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Cette fiche vous est proposée par : Alwaïd


La Trilogie Gaïa



Acte III –
Sous le masque du Dauphin



 



Les
tintements des câbles sur les mâts des bateaux emplissaient l’ambiance nocturne
de sonorités festives, pourtant aucune nuit ne fut plus triste pour Neferia. La
douce lumière de la lune dispersée en myriades de reflets depuis l’horizon
jusqu’au port du Pirée ne lui apportait aucun réconfort. Assise sur un quai,
les pieds dans l’eau, Neferia essayait de ne pas penser, mais plus elle tentait
de chasser son trouble plus celui-ci l’envahissait en retour.



 



Elle
aurait voulu ne pas entendre l’appel subliminal du Pope à la fin de la Réunion
Argentée l’exhortant à rester après le départ des chevaliers ; elle aurait
voulu ne pas se retrouver seule avec lui, et ne pas… non, il était trop tard
désormais, il ne lui restait plus qu’à accepter la situation.



 



Porter
un masque fut un compromis nécessaire auquel Neferia agréa rapidement,
consciente qu’à ses dix-huit ans son visage retrouverait la lumière à son
retour en Egypte. Servir Athéna n’était qu’une étape de sa vie. Ce soir néanmoins,
elle hésitait à réduire à néant ce masque inutile et repartir sans attendre
vers sa contrée d’origine. Elle se sentait nue, violée. Une fois encore elle ne
put empêcher la scène de défiler devant ses yeux.



 



Seule
avec le Pope, elle se doutait d’une des raisons de cet entretien. Si les
premières traces écrites de l’Atlantide furent rédigées par Platon, les récits
oraux sources de ces assertions provenaient à l’origine des prêtres d’Egypte,
ainsi personne mieux qu’une descendante pharaonique ne se trouvait apte à en
ouvrir la voie. Et le Grand Pope lui confia en effet cette mission. Accompagnée
d’un autre chevalier, elle devrait découvrir l’entrée d’Atlantis, éveiller
Poséidon puis escorter le dieu jusqu’au Sanctuaire d’Athènes. Cette tâche lui
convenait parfaitement, et si la conversation avait alors pris fin elle eut
passé une des plus agréables nuits dans sa chambre aux rideaux fins bercés par
Eole.



 



Mais
le Pope n’en resta pas là. Il avança vers l’Egyptienne et approcha lentement sa
main vers son visage. Neferia eut naturellement un mouvement de recul, mais le
Pope s’approcha de nouveau, dans un silence aussi péremptoire qu’un ordre. Asae
venait de leur demander d’accorder leur confiance totale en son représentant,
ainsi le cœur battant, Neferia se laissa faire. Le Pope retira avec précaution
le faciès argenté du Dauphin, laissant apparaître le visage marqué de fébrilité
de Neferia. Son destin de femme chevalier venait d’être scellé.



 



-
C’est donc vrai. Tu joins à la voix enchanteresse de Cléopâtre la beauté de
Néfertiti. La descendante d’Hatshepsout n’a rien à envier à ses prédécesseurs,
sinon la réputation d’une vie glorieuse qu’il te reste à construire en nos
rangs.



-
Grand Pope, répondit Neferia, vous êtes le premier à voir mon visage depuis que
je suis chevalier. Vous le saviez avant d’enlever mon masque, n’est ce
pas ?



-
En effet.



 



Neferia
savait que la froideur d’un mariage d’intérêt trouvait parfois justification
selon certaines circonstances politiques. Le Grand Pope était certainement issu
d’une lignée héroïque, voire même divine, Neferia était donc prête à y
réfléchir, dévouée à son peuple qu’elle placerait de la sorte sous l’égide du
représentant d’Athéna.



 



-
Je crois comprendre, dit la princesse. Vous désirez par notre union lier les empires
de Grèce et d’Egypte en une descendance commune symbole de notre soutien
respectif. Avec nos puissances réunies, peu d’ennemis pourraient venir à bouts
de nos armées placées sous la même bannière.



-
Aucune armée ne résisterait à la violence des Enfers. Seuls les chevaliers dont
tu fais partie détiennent le potentiel de notre victoire. Ton pays et tes
hommes resteront tiens aussi longtemps que tu vivras.



-
Très bien, répondit l’Egyptienne, perplexe. Mais alors, cherchez-vous à gagner
mon cœur par simple attraction à mon égard ? D’une part j’en serais
surprise, d’autre part comment pourrais-je vous accorder mon amour sans même
connaître votre visage ?



-
Tu ne comprends pas, Neferia. Ma vie est entièrement consacrée à Athéna, et si
des élans d’amour viennent assaillir mon cœur, ils ne seront dédiés qu’à notre
déesse. Je souhaite sincèrement que tu t’éprennes d’un homme afin qu’il
t’apporte la volonté nécessaire pour contribuer à faire perdurer la vie sur
Terre, mais je ne serai pas celui-ci, même si je t’aiderai de mon mieux à
maîtriser ton cosmos. Toute relation amoureuse est exclue de ma vie tant que
cette guerre sainte ne sera pas conclue sous l’éclat du sceptre d’Athéna.



-
Mais… Grand Pope… Si je ne peux vous aimer…



 



 



La
lune poursuivait sa traversée du ciel au-dessus du Pirée. Neferia regagna sa
chambre au sein du Sanctuaire, fatiguée de ressasser son douloureux dilemme.
Voir le visage d’une femme chevalier était bien plus important que la voir nue,
car alors la femme dévoilée n’avait plus qu’un choix : aimer cet homme, ou
le tuer. Il y a 247 ans, cette
loi avait entraîné une longue et destructrice rivalité entre Shina et Seiya.



 



« Tuer
le Grand Pope » répétait Neferia. Le destin de la princesse d’Egypte
suivrait-il les pas de Saga ? Serait-elle à son tour entachée de
fratricide, et dans ce cas, comment espérer racheter sa faute obligatoire ?



 



Comme
pour exacerber un peu plus sa souffrance, Neferia connaissait maintenant
l’identité du Grand Pope. Ki-lin, autrefois surnommé Kiki, ne figurait pas parmi
les noms éternels des précédents guerriers d’Athéna, pourtant sa contribution
avait plus d’une fois accordé la victoire aux chevaliers de bronze, comme
lorsqu’il apporta les armures du Dragon et de Pégase à Seiya lors de
l’affrontement contre Ikki et ses sbires, ou lorsqu’il fut le messager de Dohko
au royaume de Poséidon afin d’apporter les armes de la Balance capables de
réduire en poussière les piliers des sept océans. Aussi, ses talents de
télékinésie avaient permis de protéger Seika des assauts de Thanatos dirigés
contre elle ; effort hélas vain puisque son suicide suivit de peu.



 



Enfin,
Ki-lin l’alchimiste avait transformé certaines armures de bronze en protections
argentées, et si le Dauphin faisait maintenant partie de la classe d’argent,
Neferia ne le devait qu’à cet homme. Il en allait de même pour le Caméléon, le
Lynx, le Sextant, et certainement d’autres armures encore endormies.



 



Plus
de deux siècles s’étaient écoulés depuis la jeunesse de Ki-lin, et aujourd’hui
l’élève de Mü régnait sur le Sanctuaire ; saint d’or du Bélier, chevalier
sans armure, ultime cosmos dont les origines prennent source jusqu’au continent
de Mû, Saori se refusa à laisser cet homme mourir d’une banale vieillesse alors
qu’il était le fruit d’une telle lignée. Lorsqu’elle le nomma Grand Pope lors
de sa dix-huitième année, elle lui offrit aussi la faculté de ne pas vieillir
tant que sa descendance ne serait pas assurée. Alors seulement la vie de Ki-lin
s’écoulerait de nouveau comme celle des mortels.



 



Neferia
trouva finalement le sommeil. Sa décision lui paraissait raisonnable :
tant qu’Asae nécessite le soutien du Pope, elle restera au Sanctuaire et le
saint du Bélier aura la vie sauve. L’éveil d’Athéna sonnera les cloches
mortuaires du Grand Pope.



 



 



***



 



Sheliak
et Neferia survolaient en hélicoptère l’archipel des Cyclades. Kea, Kithnos,
Serifos, Sifnos offraient sous les éclats d’un soleil matinal les subtilités de
leurs reliefs rocheux habillés d’une végétation rase et ceinturés de
constellations blanches formées par les maisons et les bateaux des habitants.
Plus subtilement se détachaient du paysage des citronniers, des figuiers, de
courts rangs de vigne ainsi que des étendues de romarin et de lavande.



 



« C’est
magnifique, n’est-ce pas ? » lança Neferia dans le but évident
d’entamer une conversation. Sheliak hocha la tête sans quitter des yeux les
beautés insulaires et sauvages de Sikinos et Folegandros.



