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La Nécropole du Nil

Par black dragounet


 


Vingt ans après la défaite de Seth


Alors qu’il esquivait de justesse un coup de poing visant son cœur, Yaga comprit qu’il n’allait pas survivre à ce combat.
Son adversaire n’était pourtant pas le plus terrible qu’il ait jamais eu à affronter, loin de là. C’était un adolescent, à peine plus âgé que le chevalier d’Argent ne l’était lorsqu’il avait accompagné son maître et Myrina en Egypte tant d’années plus tôt. Un jeune guerrier au service d’Arès, un berserker, à la technique encore mal dégrossie mais au potentiel évident.
En temps normal, Yaga n’aurait cependant fait qu’une bouchée de cet ennemi et aurait rajouté une ligne à la longue liste de victoires qui avaient bâti sa légende de plus grand chevalier d’Athéna. Ces victoires qui avaient jalonné toutes ces années à livrer les guerres de sa déesse, auprès de qui il avait pris la place jadis occupée par Philista, il en avait encore connu sept en cette journée. Sept berserkers, tous envoyés en Hadès sans coup férir. Néanmoins le huitième allait être de trop. Trop de fatigue, trop de blessures, trop de lassitude… Son armure était en miettes, ses habits maculés de sang, ses muscles douloureux.
Lorsqu’il avait accepté cette mission, tenir un point stratégique avec une poignée de chevaliers de Bronze inexpérimentés, Yaga savait que cela pouvait être la dernière. La logique le voulait. Sa déesse l’avait regardé tristement lorsqu’il avait accepté. Comment aurait-il pu décliner, lui le chevalier légendaire, alors que la situation était aussi critique ?
Athéna avait livré tant de batailles en tant de contrées étrangères ces dernières années, tant de chevaliers avaient péri loin de chez eux, que l’ennemi traditionnel de la déesse aux yeux pers avait sauté sur l’occasion au moment où celle-ci était la plus vulnérable.
Au moment où les ennemis frappaient aux portes du Sanctuaire, Chiron avait proposé un plan, le seul encore capable d’amener la victoire. Transpercer les lignes ennemies qui encerclaient le domaine sacré en passant par un défilé montagneux pour aller abattre directement Arès. Décapiter l’armée ennemie et profiter de la débandade qui suivrait pour transformer une défaite inéluctable en triomphe. Cependant, il y avait une faille dans ce plan de la dernière chance : la percée serait vulnérable dans son dos. Il fallait donc que certains restent en arrière pour affronter une grande partie de l’armée du dieu de la Guerre qui tenterait d’aller porter secours à son chef. Et ce groupe ne pouvait pas être trop puisant sous peine de réduire les chances de succès de la troupe devant neutraliser le dieu.


Yaga et ses compagnons s’étaient battus comme des lions, les chevaliers les plus faibles étant galvanisés par la présence d’une telle légende vivante à leurs côtés. Pour chaque serviteur d’Athéna qui mordait la poussière, au moins deux berserkers était mis hors de combat, Yaga faisant plus que sa part.
A présent, ils n’étaient plus que deux à poursuivre la bataille, le chevalier d’Orion et son futur vainqueur. Tous les Bronze étaient morts et les berserkers encore vivants étaient si gravement blessés qu’ils ne seraient plus d’aucune utilité aujourd’hui.
Un nouveau coup manqua de ravir la vie de Yaga. Se dégageant avec difficulté, il faillit s’écrouler aux pieds de son adversaire. Il voyait trouble, son souffle était court et il savait que même s’il venait par miracle à bout du jeune berserker, le nombre de côtes qu’il avait de cassées le condamnait à mourir dans l’heure. En ces ultimes instants, il repensa à son maître.
Philista avait accepté d’aider Myrina et Khemmis car il pensait que ceux-ci livraient un combat juste, mais aussi car il cherchait une dernière bataille à livrer. Le chevalier de Cassiopée avait eu une belle mort, une mort de héros.
Yaga avait toujours souhaité avoir un destin comparable et il était encore assez lucide pour savoir que cela allait être le cas. Il avait sauvé d’innombrables vies tout au long de sa carrière, et il en avait encore sauvé de nombreuses aujourd’hui. Sa légende et sa popularité ne pourraient que grandir encore après sa mort et il deviendrait probablement un des plus grands héros grecs de tous les temps. Oui, il allait tomber, pourtant son nom lui survivrait. On se souviendrait encore de lui dans trois mille ans partout en Grèce.
C’était alors que cette pensée lui traversait l’esprit que le poing de son adversaire lui transperça le cœur.


