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Cette fiche vous est proposée par : Alwaïd


La Trilogie Gaïa



Acte II –
Conspirations



 



Si
l’architecture extérieure des maisons du Zodiaque conservait les influences
internationales propres à la célébration de différentes cultures, leur
rénovation sous les mains expertes de Phidias était devenue anodine depuis
l’arrivée de Zeuxis un an plus tôt. Appelé à terminer sa formation sous les
directives du Grand Pope, Zeuxis s’attendait à un entraînement physique des
plus sévères, pourtant la mission confiée par son maître l’enchanta : il
avait une année, pas un jour de plus, pour peindre l’intérieur de chacun des
temples zodiacaux ; un mois pour chaque maison ; ce qui constituait
un temps extrêmement restreint compte tenu des ambitions du peintre.



 



Formé par
les plus grands maîtres italiens de Florence, Zeuxis maîtrisait son art avec
perfection. Ses tableaux paraissaient si réels que la traversée d’une maison
devenait un véritable voyage d’un pays à l’autre, d’un esprit chevaleresque à
l’autre, d’un combat tragique à une victoire finale presque amère.



 



Dans le
temple de la Balance, Shiryu contemplait les fresques de Zeuxis. La cascade de
Rozan presque audible sous les couleurs du peintre envahissait sa mémoire d’une
berceuse continuelle dont sa méditation s’était nourrie depuis plus de deux
cents ans – deux cent ans… Shunreï, es-tu morte depuis si longtemps ? Le
son de la cascade et celui de tes rires sont indissociables ; toute l’eau
de Rozan déversée pendant des siècles jamais n’érodera les contours de ton
visage gravé en mon cœur. Je t’aime, Shunreï.



 



D’un
tableau à l’autre, Shiryu parcourait en spectateur les tribulations de sa
jeunesse. Il se voyait maintenant brandir l’épée de la justice, le regard rivé
sur le cercueil de glace généré par le chevalier d’or du Verseau afin d’y
emprisonner Hyoga. Depuis le combat opposant le Dragon à Pégase au tournoi
intergalactique, l’amitié demeura une base essentielle de la force des
chevaliers, aide à l’atteinte du septième sens, présence inaliénable lorsqu’un
combat semblait désespéré. Qu’en serait-il cette fois ? Comment espérer
recréer cette influence amicale avec de jeunes chevaliers respectueux mais
distants face à un ange d’Athéna, vieil homme rachitique et frêle dont la
sagesse intimidait dès les premiers mots ?



 



Shiryu se
savait seul, non que ses compères se refuseraient à partager leur cosmos avec
le sien, mais il savait maintenant pourquoi le Vieux Maître ne cessa pas une
journée ses réflexions philosophiques devant la cascade de Rozan.



 



Cette
pensée le guida sur la fresque représentant Shion paré du surplis spectral du
Bélier, face à Dohko dont la peau craquelait, révélait sous une chair de
vieillard le corps adolescent du chevalier de la Balance. Tant de vies
sacrifiées, de jeunesse brisée malgré la gloire de la victoire, tant de
souffrances au nom de la paix. Au final, qu’en demeure-t-il ? Le cycle de
l’harmonie vacille de nouveau, comme il l’a toujours fait depuis la naissance
des hommes, et comme il le fera peut-être jusqu’à la défaite d’Athéna. Hadès
n’a jamais perdu, car Athéna n’a jamais pleinement gagné.



 



« Quelle
cruelle ironie » pensa Shiryu.



 



La
tristesse de Saori avait longtemps témoigné de ce qu’elle refusait d’appeler
victoire, et en Shiryu résidait pour l’éternité le regard de la déesse
lorsqu’elle le gratifia du Misopethamenos(6). La confiance et
l’espoir en les yeux d’Athéna accordèrent à Shiryu la plus légère des âmes, et
le plus lourd des fardeaux.



 



 



« Liao
rigolait quand je lui disais que tu parles avec les esprits, déclara Asae à
peine entrée dans le temple de la Balance. Le Sanctuaire n’a pas changé tes habitudes. »



 



Un
péplos(7) blanc habillait la déesse. Le sourire inébranlable et
inchangé d’Asae apaisa les pensées de Shiryu. De l’attaque d’Hadès, elle avait
tout oublié. Elle se rappelait sa peur soudaine face à la statue d’Athéna, puis
l’arrivée d’Hadès jusqu’alors dissimulé derrière l’effigie de la déesse, mais
tout souvenir suivant cet instant fut banni de sa mémoire. Son éveil ne tint
qu’à un souffle musical, une mélodie agonisante appelant d’Asae les larmes
d’une vie au seuil de la disparition. La conscience de la mort chantée à la
future déesse lui avait permis de réaliser le poids et la richesse de
l’existence humaine. Athéna découvrit alors une arche vers le cœur d’Asae, Asae
discerna enfin l’inspiration divine assoupie en son âme.



 



Depuis
cette révélation, la belle adolescente résidait au Parthénon. Le Grand Pope
assurait le rôle de précepteur, et cette visite à Shiryu serait la dernière car
bien qu’Athéna ne soit désormais plus élève mais guide, il lui restait
énormément à apprendre, à comprendre, et le Pope savait que chaque entrevue
avec Shiryu reviendrait à envoyer Asae vers celui qu’elle considérait comme son
père, faisant renaître des réflexes infantiles incompatibles avec
l’émancipation nécessaire d’Athéna.



 



- Shiryu,
pourquoi ne puis-je pas voir les chevaliers d’argent, ce sont mes anciens
compagnons après tout.



- Tu
rencontreras bientôt tes protecteurs, lorsqu’ils seront tous prêts. Je sais que
tu n’approuves pas certaines décisions du Grand Pope, cependant je respecte ses
choix car c’est un ami dont la loyauté n’a jamais ployé depuis notre jeunesse.
Accorde-lui la même confiance qu’à moi.



