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Hades Glory

« Noble bataille, loyale bataille, bataille idéale, tu vécus. Victoire, défaite. Que voulez-vous donc dire lorsque vous survit le vaincu ? »
 
Grèce, république monastique du Mont Athos
 
Ave Maria, gratia plena, 
Dominus tecum, 
 benedicta tu in mulieribus, 
et benedictus fructus ventris tui Iesus. 
Sancta Maria mater Dei, 
ora pro nobis peccatoribus, nunc, et in hora mortis nostrae.
Amen

 
C’était le dixième Ave Maria qu’il récitait en sa cellule du mont Athos où demeuraient en permanence des milliers de moines dont il faisait occasionnellement partie. Le fait qu’il servait une autre divinité que celle qu’il venait de prier ne changeait rien à l’habitude qu’il avait conservée de son éducation dans les steppes de Russie de prier le Seigneur avant chaque bataille. Dieu, il se plaisait à le répéter à ses sujets était pour lui une nécessité absolue. Il était son frein moral en tant que souverain contre la tentation de recourir à l’arbitraire et en tant qu’homme la finalité de son existence. Au fond, s’il avait accepté il y a bien longtemps de cela le titre de roi du Régent d’Utopia, c’était pour avoir la chance de se trouver un jour en présence de son créateur et de lui demander s’il avait mérité la damnation pour ses actes. L’Eglise orthodoxe ne lui ayant pas offert cette opportunité, il s’était tourné vers Utopia, l’empire du peuple élu de Dieu.
Ilya Muromets allait entamer un nouvel ave maria lorsqu’il sentit derrière lui la présence d’un homme âgé d’après la fréquence des battements de son cœur. Machinalement, il prit la main du vieillard dans la sienne et baisa humblement l’anneau du patriarche de Constantinople, chef spirituel de tous les orthodoxes depuis le concile de Constantinople en 381 ap J.C. C’était un vieillard qui avait déjà dépassé le temps qui était imparti au commun des mortels sur Terre comme en témoignait la blancheur et l’épaisseur de sa barbe.
 
« La paix du seigneur soit avec vous mon fils »
 
Ilya ne répondit pas. S’il croyait toujours en Dieu, il avait cessé depuis longtemps de se croire que la paix pût devenir une réalité par le simple fait de la souhaiter. Le patriarche n’en perdit pas pour autant son ton bienveillant.
 
"Cela fait des heures que vous priez mon fils. Votre conscience serait peut-être soulagée si je vous entendais en confession.
- Je regrette, patriarche, mais cela ne se peut. Si je vous confessais mes pêchés, vous ne me donneriez jamais l’absolution.
- Le seigneur peut tout entendre et tout pardonner."
 
Tandis qu’il observait ce vieil homme, Ilya pensait à l’un de ses prédécesseurs, Michel Cérulaire, qui en tant que patriarche de l’Eglise orthodoxe avait provoqué le schisme avec l’Eglise chrétienne d’Occident en 1054. Il avait connu personnellement cet homme, près de mille ans auparavant il avait eu les mêmes paroles pour lui. Et la réponse du souverain d’Utopia fut identique.
 
"Vous faites erreur : il est des choses que même Dieu ne peut pardonner, c’est pourquoi il a crée l’Enfer."
 
Ilya Muromets ouvrit ses paupières sur des yeux aussi bleus que le ciel de la steppe où il avait grandi. Cela faisait peut-être trois journées qu’il était revenu sur Terre, suivant en cela les instructions du Régent et déjà il avait commis plusieurs pêchés mortels en tant que chrétien. Il ne portait plus l’habit monastique, pas plus qu’il ne se trouvait sur le mont Athos et quel que soit le temps qu’il passerait en pénitence, ce serait désormais inutile.
Les corps sans vie d’une dizaine de gardes du sanctuaire gisaient à ses pieds tandis qu’une poignée de chevaliers le contemplait en tremblant d’appréhension. Le second roi d’Utopia regardait déjà sa mission comme un échec : en quittant son royaume il s’était juré de verser le moins de sang possible mais à cause de cette maudite protection mystique il n’avait pas plutôt fait un pas sur la terre sacrée que sa présence avait été repérée. Dès lors il n’avait pas eu d’autres choix que de se défendre contre ses agresseurs qui l’avaient payé de leur vie.
 
"Ecartez-vous si vous ne voulez pas mourir."
 
Ce fut le seul avertissement qu’il leur lança. Un calcul mental rapide lui permit de se rendre compte de la valeur de ses opposants : ils étaient huit au total soit cinq chevaliers de bronze, deux chevaliers d’argent et un enfant.
Une femme aux cheveux verts d’une remarquable beauté malgré son masque prit les devants.
 
"Qui êtes-vous et pourquoi envahir le sanctuaire ?"
 
La réponse d’Ilya fusa.
 
"Le Sanctuaire ne m’intéresse pas. Je suis ici pour détruire un objet qu’il renferme. Je suis prêt à épargner vos vies si vous me dites où cet objet est caché.
- Et que cherchez-vous au juste ?
- La véritable tête de Medusa."
 
Le chevalier de l’Ophiuccus fut très surprise par cette réponse. Ayant elle-même ordonné à Persée d’Algol d’abattre les chevaliers de bronze, elle savait très bien que le bouclier de Méduse avait été totalement détruit et à sa connaissance, l’armure d’Algol n’avait pas été restaurée. Quelle valeur une armure morte pouvait bien avoir aux yeux de cet homme ?
 
"L’armure d’Algol a été détruite et la face de Méduse avec elle.
- Je ne parle pas de « cette » tête de Méduse mais de la vraie tête de Medusa, la gorgone qui fut tuée par Persée. Dans la mythologie, à son retour du pays des Gorgones, le héros Persée demanda l’hospitalité au Titan Atlas qui soutenait le ciel sur ses épaules. Atlas la lui refusa car nul mortel n’avait le droit d’entrer au jardin des Hespérides où se trouvait les fameuses pommes d’or. Alors Persée sortit la tête de Méduse de son sac et s’en servit pour pétrifier le géant.
- Quel est le rapport avec Athéna ?
- J’y viens. Par la suite, la véritable tête de Méduse fut offerte à Athéna car c’était elle qui avait transformé Medusa en Gorgone pour la punir d’avoir été abusée par Poséidon sur le seuil de son temple. La tête de Méduse fut donc incrustée dans le bouclier d’Athéna tandis que seul un fragment de celui-ci fut détaché du bouclier original pour former l’armure d’argent d’Algol.
- Et peut-on savoir pourquoi vous cherchez cet objet ?
- Mais pour le détruire évidemment ! Bientôt nul ne pourra ignorer que le jardin des Hespérides et l’île des Bienheureux sont des métaphores mythologiques pour désigner la légendaire Utopia dont les portes sont fermées depuis le temps mythologiques au commun des mortels par la statue du dernier des Titans à savoir Atlas."
 
Le ton D’Ilya devenait de plus en plus emphatique.
 
"Je ne me répéterai pas ! Dites-moi où est caché le bouclier d’Athéna ou je suis tout à fait capable de réduire le sanctuaire en cendres pour le trouver plus aisément."
 
