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L'émergence des géants

Pyrénées espagnoles, février 1970



Amalthée tournait autour du jeune Shura comme un torero s’apprêtant à aller achever la bête et recevoir l’ovation du public.


Malgré l’air glacial et la neige qui tombait à gros flocons le jeune garçon et la vieille femme étaient vêtus très légèrement. Elle arborait des habits de randonnées d’été et lui était torse nu, ne portant qu’un jean déchiré et des chaussures de marche légères.


Ils s’entraînaient sur un glacier parcouru de crevasses profondes et où des guides chevronnés auraient jugé fou de s’aventurer à cette période de l’année et par ce temps. Un examen rapide aurait d’ailleurs permis de constater que certaines crevasses étaient très récentes et n’étaient pas dues à un phénomène naturel. Mais l’aspect inhospitalier des lieux leur assurait une certaine intimité, il n’y avait pas âme qui vive à des kilomètres à la ronde et ils pouvaient déchaîner leurs pouvoirs en toute quiétude.


L’ancienne chevalier d’or du Capricorne décida finalement d’attaquer, ses bras s’élevèrent en libérant chacun les foudres d’Excalibur qui firent de nouvelles entailles dans l’étendue glacée. L’air était déjà déchiré par des dizaines de lames d’énergie quand Amalthée porta deux ultimes attaques à pleine puissance qui creusèrent deux plaies béantes dans l’étendue de glace.


Shura comprit la tactique de son maître, les premiers coups n’étaient destinés qu’à lui couper toute retraite et l’empêcher d’échapper aux deux coups principaux. Mais le garçon parvint à analyser à la vitesse de l’éclair le schéma de l’assaut et vit une faille exploitable qui lui permettait de s’en sortir en faisant preuve de précision.


Il esquiva donc d’un bond qui lui permit de franchir indemne le réseau de lames d’énergie qui l’entourait, certaines le frôlant de quelques millimètres. Mais malgré la parfaite exécution de sa manœuvre, il comprit instantanément qu’il avait commis une erreur.


En effet, bien que porté avec une puissance destructrice terrifiante, le double assaut n’était qu’une feinte destinée à l’amener là où Amalthée le voulait. L’ouverture qu’il avait perçue et qui ne lui avait laissé qu’une seule esquive possible était volontaire et il s’était jeté dans la gueule d’un loup qui n’attendait que ça.


Voyant Amalthée s’apprêter à l’intercepter en plein vol et ne pouvant changer sa trajectoire sous peine d’être coupé en deux par les lames d’Excalibur qui étaient encore en train de trancher l’air, Shura décida de contre attaquer et déchaîna à son tour la puissance de l’épée légendaire. Mais au moment même où il attaquait en concentrant toute sa puissance dans son bras droit il se rendit compte qu’il avait une nouvelle fois fait exactement ce que son maître attendait.


Ce que la vieille femme confirma en esquivant aisément l’assaut trop téléphoné.


-JUMPING STONE ! , cria-t-elle en arrivant au corps à corps.


Shura avait mis toutes ses forces dans son attaque, forces qu’Amalthée utilisait à présent contre lui. Elle se glissa à côté de lui, l’effleurant à peine, juste ce qu’il fallait pour lui retourner l’énergie cinétique qu’il avait créé en esquivant puis en attaquant.


Le jeune apprenti s’écrasa dans la neige comme un missile, la neige s’évaporant au point d’impact. Malgré le choc il se releva dans la foulée mais uniquement pour constater que les tranchants des deux mains de son maître venaient de s’arrêter sur son cou.


-Ta tête est en train de voler et devrait atterrir vers Madrid… , dit Amalthée d’un ton moqueur.


-Le bon côté de la chose c’est que vous ne pouvez pas voir mon embarras, répliqua Shura qui avaient effectivement les joues écarlates, vexé qu’il était de la leçon qu’il venait de prendre.



Amalthée retira ses mains et recula pour sortir du petit cratère où ils se trouvaient tout en assouplissant ses membres et ses articulations fatigués et martyrisés par les efforts inhumains qu’elle venait de produire.


-Ce n’est vraiment plus de mon âge, dit-elle tandis que le garçon se laissait tomber sur les fesses.


Ils s’accordèrent quelques secondes pour reprendre leur souffle avant d’analyser ce qui s’était passé.


-Alors quelle erreur as-tu commise ? , demanda finalement le maître.


-Je ne sais pas… Je pense que je pouvais rien faire face à cet assaut, il était parfait.


-Il y a toujours quelque chose à faire. Mais pas ce que tu as fait en tout cas.


Elle s’assit à son tour sur le rebord de la petite dépression et le regarda fixement, l’invitant à la réflexion. Shura se gratta la tête un petit moment avant d’arriver à une première conclusion.


-Déjà je n’aurais pas dû contre-attaquer. J’étais en l’air et sans appui, mon coup ne pouvait donc pas être assuré ni précis. En plus j’ai frappé beaucoup trop fort, accentuant encore mon déséquilibre, ça a été un jeu d’enfant pour vous de me contrer. J’aurais peut-être dû lancer au contraire le maximum d’assaut, faire une attaque défensive en dressant un mur tranchant autour de moi afin que vous ne puissiez pas m’approcher.


-L’idée aurait été meilleure en effet mais cela ne changeait pas fondamentalement la précarité de ta situation. Tu aurais manqué de temps pour que cela soit efficace, j’aurais eu plus de mal à t’approcher mais j’y serais parvenu malgré tout. Tu n’aurais guère fait que repousser de quelques passes d’armes l’issue de l’assaut.


Shura grogna en reconnaissant que son maître avait raison.


-Alors cette situation était sans issue… , dit-il finalement.


Amalthée se contenta de sourire pour l’encourager à continuer tout en massant un bleu qu’elle avait sur les côtes, vestige d’un des rares coups que Shura avait été capable de lui porter dans la journée.


-Donc c’est avant cela que j’aurais dû agir autrement, continua le garçon.


Le maître hocha la tête.


-Et donc qu’aurais-tu dû faire ?


-L’esquive que j’ai effectuée était la seule possible vu les angles de vos attaques et la disposition du terrain. Comme je ne pouvais pas encaisser sous peine d’être transformé en steak haché, je suppose que j’aurais dû parer les deux assauts principaux, les autres n’étant de toute façon là que pour restreindre mes mouvements.


-Continue.


-Mais si j’avais paré, j’aurais été acculé en défense, tactiquement ce n’était pas bon.


-Mieux vaut rester en défense et faire le dos rond jusqu’à l’ouverture que faire un mouvement qui t’ôte toute chance de victoire. Tu savais au moment précis où tu as esquivé que tu aurais dû parer. La question est donc : pourquoi ne l’as-tu pas fait ?


Le garçon fit une moue éloquente.


-Quand j’ai vu arriver votre double attaque croisée la seule chose à laquelle j’ai pu penser c’était « sauve-toi de là ! », souffla-t-il entre ses dents.


-Et c’est une erreur qui aurait été fatale dans un combat réel. N’oublie jamais que nous disposons du même pouvoir, ton Excalibur pouvait parer la mienne.


-Je ne suis pas encore aussi puissant que vous !


-Je t’ai déjà dit le contraire, la différence entre nos forces respectives est infinitésimale. La seule chose qui nous différencie c’est notre expérience. Et encore, le fait que je manie les foudres d’Excalibur depuis près de 60 ans ne me permettra plus longtemps de compenser la fougue de ta jeunesse.


La vieille femme se leva pour rejoindre son apprenti, puis elle posa un genou à terre devant lui et posa une main sur son épaule.


-Nous avons tous les deux été choisi par Athéna pour perpétuer la tradition des chevaliers du Capricorne qui depuis les temps mythologiques sont les porteurs d’Excalibur. Depuis que notre déesse fit cadeau de l’épée magique au premier chevalier de la lignée en récompense de sa fidélité et sa bravoure, l’esprit de l’arme n’a plus jamais quitté les gardiens de la dixième maison. Même si Excalibur n’est plus utilisée depuis bien longtemps sous sa forme de métal son essence est liée à la nôtre, mieux elle et nous ne sommes finalement plus qu’une seule et même entité. Quand au moment précis de notre naissance notre constellation nous a choisi, Athéna nous a refait don de l’épée. Plus que tout autre, le chevalier du Capricorne ne fait qu’un avec son concept, nous sommes notre cosmos, l’épée est notre cosmos et nous sommes l’épée. D’un certain point de vue, toi et moi ne sommes finalement que les dernières incarnations d’Excalibur.


La vieille femme chevalier saisit alors les deux avant bras de Shura à pleine main et le maître et l’élève se regardèrent droit dans les yeux.


-« Mon » Excalibur n’est pas plus tranchante ou plus résistante que la tienne. Si ta volonté de parer mon attaque égale ma volonté de te couper en deux alors ton bras sera aussi solide que le mien est tranchant. Tu ne dois pas te laisser impressionner par mon attaque, si tu as la volonté de la parer, sans que le moindre doute ne vienne parasiter ton esprit, alors ta volonté deviendra réalité.


Le jeune garçon hocha la tête et ce n’était pas simplement pour donner le change. Amalthée lisait dans ses yeux qu’il avait totalement saisi la portée de ce qu’elle lui avait dit. Et lui lisait dans les yeux de son maître la fierté qu’éprouvait la vieille femme d’avoir été choisi par Athéna pour former un jeune garçon aussi exceptionnel.


Sans un autre mot, elle se leva et se mit en position de combat.


-En garde, jeune Shura.


Le garçon se releva en quatrième vitesse, il connaissait à présent bien Amalthée et savait qu’elle allait le mettre au pied du mur pour s’assurer qu’il appliquerait dans les actes ce qu’il venait de comprendre.


Son cosmos doré se forma autour de lui et il essaya de se fondre dans le septième sens comme il ne l’avait encore jamais fait. Il voulait devenir l’épée, corps et âme.


Elle porta un premier coup qu’il para sans la moindre hésitation. Puis elle porta des enchaînements de plus en plus rapides, de plus en plus appuyés. Il para tout puis décida d’attaquer à son tour.


Les tranchants de leurs mains se frappaient, leurs avant-bras s’entrechoquaient dans une danse mortelle. Chaque fois que leurs membres rentraient en contact résonnait un bruit métallique comme si leurs os et leurs chairs étaient devenus véritablement des lames forgées dans le plus mortel des aciers magiques.


Leurs déplacements, leurs coups et leurs parades étaient exécutés de façon presque inconsciente. Leurs ultimes cosmos, l’esprit d’Excalibur, les contrôlaient totalement leur permettant de porter et parer des attaques à la vitesse de la lumière aussi naturellement que le fait de respirer.


Puis Amalthée fit une manœuvre pour prendre un peu de champ et se mettre dans la bonne position. Par instinct Shura se positionna en défense et vit son maître répéter le même assaut.


Cette fois-ci Shura n’eut aucune appréhension, il allait accepter le choc et n’éprouvait nulle crainte à l’idée de bloquer les foudres d’Excalibur portées à leur puissance maximum avec ses deux bras nus. Si sa volonté égalait celle de son maître sa chair serait indestructible et bloquerait le coup aussi sûrement que l’aurait fait le bouclier légendaire de la déesse Athéna.