- Pas tant
qu’il refusera d’écouter mes souhaits. Il n’en fait qu’à sa tête et j’ai plus
l’impression d’être une enfant punie qu’une jeune femme prise en considération.



- Il tient
à toi de tout son cœur, crois-moi. Il est cependant difficile de montrer
ouvertement son attachement à une déesse. Sache pourtant que pour lui sa vie
n’est rien comparée à ton salut ; comme moi il traverserait cent fois la
mort pour assurer le règne pacifique dont tu es garante. Laisse-le te guider
vers la découverte d’Athéna.



- Et Asae
est condamnée à disparaître, c’est ça ? Dois-je le laisser m’étouffer sans
rien dire ?



- Saori n’a
jamais été évincée par Athéna. C’est d’ailleurs certainement la plus grande
difficulté des incarnations des dieux, et ce que le Grand Pope tente de
t’enseigner : trouver un juste équilibre entre les battements d’un cœur
mortel et la sagesse divine. Lorsque tu atteindras cette stabilité olympienne,
alors d’un geste tu insuffleras en tes chevaliers les élans de la victoire,
d’un murmure tu effaceras leurs plaies et leur désespoir, et d’un sourire tu
mèneras leurs âmes vers une sérénité ataraxique dont même leurs rêves ignorent
la perfection.



- Shiryu…
tu es et resteras à jamais mon maître. Je me donne entièrement à tes
enseignements. Ne me demande pas un tel abandon avec un étranger.



- Tu verras
pourtant combien lui accorder ta confiance t’apportera la sienne. Et il en sera
de même pour les chevaliers d’argent qui se sont battus pour toi sans la
moindre hésitation alors que seuls leurs souvenirs te rappelaient à leur
mémoire.



 



« Les
chevaliers d’argent… » Un instant perdue dans ses pensées, Asae se
remémorait avec précision la saveur musicale l’ayant éveillée pour lui
permettre de s’arracher des Enfers. Une telle douceur vibrait en les notes du
musicien, une telle passion tragique. Plus que n’importe quel autre chevalier,
Asae désirait rencontrer le saint de la Lyre. Malgré les assertions de Shiryu, elle
n’avait que faire des ordres du Pope, de ce pseudo chevalier dissimulé derrière
son masque impassible qui n’avait même pas été capable de la protéger. Et après
tout, le représentant d’Athéna se devait d’obéir aux ordres de sa déesse ;
si Asae désirait voir son sauveur, elle y parviendrait, d’une manière ou d’une
autre.



 



 



***



 



Fidèle à
ses habitudes, Hipparque réfléchissait sur les marches ensoleillées du colisée
où il lisait les données compilées la nuit précédente. Il absorbait ces
nouvelles connaissances pour les rendre part intégrante de lui-même, puis
tentait d’apporter à ces concepts sa propre interprétation afin d’élargir ses
futurs débats avec Myrddin. Mais aujourd’hui, ses pensées ne le portaient ni
vers l’infinité de l’univers ni vers l’influence de la gravitation sur le
magnétisme humain ; Hipparque était inquiet, et l’assurance de Zeuxis
comme la sérénité de Tito ne l’apaisait aucunement. Depuis l’intervention
d’Hadès il portait constamment son armure du Sextant.



 



- Je ne
comprends pas, commença Zeuxis, je croyais qu’Hadès avait péri sous le sceptre
d’Athéna lors de la dernière guerre sainte.



- La
prétention des mortels n’a pas fini de me surprendre, dit Hipparque. C’est
faire preuve d’une bien grande naïveté que de penser pouvoir tuer un dieu ;
qui plus est le dieu des morts.



- Son corps
mythologique a pourtant été détruit, insista Zeuxis.



- Pour être
plus exact, il a rendu l’âme. A qui ou à quoi je n’en sais rien, mais s’il est
privé de corps, il n’en demeure pas moins un esprit immortel. Depuis le partage
de l’univers Hadès est une divinité défunte, son corps n’était rien de plus
qu’une enveloppe de chair animée de la nostalgie des temps anciens. Maintenant
le souverain des Enfers n’a plus d’échappatoire. S’il s’emparait du corps d’un
mortel il en deviendrait vulnérable. En conservant sa forme spirituelle il
reste inaccessible, imprenable.



- Hadès est
rusé, déclara Tito en caressant le casque du Lynx, et penser qu’il est parvenu
jusqu’au Parthénon par ses propres moyens m’inquiète, car aucun être maléfique
ne pourrait pénétrer le Sanctuaire sans l’aide d’un chevalier d’Athéna. Il y a
un traître parmi nous. 



-
Apparemment non, dit Zeuxis. D’après le Grand Pope, nous n’avons été victime
d’aucune trahison. Seulement, à chaque guerre sainte Hadès apprend de ses
erreurs passées, développe ses connaissances sur Athéna et l’ordre de la
chevalerie, ainsi ses plans s’améliorent peu à peu, et chaque fois il gagne en
vigueur. Hadès revient aujourd’hui accompagné d’une force décuplée par la
colère de ses échecs précédents. Il n’est pas impossible à un dieu de contenir
sa cosmo-énergie pour n’en laisser aucune trace alentour. Pourquoi alors Hadès
s’encombrerait-il d’un intermédiaire mortel lorsqu’il est assez puissant pour
venir lui-même condamner les hommes par la mort d’Athéna ?



- On
devrait quand même se méfier, quelque chose ne tourne pas rond, j’en suis sûr.
Mieux vaut briser la trahison dans l’œuf plutôt que pleurer ses conséquences.



- As-tu des
soupçons ? demanda le Peintre.