***
 
Tandis qu’un drame se nouait, le dieu de la guerre agonisant tentait de puiser dans sa mémoire les raisons d’un concept qu’il n’avait jamais su complètement assimiler.
La scène qu’il revivait alors se situait après le refus exprimé par Hadès de faire de lui son héritier.
 
- Quoi tu es encore là ?
- S’il vous plaît…
- Je suppose que la seule manière pour moi de me débarrasser de toi est de t’expliquer au moins la théorie, cependant toute chose a un prix alors je vais exiger une chose et une seule de toi en échange de ce que je vais t’enseigner.
 
A cet instant les yeux d’Hadès étaient aussi froids que la neige qui les entourait et Arès sentit qu’il ne pourrait se dérober à l’exigence du dieu des morts, quelle qu’elle soit. Les lèvres de celui-ci se déformèrent en un rictus haineux.
 
- Mon désir est que tu deviennes un semeur de chaos, Arès ! En échange de mon enseignement je ne te demanderai pas d’entrer à mon service ni quoique ce soit de ce genre, non ce que je vais te demander est bien pire : je veux te voir t’enfoncer dans les ténèbres, danser avec la mort et répandre le chaos sur Terre. Je veux voir jusqu’où te poussera ta haine de Zeus et ta soif de vengeance !
 
Le dieu adolescent mit quelques secondes à se remettre des paroles qui lui avaient été assénées, il aurait pu se révolter contre une telle monstruosité, être scandalisé mais sa peur était telle en cet instant qu’il ne put lâcher qu’un mot.
 
- Mais pourquoi ?
- Appelle cela du sadisme si tu veux mais rien ne me donnerait plus de plaisir que de voir l’un des rejetons de mon frère s’enfoncer dans les ténèbres dans lesquels je me débats depuis si longtemps. Je hais Zeus et la formidable lumière qui émane de lui, si la perte d’un de ses enfants peut la faire ternir j’en serai ravi. Et maintenant prépare-toi à recevoir mon enseignement.
- Mais je n’ai pas dit que j’acceptais votre marché !
- J’ai dit que j’avais une exigence mais je n’ai pas dit que je te laissais le choix.
 
Hadès s’assit devant le feu, un sourire aussi malsain qu’éphémère passa sur ses lèvres quand il invita Arès à s’asseoir.
 
« Bon écoute Arès, dans ce monde il n’y a que deux absolus : la vie et la mort, nos sens nous permettent tout simplement de les contrôler. Le septième sens fait de toi un demi-dieu en ce sens qu’il repousse les limites de l’espace. Le 8ème sens te permet de repousser les limites de l’abstrait. Le 9ème sens se trouve au-delà de ces deux là : pour le maîtriser il faut avant tout que tu comprennes ce que sont la vie et la mort et l’écart entre ces deux absolus. Tu ne dois faire qu’un avec chacune des particules non seulement celles de ton corps mais aussi celles qui composent tout l’univers, celui du sensible comme celui de l’intelligible. Alors plus aucune barrière que ce soit celle de l’espace ou celle de l’esprit ne s’interposera entre toi et la big will. Quand tu auras compris cela alors tu pourras maîtriser le 9ème sens. Le sens divin »
 
- Je ne comprends pas : quand vous m’avez vaincu autrefois vous vous êtes contentés de dégainer votre épée plus vite que moi, qu’est-ce que l’écart entre la vie et la mort ou le 9ème sens ont à voir avec ça ?
- Hum, tu n’as donc toujours pas compris ce qui s’est passé ce jour là. Soit je vais te l’expliquer. L’intervalle qui nous séparait était d’une dizaine de mètres, en portant ton attaque à la vitesse de la lumière tu l’as parcouru en moins d’un millième de seconde. Je n’avais même pas encore posé la main sur mon épée lorsque cela s’est produit.
- Mais alors comment ?
- Tout simplement parce que je ne me déplace pas dans le même espace que toi. La vitesse de la lumière permet à une personne de parcourir 300.000 km en une seconde n’est-ce pas ? Mais toute personne, même maîtrisant le 7ème sens est soumise à des contraintes physiques si infimes soient-elles car elle ne sera jamais qu’un objet dans l’univers. La différence entre toi et moi est celle-ci : je ne forme pas mes mouvements dans l’univers, c’est l’univers qui est en mouvement autour de moi car ma volonté ne fait qu’une avec lui : c’est cela la signification de la « big will », la volonté suprême qui permet de modeler l’univers à son gré.
- Je… je crois que je commence à comprendre.
 
Hadès ferma les yeux comme s’il souffrait d’une soudaine contrariété.
 
- Non, il est absolument impossible que tu comprennes ce que je dis sans un minimum de pratique.
 
Le regard du dieu parcourut rapidement le ciel puis se fixa sur un point invisible dans celui-ci, Arès fixa son regard dans la même direction et au bout de quelques minutes de concentration il finit par déceler un minuscule éclat rouge dans le ciel.
 
- Qu’est-ce que c’est ?
 
Hadès lui répondit sans même tourner la tête.
 
- Il s’agit d’une nébuleuse rouge que l’on appelle « Alpha du Centaure », c’est l’étoile la plus proche du soleil, elle se situe à 4,6 années lumière de la Terre, ce qui veut dire – Arès se mordit la langue pour réprimer la question qu’il voulait poser – que tes yeux te renvoient actuellement l’image de cette étoile telle qu’elle était il y a plus de quatre ans, pour un mortel ce serait quatre cents ans. Mais moi je la vois telle qu’elle est à l’heure actuelle.
 
Le dieu adolescent attendit un éclaircissement qui ne vint pas.
 
- Tu ne comprends toujours pas n’est-ce pas ? Alors prends ma main car le chemin qui sépare cette étoile de la Terre nous allons le faire ensemble.
 
Encore une fois, Arès ne put cacher son étonnement.
 
- Mais vous avez dit qu…
- Qu’elle se situait à 4,6 années lumière de nous ? C’est tout à fait exact, mais ne t’ai-je pas dit que pour moi les distances n’étaient pas des limites ? Allons, prends ma main si tu veux voir la vérité de tes yeux.
 
Il sembla au jeune dieu que sa main s’était mue de sa propre volonté pour se poser dans celle de la Mort, l’avait-il seulement souhaité ou désiré ? Il lui semblait que sa volonté avait cessé d’exister depuis si longtemps maintenant.
 
Aussitôt il sentit un cosmos étrange et multicolore l’entourer : son corps et celui d’Hadès étaient en train de changer de couleur, ils passaient du noir au violet puis du mauve au blanc sans jamais se fixer. Les sensations physiques aussi simples que le battement de son cœur lui devenaient insensibles comme s’il était devenu étranger à son propre corps. Autour de lui, il lui semblait que le temps et l’espace s’affolaient : les étoiles passaient à la vitesse de supernovas sans s’arrêter ni se fixer dans son champ de vision.
Il ouvrit la bouche pour parler mais à sa grande surprise il ne sentit aucun mouvement se prononcer comme s’il n’était plus qu’un amas de molécules en mouvement. Puis finalement tout s’arrêta. Le dieu de la Mort et lui se trouvaient dans une sorte de couloir noir qui se terminait par une sortie lumineuse.
Il tenta à nouveau d’ouvrir la bouche et cette fois un son en sortit.
 