 



-
Je suis chanceuse, poursuivit l’Egyptienne, je ne pouvais pas espérer un
meilleur partenaire pour cette mission.



-
Tu oublies Bayer ? rétorqua Sheliak.



-
C’est différent. Bayer est un ami, certes, mais je commence à bien le
connaître. En revanche il me reste tout à découvrir du sauveur d’Athéna.



-
Je n’ai pas sauvé Asae, tu le sais aussi bien que moi. Sans sa sensibilité aux
frémissements spirituels d’Athéna et son éveil au septième sens Asae ne serait
plus, malgré mon aide. J’ai seulement déconcentré Hadès un instant.



-
Personne d’autre ne peut s’en vanter, Sheliak, pas même le Grand Pope.



-
Je n’ai pas de mérite, tout juste de la chance jointe à l’appui invisible
d’autres saints. Je ne serais pas chevalier sans Myrddin, l’inspiration me
fuirait sans les aléas de mon passé et mes conversations exutoires avec Oisin
et Altaïr, enfin une autre saison que l’automne n’aurait pas octroyé les armes
de mon soutien à Asae. Toute alchimie différente de circonstances aurait
favorisé un autre chevalier.



-
Les aléas de ton passé… fais-tu allusion à ton exclusion du Sanctuaire ?



-
Nous arrivons à Santorin, répondit Sheliak en guise de conclusion.



 



Tous les
chevaliers connaissaient le passé de la Lyre. Compagnon d’entraînement d’Oisin
et Altaïr, il fallut du temps à ce garçon avide de solitude avant de leur
accorder sa confiance, mais deux années d’enseignement commun avaient fini par
les lier d’une amitié précieuse. Puis l’entraînement de Sheliak aborda une
nouvelle phase. Il devait désormais éveiller ce pour quoi la constellation de
la Lyre l’avait choisi et lui offrait sa protection : devenir aède et
parcourir le Sanctuaire afin de bercer la population de chants à la gloire
d’Athéna et de ses chevaliers.



 



Au
lieu de cela, Sheliak s’isola dans sa chambre sous prétexte d’approfondir sa
culture musicale et de parfaire sa maîtrise de la lyre. Dès lors Sheliak
commença à fumer du cannabis dont les lois du Sanctuaire permettaient
l’utilisation. Il écoutait de la musique de jour comme de nuit. Ignorant les
plaintes et avertissements de ses voisins, ceux-ci inscrivirent le nom de
Sheliak sur les plaquettes publiques nommant les personnes indésirables au
Sanctuaire.



 



Myrddin
autorisait son apprenti à fumer car il croyait en son élève, il le savait
capable de s’extirper lui-même de l’emprise de la drogue pour revenir vers le
peuple en musicien sensible et novateur. Oisin et Altaïr vinrent plusieurs fois
trouver Sheliak pour tenter de le raisonner, en vain. Sheliak défendait sans
relâche la nécessité de parcourir les inspirations diverses des hommes
amplifiées par l’état second dans lequel il se maintenait. Les habitants du
Sanctuaire firent preuve de moins de patience et de tolérance que Myrddin. Le
bouche à oreille joua son rôle, et lorsque le nombre nécessaire de plaquettes
arborant le nom de Sheliak fut réuni, Myrddin dut ordonner à contrecœur l’exil
de Sheliak.



 



 



A
la limite méridionale des Cyclades, un spectacle inhabituel se révélait des
hauteurs du ciel. Une île isolée et fragmentée aux allures désertiques
présentait sur ses sommets des couvertures de neige éternelle éblouissante sous
un rayonnement pré-hivernal : fiché sur les escarpements vertigineux des
montagnes cernées d’eau, défiant la mer et la gravité, un tapis de maisons
blanches s’étalait dangereusement aux abords des déclivités.



 



Ceinturée
par ces falaises abruptes, la caldeira de Santorin témoignait du passé
volcanique de l’île. L’assaut des chevaliers d’or contre Poséidon avait abouti
à une éruption sans précédent, à l’obscurcissement du ciel jusqu’aux frontières
d’Egypte et à un tsunami sous lequel nombre de villes furent alors englouties.
A l’effondrement du volcan ne subsista du cratère explosé qu’une vaste et
profonde caldeira au sein de laquelle avaient surgi les deux îles Kameni.
Depuis lors les secousses telluriques épargnaient Santorin marqué du sceau
commun d’Athéna et Poséidon.



 



Selon
les consignes du Pope, l’hélicoptère déposa Neferia et Sheliak au sud-ouest de
Santorin, aux pieds de vestiges recouverts de cendres, étouffés sous une gangue
imperméable, les ruines d’Akrotiri. Cette réminiscence de l’ancienne
civilisation minoenne présentait les influences conjuguées des cultures
grecques et égyptiennes, si bien que la plupart des archéologues et chasseurs
de trésor commençaient ici leurs investigations afin de découvrir l’Atlantide.



 



Leurs
urnes sacrées sur le dos, Neferia et Sheliak s’enfoncèrent dans l’obscurité souterraine
des décombres de la cité antique. Dans un silence morbide, une poussière
séculaire qu’aucun vent ne venait perturber s’élevait sous les pas des
chevaliers. Les maisons à toit plat ouvertes sur la rue dévoilaient moult
jarres, vases à provisions et amphores étonnamment conservés au fil des âges.
Neferia ouvrait la marche, et Sheliak constatait avec surprise l’assurance de
sa compagne quant à la direction à prendre.



 



-
Es-tu déjà venue ici ? demanda Sheliak. Tu sembles connaître parfaitement
les lieux.



-
Culture générale, mon cher. Les Egyptiens tiennent à leur passé autant que tu
tiens à la gamme musicale. En tant que futur pharaon, je te laisse imaginer la
formation reçue depuis mon plus jeune âge.



-
Les portes d’Atlantis nous sont donc ouvertes par avance ?



-
Je n’irai pas jusque là. Une part d’intuition nous sera nécessaire pour
compléter mon savoir et les connaissances du Grand Pope. J’espère que tu auras
autant d’inspiration à mes côtés que devant Asae.



 



Sheliak
ne releva pas l’insinuation. Avant de la suivre le long des escaliers d’une
habitation, il remarqua à l’opposé de la place triangulaire une fine volute de
poussière soulevée depuis l’arrière d’un mur.



 



L’étage
de la maison recelait une large pièce décorée de peintures murales. Au milieu
de la salle demeurait une table creuse d’offrandes ornée de dauphins. Les
fresques à caractère religieux couvraient l’intégralité des murs. On y
découvrait des antilopes, des singes bleus, les plantes sacrées de papyrus, les
navires d’une expédition oubliée, un pêcheur nu soutenant deux lots de
maquereaux, des boxeurs, une prêtresse et une fresque aux couleurs de
printemps.(9)



 



-
Nous voici devant la première énigme, annonça Neferia. Une de ces fresques doit
nous mener à la prochaine étape. Qu’en penses-tu Sheliak ?



-
Le réceptacle central sert à une offrande et l’objet à y placer est
probablement figuré sur ces peintures.  



-
C’est l’idée la plus fréquente en effet. Du papyrus y fut brûlé, des antilopes
et des singes d’Afrique y ont été égorgés, certains racontent même que des
prêtres auraient vidé leur sang en ce réceptacle, pourtant tous ces sacrifices
sont restés vains. De leurs côtés, les archéologues sont restés englués dans
leurs hypothèses scientifiques sans jamais accorder l’attention nécessaire à la
base, à ce qu’ils considèrent comme récits fantaisistes dont l’intérêt perçu
n’est qu’historique et non mystique : la mythologie.



-
Où veux-tu en venir ? Ces fresques ne me rappellent aucune légende.



-
Qui sommes-nous, Sheliak ?



-
Des chevaliers d’Athéna ?



-
Mais avant d’être des saints, et malgré cela, ne sommes-nous pas des pêcheurs,
des mortels empreints des scories de péchés quelconques ? Et quel fut de
tout temps un des moyens de s’accorder les faveurs des dieux ?



-
Un sacrifice. Mais je croyais qu’ils…



-
Demeuraient inutiles, certes. Le voile de l’incompréhension obscurcit les
pensées du profane. Aucun dieu ne réside en Akrotiri, nous détenons la clé mais
la porte est ailleurs. Suis-moi Sheliak, voyons ce que vaut mon sixième sens.



 



La
table d’offrande à la main, Neferia courait au sein d’Akrotiri vers la lumière
éclatante du jour, impatiente de vérifier son hypothèse. Sheliak la suivit hors
des ruines puis le long des sentiers naturels en direction du sud-est de l’île.
Ils atteignirent le Messa Vouno, éperon rocheux où se dressaient les ruines
d’un temple ancien duquel ne subsistaient que deux piliers élancés vers le
ciel.