Il regarda le gamin qui venait de lui prendre la vie dans les yeux. Ce dernier paraissait tout surpris de sa victoire. Même s’il avait bien compris qu’il dominait le combat, sans doute ne s’attendait-il pas à terrasser un opposant aussi prestigieux. Le berserker sembla soudain réaliser que le prestige de Yaga allait rejaillir sur lui, le tombeur de légende. Cela causa une fraction de seconde de latence, un battement de cil pendant lequel le jeune guerrier pensa aux retombées de sa victoire avant de l’avoir définitivement entérinée.
Il n’en fallut pas plus au chevalier d’Argent. Dans un ultime effort, il contracta les muscles de son torse, emprisonnant le poing du garçon. Celui-ci s’en rendit compte et voulut se dégager, néanmoins il était déjà trop tard. A aucun moment Yaga n’avait été en mesure de toucher son adversaire jusque là. Le chevalier d’Argent était trop fatigué et l’autre trop vif. Toutefois cet état de fait n’avait plus aucune importance.
Il frappa une seule fois et, du plat de la paume, enfonça le nez du garçon jusque dans son cerveau. Celui-ci mourut instantanément, les yeux encore brillants de son éphémère gloire.
Yaga le suivit dans son voyage vers l’Hadès à peine deux secondes plus tard.
Le chevalier d’Orion avait remporté son dernier combat.


 


Deux cents ans après la défaite de Seth


Tandis que le combat faisait rage et que les coups pleuvaient sur elle, Athéna se rendit compte qu’elle était fatiguée.
Son corps était flétri et, après deux siècles consacrés à poursuivre le combat qui avait été initié en Egypte par trois de ses serviteurs, même ses pouvoirs divins ne pourraient plus préserver très longtemps ses chairs mortelles.
Sa peau s’était couverte de rides profondes, ses cheveux jadis d’or étaient maintenant blancs comme la neige, ses muscles avaient fondu, son dos s’était voûté, elle peinait à supporter le poids de sa protection divine et de son imposant bouclier, et elle devait s’appuyer à chaque pas sur Niké sous son apparence de sceptre… Néanmoins, les yeux de la déesse réincarnée affichaient toujours sa détermination.
Certes, il serait bientôt temps de laisser les années rattraper ce corps déchu et de mourir avant de renaître à nouveau. Mais pas tout de suite.
Elle avait encore quelques batailles à livrer dans cette vie, et pour l’heure elle devait achever son ascension du Mont Olympe afin de répondre à la convocation de Zeus, le tout puissant maître de la Terre et des Cieux.
Elle ne savait pas exactement pourquoi son père l’avait convoquée, même si elle se doutait que cela avait forcément un lien avec les guerres que la déesse avait menées de par le monde depuis toutes ces années, combattant sans relâche les dieux qui se rendaient coupables de crimes contre leur peuple, faisant sans cesse reculer le Mal dans toutes ses incarnations, s’attirant de plus en plus d’inimités féroces.
Si elle n’avait pas commencé ce combat, elle l’avait embrassé et repris le flambeau, impressionnée par le sens de la justice et du sacrifice qu’avaient affiché Myrina du Cancer, Yaga d’Orion et Philista de Cassiopée.
Elle savait qu’elle allait probablement être jugée par ses pairs en ce jour, cependant elle n’avait nulle crainte. Même si elle devait être condamnée à un de ces châtiments cruels pour lesquels les Olympiens étaient devenus si réputés, elle l’accepterait sans faillir, persuadée d’avoir fait ce qu’il fallait faire.
Néanmoins, avant d’être face à ses congénères, il lui fallait encore atteindre le sommet du Mont Olympe. Cette ascension qui normalement n’aurait pas dû poser de problème à une déesse se révélait plus ardue que prévue à cause de l’opposition acharnée que rencontrait Athéna.
Zeus avait précisé dans les messages qu’il avait envoyés aux quatre coins du globe à ceux qu’il avait convoqués qu’il ne tolérerait aucune interposition de quelque sorte que ce soit. Si un dieu quelconque envoyait ses forces pour empêcher un de ses congénères de se présenter, les forces de l’Olympe viendraient en aide à l’agressé. Pourtant, alors qu’Athéna devait lutter pour chaque pas la rapprochant du sommet, les Anges de Zeus n’étaient pas intervenus.
Parce que ce n’étaient pas les serviteurs d’un de ses ennemis qui se dressaient face à elle. Non, ses adversaires n’étaient autres que ses propres chevaliers qui la combattaient à présent avec le même acharnement avec lequel ils l’avaient accompagnée sur tant de champs de bataille.
Avait-elle été aveugle ? Avait-elle été trop occupée par ses campagnes incessantes face à tout ce que la terre comptait de dieux corrompus pour ne pas voir le germe de la corruption dans ses propres rangs ? Elle ne savait pas pourquoi plus de la moitié de ses serviteurs s’étaient soudain retournés contre elle, tout comme elle ignorait comment le chevalier du Scorpion avait pu oser porter les quinze coups de son aiguille écarlate sur Chiron, obligeant la déesse à mettre un terme à l’immortalité de son vieil ami pour lui épargner une éternité de souffrance.
Elle aurait préféré prendre le temps de trouver une autre solution qui existait forcément, néanmoins le regard serein de son vieil ami l’avait convaincue.
Sans doute ses chevaliers avaient-ils été soudoyés par une force extérieure, pourtant, même si Athéna avait quelques solides suspects en tête, elle n’avait tout simplement pas le temps d’enquêter puis de le prouver dans le temps qui lui restait avant de devoir se présenter devant son père.
La première attaque surprise des renégats avait été terrible et nombre de ceux qui lui étaient restés fidèles avaient été tués ou blessés gravement.
Après que les traîtres s’étaient enfuis du Sanctuaire, elle avait décidé de ne pas impliquer ses chevaliers et de gravir seule l’Olympe afin de limiter les pertes parmi ses derniers serviteurs.
Un chevalier avait néanmoins catégoriquement refusé de lui obéir et avait insisté pour l’accompagner, menaçant de ne renoncer que si elle lui faisait entendre raison par la force.
Evidemment, le chevalier de Bronze Bellérophon de Pégase savait parfaitement que sa déesse n’aurait d’autre choix que de faire l’économie d’un combat face à un être aussi puissant que lui alors qu’elle s’apprêtait à affronter seule plus de quarante traîtres.
Ils étaient donc deux à avoir entamer cette longue montée, marchant droit dans la pente à une cinquantaine de mètres l’un de l’autre, deux à lutter pas à pas contre leurs anciens compagnons. Et Athéna devait bien reconnaître qu’elle ne pouvait que se féliciter de pouvoir compter en un tel instant sur un allié aussi fidèle et redoutable.
Le chevalier, qui n’avait depuis longtemps de Bronze que le titre, se révélait en effet aussi implacable et efficace qu’elle dans cette terrible bataille. Revêtu de la merveilleuse armure divine née de la rencontre entre son fabuleux cosmos et de la goutte d’Ichor offerte par la déesse comme récompense de sa fidélité, le jeune guerrier éliminait sans état d’âme quiconque commettait la folie de se présenter face à lui.