Mais Shura sut alors qu’il ne devait pas se contenter de parer. Alors que son maître n’avait même pas encore abattu ses bras et libérer sa puissance, il vit ce qu’il devait faire aussi clairement que le soleil dans un ciel d’été.


Les deux bras d’Amalthée déchaînèrent le pouvoir de la lame légendaire creusant deux nouvelles crevasses sans fond et Shura n’eut plus que deux solutions : parer ou esquiver. Il choisit la troisième voie.


L’un des coups d’Amalthée avait été porté verticalement tandis que l’autre était de biais, voir quasi horizontal.


Il fit face à l’assaut vertical en parant le coup de biais avec les foudres d’Excalibur de son bras gauche, ce qui stoppa net la progression de la crevasse qui fondait sur lui. Simultanément, il esquiva de quelques millimètres le coup vertical qui lui coupa même quelques cheveux.


Après avoir pris deux appuis fermes sur la glace, il contre-attaqua.


Amalthée, ayant utilisé ses deux membres pour attaquer de toutes ses forces, n’eut aucun moyen de réagir et le tranchant de la main droite du jeune apprenti s’arrêta sur l’aine de son maître.


-La moitié haute de votre corps est à présent en orbite, dit-il avec un sourire.


Elle lui rendit son sourire et le regarda avec fierté.


-Tu as décidé de gagner et ta volonté a fait se produire ce que tu souhaitais. Il ne te manque plus rien pour prendre ta place au Sanctuaire.


Elle s’assit alors dans la neige, fourbue, et Shura ne tarda pas à l’imiter.


-La cérémonie de l’armure ne sera qu’une formalité, continua-t-elle. Ton septième sens est fort et ta maîtrise d’Excalibur presque parfaite.


-Je vous le dois entièrement, maître.


-Tu ne le dois qu’à toi-même.


-Non, vous m’avez changé, profondément. Pas seulement au niveau physique et vos enseignements ne m’ont pas appris qu’au niveau technique. Vous m’avez montré ce qu’était la vraie justice et ce qu’il y avait de beau à combattre pour Athéna.


-Comme je l’ai dit, ce sentiment de justice et cette droiture était en toi depuis le début. Et je n’ai même pas eu à les découvrir, Sérapis m’avait mis le nez dessus avant même que tu ne me sois présenté.


-Sérapis ?


-Oui, il t’avait compris, bien mieux que tu ne pourrais le penser. Mais il y avait encore trop de colère en toi quand tu étais sous sa responsabilité, ta soif de justice était encore trop aveugle. Même s’il a commis des erreurs et que cela n’aurait sans doute jamais marché humainement entre vous, je n’ai fait que récolter les fruits du travail qu’il avait mené avec toi. Il a essuyé les plâtres puis il s’est écarté humblement car il savait que c’était le mieux pour toi.


Shura réfléchit longtemps sur ces paroles qui changeait beaucoup de choses sur sa façon de voir le chevalier du Taureau.


-Peut-être… devrais-je lui aussi le remercier quand j’aurais reçu mon armure…


Amalthée savait que ses paroles coûtaient beaucoup à son élève et qu’il ne les prononçaient que parce qu’il avait une confiance absolue en elle.


-Cela serait en effet adéquat, dit Amalthée.



 



Ile de Milos, avril 1970



Huit mois étaient passés depuis que Milo était venu s’entraîner sur cette île qui ressemblait tant à celle où il était né. Les effets s’en faisaient sentir, l’apprenti n’avait plus grand-chose de comparable avec le jeune enfant au visage poupin qu’il était en arrivant. Les traits de son visage s’étaient déjà affirmés, son corps s’était aminci tandis qu’un début de musculature s’était formé. Si ce n’était sa taille, on lui aurait facilement donné huit ans alors qu’il n’en avait guère plus de la moitié. Ses cheveux violets avaient poussé jusqu’au bas de son dos et il avait pris pour habitude de les attacher en queue de cheval.


-Pas trop tôt, pensa l’apprenti qui commençait à s’impatienter sérieusement.


Le soleil était haut dans le ciel et il faisait extrêmement chaud pour la saison, au point que Milo avait pu parfaire son bronzage, mais cela faisait tout de même deux heures qu’il tournait en rond sur l’unique ponton du petit port de pêche de l’île. Son maître, Stellio du Lézard, l’avait en effet chargé d’aller accueillir un visiteur qui devait être amené par le passeur habituel.



-Normalement, il arrivera en milieu de matinée, avait dit l’ancien chevalier à la fin de l’entraînement de la veille.


-J’irais au port vers midi alors. L’est toujours en retard avec son épave pourrie.


Milo était bien placé pour parler sur le sujet vu qu’à chaque fois qu’il retournait sur l’île de Canon voir ses parents il utilisait ce moyen de transport.


-Non, soit là-bas à l’heure, voire en avance. Je ne veux pas que notre invité se retrouve à attendre tout seul.


-Pff…Ca se trouve il aura coulé… Je vais attendre pour rien.


Stellio avait sourit.


-Ce bateau peut paraître frêle…


-J’ai dû l’écoper la première fois que je suis venu ici, maugréa le garçon.


-… mais il est utilisé au service d’Athéna et est donc placé sous la protection de notre déesse. Elle n’autoriserait pas qu’il aille par le fond, même si la logique le réclamait. A moins que Poséidon lui-même ne décide d’intervenir sur la question, évidemment.


-D’accord… , céda Milo. Il ressemble à quoi ?


-Il sera seul.


Le bateau n’avait pas coulé mais il avait bel et bien eu du retard. Milo ne pouvait s’empêcher de penser que cela ne faisait pas sérieux pour les grands chevaliers d’Athéna de s’en remettre à un tel tas de planches pourries pour leurs déplacements. En revanche, il ne pouvait contester l’habileté du marin.


L’homme était si âgé que sa peau était parcheminée par le soleil. Il était des plus bourru, voire parfois colérique quand quelqu’un abîmait quoi que ce soit à son bord, et prononçait rarement plus de dix mots lors d’une traversée de plusieurs heures. Mais sa compétence excusait tout. Milo était un insulaire et comprenait de façon intuitive que le marin était exceptionnel. Il l’avait déjà vu naviguer par tout temps avec cette embarcation pourtant fort fragile.


Le garçon avait entendu des rumeurs qui disaient que l’homme était un ancien chevalier. Stellio n’avait jamais voulu les confirmer ni les infirmer et Milo n’avait jamais osé poser la question directement à l’intéressé. Il existait en effet d’autres rumeurs parlant de jeune apprenti qui s’était retrouvé à barboter au milieu de la mer…


Le jeune apprenti regarda l’embarcation effectuer une manœuvre parfaite pour se ranger le long du ponton. Le marin daigna alors lui adresser un signe de la tête puis lui lança une corde que Milo attrapa puis la noua à la bite d’amarrage en bronze d’une main habile.


-Prends exemple sur ce garçon, lança le vieil homme. Sa conversation est bien plus intéressante que la tienne.


Milo le regarda d’un air éberlué, cela devait être la plus longue série de mots qu’il avait jamais entendu venant du passeur. Il se tourna alors vers l’objet de ce qui, vu le contexte, passait pour une tirade élogieuse  : l’invité qu’il était venu chercher et qui venait de mettre pied à terre.


Celui-ci se révéla être un jeune garçon qui devait avoir quasiment le même âge que Milo. Il avait des cheveux d’un bleu clair, coupés courts et son visage semblait marqué d’une gravité inhabituelle pour quelqu’un d’un si jeune âge. Les deux garçons avaient la même taille mais la silhouette élancée de Milo contrastait avec l’allure plus que bien portante et le visage encore mal dégrossi du nouveau venu.



-Je suis Milo, dit l’apprenti avec entrain en tendant la main.


Le jeune garçon hésita un instant avant de saisir la main amicale sans grand enthousiasme.


-Camus, répondit-il d’une voix presque inaudible.


-Tu n’as qu’ça comme affaires ? , demanda Milo en désignant le sac à dos que portait Camus.


Celui-ci hocha la tête en réponse puis regarda les alentours, semblant chercher quelqu’un mais le petit port était désert mis à part deux pêcheurs en train de réparer un filet.


-Un monsieur, Stellio, devait venir me chercher, dit le jeune Camus.


-Il est occupé et m’a chargé de venir m’occuper de toi.


Une légère déception se dessina sur le visage du garçon, la première émotion que Milo avait pu y déchiffrer.


-Je vais t’emmener jusqu’au camp et tu le verras là-bas. Dans peu de temps.


Camus se tourna vers le marin pour lui adresser un signe de la main en guise d’adieu auquel ce dernier répondit d’un grognement que l’on pouvait supposer amical.


Puis, sans autre commentaire, Camus se mit à marcher vers la terre ferme ce qui surprit Milo qui dut presque courir pour le rattraper.


-D’où viens-tu ? , demanda Milo quand il fut à son niveau.


-De Chamonix. En France, ajouta Camus devant l’air d’incompréhension de l’apprenti.


Milo fit comme s’il avait compris mais le nom de ce lointain pays ne signifiait pas plus de choses pour lui.


-Tu es ici pour t’entraîner ?


-Je crois.


-Tu crois ?


-On m’a dit que ça serait mieux pour moi si je venais ici.


-Tes parents t’ont dit ça ?


-Non.


Le jeune français hésita un instant avant de poursuivre.


-Ils sont morts cet hiver. Un monsieur qui est venu me voir à l’orphelinat m’a dit que je trouverai une nouvelle famille ici. Plus grande et plus importante.


-Je suis désolé, je savais pas, dit rapidement Milo.


Camus secoua la tête pour signifier que cela n’était guère important.


-Moi, j’suis là depuis huit mois, ajouta Milo. La vie est bien ici. Stellio est dur pendant l’entraînement mais il est bon.


-On verra.


Lorsqu’ils furent hors de portée de voix du bateau, Milo put demander ce qui lui brûlait les lèvres.


-De quoi vous avez discuté pendant la traversée ?


La question de l’apprenti était des plus intéressée, si Milo apprenait quels sujets de conversation intéressaient l’irascible marin, peut-être pourrait-il l’amadouer jusqu’à résoudre un jour le mystère l’entourant…


Camus regarda son nouveau compagnon avec une expression tellement fixe que Milo avait presque l’impression de regarder une statue.


-De rien. On a pas parlé, répondit-il finalement.


-Oh…



* * * * * * * * * * * * * *



Stellio du Lézard, le maître chevalier dont la réputation était si grande qu’elle rejaillissait sur celle de ses anciens élèves dans le monde entier, était plongé dans une série d’exercices quand il sentit approcher deux cosmos. Il s’agissait du plus jeune des enseignants de l’île, Taliradis, et de Béatrice du Cerbère, la compagne de Stellio, de vingt ans sa cadette.


L’ancien chevalier d’argent se trouvait sur une falaise à environ un kilomètre des baraquements délabrés qui faisaient office de camp d’entraînement, et effectuait face à la mer une série de katas, affrontant des adversaires imaginaires dans des chorégraphies aussi esthétiques que mortelles. Il était torse nu mais transpirait à peine malgré la chaleur et les efforts, maîtrisant parfaitement son souffle et son corps.