- Que… que s’est-il passé ?
 
Son compagnon prit une expression contrite, comme s’il était peiné d’avoir un élève si médiocre.
 
- J’ai dématérialisé nos corps sous forme d’une infinité de molécules en mouvement pour les envoyer ici ou si tu préfères la version imagée, j’ai fondu nos volontés avec celle de l’univers.
- Mais comment ?
- Cesse de poser des questions stupides ! C’est le même principe que la téléportation mais à une échelle supérieure ! On accélère le mouvement des atomes qui nous composent jusqu’à les recomposer à un endroit donné. Un éveillé au septième sens pourrait le faire sur une distance de quelques kilomètres, je l’ai fait sur 4,6 années lumières. C’est pourquoi nous sommes en face d’Alpha du Centaure.
 
Le cœur du jeune dieu manqua un battement. Comment ?! Ils avaient parcouru une telle distance en un temps qui lui avait semblé si court ! Ou alors peut-être quatre années s’étaient-elles vraiment écoulées ? Ou bien étaient-ils allés plus vite que le temps lui-même ?
 
- Maître, combien de temps cela nous a-t-il pris ?
 
Hadès affectait un air des plus détachés.
 
- Quelques minutes tout au plus mais ne sois pas si étonné ! Je te l’ai dit pourtant : lorsque l’on accélère le mouvement des particules atomiques jusqu’à permettre une téléportation, les distances sont quasiment abolies et le temps aussi par conséquent. Mais ne crois pas que ton initiation soit terminée : le vrai chemin que tu dois parcourir se trouve devant toi.
 
Arès scruta quelques secondes l’étrange couloir sombre dans lequel il se trouvait, quel secret pouvait-il bien receler ? Quelle était cette lumière en sa fin ?
 
- Avant que tu ne poses la question, nous nous trouvons dans un vortex comme il y en a entre la Terre et Olympe, sa longueur se réduit à quelques mètres et tant que tu te trouves en son centre tu n’as rien à craindre. Mais au bout de ce tunnel se trouve ta destination : Alpha du Centaure. On appelle ce vortex le « seuil du péril » car la vie et la mort se trouvent à chacune de ses extrêmités.
- Si… si je franchis cette lumière j’aurai accompli 4,6 années lumières en quelques minutes ?
 
Le jeune dieu sentit que la main de son compagnon se désolidarisait de la sienne.
 
- Oui c’est tout à fait ça. Mais tu dois savoir une chose : le processus de téléportation est par nature instable : cela demande environ une seconde à un maître en télékinésie pour reconstituer les atomes de son corps d’un point à un autre sur le globe terrestre. Ce n’est finalement pas si compliqué. Mais compte tenu de la distance que nous avons parcouru, la mutation que va subir ton corps en passant ce portail sera un milliard de fois plus violente. Tes atomes mettront au minimum quelques minutes à se reconstituer, si tu ne parviens pas à harmoniser ton cosmos avec l’univers pendant ce laps de temps c’est comme si tu fonçais dans un mur de béton : tu seras dispersé en des milliards de particules et il ne restera rien de toi.
 
Arès blêmit visiblement tandis que le sombre prophète lui tournait déjà le dos. Le naïf adolescent cherchait pourtant encore du réconfort auprès de lui.
 
- Je… je vois… combien de fois avez-vous essayé avant d’y arriver ?
 
Hadès se retourna et le toisa d’un regard noir de colère.
 
- Arès ! Ce vortex que tu vois n’est pas un simple tunnel ! C’est l’intervalle entre le 8ème et le 9ème sens ! L’intervalle qui sépare la vie de la mort ! Je n’ai tenté qu’une seule fois de le franchir comme ton père et mon frère ! Si tu ne réussis pas cette fois, tu ne réussiras pas non plus une prochaine fois ! Il n’y a pas d’alternative possible pour maîtriser le big will : c’est la vie ou la mort !
 
Avait-il hésité ? Avait-il reculé ? Etait-ce la sueur qui ruisselait sur son front qui l’avait trahi ? Il ne le sut jamais. Il n’avait qu’une certitude : de toute son âme il avait voulu tenter de réaliser cet exploit mais au moment où son courage l’avait emporté, il avait senti une main se poser sur la sienne et l’emporter irrésistiblement dans l’autre direction. Quand il se réveilla enfin, Hadès caressait à nouveau les cheveux d’un de ses enfants.
 
-Pourquoi ?
 
La réponse n’avait rien de chaleureuse.
 
- Mort tu ne me sers à rien. Je t’ai promis de t’enseigner la théorie du 9ème sens en échange de ton allégeance et j’ai tenu parole. De toute façon tu ne pouvais réussir.
 
Arès se releva péniblement.
 
- Il me semble que maintenant je comprends comment vous m’avez vaincu…
 
-En effet tu comprends à présent le fossé qui nous sépare. On pourrait l’appeler la « vitesse divine » mais cela ne recouvre qu’une partie de la vérité car le 9ème sens c’est aussi l’immortalité de l’âme : la possibilité de survivre sans enveloppe charnelle mais je doute que tu puisses le comprendre. En théorie n’importe quel dieu ayant acquis un niveau suffisant de fusion avec la big will peut nous égaler mais depuis les temps anciens nous n’avons jamais vu telle chose se produire.
- Vous mentez !
- Non je ne mens pas, comme je te l’ai dit tes capacités s’arrêtent là à moins que tu comprennes ce qui te manque.
 
Sur ce Hadès se leva puis se dirigea vers ses enfants. Il posa brièvement sa main sur la joue du garçon aux cheveux couleur d’argent, quand il la retira la marque de sa blessure avait disparu. Les enfants le prirent chacun par une main, tout excités à l’idée de reprendre leur voyage.
 
- Père, où allons-nous ?
 
Hadès avait déjà tourné le dos au futur dieu de la guerre.
 
- D’abord nous irons à l’endroit où je vous ai trouvé, ensuite je vous emmènerai dans un endroit très secret, à Eleusis où je voudrais vous présenter à quelqu’un.
- Pourquoi elle ne vit pas avec nous cette personne ?
- Elle vit ici. Dit Hadès en désignant son cœur de sa main.
 
Le maître de la mort s’éloignait et malgré son envie de le suivre, Arès sentait qu’il en était incapable comme si on avait jeté un sort à ses jambes pour les empêcher de bouger. En désespoir de cause il héla son vainqueur de toute la force de ses poumons.
 
- Mais qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce qui me manque pour être comme vous ?
 
Le vent lui-même sembla lui porter la réponse du dieu le plus sombre.
 
« Comprendre… entre la vie et la mort… l’intervalle »
 
L’intervalle entre la vie et la mort… Aujourd’hui je suis aux portes de la mort… Peut-être vais-je enfin comprendre.


***
 
La véritable bataille de cette époque venait de s’engager, un combat entre le dieu du ciel et celui de la mort. Le seigneur Zeus regardait le mince filet de sang qui s’écoulait de ses lèvres avec un certain contentement.
Bien que son armure laissât entrevoir une plaie béante, il ne semblait pas avoir de difficulté à parler.
 