En ce moment où Athéna prenait conscience de sa fatigue avec une acuité renouvelée, plus d’une trentaine de corps désarticulés se trouvaient déjà dans le sillage du héros et de sa maîtresse. Celle-ci faisait face à trois chevaliers chez qui elle n’aurait jamais pu deviner la traîtrise.
Les chevaliers d’Or du Scorpion, du Lion et du Bélier se dressaient en effet sur sa route, dans la position de la Trinité. La vieille déesse eut simplement le temps de se cacher derrière son bouclier avant que les cosmos cumulés des renégats n’explosent.
- L’Exclamation d’Athéna ! hurlèrent-ils d’une même voix.
La seule exclamation que put produire Athéna fut un cri de douleur lorsque la déferlante d’énergie s’abattit sur son bouclier. Si le métal indestructible semblait tenir bon devant la puissance rappelant celle ayant entraîné la naissance de l’univers, la déesse sentit les os de son avant-bras romprent sous la force de l’impact.
L’enfer se déchaîna ainsi sur elle pendant ce qui lui parut une éternité jusqu’à ce qu’enfin le flot d’énergie se tarisse, laissant un paysage dévasté derrière la déesse.
- Elle est encore vivante ! hurla Akrab du Scorpion qui occupait la position centrale dans la trinité. Vite, encore une fois !
Les trois renégats enflammèrent une nouvelle fois leurs cosmos, cependant Athéna était bien décidée à ne pas leur laisser le temps d’attaquer de nouveau. Son bouclier, dont la surface rougeoyait à présent comme si elle était à la température de fusion, avait été la seule chose qui lui avait permis de se mettre à l’abri, et elle choisit donc la stratégie que les renégats ne pourraient pas anticiper : elle jeta sa protection sur ses ennemis. Surpris, le chevalier du Scorpion ne fit pas le moindre geste pour se sortir de la trajectoire de l’énorme projectile qui l’atteignit dans le bas-ventre. Le métal encore chargé d’énergie pénétra l’armure d’or comme une feuille de papier et alla se ficher dans la pente quelques mètres derrière le renégat.
- Pour Chiron, murmura Athéna en voyant les deux moitiés du corps du chevalier d’Or s’effondrer.
- Par le Plasma Foudroyant ! hurla le chevalier du Lion.
Athéna n’esquiva pas l’attaque, se contentant de se placer de profil, présentant son flanc gauche à ses adversaires, afin que les millions de coups projetés à la vitesse de la lumière rebondissent sans la blesser sur les ailes et les grandes épaulières de son armure. Elle saisit fermement son sceptre dans sa main droite puis, lorsque l’attaque adverse s’acheva,
lança Niké d’une geste parfait. Le sceptre se planta dans le plastron du chevalier du Lion comme si l’armure d’or n’existait pas. Le traître cracha du sang et mourut avant même que son corps ne touche le sol.
Le chevalier du Bélier se téléporta dans le dos de la déesse, espérant prendre sa tête. Néanmoins, les sens divins d’Athéna n’eurent aucun mal à suivre le déplacement instantané de son ancien serviteur. Alors qu’il espérait se trouver face au cou vulnérable de son ancienne maîtresse, ce fut son propre cou que le chevalier du Bélier vit se faire atteindre par le tranchant de la main de la déesse. Son cerveau eut ensuite du mal interpréter les images tournoyantes que lui envoyaient ses yeux tandis que sa tête volait loin de son corps.


