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La Nécropole du Nil

Trame par black dragounet & rédaction par Lénou


L’unique voile du bateau claquait sous les assauts de la bonne brise qui soufflait au large de l’aride Sériphos. Yaga, qui expérimentait pour la première fois de son existence les joies des périples marins, ne s’était pas attardé dans la cabine du commandant, que ce dernier avait laissée à la disposition de ses passagers. A peine avait-il pris le temps de jeter dans un angle de l’exigu logement ses quelques affaires réunies en un maigre baluchon, avant de remonter sur le pont du navire avec la ferme intention d’en explorer les moindres recoins. De la poupe à la proue, de la cale au mât, il avait laissé glisser ses mains sur le rugueux bois d’orme, écouté le chant cadencé de la flûte de l’aulète qui rythmait les efforts des rameurs, s’était enivré de la forte odeur iodée des embruns et du goût du sel sur ses lèvres.

Accoudé au bastingage, le jeune chevalier semblait maintenant absorbé par le spectacle de la houle battant les flancs de la trirème. Le solide navire, faisant route aussi rapidement que lui permettaient ses cent soixante-dix rameurs et sa grand-voile carrée, laissait sur son sillage une épaisse écume blanche. Argos, le commandant du vaisseau, avait expliqué à ses passagers que suite aux consignes de diligence qu’il avait reçues il avait choisi de tracer sa route au plus court. Cette décision les amenait actuellement à naviguer entre les îles des Cyclades, archipel qu’évitaient généralement les marins, autant effrayés par les mythes et autres légendes gravitant autour de ces lieux que par les conditions délicates de navigation qu’elles offraient.


Yaga n’entendit pas son maître arriver à ses côtés et sursauta lorsque sa chaude voix le tira de sa contemplation.

- Le voyage a l’air de te plaire, commença Philista, qui lui semblait souffrir du léger roulis qui animait l’embarcation.

- En effet, voilà encore une autre bonne raison de me joindre à vous à laquelle je n’aurais pas songé, répondit le jeune homme en faisant mine de ne pas noter le teint livide de son maître.

- Une autre ? Mais sais-tu seulement quel est le but de notre expédition ? Pour quelle cause tu vas te battre ? Quels sont les enjeux de cette bataille ?

- Pas précisément, non, j’en conviens. Toutefois, je sais pertinemment que si tu as accepté de suivre Myrina dans ce périple, c’est que ses motivations te paraissent justes. Et je n’avais pas réellement besoin d’en savoir plus pour décider de prendre part à ce qui devrait me permettre de faire mes preuves en tant que chevalier.

- Décidément… laissa échapper le chevalier de Cassiopée, avec un sourire en coin. Eh bien, moi, j’aimerais bien en savoir un peu plus maintenant. Pas que je doute du bien-fondé de la foi qui anime Myrina, mais ça me tranquilliserait un peu de savoir ce qui nous attend lorsque nous aurons mis les pieds sur le territoire égyptien.

- Je ne suis pas sûr que tranquilliser soit le terme approprié, intervint Khemmis, qui accompagné de Myrina venait de rejoindre les deux Grecs sur le pont de la trirème. Cependant, je crois aussi qu’il est largement temps que je vous renseigne de mon mieux sur les événements qui ont conduit à notre rencontre.


Assis au niveau de l’entrave, à l’abri derrière les hautes bordés, les trois chevaliers d’Athéna écoutaient attentivement le récit de Khemmis. Celui-ci avait expliqué à ses auditeurs, qu’il lui fallait d’abord raconter les origines mythologiques du conflit entre Seth et Isis, pour qu’ils puissent comprendre la situation actuelle.


- Et il le méritait ce trône ! s’exclama Yaga.

Le jeune chevalier était complètement absorbé par le conte de l’Egyptien. Des représentations de déesse éplorée, de pharaon découpé, de vil assassin manipulateur se bousculaient dans son imagination. Il fallait dire que Khemmis faisait en effet preuve de beaucoup de talent pour narrer ce mythe si connu dans son pays. Il avait commencé son récit en expliquant comment Seth s’était perfidement débarrassé d’Osiris.

Lors d’un banquet où nombre de dieux étaient réunis, le dieu maléfique promit un magnifique coffre, réalisé aux mensurations d’Osiris sans que celui-ci le sache, à celui qui s’y adapterait le mieux. Dès que le seigneur de l’Egypte y fut allongé, Seth et ses acolytes scellèrent le couvercle et jetèrent ce qui devint le premier sarcophage égyptien dans les eaux du Nil. Le coffre dériva jusqu’aux côtes de Byblos. Non sans mal, Isis, l’épouse et sœur d’Osiris, le retrouva emprisonné dans les bois d’un tamaris. Elle décida de cacher la dépouille du souverain dans les marais du delta du Nil, où malheureusement Seth parvint à la retrouver. Ivre de rage, il découpa le cadavre en quatorze morceaux qu’il dispersa à travers tout le pays. Une nouvelle fois, Isis partit à la recherche de ce qui avait été son bien-aimé, et parvint à force de patience et de magie, et avec l’aide d’Anubis et Nephtys, à reconstituer intégralement le corps. Se transformant en milan, elle insuffla à nouveau le souffle de vie à son amant, avec qui elle conçut celui qui devait être le nouvel héritier du trône d’Egypte : Horus. Tenu éloigné de Seth, le jeune dieu grandit en méditant sa vengeance. Arrivé en âge de gouverner, il réclama le trône d’Egypte à l’assemblée des dieux.


- C’est à l’héritier légitime que devait revenir le statut de souverain, pas à son infâme oncle ! poursuivit le chevalier d’Orion.