- Eh bien…
Hipparque, tu ne quittes jamais ta chambre, le nez constamment plongé dans tes
bouquins, quant à toi Zeuxis, j’ai pu voir sans mal au Parthénon ta peur de
perdre Athéna. Sheliak a prouvé sa fidélité, Maui n’est arrivé d’Ouganda
qu’après cet incident, et ni Phidias ni Saon ne se sont encore manifestés.



- Shiryu
est un ange, ajouta Zeuxis, il lui est impossible de trahir notre cause. Et
Oisin est trop passionné et optimiste pour être impliqué dans une telle
intrigue. Cependant il est à noter que le gardien des portes lui-même n’a pas
senti Hadès s’immiscer en notre enceinte sacrée. Je me demande encore pourquoi
le Pope a désigné ce rêveur à ce poste clé.



- Bien,
résuma Tito, les autres chevaliers sont Bayer, Neferia, Myrddin et le Grand
Pope. Ce dernier porte-t-il une armure ?



- Ma seule
assurance, dit Zeuxis, moi qui aie côtoyé le Grand Pope lorsqu’il me racontait
les scènes à peindre pour les temples du Zodiaque, c’est que notre maître ne
porte pas d’armure sous sa cape.



- Plus les
traîtres sont perchés plus l’effet de surprise est ravageur, nota Tito. Saga
des Gémeaux a prouvé que le plus haut rang de notre ordre ne demeurait pas hors
d’atteinte des forces du mal ; comptons donc le Grand Pope parmi les
suspects.



- Ainsi
qu’Altaïr, même et surtout s’il n’est pas encore chevalier, dit Zeuxis.



- Vous
savez ce qu’il nous reste à faire, conclut le Lynx. Si une fouine se cache
parmi nous, débusquons-la et traquons-la jusqu’aux Enfers s’il le faut. 



 



 



A
l’approche d’Altaïr et Sheliak, Tito entrevit immédiatement un moyen de confirmer
ses paroles par des actes. Le visage de Zeuxis s’obscurcit ; Altaïr ne lui
inspirait que peu de respect devant son échec à remporter son armure, et
l’entraînement de Sheliak demeurait le plus honteux aux yeux du Peintre. Malgré
l’exploit de la Lyre, Zeuxis ne voyait en lui que suffisance et fierté qui
n’effaceraient jamais son passé peu glorieux.  



 



- Bonjour
chevaliers, salua Altaïr.



- Sheliak,
enchaîna immédiatement Tito, laisse-moi te féliciter pour ton imagination. Tu
as été brillant. 



 



Un rictus
déforma la bouche de Tito car Zeuxis réagissait tel qu’il espérait : déjà
il se redressait, libérant comme à son habitude les scintillements colorés
de ses cheveux bigarrés, puis d’une voix bleutée lança négligemment à
Sheliak :



 



- Tu
comptes être acclamé dans toute la Grèce, c’est ça ? Tu as encore du
chemin à faire pour regagner l’estime du Sanctuaire.



- Ne
raconte pas n’importe quoi, intervint Altaïr, tu sais bien que le Grand Pope
lui-même a toujours toléré Sheliak comme il est. Tu es le seul qui ne l’accepte
pas, et tu veux encore insulter cet excellent chevalier ?



- Voilà
donc à quoi tu en es réduit, Altaïr, tu sers de valet à Sheliak ? Tu
ferais mieux de t’entraîner au lieu de flâner sans but avec des saints
d’Athéna.



- Il
suffit, Zeuxis, prononça calmement Sheliak.



- Quelle
répartie ! s’exclama le Peintre, la main jetée de revers sur le front en
signe de dépit. Voilà donc les fruits de ton entraînement ! Un ‘poète’
silencieux qui préfère fumer de la drogue plutôt que de chanter pour le peuple.
Devant si peu d’inspiration je commence à comprendre ta peur de vivre en
société.



-
Chercherais-tu à me provoquer, Zeuxis ? Tu n’aimes pas mes chants, ne
joins pas à ton ignorance la stupidité de l’hypocrisie.



- Ah nous y
voilà… se réjouit le Peintre. Tu veux peut-être que nous confrontions nos
talents ? Voyons ce que les spasmes de l’inspiration artificielle valent
devant la grâce du naturel.



- Arrête
Zeuxis c’est ridicule, ordonna Altaïr.



 



Hipparque
tentait de ne plus entendre le bruit environnant car il lisait, fasciné, un
ouvrage en grec ancien. Tito restait assis sur les marches de l’arène afin
d’assister confortablement au combat. Il devinait que Sheliak ne répondrait pas
à l’affront, et que devant une salve prête à le frapper de plein fouet Altaïr
voudrait protéger son ami d’une attaque injuste, se livrant en proie facile à
l’assaut mental de Zeuxis. Mieux que défier Sheliak, tester les réactions
d’Altaïr se révélait bien plus intéressant pour Tito.



 



 



Le
Peintre détacha de ses cheveux un pinceau enroulé dans une tresse, puis
parcourut son armure à la recherche de couleurs variées dont le pinceau
conservait chaque fois l’éclat d’une nouvelle teinte. Zeuxis ferma les yeux,
prononça d’une voix arc-en-ciel « 
Kaléïdo !  »,
puis envoya vers Sheliak une mosaïque de peinture. Devant l’impassibilité du
chevalier de la Lyre, Altaïr se précipita entre son compagnon et l’attaque de
Zeuxis, prêt à tenter de contrer l’assaut. Au moment où l’attaque atteignait
l’apprenti, Sheliak pinça une simple corde de sa lyre, engendrant une onde de
choc qui propulsa Altaïr quelques mètres plus loin, hors de danger.