Athéna posa un genou à terre pour reprendre son souffle, profitant d’une brève accalmie avant que d’autres traîtres ne l’attaquent pour jeter un coup d’œil sur le combat du chevalier Pégase.
Celui-ci faisait face aux chevaliers du Sagittaire et de la Vierge. Le premier, qui était armé de l’arc volé à Chiron, volait autour de Bellérophon en tentant de le prendre à revers, tandis que le second le combattait au corps à corps.
Le chevalier de Bronze, dont l’amure éclipsait en beauté les protections d’or depuis sa transformation en armure divine lors d’une bataille en Inde, faisait face sans réelle difficulté, contrant avec désinvolture les pourtant terribles attaques du chevalier de la Vierge.
Pendant que celui-ci tentait de déborder Pégase avec une nouvelle charge, le chevalier du Sagittaire prit de la hauteur d’un battement d’ailes dans le dos de son ennemi et banda son arc doré. Tentant d’anticiper les mouvements adverses, il lâcha finalement la flèche au moment précis où le chevalier de Bronze esquivait une rafale d’énergie et se mettait de lui-même sur la trajectoire du jet mortel. L’effet ne fut cependant pas celui escompté.
Sans même se retourner ou avoir à regarder à quelque moment que ce soit ce qui se passait dans son dos, Bellérophon saisit la flèche au vol par la tige, puis d’un mouvement délié et fluide la planta dans l’œil droit de son adversaire direct, la pointe ressortant par l’arrière du casque.
- Impossible ! s’exclama celui qui gardait jusqu’à peu le neuvième temple du Zodiaque.
Il vit une ombre passer devant lui à une vitesse impossible et leva les yeux vers Pégase qui, ses ailes déployées, le surplombait à présent.
- Pauvre fou, croyais-tu vraiment qu’un félon tel que toi pourrait utiliser la flèche de la Justice ? J’espère qu’un jour viendra où un nouveau porteur de cette armure, que tes actes ont souillée, pourra l’utiliser sans honte ! Par les Météores de Pégase !
L’attaque, fulgurante, pulvérisa en vol le renégat qui s’écrasa dans les débris de sa protection.
Bellérophon atterrit, jeta un coup d’œil à sa déesse, puis ils reprirent leur ascension.


Un groupe d’une dizaine de chevaliers de Bronze et d’Argent se ruèrent sur la déesse avant qu’elle ne put récupérer ses armes divines, conscients que leurs chances déjà faibles seraient annihilées si leur ancienne maîtresse retrouvait son bouclier et son sceptre.
Malgré la vieillesse de son corps, Athéna parvenait à éviter sans difficulté les attaques de ses opposants qui étaient bien faibles par rapport à ce à quoi elle venait de faire face.
La déesse vit néanmoins que deux chevaliers de Bronze étaient restés en arrière. Son cœur pleura en constatant qu’il s’agissait de Diomède du Dragon et Cadmos du Cygne. Ses deux braves s’apprêtaient à la trahir en pervertissant l’enseignement qu’elle leur avait octroyé de la Vague Sacrée d’Athéna. Les autres n’étaient visiblement là que pour la distraire le temps que les deux attaques croisées puissent être lancées, au risque d’être sur la trajectoire.
Ils étaient donc prêts à mourir pour l’arrêter, ce qui était très révélateur. En effet, ces renégats ne pouvaient en aucun cas croire en leur cause suffisamment pour y sacrifier leurs vies. Quelqu’un d’extérieur au Sanctuaire les avait corrompus, quelqu’un pour qui ils mourraient sans peur, car ils savaient que ce qu’ils recevraient en échange pour récompense le compenserait. La liste des suspects venait de se raccourcir brusquement…
C’était cependant une stratégie désespérée, Diomède et Cadmos semblant tout avoir oublié des limites de la Vague Sacrée d’Athéna. La déesse attendit donc patiemment qu’ils lancent leur attaque, puis enflamma son cosmos au dernier moment pour atteindre la vitesse de la lumière et s’écarter de l’aire d’effet. Si les deux vagues d’énergie n’avaient qu’une portion de la puissance qu’auraient pu déployer les deux chevaliers si la corruption n’avait pas envahi leurs coeurs, cela fut néanmoins largement suffisant pour tuer leurs compagnons.


Pendant ce temps, Bellérophon faisait face au dernier chevalier d’Or rebelle : Néoptolème du Taureau. Ce dernier descendait en ligne directe du fameux Achille du Taureau qui avait été considéré pendant deux siècles comme le plus puissant serviteur d’Athéna de tous les temps, tandis que l’histoire avait retenu Yaga d’Orion comme le plus exemplaire et le plus fidèle.
On disait que la force de Néoptolème surpassait celle de son aïeul de plusieurs ordres de grandeur, et que son prestige éclipserait à l’avenir celui de ces deux glorieux combattants du passé. Néanmoins tout cela était vrai avant la venue de Bellérophon de Pégase, et alors que les deux guerriers se jetaient l’un sur l’autre en déclenchant leurs techniques secrètes, le chevalier du Taureau eut le temps de penser devant le cosmos démesuré de son adversaire qu’il avait sans doute commis une erreur irréparable en laissant sa fierté et sa jalousie envers le chevalier de Bronze le conduire à la trahison.
La Comète de Pégase balaya la Corne du Taureau comme une tempête emporte les fétus de paille, et le renégat n’eut que le temps de demander pardon à son ancêtre avant de succomber, le torse transpercé de part en part par le coup du chevalier Pégase.
Bellérophon remarqua avec une certaine surprise que le coup de son adversaire était malgré tout parvenu à faire quelques éraflures sur son armure divine, puis regarda sa déesse abattre les chevaliers du Dragon et du Cygne.