- C’est en effet ce qu’Horus tenta de prouver au cours d’un long procès présidé par Râ et Thôt, reprit Khemmis. Après d’interminables débats, ce fut Neith qui trancha la question en déclarant que la jeune divinité devait hériter du trône de son père, et qu’en compensation Seth recevrait deux déesses. Cependant, Râ, très proche du dieu de la Foudre, ne l’entendit pas ainsi, et les discussions reprirent encore plus vivement. Suite à une ultime intervention d’Isis, qu’il trouva déplacée, le dieu-soleil suspendit le procès et demanda à ce qu’il soit repris sur l’Ile du Milieu à laquelle aucune créature féminine n’aurait accès. C’était mal connaître Isis, qui au prix d’une énième ruse parvint à s’infiltrer à nouveau dans les échanges et à envenimer les débats, faisant basculer la balance en faveur de son fils. Irrité de cette déconvenue, Seth coupa court aux débats et défia Horus. Le combat fut sans merci. Tandis qu’Horus émascula son adversaire, ce dernier arracha un œil à son opposant. Le duel dura, d’après les légendes que j’ai entendues, plus de quatre-vingt ans. Las de cette querelle sans fin, Thot décida finalement de faire appel au jugement d’Osiris.

- Jugement impartial… Bien entendu, laissa échapper Philista.

- Pas vraiment, non, bien sûr, lui concéda l’Egyptien. Cependant, ce jugement permit de solutionner le problème… jusqu’à récemment, en tout cas. Osiris demanda pourquoi les divinités laissaient-elles faire du mal à son fils, alors que c’était lui qui avait fait d’eux des êtres puissants. La menace d’envoyer des démons issus du Royaume des Morts acheva de convaincre les dieux égyptiens qu’il leur fallait approuver Horus comme héritier du trône d’Egypte. Ne voulant cependant pas s’attirer les foudres de Seth, ils lui attribuèrent la souveraineté des Royaumes du Sud, terres désertiques dans lesquelles il fut contraint de séjourner à perpétuité.

- Et jusqu’à peu les relations entre vos dieux ne se sont plus envenimées ? questionna Yaga, qui semblait vouloir que le récit de Khemmis ne s’arrêtât pas là.

- Pas pour autant que je sache, non. Cependant, mon statut de mortel ne me permet pas de connaître tous les faits et actes de nos divinités après ce jugement. En effet, peu de temps après ce célèbre épisode de notre mythologie, l’ensemble de notre panthéon a décidé de se retirer du sol égyptien, de notre simple monde d’humains. Tous les dieux, à l’exception de Seth, qui fut maintenu reclus dans les chaudes terres australes, n’intervinrent plus dans nos affaires de mortels. Nul depuis ces temps reculés n’a plus jamais rencontré directement une divinité.

- C’est pour cela que tu existes, alors, intervint Myrina qui n’avait pas quitté des yeux le Nubien depuis le début de son récit.

- Oui, en quelque sorte, sourit Khemmis.

- Enfin, je veux dire que votre chevalerie a été créée, se corrigea rapidement la jeune femme. Pour que la justice divine soit néanmoins représentée sur Terre.

- Tout à fait. Enfin, c’est d’abord l’ordre des prêtres qui a été créé, avec tous les autres religieux sous leurs ordres. Les chevaliers du Nil ne sont apparus que plus tard, quand la nécessité de protéger les intérêts des divinités à travers l’Egypte s’est fait ressentir. Ils étaient alors le bras armé des dieux dans ce bas monde… Jusqu’à ce que certains d’entre eux, au vu de la situation, décident de revenir parmi le peuple égyptien.

- L’Egypte a connu un événement majeur qui a donc demandé une intervention directe des dieux ? interrogea le chevalier de Cassiopée, en haussant un sourcil interrogateur. Je ne me souviens pourtant pas avoir entendu parler de guerre ou autre bataille par delà les mers, à cette époque.

- Et pour cause : les troubles qu’a connus l’Egypte alors n’étaient en aucun cas dus à une invasion extérieure, mais plutôt à son propre dirigeant ! Le pharaon alors sur le trône faisait régner la terreur sur tout le royaume. Les exactions dont il était capable pour imposer ses idées ont fini par susciter le courroux de la déesse que je protège maintenant : Isis. Elle est donc revenue parmi les humains et a rapidement mis fin aux agissements sordides du souverain, en l’expédiant de façon irrémédiable au royaume des morts.

- Ce qui expliquerait l’arrivée d’une réincarnation d’Horus à la tête du pays à cette époque, songea à voix haute Philista.

- Oui… Tu m’as l’air plus que bien renseigné ! s’étonna le chevalier d’Isis.

- Oh, disons que mes longues journées avec mes apprentis me laissent tout de même le temps de discuter de temps à autres, et un de mes partenaires de discussion favoris n’est autre que le principal conseiller de Chiron en matière de diplomatie.

- Je vois. Tu sais donc pourquoi Seth est libre d’agir maintenant à sa guise ?

- Je l’ignorais, jusqu’à présent. Il faut croire que mon ami n’est pas si bien informé que je ne le pensais, ou alors plus discret que je ne le croyais. Mais ce que tu viens de nous raconter me laisse deviner que, puisque Isis et Horus sont revenus parmi les Hommes, Seth a dû en déduire qu’il avait lui aussi bien le droit de faire ce que bon lui semblait.

- Tu devines bien ! Lorsque les divinités se sont retirées du sol égyptien, elles ont toutes conclu une sorte de pacte de « non-retour sur Terre», si je puis dire. Et comme tu le supposes justement, l’intervention de ma déesse et de son fils l’a rompu. Cependant, aucun dieu ne s’est interposé à cette intervention, pas même Râ. Ne s’étant pas immiscés dans cette histoire, il était alors acquis qu’ils n’interviendraient pas plus dans les agissements de Seth, qui ne fait que reproduire, à sa façon, ce que sa sœur a fait une décennie plus tôt.


La large ombre d’Argos vint interrompre la conversation.