- Je vois que tu t’es finalement décidé à te réveiller sombre étoile de la mort. Cela m’aura coûté un peu de sang mais je ne le regrette pas.
 
Du sang, le dieu de la mort en perdait abondamment, il s’écoulait des déjà nombreuses blessures qui lui avaient été infligées depuis le début de ce combat mais lui non plus ne semblait pas s’en soucier.
 
- Inutile de feindre la faiblesse mon frère. Même si je t’ai blessé, je sais que ton aura n’a pas diminué, ce sang qui s’écoule de tes blessures, tu peux le refaire tien comme le fit Athéna devant moi à Elision.
 
- C’est vrai mais tes blessures sont autrement plus graves que les miennes. Aussi je vais t’accorder une trêve de dix minutes pour te donner le temps de les panser.
 
Sans un mot le maître de la mort se saisit de son épée et la planta profondément dans le sol du palais. Zeus fit de même avec son sceptre tandis qu’une aura bleu azur se concentrait autour de lui, refermant la plaie de son thorax en quelques secondes.
De son côté, Hadès ferma lentement les yeux tandis qu’une aura brûlante l’enveloppait. Dans un premier temps, Zeus crut que c’était la manifestation de son pouvoir curatif mais il ne tarda pas à comprendre son erreur : au lieu de stopper l’hémorragie, l’énergie émanant du corps de son aîné faisait s’évaporer le sang aussi noir que la suie qui s’en écoulait.
L’inquiétude perça dans la voix du dieu lorsqu’il s’adressa à son frère.
 
- Tu… tu as brûlé tes cellules pour stopper l’hémorragie ? Mais pourquoi ? Pourquoi ne pas avoir fait comme moi ?
 
La bouche d’Hadès s’ouvrit pour laisser s’échapper un air vaporeux et sombre.
 
- Parce que je ne le peux pas. Je ne suis pas comme Athéna ou toi, un dieu dispensateur de vie. Tout en moi appelle la mort et même mon sang peut être dangereux alors plutôt que de mourir en le perdant, je préfère brûler les centres de l’hémorragie.
 
Le dieu termina mentalement le décompte de soixante secondes. Il lui restait peu de temps pour accomplir ce qu’il devait. Lentement il s’approcha du caveau où le corps du dieu des dieux avait gît si longtemps.
 
- Tu as commis un acte lâche en t’en prenant à Athéna et Pandore. « Celui qui réveillera le corps de dieu sera maudit ». Comment auraient-elles pu déchiffrer cette inscription alors qu’elle ne devait pouvoir être comprise que de Poséidon, toi et moi ?
 
Le dieu du ciel sourit malicieusement.
 
- La vie n’est finalement qu’un jeu de hasard, mon frère, il faut miser jusqu’à tomber sur le bon numéro. Si l’une d’elles s’était abstenue de toucher à cette tombe comme je l’espérais, il n’y aurait eu qu’une seule victime et si elles n’avaient rien fait, ça aurait été moi le perdant.
 
Hadès s’agenouilla devant le caveau puis lentement il passa son bras droit sous le cou d’une déesse évanouie. Il saisit ensuite la main de celle-ci et la froideur qui s’en dégageait fit se froncer ses sourcils.
 
- Ton corps devait rester prisonnier de ce caveau pour l’éternité. C’était le gage de non intervention dans les affaires terrestres que tu nous avais donné à Poséidon et à moi. Tu as enfreint ta propre loi en utilisant ta fille pour le libérer.
 
- Qui a été le premier parjure mon frère ? Moi parce que j’ai contourné la loi ? Mais qu’en est-il de toi qui n’as pas hésité à réintégrer ton corps pour combattre Athéna alors que dès le moment où elle avait posé le pied à Elision tu aurais dû reconnaître ta défaite. Tu crois que le fait d’avoir connu la mort et perdu ton empire t’absout de tout crime ?
 
Hadès se releva lentement en prenant le corps d’Athéna dans ses bras comme avaient pu le faire les détenteurs de l’armure du Sagittaire en leur temps.
 
- Je n’ai jamais dit cela. Mais pour ce que nous avons fait…
 
Le dieu de la mort posa le corps inanimé d’Athéna à côté de celui de Pandora puis fit signe à Némésis et Odin de venir s’en saisir avant la fin de la trêve.
 
- Nous sommes tous deux condamnés.
 
Ce discours amena le rire du roi des dieux.
 
- Nous ne sommes pas des êtres humains, mais une forme de vie supérieure. Quels que soient les péchés que nous ayons commis, nous ne pourrons jamais être jugés par des humains pour ceux-là. Le seul crime pour lequel nous puissions être jugés, nous l’avons perpétré contre notre créateur, notre propre père.
 
Les deux dieux s’étaient placés devant leurs armes respectives car la trêve de dix minutes qu’ils s’étaient accordés arrivait à expiration. Hadès jeta un coup d’œil à sa droite pour vérifier que Némésis et Odin s’étaient suffisamment éloignés avec leurs précieux fardeaux.
 
Ils posèrent ensemble la main sur leur arme respective tandis que leurs regards se scrutaient intensément.
 
- Ton neuvième sens vaut-il le mien ?
- Il n’y a qu’une seule façon de le savoir !
 
Aucune parole de plus ne fut prononcée car les deux frères avaient invoqué la vitesse divine en même temps. A ce moment leurs corps avaient cessé de se mouvoir dans un espace-temps terrestre car leurs reflets étaient devenus transparents aux yeux des spectateurs.
Lorsque leurs poings se rencontrèrent ce fut comme si un nouveau big bang avait eu lieu : une sphère multicolore s’était formée autour d’eux et semblait absorber l’espace autour d’elle avant de se contracter et de disparaître.
Le phénomène se produisit plusieurs fois, entraînant chaque fois le même effet : toute chose se trouvant dans le rayon d’action de la sphère était englobée par elle instantanément.
Odin et les émissaires d’Utopia observaient, sidérés, le mouvement des nuages qui étaient comme aimantés vers l’aire d’affrontement des deux combattants, les arbres déracinés et le vent soufflant en rafale. Cela ne dura que quelques secondes puis la sphère se contracta et sembla rejeter toute l’énergie qu’elle avait absorbée.
 
Uriel fut le premier à comprendre.
 
- Oui c’est exactement comme la dernière fois… La Terre ne peut supporter le poids de deux êtres ayant dépassé la vitesse de la lumière en même temps alors elle s’offre elle-même en sacrifice pour les apaiser… Magnifique !
 
En effet l’Olympe semblait devoir servir de champ de bataille à l’affrontement des deux dieux les plus puissants. Mais à l’intérieur de la sphère, les protagonistes vivaient dans un sublime isolement, seul leur combat comptait.
 
L’épée des illusions avait en effet rencontré le sceptre de la foudre et chacun des deux frères tentait de projeter toute sa masse vers l’autre pour le déstabiliser. Des gouttes de sueur perlaient au front des deux dieux, témoin de l’effort considérable qu’ils devaient accomplir. Chacun de leurs mouvements dépassait la vitesse de la lumière et déchirait un peu plus la réalité dans laquelle ils se trouvaient mais lorsqu’ils étaient immobiles, la sphère continuait de grandir et d’emmagasiner de l’énergie.
 