C’était fini, tous les traîtres étaient morts et il ne leur restait plus qu’à rejoindre le sommet de l’Olympe. Ils prirent le temps de regarder les corps désarticulés des traîtres qui avaient voulu les arrêter, mais l’heure n’était pas encore venue de résoudre les raisons de leur trahison.
Devant le spectacle de la désolation causée par l’Exclamation d’Athéna et la Vague Sacrée d’Athéna, la déesse prit la décision d’interdire aux chevaliers d’Or d’utiliser la première et de ne plus jamais enseigner la seconde aux chevaliers de Bronze et d’Argent et ce quels que soient leurs mérites.
La déesse récupéra ses armes, plus lasse que jamais, et ils reprirent leur ascension, atteignant rapidement les premières neiges.
Le chevalier soutint sa déesse qui éprouvait des difficultés à avancer dans l’épaisseur de neige sans cesse croissante jusqu’à ce que le décor se métamorphose soudainement autour d’eux. Les intempéries et le paysage farouche de la montagne avaient laissé la place à des jardins à la beauté parfaite, le séjour des dieux. Le mortel, qui avait pourtant déjà assisté à quelques spectacles peu ordinaires, ne manqua pas d’être impressionné. Athéna elle-même eut un pincement au cœur en retrouvant ce lieu dont elle n’avait plus foulé le sol depuis des siècles et dans une autre vie.
Momentanément revigorée, la déesse prit la direction du palais de Zeus où elle devait se rendre, le chevalier Pégase dans son sillage. Ils croisèrent en chemin quelques Anges, divinités mineures, et mortels bienheureux qui avaient eu l’autorisation de demeurer en ce lieu et de consommer l’Ambroisie, avant d’arriver finalement dans une grande salle dont une table à douze sièges occupait le centre. La table était présidée par Zeus et dix des onze autres sièges étaient occupés par Poséidon, Hadès, Héra, Déméter, Hestia, Apollon, Artémis, Hermès, Héphaïstos et Aphrodite. Le dieu des Mers salua l’arrivée de sa nièce d’un hochement de tête et d’un sourire, rares étant les autres Olympiens à faire de même et encore plus rares ceux à lui adresser des signes de sympathie.
En outre, des dieux venus du monde entier étaient également présents.
Bellérophon en reconnut certains qui avaient été impliqués dans des guerres récentes de sa maîtresse : Isis à la beauté immaculée, Odin dont l’oeil unique scrutait les alentours avec malice, Mardouk de Babylone, Vishnu de la lointaine Inde qui salua le mortel d’un hochement de tête … Il y en avait encore bien d’autres, toutefois le chevalier ignorait leur nom ou leur nation d’origine. Tous saluèrent l’arrivée de sa maîtresse avec respect et déférence.


Tandis qu’Athéna s’installait à la seule place encore libre, le mortel se plaça derrière elle, plus qu’intimidé par cette assemblée extraordinaire.
- Bienvenue, ma fille, commença Zeus. Nous n’attendions plus que toi.
Le chevalier Pégase avait déjà rencontré des êtres impressionnants, mais le seigneur de l’Olympe portait véritablement sur lui sa toute-puissance.
- Quelle époque détestable qui voit deux mortels siéger au milieu des dieux, intervint alors Hadès. Suis-je le seul ici à être gêné par le spectacle écoeurant de cette vieillesse et de ces chairs dégénérées ?
- Surveille tes paroles, mon frère, dit Zeus. Je ne saurais tolérer que l’on manque ainsi de respect à ma fille.
- Elle est peut-être ta préférée, néanmoins ce n’est pas de ma faute si elle a tourné le dos à son essence divine et commit cet acte contre-nature de vivre parmi les mortels et comme une des leurs. Est-ce de ma faute si elle a rejeté son corps parfait pour ne devenir qu’une charogne en sursis parmi les autres ?
- Il suffit, coupa Zeus avec une menace dans la voix qui fit taire son frère.
Hadès chercha le regard d’Athéna sans le trouver, la maîtresse du Sanctuaire fixant ses mains qu’elle avait posées devant elle sur la table. Le dieu des Enfers croisa en revanche le regard assassin de Bellérophon.
- Dois-je donc également tolérer le regard de ce mortel effronté ? dit-il, rageur.
Le chevalier se tourna vers Zeus en s’inclinant avec respect.
- Je t’autorise à prendre la parole en ce lieu, jeune mortel, dit ce dernier.
Bellérophon se tourna de nouveau vers le dieu des Enfers.
- Seigneur Hadès, le temps viendra où ces paroles auront un prix.
- Bah ! persifla le dieu.
- Nous pouvons considérer que les salutations sont terminées, reprit Zeus. Ma fille, si je t’ai fait venir ici en ce jour, c’est en raison de la croisade que tu mènes depuis deux siècles à travers le monde. Alors que tes territoires propres ne correspondent qu’à quelques cités grecques, tu n’as pas hésité à intervenir dans des conflits se déroulant dans des contrées parfois situées aux confins du monde, faisant fi des accords de non-ingérence que nous avions depuis toujours avec les autres panthéons.
Le maître des lieux marqua une pause, avant de reprendre.
- Peux-tu nous expliquer les raisons de tes agissements ?