 



Explosions vertes,
jaunes, bleues, pourpres, lignes brisées indigo ponctuées de cernes ocres,
cercles de feu ou de glace enlacés de lavande, un tunnel hypnotique plongeait
Sheliak dans une contemplation aussi douce qu’irrépressible. Le jeune Arabe
absorbait ces couleurs, se noyait d’une beauté jusqu’alors perçue uniquement à
travers sa musique. Zeuxis était un maître artistique, et se laisser bercer par
sa passion ne provoquait ni douleur ni malaise. Au contraire. Les mouvements
incessants et rapides aveulissaient lentement, parsemaient l’âme d’une apathie
contemplative contre laquelle toute lutte demeurait absurde, car qui briserait
volontairement une telle grâce picturale ?



 



Altaïr constata
l’envoûtement dans lequel Sheliak, perclus, sombrait inéluctablement. Son ami
tenait son instrument du bout des doigts, sans la moindre volonté apparente de
s’en servir. Malgré l’aspect inoffensif de l’attaque, Altaïr s’alarma. Aucun battement
de cil ne venait perturber les yeux grand ouverts du poète, son visage pourtant
sombre palissait visiblement, et les plis inconscients de l’inquiétude sur son
front, s’ils ne chassaient pas son plaisir assuré par l’emprise des couleurs,
témoignaient néanmoins de l’intrusion mentale de Zeuxis en Sheliak.



 



L’Arabe ne voyait
déjà plus les mosaïques dansantes. Transcendé par une méditation forcée, ses
pensées le guidaient maintenant vers l’intérieur de lui-même, vers son passé,
ses espoirs et ses craintes, les personnes côtoyées et les lieux observés
durant sa jeunesse. Les souffles kaléidoscopiques ralentirent, tournoyèrent
avec lenteur autour de la tête nue de Sheliak, puis inspirées par ce dernier,
réunirent un jaune lumineux qui fusionna avec la chaleur orangée d’un sable
volatil pour former aux yeux de tous les dunes des déserts d’Arabie écrasées
sous un soleil brûlant.    



 



Altaïr
comprit l’intention de Zeuxis : lire la mémoire de Sheliak tel un livre
ouvert, utilisant ses dons de divination pour sonder les motivations et les
vérités personnelles du chevalier de la Lyre. Si personne n’arrêtait Zeuxis,
Sheliak serait mis à nu, ou s’il voulait s’en sortir, il devait faire appel à
sa force la plus profonde, l’inspiration garante de sa volonté qui serait alors
immédiatement dessinée par les couleurs cosmiques du Peintre. Altaïr ne pouvait
le permettre.



 



Hipparque
avait posé son livre. Il regardait avec intérêt les images dépeintes depuis
l’esprit de Sheliak, représentant maintenant les scènes sanglantes d’un pays en
guerre. Ces douloureux souvenirs d’enfance éveillèrent le poète à son état
subconscient, et comprenant la manipulation exercée par Zeuxis, Sheliak décida
de mettre un terme au tourbillon kaléidoscopique. Hélas son corps ne répondant
plus à ses ordres, sa lyre demeurait inutile. Paralysé, seul un effort de
concentration épuisant parviendrait à l’émanciper de l’hypnose. Pour ne plus
voir les teintes délétères du flamboiement coloré malgré ses yeux ouverts,
Sheliak orientait désormais ses pensées vers les élans de son cœur, vers les
pulsations premières de son cosmos.



 



- Zeuxis,
cria l’apprenti, libère Sheliak ou tu le paieras cher.



 



Altaïr
serra les poings, une cosmo-énergie rouge vif irradia dangereusement de ses
chairs, d’une intensité si soudaine que Tito s’en inquiéta. D’un bond, le Lynx
se retrouva devant Altaïr au centre de l’arène. Déçu que Sheliak ait pris pour
lui l’attaque subtilement destinée à l’Indien, Tito ne comptait pas laisser
passer la chance de mettre à jour la véritable force de son opposant.
Si l’apprenti de
Myrddin se trouvait habité d’une puissance maléfique, Tito serait vaincu.



 



- Voyons Altaïr, dit le Lynx d’une voix
faussement mielleuse, tu ne vas tout de même pas porter la main sur un
chevalier d’Athéna… ?



- Ecarte-toi Tito, ou je m’occuperai de vous
deux en même temps.



- Quelle prétention. L’Aigle se refuse à
t’accorder son armure et tu as l’arrogance de te croire supérieur aux saints
d’argent ? Allons sois réaliste, laisse Zeuxis finir son travail, au nom
de la sécurité d’Athéna.



- Sheliak a sauvé notre déesse et vous osez
le mettre en doute ? J’ai déjà trop attendu, éloigne-toi ou prépare-toi à
te battre !



 



Pour toute réponse, Tito se mit se garde,
brûla une fine cosmo-énergie brune et la constellation du Lynx apparut derrière
lui. Altaïr se jeta sur Tito, multipliant les coups à une rapidité digne d’un
aigle plongeant vers sa proie. Tito n’en fut pas impressionné. Distinguant sans
mal la technique de l’apprenti, il ne cherchait pas à éviter ces
attaques ; il contenait une à une les salves de cosmos de son adversaire.
Dès qu’il discerna une faille dans la défense d’Altaïr, Tito l’expédia en
retrait d’un violent coup de pied, s’inclina tel un lynx prêt à bondir, puis de
ses mains aux paumes ouvertes invoqua la puissance du félin. « 
Velours Tranchant 
» cria-t-il en libérant de chacun de ses doigts des lames d’argents aussi
acérées que les griffes meurtrières de son armure.



 



Sans
protection, le corps d’Altaïr ne résisterait pas longtemps à une telle
puissance. Il esquivait la plupart des attaques et déviait les plus faibles,
presque surpris de lire si facilement les mouvements de son adversaire.