Le récit de Khemmis avait tant absorbé les trois chevaliers grecs qu’ils ne s’étaient pas aperçus que déjà l’astre du jour venait baigner ses rayons à la surface des flots. Yaga se leva d’un bond. Plaçant une main en visière au-dessus de ses yeux, il observa la mer entourant leur embarcation. Plus une seule langue de terre n’était visible maintenant. Autour d’eux, seules les eaux redevenues paisibles de la Méditerranée s’étendaient à perte de vue. Une lueur de joie passa dans le sombre regard du jeune chevalier.

- Désolé de vous interrompre, mais j’aimerais autant que nous dînions rapidement.

Devant l’air interrogateur de ses passagers, le capitaine de la trirème se sentit obligé d’ajouter :

- Non seulement l’armateur de ce rafiot m’a demandé de tracer ma route au plus court, mais il a aussi exigé que je fasse en sorte que nous passions le plus inaperçus possible. Et, ma foi, allumer les feux à bord pour ripailler ne me semble pas être la meilleure technique de camouflage possible.

- Bien, nous vous suivons alors, déclara Myrina.


Des restes de grenades et noix jonchaient la table tâchée de gouttes de vin. Le colossal capitaine n’avait pas lésiné sur la quantité de vivres proposée à ses passagers. Il n’avait surtout pas lésiné sur la boisson, songea Philista. Pourtant, l’attitude d’Argos ne laissait en rien deviner qu’il avait vidé à nombreuses reprises son kylix. Une main fermement posée sur la poignée de sa cabine, où il avait raccompagné les chevaliers, il décrivait une énième fois à Yaga le trajet qu’ils allaient parcourir tandis qu’il dormirait paisiblement sur sa couchette, à peine gêné par un très léger tangage.

- Et après-demain, nous aborderons discrètement dans une petite crique de ma connaissance sur les côtes égyptiennes. D’ici là, jeune homme, je ne saurais trop te conseiller de te reposer. M’est avis que les jours qui vont suivre risquent de ne pas être une partie de plaisir, conclut Argos en claquant sur lui la lourde porte d’orme.

- Il ne croit pas si bien dire, soupira Philista. Bien, mes amis, je pense que le conseil d’Argos est sage, et je vous recommande de le suivre sans trop tarder.

- J’aimerais avant profiter un peu de l’air iodé, glissa Khemmis. Vos questions cet après-midi ne m’ont pas vraiment laissé l’occasion d’admirer le paysage marin.

- Je t’accompagne, souffla Myrina en appliquant sa paume contre le dos de l’Egyptien et fermant le battant derrière eux.

Yaga, qui s’apprêtait à ouvrir la bouche, fut aussitôt arrêté par un regard appuyé de son maître.


Accoudé à la rambarde qui délimitait la proue de la trirème, Khemmis n’observait pas, comme il l’avait suggéré quelques minutes auparavant, les environs marins, mais la femme-chevalier qui l’avait accompagné. A trois pas de lui, Myrina, qui s’était saisie de l’extrémité d’un fin et court cordage abandonné là et l’enroulait machinalement autour de ses doigts, lui retournait directement son regard. Baignés par la clarté laiteuse de la Lune, ils discutaient calmement des événements de la journée.

- Ne me remercie pas. Ou plutôt garde tes remerciements pour Yaga et Philista. T’accompagner n’est pas un service que je te rends, c’est une chance que tu m’accordes.

L’expression mi-étonnée mi-engageante qu’arborait le Nubien encouragea la jeune femme à continuer :

- Cela fait des années que je cherche une bonne raison pour utiliser les pouvoirs et techniques que m’a enseignés le Sanctuaire à bon escient. Pour servir une cause en laquelle je croirais profondément. Tu me la fournis. C’est moi qui devrais te remercier.

- N’essaie tout de même pas trop d’inverser les rôles, sourit le chevalier du Nil en guise de réponse.

Après une longue pause, il reprit :

- Et si vraiment tu ne veux pas de mes mercis, je les réserverai à ma déesse, pour t’avoir placée sur ma route.

- Je suis…

La fin de la phrase de Myrina mourut sur ses lèvres, cueillies par celles de l’homme qu’elle avait sauvé trois jours plus tôt et qu’elle s’apprêtait maintenant à accompagner au péril de sa vie.


*

* *


Philista eut juste le temps de faire un bond en arrière pour éviter le pied qui menaçait de défoncer ses côtes. Acculé contre le bastingage, il chercha rapidement un moyen de se sortir de ce pétrin, avant que son adversaire ne tente de lui asséner un nouveau de ses coups dévastateurs. Il avisa la grosse corde qui tombait de la voilure de l’embarcation, à deux mètres de lui, et en un saut agile s’y accrocha, lui imprimant un mouvement de balancier. Le chevalier sans armure, qui lui faisait face quelques secondes auparavant, laissa transparaître sa surprise un instant, mais très vite se ressaisit. A peine l’aîné de la chevalerie athénienne eut-il repris ses appuis et redressé sa garde, qu’il vit un poing nimbé d’une aura violacée foncer en direction de son abdomen. Abdomen qu’il ne rencontra jamais.

- Pas d’utilisation de son cosmos en simple entraînement. Ne me dis pas que tu as déjà oublié cette règle ? lança Myrina, qui, accompagnée de Khemmis, venait de rejoindre ses compagnons.

- Non. Pardon… J’ai été emporté par la fougue du combat, s’excusa Yaga en massant sa main que venait de relâcher le chevalier d’Or.

- La fougue du combat ? Tiens donc ! Je crois que tu ne me l’avais encore jamais sortie celle-là, souffla Philista. Et pourtant j’en ai déjà entendu pas mal de ta part !

Ce fut Khemmis qui sortit le jeune Grec de son embarras, en proposant de reprendre la conversation là où ils l’avaient laissée la veille. Désireux de changer rapidement de sujet, et reconnaissant à l’Egyptien de lui fournir un dérivatif, le chevalier d’Orion lui demanda comment Seth avait bien pu revenir de son exil.