En dépit de son âge relativement avancé, il allait sur ses quarante cinq ans, il gardait la forme en s’astreignant quotidiennement à des exercices au moins aussi durs que ceux qu’i l exigeai t de ses élèves.


Il avait même redoublé d’effort depuis que Milo était arrivé sur l’île, motivé par son soupçon que le jeune garçon était destiné à revêtir une armure d’or. Si cette intuition se révélait juste, son souhait était d’être à la hauteur afin de pouvoir mener sa formation jusqu’au bout, un honneur qui n’avait pu lui être accordé lors de la formation de Sérapis du Taureau, bien des années auparavant lorsque son niveau de maîtrise était bien inférieur à ce qu’il était devenu aujourd’hui.



Ce jour-là il s’était levé avant l’aube pour s’entraîner six heures de suite et était dans un état second. Son sixième sens était éveillé à son maximum et il bougeait et enchaînait sans même avoir à penser, sa technique de combat parfaite se mettant en œuvre comme si elle était dotée d’une volonté propre. Lorsqu’il parvenait à cet état de quasi transe, il supposait qu’il n’était qu’à quelques encablures de percevoir l’ultime cosmos, le septième sens. Mais malgré tous ses efforts, malgré le fait qu’il avait été capable de mener jadis Sérapis de l’autre côté de cette ultime porte de la perfection guerrière, lui-même en était toujours resté sur le seuil. Avec les années il avait fini par se faire une raison même s’il trouvait frustrant que des gamins de cinq ans arrivent à accomplir ce qui lui serait à jamais inaccessible.



Une fois arrivés, ses compagnons attendirent patiemment que l’ancien chevalier en ait fini de ses enchaînements, ce qui prit encore quelques minutes. Cela n’avait rien d’une corvée, surtout pour Taliradis ; observer un maître pratiquer son art avec une telle perfection, couplée à un esthétisme impeccable, était un régal, voire même un honneur.


Après un dernier mouvement qui, dans une confrontation réelle, aurait pu fendre un crâne en deux avec une élégance digne d’un bretteur florentin, Stellio mit fin à son combat solitaire. Il effectua quelques gestes d’assouplissement avant de s’asseoir en tailleur pour se détendre totalement.


-Nous avons dit aux apprentis de se reposer jusqu’à ce que la température baisse un peu, annonça Taliradis.


-Vous avez bien fait, commenta Stellio. S’entraîner par une telle chaleur n’apporte rien si ce n’est des insolations, cela serait idiot.


Taliradis et Béatrice se regardèrent puis décidèrent que ce n’était pas la peine de relever , que c’était précisément ce qu’il venait de faire.


-Le jeune Camus est arrivé ?


-Oui, répondit Béatrice. Je l’ai installé dans le même baraquement que Milo. Ce gamin est vraiment des plus taciturne, d’ailleurs, il n’a pas dû dire plus de cinq mots.


-Cela fait peu de temps qu’il a perdu ses parents, cela n’est guère étonnant.


-En tout cas, je crois que tu as le nez creux en demandant à Milo de s’occuper de lui, avec un peu de chance il arrivera à nous le dérider un peu.


-Au fait, pourquoi ce gamin nous a-t-il été envoyé ? , demanda Taliradis.


-Il a été repéré dans l’un des orphelinats régulièrement surveillés par nos agents recruteurs.


-Ha oui nos fameux pilleurs d’orphelinats... , commenta Taliradis d’un ton caustique.


Taliradis avait toujours déploré le fait de recruter des orphelins si jeunes, à un âge où il ne pouvait pas comprendre ce que devenir un chevalier ou servir Athéna pouvait impliquer. Surtout, en tant que grec pure souche, il estimait qu’il n’était guère utile de recruter des orphelins à l’extérieur de la Grèce et que le destin de chevalier aurait dû être réservé aux enfants nés dans la sphère d’influence du Sanctuaire et qui étaient au courant de l’existence des chevaliers depuis leur plus jeune âge. Stellio avait fini par comprendre que l’attitude de Taliradis n’avait rien de raciste mais était juste pragmatique; ils avaient eu en une occasion une discussion animée sur le sujet et Stellio se rappelait parfaitement d’une tirade de son ami.


-Partons d’une constatation simple : la majorité des chevaliers sont d’origine grecque même si je reconnais que la proportion semble décroître de génération en génération, avait dit Taliradis.


-En fait d’après les légendes, cette évolution a été régulière depuis qu’Athéna a ouvert par nécessité le Sanctuaire aux étrangers à la suite d’une guerre particulièrement sanglante, semble-t-il contre les armées d’Arès, avait complété Béatrice.


-Certes, mais il reste que largement plus de la moitié des chevaliers est grecque. Surtout nous avons rarement d’échec cuisant avec les enfants nés dans les villages placés sous l’influence du Sanctuaire. Même s’ils ne deviennent pas chevalier, ils s’entraînent sans rechigner et entrent finalement tous au service de la déesse car ils ont ça en eux dès le départ. Alors que des garçons recrutés ailleurs n’ont réellement aucune idée de ce que servir Athéna représente et ils sont dès le départ moins enclins à fournir les sacrifices nécessaires. Beaucoup abandonnent et ceux qui ne deviennent pas chevaliers restent très rarement au Sanctuaire. Comme on dit que c’est le destin qui amène un individu placé sous la protection d’une constellation à s’entraîner pour l’armure correspondante et le destin fera tout son possible pour qu’il se réalise. Bref même si on se contentait de recruter dans l'Attique, le domaine historique de notre déesse, et bien les garçons nés ailleurs et destinés à porter une armure nous tomberaient sans doute d’eux-mêmes dans les bras sans que l’on ait à bouger car c’est ainsi que les choses devraient se passer. Nous économiserions nos ressources et nous ne récupérerions jamais de garçons qui n’avaient rien à faire là.


-Je pense que sur cette question tu tentes de faire un peu trop de finesses avec la logique. Aucun Grand Pope ne prendra jamais le risque de négliger le reste du monde sous prétexte que de toute façon le destin fera bien les choses. D’autant plus que j’ai le sentiment que plus que jamais les chevaliers viendront de partout dans le monde lors de la prochaine guerre sainte. Et surtout tu te trompes sur une chose, il n’y a pas qu’au Sanctuaire que l’on peut servir notre déesse et les garçons et les filles qui n’obtiennent pas d’armures et rentrent dans leurs foyers continuent à servir Athéna malgré tout. Sauf dans de très rares cas, nous ne perdons jamais notre temps en les formant.



Pour l’heure, l’ancien chevalier du Lézard espérait ne pas se relancer dans ce genre de débat avec son assistant.


-On ne lui imposera rien, comme d’habitude, répondit finalement Stellio. Rester ou repartir, le choix leur appartient toujours. En tout cas c’est comme cela que j’ai toujours fonctionné.


-Soit, fit Taliradis diplomatiquement. Sinon, il a été repéré pour une raison particulière ?


-Son histoire n’est guère banale. Son père était aviateur et a emmené toute sa famille faire un vol autour du Mont Blanc, c'est-à-dire sa femme, Camus et une fille un peu plus âgée. Le temps s’est dégradé rapidement, le père a voulu rentrer mais un problème technique les a fait se crasher à plus de quatre mille mètres d’altitude. Le temps s’est ensuite vraiment dégradé si bien qu’une tempête a empêché les secours d’aller sur place pendant quatre jours. Quand ils sont enfin arrivés tout le monde était mort depuis longtemps sauf le gamin. Pas une blessure, pas une gelure, rien. En pleine forme, comme s’il ne s’était rien passé. Enfin au niveau physique en tout cas... Bref, l’histoire a été médiatisée et c’était difficile de passer à côté pour nos agents, même si du coup cela a un peu compliqué les démarches pour l’adoption.


Taliradis hocha la tête, apparemment d’accord sur le fait que le gamin avait peut-être quelque chose de particulier et qu’en tout cas la possibilité méritait d’être étudiée.


-Bon maintenant qu’il est là… qui s’en occupe ? , interrogea Béatrice.


Tous trois réfléchirent à la question un moment.


-Pas moi en tout cas, Milo va me prendre la plus grosse part de mon temps dans les mois à venir. Je pensais à toi, dit Stellio en regardant sa compagne. Au moins dans un premier temps, histoire de voir un peu clair.


-Très bien, c’est décidé alors.



Sanctuaire, Maison du Sagittaire, mai 1970



Aioros, allongé sur son lit dans la chambre qu’il avait aménagée de façon spartiate à l’intérieur de son temple, était plongé dans une perplexité qui flirtait avec l’inquiétude. Il venait de recevoir une lettre de son oncle Diomède et les craintes qu’Aioros avait sur la réussite de la mission des cinq chevaliers, déjà attisées par la mort du chevalier du Fourneau, venaient de franchir un nouveau palier. Il relut pour la troisième fois les mots couchés sur le papier, essayant de s’imaginer l’état d’esprit dans lequel Diomède les avait écrits.



Cher Aioros,


 


Plus le temps passe, plus cette mission devient dure à vivre. La mort de Belial a tout changé. Non seulement nos relations à l’intérieur du groupe, mais aussi notre comportement. Nous devenons de plus en plus sombres, obsédés presque possédés par cette traque qui n’en finit pas. Nos méthodes deviennent plus… extrêmes.


Je sens que nous sommes en train de perdre de vue certains des grands principes de la chevalerie d’Athéna, que nous devenons petit à petit ce que nous chassons.


J’espère que nous atteindrons notre objectif avant de nous être totalement perdus. Car si nous sommes tous conscients de cette dérive qui menace de nous happer, aucun ne veut faire quoi que ce soit pour y remédier. Car paradoxalement nous avons également la certitude que les choix que nous faisons sont nécessaires.


A l’origine de tout cela, il y a le fait que nous nous reprochons toujours ce fiasco en Norvège et la légèreté avec laquelle nous nous étions préparés. Nos multiples succès antérieurs nous avaient peut-être conduit à baisser notre garde, à nous affaiblir inconsciemment au pire moment, celui où l’ennemi avait décidé d’éradiquer la gêne que nous représentions.


De nous tous, Mirfak de Persée est celui qui a été le plus marqué. Il était plus ou moins notre leader implicite, rôle qu’il a laissé à Jason car il refuse désormais de prendre les décisions et participe de moins en moins à la vie de notre groupe. Les ténèbres l’entourent, j’espère qu’elles ne l’engloutiront pas…


 


Malgré l’absence de preuves réelles, nous sommes arrivés à la certitude que nous avons été sur la piste des chevaliers noirs tout du long de notre périple. Toutes ces missions qui nous avaient parues annexes sur le moment, tous ces combats aux quatre coins du monde… Ils étaient derrière à chaque fois, tirant les ficelles, attisant les tensions mais restant dans l’ombre, presque invisibles.


Nous n’avons plus vu l’ombre de l’un d’entre eux depuis des mois, pourtant nous nous battons sans relâche, un jour sur un continent, le lendemain sur un autre. Leur influence négative est partout.