- C’est formidable, vraiment formidable, commenta Zeus. Je n’ai pas ressenti une telle excitation depuis le temps de Cronos. Mais je ne céderai pas !!
- Tu es conscient que nous nous trouvons dans l’intervalle entre la vie et la mort ? Si l’un de nous recule ne serait-ce que d’un seul pas, son corps traversera l’espace à la vitesse d’une étoile filante et se disloquera dans le cosmos ! Es-tu bien sûr de vouloir cela ?
- Est-ce toi ou moi que tu cherches à convaincre ?
 
Hadès saisit le fourreau de son épée de sa main libre et l’alignant dans l’axe de son genou le fit remonter verticalement vers le menton de son frère qui sentit ses os se briser sous le choc.
En temps normal, il aurait évité un tel assaut sans mal mais dans cet espace-temps il n’en allait pas de même : si leurs mouvements étaient incroyablement accélérés dans la dimension olympienne, c’était l’effet contraire qui se produisait à l’intérieur de la sphère : leur vitesse était comparable à celle de simples humains rendant chacun de leurs assauts beaucoup plus dangereux que dans une arène de combat ordinaire.
 
- C’est amusant, tu ne trouves pas ? Nous sommes vraiment tout puissants dans cette dimension créée par la confrontation de nos deux pouvoirs.
 
Promenant son regard dans la sphère qui les entourait, le roi des dieux put se rendre compte de l’ampleur de l’accélération cosmique produite par leurs deux forces : les étoiles volaient littéralement autour d’eux comme si elles étaient leur satellite. La main du monarque se referma alors sur une poignée sur l’une d’elles.
 
- Regarde cette étoile : il me suffit de tendre la main et de la refermer sur elle pour qu’elle cesse d’exister. C’est probablement à cela que ressemblait l’univers avant le big bang.
 
La main du roi des dieux se referma sur l’astre de la voie lactée et quand elle se rouvrit, il ne restait plus que poussière d’une étoile qui avait été aussi brillante que le soleil.
 
- Oui, répondit Hadès, mais cet univers-là a été détruit parce que nos ancêtres les Titans avaient oublié leurs limites en tant qu’êtres vivants. Leurs combats ont provoqué l’explosion de leur univers et le sacrifice du ciel, Ouranos.
- Tu seras toujours un incorrigible donneur de leçons ! Hypocrite que tu es ! Tu te refuses à aller jusqu’aux limites de ton pouvoir parce qu’il te fait peur comme te terrifie le fait même de vivre ! Hadès le grand ! Hadès le philosophe ! Tu n’es finalement qu’un diseur de demi vérités !
- Si c’est vraiment ce que tu penses, alors arrête-moi, avec tes mains !
 
Zeus concentra son énergie tandis que son frère se ruait à l’assaut en courant.
Alors qu’Hadès n’était plus qu’à un mètre, il fit exploser son cosmos en une vague qui n’était pas assez forte pour faire tomber son aîné mais suffisante pour le déstabiliser. Le dieu de la mort eut une seconde d’hésitation en recevant la rafale de cosmos mais ce fut suffisant pour permettre à son adversaire de prendre l’avantage. Le poing de Zeus percuta sa mâchoire tandis que son sceptre balayait littéralement ses jambes, le faisant chuter à terre. Hadès n’eut pas le temps de se ressaisir avant qu’une nouvelle vague cosmique l’envoie aux limites de la sphère.
Dans un réflexe désespéré, il fit tourner son épée dans son poignet de façon à produire un courant contraire à celui que produisait le vent dans cet espace temps.
 
Le dieu de la mort resta quelques secondes en suspension au-dessus du gouffre béant puis il parvint enfin à retrouver son équilibre.
 
- Se battre ici est vraiment très dangereux. Il n’y a ni gravité ni sol ni plafond. Pour maintenir notre équilibre on est obligé de lutter en permanence contre la force centrifuge.  
- On n’appelle pas ce lieu « le seuil du péril » pour rien. Tu as bien neutralisé mon assaut mais qu’en sera-t-il pour le prochain ?
 
Joignant le geste à la parole, Zeus lança son sceptre en direction de son frère, l’arme siffla aux oreilles du dieu de la mort et une fois de plus, cette inattention passagère permit à son opposant de lui décocher un coup de poing très violent. Celui-ci parvint à articuler péniblement en se tordant de douleur.
 
- C’est vrai : ton pouvoir dépasse sans doute le mien et je n’ai pas honte de l’admettre. Mais tu as commis une énorme erreur en m’attirant dans cette dimension.
- Ah oui et pourquoi ?
- Parce qu’en ce moment nos capacités sont réduites à leur plus simple expression humaine et que dans cette situation, l’art du combat à l’épée est un atout maître !
 
Avant que Zeus ait compris ce qui lui arrivait, il sentit la morsure de l’acier à la gorge, il recula aussi rapidement qu’il le put pour parer un second assaut mais constata à sa grande stupeur que du sang s’écoulait de sa gorge.
 
- Co… comment as-tu fait cela ?
 
Hadès avait un sourire sadique sur les lèvres.
 
- Il est dommage que tu n’aies jamais appris l’art du combat à l’épée. Le coup que je viens de te porter se nomme « Hiratsuki », il consiste à porter un coup d’estoc à la gorge avec l’épée à l’horizontale. Evidemment, dans un espace aussi contraignant que « le seuil du péril », il m’est difficile de l’exécuter parfaitement mais cela ne m’empêche pas de te blesser.
 
Le monarque recula instinctivement de quelques pas avant de réaliser qu’il se trouvait aux limites du « seuil du péril ». La situation venait de changer radicalement en une seconde, aussi décida-t-il de jouer son va tout pour se donner le temps d’élaborer une riposte.
 
- Et auras-tu la bonté de me dire où on t’a enseigné cette technique ?
 
Le sourire du dieu des morts ne changea pas mais sa voix se fit plus nostalgique.
 
- Il est dommage que tu te sois enfermé depuis si longtemps dans ta sublime Olympe. En se tenant à l’écart du monde on se prive de ce qu’il a de mieux à nous offrir. Je n’ai pas toujours été en guerre contre Athéna, lors de mes jours d’errance il m’est arrivé de rencontrer des gens intéressants, des personnes qui m’ont beaucoup apporté.
- Tu veux dire que…
- Oui, c’est d’un humain que je tiens la maîtrise de l’escrime. Son nom était Hijikata Toshizo, sa vie fut courte mais il m’a beaucoup appris. Oh je sais ce que tu penses : je suis hypocrite de vouloir détruire les humains alors que j’ai pu apprendre d’eux. Mais finalement, lorsque je nous vois toi et moi, j’en viens à me demander si nous valons mieux qu’eux.
- Bien sûr que si ! Mais il ne s’agit pas de nous comparer ! Nous ne sommes pas des humains mais une forme de vie supérieure !
 
Un éclat meurtrier passa dans les yeux d’Hadès.
 