 



L’assaut
terminé, Altaïr reprenait son souffle en regardant Tito impassible face à lui.
Son calme ne plaisait pas à Altaïr, et il n’en comprit la raison que lorsqu’une
griffe lui lacéra le dos, écartant ses chairs immédiatement rougies d’un sang
abondant. Derrière l’Indien arrivaient par centaines d’autres rais de cosmos
qui le déchiquetteraient s’il ne bougeait pas. Dans un mouvement douloureux
exacerbant son hémorragie, Altaïr s’envola, un instant porté par des ailes
diaphanes. L’attaque de Tito poursuivit sa route jusqu’à ravager les marches de
l’arène non loin d’Hipparque.



 



 



Zeuxis exultait. Par ses couleurs redevenues
chaotiques au dessus de Sheliak il déduisait le combat mental mené par son
rival. Dans quelques instants, les teintes polychromiques du kaléidoscope
exposeraient au grand jour l’étendard de l’Arabe. 



 



 



De sa
position surélevée, Altaïr se trouvait en parfaite posture pour broyer Tito
sous les serres de l’aigle. Le fixant du regard, les dents serrées de douleur,
Altaïr se préparait à se jeter sur sa proie, lorsqu’il fut frappé de plein
fouet par la dernière griffe du Lynx venue des cieux, la plus inattendue, la
plus puissante. Le dos profondément lacéré, au bord de l’évanouissement, Altaïr
tomba en chute libre jusqu’à s’encastrer dans les roches de l’arène, rapidement
entouré d’une marre de sang.



 



- Tu as de
la chance que je ne désire pas ta mort, dit Tito, j’espère seulement que cette
raclée te servira de leçon.



 



A peine
eut-il terminé sa phrase que l’arène se mit à trembler, creusée de tout son
long par un chevalier colossal élancé avec la force d’un géant en direction de
Tito. D’une voix tonnante et rauque, le saint en appela à
L’Étreinte de Némée.
Si cela dévoilait son identité, cette voix contracta aussi les chairs de Tito
d’une angoisse incontrôlable. Le Lynx voulu s’écarter mais ce fut peine perdue.
Maui le plaqua au sol, entoura sa gorge de son bras épais et pressait de son
autre main la colonne vertébrale du Lynx, prêt à la lui briser au moindre
mouvement de riposte.



 



Le souffle
coupé, Tito parvenait à peine à gémir de douleur. Le chevalier d’Héraclès
n’irradiait aucun cosmos, néanmoins sa hargne apparente ne le rendait que plus
terrifiant.



 



- Ça y est
t’es calmé ? hurla-t-il dans les oreilles de Tito. Honte à toi de
t’attaquer à un homme sans armure ! Depuis quand un chevalier s’en
prend-il à plus faible que lui ? Tu me répugnes. J’ai vu trop de gens
de ton espèce pour accepter ça dans les rangs de la chevalerie.



 



Maui
fulminait. Lors de son entraînement en Afrique, une grande partie de son temps
fut consacré à l’aide de personnes démunies. Trop souvent il avait vu de
pauvres gens esclaves des riches, et bien qu’il permit l’émancipation d’un
nombre important d’entre eux, il savait que la loi du plus fort continuerait à
perdurer là où les enseignements pacifiques d’Athéna étaient bafoués. Reconnu
pour sa bravoure et sa bonté, Maui s’était juré d’utiliser sa puissance pour
défendre les faibles, et que son poing fatal servirait à jamais sa conception
de la justice. Tito en faisait la douloureuse expérience. 



 



Sans
le montrer, Zeuxis s’inquiétait lui aussi, ayant comme son ami lancé une
attaque injuste contre un frère chevalier. Néanmoins il redoutait moins
l’arrivée de Maui que de ne pas déchiffrer suffisamment tôt l’esprit du poète.
Toute sa concentration focalisée sur sa lecture picturale, il se laissa dériver
vers l’irrationnel. En brumes colorées, la peinture vira à l’aquarelle pour
former un ciel sombre habité de longs nuages sinueux rougis par un soleil
invisible. Des rais orangés tout du long élancés ondoyaient au sein de cette
nuée labyrinthique. Quel est ce lieu étrange d’où l’âme de Sheliak puise sa force ?
Quels contrastes subtils, mélange inattendu de grâce et de désespoir.



 



Au milieu des nuages apparurent deux formes
lointaines. De pâles soleils ? …Non… Des lacs émeraude ? Difficile à dire.
Dans sa lutte finale contre l’hypnose, Sheliak parvenait désormais à se mouvoir
avec une lenteur risible. Son regard plongeait directement dans les rétines de
Zeuxis mais il les traversait sans la moindre once d’intérêt, aveugle,
pleinement perdu en le tableau naissant de son cœur inspiré.



 



Ni nuage,
ni lac. Le cœur de Zeuxis se serra lorsqu’il comprit quelle image se dévoilait.
A l’apparition de la pensée du bel Arabe, une larme s’écrasa sur l’armure de la
Lyre. Entourés d’une cascade de cheveux mordorés, les yeux pers d’Asae
ouvraient une étendue plus profonde que le ciel.



 



« Sheliak
est… amoureux… »



 



 



Maui en
avait fini avec Tito et approchait maintenant de Zeuxis et de Sheliak qui
recouvrait peu à peu ses esprits. Bien que partiellement dissipée contre le
Lynx, la colère d’Héraclès ne réduisait nullement la puissance transpirée par
son armure.



 



« Maui,
Zeuxis, cessez immédiatement ! » ordonna Myrddin, consterné par la
scène qui s’offrait à lui : L’arène du Sanctuaire ravagée, deux chevaliers
à terre dont un couvert de sang. Le druide avait pitié de ces saints à qui il
restait encore tant à apprendre. Dans un hochement de tête condamnant
l’absurdité d’une telle situation, Myrddin s’agenouilla près d’Altaïr
inconscient et posa ses mains sur le dos lacéré. Un voile blanc entoura les
bras du chevalier de la Coupe et se déversa telle une rivière de brume sur les
chairs d’Altaïr. Les plaies se refermèrent lentement. L’apprenti dormait
maintenant d’un profond sommeil. Honteux, Tito et Zeuxis ne disaient mot.