La voix de Zeus avait été parfaitement neutre. Athéna cessa de regarder ses mains, lança un regard froid à Hadès avant de regarder son père dans les yeux.
- J’ai simplement fait ce que j’ai cru devoir faire. Ces guerres que j’ai menées sont l’héritage du combat pour la justice qu’ont livré trois de mes chevaliers en Egypte voilà deux cent ans. Certes, je suis intervenue parfois très loin des frontières de mes domaines et même des frontières de la sphère d’influence de nous autres Olympiens. Le mal ne connaît pas de frontières, la mort frappe les innocents sans se soucier des pays et l’injustice ignore les panthéons. C’est pourquoi moi et mes armées irons toujours là où l’on aura besoin de nous. J’estime que c’est notre devoir de divinités de protéger les humains, de les guider et de leur permettre de s’améliorer. Je combattrai sans relâche les dieux égoïstes et maléfiques qui infligent des souffrances à leur peuple au lieu d’accomplir leurs devoirs.
Elle regarda les dieux étrangers un par un.
- Ces batailles n’étaient pas des conflits expansionnistes. Je suis souvent intervenue après avoir été priée de le faire, et je suis toujours repartie après la menace écartée. Comme je l’ai dit, voilà deux cent ans, trois de mes serviteurs n’ont pas hésité à aller contre les règles et ma volonté pour livrer le combat qui leur semblait juste. Il ne craignait pas les conséquences, n’avaient pas peur de mourir et avaient accepté l’éventualité que je les répudiasse et les châtiasse pour cela. Ils ont consenti d’énormes sacrifices. Comme eux, j’accepterai aujourd’hui les conséquences de mes actes.
Isis leva alors la main et Zeus l’invita à prendre la parole d’un hochement de tête.
- Seigneur Zeus, j’ai combattu voilà deux cent ans au côté des trois chevaliers dont Athéna vient de parler. C’étaient de véritables héros et, seulement aidés par un de mes serviteurs, ils sont parvenus à stopper les plans de mon frère Seth, contre toute probabilité. Depuis, les chevaliers du Sanctuaire ont mené de nombreux autres combats héroïques, que ce soit de nouveau en Egypte face à Apopis, en Inde face à Ravana. Ils ont aidé Mardouk face à Tiamat, Odin face à Ymir… Athéna a fait reculer le Mal partout où il menaçait d’emporter les mortels dans les ténèbres. Aujourd’hui, tous les panthéons sont en train de perdre leurs forces, seule votre Olympe paraissant toujours resplendir. Tandis que l’éclat de notre gloire passée s’affaiblit, je parle au nom de tous en affirmant que la présence d’Athéna nous rassure, car nous savons que nos peuples seront toujours protégés quand nos propres forces seront épuisées.