- Si j’ai eu confirmation par Isis, elle-même, du pourquoi il demeure libre de ses agissements, j’avoue ne pas avoir de certitudes sur comment il a fait pour s’enfuir du désert égyptien. Il me semble improbable qu’il ait réussi ce prodige isolement : briser un emprisonnement divin n’est pas réalisable seul. Toutefois, je doute qu’un dieu l’ait aidé à fuir de sa prison. Cela aurait mis le dieu incriminé dans une position trop délicate au sein de notre panthéon. La seule explication qui me semble viable est que Seth a été aidé par un humain doté d’une puissance considérable.

- Un autre chevalier du Nil ? tenta Philista qui happé par la conversation, en avait oublié l’incartade de Yaga.

- Ce peut être une piste, en effet, bien que je ne voie pas qui aurait pu s’allier à sa cause. Le chevalier de Râ, vu les liens qui unissent les deux divinités, pourrait être un coupable désigné. Tant, qu’il ne doit pas l’être.

- Et le chevalier de Seth, tout simplement ? essaya-t-il à nouveau.

- Il n’y en avait apparemment pas lorsque Seth s’est libéré. En fait, il s’agit bien évidemment d’un humain dont les talents sont égaux ou supérieurs aux nôtres, mais qui ? Je ne saurais le dire.

- Si j’ai bien compris pourquoi aucun dieu ne s’est mis en travers du chemin de Seth, je me demande encore pourquoi aucun d’entre eux, ou même aucun de leurs chevaliers, n’a tenté de s’opposer à lui avant que ses exactions ne sautent aux yeux de tous. Son coup d’état, si j’ose le nommer ainsi, a été si rapide que personne ne s’est aperçu de ce qu’il tramait ? poursuivit le chevalier de Cassiopée.

- Seth n’a en effet pas traîné à mettre ses plans de conquête du pouvoir à exécution. Il y a toutefois eu des signes avant-coureurs de la crise actuelle, répondit l’Egyptien en laissant échapper un long soupir. Malheureusement, nous n’avons su les interpréter correctement, ou tout du moins à temps. Ils me paraissent pourtant maintenant bien clairs.

Tournant le dos à ses compagnons, Khemmis saisit la rambarde qui fermait le pont supérieur, où ils se trouvaient, et la serra jusqu’à ce que ses mains pâlissent et que ses veines saillent sur sa peau noire. Comprenant les sentiments qu’animaient leur ami, les trois Grecs ne soufflèrent mot ni ne bougèrent avant qu’il ne leur fasse face de nouveau, et poursuive de lui-même :

- Deux à trois mois avant que ma déesse ne soit enlevée, les adorateurs de Seth se sont faits bien plus visibles qu’ils ne l’avaient été la décennie précédente. Son culte, qui était jusqu’alors tombé dans la clandestinité, reprenait de la vigueur. De même, les tensions, que nous avions connues dix ans plus tôt, entre factions qui s’étaient fait la guerre à cette époque, sont de nouveau survenues.

- Rien en soit de très clair, malgré tout, dit Myrina d’un ton apaisant. En tout cas, rien qui ne puisse permettre d’anticiper un désordre tel que tu me l’as déjà succinctement décrit.

- C’est vrai. Les quelques indices qu’il a pu nous laisser, même si nous avions été capables de les déceler, ne nous auraient jamais préparé au chaos dans lequel il a plongé notre pays. Il a dû tout minutieusement préparer, très certainement secondé par son mystérieux acolyte qui l’a aidé à sortir de son exil, et du jour au lendemain a déclenché un véritable cataclysme sur l’Egypte.

- Un cataclysme ? Et ni Isis ni Horus n’ont pu réagir ? questionna Philista.

- C’est là toute la ruse de Seth ! Etonnement, le jeune pharaon, au lendemain des premières exactions, est tombé dans un profond coma aussi soudain qu’inexplicable. Sa mère, Isis, éplorée, a aussitôt accouru à son chevet pour tenter de déterminer l’origine du mal qui l’avait frappé. Des hommes, ou plutôt devrais-je dire, tellement ça me paraît clair désormais, des adorateurs de Seth sortis de l’ombre, ont profité de cette diversion pour incendier les temples dédiés à la déesse-mère, mais aussi ceux à la gloire de son époux Osiris, et de son fils, Horus. Ce fut une tragédie : partout, du delta du Nil aux confins de la Nubie, des prêtres ont été assassinés et des laïcs torturés.

- Et comment Isis a été enlevée, puisqu’elle a été enlevée, c’est bien cela ? s’enquit Yaga, que l’air de plus en grave qu’arborait son maître ne rassurait pas vraiment.

- Oui, c’est cela, lui confirma Khemmis, en esquissant un semblant de sourire. Grâce à une nouvelle manœuvre fort habile des alliés de Seth. Les crimes perpétrés ont bien entendu choqué la population, et ceux qui avaient déjà revendiqué le trône d’Egypte avant le retour d’Isis et de son fils se sont une nouvelle fois fait entendre pour réclamer des réponses sur les événements. Ma déesse avait alors bien compris que ceux qui avaient commis ces forfaits et ceux qui en demandaient explication n’étaient qu’un seul et même groupe. Un groupe forcément lié à son ancien ennemi, Seth, qu’elle savait encore être dans les terres australes. Elle a alors pris la décision de s’y rendre, seule.

- Seule ? s’étonna l’aîné des Grecs, surpris de ce choix stratégique contestable.

- J’ai longuement insisté pour l’accompagner, mais elle a absolument tenu à ce que je reste à Thèbes pour contrôler l’agitation qui régnait alors dans la capitale. Je n’ai donc rien pu faire quand j’ai senti, comme tous les prêtres d’Isis encore vivants, le cosmos de ma déesse disparaître.

La voix du massif Nubien chevrota, et ses yeux se perdirent dans les eaux bleues alentour qui imprégnaient un léger mouvement de roulis à la trirème.