 



- Sont-ce
là les actes par lesquels vous espérez devenir des combattants de
légende ? lança Myrddin. Vous feriez mieux d’économiser votre énergie et
de renforcer votre amitié car les véritables combats seront de loin plus
violents que vos méprisables dissensions. J’espère que vous ferez preuve de
plus de bon sens devant le Grand Pope. Préparez-vous chevaliers, tous les
saints d’argent sont attendus ce soir au Parthénon. Ceci est un ordre direct de
la déesse Athéna. Voici venu l’heure de la Réunion Argentée.



 



 



***



 



Neferia et
Bayer gravissaient les marches de l’Acropole à pas lents. Malgré le port d’un
masque imposé aux femmes chevaliers en signe de renoncement à leur féminité, un
charme irrésistiblement attracteur se dégageait de Neferia drapée d’une
calasiris(8) de lin. Elle suscitait régulièrement les attentions
mièvres de séducteurs athéniens et les discours intéressés d’hommes obnubilés
par les formes extérieures. Peu d’hommes restaient insensibles au caractère
altier de l’Egyptienne, et si beaucoup de regards discrets la convoitaient
secrètement, elle alimentait aussi de nombreuses conversations à l’agora.



 



Neferia y
répondait par son caractère trempé qui s’apparentait souvent à de la froideur
ou de l’indifférence, voire même de l’agressivité lorsque ses propos prenaient
le goût acerbe de la sincérité. Flattée et exaspérée des conséquences de ses
senteurs exotiques, connaître Neferia relevait d’efforts et d’une patience dont
peu se montraient capables.



 



Aucun autre
chevalier aux côtés de Neferia n’aurait plus contrasté que Bayer. Il était de
loin le plus transformé en six ans d’entraînement. Ce petit bourgeois anglais
fit ses premiers pas au Sanctuaire dans l’attente d’une célébration immédiate,
de toute la fleur d’Athènes réunie pour discuter des saisons pendant des
heures. Sa première désillusion fut l’aridité du climat et la solennité des
dirigeants ; la suivante fut son centre d’entraînement et l’armure
visée ; l’enseignement de son maître fut la dernière. Depuis lors Bayer
avait troqué ses costumes de cul-serré contre les dreadlocks des Ethiopiens. De
ses racines européennes, seules subsistaient quelques exclamations dont la
sonorité anglophone amusait Neferia.



 



Après une
semaine en Attique on ne les voyait plus l’un sans l’autre. Si de nombreux
jaloux regardaient Bayer de travers, ils le remerciaient aussi en secret
d’attirer les rires sans retenue de Neferia, ce que personne d’autre ne
parvenait à arracher si spontanément de l’intimidante demoiselle.



 



Bayer était
simple ; du moins, il l’était devenu. Ni sous-entendu mielleux dans les
paroles du chevalier, ni regard langoureux en attente d’un retour chaleureux de
Neferia. Bayer prenait la vie telle qu’elle se présentait, l’embellissait
souvent par les rythmes exutoires de son djembé, et il ne cherchait ni le
respect ni la reconnaissance de ses pairs. Qu’aurait-il eu à y gagner de toute
façon ? Il savait aussi qu’intellectuellement il ne concurrencerait jamais
ses amis, par contre quelques secondes lui suffisaient pour dresser la liste
des meilleurs morceaux de ska du XXIème siècle.



 



Parce
qu’ils savaient que présence ne signifie pas parole, Neferia et Bayer ne
commencèrent à discuter qu’à l’approche du Parthénon.



 



- J’ai du
mal à réaliser qu’Asae est l’incarnation d’Athéna, dit Neferia.



- T’es
jalouse ? Franchement, je sais pas si j’aimerais être un dieu...



- Ne t’en
fais pas pour ça, taquina la princesse. En tout cas la position d’Asae n’est
pas très enviable, mais je suis sûre qu’elle s’en sortira bien.



- Well, on
le saura bientôt. J’espère seulement qu’elle aura pensé au thé et à mettre un
bon reggae genre les Skatalites...



-
Evidemment, ironisa Neferia, un sourire au coin des lèvres. Avec des petits
fours, du champagne et des masseuses.



-
Fichtre ! J’aurai dû amener mon djembé !



- Un
incorrigible épicurien, Bayer, voilà ce que tu es.



 



Algernon et
Siroe saluèrent les chevaliers puis ouvrirent les portes du Parthénon.



 



 



« Hi
guys ! » lança Bayer à l’assemblée des saints réunis. A part Oisin et
Myrddin qui les saluèrent en retour, les autres n’avaient d’yeux que pour
Neferia dont ils découvraient le visage d’argent parcouru de fines
gravures emplies d’or.



 



- Ça
respire la joie ici ! s’exclama Bayer, sensible à l’ambiance tendue entre
les chevaliers en présence.



- Le Grand
Pope vous a donné une fessée ? s’amusa Neferia.



- Gardez
vos sarcasmes pour vous, rétorqua Tito sous un regard noir de Maui.



- Allons,
intervint Oisin, réjouissons-nous d’être pour la première fois tous réunis.



- Il manque
Saon et Phidias, précisa Hipparque.



- Phidias
est excusé et Saon finira par venir, j’en suis certain. Mais où qu’ils soient
nous partageons la même cause et les mêmes ennemis, alors laissons notre
animosité de côté, elle ne servirait que nos adversaires.



- C’est
exact Oisin, acquiesça le Grand Pope en franchissant les lourds rideaux
derrière le trône.