Nous ne comprenons pas ce qui les pousse à agir mais leur « plan » est limpide : embraser chaque foyer potentiel de conflit et disparaître avant même que les flammes n’aient commencé à tout consumer.


Mais nous nous rapprochons chaque fois un peu plus, je suis persuadé qu’ils sentent notre respiration dans leur cou. Cela les perturbe-t-il, est-ce que nous les inquiétons ?


Je voudrais le croire, mais rien n’est moins sûr. Parfois je me dis qu’ils nous tolèrent et qu’en fait nous ne les gênons pas le moins du monde. Parfois je me demande ce qui se serait passé si j’avais affronté ce chevalier noir en Norvège. Il a vaincu Belial avec une telle rapidité…


Comment un chevalier rebelle peut-il posséder ce genre de force ?


Et ces deux inconnus qui nous ont sauvés ? Leurs intentions à notre égard étaient bonnes ce jour-là, mais cela sera-t-il toujours le cas ? Qui sont-ils, quels sont leurs objectifs ?


Tant de choses que nous ne savons pas, que nous ne comprenons pas...


J’ai l’impression que tout le Sanctuaire est aveugle, que quelque chose d’énorme se trame là, sous notre nez…


Je sais que le Grand Pope déploie une quantité considérable de ressources pour nous aider mais je ne pense pas que cela soit suffisant. D’ordinaire ce genre de tâche est du ressort des chevaliers de bronze et d’argent mais j’ai la certitude que nous avons quitté l’ordinaire depuis longtemps…


Désolé de te faire partager mes tracas, mais vider mes pensées et mes tourments grâce à ma plume est l’une des rares choses qui me permettent de tenir. Je préférais l’époque où je te parlais de tous ces pays exotiques que je visitais, je regrette tant nos premières aventures, leurs innocences…


 


A bientôt, avec de meilleures nouvelles, j’espère.


Ton oncle, Diomède.



Aioros plia soigneusement la lettre, la remit dans son enveloppe et alla la ranger avec les autres courriers qu’il avait reçus au cours de la dernière année et demie. Il aurait aimé de tout son cœur pouvoir rejoindre son oncle et ses compagnons mais il savait que la probabilité que le Grand Pope accède à cette requête était quasiment nulle. Néanmoins il décida de s’entretenir dès que possible avec le maître du Sanctuaire de cette mission afin de connaître ses impressions précises sur la question.




Environ de la ville de Kushinagara, Inde, juillet 1970



Praesepe, l’ancien chevalier d’or du Cancer, et Mû, apprenti pressenti pour revêtir l’armure du Bélier, avançaient d’un pas soutenu sur une route étroite et guère entretenue. Ils revenaient de Jamir où ils avaient passé quatre mois à s’entraîner à la demande de Sion qui voulait que le jeune garçon soit en partie éduqué sur la terre où lui-même avait été formé plus de deux cents ans plus tôt. Cette route les conduisait vers le Sud et la cité de Kushinagara. Depuis trois jours, ils progressaient en grande partie en marchant normalement et en n’utilisant leurs cosmos qu’occasionnellement. Praesepe était vêtu d’habits de randonnée légers et portait sur son dos un grand sac contenant leurs affaires ainsi qu’une tente. Mû, quant à lui, avait profité d’une de leurs étapes pour obliger Praesepe à acquérir une simarre tibétaine qu’il portait à présent avec une grande élégance, la robe ample était légèrement de biais, découvrant une des épaules du garçon. Chemin faisant ils discutaient de choses et d’autres, dont leur retour prochain au Sanctuaire.



-La tour de Jamir me manque déjà, disait le garçon. Mais en même temps j’ai aussi hâte de revoir Sion. Même si nous avons souvent communiqué à distance, ce n’est pas la même chose.


-Quant à moi, j’ai plutôt hâte d’aller voir Deathmask. Je l’ai laissé s’entraîner seul tout le temps que nous étions à Jamir et j’ai un peu peur de découvrir à quoi il a occupé son temps…


-Il peut pas avoir fait d’autres bêtises, tout le monde l’a à l’œil maintenant, non ?


-Il n’est pas au Sanctuaire, il a exprimé le souhait de retourner pour quelques temps dans son village natal, en Sicile. Ma femme l’a accompagné car nous ne voulions pas qu’il soit seul dans la nature. Je dois les rejoindre là-bas.


Mû regarda l’ancien chevalier à la peau d’ébène avec un air surpris.


-Le souvenir de « l’incident » avec Arimathy est encore frais dans toutes les mémoires. Même si Sion était aussi circonspect que moi à l’idée qu’il n’y ait aucun chevalier pour le surveiller, il lui a tout de même donné sa bénédiction, histoire qu’un peu d’eau passe sous les ponts. Et de toute façon si nous estimons ne pas pouvoir avoir confiance en lui il ne fallait pas lui accorder son titre de chevalier en premier lieu…



-Vous ne m’avez toujours pas dit pourquoi nous passons par ici avant de retourner en Grèce.


-Je t’ai dit que Sion me l’avait demandé, répondit Praesepe avec un sourire en coin.


-Oui, mais vous ne m’avez toujours pas dit pourquoi il vous l’avait demandé, répliqua Mû avec un ton agacé. Est-ce un secret ?


-Non, pas vraiment. Mais j’aime bien jouer aux devinettes… Que sais-tu sur cette ville ?


-C’est ici que Bouddha est mort.


Le jeune garçon avait répondu sans la moindre hésitation.


-J’oubliais que ce garçon sera peut-être un plus gros rat de bibliothèque que moi, pensa Praesepe.


Le jeune garçon avait en effet une précocité intellectuelle totalement exceptionnelle même par rapport à la norme pourtant déjà très élevée des chevaliers d’or. La bibliothèque du Grand Pope et ses écrits parfois millénaires était son terrain de jeu depuis qu’il savait marcher. Il avait une mémoire photographique et assimilait les plus épais des grimoires en moins d’une heure. Praesepe n’avait aussi aucun mal à imaginer Sion en train de lire l’Odyssée ou l’Iliade en guise de berceuse quand le garçon n’était encore qu’un bébé.


-Cela a-t-il un rapport avec notre présence ici ?, demanda Mû.


-Comme tu le sais nous avons traversé Lumbini, là où Bouddha est né, et Kapilavastu, là où il a grandi, voilà deux jours…


L’ancien chevalier laissa sa phrase en suspens. Mû le fixait tout en marchant, de plus en plus intrigué.


-Que voulez-vous dire ? Que nous marchons sur les pas de Bouddha ? Dans ce cas je crois que nous avons tout faux : il n’a jamais fait le chemin dans ce sens.


-Disons que nous avons pris un raccourci… , corrigea Praesepe avec un sourire. Mais il semblerait que quelqu’un a réellement marché sur les pas de Bouddha récemment.


Mû réfléchit quelques secondes à cette déclaration.


-Mais Bouddha a marché pendant plus de quarante ans ! , finit-il par dire sur un ton qui traduisait la façon dont il jugeait la chose absurde.


Praesepe éclata d’un grand rire.


-J’imagine que cette personne s’est simplement contentée des grandes étapes, concéda-t-il.


-Qui est-ce ?


-Un jeune garçon d’environ ton âge.


-Comment avez-vous appris cela ?


-Apparemment les suiveurs étaient plus faciles à repérer que le garçon en lui-même.


-Je ne comprends pas.


-Cela sera très bientôt le cas.


-Vous êtes parfois encore plus cryptique que Sion, maugréa le garçon.


-Regarde un peu devant toi et tu devrais obtenir la réponse que tu veux, dit Praesepe alors qu’ils venaient d’arriver en haut d’une côte et avaient à présent une vue plongeante sur la cité de Kushinagara.


La mâchoire du jeune garçon faillit toucher par terre. La ville en elle-même n’avait rien d’extraordinaire et devait en temps normal accueillir environ dix mille habitants. Mais cela n’avait rien à voir avec la situation présente; un énorme rassemblement de personnes, presque indénombrables, était massé aux environs de la ville.


Mû n’avait guère l’habitude des grandes concentrations humaines mais il estimait que celle-ci devait être constitué de plusieurs centaines de milliers de personnes, sans doute même près d’un million. La foule semblait parfaitement calme et plutôt bien organisée, des campements sommaires semblaient avoir été dressés, et des chemins entre les attroupements permettaient de progresser aisément. Le tout se situait à proximité d’un petit temple.


-Le Mahaparinirvana… Au moins, pas la peine de demander notre chemin, commenta l’ancien chevalier du Cancer en désignant la petite construction.



Plus ils se rapprochaient de la foule et plus ils réalisaient que celle-ci était bigarrée et cosmopolite. Quand ils commencèrent à traverser le camp improvisé dans l’indifférence générale, les deux voyageurs constatèrent que la majorité de ces gens étaient indiens, mais qu’on trouvait également des tibétains, des chinois, des japonais, des ressortissants de divers pays du Sud Est asiatique ainsi qu’un nombre considérable d’occidentaux. Ils virent quelques équipes de journalistes occupés à interviewer et recueillir des témoignages. Chemin faisant, ils assistèrent également à quelques discours proférés par des prédicateurs qui haranguaient des petits groupes de quelques dizaines de personnes, des gourous, sans doute, qui semblaient espérer profiter de la situation pour récupérer quelques fidèles, mais sans grand succès, les gens s’écartant généralement au bout de quelques minutes. Des moines bouddhistes allaient ça et là, offrant nourritures et eau.


Ils aperçurent aussi un homme vêtu de ce qui avait dû être un luxueux costume trois pièces à présent presque en lambeaux. S’il donnait l’impression d’avoir suivi la procession sur un coup de tête, le visage de l’homme était épanoui.



Ils arrivèrent bientôt au portail qui marquait l’entrée du domaine du temple et la fin du campement. Un chemin de pierre bordé de bosquets et d’arbres menait au temple lui-même. Ce dernier était légèrement surélevé, bâti sur une plateforme de pierre à laquelle on accédait par un court escalier.


C’était un bâtiment de pierre blanche et de taille relativement modeste, constitué de deux parties très distinctes. La façade était une structure à deux niveaux  - l’entrée encadrée de colonnes rouges étant surmontée par un grand vitrail – à laquelle était adossée un grand dôme.



Nul ne s’interposa lorsqu’ils s’engagèrent sur le chemin et ils ne furent stoppés par deux moines vêtus de longues robes pourpres que sur le seuil même du temple.


L’un des deux moines allaient leur dire quelque chose, et les éconduire, sans le moindre doute, lorsqu’une voix enfantine mais ferme s’éleva depuis l’intérieur du temple.


-Laissez-les passer, je vous prie.


Les deux moines s’inclinèrent respectueusement en invitant du geste Praesepe et Mû à entrer.


L’intérieur du temple était principalement occupé par une statue en grès du Bouddha qui devait faire environ six mètres de long. Siddhârta, le visage serein, était allongé sur le flanc droit, sa main droite tournée paume vers le plafond étant marqué d’une flèche.