 



A
peine arrivée sur la terrasse, Neferia y déposa la table puis s’élança dans le
vide en un plongeon périlleux le long des quatre cent mètres de dénivelé.
Sheliak devinait à peine la silhouette de Neferia, il lui semblait voir un
dauphin glisser avec aisance sous les eaux calmes de l’Egée. Le chevalier de la
Lyre commençait à comprendre l’idée de sa compagne. Le temple du Messa Vouno
était dédié à Apollon, dieu de lumière et de vérité. Quelle autre divinité plus
qu’Apollon se trouvait en mesure d’éclairer de sa lueur céleste la route vers
l’inconnu ? La solution apparaissait soudainement évidente. Rois ou
princes, désespérés ou avides de connaissance, nombreux furent ceux qui
réclamèrent le secours de la pythie et sa clairvoyance quant aux messages
ésotériques d’Apollon. Au nom d’Athéna, ses chevaliers réclamaient aujourd’hui
une nouvelle illumination, seulement Sheliak doutait qu’il ne leur en coûte
qu’une vingtaine de poissons, comme sur la fresque du pêcheur.  



 



Quelques
minutes suffirent à Neferia pour collecter deux lots de maquereaux et rejoindre
le temple. Elle déposa ses offrandes dans le creux de la table, condamnant les
poissons à suffoquer lentement. Les saints attendirent patiemment le moindre
signe divin, pourtant bien que la mort libère peu à peu les maquereaux de leur
agonie, le soleil demeurait flambant et silencieux. Le vent endormi et la mer
calme ignoraient la demande et les espoirs des saints.



 



-
Nous n’obtiendrons rien ainsi, intervint Sheliak.



-
Ni par ce genre de remarque, répliqua Neferia. Réfléchissons. Je commence à
douter que les poissons soient le prix réclamé. Apollon est dieu de lumière,
dieu de vie… Les maquereaux ne doivent pas mourir ! Par ce sacrifice nous
attirerons plus la colère de Poséidon que le soutien d’Apollon. Il n’est
peut-être pas trop tard pour corriger nos erreurs.



 



Les
yeux fermés, Neferia sectionna les artères de ses poignets et tendit les mains
au-dessus de la table d’offrande afin d’emplir de son sang oxygéné le tombeau
des poissons. « Apollon, puisse mon sang racheter la vie de ces animaux
injustement condamnés. En votre nom j’ai meurtri les fruits de l’océan nés de
votre lumière. Si ma vie est le prix de l’Atlantide, je vous l’offre au nom
d’Athéna. »



 



Sheliak
découvrait Neferia sous un jour nouveau. Depuis leur arrivée à Santorin elle ne
se plaignit pas une fois de l’inutilité du poète. La princesse dirigeait leur
choix avec une assurance impressionnante, elle chassait la peur du doute par
une confiance sans faille en son intuition et sa foi en elle-même. Sheliak
réalisa que de leur duo, c’est finalement lui qui avait de la chance d’être si
bien accompagné. Pour la première fois, Sheliak fut curieux d’entrevoir le
visage du Dauphin.



 



Neferia
faiblissait visiblement. Son sang débordait de la table pour se répandre en de
longues rivières rougeâtres. Malgré les exhortations de Sheliak à stopper son
hémorragie, Neferia refusait de céder. Ses bras palissaient, ses jambes
vacillaient.



 



- Tu vas y
laisser la vie, Neferia, peut-être inutilement. Trouvons une autre issue.



- Non
Sheliak, je suis sûre de ne pas me tromper. Mon intuition me guide.



- Et qui me
guidera si tu péris maintenant ? Vas-tu laisser le peuple d’Egypte
orphelin de son pharaon ?



- Si
j’offre ma vie, c’est avant tout pour mon peuple. Si les portes d’Atlantis nous
restent fermées, les généraux de Poséidon ne rejoindront jamais Athéna, Hadès
fera du Sanctuaire le tombeau de la paix et peu de temps suffira aux spectres
pour asservir les populations de la Terre ou les réduire à l’état de souvenir.
Jamais je ne le permettrai. Si je n’ai pas peur de la mort, Sheliak, c’est
qu’en mon cœur brûle une anxiété bien plus oppressante, celle de voir les
Egyptiens se consumer dans les flammes de l’Enfer.



 



Les pensées
emplies de sa civilisation égyptienne et le regard perdu sur le temple
d’Apollon, un pressentiment envahit si subitement Neferia qu’elle en perdit
l’équilibre. Sheliak se précipita pour la soutenir. Il entendit Neferia
chuchoter : « Connais-toi toi-même… les prêtres de Saïs… Athéna… »
Elle se releva avec peine, leva les bras au ciel et pria « Neith,
éclaire-moi de tes traits de lumière ou couvre-moi de ton linceul funéraire. »



 



L’agitation
soudaine des flots précéda de peu les vibrations de l’île. L’eau de la caldeira
se mit à bouillir, laissant présager une éruption imminente du volcan. Le sol
se déchirait un peu plus à chaque convulsion tellurique, la touffeur de l’atmosphère
se répandait rapidement à mesure que les vapeurs de Santorin privaient
l’archipel de la lumière du jour.



 



Au temple
d’Apollon le sang de Neferia brilla d’un cosmos doré. De la table d’offrande où
reposaient les dépouilles de maquereaux naquirent alors deux dauphins
resplendissants qui se précipitèrent sans attendre dans les eaux salutaires de
la mer. Une fumée dense et étouffante de plusieurs kilomètres de diamètre
s’échappait maintenant de la caldeira pendant que les îles Kameni s’effritaient
sous les assauts du magma bouillonnant.



 



« Aide-moi
Sheliak, je n’y arriverai pas seule. » Sheliak se préparait déjà à
affronter la chaleur mortelle de la lave sous laquelle se trouvaient
certainement les portes de l’Atlantide, cependant lorsqu’il prit Neferia dans
ses bras la princesse lui demanda de sauter vers la mer le long des falaises du
Messa Vouno. Sans poser de question, Sheliak plongea en serrant Neferia contre
lui.



 



Lorsqu’un
dauphin se présenta à eux, Sheliak saisit son aileron et les chevaliers furent
transportés vers les profondeurs ténébreuses de la mer Egée. Dans la pénombre
des fonds aquatiques, le deuxième dauphin les suivait discrètement.



 



 



***



 



Dès
les premières exhalaisons, Oisin se trouvait sur les lieux. Un groupe de gardes
entourait le chevalier et seul le calme de celui-ci rassérénait les soldats
athéniens. Proche de l’entrée du Sanctuaire, une fissure nouvellement formée
creusait progressivement le sol, libérait une fumée dense et nauséabonde
directement issue des Enfers. La terre se mit à trembler et alors qu’Oisin
ordonnait aux gardes de rejoindre l’enceinte sacrée, le sol se déchira dans un
chaos d’émanations brûlantes au sein desquelles se détachait une armure noire
comme la nuit, scintillante comme une lune morte.



 



Une
étoile sur son front partiellement dissimulé sous des cheveux mauve, Morphée se
dressait face à Oisin dans le surplis des Songes. Oisin ne tremblait pas devant
l’arrivée volontairement intimidante de Morphée, du moins il parviendrait à
oublier sa peur tant que l’affrontement se limiterait au dialogue.



 



-
Chevalier, je viens parler à Athéna. Mène-moi jusqu’à elle.



-
Dieu du Rêve, répondit respectueusement Oisin, tant que tu ne lèveras pas la
main sur notre déesse je ne serai pas ton ennemi, cependant avant de voir Athéna
tu devras t’entretenir avec son représentant terrestre.



-
Cela me convient.



 



A
la surprise et l’incompréhension de ses hommes, Oisin fit signe aux gardes
d’ouvrir la voie des propylées et escorta Morphée dans l’enceinte du
Sanctuaire. Les ruelles s’endormaient à mesure de l’avancée du dieu, et sans
parler, Morphée et son guide suivis d’une foule d’hoplites(10)
arrivèrent au pied des temples du Zodiaque. Contre un pilier de la maison du
Bélier, Maui observait les arrivants en faisant craquer ses doigts.



 



-
Je ne te conseille pas d’avancer plus loin Morphée, déclara le saint
d’Héraclès. Oisin, c’est comme ça que tu protèges le Sanctuaire ? T’as
perdu la tête ou quoi ?



-
Morphée ne s’est pas présenté en ennemi. Il désire uniquement parler.



-
Ben voyons. Et une fois devant le Grand Pope il nous offrira un beau feu
d’artifice des Enfers. C’est hors de question. Si tu veux passer, Morphée, tu
devras d’abord me faire mordre la poussière.



-
Si tu es assez stupide pour me le proposer, ce sera avec plaisir, pauvre
mortel.