*

* *


Une odeur de soufre et de salpêtre planait sur la majestueuse Thèbes. Quoique majestueuse n’était pas précisément l’adjectif qu’aurait aujourd’hui utilisé Khemmis pour décrire la capitale. La ronde qu’il venait d’effectuer n’avait fait que confirmer les récits catastrophés des prêtes du grand temple dédié à sa déesse. Partout, des traces des rixes qui avaient opposé la nuit précédente représentants du pouvoir en place et membres de la rébellion actuelle défiguraient la ville des pharaons. Si la situation semblait maintenant plus calme, le chevalier du Nil savait que dès que l’astre solaire aurait disparu de l’horizon, les affrontements reprendraient. Il ferait de son mieux pour réduire les perturbateurs au silence sans créer de troubles supplémentaires, comme lui avait demandé Isis.

Isis.

Soudainement, son cœur, puis son être tout entier, fut vrillé d’une douleur insoutenable. Ses muscles se crispèrent dans une contraction insupportable, sa respiration devint haletante, ses jambes se dérobèrent sous lui. Jamais il n’avait connu ces sensations auparavant, et pourtant leur cause lui apparut instantanément. Le cosmos de sa déesse venait de disparaître. Cette vérité, aussi dure qu’elle fut pour lui, ne provoqua ni crise de larmes, ni accès de colère. Juste une implacable détermination.

Se redressant, il franchit à grandes foulées les hauts murs du palais royal qui se dressait devant lui, et lança un appel mental. S’il ne possédait que quelques rudiments de télépathie, son ami Raia, le chevalier du Nil d’Osiris, était lui un fin télépathe, et il ne doutait pas un instant que, même pas très clair, son appel serait perçu sans problème par son confrère. Ce fut le cas. Raia lui précisa par retour de pensées qu’il se trouvait dans une aile reculée de l’immense demeure des pharaons.

Ce qu’avait à faire Khemmis lui apparaissait comme une évidence. C’est pratiquement s’il ne s’entendit pas demander à son ami de l’accompagner pour porter secours à l’épouse d’Osiris, qui venait de tomber dans une embuscade très certainement tendue par Seth en personne. Malgré l’indéfectible amitié qui les liait depuis le premier jour où ils s’étaient rencontrés, peu de temps après la nomination de Khemmis au titre de chevalier d’Isis, le Nubien avait été surpris par la rapidité avec laquelle Raia avait répondu positivement à sa demande. Cette amitié, il le savait, devait paraître incongrue à leurs connaissances communes. Le Nubien, aîné d’une nombreuse famille modeste, n’avait rien, à première vue, en commun avec le chevalier du Nil d’Osiris, fils unique d’une riche famille de la noblesse thébaine. L’un avait une silhouette élancée et une carrure assez impressionnante, quand l’autre était plutôt petit et maigre. Les cheveux pratiquement raides et aux beaux reflets acajou que portaient négligemment longs Raia contrastaient beaucoup avec la coiffure soignée couleur de jais de Khemmis. Non, décidément c’est deux là n’avaient pas grand chose en commun physiquement, mais leur attachement était indéfectible.

Alors que les deux compagnons s’apprêtaient à sortir de l’enceinte de la résidence des pharaons, une ombre leur barra le passage. Rendu nerveux par les récents événements, Khemmis arma son poing en direction du visage de l’homme qui leur faisait face. Ce fut Raia qui l’arrêta in extremis en distinguant les traits de Jibade.

- Quelle méfiance ! Ai-je l’air d’un de ces malfrats qui hantent les rues de notre ville dernièrement ? lança l’agressé. Je ne pensais pas qu’être au chevet d’Horus, mon dieu tutélaire, fasse de moi un homme à éliminer.

- Pardonne-le, répondit le chevalier d’Osiris en excusant son ami, il vient d’apprendre que sa déesse a été capturée et qu’elle est très certainement amoindrie, puisqu’il ne parvient plus à percevoir son cosmos.

- Figure-toi que les nouvelles vont vite. Le grand prêtre d’Horus, qui vient de me remplacer à ses côtés, m’a mis à l’instant au courant de cette nouvelle. C’est pour cela que je suis venu à votre rencontre. Je sais où Isis se trouve.

- Comment ? cria presque Khemmis.

- Elle est retenue par Seth, n’est-ce pas ?

- Je n’en ai pas la certitude, mais c’est effectivement ce que je crois.

- Dans ce cas, je peux vous accompagner jusqu’au lieu où elle est emprisonnée.

- Mais comment connais-tu cet endroit ? interrogea le guerrier d’Isis, à la fois surpris et intrigué.

- Le pouvoir d’Horus est grand… laissa tomber Jibade pour toute réponse.


*

* *


- « Le pouvoir d’Horus est grand » ! Comment ai-je pu me satisfaire de ça ? éructa l’Egyptien, qui de nouveau faisait face à ses compagnons.

La colère déformait ses traits.

- Jamais je n’aurais dû lui faire confiance. Est-ce qu’un chevalier d’Horus est censé connaître l’endroit où s’est retiré le pire ennemi de son dieu ? Non ! Bien sûr que non ! hurla-t-il. Qu’ai-je été stupide !

- Aveuglé par le chagrin de la disparition de ta déesse, très certainement, comme chacun l’aurait été, tenta Myrina d’une voix apaisante, mais pas stupide, non.

- Mais un chevalier du Nil ne peut se permettre ce genre de bévue, laissa tomber le Nubien. C’est ce type d’erreur qui peut coûter la vie aux êtres que vous êtes censé protéger…

Une nouvelle fois, le regard de Khemmis se troubla, et il tourna le dos aux Grecs.

Doucement, Myrina posa une main réconfortante sur son épaule. D’une légère pression, elle l’encouragea, sans un mot, à poursuivre son récit.