Le jeune garçon qui les avait invité à entrer était quant à lui assis en tailleur sur un coussin devant la statue, en position de méditation et les yeux fermés. Sa longue chevelure blonde descendait jusqu’au sol, son visage aux trains fins et parfaits respirait la sérénité et le calme tandis que son front arborait un point blanc. Sa tenue était fort semblable à celle de Mû, une robe d’un blanc immaculé qui laissait une de ses épaules nue.



-Prenez vos aises, je vous en prie, dit le garçon au cheveux d’or en faisant un geste de la main.


Les deux moines s’approchèrent et installèrent deux coussins à l’intention des voyageurs tout en débarrassant Praesepe de sa charge.


-Merci bien, dit Praesepe en s’installant, imité par Mû qui n’était que trop content de s’asseoir après leur longue marche au point d’en oublier un instant le caractère singulier de la situation.



-Je me nomme Praesepe et voici Mû.


-Je suis Shaka. Vous venez de cet endroit que l’on nomme le Sanctuaire, n’est-ce pas ? , demanda le garçon lorsque ses hôtes furent bien installés, tandis que les deux moines, obéissants à un ordre muet, s’éclipsaient afin de les laisser seuls.


Praesepe fit de son mieux pour cacher sa surprise, mais il fut totalement transparent. Mû regarda de façon étonnée son aîné et constata qu’il partageait sa perplexité.


-Comment sais-tu cela mon garçon ? , finit par demander l’ancien chevalier lorsqu’il eut repris un peu de contenance.


-Votre venue était soupçonnée, tôt ou tard. Ensuite il ne m’est guère difficile de voir que vous n’êtes pas des individus ordinaires tout comme moi, Shaka, ne le suis pas.


-Tu estimes ne pas être ordinaire ?


-Si je l’étais, aurions-nous cette conversation ?


-Tu marques un point. J’ai effectivement parcouru un trajet considérable pour venir en ce lieu, aujourd’hui, car la rumeur d’un jeune garçon accomplissant des miracles en Inde a atteint les oreilles du Sanctuaire…


-Et votre Sanctuaire est attentif à ce genre de rumeur, n‘est-ce pas.


Praesepe hocha la tête.


-En effet, nous avons de par le monde des agents qui guettent ce genre de choses… Mais vu le nombre de personnes qui te suivent, tu n’étais réellement pas très difficile à repérer. D’après ce que l’on m’a dit ces gens se sont amassés dans ton sillage dès ton départ de Lumbini, et leur nombre n’a cessé de croître depuis. Apparemment leur nombre a augmenté de façon exponentielle après ton passage à Uruvéra et c’est à Sarnath qu’un de nos agents t’a enfin repéré.


-Ces gens te suivent car ils pensent que tu es la réincarnation de Bouddha ?


C’était Mû qui avait posé la question s’attirant un regard en coin de Praesepe.


-C’est ce que pense la plupart d’entre eux, effectivement, répondit Shaka.


-C’est précisément cette rumeur qui a attiré notre attention sur toi… , commença Praesepe mais il fut coupé par Mû.


-C’est invraisemblable ! , dit-il avec énergie.


-Invraisemblable ? , le jeune garçon aux cheveux d’or eut un petit sourire qui aurait pu passer pour suffisant.


-Bouddha est sorti du cycle des réincarnations, et son propre n’est-il pas justement de ne plus jamais revenir sur Terre ? , développa Mû.


Shaka se contenta d’hocher la tête.


-Tu reconnais donc que tu ne peux pas être la réincarnation de Siddhârta ? , demanda Mû.


-Je ne reconnais rien du tout, je saluais l’exactitude de vos paroles.


-Mais en considérant le nombre de personnes qui t’ont suivi et les enseignements que tu sembles leur prodiguer, ne peut-on pas considérer que tu es la réincarnation d’un bodhisattva ? Un homme qui atteint l’éveil mais renonce au nirvana afin de continuer à aider ses prochains ?


-Peut-être. Mais mon cas est unique, je pense que vous ne devriez écarter aucune hypothèse.


-Personne ne peut revenir du paranirvana.


-Personne ne l’avait atteint avant Siddhârta.


Praesepe, qui assistait à la joute verbale en silence, en profitait pour observer attentivement leur hôte. Il était de plus en plus intrigué par ce Shaka, au calme imperturbable. Que cette histoire de réincarnation de Bouddha soit vraie ou pas, l’enfant était quoi qu’il en soit à part. Même Mû lui semblait « normal » en comparaison…


-Tu n’as pas d’avis définitif sur la question ou alors tu ne veux pas nous le dire ? , intervint-il finalement.


Shaka se contenta de sourire.



Quand Praesepe constata que le garçon n’avait apparemment pas l’intention de commenter plus en avant la question, il décida de poursuivre.


-Tu dis que tu t’attendais à ma venue, mais sais-tu aussi quel en est le motif ?


-Je le pense.


-Très bien, je t’écoute.


-Vous êtes venu pour savoir si j’étais susceptible d’être l’un des chevaliers qui protégeront la déesse Athéna lors de ses futurs combats. J’imagine que ce garçon incrédule qui vous accompagne est lui aussi appelé à remplir cette tâche.


Praesepe parvint à rester stoïque, car il s’attendait à une telle réponse. En revanche, Mû tiqua mais hocha la tête pour confirmer l’hypothèse de Shaka.


-Pour être tout à fait honnête, il faut que vous sachiez que vous n’êtes pas le premier à venir ici pour m’enrôler dans des projets guerriers.


L’ancien chevalier d’or ne put contenir une nouvelle expression de surprise, il ne s’attendait pas à ce que cette conversation prenne un tel tour.


-Cependant vous n’êtes pas venu pour rien, poursuivit Shaka d’une voix posée. Lors de la future guerre sainte que livrera Athéna, je serai connu sous le nom de Shaka de la Vierge.


-Attends une seconde, tu es en train de me dire que tu revendiques le titre de chevalier d’or de la Vierge ?


-Je ne revendique rien, je n’énonce qu’un fait aussi vrai que le soleil se lève chaque matin. Moi, Shaka, suis né pour porter l’armure d’or du signe de la Vierge.


-On ne devient chevalier d’or qu’après avoir démontré sa capacité à s’éveiller au septième sens, l’ultime cosmos…


-C’est vous qui ne comprenez pas, coupa Shaka.


Jugeant semble-t-il que les faits auraient plus de poids que les mots, le garçon enflamma son cosmos. Sous les yeux médusés de Praesepe et de Mû, le jeune indien baigna dans une aura aussi dorée que ses cheveux. Il déployait une puissance terrible, telle que Praesepe n’en avait que rarement connu, mais l’impression de sérénité et de calme qui émanait de lui n’avait pas été altérée.


Puis aussi brusquement qu’il s’était déployé, le prodigieux cosmos se rendormit.


-Ce que vous appelez septième sens m’est aussi naturel que la vision l’est aux gens ordinaires, commenta Shaka. La plupart des humains vivent leur existence sans jamais soupçonner l’existence d’un sixième ou d’un septième sens. Ils naissent, grandissent, vieillissent et meurent sans avoir jamais réalisé qu’ils étaient tout autant infirmes que les aveugles ou les sourds sur le sort desquels ils s’apitoient pourtant. Bien terrible existence en vérité que d’être ignorant de sa propre cécité ! D’autre, comme vous chevalier, parviennent à échapper à ce sort à force de travail et de méditation et rejoignent ainsi le cercle de ceux qui voient réellement. Mais moi, Shaka, appartient encore à une autre catégorie. Je suis de ceux qui jamais n’ont vécu dans l’obscurité.


-Tu veux dire que tu as déjà découvert le septième sens par toi-même ? , demanda Mû.


-Non, je veux dire que je suis né avec.


Praesepe et Mû dévisagèrent leur hôte de longues secondes comme s‘il avait dit la plus grande des absurdités.


-Ce que tu dis est tout simplement… impossible ! , lâcha Mû.


-Difficile à concevoir pour quelqu’un qui ne l’a lui-même pas encore découvert, peut-être. Néanmoins je n’ai rien d’une impossibilité.


-J’ai atteint le septième sens, mais cela ne change rien au fait que ce tu dis serait absolument exceptionnel et sans précédent ! , intervint Praesepe.


-Vous-mêmes, n’êtes vous pas un être exceptionnel ? La quasi-totalité des mortels ne pourraient pas atteindre votre niveau de perception, même en y consacrant leur vie. Et quant au fait que cela soit sans précédent… N’est-ce pas faire fort peu de cas des dieux ?



-Cet enfant est-il fou ou alors a-t-il seulement un ego de la taille d’un soleil ? , pensa Praesepe en lançant un regard à un Mû encore bien plus perplexe que lui et qui visiblement pensait à présent que leur interlocuteur n’était rien d’autre qu’un mégalomane.


Mais l’ancien chevalier du Cancer savait lire l’attitude des gens et il sentait qu’il n’y avait nulle vanité dans les propos du garçon. Il était sincère et énonçait ce qui à ses yeux étaient des vérités incontestables.


-Tu te compares aux dieux ? , finit-il par dire.


Le garçon hésita un long moment avant de répondre.


-Si je ne suis indubitablement qu’un mortel, parmi les mortels je suis sans le moindre doute le plus proche des dieux.


-Si ce que tu dis est vrai, il y aurait en effet presque autant d’écart entre un homme ordinaire et moi, qu’entre moi et toi…


-Est-ce si impossible à concevoir ?


-C’est une perspective difficile à admettre pour mon orgueil, je suppose... Mais admettons que je te crois. Tu es né avec la conscience du septième sens mais à quel moment as-tu réalisé que tu possédais des perceptions que les autres n’avaient pas ?


-Je l’ai toujours su. Ma conscience et mes sens étaient déjà éveillés dans le ventre de ma génitrice. Et déjà à ce moment-là, Il me parlait.


-« Il » ? Qui ça « Il » ? , demanda Mû.


-Même moi, Shaka, ne peut répondre à cette question avec certitude. Mais je pense que le nom qui conviendrait le mieux est Dieu.


Praesepe regarda cette fois-ci le jeune garçon comme s’il était fou à lier et Mû manqua de s’étouffer à cause de la surprise.


-Tu es en train de nous dire… que Dieu te parle ? , réussit à articuler le chevalier à la peau d’ébène.


-D’aussi longtemps que je peux m’en souvenir, oui. Néanmoins, le terme le plus juste serait plutôt qu’il « m’enseigne ». Malheureusement, même si je suis indubitablement un être illuminé, je n’en reste pas moins un homme et je ne comprends donc ses enseignements qu’au mieux de mes capacités limitées. Même si j’ai déjà repoussé mes limites plus loin que quiconque, je suis conscient du fait que j’aurai besoin d’une longue existence, et sans doute encore plus, pour tout appréhender des mystères de l’univers et de la vie.


-Il te parle… en ce moment ? , demanda Mû.


Shaka fit non de la tête.


Il fallut un long moment à Praesepe pour digérer ces déclarations et leurs implications. Il aurait aimé pouvoir en parler avec Sion ou avec un autre chevalier d’or adulte, Mû , malgré ses aptitudes exceptionnelles, restait un gamin et commençait à être totalement dépassé par la conversation. Praesepe se rendait compte que lui-même était prêt de lâcher prise, seul son expérience et son recul lui permettait encore d’écouter les paroles de Shaka sans tout rejeter en bloc. Il conclut que le mieux était de l’emmener au Sanctuaire.