 



Maui
leva les bras au ciel, serra les poings, hurla
Puanteur
d’Augias
puis ramena ses bras vers son bassin comme
pour invoquer la chute du ciel. Des cieux s’écoulèrent alors les monceaux de
purin, d’urine rance et de litière moisie des immenses écuries d’Augias. Par
tonnes ces déjections s’abattaient sur Morphée jusqu’à le recouvrir entièrement
et l’emprisonner sous une montagne de fèces. « Prépare-toi à valser à des
milliers de kilomètres » cracha le chevalier.



 



De
ses bras contractés au point de laisser apparaître des veines gonflées par
l’effort, Maui frappa le sol pour creuser une tranchée souterraine jusqu’aux
eaux d’Illissos. Brûlant un cosmos rouge ardent, Maui transmit sa force à la
rivière et la détourna en direction du dieu asphyxié. Les eaux furieuses
heurtèrent de plein fouet la masse puante pour la déchiqueter et la propulser
au-delà des colonnes d’Hercule. Illissos regagna son lit, purin et litière
n’étaient plus qu’un souvenir, mais Morphée se tenait à la même place, droit et
impassible, sans la moindre posture de défense. Maui serrait les dents. Jamais
auparavant ses techniques de combats n’avaient subi d’échec.



 



Myrddin,
Hipparque, Zeuxis et Tito arrivèrent.



 



-
Ne vous mêlez pas de ça je m’occupe de lui ! dit Maui.



-
Arrête, tenta Oisin, Morphée n’est qu’un messager.



 



Le
saint d’Héraclès n’écoutait plus. Sa colère le rendait hermétique à toute
raison et déjà ses muscles se contractaient de nouveau. Morphée soupira, lassé
de perdre son temps avec des hommes si navrants. « Je te suis, chevalier
d’Ophiuchus » dit-il sans prêter attention au flamboiement de Maui. Tito,
Zeuxis et Hipparque se précipitèrent devant le dieu pour lui barrer le passage.



 



« Vous
tenez donc si peu à la vie… Vous me faites pitié. » lança Morphée. Il
pointa sa main spectrale vers les chevaliers puis l’abaissa lentement.
Hipparque, Zeuxis et Tito sentirent leur cosmos irrémédiablement décroître.
Leur concentration se résorbait peu à peu sous un confort inattendu. A l’instar
de Myrddin et Oisin, leurs bras tombèrent le long de leur corps, et s’ils
regardaient Morphée, ils n’en percevaient plus distinctement les contours. Leur
vue s’émancipait de leur conscience car à la vision du Sanctuaire se
substituaient les hallucinations oniriques de leur esprit somnolent. Leurs
jambes finirent par céder sous leur poids ; ils dormaient.



 



Volontairement
épargné, Maui n’en ressentait néanmoins aucune reconnaissance. Les yeux
illuminés d’un regard de haine il se jeta sur le dieu immobile. Alors que le
guerrier s’apprêtait à porter un coup, Morphée se décala légèrement, saisit le
bras de Maui afin d’utiliser sa force cinétique et le plaqua au sol dans un
fracas de roches déchirées. « Assez joué » lança Morphée,
soudainement entouré d’une aura noire se répandant jusqu’au corps perclus du
saint.
Rédemption Cauchemardesque !



 



 



Maui
reprit ses esprits, mais il ne reconnaissait rien des alentours. Il se trouvait
sur une plaine sèche et désolée où la lumière du jour ne filtrait pas. Rien ne
s’offrait à ses yeux, sinon de fines rivières de sang dont il était la source.



 



Des
pleurs discrets commencèrent à se faire entendre, de plus en plus nombreux.
« Où êtes-vous ? » cria Maui. Les gémissements horrifiés de
personnes torturées furent sa seule réponse. Le chevalier courut vers ces
lamentations, une expression d’effroi sur le visage car plus il avançait plus
le sang issu de sa propre armure s’écoulait en abondance. Son soulagement à
découvrir le groupe de pleureurs fut de courte durée. Lorsque les hommes
larmoyants tournèrent leurs visages vers le saint, ce dernier fut saisi de
frayeur. Recroquevillés comme des chiens battus, les yeux emplis d’hémoglobine,
les anciennes victimes de Maui le fixaient avec crainte. Ils geignaient
faiblement et protégeaient leur visage comme si la mort venait les chercher une
seconde fois. Pris de pitié, le saint comprit seulement qu’avant d’être voleurs
ou criminels, ses victimes restaient des hommes. Recouvert de leur sang fétide,
Maui ressentit pour la première fois un sentiment de culpabilité.



 



Tels
les déchirements des éclairs, des hurlements stridents envahirent les nuages
verdâtres. Trois créatures ailées vêtues de robes ensanglantées fondirent des
cieux en direction de Maui. Leurs yeux blancs inspiraient les plus abominables
souffrances et leurs visages flétris par l’âge arboraient un sourire sadique.
Les Furies tournaient autour de Maui, lacéraient de leurs ongles tranchants les
chairs non protégées du chevalier. Il s’enfuit au hasard, fébrile et transi de
terreur, néanmoins ses pas ne le menaient nulle part, aucune direction ne lui
permettait d’échapper au jugement funeste des Erynnies.



 



Alecto,
Mégère et Tisiphone transperçaient l’armure d’Héraclès pour mieux infiltrer de
leur venin les plaies ouvertes de Maui. Le saint criait à en devenir fou, il se
savait perdu, il se sentait coupable de péchés irrémissibles qui le mèneraient
bientôt dans l’autre monde rejoindre les hommes tombés sous ses poings pour
recevoir d’eux le châtiment éternel de la vengeance. L’armure d’Héraclès
s’émiettait, le corps inoffensif du saint apparaissait tel une offrande vers
laquelle les Erynnies plongeaient en emplissant la plaine macabre des
sifflements aigus de leur condamnation. Maui hurla à s’en déchirer les cordes
vocales, en adieu à ce monde, en pardon à ses victimes, dans l’espoir de
dissimuler derrière cette extériorisation la terreur spasmodique de son
âme. 



 



Alors
que les Erynnies s’apprêtaient à porter le coup de grâce à leur proie
misérable, une étoile perça les nuages, libéra un rai de lumière verte
directement dirigée sur Maui. Les Furies parurent soudain effrayées. Entrelacé
autour de cette illumination cosmique, un dragon descendait des cieux
oniriques. Dans un chaos de borborygmes, Alecto, Mégère et Tisiphone
regagnèrent le monde des cauchemars d’où Morphée les avait invoquées. Maui pria
pour son salut lorsqu’il se sentit enlacé puis transporté jusqu’aux lueurs de
son éveil.



 



Lorsque
Maui ouvrit les yeux devant la maison du Bélier, Morphée le toisa avec
curiosité.



 



-
Qui est responsable de ce miracle ? demanda le dieu.



 



Appuyé
sur une canne d’olivier, Shiryu sortit à pas lents du temple, vêtu du sari de
sa jeunesse et du chapeau de Dohko. Morphée sourit.



 



-
Maui, commença Shiryu, as-tu oublié l’une des premières règles édictées par
Zeus ? Tout visiteur doit être accueilli avec chaleur et demeure un hôte
honoré tant que le pacte d’hospitalité est respecté. Aller à l’encontre d’un
tel commandement te rend coupable d’insulter les lois souveraines. Tu as cru
bien faire, ainsi tu es pardonné, cependant tu as mis le Sanctuaire en danger
par ton comportement irréfléchi.



-
Excusez-moi Shiryu, gémit Maui encore traumatisé par son expérience infernale.



-
Enfin un interlocuteur digne de ce nom, intervint Morphée. Je reconnais ce
cosmos qui a vaincu mon père il y a 247
ans. Tu es l’ange du Dragon, n’est-ce pas ?



 



Shiryu
acquiesça. « Debout, chevaliers » dit-il de sa voix grave et cassée
afin de réveiller les saints endormis.



 



-
Morphée, reprit Shiryu, je t’aurais souhaité la bienvenue si tu n’avais pas
enfreint les lois du Sanctuaire. Tu es assez puissant pour éviter un combat
avec des chevaliers d’argent, pourtant tu as attenté à la vie de l’un d’eux. Tu
n’es plus le bienvenu dans cette enceinte sacrée. Délivre le message dont tu es
porteur et quitte ce lieu où règne la fille de Zeus.



-
Hadès désire parler à Athéna, je suis son guide jusqu’au royaume des morts.



-
Athéna ne quittera pas son Sanctuaire. Si Hadès tient à voir notre déesse,
qu’il se déplace jusqu’à nos portes. Ne l’a-t-il pas déjà fait ?
Tremblerait-il à l’idée de revenir sur les lieux de son premier échec ? Va,
Morphée, et transmet ce message à ton souverain : s’il désire s’entretenir
en paix avec Athéna, les portes du Sanctuaire lui seront ouvertes, à lui seul.