*

* *


Comme l’aurait parié Raia, Jibade les emmena plein sud. Après avoir traversé le Nil, ils marchèrent, ou plutôt coururent, une journée entière avant d’atteindre les premières dunes de l’immense désert austral. Né dans la fière capitale égyptienne, le chevalier d’Osiris ne connaissait que très peu cette région retirée et peu accueillante, mais il décida rapidement qu’elle ne méritait pas qu’on s’y attarde. Le sable était brûlant, le soleil bien trop éclatant, et le vent insupportable.

Occupé à déjouer les pièges que recelaient les dunes, il ne ressentit pas la présence de quatre cosmos qui fonçaient sur lui et ses deux compagnons. Khemmis et Jibade, pourtant plus familiers de ces contrées, n’y prêtèrent pas plus attention. Arrivés au creux de deux dunes, les trois chevaliers durent stopper leur progression. Les entourant, trois autres chevaliers du Nil en armure et un individu recouvert d’une longue cape masquant jusqu’à l’éclat de ses yeux leur barrèrent toute issue.

- Aswald ! Umn ! Otez-vous de notre chemin ordonna Khemmis, saisi de trouver ces autres guerriers égyptiens sur son chemin.

- Il n’en est absolument pas question, répondit la femme-chevalier sur un ton qui ne tolérait aucune réplique.

- Expliquez-nous au moins ce que vous faites là, risqua Raia. Umn, est-ce Bastet qui t’a ordonné de nous rejoindre ?

- Ne te méprends pas ! Ce n’est ni d’Anubis, ni de Bastet dont nous avons reçu l’ordre Aswald et moi, de vous arrêter.

- Mais du dieu dont j’ai l’honneur d’être le nouveau chevalier du Nil, intervint le troisième chevalier, visiblement tout juste sorti de l’enfance. Seth.

Le jeune guerrier au crâne rasé et à la fine barbichette aux reflets roux s’avança de quelques pas, se détachant du reste du groupe. Après un silence fort théâtral, il reprit :

- Et c’est en son nom que, moi, Ephemeris, chevalier du Nil de Seth, je vais me faire le plaisir de vous éliminer, tous trois.

Joignant le geste à la parole, il croisa ses bras sur sa poitrine et écartant ses yeux d’une façon démesurée, il concentra son cosmos rougeoyant sous forme d’arcs irradiant de chaque parcelle de son corps. Cependant, sa démonstration de force ne put aller plus loin. Khemmis, profitant de l’inexpérience patente du chevalier de Seth, s’approcha de lui à une vitesse telle qu’il ne put le percevoir, et de deux doigts tendus pénétra sa gorge à hauteur de la carotide. Le garçon, vêtue d’une armure à l’effigie d’un lévrier, s’écroula au sol, un épais liquide rouge s’écoulant par à-coups de sa blessure mortelle.

La femme-chevalier eut un mouvement de recul lorsque le corps d’Ephemeris tomba à terre. La célérité de l’attaque du chevalier d’Isis avait été telle que seule elle semblait avoir réellement vu le coup. La réaction de ses deux acolytes fut plus longue à venir et moins flagrante. L’homme aux traits tirés ouvrit ses yeux un peu plus largement et affermit sa garde, tandis que celui revêtu d’une cape ne parut pas bouger d’un millimètre.


- Maintenant que le représentant de ce chien de dieu n’est plus, j’ose espérer que vous aller revenir à la raison, et suivre un chemin qui est plus dans l’esprit de ce que souhaiteraient vos dieux, déclara le Nubien.

- N’espère pas trop, lui répondit la voix sarcastique de l’homme encapé. Nous sommes au service de Seth, et à ce titre, nous vous empêcherons d’aller plus loin.

- Le combat est alors malheureusement inévitable, soupira Raia. Toutefois, à titre de consolation, à trois contre trois, il risque d’être intéressant.

- A deux contre quatre, corrigea Jibade, silencieux jusque là, et qui s’était placé aux côtés de l’individu dissimulé sous une cape.

- Quoi ? Mais tu ne… balbutia le chevalier d’Osiris complètement abasourdi par cette trahison.

- Assez ! aboya le traître. Subis Le Regard Accusateur !

Les iris de Jibade, habituellement d’une jolie couleur noisette, prirent des tons bleu vert. Deux rayons chirurgicaux de la même couleur en sortirent et touchèrent Raia de part et d’autre du torse. Interdit par le revirement de celui qu’il considérait jusqu’à présent comme un allié logique, l’ami de Khemmis n’avait pas esquissé un seul geste pour tenter de se défendre. Baissant la tête, il constata que deux fines perforations, desquelles s’échappait un flot continu de sang, ornaient désormais son armure d’argent au niveau du plastron. Cette vue lui confirma le diagnostic qu’il avait commencé à ébaucher en ressentant la douleur liée à la blessure : ses secondes étaient comptées.

Sa décision fut rapidement prise. Il allait mourir. Le seul espoir pour son pays résidait maintenant en Khemmis, qu’il se devait donc de protéger pendant les quelques instants que lui accorderait encore son dieu. Il fallait qu’il lui donne l’opportunité de fuir, seul il ne pourrait faire face à ces quatre redoutables adversaires. Tout tenter dans un premier et dernier coup pour sauver son ami, et par là même sa patrie. Utilisant ses pouvoirs télépathiques, il entra en communication avec le chevalier d’Isis :

- Khemmis…

- Raia, ça va ? interrogea le Nubien, en se penchant sans un mot sur le corps du chevalier d’Osiris.

- Honnêtement, non. Et tu le sais, répondit péniblement le blessé en se relevant avec difficulté. Tu ne peux lutter seul contre ces félons.

- Mais, tu…

- Ne me coupe pas, le temps m’est compté. Fuis. Ne discute pas. Tu es dorénavant le seul espoir du peuple égyptien. Fuis, et va trouver de l’aide pour renverser Seth et ses acolytes, et libérer ta déesse. Je vais tâcher de retenir de mon mieux ces quatre là.