-Très bien, tu m’as démontré que tu avais apparemment le potentiel pour être un chevalier d’or et telle est apparemment ta volonté. Me suivras-tu donc au Sanctuaire afin d’être entraîné ?


-Je n’ai nul besoin d’entraînement, ou plus exactement d’aucun que je pourrais recevoir d’un mortel, même en votre Sanctuaire. Je vous l’ai dit, toute ma vie n’a été qu’enseignement et apprentissage… et j’ai eu le meilleur maître imaginable. En outre il me reste encore des choses à accomplir ici avant de rejoindre la Grèce. Il m’appartient de redonner certaines des choses que j’ai apprises. Ces gens sont ici pour cela, écouter certains enseignements puis les transmettre à d’autres. Je rejoindrai le Sanctuaire par moi-même lorsque le temps sera venu.


-Je me permets d’insister. Maîtriser le septième sens est une chose mais il te faudra un certain temps pour acquérir les techniques qui feront de toi un vrai chevalier d’or…


-Vous ne comprenez vraiment pas. Je suis Shaka, je suis d’hors et déjà près. Voici donc un échantillon de mes connaissances guerrières qui devrait, je n’en doute pas, vous convaincre.



Shaka ouvrit alors les yeux…et Praesepe et Mû furent convaincus.



* * * * * * * * * * * * * *



Mardouk et Amon, dissimulés dans la foule des pèlerins, observaient Praesepe et Mû en train de quitter le temple.


Le maître de Babylone et son ami égyptien étaient accompagnés d’une femme à la peau mate et aux cheveux rouge vif. Si son visage était incontestablement beau, la perfection de ses traits était telle que la regarder se révélait finalement une expérience fort troublante surtout si l’on s’attardait sur ses yeux qui brillaient d’une flamme malsaine, presque folle.


Tous trois virent l’ancien chevalier à la peau d’ébène, une expression songeuse sur le visage, s’arrêter sur le seuil du domaine. Il jeta un coup d’œil derrière lui, parut hésiter puis finalement repris sa marche, disparaissant avec Mû en quelques secondes dans la foule dense des fidèles.


-C’est donc fait, dit Mardouk lorsque les deux serviteurs d’Athéna furent hors de vue. Le jeune Shaka combattra pour Athéna.


-Oui, cela en fera au moins un que tu n’auras pas réussi à rallier à notre cause, commenta Amon.


-Et malheureusement ce n’est le moindre de mes échecs.


-Il fallait bien que l’un de nos voyages finisse par ne pas être couronné de succès… , répondit l’égyptien d’un ton fataliste. Il reste à espérer qu’il ne se révèlera pas bon guerrier quand il se battra contre nous.


-Nous n’affronterons pas le Sanctuaire, coupa Mardouk.


L’égyptien haussa les épaules, l’air fort peu convaincu.


-Si tu veux mon avis cette histoire de réincarnation de Bouddha est suspecte de toute façon… , dit-il pour revenir au sujet.


Mardouk regarda son ami.


-Peut-être… Mais as-tu songé à ce qu’impliquerait que cela soit vrai ? L’on pourrait alors se poser une question des plus essentielle : pourquoi Bouddha aurait-il décidé de revenir du Nirvana ? Il a consacré sa vie à sortir du cycle des réincarnations, qu’est-ce qui aurait pu être à ses yeux un motif suffisant pour replonger dans le monde des hommes ?


Amon considéra son compagnon un instant avant de répondre.


-Que l’avenir est sombre et incertain et que nous avons donc raison de suivre la route qui est la notre, dit-il finalement.


- A ceci près que Bouddha aurait décidé de ne pas emprunter cette route avec nous…


Les paroles du babylonien semblèrent jeter le trouble sur l’égyptien qui ne sut que répondre.


-Tout ceci n’est qu’une perte de temps. Je vous avais prévenu dès le début qu’il ne se joindrait pas à nous, intervint la jeune femme d’une voix qui faisait penser au sifflement d’un serpent.


Elle cracha au sol et partit d’un ricanement mauvais.


-Il n’aurait été qu’un poids mort, sa méditation et ses enseignements n’ont jamais gagné de combats et ne le feront jamais…


Elle fit un grand geste alentour, désignant les pèlerins.


-Regarder toutes ces loques qui l’entourent et qui lui ressemblent tant… Le chemin qui se dresse devant nous sera bientôt recouvert par le sang de nos ennemis. Si Athéna veut s’encombrer de lui, grand bien lui fasse, conclut-elle d’un ton définitif.


Amon n’essayait même pas de cacher le sentiment de malaise que lui inspirait la jeune femme. Mardouk, quant à lui, soutenait le regard dérangeant de celle-ci sans ciller.


-Vous oubliez une autre possibilité, fit-il d’une voix posée. Siddhârta est considéré comme étant la neuvième incarnation de Vishnu. Mais on dit que la dixième et dernière incarnation à venir, Kalki, ne viendra sur Terre que pour combattre les démons et que cet ultime combat marquera la fin de l’ère actuelle de l’humanité. On n’a pas besoin d’un raisonnement compliqué, pour penser que Shaka et vous pourriez être sur cette Terre, aujourd’hui, pour la même raison.


La femme eut un geste de mépris et laissa échapper une obscénité.


-Je suis Khamakhya, la réincarnation de Kali en ce temps. Je combats des ennemis devant lesquels même Shiva, le Destructeur, reculerait . Vous n’avez besoin de nul autre que moi.


Elle tourna alors le dos aux deux hommes et leur parla d’un ton agressif.


-Quand viendra le temps de tuer nos ennemis, vous saurez où me trouver.


Sur ces mots, la femme s’éloigna et disparut à son tour dans la foule.



-Je ne suis toujours pas convaincu que tu ais eu raison de lui demander de se joindre à nous… , dit Amon lorsqu’il fut sûre qu’elle ne l’entendrait pas. Elle me fait froid dans le dos…


-Elle est la réincarnation d’une force destructrice réputée incontrôlable. La face sombre de Parvati, créée dans le seul but de mettre en déroute les démons en les battant sur leurs propres terrains, la terreur et la violence. Ce n’est en effet pas quelqu’un avec qui l’on traite à la légère… Mais de nos alliés, elle compte parmi les plus puissants. Et sa volonté de combattre pour notre cause est incontestable.


-Peut-être, mais je ne lui fais pas confiance…


-Voilà une étonnante déclaration. Dois-je te rappeler que tu m’as amené à accueillir dans nos rangs un individu à la réputation encore bien plus sulfureuse. Une réputation tellement sombre, que nous avons même dû cacher pour le moment sa présence dans notre coalition à la plupart de nos alliés. Or, sur tes conseils, je lui ai même accordé ma confiance au point d’établir notre camp de base sur ses terres. Malgré mes doutes plus que justifiés, je me suis fié à ton jugement, je pense que tu pourrais me retourner la politesse.


-J’ai réussi à te convaincre, ce que tu n’as toujours pas réussi à faire sur ce point. J’ai du mal à me faire à l’idée de combattre au côté d’un être qui est l’objet d’un culte sanguinaire parmi les plus abject et au nom duquel des innocents sont encore sacrifiées chaque jour ! En ce moment même un pauvre diable est peut-être en train de se faire égorger en son nom quelque part à Calcutta…


-Je prends note de tes réserves. Mais je te rappelle que nous avions décidé dès le départ de tout mettre en œuvre pour accompli nos objectifs et de ne reculer devant rien. Car ce qui est en jeu n’est que trop important. Nous faisons ce qui est nécessaire, rien de plus, rien de moins.



Sicile, juillet 1970



Ce jour-là, Sonya avait accompagné Deathmask jusqu’à un petit village isolé. L’épouse de Praesepe portait une robe blanche légère et tenait un bouquet de fleurs à la main. L’apprenti de son mari était comme à son habitude habillé de façon débraillée, avec un de ces t-shirts que Soyna aurait aimé pouvoir nettoyer par le feu.


L’endroit semblait en retard de près d’un siècle, et Sonya trouvait que les habitants ne pouvaient que difficilement être plus hostiles à leur égard qu’ils ne l’étaient déjà. Même en ne parlant pas un mot d’italien, il ne faisait aucun doute que les paroles qu’ils murmuraient sur leur passage n’avaient rien d’amicales. Le garçon semblait n’avoir rien remarqué ou plus probablement s’en moquait-il totalement. Sonya le suivit jusqu’au cimetière qui se trouvait à côté d’une église minuscule et sans doute pas assez jolie pour être dans les guides touristiques.


Après avoir poussé le portail rouillé, le jeune chevalier d’or avait hésité un instant puis avait commencé à parcourir les travées en regardant les noms inscrits sur les pierres tombales. Sonya le suivit en silence jusqu’à ce que le garçon s’arrête devant un caveau familial.


-Ta famille ? , demanda-elle après un moment de silence.


-Ouais. Mes parents, ajouta-t-il en désignant deux noms.


-Je ne savais pas que tu avais retrouvé leur trace. Ni même que tu le voulais, pour commencer.


-C’était un peu pour ça qu’j’avais voulu venir sur cette île. J’ai toujours su que j’avais été confié à une cousine éloignée car il était arrivé quelque chose à mes parents. Mais la vieille harpie est morte bien avant que j’sois en âge de penser à lui demander quoi que ce soit. Ensuite la question m’a pas vraiment passionné. Jusqu’à y’a pas longtemps.


-Cela a été facile ? De les retrouver, je veux dire…


-Pas vraiment. Mais je suis plein de surprise et de persuasion, répondit-il en souriant.


-Ta « persuasion » n’a tué personne au moins ?


-Pas eu besoin.


-Quand ?


-Disons que je n’ai pas toujours respecté l’extinction des feux…



Sonya examina alors plus précisément les dates gravées dans la pierre, à la fois celles des parents du garçon mais aussi du reste de la famille.


-La mortalité a été anormalement élevée cette année-là, fit-elle remarquer. Surtout pour des gens assez jeunes dans l’ensemble…



Deathmask passa la main dans ses cheveux et parla d’une voix distante.


-Apparemment c’était pas exactement des saints. Et il y a eu une sorte de guerres des clans à cette époque…


Il laissa un blanc avant de poursuivre.


-J’imagine que quelqu’un n’a pas eu le cœur de tuer un nouveau-né.


Il y eut un très long silence que Sonya hésita longtemps à rompre.


-Et tu as l’intention de faire quelque chose à ce sujet ? , demanda-t-elle d’une voix inquiète.


Il eut un petit rire moqueur et la regarda dans les yeux.


-Tu veux dire est-ce que j’veux faire monter les chiffres de mortalité pour cette année aussi ?


Il s’avança alors vers le caveau et écarta des branches mortes avec le pied.


-Non, je vais rien faire. Si j’l’avais appris du temps où j’étais à Rome… Là oui, j’aurais sans doute fait un bain de sang. Pour le principe. Maintenant… J’m’en moque.