-
Hadès prévoyait cette réponse. Cette nuit, lorsque la lune brillera à son
zénith, le dieu des Enfers viendra rencontrer Athéna.



 



 



***



 



Sheliak
et Neferia reprirent connaissance sur les rivages d’une plaine étrangement
verte pour la saison. L’air délivrait les parfums d’une myriade de fleurs
épanouies et transportait tel lors d’une nuit chaude le bruissement des
insectes. Tout en ce lieu respirait la paix et inspirait un clame harmonieux
rarement ressenti ailleurs qu’au Sanctuaire d’Athéna.



 



La
princesse haletait, épuisée par leur voyage sous-marin après avoir perdu tant
de sang. Malgré le masque du Dauphin, Sheliak devinait et partageait l’extase
de Neferia devant le spectacle merveilleux du domaine de Poséidon. 



 



-
L’Atlantide… murmura-t-elle. Nous avons réussi.



-
Tu as réussi, Neferia. Je vais t’aider à marcher, nous irons lentement. Profites-en
pour reprendre des forces, et surtout ne fait plus d’effort. 



 



A
leurs yeux se dévoilait un paysage dont la beauté hypnotique plongeait
quiconque dans un mutisme contemplatif. Devant eux s’étendait une plaine
fertile percée de lacs illuminés des reflets immuables d’un astre éternel. Les
montagnes aux cimes reliées à la voûte terrestre entouraient les centaines de
kilomètres du plateau, et d’elles s’écoulaient entre les forêts luxuriantes et
les bosquets d’arbres chargés de fruits de nombreuses rivières d’eau pure et
des sources chaudes garantes d’une vie incroyablement diversifiée. Des
chevreuils et des ours jouaient sur les pentes douces des monts, aigles et
albatros paraient les cieux de leur vol, des gazelles dissipées parmi la brume
du lointain s’abreuvaient aux côtés d’éléphants occupés à leur baignade. Le
long de prairies aux herbes hautes galopaient des chevaux sauvages parfois
montés par des cavalières au corps si gracile que l’imagination seule pouvait
en être à l’origine.



 



-
Neferia, je me suis évanoui avant de franchir les portes de l’Atlantide. Où
sommes-nous exactement ? Qui est Neith dont le nom semble être le sceau de
cette île ?



-
Des pauses lecture entre deux joints ne t’auraient pas fait de mal, Sheliak.
Platon décrivit l’Atlantide selon les dires du sage Solon qui lui-même reçut
l’enseignement des prêtres de Saïs, une ville au nord de l’Egypte. Or la
divinité adorée à Saïs est la déesse de la guerre et du tissage, Neith, que les
Grecs associèrent non sans raison à Athéna. Comme tu le vois, l’histoire
fournit des enseignements bien trop souvent négligés. Quant à l’entrée du
continent englouti, cette intuition m’est venue des leçons de mon maître Sambucucciu. Il condamnait la
propension des hommes à s’attaquer vainement aux conséquences d’un problème à
défaut d’en rechercher les causes. Quelle est l’origine de l’éruption de
Santorin a ton avis ?



-
Un tremblement de terre amenant le magma en surface ?



-
Tu tombes dans le piège de la constatation des effets. L’île de Santorin se
trouve entre les plaques tectoniques anatolienne et africaine, et c’est leur
mouvement qui a provoqué l’éruption. La dorsale océanique s’est ouverte dans
les fonds abyssaux de l’Egée, c’est là que les dauphins nous ont menés.



 



Sheliak
était impressionné par les connaissances de Neferia. Jamais à lui seul il ne
serait parvenu en Atlantide.



 



Les
saints longeaient le canal de la plaine en direction de hauts murs à peine
devinés de si loin, limites extérieures de la ville tant espérée où reposait
l’esprit du souverain des Mers. Ce n’est qu’aux rires discrets vite étouffés
sous les eaux transparentes du canal qu’ils remarquèrent la présence d’une
naïade. Elle s’amusa un moment à disparaître dès que les saints tentaient de la
regarder puis poussa un cri ondulé d’amusement. Sheliak regardait avec plaisir
cette nymphe des rivières suivre leur avancée, jusqu’au moment où elle fut
saisie de crainte. Elle cessa de rire et disparut dans le canal sans laisser la
moindre onde à la surface de l’eau.



 



Sur
la route de Sheliak et Neferia se tenait un homme dont seule l’ombre et la
cosmo-énergie d’un bleu marin apparaissaient nettement. Les perles de rosée
dégagées par son cosmos s’écrasaient en un souffle frais sur les joues des
chevaliers. A n’en pas douter il s’agissait d’un des généraux de Poséidon.



 



Lors
de la précédente guerre sainte, les anges d’Athéna ne parvinrent à se défaire
d’eux qu’à l’aide d’une parfaite maîtrise de leur cosmos. Cet homme ne devait
aucunement être pris à la légère, et Sheliak espérait voir de lui une main
amicale se tendre vers eux. Ce ne fut pas le cas. D’une voix tonnante il leur
dit : « Vous foulez sans permission les terres sacrées d’Atlantide.
Rebroussez chemin ou subissez la colère de la Mer. »



 



Sheliak
s’apprêtait à entamer le dialogue mais il fut devancé par Neferia qui avança
vers le général : « Nous sommes des chevaliers d’Ath… » Des
lances aux pointes acérées s’échappèrent de l’ombre vers Neferia. Sheliak ne
s’attendait pas à une offensive si soudaine et irraisonnée. Il n’eût pas le
temps d’intervenir et vit Neferia projetée dans les airs puis échouer dans le
canal, séparée de la boîte de Pandore du Dauphin. Lorsque le poète se retourna
pour affronter son adversaire, il avait disparu.



 



Immobile,
Neferia gisait à la surface de l’eau. Sheliak plongea et ramena la princesse en
bordure de l’herbe afin d’y déposer délicatement sa tête. Ses poignets rouverts
sous l’impact de l’attaque déversaient des filets rougeâtres et sa tunique de
lin exhibait une tache de sang au niveau du cœur.



 



Le
masque du Dauphin flottait sur l’eau plane du canal.



 



Les
yeux pourpres de Neferia luisaient comme les rivières atlantes. Son teint bruni
par le soleil d’Egypte amplifiait la chaleur de ses lèvres et quelques mèches
vagabondes serpentaient entre ses taches de rousseur. Son souffle peinait à
puiser l’oxygène nécessaire à sa survie ; sa poitrine dont le lin humide
épousait les formes s’élevait avec une lenteur inquiétante. Sheliak n’osa même
pas la hisser sur l’herbe de peur que ces mouvements n’achèvent sa compagne. Il
déchira le tissu autour de son bras et l’ajusta sur les poignets de Neferia
pour en stopper l’hémorragie. La princesse le regardait affectueusement, il
prenait soin d’elle. Lui qui intériorisait constamment ses sentiments et les
voilait d’un mutisme impénétrable, il se montrait pour la première fois
véritablement inquiet.



 



-
Ne t’inquiète pas Sheliak, j’ai rempli ma mission, je peux rejoindre
sereinement les champs de paix d’Osiris.



-
Ne t’avoue pas si vite vaincue Neferia, tu es un chevalier d’Athéna et tant que
notre déesse est en danger, tu n’as pas le droit de mourir.



-
Le droit… Sais-tu ce que la loi du Sanctuaire me donne le droit de choisir pour
le premier homme qui voit mon visage ? J’ai le choix entre l’aimer à
jamais ou le tuer. Que dois-je choisir avant ma mort, Sheliak ?



-
Suis-je le premier ? demanda-t-il presque timidement.



-
Oui, répondit-elle en cherchant des doigts la main de Sheliak. Tu es le
premier. M’accorderas-tu le bonheur de m’aimer, de me promettre ton amour
pendant mes derniers instants et d’être libéré de ta promesse dès l’arrêt de
mon cœur ?



-
Tu… tu ne vas pas mourir, rétorqua Sheliak sans grande conviction.



 



Le
visage attristé de Neferia reposait silencieusement sa question. Sheliak ne savait
quoi répondre. Les traits d’Asae apparurent alors à son esprit. Depuis les
échos de sa mémoire, Sheliak entendait pour la millième fois ce simple mot
d’Asae, ‘merci’. Tel un nectar olympien, il s’écoulait voluptueusement en les
chairs du poète, il redessinait avec précision les pommettes d’Asae illuminées
d’un sourire discret, et Sheliak volait de nouveau jusqu’aux cieux étoilés des
lagons de ses yeux.  



 



-
Je suis désolé Neferia, je ne veux pas être hypocrite. Asae est la seule à
parcourir librement mon cœur. L’assombrir derrière une attirance éphémère m’est
impossible. Je te respecte et t’admire, cependant seuls les cils d’Asae portent
plus haut que le ciel la voûte de mon âme amoureuse.