 



Dès son
arrivée, les saints se placèrent en ligne, les uns à côté des autres, le casque
sous le bras. Ils ignoraient s’ils avaient plus à redouter la colère du Grand
Pope ou la déception d’Athéna, quoiqu’il en soit ils ne s’attendaient pas à des
félicitations.



 



- Je ne suis
pas fier de vous, chevaliers. L’intrusion d’Hadès est-elle si anodine que vous
vous amusiez en plus à vous déchirer au premier désaccord ? Vous pensez
être puissant, vos armures sont pour vous garantie de sagesse ? Je ne vois
ici que peu de chevaliers, et si Shiryu ne se trouvait pas au Sanctuaire je
m’inquiéterais pour le sort d’Athéna.



- Et où
était le Dragon quand on avait besoin de lui ? chuchota Tito.



 



Cette
remarque n’échappa nullement au Grand Pope qui s’approcha du Lynx et plongea le
regard aveugle de son masque dans les yeux du chevalier.



 



- Et toi
Tito, où étais-tu ? Ta présence a-t-elle apporté la moindre contribution à
la victoire d’Athéna ? Où se dissimulait le cosmos ardent brûlant en les
veines de ton armure ? Combien de temps dormira encore en ton âme l’extase
du septième sens ?



 



En
retournant vers son trône, le Pope continua :



 



- Vous êtes
tous brillants. Ne gâchez pas ce rayonnement par vos jugements trop hâtifs. Je
ressens en chacun de vous le potentiel d’un chevalier d’or, cependant vos
véritables capacités se révéleront uniquement lorsque l’altruisme deviendra
votre oxygène, lorsque l’amour remplacera votre sang.



 



Le Grand
Pope s’assit et observa la maigre armée d’Athéna : neuf chevaliers
d’argent.



 



- Vous
n’êtes pas prêts, et Hadès s’en réjouit. Réalisez-vous seulement l’importance
de votre tâche ? Nous ne pouvons encourir le risque de perdre Athéna, car
ce serait alors l’humanité entière que nous perdrions. Nous allons donc appeler
des renforts. Il est temps de réveiller nos alliés, et depuis la dernière
guerre sainte, Poséidon en fait partie.



-
Comment ! s’écria Zeuxis, considérant cela comme une insulte à l’ordre des
saints d’Athéna. Grand Pope, bien que Poséidon ait envoyé les armures d’or aux
chevaliers de bronze dans les Enfers, comment pouvez-vous deviner qu’il ne
nourrit plus de désir de conquête ?



- Car je ne
le devine pas, Zeuxis, je le sais. Après la mort d’Hadès, Saori a brisé
d’elle-même le sceau de l’urne du souverain des Mers. Elle ne lui permit pas
uniquement de réintégrer le corps de Julian Solo, elle lui offrit la
possibilité, en dédommagement de la destruction de son sanctuaire, de regagner
son domaine originel, le royaume anciennement détruit par les premiers
chevaliers d’Athéna.



- Alors
Poséidon se trouverait… commença Myrddin.



- En
Atlantide, termina le Grand Pope. Son esprit y repose, libre, et bien qu’il ait
conscience de notre faiblesse et de l’assaut d’Hadès, il est volontairement
resté endormi pour ne pas intervenir dans cette guerre. Poséidon n’est plus
l’ennemi d’Athéna, et nous avons besoin de ses généraux.



 



Pas
un chevalier ne répondit. Ils connaissaient le caractère irrévocable des
décisions du Grand Pope, et même si la demande de renfort avait les reflets de
la honte, leur modestie les obligea à reconnaître la pertinence de cet ordre.
Têtes baissées, dans un silence total, les saints d’Athéna prirent lentement
conscience de leur force risible, de leur union dérisoire. Soudain leur échec
devant la barrière d’Hadès les étreignit douloureusement. Leur fierté venait
d’être heurtée avec la violence de la laine, et la cicatrice perdurerait dans
leur cœur en un goût amer de jeunesse irréfléchie et égoïste.



 



Ils se
sentaient pitoyables, et certains dans une prière sans voix demandèrent pardon
à Athéna. D’un mouvement commun, guidés par leur premier sentiment partagé, les
neuf saints d’argents s’agenouillèrent et fermèrent les yeux dans l’espoir d’y
trouver l’image réconfortante de leur déesse. Mais Athéna ne résidait pas
derrière des paupières fermées au ciel ; ils la virent face à eux
lorsqu’ils ouvrirent les yeux. Asae les avait rejoint sans un bruit.



 



Le Grand
Pope ordonna : « Présentez-vous, chevaliers. »



 



- Zeuxis du
Peintre



- Hipparque
du Sextant



- Tito du
Lynx



- Bayer du
Caméléon



- Neferia
du Dauphin



- Maui
d’Héraclès



- Myrddin
de la Coupe



- Oisin
d’Ophiuchus



- Sheliak
de la Lyre



 



 



Asae
approcha Zeuxis, sans un mot, sans même la respiration de Zeuxis, et Asae le
scruta. Ses yeux de déesse ne demandaient rien, et recevaient tout.
L’expression progressivement dessinée sur le visage du Peintre satisfit Asae.
Elle se décala jusqu’à Hipparque pour l’observer à son tour. Et ainsi de suite,
chevalier après chevalier. Peu de temps lui suffisait pour lire la dévotion de
ses saints, et ni un reproche ni la moindre déception ne brûlait en ses iris.
Ils retrouvaient en la curiosité d’Asae la réminiscence de l’enfance, lorsque
chaque nouveauté devient merveille.



 



Sheliak fut
le dernier. Asae procéda avec la même dignité au parcours de ses pensées.
Distinguant la lyre à son bras, elle le reconnut enfin, ce musicien de la
renaissance, celui qui la fit fleurir depuis la tombe, choisir la symphonie de
la vie plutôt que le suave oubli de la mort. Asae se revit six ans auparavant,
une olive entre les doigts, prête à la jeter sur Sheliak. L’avait-elle dès lors
inconsciemment choisi pour être son sauveur ? Elle l’ignorait, et ne se le
demandait pas.