Il haussa les épaules en enlevant des feuilles mortes et desséchées de la pierre tombale.


- Ca m’concerne pas. Pas ma faute s’ils ont pas été assez forts pour s’en sortir seuls…



Elle lui tendit alors le bouquet de fleurs qu’il saisit après une petite hésitation.


-Tu aurais dû me dire pourquoi tu les voulais, elles ne sont pas vraiment adaptées à…


-Pas grave, coupa-t-il en les déposant.


-Tu veux dire une prière ?


-Oh ! C’est moi !


Ils restèrent là encore un moment puis le garçon tourna les talons.


-Allons-nous-en. Il n’y a que le passé ici…




Athènes, juillet 1970



-Est-ce que tu sais ce que je suis, Aiolia ?


Le garçon regarda son frère aîné sans vraiment comprendre. Les deux fils de Patrocle se trouvaient dans le port d’Athènes, assis sur un ponton et les jambes pendant au-dessus de l’eau.


Aioros avait acheté une glace à son cadet qui s’attaquait maintenant à dévorer le cornet.


-Mon frère ?


-Non… enfin oui. Je voulais dire, sais-tu ce que je fais ?


Le garçon se gratta la tête.


-Je sais pas… T’es une sorte de policier, non ?


Le chevalier du Sagittaire éclata de rire et passa une main affectueuse dans les cheveux dorés de son frère.


-Oui, on peut voir les choses comme ça.


-T’arrêtes les vilains et les bandits ?


-Je n’en ai pas encore eu souvent l’occasion. Mais un jour, oui, je devrais arrêter des gens très méchants. Mais ça ne s’arrête pas qu’à ça. Je suis au service d’une personne très importante, qui cherche à protéger l’ensemble des gens de la Terre. Quelqu’un de désintéressé, qui consacre son existence à ce que la vie des hommes soit la meilleure possible.


-Un homme… comment on dit… politique ?


Aioros étouffa un autre fou rire.


-Non. Quelqu’un de vraiment désintéressé. Quelqu’un d’au-delà, de supérieur… tout en étant en même temps proche des êtres les plus modestes.


Aiolia se gratta le nez en réfléchissant.


-Quand je serais grand… je pourrais faire la même chose que toi ?


-Tu le voudrais ?


-Oh oui !


-C’est une vie difficile, tu sais. Faites de nombreux sacrifices.


-Je veux faire comme mon grand frère, insista Aiolia d’une voix décidée.


-D’accord… Dis-moi, tu aimes quand papa t’apprend à te battre ?


-Oui j’adore ! Mais maman nous arrête tout le temps quand ça devient bien…


-C’est parce qu’elle veut te protéger. Des fois apprendre à se battre peut être dangereux. On peut se faire très mal.


-Comme la jambe de papa ?


-Oui, comme la jambe de papa. Mais si tu en as vraiment envie, papa va commencer à t’entraîner un peu plus longtemps chaque jour. Un peu plus durement aussi. Et tous les mois ce sera un peu plus long et un peu plus dur.


-Super ! Tu pourras venir toi aussi ?


-Oui, quand je le pourrais. Mais tu dois savoir une chose. Si tu pars dans cette direction, cela veut dire que plus tard tu devras quitter la maison.


-Pour aller où ? , demanda le garçon d’une voix soudain inquiète.


-Avec moi, là où je vis, répondit Aioros ce qui rendit son sourire à son frère.


-Super ! Génial ! Mais je pourrai toujours voir papa et maman ?


-Aussi souvent que moi je les vois.


Le garçon hocha la tête, enthousiaste.


-Ca sera quand ?


-Chaque chose en son temps. D’abord tu vas t’entraîner avec papa. Lui aussi il avait voulu devenir che… policier, à une époque.


-Ha bon ?


-Oui. Notre famille est particulièrement regardée de près par le destin.



Groenland, 15 août 1970



-Bref, pour résumer, il ne reste rien, tout a disparu. La tumeur au cerveau s’est volatilisée, les globules blancs sont revenus à leur niveau normal et aucun relevé ne peut laisser supposer que votre fils ait été atteint d’une leucémie.


Le docteur, un homme élégant dans le milieu de la quarantaine mais aux cheveux déjà grisonnants et qui arborait une barbe rousse abondante, parcourut encore les pages du dossier médical, les yeux brillants comme s’il était en train de lire un roman de science fiction.


-Une rémission totale et miraculeuse, dit l’homme à Akiera qui était resté de marbre durant tout l’exposé.


Les deux hommes étaient assis de part et d’autre du lourd bureau en bois massif du docteur, qui était le meilleur, et en même temps presque le seul, spécialiste en cancer infantile de l’île. Les murs de la pièce étaient couverts des diplômes et des distinctions obtenus au Danemark et aux Etats-Unis par le praticien. L’homme de médecine fit glisser le dossier vers l’ancien chevalier qui le saisit avec l’air absent.


-Mais vous le saviez déjà, n’est-ce pas ? , demanda le docteur.


-Je voulais la confirmation, répondit l’androgyne qui était en train de feuilleter les pages d’un œil distrait, les chiffres ne voulant rien dire pour lui.


-Vous le saviez depuis le premier jour. Quand vous avez refusé que votre fils soit hospitalisé ou qu’il suive le moindre traitement ce n’était pas pour lui éviter des souffrances inutiles…


Akiera referma le dossier et le posa soigneusement devant lui.


-Vous ne vouliez pas simplement rendre ses derniers mois moins pénibles, vous saviez que vous alliez le sauver, continua le docteur.


-Vous l’avez dit, c’est une guérison miraculeuse.


-Ne me prenez pas pour un idiot.


La voix du médecin s’était à peine élevée mais le ton faisait passer le message. Les deux hommes se regardèrent un moment dans un silence qu’Akiera finit par rompre, conscient qu’il n’avait de toute évidence effectivement pas affaire à un idiot.


-Vous vous trompez au moins sur une chose, je n’avais aucune certitude. J’ai suivi une intuition qui aurait très bien pu se révéler fausse. En fait il m’est souvent arrivé de penser m’être trompé comme je me suis déjà souvent trompé sur beaucoup de choses au cours de ma vie…


-Comment avez-vous fait ? Votre fils était condamné, il devrait être mort depuis un an au bas mot.


-Je ne peux pas vous le dire.


-Allons bon ! Sinon quoi, vous serez obligé de me tuer ? , répliqua le docteur avec un ton agacé.


-Quelque chose comme ça, répondit Akiera avec un sourire qui s’effaça aussitôt.


Le docteur voulut dire autre chose mais Akiera l’arrêta d’un geste.


-La façon dont j’ai sauvé mon fils… ne peut pas s’appliquer à d’autre cas. Même si je vous révélais… ce que je ne peux pas vous révéler… cette connaissance ne pourrait en aucun cas vous être utile. Je ne suis pas le détenteur d’un secret qui pourrait sauver des milliers de vie.


-Laissez-moi en juger. Je vous en prie !


La voix de l’homme était presque suppliante et Akiera pouvait sans problème comprendre le trouble de son interlocuteur qui voyait miroiter devant ses yeux la possibilité d’une cure miraculeuse.


-Merci encore pour tout et désolé pour ça, dit Akiera en pointant soudainement le doigt vers le front du docteur qui fut atteint par un rayon d’énergie mentale, précisément au niveau du centre de la mémoire situé dans son cerveau.


Akiera se leva, prit le dossier médical de son fils et marcha vers la sortie tandis que le docteur était figé comme une statue. Quand il fut devant la porte, Akiera, sans même se retourner, dit :


-Vous allez oublier tout ce qui nous concerne moi et mon fils, vous ne nous avez tout simplement jamais rencontré. Lorsque vous verrez nos noms écrits où que ce soit, vous ne verrez que du blanc. Vous ne vous poserez jamais de questions sur les trous dans votre emploi du temps, aujourd’hui ou avant. Vous changerez de sujet si jamais une conversation devait dériver sur quoi que ce soit de relatif à ma famille.


Lorsqu’Akiera claqua la porte derrière lui, le docteur se ranima soudainement. Il avait un léger mal de tête et se sentait assoupi. Il se leva pour aller chercher une aspirine dans son armoire personnelle puis appela sa secrétaire pour qu’elle lui envoie son rendez-vous suivant.



* * * * * * * * * * * * * *



Dans la chambre d’enfant de leur demeure, Lyn regardait Aphrodite remplir son sac de voyage.


La mère avait préparé son fils au mieux en le revêtant de ses plus beaux habits, mais à présent elle n’avait plus le cœur à l’aider. L’imminence du départ de son fils unique l’avait rattrapé. Elle s’était assise, presque prostrée, pour profiter en silence une dernière fois, avant un temps inconnu, du spectacle de son fils. Le garçon était plus beau que jamais, s’il était déjà d’aspect aussi androgyne d’Akiera on devinait déjà qu’il serait encore plus beau que son père.


Il justifiait pleinement son patronyme. C’était une incarnation de la beauté, presque un archétype irréel. Ses cheveux bleus ciel, que sa mère avait coupés le matin même, tombaient en boucles soyeuses sur ses épaules. Avec sa peau laiteuse, on aurait pu croire qu’il était fait de porcelaine. Sa silhouette était restée fine et élancée malgré l’entraînement intensif qu’il avait suivi. Mais Lyn était parfaitement consciente que cela n’était qu’une façade et que son fils disposait à présent d’une force et d’une robustesse qu’elle ne pourrait tout simplement jamais concevoir.


Le garçon hésita une seconde à mettre dans son sac sa peluche favorite mais il la reposa sur son oreiller sans regret. Il était un chevalier à présent et était conscient qu’à partir du lendemain sa vie allait changer à jamais.


Il tira la fermeture éclair de son sac puis tourna ses grands yeux en amande vers sa mère.


-C’est prêt, dit-il simplement.


Ils se regardèrent un moment puis l’enfant se jeta dans les bras de sa mère. Ni l’un ni l’autre ne pleurèrent mais lorsque Lyn parla se fut d’une petite voix tremblante.


-Tu as bien pris ta trousse et ton papier à lettre ?


-Oui, maman.


-Tu m’as promis de m’écrire, ne l’oublie pas.


-Aussi souvent que possible…


-Quand tu seras là-bas, si jamais quelque chose ne se passe pas bien, n’hésite pas à aller en ville pour me téléphoner.


-Ne t’inquiète pas, je ne serais pas tout seul là-bas, Saga veillera sur moi, il m’aidera à m’adapter. Et je peux contacter papa facilement.


-Honnêtement, Aph’, je ne sais pas combien de temps nous habiterons encore ensemble, ton père et moi… Tu es intelligent, tu as bien compris que les choses n’allaient plus très bien entre nous.


-Je sais… Mais je ne comprends pas. Il a fait ce qu’il fallait, je suis sauvé.


-Ces choses-là ne sont pas toujours rationnelles, mon bébé… Il t’a sauvé certes, mais maintenant il t’arrache à moi pour t’envoyer livrer je ne sais quelle croisade archaïque.


-Cette force qui m’a permis de survivre… je ne l’ai que parce je suis un chevalier d’Athéna. Elle m’a été donnée pour une raison précise, maintenant je ne peux plus fuir les devoirs qui vont avec. Ce ne serait pas juste.


