fier Poséidon

Fit de son haut pilier d’Athéna la prison.

Au monde sous-marin les chevaliers allèrent

Affronter et tuer les généraux des mers.

Seiya reçut des Cieux l’aide du Sagittaire,

Et sauvant Athéna, il protégea la Terre.

De tous ces frères morts, ces guerres redoutables,

Hadès aura été le principal coupable.

Agissant dans les ombres, entouré de ses spectres,

Il eut pu d’Athéna ternir l’éclat du sceptre

Si Seiya amoureux n’avait par sa passion

Franchi Enfers et Cieux jusqu’aux champs d’Elysion.

Seiya fut immortel au nom de sa Déesse

Pour prévenir ses pleurs, répondre à sa détresse.

Il sacrifia sa vie devant l’épée d’un Dieu,

Et son aimée sauvée porta son âme aux Cieux.

Il expira heureux, sous les yeux d’Athéna,

Quand ses amis chantaient la gloire de Seiya.

Arrivés au temple d’Apollon, Clio s’arrêta. Avant de quitter l’ange, elle lui dit :

- Lorsque tu seras prêt, avance jusqu’au cœur du temple.

- Prêt à quoi ? demanda Seiya.

- A te connaître toi-même, bien sûr.

***

Allongé ventre à terre, les paumes contre la roche, Altaïr se dévouait pleinement à l’analyse des vibrations terrestres sous le regard impatient de Neferia. Lorsqu’il se releva, elle demanda :

- Où sont-ils ?

- Les hécatonchires sont arrivés au Péloponnèse. Ils se sont arrêtés sur la rive ouest du golfe de Salonique. C’est probablement là que le bateau les rejoindra et déposera Ki-lin.

- Alors ils sont au Péloponnèse. Je ne comprends pas, je les imaginais se rendre au Mont Olympe. Existe-t-il une autre entrée des cieux ?

- Je l’ignore, mais l’heure n’est pas aux questions, Neferia. Si tu veux rattraper Ki-lin, tu dois partir maintenant.

- Merci Altaïr.

Neferia s’élança hors du cimetière. Elle rejoignit les écuries où Despoena l’attendait. « Celeris est prête » se contenta-t-elle de dire. La jument se trouvait au milieu d’une large stalle couverte de paille fraîche, ouverte sur la mer au bord d’une falaise. Sans selle, Celeris était équipée d’un simple tissu filé d’or en guise de licol. La douceur de la soie pour guider un cheval ailé. L’Egyptienne glissa sur le dos de sa monture, lui souffla quelques mots et Celeris s’élança le long du précipice en une chute vertigineuse. Telle une plume frôlant les obstacles pour rejoindre les courants aériens, Celeris effleurait les roches jusqu’à atteindre l’Egée où portée par les vents elle galopait maintenant sur les eaux.

Despoena retourna dans son bureau. Elle finit d’ajouter légendes et commentaires sur une carte détaillée du Sanctuaire, roula le parchemin autour d’une flèche, puis visant un relief hors de l’enceinte sacrée, elle tira son projectile qui vint se ficher auprès de Smyrna. Cette jeune femme banda à son tour son arc à double courbure pour envoyer la flèche jusqu’au prochain relais. De loin en loin, dans l’intimité de la nuit, la carte termina son parcours dans une forêt luxuriante cachée à la vue du Sanctuaire.

Hyoga, Ki-lin, Sheliak et Hipparque débarquèrent au Péloponnèse. Cernés de reliefs escarpés, ils faisaient face à une profonde vallée ensablée dont l’obscurité cachait la profondeur. Comme prévu, les hécatonchires Cottos et Gygès s’y trouvaient, assis sur le sable humide, mais quelle ne fut pas la surprise des arrivants à la vue de Neferia. Une robe de lin épousait ses formes éveillées, quelques gouttes océanes ruisselaient le long de ses bras humectés. La main sur Celeris, la cape bercée par le vent, l’Egyptienne attendait Ki-lin.