- Merci à vous, Isis, dit Zeus. Comme vous l’avez dit, le monde semble en train de changer, de même que l’équilibre de ses forces et donc ses lois. Avec le déclin constaté de tous vos panthéons que vous reconnaissez d’ailleurs avec une humilité qui vous honore, il semblerait que l’Olympe ait à l’avenir un rôle de plus en plus important à jouer. Par ses actions au cours des derniers siècles et par le soutien que vous lui affichez aujourd’hui, ma fille semble la plus à même de veiller sur l’humanité et de la guider vers les temps incertains qui l’attendent. C’est ainsi que je renonce en ce jour à mon titre de maître de la Terre et des Cieux.
Plusieurs des Olympiens laissèrent échapper une marque de surprise. Héra fixait ainsi son époux, totalement incrédule, tandis que seul Poséidon semblait prendre la nouvelle avec calme.
- Je resterai néanmoins le maître des cieux et déplacerai ainsi l’Olympe en mon nouveau domaine exclusif. Athéna prendra à compter de ce jour ma place en tant que gardienne de la Terre.
- C’est totalement inacceptable ! s’emporta Hadès, visiblement hors de lui.
- Mon frère, je te prie de reprendre ton calme, ou bien il me faudra t’expulser de mon domaine.
Le dieu des Enfers soutint un moment le regard de son cadet avant de s’incliner devant celui qui était aussi son roi.
- Athéna aura la charge de toute la Terre, son mandat ne connaîtra plus de limite et elle pourra intervenir là où il lui plaira. Tous les anciens accords entre nos panthéons sont donc caduques, nuls et non avenus. De même, les zones d’influence de mon frère Poséidon sur les mers et de moi-même sur le ciel ne connaîtront plus de limites.
Regardant plus particulièrement Isis, il poursuivit.
- Vos panthéons garderont le contrôle de vos enfers, et vos sujets continueront à s’y rendre tant que ceux-ci croiront en vous. Vos domaines terrestres resteront vôtres, mais vous devrez reconnaître notre suzeraineté. Cela vous paraît-il acceptable ?
- Je dois m’en entretenir avec les autres.
- Très bien.
Les dieux étrangers se rassemblèrent à l’autre extrémité de la salle afin de discuter. Pendant ce temps, le regard des Olympiens incrédules et parfois forts mécontents allait de leur roi à celle que ce dernier venait d’élever en quelques mots à un statut égal au sien et à celui de ses deux frères. Athéna restait impassible, visiblement plongée dans ses pensées et les implications des paroles de son père.
Au bout de quelques minutes, les autres divinités revinrent, et de nouveau Isis fit office de porte-parole.
- Nous acceptons. Si Athéna assure à présent la destinée de tous les peuples, nous reconnaîtrons la préséance de l’Olympe sur les autres panthéons.
- Très bien, c’est donc entendu, fit Zeus en se levant. Vous pouvez demeurer en Olympe encore quelques heures, néanmoins très bientôt la cité s’envolera pour sa nouvelle résidence dans les cieux.
- Mon frère, puis-je poser une question… fit Hadès.
Le ton du seigneur des Enfers était tout à coup parfaitement calme et posé, si bien que tout le monde le regarda avec surprise.
- Ce nouvel ordre que tu nous imposes, et plus particulièrement cette préséance d’Athéna sur la Terre… Tes troupes le défendront-ils en cas de remise en cause ?
Un long silence s’écoula avant que le roi de l’Olympe ne réponde.
- Non. Mes Anges ne défendront que l’Olympe. Athéna devra montrer sa capacité à assumer sa responsabilité en défendant elle-même son territoire.
Athéna regarda son père qui l’ignora. En quelques mots il avait fait d’elle la protectrice de la Terre… et en un seul mot il venait de la condamner à une éternité de batailles.
Il lui avait appartenu d’assurer la pérennité du domaine d’Athéna mais ne l’avait pas voulu. La rapidité avec laquelle il avait pris sa décision suggérait également que celle-ci avait été en fait prise bien avant ce jour. Si le temps viendrait où elle devrait se poser des questions sur les motivations exactes de son père, son esprit avait déjà oublié tous les dieux l’entourant et s’était tourné vers l’avenir. Elle commençait à mettre en place la stratégie qu’elle devrait appliquer pour que son statut de déesse de la Terre dure plus d’une semaine.
- Très bien, cette hérésie ne durera donc pas longtemps, dit Hadès avant de se lever et de quitter la salle sans se retourner.
Athéna se leva à son tour, ignorant les félicitations que lui adressaient les dieux étrangers, et se dirigea à son tour vers la sortie en invitant Bellérophon à la suivre.
Elle s’arrêta tout de même lorsque Poséidon se mit sur son chemin.
- Ma nièce... J’ai eu par le passé l’occasion de juger sur pièce la puissance de ton armée ainsi que ta magnanimité. Si bien que je t’accorde le bénéfice du doute. J’observerai ta façon de mener l’humanité, et j’espère que je serai satisfait par ce que je verrai. Sois assurée que tu n’as rien à craindre de moi… pour l’instant. En attendant… bonne chance.
Elle le salua d’un hochement de tête, puis quitta les lieux avec son chevalier dans son sillage.
- Je dois reprendre des forces et consommer de l’Ambroisie, lui dit-elle. Tu vas donc me précéder au Sanctuaire. Je veux que les armures des traîtres et des morts qui m’étaient restés fidèles soient réparées avant demain. Je veux ensuite que tu trouves un porteur pour chacune des armures sacrées et qu’à mon retour quatre-vingt huit chevaliers m’accueillent.
- Mais, ma déesse… Il ne doit pas y avoir loin de soixante armures vacantes à l’heure actuelle. Outre de nombreux chevaliers, plusieurs prétendants sérieux à une armure ainsi que de nombreux gardes de valeur sont morts. Si je dois trouver autant de chevaliers en si peu de temps, je serai obligé de confier des armures à de jeunes apprentis encore en début de formation. Vous serez obligé de partir à la guerre avec des enfants !
- Alors je combattrai avec des enfants, répondit-elle d’un ton définitif. Le courage, la volonté et la valeur n’attendent pas les années pour naître. Peut-être en outre seront-ils moins exposés à la corruption…
- Très bien ma déesse, fit Bellérophon avant de sa hâter vers la sortie du domaine des dieux.
- Moi qui espérais me reposer, fit la déesse en regardant partir son chevalier…


 