 



« Merci »
lui souffla-t-elle.



 



De retour
au côté du Pope, Asae déclara aux chevaliers :



 



« Je
viens de sonder votre cosmos. Il n’y a aucun traître en ces lieux, je fais
confiance à chacun d’entre vous. Je peux donc vous parler à cœur ouvert. Je ne
crains pas de le dire, j’ai peur. Je découvre seulement à quel point je ne me
connais pas. Shiryu m’a élevée pour me dissimuler du danger, et aujourd’hui je
suis une femme nouvelle, une étrangère à moi-même, et je tremble devant
l’inconnu. J’ai besoin de vous, de votre fraternité, de votre foi. Je suis
encore loin de comprendre Athéna et son influence en mon âme, alors en
attendant j’ai besoin de votre protection. Octroyez-moi par votre courage le
temps d’apprendre les chemins qui plus tard me ramèneront vers vous pour vous
soutenir en retour…



 



« L’unité
sera garante de notre succès, ainsi je vous en prie, et s’il le faut je vous
l’ordonne, ne mettez jamais les ordres du Grand Pope en doute. Sa volonté sera
la mienne jusqu’à la naissance de mon assurance. Soyez patients avec moi et
entre vous, restez ouverts d’esprit et sensibles à la raison. Au nom d’Athéna
et des précédents chevaliers de justice, en hommage aux anges gardiens,
aimons-nous comme une famille, abandonnez votre cœur à la chaleur unificatrice
de notre espoir en un monde équitable où l’humanité se respecte et prend soin
de notre mère la Terre. »



 



Le rideau à
la main, avant de quitter la pièce, Asae ajouta : « En attendant
celle d’Athéna, recevez ma bénédiction. »



 



 



***



 



A
quelque distance de l’Acropole, le Mont Etoilé s’élevait tel un doigt pointé
vers le ciel. Depuis sa hauteur, le firmament étincelait d’une infinité de feux
célestes. Assis sur un rocher, Shiryu y contemplait les constellations bénies
d’Athéna, accompagné du Grand Pope dont le silence reflétait le trouble
lancinant d’un doute insoutenable.



 



-
Les étoiles sont claires, Shiryu, leur message n’a pas changé depuis seize ans.
Nous assistons à la dernière guerre sainte.



-
Mais nous n’en connaissons pas l’issue, et cette incertitude est le seul espoir
qu’il nous reste.



-
L’armée des Ténèbres semble pourtant avoir pris l’avantage cette fois. Ni toi
ni moi n’avons senti Hadès s’infiltrer jusqu’au Parthénon. Moi qui voulais
éveiller Asae à sa conscience divine, Hadès a pris les devants.



-
Et notre protégée est devenue déesse.    



- Asae
m’impressionne, avoua le Grand Pope. Sans me vouer sa confiance elle me l’a
offerte de ses chevaliers. Elle leur a parlé avec tant de sincérité, tant de
simplicité, et sa fragilité a brisé les dissensions entre les saints. Son
discours avait les allures d’une confession, presque d’une demande de pardon.
Si jeune, et déjà si humble. Tu l’as bien éduquée, Shiryu. La réincarnation
d’Athéna ne pouvait être en de meilleures mains que les tiennes.



- Et
pourtant je n’ai pas levé un doigt contre l’assaut d’Hadès. L’armure du Dragon
irradiait, m’appelait, et j’ai dû fermer les yeux devant ce risque mortel.



- Il y a
seize ans nous hésitions à tuer Athéna, et aujourd’hui vois comme elle nous
surprend. Nos intuitions se confirment, Asae est toujours en vie et nous savons
maintenant quel chevalier détient le potentiel que nous recherchons. De plus je
ne doute pas un instant qu’Asae a organisé la Réunion Argentée dans le seul but
de voir le saint de la Lyre.



-
Certainement. Sans même atteindre le septième sens, il fut le seul à convertir
l’inspiration d’Athéna en arme de victoire. Sheliak a touché l’âme d’Asae.



- Il est
amoureux.



 



Shiryu
soupira.



 



- Nous ne
pouvons hélas pas nous permettre de laisser naître un nouveau Seiya.



- Je
m’occupe de cette affaire, Shiryu, car il n’y a aucune fierté à en tirer et je
ne veux pas te voir entaché de ces souillures.



- Quand
accepteras-tu d’alléger le poids de ton sacrifice sur mes épaules, Noble
Démon ? Le garçon espiègle de mes souvenirs est devenu un homme plus grave
que Mü.



- Ne
m’appelle plus Noble Démon. Mon anonymat prend fin, j’en ai assez de ce heaume
derrière lequel ne m’atteignent pas les véritables couleurs du monde et qui
suscite la méfiance de chacun. Que les saints d’argent connaissent désormais ma
constellation protectrice.



 



Le
Grand Pope retira son masque, libérant une dense chevelure rousse dissimulant à
peine deux points bleus sur son front. Telle une offrande il déposa son heaume
sur l’autel où reposait autrefois le corps de Shion du Bélier, l’ancien Grand
Pope, le maître de son maître.



 



 



~----~----~----~----~----~----~



 



Notes :



 



 (6) Misopethamenos :
du grec miso=moitié ; pethamenos=mort. Il s’agit d’un vieillissement
simulé. Les battements du cœur sont ralentis de telle façon qu’après une année
de vie, le cœur n’a vieillit que d’une journée. 



 



(7) Péplos : vêtement
en laine fixé sur les épaules et le plus souvent ceinturé.



 



(8) Calasiris : fine
tunique de lin retenue par une ceinture.



 



 



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