- Alors prouve-le ! Esquive mon prochain assaut !
- Je suis prêt !
 
S’attendant à un assaut similaire, Zeus anticipa un coup porté à la gorge et prévit de se saisir de l’épée de son adversaire au moment où celle-ci atteindrait la hauteur de sa gorge.
Hadès passa à l’attaque en retournant sa lame à l’horizontale et en la plaçant entre l’index et le majeur de la main droite. Dans un premier temps, l’enchaînement de l’assaut sembla donner raison au dieu : la lame s’orienta directement vers sa gorge. Zeus se déplaça alors très rapidement sur le côté anticipant que son adversaire, emporté par son élan perdrait l’équilibre. Mais dans l’intervalle qui avait précédé le temps dans lequel il comptait saisir l’épée des illusions, l’acier laboura son épaule droite causant une douleur atroce suivie d’une nouvelle douleur moins forte dans l’épaule gauche. L’enchaînement s’arrêta là, laissant les deux protagonistes dos à dos.
 
Zeus sentit la sueur dégouliner sur ses tempes, le sang s’écoulait de son épaule gauche lacérée tandis que son épaule droite ne portait qu’une égratignure.
 
- Comment as-tu fait ? Aurais-tu acquis des pouvoirs supérieurs aux miens ?
- Ce n’est pas une question de pouvoir mais de technique mon frère. Le coup que je t’ai porté se nomme Sandantsuki, je l’ai également appris de Toshizo, il consiste à frapper en deux temps la gorge, l’épaule droite et l’épaule gauche. Le fait que tu n’aies été blessé qu’une seule fois prouve que tu as assimilé ma technique en ne l’ayant vu qu’une seule fois. C’est un exploit dont tu peux t’enorgueillir.
- D’avoir brisé la technique d’un mortel ?! Quelle plaisanterie !!
 
Dans un geste rageur, Zeus lança un flux d’énergie cosmique dans la direction de son frère qui n’eut aucun mal à bloquer l’assaut.
 
- Tu ne comprends toujours pas ? Le simple fait de nous tenir dans ce lieu réduit notre cosmos à une quantité négligeable, ce qui revient à dire que j’ai l’avantage sur toi.
- Peut-être mais tant que nous utiliserons nos forces l’un contre l’autre, cette sphère continuera d’aspirer tout ce qui se trouve sur l’Olympe et tôt ou tard ce sera le tour de ta chère Pandora.
- Crois-tu que je l’ignore ? Si j’ai évité de te blesser gravement à deux reprises c’est que j’ai un marché à te proposer.
- Un marché ?
- Oui. Toi seul es en mesure de briser la malédiction qui touche Athéna et Pandore et il n’est pas certain qu’elle cesserait si je te tuais, alors je te propose de renoncer à l’avantage que me confère ce lieu en échange de quoi tu les libères toutes les deux.
 
Quelqu’effort qu’il fît pour cacher son soulagement, le maître de l’Olympe ne parvint pas à retenir tout à fait un soupir de soulagement tandis que son cosmos baissait graduellement d’intensité annonçant la fin du seuil du péril.
Sur l’Olympe, les éclairs et la brume qui entouraient la sphère disparaissaient progressivement tandis que l’excitation d’Uriel décroissait. Le terrible phénomène qui avait emporté la moitié du royaume ne fut bientôt plus qu’un songe d’une nuit d’été révélant deux frères physiquement anéantis par l’effort qu’ils venaient de fournir, reprenant difficilement leur respiration tandis qu’ils revenaient sur le plan matériel.
 
La splendeur multicolore de l’Olympe n’était plus qu’un souvenir : toute la verdure avait été comme arrachée, il n’y avait plus aucun bruit ni aucun son perceptible tant l’air s’était raréfié. Seule la structure principale de la cité céleste semblait avoir survécu.
 
Tandis qu’ils se remettaient difficilement de la perte de conscience qu’avait occasionné le manque d’oxygène, les spectateurs du combat échangeaient des sentiments contrastés.
Oblivion saisit Uriel par le poignet et tenta de s’exprimer d’une voix étouffée.
 
- Il… il serait peut-être temps de mettre fin… à cet affrontement… ces deux-là ne semblent pas très bien fit-il en désignant Athéna et Pandore du menton.
- De toute façon les olympiens sont une race condamnée, si nos deux terreurs font le travail à notre place, je ne vais pas m’en plaindre.
- Tu es ignoble ! Le Régent nous avait commandé de verser le moins de sang possible avant l’avènement.
- Le Régent comme tu dis ne nous a pas donné d’ordre depuis bien longtemps, s’il veut voir ses ordres exécutés il n’a qu’à se déplacer pour juger par lui-même !
 
Mais en articulant ces derniers mots, Uriel ne se doutait pas que tous les rois avaient bougé en même temps suivant chacun leurs propres objectifs.
 
***
 
 
Le temps est une constante. Quel que soit le mode de calcul que l’on emploie, une heure durera toujours 3.600 secondes, on aura beau les compter plus ou moins vite, fermer les yeux pour ne pas voir la position du soleil évoluer, une heure sera toujours une heure et rien ne la fera passer plus vite. Mais lorsque nous parlons de deux espaces-temps distincts, le temps devient une variable, il ne s’écoule plus en tout lieu de la même façon. Un homme qui aurait conscience de cela pourrait en devenir fou. C’est l’expérience que faisait à cette heure le spectre de l’étoile céleste de la valeur, Minos du Griffon.
Seule une douzaine d’heures s’étaient écoulées en Olympe depuis que la bataille avait commencé et déjà tant d’évènements s’étaient produits. Minos en avait conscience mais pour lui une heure en Olympe équivalait à une journée sur Terre de sorte qu’il s’était écoulé douze jours depuis que lui et ses compagnons avaient démontré leur impuissance à défendre Pandora. Certes leur adversaire était un dieu, et sans doute le plus puissant de l’univers mais cela ne compensait pas l’humiliation qu’il ressentait. Comment deux spectres et sept guerriers divins avaient-il été incapables d’esquiver un simple tour de magie qui avait pour but de les enfermer dans des bulles d’énergie privées d’oxygène ? Le temps n’avait pas encore pansé ses blessures, bien au contraire car il avait conscience que l’Histoire s’écrivait sous ses yeux sans qu’il puisse y participer et cela le mettait dans une rage folle qui l’avait conduit à se disputer avec Rhadamanthe le matin même.
Cet imbécile semblait avoir trouvé du réconfort dans l’alcool. Il restait là des heures assis à contempler les fresques murales du château, un verre de whisky à la main pour le soulager. Et quand il ne buvait pas il lisait un roman de Mary Shelley décrivant l’histoire d’un homme qui avait voulu être Dieu en ramenant un homme à la vie. En lui voyant ce livre à la main, Minos avait explosé.
 
- Tu n’en as donc pas assez de lire ces niaiseries alors que notre avenir se joue en ce moment même ?
 
Rhadamanthe ne daigna pas quitter sa lecture des yeux.
 