- Je ne peux…

Le regard que lança alors Raia à son ami suffit à le faire taire mentalement, et à le convaincre que ce qu’il venait de lui demander était malheureusement la chose la plus sage à faire. Résigné, le chevalier d’Isis grimaça un dernier sourire à l’adresse de son frère d’armes, et lui tournant le dos partit à grandes foulées en direction du nord.

Une aura impressionnante nimba le guerrier d’Osiris. Des vagues d’énergie pure se matérialisant sous la forme de vapeur de cosmos irradiaient du corps de l’homme blessé. Raia, dans un ultime effort, concentra toute cette puissance entre ses mains réunies de façon triangulaire afin de former une petite pyramide de cosmos. Puis, il éloigna ses mains, et la pyramide prit des proportions monumentales et engloba ses quatre adversaires. L’attaque était certes impressionnante et aurait certainement pu tuer un ou deux chevaliers du Nil, néanmoins à quatre, les sbires de Seth parvinrent à en réduire les effets. Toutefois, leurs forces conjuguées ne parvinrent pas à l’anéantir totalement, et la déflagration d’énergie les envoya tous au sol. Etourdis, ils mirent quelques secondes à reprendre leurs esprits, secondes qui permirent à Khemmis de mettre assez de distance entre les trois suppôts de Seth et lui pour ne pas craindre d’être aussitôt rattrapé.

Raia n’eut pas la chance de voir les suites de son arcane, il s’effondra, inconscient, juste après avoir relâché toute sa puissance.

A quelques kilomètres de là, un homme en larmes courait à pleine vitesse vers les terres septentrionales.


*

* *


D’un revers de la main, Khemmis essuya la traînée humide qui barrait sa joue. Myrina, qui n’avait pas bougé depuis qu’il avait repris son récit, laissa couler doucement sa main le long de son dos. Un long silence s’installa. Ce fut Philista, qui le premier osa le briser :

- Comment, effondré et désemparé comme tu devais l’être, as-tu eu la présence d’esprit de te rendre en Grèce ?

- Grâce à Raia, encore une fois. Après avoir ressenti l’explosion de son cosmos, j’ai complètement perdu trace de sa présence. C’est lui, une dernière fois, qui s’est matérialisé à moi, sous la forme de ses propres souvenirs. Je ne sais exactement comment il a pu s’y prendre, mais il m’a fait voir, juste avant d’expirer, des images de sa jeunesse.

Fuyant éperdument dans le désert, le chevalier d’Osiris avait envoyé, par le biais de son cosmos, quelques bribes de ses propres souvenirs à son ami. Ce dernier perçut Raia avec des traits encore enfantins, alors qu’il ne devait être encore qu’un jeune apprenti, au côté d’un homme sans âge. Bien que ne l’ayant jamais vu auparavant, Khemmis devina sans mal au vu des symboles qui ornaient sa parure qu’il ne pouvait être que le prédécesseur et maître de celui qui lui permettrait des années plus tard de fuir une mort assurée. Dans une pièce faiblement éclairée jonchée de papyrus, le vieillard penché sur un rouleau expliquait à son futur remplaçant qu’il existait, au-delà des mers, en Grèce, un autre peuple à l’influence en considérable développement. Il ajouta que ce peuple, dont la puissance militaire croissante devenait impressionnante, croyait en d’autres dieux que ceux vénérés en Egypte. Puis, sur un ton qui dénotait d’une certaine incrédulité, il lui précisa que ces dieux seraient présents sur les terres grecques et auraient même une armée personnelle, composée d’hommes semblables à ce que sont les chevaliers du Nil.

- Et c’est uniquement ce flash de souvenirs d’un homme certainement en train d’expirer qui t’a convaincu de venir au Sanctuaire quérir de l’aide ? ne put s’empêcher de demander le chevalier de Cassiopée.

- Le chevalier d’Horus venait de trahir son dieu devant mes yeux. Le chevalier dont j’étais le plus proche venait de mourir sous les coups de ce traître. Deux autres chevaliers du Nil, qui à mon sens ne devaient jamais s’allier à Seth, ont basculé dans son camp. Et pour parachever le tout, ma déesse était aux mains d’un dieu qui apparemment dispose d’une armée considérable, ou en tout cas puissante. J’étais dans un état d’effondrement tel que la solution que m’a fait entrevoir Raia était la seule issue que j’ai alors trouvée à mon problème : quérir une aide fiable, ce que je ne pouvais pas parvenir à faire en Egypte. Bille en tête, consumé par la déception et la douleur, je suis donc parti en direction de la mer avec pour seule idée de me rendre en Grèce trouver les chevaliers de la légende du maître de Raia, seuls assurément capables de m’aider.

- Et ci-fait, nous existons bien et t’avons suivi, sourit Philista. Je ne suis pas vraiment persuadé que c’est la meilleure façon de finir ma carrière, mais elle en vaut bien une autre. Et puis, ça me donnera l’occasion de voir mon dernier apprenti adoubé à l’œuvre, conclut-il en envoya un coup de coude taquin dans les côtes de Yaga.

- Hmpf ! lâcha le jeune chevalier en esquivant le semblant de frappe de son maître. Avant de conclure cette discussion, puisque ça m’a l’air d’être le souhait de beaucoup, j’aimerais savoir, Khemmis, si tu as la moindre idée des raisons qui peuvent pousser Jibade, Umn, et…

- Aswald, compléta Myrina.

- Oui, Aswald. Les raisons qui peuvent, donc, les pousser à servir Seth, acheva Yaga.

- Absolument pas, navré, répondit le Nubien avec un soupir. Je ne sais pas plus qui pouvait bien être le quatrième homme caché sous une cape qui les accompagnait. Tout ce que j’ai pu noter, c’est qu’il dégageait un cosmos d’une impressionnante force. Je crois même n’avoir ressenti auparavant une telle débauche de puissance qu’en présence d’Isis.