-
Est-ce tant te demander que de mentir à une mourante ? Désires-tu abréger
mon agonie et briser sur mon linceul l’espoir d’être aimée ne serait-ce qu’un
instant ? Asae est une déesse, il lui est interdit d’aimer un homme en
particulier car elle doit déverser équitablement son amour vers les âmes de
chaque mortel. 



-
Le reflet de mes sentiments dans le cœur d’Asae n’est pas une condition
nécessaire à mon amour. Et j’ai déjà tant reçu. Elle m’a offert ce que tout
mortel reviendrait des morts pour recevoir : son remerciement. 



-
Très bien Sheliak, tu ne me laisses donc plus le choix.



 



Neferia
s’extirpa de l’eau avec difficulté, rejoignit son urne sacrée et en tira la
poignée. Une brume turquoise s’échappa de l’urne et au sein d’une brillance
aveuglante apparut l’armure d’argent du Dauphin. Elle explosa immédiatement, sillonna
les airs en direction de Neferia dont les bras, les jambes, le corps puis la
tête furent recouverts. Des vaguelettes figurées adoucissaient les courbes déjà
fluides de l’armure, de courtes nageoires rehaussaient les bras argentés et du
casque s’élançait un rostre élégant. Neferia brûla sans attendre une
cosmo-énergie dispersant alentour un voile de rosée. 



 



-
Puisque tu bafoues mon honneur de femme, tu ne mérites pas mon amour. Que mes
dernières forces t’entraînent dans la tombe.



-
Ne fais pas ça ! s’écria le poète en ouvrant l’urne de la Lyre pour y
saisir son instrument. Tu es vidée de ton sang, la moindre attaque de ta part
te condamne.



-
Ton rejet est ma condamnation, Sheliak.



 



Sheliak
s’en voulait. A cause de son entêtement, les dernières chances de sauver
Neferia s’envolaient en son ultime cosmo-énergie. Cette femme chevalier ne
livrerait donc qu’un seul combat, celui de son honneur, pour lequel elle
libèrerait toute sa puissance dans l’unique but de tuer Sheliak afin de laver
son affront. Mais si elle y parvenait…



 



Sheliak
commença à douter. Neferia regardait toujours son opposant avec défi mais
n’attaquait pas. Si Sheliak venait à mourir et que le Dauphin le suivait dans
la tombe, personne ne pourrait éveiller Poséidon et de la sorte Athéna puis le
peuple d’Egypte seraient condamnés. Sheliak en était maintenant certain,
Neferia ne désirait pas le neutraliser ; tout juste l’intimider. Les
rouages de la logique s’enclenchèrent dans l’esprit de l’Arabe et la spirale de
la compréhension l’entraîna en des conclusions amères.



 



Il
repensa à la poussière d’Akrotiri soulevée sans le moindre vent derrière un
muret, à la présence du second dauphin perçue derrière eux lors de leur
traversée de l’Egée, puis à la fuite de la naïade devant la cosmo-énergie de
l’ombre bien trop vite disparue. Si la naïade s’effrayait du cosmos, c’est
qu’elle le découvrait avec appréhension et n’y reconnaissait pas les vibrations
d’un atlante. D’ailleurs la fraîcheur de la rosée émanée de Neferia ressemblait
étrangement à celle du soi-disant général de Poséidon. Pour lever ses doutes,
Sheliak se rappela la calasiris de l’Egyptienne avant qu’elle ne revête
son armure ; la tâche de sang au niveau de son cœur ne s’était aucunement
élargie, Neferia n’avait donc pas été atteinte par l’attaque de l’inconnu.



 



« Constellation
bien-aimée, je te chante, je t’appelle, viens à moi. » L’armure de la Lyre
s’anima, jaillit de son urne au sein d’une aura mauve puis vint recouvrir le
corps de Sheliak. De fins liserés d’un vert de jade ciselaient les limites de
l’argent éblouissant. Le poète tourna le dos à sa rivale puis ferma les yeux.
Avant de passer à l’offensive, il focalisa sa concentration sur les
rayonnements cosmiques de la plaine. Neferia observait la scène avec
inquiétude.



 



« Fractales ! »
Par des gestes saccadés Sheliak générait des sonorités étranges, sans aucune
mélodie. Il pinçait aléatoirement les cordes de sa lyre de laquelle se
lançaient en ondes chaotiques des notes torturées, instables, constamment
modifiées lors de leur parcours aérien. Aucun ordre, aucune logique, juste une
anarchie désagréable à l’écoute. Les vibrations musicales sondaient les
alentours, et finirent par révéler ce à quoi Sheliak s’attendait. Non loin
d’eux une entité imperceptible incapable de s’adapter à une symphonie si
imprévisible dévoila les contours d’une silhouette invisible.



 



« Quelle
faculté incroyable, pensa Sheliak. Cette personne maîtrise à tel point sa
cosmo-énergie qu’elle parvient à entrer en osmose avec son environnement
jusqu’à disparaître. Et à en croire la similitude de son aura avec celle de
Neferia, elle peut aussi les imiter parfaitement. Voyons qui détient un tel
pouvoir. 
Requiem ! »



 



Les
cordes de la lyre s’allongèrent avec la rapidité d’étoiles filantes et vinrent
encercler l’inconnu. Dans l’espoir inutile de briser l'enlacement des cordes,
une violente aura verte naquit alors, laissant apparaître aux yeux de Neferia
et Sheliak le chevalier d’argent du Caméléon.



 



- Bayer !
s’exclama Sheliak, la voix empreinte de déception.



- Damned,
me voilà beau ! s’écria l’Anglais.



- Neferia,
vu ton état de fatigue je ne te conseille pas d’intervenir. Quant à toi Bayer,
j’attends deux réponses de ta part. Si tu refuses de parler, je ne te
considèrerai plus chevalier d’Athéna et ton corps nourrira bientôt les poissons
d’Atlantide. 



- Take it
easy Sheliak, je ne suis pas ton ennemi.



- Qui
sers-tu ? Quelle est ta mission ?



- Je suis
pas une balance, man.



 



Les cordes
jouées par Sheliak véhiculaient des flocons de cosmos dont l’arrivée autour du
corps de Bayer provoquait une étreinte de plus en plus profonde et douloureuse.
Quelques dreadlocks de l’Anglais tombèrent à terre, sectionnées. A mesure que
la pression augmentait les chairs de Bayer s’entrouvraient par endroits. Plus
il contractait ses muscles plus les cordes s’enfonçaient, et sa veste blanche
d’Afrique se teinta rapidement du sang écoulé de son cou. Malgré la douleur
insoutenable, Bayer demeurait silencieux et le serait resté jusqu’à son dernier
souffle sans l’intervention de Neferia :



 



- Ça suffit
Sheliak, je vais répondre à tes questions mais libère
Bayer immédiatement. 



 



Lorsque
le musicien cessa son requiem, le Caméléon meurtri s’écroula au sol et perdit
connaissance. Sheliak se tourna vers Neferia qui ne retrouva dans le regard du
poète aucune trace de l’affection témoignée à son égard quelques minutes plus
tôt.



 



- Tu ne
t’es pas demandé pourquoi Ki-lin t’a choisi pour m’accompagner alors que tu
aurais été plus utile au Sanctuaire ? C’est pourtant simple, le Grand Pope
veut t’éloigner d’Athéna. Le temps joue en notre défaveur et Asae a encore trop
à apprendre pour se laisser divertir par tes sentiments. Outre éveiller
Poséidon, ma mission était de gagner ton affection puis ta promesse de m’aimer.
Evidemment je n’allais pas mourir, et alors tu aurais été tenu par ton
engagement. Comme tu es un homme de parole tu me serais resté fidèle en
effaçant progressivement Asae de ton cœur. Bayer était là pour me mettre en
danger et me permettre de simuler l’agonie censée faire éclore tes sentiments
pour moi.



- Ce n’est
pas de toi dont je suis épris.



- Je le
sais, la force de ton amour a fait échouer ce plan. Et de toute manière tu ne
me plais pas. Ton allure mystérieuse, ton regard indéchiffrable ne
m’impressionnent pas. J’ai joué un rôle, c’est tout.



- Je te
faisais confiance, et voilà la trahison ce que j’y gagne. Tu masquais ton
visage mais je ne te croyais pas capable de voiler ton honneur chevaleresque
derrière de tels artifices.



- Que
pouvais-je faire ? Refuser les ordres du Pope ? Athéna réclame notre
foi en son représentant, je la lui accorde, même s’il m’en coûte. Bayer est un
chevalier intègre, il a souffert lui aussi de cette mission ingrate.



- Le Pope
agit étrangement. Lui qui prône l’unité, comment croire en lui alors qu’il nous
dresse les uns contre les autres ?