« Il était temps » dit le saint du Bélier. Puis il ajouta à l’égard de ses compagnons : « Allez-y, je vous rejoins bientôt. » L’équipage s’exécuta et partit dans un galop compensant à peine les lentes enjambées des géants. Ils sombrèrent vite derrière la tunique de la nuit, et lorsque les pas des hécatonchires ne s’entendirent plus, Ki-lin poursuivit :

- Je me demandais si tu aurais finalement le courage de venir.

- Tes doutes à mon égard signeront ta perte, rétorqua l’Egyptienne.

- Qui de nous deux doute de tes capacités, Neferia ? Je connais ton talent, et je sais quelles étroites limites tu lui imposes. Regarde-toi, tu n’as même pas ton armure, et bien que je connaisse ton visage tu portes un masque qui finalement ne te cache qu’à toi-même. Dans ces conditions, que comptes-tu faire contre moi ?

- Alors tu voudrais que je me batte en armure contre un homme sans protection ? Quel sens de l’honneur te reste-t-il ?

- Celui qui me fait te respecter et croire en l’ouverture de ton âme. Je te laisse donc une chance.

Ce disant, quelques flocons de cosmos s’exhalèrent du front de Ki-lin. Les flocons pénétrèrent l’océan, rejoignirent la boîte de Pandore du Dauphin, et ainsi éveillé un dauphin s’échappa de l’urne et perça les eaux jusqu’au golfe de Salonique. L’armure jaillit des vagues pour se poser face à Neferia.

« J’ai appris à me méfier de tes cadeaux empoisonnés » asséna-t-elle en retirant son masque qu’elle plaça sur l’armure immobile. « Le temps n’est plus aux belles paroles. » Ses yeux pourpres fixaient son adversaire dans un feu de défi. « La Danse du Dauphin… »

Le rythme des vagues s’accéléra. Elancée sur la pointe des pieds, Neferia laissa son corps parler pour elle. Tel un océan frappé par le soleil, illuminé d’innombrables étoiles éphémères, Neferia scintillait. Eblouissante, l’Egyptienne tournoyait autour de Ki-lin. Elle dansait avec extase, et parmi ses pas légers comme un nuage, elle envoyait des attaques maquillées de douceur. Ki-lin les évitait sans mal. Il ne contrait aucun coup, il les laissait le frôler à même titre qu’un toréador entretient une proximité mortelle avec son assaillant. Les assauts de Neferia s’intensifiaient ostensiblement. La détermination de son regard n’avait d’égal que le calme de Ki-lin. Le sable volait autour d’eux, les eaux agitées se répandaient de plus en plus loin sur la plage, baignant les pieds des combattants. Neferia atteignait la transe d’une danse spontanée et imprévisible, guidée par la seule émotion de l’instant. Ses poings et ses pieds libéraient maintenant des salves mortelles d’énergie océane.

Lassé d’une esquive passive, Ki-lin entra dans le jeu de la danseuse. Alors que le bras de Neferia effleurait le cœur de Ki-lin, celui-ci saisit son poignet et entraîna Neferia dans un tournoiement inattendu. Surprise, elle se lança de nouveau contre Ki-lin qui saisit sa main et se lova dans ses bras pour y trouver l’élan d’en ressortir aussitôt. Il entraînait l’Egyptienne dans une chorégraphie calculée. Leurs peaux glissaient l’une contre l’autre, leurs odeurs s’épousaient le temps de leur contact, et Ki-lin avait même l’insolence de sourire lorsque leurs visages étaient proches. En rage, l’adolescente ne comptait pas se laisser guider de la sorte, pourtant quel que soit le pas adopté, Ki-lin y répondait avec aisance. Pire, sa main parfois posée sur le dos de sa partenaire laissait entendre que toute attaque du Bélier pourrait lui être fatale. Mais la seule attaque lancée par Ki-lin fut une gifle violente qui fit chuter Neferia. Agenouillée dans le sable, hébétée, sa joue brûlait autant de douleur que d’humiliation.