Deux mille ans après la défaite de Seth


Les dieux du Nil avaient décidé de partir et d’abandonner à tout jamais leurs domaines célestes et terrestres.
Témoins de l’ascension progressive du panthéon Olympien jusqu’à une position d’hégémonie absolue, ils avaient vu leurs fidèles les oublier. Le souvenir de leurs légendes s’était tout d’abord petit à petit dilué dans un syncrétisme avec les mythes grecques, puis leurs traditions avaient été de moins en moins respectées jusqu’à ce que l’influence des dieux étrangers soit allée jusqu’à détourner le chemin des morts égyptiens vers le domaine d’Hadès.
Ne voyant plus rien à accomplir sur une Terre à présent placée sous la protection vigilante d’Athéna, et n’ayant plus à attendre l’arrivée de nouvelles âmes dans les Jardins Divins, ils s’étaient mis en quête d’un lieu où passer l’éternité avec leurs fidèles.
Un endroit qui surpasserait en magnificence les Jardins Divins, un paradis éternel à l’abri de tout danger extérieur.
Cette quête avait duré des siècles, mais Horus avait finalement trouvé l’endroit de leurs rêves. Une dimension où même les souvenirs de la mort, de la peur et de la violence n’existeraient plus. Il fallut un siècle entier pour préparer le lieu à sa future fonction de havre et pour dresser les protections qui l’isoleraient de l’extérieur. Lorsque que cela fut accompli, la grande migration des âmes et des divinités commença.
Si les Jardins Divins furent ainsi les premiers à se vider, Osiris et Isis avaient décidé que personne ne serait laissé en arrière. Les habitants de chaque enfer, de chaque lieu de purgatoire, furent invités à suivre le mouvement afin d’accomplir la grande réunification du peuple égyptien.
A la fin, alors que le nouveau paradis regorgeait désormais de bienheureux, il ne resta plus que la Fresque des Châtiés. Même les pires criminels et monstres de l’histoire du peuple du Nil se voyaient offrir un passage vers un monde meilleur.
En fait, il n’y eut qu’une seule hésitation, un seul être pour lequel on s’interrogea sur l’opportunité de le libérer. Cependant, non seulement Seth pouvait toujours compter sur la bienveillance de Râ, mais surtout laisser le dieu du Mal dans sa prison revenait à abandonner également derrière un humain qui avait sacrifié sa vie pour le bien de tous. Et cela Isis n’aurait pu s’y résoudre.
Le dieu et le mortel furent donc les deux derniers à être libérés et les deux derniers à pénétrer au paradis avant que ses portes ne se referment à tout jamais. Le dieu n’était plus que l’ombre de lui-même, rendu totalement inoffensif par son châtiment. Quant à Khemmis…


*
*          *


Myrina avait rapidement repris ses habitudes terrestres et s’était construit un chalet afin de renouer avec l’isolement qu’elle affectionnait tant. La tâche avait été facile, la dimension qui accueillait le peuple égyptien pouvant être remodelée à volonté.
Elle devait reconnaître qu’Isis et Horus avaient bien fait les choses et n’avaient pas menti en vantant les mérites de ce nouveau monde. Jamais elle n’avait regretté avoir embrassé la culture de Khemmis après la mort de celui-ci et d’être demeurée en Egypte, et ce n’était pas la beauté de ce lieu comparée à la froideur du domaine d’Hadès qui allait la faire changer d’avis.
Non seulement elle se considérait comme Egyptienne depuis la défaite de Seth, mais elle avait aussi succédé à son aimé au poste de chevalier du Nil au service d’Isis. Athéna ne lui avait pas réellement tenu rigueur de ce revirement, et avait d’ailleurs eu l’occasion de lui dire lorsque celle-ci était venue en personne en Egypte lors de la guerre contre Apopis. Conflit qui avait d’ailleurs vu la mort terrestre d’une Myrina enfin en paix avec elle-même, au service de sa terre d’adoption.
Le chalet qu’elle s’était bâti était la copie parfaite de celui qu’elle avait eu dans les hauteurs du Sanctuaire et qui était la seule chose avec sa jument qu’elle ait réellement regretté une fois au service d’Isis.
La seule différence étant qu’elle n’y vivait pas seule. La journée, elle asseyait Khemmis face au soleil, et le soir elle le couchait à ses côtés, se blottissant contre la peau d’ébène de son être aimé. Une fois, elle avait d’ailleurs eu l’impression qu’il avait réagi à son contact, mais se demandait depuis si elle ne l’avait pas rêvé.
Isis ne lui avait pas menti ou n’avait pas cherché à enjoliver les choses quand elle lui avait amené le corps de Khemmis. Elle lui avait expliqué que le séjour dans la Fresque des Châtiés avait déjà presque rendu impotent Seth…
L’âme de Khemmis avait été soumise à une torture atroce pendant plus de deux mille ans. Son esprit avait subi pendant tout ce temps ce qui avait rendu Khnemu fou en dix ans.
Quelque part sous un océan de douleur devait subsister un reste de la personnalité du chevalier du Nil, quelque chose qui n’avait pas été broyé. Néanmoins, il était plus que probable que jamais l’âme tourmentée ne sortirait de sa catatonie.
Isis n’avait pas donné de faux espoir à Myrina, pourtant celle-ci avait décidé d’avoir justement espoir. Peut-être faudrait-il l’éternité à son aimé pour aller mieux… mais l’éternité elle l’avait.
En une autre occasion il lui sembla à nouveau sentir l’homme à la peau d’ébène frémir au contact de sa chaleur. Peut-être avait-elle de nouveau rêvé… ou peut-être pas.
Elle avait jusqu’à la fin des temps pour être fixée.


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