- Plus que
tu ne le crois. Tu n’es pas le premier à voir mon visage. Ki-lin a retiré mon
masque pour s’assurer que je n’hésiterais pas à me dévoiler à toi en Atlantide.
Et il m’a ordonné de te révéler la vérité si cela pouvait éviter une effusion
de sang.



- Ce plan
sournois me révolte. Est-ce là la dignité légendaire des chevaliers d’or ?
Que comptes-tu faire ?



- Ki-lin
s’est fait de moi une ennemie mortelle. Mes mains creuseront sa tombe.



- J’en ai
assez entendu, conclut Sheliak en reprenant sa route vers Atlantis.



 



Avant
de le rejoindre, Neferia transporta Bayer au bord de l’eau et nettoya ses
plaies. Alors qu’elle pansait les blessures de son ami, la naïade refit son
apparition et glissa sur les eaux du canal vers Bayer, le regard plein d’un
mélange d’incompréhension et de tristesse. « Je te le confie, lui dit Neferia.
Tu prendras soin de lui n’est-ce pas ? Je reviendrai bientôt. » La naïade hocha
la tête en signe d’approbation, visiblement affectée par l’état du saint inconscient.



 



 



Neferia ne
rattrapa Sheliak qu’aux limites d’Atlantis. Trois canaux circulaires cernaient
une vaste plateforme ronde entourée d’un mur d’orichalque. Les chevaliers
traversèrent les ponts sans rencontrer âme qui vive. Les lieux paraissaient déserts,
figés dans une immobilité silencieuse que seuls perturbaient les bruissements
de la plaine. Au cœur d’Atlantis, les saints contemplaient avec satisfaction le
fruit de leurs espoirs, le but de leur mission.



 



L’enceinte
sacrée d’Atlantis recueillait une végétation tropicale surprenante. Palmiers,
cocotiers et fougères naissaient ci et là autour de sources d’eau claire.
Derrière un mur doré s’élevait, grandiose, un temple aux colonnes d’ivoire que
semblaient protéger des statues d’or blanc à l’effigie de guerriers en armure,
les généraux de Poséidon parés de leurs Ecailles. Sorrento, Isaac, Kanon, ces
noms rappelaient à Sheliak et Neferia les récits de la guerre sanglante entre
Athéna et Poséidon plus de deux siècles auparavant.



 



Avec une
légère appréhension, ils atteignirent enfin les abords du temple. Devant lui se
dressait jusqu’à la voûte une fine colonne d’orichalque gravée de tout son long
de symboles ésotériques, lois du souverain des Mers rédigées en atlante.



 



« Soyez
les bienvenus » prononça une voix affable. Un homme et sa femme dont le
ventre témoignait d’un bébé à venir avançaient vers les saints depuis
l’obscurité du temple.



 



- Mon nom
est Evenor, et voici ma femme Leucippe.



- Je suis
Neferia du Dauphin et mon compagnon est Sheliak de la Lyre, nous sommes des
chevaliers au service d’Athéna.



- Ce n’est
pas difficile à deviner, dit Leucippe d’un ton amical en caressant son ventre.



-
J’imagine, reprit Evenor, que vous venez réclamer l’assistance de Poséidon au
nom de votre déesse.



- Comment…



- Athéna
nous avait prévenus d’une telle éventualité, coupa Leucippe.



- Vous avez
connu Saori ! s’étonna Neferia.



- Bien sûr,
et comment oublier une déesse si noble et sensible ? Je me rappelle encore
la douceur de ses gestes et la chaleur de sa voix.



- Poséidon
nous accordera-t-il son aide ? demanda Sheliak. Etes-vous en mesure de
l’éveiller ?



- Notre
souverain soutient votre cause, il vous aidera. Quant à l’éveil de son âme…
Triton ! appela Evenor.



 



Un être
fluet jaillit d’une source et rejoignit rapidement Leucippe et Evenor. Ses
habits et sa tignasse ébouriffée ruisselaient sur la conque qu’il tenait à la
main. Il dévisagea les saints, intrigué, puis un large sourire orna son visage
lorsque Evenor ordonna la Résonance Atlante. Aussitôt Triton sautilla d’une
marche à l’autre, courut tel un enfant autour des colonnes puis s’enfonça dans
la pénombre du temple.



 



- Poséidon
sommeille jusqu’à l’appel de son peuple, expliqua Evenor. L’Atlantide est
divisée en sept royaumes et l’union de leurs souffles éveillera le dieu des
Mers. J’y pense, vous êtes au courant n’est-ce pas ? Poséidon ne
s’incarnera pas, car malgré son aide il désire laisser son âme flotter
librement en Atlantide.



- Mais
alors, dit Neferia, comment nous suivra-t-il jusqu’à Athènes ?



 



Le regard
tourné vers Sheliak, Evenor répondit :



 



- Son
esprit occupera provisoirement le corps d’un mortel.



 



Le
son de la conque de Triton s’envola du temple de Poséidon. En une note continue
et monotone, la tonalité envahit la gigantesque plaine d’Atlantide et sembla
atteindre jusqu’au dôme rocheux pour y être répercutée dans les moindres
confins du continent.



 



Rien
ne vint briser le silence qui suivit, chaque animal s’était tu, et même les
infatigables grillons respectèrent une attente presque perceptible au toucher.
Des montagnes du sud, une conque à peine audible se fit entendre en écho à
Triton, source d’une onde grave et monocorde, inépuisable. Vint alors s’y
ajouter le son aigu d’une seconde conque, jouée depuis les montagnes du
nord-ouest. Une troisième, une quatrième puis une cinquième se joignirent à
elles afin d’emplir l’atmosphère de leurs fréquences complémentaires.



 



Quand
les sept sonorités parvinrent jusqu’au temple, la colonne d’orichalque se mit à
vibrer, sensible à l’harmonie générée par la Résonance Atlante. Les eaux des
canaux circulaires s’élevèrent dans les airs et valsaient en une chorégraphie
tempétueuse afin de célébrer l'approche spirituelle de leur souverain.



 



La
colonne s’effrita, craquela et semblait proche de l’effondrement à en croire
les débris arrachés sous l’impulsion collective des conques. De fines veinures
lumineuses apparurent à la base du pilier et divisèrent l’orichalque en des
configurations géométriques dont le déplacement aérien suggérait l’assemblage
minutieux d’une centaine d’écailles.



 



Lorsque
la colonne se désagrégea en une pluie d’orichalque, seuls rayonnaient à travers
le nuage de poussière le trident du dieu des Mers et une armure éblouissante,
l’Ecaille divine de Poséidon.



 



 



***



 



L’inquiétude
se répandait au Sanctuaire à une vitesse alarmante. Les rumeurs couraient que
le souverain des Morts se rendrait bientôt au cœur de l’enceinte sacrée, au
sein même du temple d’Athéna. A ceux qui s’insurgeaient à l’idée de l’arrivée
d’Hadès, les sages répondaient que la Justice se devait avant tout de
comprendre son adversaire afin de tenter en premier recours d’atteindre le
compromis d’une paix sans violence. Refuser le dialogue avec son ennemi est
synonyme de déclaration de guerre, et Athéna cherche à éviter toute violence inutile.
La communication doit rester la base car les points de vue de chacun sont
indispensables à l’équilibre.



 



Pourtant
la menace demeurait réelle. Sheliak était absent, lui dont les habitants
clamaient les exploits. Six chevaliers et un apprenti feraient seuls face à
l’armée des ténèbres. Aucun de ces légendaires chevaliers d’or réputés
invincibles ne viendrait leur porter secours en cas de conflit. Shiryu et
Ki-lin étaient là néanmoins, et le simple fait de prononcer leurs noms
lénifiait les pensées oppressantes. 



 



Devant
l’anxiété rongeante de sa cité, Asae ordonna la réunion de son peuple et nomma
ce rassemblement exceptionnel la procession des Panathénées. Pour la première
fois de simples hommes traverseraient les maisons du Zodiaque jusqu’à la statue
d’Athéna. L’union et l’amour pour seules armes, Asae désirait montrer qu’un
peuple unifié ne craignait plus la mort.    



 



 



Aux
portes du Sanctuaire, les résidents se trouvaient réunis sous un soleil terne.
Accompagnée du Grand Pope, la déesse Athéna se présenta à eux, le sceptre de la
Victoire à la main. Son escorte suivait en silence le moindre de ses pas :
des saints aux armures étincelantes, des justiciers guidés par l’ange du
Dragon. Avec une telle garde la déesse semblait ne rien risquer.