- Si tu savais le nombre d’heures que j’ai passé dans ton temple à observer et apprendre chacun de tes mouvements. Ta danse n’a plus de secret pour moi, seule ton âme en détient encore, seulement tu t’obstines à l’isoler pour développer ce que tu crois être ta force.

Ce disant, Ki-lin décocha un coup de pied à Neferia qui fut projetée au loin, traçant dans le sol un sillon profond entouré d’une gerbe de sable. La brutalité du coup manqua de briser les côtes de Neferia. L’Egyptienne tenait son ventre, le souffle un instant coupé.

- Voici donc celle qu’on nommait déesse.

- Tu sais que je ne le suis pas ! cracha Neferia.

- Oui, je le sais. Et contrairement à toi je connais aussi la raison de ce mensonge. Ta découverte au temple de Deir el-Bahari ne fut pas le fait des dieux ni la réalisation d’une quelconque prophétie annonçant le retour de l’ère pharaonique. Tes parents furent des esclaves au service de Rekhmirê, assassinés à ta venue au monde. Dès lors tu devins le jouet de ton vizir. Il te plaça sur les marches du temple et ta découverte parée d’allure divine suffit à redonner espoir à un peuple en déroute. Toute l’Egypte apprit vite ton origine supposée céleste, et en t’accordant par avance sa confiance et son obéissance, le peuple adulait Rekhmirê d’avoir été le vizir élu pour ton enseignement. De simple dirigeant il devint grâce à toi la personnalité la plus respectée d’Egypte. La suite n’est pas difficile à deviner. Avant que tu ne sois en âge de gouverner, il fallait t’écarter du pouvoir, ainsi Rekhmirê, prétextant ta protection, te confia au Sanctuaire. Ce que tu ignores, c’est que les Egyptiens te croient encore à Deir el-Bahari, isolée dans une chambre royale d’où Rekhmirê écoute tes ordres et les transmet au peuple. Maintenant que ton vizir a tout pouvoir et que l’Egypte pendue à ses lèvres n’attend que le jour où ta divinité pleinement éveillée rendra à l’Egypte la suprématie sur les terres voisines, tu es devenue gênante pour Rekhmirê. Il se débarrassa de ton professeur Senmout et envoya de nombreux assassins en Corse. Cette île eut été ta tombe si Sambucucciu n’avait traqué et étouffé dans l’œuf tout complot contre toi.

Neferia ne dit mot. Son univers s’étiolait misérablement sans que la moindre pensée ne vienne la consoler. Seule sa colère réorientée vers Ki-lin lui laissait une échappatoire pour ne pas sombrer dans l’abattement. Elle n’eut qu’à se rappeler les forfaits peu glorieux de l’ancien Pope et la loi funèbre qui les liait pour trouver la force de se relever et de brûler un cosmos d’autant plus intense qu’agressif.

- Où sont sur terre les hommes dignes de confiance ? demanda-t-elle. Tu n’en fais pas partie, et aujourd’hui je t’apporte la mort que tu as toi-même décrétée en retirant mon masque et crachant sur mon amour.

- Pauvre Neferia. Depuis quand ton regard s’arrête-t-il aux apparences ? Tu ne sais rien de moi, ni la lutte que je mène, ni mes sentiments d’homme. Pourtant tu persistes dans ton ignorance et refuses de voir que tu ne peux pas gagner ce combat. Alors certes, puisque tu veux gaspiller ta vie dans une lutte inutile, je réponds à ton souhait.

Le corps de Ki-lin brilla soudain d’un éclat d’or. La rapidité du saint fut telle que Neferia n’eut pas le temps de se protéger ; elle reçut de plein fouet la charge du Bélier. Projetée dans les airs, martelée chaque seconde comme piétinée par des centaines de béliers, Neferia sentait sa peau brûler par la chaleur des étoiles, ses os se fissurer sous l’impact de cornes revenant continuellement à la charge, et rien n’arrêta ce supplice insoutenable sinon la falaise dans laquelle elle s’encastra avant de tomber lourdement au sol.