-Quels devoirs ?


-La plupart des gens sont impuissants face aux malheurs qui les accablent. Les hommes subissent le cours des événements, ils sont impuissants. Moi j’ai eu la force nécessaire pour changer mon destin, je dois maintenant faire en sorte d’améliorer le destin des autres. Et pour cela il n’existe pas de meilleur endroit que le Sanctuaire. Je ne connais encore rien de cette déesse Athéna mais papa m’a parlé des hommes qui la servent et c’est parmi eux que je veux vivre.


-Tu récites bien ta leçon, Akiera a fait un joli travail, dit Lyn avec une grande morgue dans la voix.


Aphrodite la regarda avec un air peiné.


-Non, maman c’est ce que je pense vraiment. Les chevaliers peuvent changer les choses, les rendre meilleures. Je crois même qu’ils le doivent. Si leur force les distingue du reste des hommes c’est pour leur permettre de changer le futur de tous.


-Très bien j’abandonne. Mais promets-moi de ne pas commettre de folie. Fais ce que tu dois faire… mais surtout essaie d’éviter les ennuis.


-Je ne crois pas que je puisse faire de telles promesses…



Kinshasa, Congo, le lendemain



Un soleil de plomb écrasait la ville dont les rues étaient quasiment désertes. Les rares personnes qui devaient se déplacer marchaient avec ce qui pouvait passer pour de la nonchalance mais qui n’était en fait qu’une façon d’économiser ses forces adaptée à la chaleur.


Au milieu de cette ville en sieste, la moindre activité se remarquait aussitôt. D’autant plus quand elle venait d’une personne à la peau blanche.


L’homme en question était petit et maigre, son teint livide trahissant qu’il n’était dans le pays que depuis peu de temps. Son visage mal rasé et dégoulinant de sueur semblait marqué par l’inquiétude et il regardait régulièrement par-dessus son épaule.


En fait, il ne faisait guère que marcher d’un pas soutenu, mais vu le contexte ambiant on aurait dit qu’il participait à la finale du cent mètres aux jeux olympiques.


L’homme arriva bientôt devant un petit bâtiment de brique plutôt délabré, il s’assura une dernière fois que personne ne le suivait puis il ouvrit la porte et la referma à clé derrière lui précipitamment.


-Salut, Pélias. Ca faisait longtemps, hein ?


L’homme se retourna en sursaut et découvrit que cinq personnes l’attendaient à l’intérieur et que cinq boites de Pandore de chevalier, deux de bronze et trois d’argent, étaient empilées dans un coin de la pièce. Il connaissait trois de ces hommes et les deux autres de réputation, mais c’est le nom de celui qui venait de l’interpeller qu’il ne put se retenir de hurler.


-Diomède ?!? Merde !!


Le dénommé Pélias sembla se souvenir soudainement qu’il avait une affaire urgente en cours, loin, très loin de ce lieu et voulut ressortir mais il se retrouva assis sur les fesses sans comprendre ce qui lui arrivait.


-Tu vas bien rester un peu avec nous, dit Jason de la Carène en s’adossant à la porte.


-Tu savais que nous étions en ville, ce n’est pas très mondain de ta part de ne pas nous avoir invité à prendre un verre, en souvenir du bon vieux temps, continua Diomède.


Les gouttes de sueur qui perlaient sur le visage de Pélias semblaient de plus en plus grosses et n’étaient certainement plus dues uniquement qu’à la chaleur.


-Les gars… qu’est-ce qui vous amène par ici ? , finit-il par bredouiller.



Les cinq chevaliers d’Athéna se regardèrent un moment, avant que Diomède ne reprenne la parole, les quatre autres se mettant à tourner dans la pièce autour de Pélias.


-Pour être tout à fait honnête, ce n’est pas l’envie irrépressible de revoir ton faciès de truand qui nous a amené. Je trouvais déjà que tu étais un minable quand je t’avais écrasé lors du tournoi pour l’armure de Pégase, le fait que tu sois devenu depuis un mercenaire de troisième zone ne t’a pas vraiment rendu plus fréquentable à mon goût…


Pélias n’essayait même plus de dissimuler sa panique, et il fut pris d’un tremblement nerveux.


-Mes compagnons et moi sommes sur la piste d’individus avec lesquels nous avons un petit contentieux à régler. Nous enquêtons et nous posons beaucoup de questions, souvent inutiles, mais il se trouve que nous sommes tombés sur des gens… coopératifs. Et à la suite de plusieurs entretiens, ton nom a finit par être prononcé.


-Il se trouve donc que tu es l’aboutissement de notre piste… , continua Jason.


-Je suis sûr que tu meurs d’envie de nous débloquer, conclut Diomède.


-Je ne sais rien, dit Pélias d’une voix que lui-même ne pouvait décemment espérer convaincante.



* * * * * * * * * * * * * *


L’homme dénommé Pélias, à présent solidement ligoté à une chaise, était presque méconnaissable. Son visage couvert de sang était enflé par les coups qu’il avait reçus, son nez avait un angle des plus anormaux, son arcade sourcilière droite explosée déversait un flot d e sang sur ses yeux qui se mélangeait avec ses larmes de douleur, l’aveuglant presque totalement.


-Vous ne pouvez pas faire ça, vous êtes des chevaliers d’Athéna ! , articula-t-il entre deux sanglots.


-Que sais-tu de ce que peuvent faire et ne pas faire les serviteurs Athéna ? , demanda Jacob de la Girafe.


Les poings du chevalier d’argent étaient couverts de sang et son front ruisselait de sueur. Diomède et Mirfak de Persée étaient toujours présents dans la pièce et restaient à l’écart.


-Tu n’es qu’un apprenti raté et aigri qui s’est compromis avec des renégats. Tu es autant responsable des exactions dont tu as été complice que si tu les avais commises toi-même. Mais nous sommes prêts à passer l’éponge, saisis cette chance et aide-nous à les retrouver. Ils ne valent pas la peine que tu les protèges.


-Je vous l’ai dit, ils me tueront si je vous dis quoi que ce soit.


Sur ces mots, l’homme sembla s’écrouler mentalement et le flot de ses larmes de sang redoubla. Diomède s’approcha alors de lui et entreprit de lui essuyer le visage avec un chiffon noirci par la crasse.


-Nos antécédents ne sont pas vraiment amicaux mais écoute-moi attentivement… , lui murmura-t-il à l’oreille. Je sais que les apparences sont contre lui, mais je t’assure qu’à l’instant présent Jacob est ton meilleur ami dans cette pièce. Son seul but était que tu nous dises ce que nous voulons savoir sans que tu en gardes des séquelles à vie. D’autres ne seront pas aussi bien disposés à ton égard. Or tu es en train d’obliger Jacob à passer la main…


Pélias regarda alors dans la direction de Mirfak. Le chevalier était à l’opposé de la pièce, dans l’ombre. Si Pélias ne pouvait pas distinguer vraiment ses traits, il devinait néanmoins parfaitement son regard qui le fixait depuis le début, sans ciller. Pélias frémit mais finit par murmurer :


-Je ne peux rien dire.


-Je suis navré d’entendre ça, fit Diomède en se levant. Le chevalier de bronze fit un signe à Jacob et les deux hommes se dirigèrent vers la porte qu’ils franchirent sans un regard en arrière.


Ils retrouvèrent Bayer et Jason à l’extérieur. Bayer leur lança un regard accusateur, il avait entendu les hurlements de Pélias et tout dans son attitude traduisait sa désapprobation.


-Mirfak entre en piste, dit simplement Diomède.


Jason hocha la tête avec gravité tandis que Jacob baissait la tête.



* * * * * * * * * * * * * *



Pélias regardait Mirfak se pencher au-dessus de sa boite de Pandore dont la face supérieure était ouverte. Les traits creusés du chevalier, qui laissait presque deviner la forme de son crâne, son mutisme, ses yeux qui ne clignaient jamais et ses gestes mécaniques avaient mis Pélias mal à l’aise dès le début de cette longue après-midi. A présent, Mirfak le terrifiait, tout simplement. Le chevalier d’argent sortit finalement un grand objet de métal de l’urne sacrée.


-Tu sais ce que c’est ? , demanda le chevalier d’argent.


L’apprenti déchu sursauta en entendant les premiers mots de celui qui allait être son nouveau tortionnaire.


-Oui ou non ? , insista le chevalier d’argent.


-Oui, répondit Pélias. C’est le bouclier de la Méduse.


-Tu sais ce qu’il fait ?


-Oui… Mais tu bluffes. Si tu t’en sers je serai une statue et je ne vous servirai plus à rien.


En prononçant ses paroles, Pélias sentit un peu de son maigre courage revenir. Mais l’expression amusée de Mirfak, plus rictus qu’un sourire d’ailleurs, fit voler en éclat ces nouvelles forces.


-Peu de personnes le savent, mais l’utilisation du bouclier de la Méduse peut être d’une grande précision si le chevalier qui l’utilise est adroit.


Le chevalier attacha le bouclier à son bras et vint se planter devant sa victime, le bouclier et son visage de gorgone gravé dans le métal magique étaient à quelques centimètres du visage de Pélias.


-Je suis adroit, je peux transformer les parties de ton corps que je veux en pierre, en laissant le reste intact. Je te rassure, cela sera indolore. Mais quand tu m’auras vu réduire en poussière des morceaux de plus en plus importants de ton anatomie… tu parleras crois-moi.


Les yeux de la méduse s’ouvrirent alors, éclairant d’une lumière dorée un Pélias hurlant de terreur.



* * * * * * * * * * * * * *



Mirfak sortit en courant, l’air extrêmement préoccupé. Mais avant même qu’il ne puisse dire un mot, Bayer vint à sa rencontre en le pointant d’un doigt accusateur.


-Qu’est-ce que tu lui a fait ? , demanda le chevalier du Toucan.


-Nous n’avons pas le temps pour ça ! , répondit le chevalier de Persée.


-Qu’est-ce que tu lui as fait ?! , insista Bayer.


-Presque rien, à peine quelques orteils… A part son sens de l’équilibre, il n’en gardera pas de séquelle. Mais j’ai…


-Presque rien ? , s’indigna le chevalier de bronze en attrapant son compagnon par le col.


Mirfak décocha alors un coup de poing dans l’estomac du chevalier de bronze qui se retrouva plié en deux au sol.


-Mirfak ! , cria Jason en s’interposant entre les deux hommes.


Diomède et Jacob s’approchèrent aussi et Bayer commença à insulter le chevalier de Persée. Et tout à coup tout le monde se retrouva en train de hurler pour se faire entendre.


-ASSEZ !! cria Mirfak de toutes ses forces. Pélias m’a avoué ce que les chevaliers noirs s’apprêtent à faire et où ils vont le faire !


Tous s’arrêtèrent de crier et le regardèrent.


-Nous devons envoyer un message au Sanctuaire et ensuite il faut que nous allions nous interposer. Nous pouvons encore être là-bas à temps mais chaque minute compte !


-Où ça ? , demanda Bayer qui semblait avoir totalement oublié sa colère et ses griefs.

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