 



Asae
et Ki-lin ouvrirent la marche le long de la voie sacrée. Dans leur sillage
avançaient Zeuxis, Tito, Maui, Hipparque, Oisin et Altaïr. Derrière eux, deux
mille habitants formaient la procession. Forgerons et tisserands, cuisiniers et
artistes, vieillards et nouveau-nés, tous ici pour leur déesse. Ils
traversèrent un à un les temples du Zodiaque. Bélier, Taureau, Gémeaux… dans
chacune de ces demeures les peintures de Zeuxis réveillaient un passé d’honneur
et de tragédie, de gloire et de souffrance. Plus grand que les autres, Zeuxis
marchait fièrement et jetait des regards du coin de l’œil pour se régaler de
l’émerveillement général devant ses peintures.



 



Mais
plus que la grâce picturale, les habitants voyaient s’éveiller à la vie des
scènes légendaires racontées mille fois au prytanée. Les Athéniens
contemplaient la restauration des armures de bronze par Mü du Bélier, les
arbres Twin Sal où Shaka trouva la mort, le sauvetage d’Athéna par Aiolos du
Sagittaire qui sacrifia sa vie et sa gloire au nom de ses idéaux, puis les
tableaux traversaient les cieux pour montrer Shura du Capricorne confier son
armure à Shiryu et insuffler à son bras la légendaire Excalibur. Dans la
dernière maison, Shun d’Andromède au cœur percé d’une rose fatale déclenchait
une tornade nébulaire contre Aphrodite des Poissons. Au Parthénon enfin, Seiya
apparaissait, le bouclier de la Justice à bout de bras, dirigeant la lumière de
l’égide divine vers le corps meurtri de Saori afin de lui sauver la vie, une
fois de plus. 



 



La
procession des Panathénées dura jusqu’à la nuit. Quand la lune approchait du
zénith, Asae et son peuple atteignaient la statue d’Athéna. Les simples
habitants s’assirent en silence, tiraillés par la peur mais fascinés par la
splendeur des lieux. Asae et ses chevaliers se placèrent à leur tête, le regard
porté vers la plaine où Hadès apparut.



 



Shiryu
et Myrddin ouvrirent les portes du Sanctuaire, et alors que le chevalier
surveillait les alentours, l’ange escortait Hadès en direction de
l’Acropole.  



 



La
jeune déesse ferma les yeux. Une fine aura naquit de sa toge agitée par le
vent. Des flocons de cosmos doré s’envolaient dans la brise, flottaient un
instant puis venaient se poser parmi les spectateurs ou sur l’armure de ses
chevaliers. En réponse à l’appel de sa protégée, Ki-lin irradia à son tour
un cosmos d’or offert à sa déesse. Le Grand Pope inspira ses chevaliers, ainsi
Oisin, Zeuxis, Tito, Altaïr, Maui et Hipparque maîtrisèrent leur agitation pour
brûler une cosmo-énergie dirigée vers l’incarnation de la paix.



 



Asae
brillait tel un soleil matinal sur un océan calme. Ses cheveux couleur feu
dansaient comme un feuillage, ses bras écartés déversaient alentour les
murmures cosmiques d’une litanie divine. Le peuple d’Athéna, transi de terreur
à l’approche de la mort, émus par la grâce rassérénante d’Asae, s’abandonnèrent
finalement à la tendresse offerte par leur déesse. Beaucoup ne retinrent plus
leurs larmes lorsque sous l’harmonie fraternelle générée par Asae la statue
d’Athéna se mit à luire d’une aura céleste.



 



Des
pas brisèrent ce silence rassurant. Shiryu sortit de la pénombre du Parthénon,
le visage grave. Derrière lui l’obscurité semblait s’étendre, s’allonger
inexplicablement. Hadès ne s’était pas encore incarné, son esprit large comme
une nue d’hiver lévitait, informe, et dissimulait les étoiles. Le rayonnement
de la statue s’estompa ; plus un cosmos ne colorait l’opacité des
ténèbres. Parmi les vents torturés des Enfers prit forme le visage vaporeux
d’Hadès.



 



Asae
tremblait intérieurement mais refusait de se montrer intimidée. Elle inspira
longuement, serra son sceptre puis déclara :   



 



- Je
t’écoute Hadès, parle.



- Bonsoir
Athéna. Je viens te proposer la paix.



 



Des
exclamations de surprise et d’incrédulité parcoururent l’assistance.



 



- Tes
propos m’enchantent, souverain des Morts. Entreverrais-tu finalement les vertus
du contentement ? Je serai la première à m’en réjouir, cependant j’imagine
que la paix a un prix. Depuis toujours ce prix fut la vie de mes nobles
chevaliers. Qu’en sera-t-il cette fois ?



- Aucun Athénien
ne mourra sous les flammes des Enfers si tu n’interviens pas dans mes projets.
Le chemin du Ciel traverse la Terre, or mon armée se rend aux Cieux ; la
tête de Zeus m’y attend, il est temps que mon frère rende des comptes. Laisse
passer mes spectres ou plie-toi à la colère du Tartare.



- Quelle
est cette nouvelle folie ? s’exclama Asae. Comment oses-tu te soulever
contre le dieu des dieux, ton propre frère, mon père ? Aucun d’entre nous
n’est capable de rivaliser avec Zeus. Même notre force réunie ne l’ébranlerait
aucunement. De plus sa sagesse n’a jamais faillie, il mérite plus que toute âme
la gouvernance de l’univers. Je ne te laisserai pas passer Hadès, mes
chevaliers protégeront les Cieux comme notre Sanctuaire.



- Tu es
décidément bien prévisible. Tu te lèves contre moi avant même de connaître mes
motivations. Il semblerait qu’Athéna soit loin d’être éveillée en toi, Asae…
Mais dis-moi, selon toi,  comment l’univers fut-il réparti lors du partage
des dieux ?



 



Asae fut
surprise par cette question inattendue.



 



- Par
tirage au sort, répondit-elle. Zeus devint le maître du ciel, Poséidon de la
mer, et toi du monde souterrain. Seul l’ Olympe demeura un territoire commun.



- Zeus
reçut les Cieux infinis, Poséidon les deux tiers de la Terre recouverte des
Océans, et je n’aurais gagné que la noirceur des Enfers ? Et la Terre,
Athéna ? Avant que Zeus ne te la confie, qui s’occupait de la Terre ?



 



Asae ne
voyait pas où son oncle voulait en venir. Elle ne se sentait pas à l’aise.
L’assurance du dieu des morts lui démontrait combien elle ignorait sa dignité
de déesse. Simple adolescente en recherche de sa force face à un esprit libre
irradiant une obscurité parfaite, Asae se sentit faiblir.



 



« Sheliak,
pensait-elle, où es-tu ? Protège-moi une nouvelle fois, je t’en prie.
» Son regard s’arrêta dans celui de Shiryu. Il inclina lentement la tête, comme
pour dire « Je suis là ma belle enfant, tu ne risques rien. » Asae
releva la tête, observa ses fiers chevaliers dans leurs armures aux reflets de
lune, puis regarda Hadès. Si elle ne connaissait pas la réponse à sa question,
elle la devinait sans mal.



 



- La Terre
était à toi, n’est-ce pas ?



- Oui. Je
l’ai perdue par ta faute, condamné à régner sur un monde privé de
lumière ; renié par les dieux, redouté des mortels. Par ta faute, Athéna.



- Que
s’est-il passé ? demanda Asae.



- Je ne
voudrais pas que ton peuple te condamne trop vite, déesse guerrière. Rends-toi
aux Enfers et tu auras la réponse. En attendant, je te laisse une dernière
chance de choisir. Mon armée monte au Cieux. Ta main lèvera-t-elle un sceptre
de paix ou une lance de guerre ?



- Je ne te
laisserai jamais souiller le royaume de mon père. Mon Sanctuaire sera le
premier rempart du Ciel.



 



La tempête
spirituelle du dieu s’enflamma de colère. Les chevaliers se mirent en garde
mais Asae leva la main en signe d’attente. Avant de quitter la montagne sacrée,
Hadès conclut :



 



- Tu
scelles le destin de ton peuple, Athéna. Lorsque les Athéniens tombés sous
l’assaut des spectres empliront vos tombes, quand le sang des saints égorgés
par les juges couvrira les illustres peintures de tes temples abandonnés, tu
seras la dernière, seule, reine d’un Sanctuaire vide et fané. Quand enfin le
fleuve de tes larmes aura asséché le dernier soubresaut d’espoir de ton âme
divine, alors je viendrai te trouver et enfoncerai l’épée de l’Enfer dans les
chairs flétries de ton cœur. A bientôt, Athéna.



 



 



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Notes :



 



(9) Fresques
d’Akrotiri
 : Pour plus d’informations voir :



http://jfbradu.free.fr/GRECEANTIQUE/crete/santorin/akrotiri/akrotiri.htm



 



(10) Hoplite : soldat-citoyen ;
guerrier grec combattant à pied, fantassin.



 



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