Percluse, au bord d’un évanouissement qu’elle confondait avec la mort, Neferia souffrait de chaque partie de son corps. Ses membres ne lui répondaient plus, un filet de sang s’écoulait sur ses lèvres ensablées, et quelques gouttes issues d’une brume naissante dissimulèrent les larmes de sa fierté insultée.

Ki-lin la rejoignit, insensible aux gémissements indistincts d’une fille à l’agonie. Sur un ton monocorde, il déclara :

- En repoussant ta montée sur le trône d’Egypte sous prétexte d’avoir à m’affronter, tu n’as fait preuve que de lâcheté. Concentrée sur tes attraits, tu espérais parmi nous briller par ton charme, pourtant je ne vois en toi qu’une gamine égoïste dont l’équilibre gravite autour de son nombril. Quand apprendras-tu à choisir la cause pour laquelle tu te bats ? A te voir le pendentif d’Atlantis autour du cou et le cheval des Mers pour monture, tu ressembles plus à un général de Poséidon qu’à un saint d’Athéna. Qui es-tu, Neferia ? Descendante d’Hatshepsout, pharaon, danseuse d’Hathor, chevalier d’Athéna, incarnation de Poséidon ? A endosser trop de rôles, tu n’en deviens personne. Ni déesse, ni chevalier. Tes coups ne m’ont pas menacé un instant car tu ne croyais pas en tes propres attaques, et si pas une fois tu n’as fait appel à ton armure, ce comportement trahit ta réticence à utiliser une armure d’Athéna pour ta cause personnelle. Regarde ce combat en face : avais-tu vraiment l’intention de me tuer ou venais-tu consciemment chercher ta défaite ? A moins que tout cela ne soit qu’un caprice pour obtenir un peu d’affection ? Mais que dis-je, te sens-tu au moins femme ? Si tu sais exprimer la haine que tu me voues, tu restes sourde aux appels de ton cœur. Incapable d’admettre les sentiments que tu nourris envers Bayer, tu écartes la seule certitude de ta vie : si tu n’es ni pharaon, ni dauphin, au moins es-tu une femme.

A cheval, prêt à quitter les lieux, Ki-lin conclut :

- En l’état actuel, tu nous es inutile. Prend le temps de réfléchir, Neferia. Regarde ton âme sans la masquer, apprend à te connaître, et si ta place est parmi nous, montre-toi digne de cet honneur et de cette responsabilité. Adieu.

Le saint du Bélier lança sa monture à bride abattue. Il disparut rapidement, laissant Neferia ensanglantée, brisée de corps et d’esprit.

Celeris approcha, saisit entre ses dents la robe de sa maîtresse et traîna ainsi Neferia jusqu’à la mer. Les eaux du golfe se répandirent en ses chairs meurtries, cessèrent les saignements et soignèrent ses plaies. Pourtant Neferia souffrait encore, d’une blessure plus profonde que son corps. Les yeux ouverts sur la brume, se laissant dériver par les flots, elle ne pensait plus. Seul le ballottement de l’eau lui était perceptible, et elle faisait de ce rythme les vibrations de son être pour pallier la torture de son cœur émietté.

Celeris plongea, glissa sous l’eau et émergea de sorte à soutenir l’Egyptienne. Neferia ne trouva ni la force de se redresser, ni celle de caresser la jument. Elle se contenta d’un souffle, d’un nom, et Celeris s’envola vers les flots de la Méditerranée.

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Notes :

(3) Mithridatisation : (de Mithridate qui, selon la légende, s’était accoutumé aux poisons). Immunité à l’égard d’une substance toxique acquise par l’ingestion de doses progressivement croissantes de cette substance.

(4) La terre des Hyperboréens, appelée Hyperborée (« au-delà de Borée, le vent du nord » , était parfaite, avec le soleil qui y brillait vingt-quatre heures par jour.

(5) ‘The Age of Aquarius’, de la comédie musicale ‘Hair’

(6) Hymne d’Orphée : ‘Parfum de Neptune’

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