- Tu as tort de mépriser ainsi la lecture. Cette auteur est une visionnaire, elle étudie la nécromancie d’un point de vue scientifique.
- Parce que tu crois encore avoir quelque chose à apprendre sur les mystères de la vie et de la mort ? Combien de vies avons-nous vécu toi et moi ? Cent, deux cents ? Chaque fois nous ressentons l’appel des étoiles et notre nature de spectre se réveille pour nous ordonner de jouer notre rôle.
- Justement, nous sommes tous comme cette créature : morts, nous sommes ramenés à la vie et chaque fois il me semble que l’emprise des ténèbres est plus forte et à chaque résurrection notre haine pour l’humanité s’accroît.
 
Minos avait quitté la grande salle du château en fureur. Etait-ce le moment de se poser ce genre de questions existentielles alors que le soleil ne se lèverait peut-être pas le lendemain ? Voulant apaiser son humeur il avait entrepris de se mettre à la recherche d’une rivière à laquelle il pourrait se désaltérer lorsqu’il fut témoin d’une scène surprenante.
 
Dans la fraîcheur de l’onde il distingua la silhouette d’une nymphe prenant un bain. Ses cheveux blancs descendaient en cascade jusqu’au niveau de l’eau, préservant ses fesses d’un regard mal intentionné.
Elle se mouvait lentement dans l’eau causant de petits remous aux endroits où sa chevelure avait frôlé la surface aqueuse. Mais il y avait un détail étrange autour d’elle : la traînée laissée par sa chevelure semblait s’épaissir. Elle prenait même une coloration étrange comme si le blanc avait viré au vert au contact de l’eau. Il fallut quelques secondes à Minos avant de comprendre que la nymphe était poursuivie par un énorme serpent qui glissait sur l’eau. Des siècles d’égoïsme avaient affaibli l’instinct de préservation de l’espèce qui pousse naturellement les humains à se protéger mutuellement. Il regarda donc le serpent énorme s’enrouler autour du corps de la nymphe, recouvrir sa peau de ses écailles, causant à la femme des gémissements de plaisir malsain.
Fasciné, le juge fit un pas dans la direction de la rivière et tendit la main vers l’étrange couple. Au moment où il toucha l’eau de son pied, un rire cristallin retentit à ses oreilles et la nymphe lui dévoila enfin son visage et les secrets de son corps. Le serpent était enroulé autour d’elle dérobant ses attributs féminins à sa vue.
 
- Alors, juge des enfers, tu auras mis du temps à réagir.
 
La jeune créature inspira profondément et Minos eut alors l’impression qu’elle avait assimilé le reptile, ses écailles s’étaient changées dans les éléments d’une armure rudimentaire aux reflets verts et bleus couvrant partiellement ses charmes.
 
- Que signifiait cette mise en scène et d’où me connais-tu ?
 
La nymphe émergea lentement de l’eau et tout en avançant, semblait détailler l’anatomie du juge.
 
- La culture se perd dirait-on ? Ignores-tu donc que le premier roi des Francs avait pour père un serpent ? Comme une dynastie royale va bientôt voir le jour, je trouvais cela approprié.
- D’où me connais-tu ?
- Il est peu de choses que nous ignorions à Utopia.
- Utopia ?
- Oui l’ancien royaume de Cronos mais ce serait très long à expliquer. Je te donne le choix : soit tu me conduis à tes pairs tout de suite et prouves ainsi que tu es un serviteur zélé de ton maître, soit nous apprenons à faire connaissance.
 
Le spectre sentit le désir monter en lui tandis que la reine d’Utopia parcourait ses courbes de ses ongles. Il y avait si longtemps qu’il n’avait possédé une femme, il n’avait pas encore eu sa vie lorsqu’il avait perçu l’appel des étoiles et avait été sommé de servir un maître dont il ignorait jusqu’à l’existence. Ses lèvres s’entrouvrirent pour libérer une réponse dont il ignorait lui-même la nature lorsque les lèvres de Jézabel l’obligèrent à rester silencieux. Son baiser était brûlant comme les flammes qui couraient maintenant dans ses veines.
Leur étreinte fut interrompue par les premiers rayons du soleil que les yeux des spectres ne supportaient pas. La magie de l’instant était rompue et il apparut plus convenable au juge de la convier au château. Quelques minutes plus tard, Jézabel avait mis Rhadamanthe et Eaque au courant des principaux aboutissants de la guerre de succession pour le trône de Cronos. Jézabel avait les jambes croisées, elle sirotait le whisky du spectre du Wyvern en attendant que les juges aient pris une décision.
Après un long silence, Eaque consulta ses compagnons du regard et devant leur approbation muette s’érigea en porte-parole.
 
- Et pourquoi voulez-vous absolument que nous nous rendions au sanctuaire d’Athéna ?
- Parce que je soupçonne Ilya, le second roi d’Utopia de s’y trouver actuellement et je suis certaine que son but est de l’anéantir.
- Et en quoi cela nous regarde-t-il ?
- Vous voulez rejoindre votre maître n’est-ce pas ? Je suis prête à vous en donner les moyens mais à la seule condition que vous fassiez ce que je vous demande.
- Une chose m’échappe : pourquoi vous opposer à l’un des souverains d’Utopia si vous défendez les mêmes intérêts.
 
Jézabel tremblait de plaisir et d’excitation en sentant la résistance de principe des spectres s’éroder peu à peu devant ses arguments. Elle croisa voluptueusement les jambes avant de daigner répondre.
 
- Parce que j’aime l’excitation des batailles, parce que je veux savoir de quoi vous êtes capables et enfin parce que si Ilya élimine le sanctuaire, il gagnera sans doute les faveurs de l’héritier de Cronos, quelqu’il soit, et que dans le jeu subtil qui conduit à gravir les marches du pouvoir il est dangereux de s’impliquer personnellement.
- Et si nous refusions ?
- Vous ne refuserez pas.
- Comment pouvez-vous en être aussi sûre ?
- Je connais bien les spectres : ils ne peuvent pas voir le soleil mais le désirent plus que tout, vous craignez votre maître mais vous l’aimez mais surtout vous ne supportez pas de survivre à une défaite bien que ce soit votre destin. Les spectres sont une masse de contradictions mais il est néanmoins une constante dans votre comportement : vous recherchez toujours la bataille même sans en comprendre la finalité.
 
***
 
L’ouverture du « seuil du péril » par les fils de Cronos commençait à avoir des répercussions sensibles sur Terre et notamment dans les contrées situées dans l’hémisphère Nord.
Constatant que les glaces éternelles commençaient à fondre, le troisième roi d’Utopia, l’implacable Caliban, ne pouvait cacher son contentement tandis qu’il se défaisait progressivement de son manteau de fourrure.
 
- Dire que j’avais peur d’attraper froid. On dirait que ça se réchauffe par ici.
 
Le pauvre Tyr jeta un regard désolé sur la contrée d’Asgard qui l’avait vu naître. L’on n’était pas encore en été et la glace comme la neige se liquéfiait, les énormes glaciers tremblaient sur leurs bases tels des colosses aux pieds d’argile et cette fois, aucune divinité ne viendrait les aider à se relever ou du moins amortir leur chute. Privée de son maître, Asgard ne survivrait sans doute pas longtemps et c’est ce qui enrageait le plus le serviteur de Baldur. Odin pouvait bien mourir, son fils, Baldur, dieu de la beauté et présentement roi d’Utopia saurait relever son royaume mais qui se trouvait justement à Asgard en ce moment ? Celui des seigneurs de la terre de nulle part qui avait le moins de considération pour la vie humaine et dans quel but ? Il préférait ne pas y songer.
 