- Ca promet… laissa tomber le vétéran grec. Pourrais-tu au moins nous donner plus de précisions sur les trois que tu dois connaître. Leurs techniques, leurs atouts, leurs points faibles, tout ce que tu penses avoir un intérêt pour nous dans la bataille qui nous attend.

- Hélas ! Une fois de plus je ne vais pas t’être d’un recours stratégique précieux. Contrairement à vous, chevaliers d’Athéna, nous, chevaliers du Nil, ne formons pas une véritable caste. C’est comme si je te demandais des renseignements sur les armées de Poséidon ou d’Hadès. Je suppose que tu serais bien en peine de m’en donner.

- Oui, en effet.

- Je ne connaissais bien que Raia, reprit Khemmis. J’avais déjà croisé la route de Jibade quelques fois, mais les autres me sont pratiquement étrangers. Tout ce que je peux faire pour vous aider un peu est de vous les décrire de mon mieux, afin que vous sachiez au moins qui se trouvera en face de vous, le moment des affrontements venu.


Alors qu’une nouvelle fois le soleil se couchait sur les eaux méditerranéennes, Khemmis achevait de peindre un rapide portrait de leurs futurs adversaires :

- Avec ces quelques informations, les reconnaître ne devrait pas vous poser de souci.

- Merci d’avoir pris le temps de nous raconter ce que tu sais et d’avoir répondu à nos questions. Et surtout, merci d’avoir évoqué avec nous ces moments qui doivent encore t’être très pénibles, essaya de conclure Philista.

- C’était la moindre des choses, lui répondit le chevalier du Nil.

Puis, englobant les Grecs d’un regard chargé de reconnaissance, il résuma :

- Voilà donc la situation : nous allons faire face à un dieu maléfique et à quatre chevaliers du Nil, dont les pouvoirs égalent ceux de vos chevaliers d’Or.


*

* *


Le garde essuya une goutte de sueur qui perla sur son front. Cela faisait maintenant deux bonnes heures qu’il était figé dans une position cérémonieuse de garde-à-vous, qu’il jugeait non seulement hautement ridicule mais qu’il trouvait surtout particulièrement inconfortable. Deux heures à attendre sur le parvis du grand temple, sous le soleil d’un début juillet particulièrement chaud, le retour d’Athéna. Deux heures à obéir à un ordre du vieux centaure, qui lui était tranquillement resté à l’abri des larges murs de son palais. Probablement à siroter du vin et déguster des figues juteuses, pesta-t-il intérieurement. Encore heureux qu’il n’était pas seul, et que le spectacle de toute la chevalerie de la déesse cherchant à se protéger au mieux des rayons brûlants valait le coup d’œil.

Ses pensées acerbes cessèrent immédiatement pour laisser la place à un sentiment d’adoration, dès qu’il ressentit une sensation de douce chaleur, bien plus agréable que celle de l’atmosphère ambiante, l’englober. Dans un grand éclat de lumière dorée, sa déesse apparut enfin.

Au bras du chevalier du Taureau, elle monta les quelques marches de granit blanc qui la conduisirent sur le monumental parvis où les hommes et les femmes qui lui avaient juré allégeance se tenaient dans un silence solennel. Les traits à peine tirés par les épreuves qu’elles venaient de traverser avec ses chevaliers, elle marchait emprunte d’une grâce peu commune entre les deux rangs qui s’étaient constitués sur son passage. Arrivée à l’entrée du palais de son fidèle bras droit, elle lâcha le bras d’Achille en le remerciant d’un sourire, et se retourna.

Les yeux rivés sur les longs cheveux blonds qui coulaient le long de son dos, le garde saisit par bribes le discours de sa divinité. S’il n’écouta que d’une oreille distraite les remerciements qu’elle adressa à ses chevaliers et la partie de sa déclaration où elle disait être fort attristée de la perte de certains de ses fidèles compagnons, le récit des faits de bataille et de ses conséquences le passionna. Il admira ainsi l’adresse dont avait fait preuve Athéna en négociant la fin de cette guerre. Une fois les piliers soutenant les Océans détruits, la déesse entourée de sa garde s’était avancée face à son oncle, tenant Niké ostensiblement dans sa main droite, et l’avait menacé de briser elle-même le pilier central, comme l’avait fait ses chevaliers des sept autres. Poséidon ne voulant pas perdre complètement la face avait accepté les pourparlers. Consciente de son avantage mais ne voulant pas infliger une défaite humiliante à l’empereur des Mers, la divinité aux yeux pers avait facilement obtenu de recouvrer le Péloponnèse en échange du Cap Sounion, où les adeptes de Poséidon devenaient de plus en plus incontrôlables.

Les propos que tinrent Athéna ensuite furent perdus pour le garde. Totalement absorbé dans ses réflexions, il n’entendit pas l’ordre hurlé par son supérieur de s’agenouiller alors que la déesse quittait la tribune installée pour l’occasion et s’apprêtait à franchir les portes du palais de Chiron. Il n’en eut pas besoin ; l’admiration que lui inspirait Athéna suffit à lui faire poser le genou au sol et courber l’échine.


A peine eut-elle franchi les lourds battants, que Chiron vint à sa rencontre. Elle ne manqua pas de noter quasiment immédiatement son air à peine contrarié, qui changeait de l’habituel stoïcisme dont il faisait preuve. Sans même lui laisser le temps de s’asseoir, il lui expliqua que d’importants événements étaient survenus au Sanctuaire en son absence.

- La trirème a quitté le Pirée, hier, en milieu d’après-midi, acheva le centaure.

- Bien.

- Bien ? Et ? Que convient-il de faire maintenant ? demanda-t-il sur un ton trahissant légèrement la surprise.

- La décision de Myrina et de ses amis ne regarde maintenant plus qu’eux, mon brave ami. Laissons-leur l’opportunité de faire ce qui leur semble juste, conclut Athéna, un sourire plein de bienveillance éclairant son visage imperceptiblement marqué par la bataille qu’elle venait de remporter.

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