- Tyr, ferme-là tu veux !
- Pardon ?
- Tu penses trop fort !
 
Le dieu de la droiture tituba un peu sous cet assaut. Caliban se moquait-il simplement de son mutisme ou était-il télépathe ? Il n’eut guère le temps de pousser plus loin ses réflexions car l’odeur familière du danger mit ses sens en éveil.
 
Caliban n’en interrompit pas sa marche pour autant. Simplement il faisait mine de scruter les environs de ses yeux cristallins tandis qu’il ramassait une poignée de cailloux de la main droite.
 
- Qui que tu sois, j’ai senti ton odeur, aussi il serait plus raisonnable de te montrer !
 
Le souverain plaça un caillou entre le pouce et l’index puis d’une chiquenaude, l’envoya dans les airs où il fut pulvérisé environ une seconde plus tard. Il répéta la même manœuvre tout en avançant à pas lents vers une destination invisible.
 
- Tu devrais apprendre à masquer ton cosmos mieux que ça, je sais exactement où vous vous trouvez.
 
Joignant le geste à la parole, Caliban étendit son bras en direction de l’ouest et ce fut comme si toute la neige s’était évaporée au contact de l’astre solaire, révélant deux hommes en armure, l’un d’une corpulence assez impressionnante portant des haches, l’autre courbé à la façon d’un prédateur, le cheveu hirsute.
Bien que décontenancés les deux hommes ne semblaient pas craindre Caliban, ce qui était soit le fait de la folie soit celui de l’ignorance pensa Tyr.
 
- Que faites-vous en le domaine du seigneur Odin ?! s’exclama Thor de Phedca.
 
Les lèvres de Caliban s’ouvrirent légèrement pour former un sourire extrêmement dangereux.
 
- En voilà une façon de s’adresser à un aveugle.
 
Cette déclaration fut suivie d’un sifflement aigu de la part du conquérant d’Alioth. En quelques secondes une demi-douzaine de loups formèrent un cercle autour de Caliban, prêts à l’attaquer.
 
- Si tu tiens à ces bestioles, je te déconseille de siffler encore une fois.
 
Un autre cosmos s’épanouit derrière Caliban et la voix du guerrier divin de Sleipnir se fit entendre, encore plus lourde de menaces que celle de Tholl.
 
- Dites-nous d’abord qui vous êtes et ce que vous venez faire ici.
 
Désobéissant aux ordres de son maître, l’un des loups à fourrure brune s’élança vers le roi d’Utopia qui brisa l’élan de l’animal en même temps que sa mâchoire d’un revers de la main.
 
- Ici et maintenant je suis votre mort prochaine. Cependant si vous désirez connaître le motif de ma visite, le voici : je suis venu recueillir le vœu d’homme lige du souverain de cette contrée.
 
Fenryll et Tholl qui n’avaient pas reçu une éducation très relevée échangèrent un regard consterné tandis que Hagen se souvenait laborieusement de la signification du concept d’homme lige. Dans le vocabulaire médiéval c’était la condition d’un seigneur qui se déclarait vassal d’un seigneur de même qualité que lui et lui prêtait hommage. Cet étranger attendait-il que la princesse de Polaris lui rende hommage ?
Caliban souriait à nouveau.
 
- Mon cher Tyr on dirait que tu n’es pas le seul à penser trop fort. Cependant je ne demande pas l’hommage pour moi-même mais pour le dieu suprême que nous allons élire… prochainement. Si votre souverain refuse de rendre hommage à celui-là, alors je devrai vous tuer.
- Mais si l’identité du dieu suprême est encore inconnue ?
 
C’était Tyr lui-même qui venait de poser cette question, confus qu’il était par le discours de Caliban.
 
- L’identité du dieu suprême n’importe pas. Quelque soit son nom, je le servirai comme devront le faire tous les peuples de la Terre ou bien je les exterminerai en son nom.
 
Tholl de Phedca resserra alors son étreinte sur ses haches, rendu furieux par tant d’injustice.
 
- Le règne de ce dieu-là n’a pas encore commencé et déjà on voit poindre l’ombre de la tyrannie. Qui voudrait servir un dieu qui emploie un monstre sans âme tel que vous ?!
 
- Le pouvoir ne s’est jamais bien partagé, porteur de l’armure du grand serpent. La neutralité n’est plus possible à l’heure actuelle pour un pays qui dispose d’une si grande puissance. Si Asgard résiste, je serais obligé, pour mon plus grand plaisir, d’en faire un martyr.
 
***
 
Il est des promesses que l’on fait dans certaines situations périlleuses pour les reprendre par la suite. Ayant retrouvé sa contenance, le grand Zeus avait fait de même pour son arrogance. Toisant son aîné il lui fit une proposition qu’il ne pouvait refuser.
 
- J’accepte de libérer Pandore et Athéna mais en échange tu devras me donner quelque chose.
- Je te rappelle que nous avions conclu un accord.
- Il ne peut y avoir d’accord qu’entre deux personnes de même qualité, or je ne te reconnais pas comme mon égal.
- J’aurais dû me douter que tu trouverais un subterfuge. Cependant je ne suis plus en position de négocier. Fais ce que tu veux de moi.
 
Un sourire ironique et cruel déforma la bouche du maître du ciel.
 
- Mais qui a dit qu’il s’agissait de toi ?
- Comment ?
 
Zeus interrompit la question qui allait suivre d’un geste impérieux puis affectant la nonchalance, commença à parcourir le champ de bataille, scrutant un point invisible dans les immensités nuageuses qui s’étendaient à ses pieds.
 
- Tu ne trouves pas injuste que nous devions combattre devant un public si maigre ? Que nous devions verser notre sang comme des gladiateurs dans une arène sans entendre la populace nous ovationner ? Connais-tu seulement le nombre de cette vermine grouillante qui occupe notre Terre ?
- Où veux-tu en venir ?
 
Le cosmos de Zeus s’intensifia alors terriblement, comme s’il avait voulu s’immoler, des flammes incandescentes s’élevèrent autour de lui dans un tourbillon de chaleur qui brûlait les pupilles des spectateurs.
 
- Le temps où les hommes pouvaient ignorer l’existence des dieux est révolu !! Que la vérité brûle les yeux de ces misérables aveugles !!
 
Lorsque l’archange Uriel comprit ce qui allait arriver, une expression d’extase se peignit sur son visage. Les flammes déployées par le maître du tenkai déferlèrent sur l’Olympe mais chose incroyable chacune d’elles continua sa course à travers les nuages… vers la Terre ! Et chacun des êtres humains qui levait les yeux vers le ciel à ce moment fut saisi d’horreur par l’approche de sa mort. Selon une sinistre logique, chacun des rayons envoyé par Zeus prit la vie d’un seul humain et aucun ne manqua la cible qui lui avait été désigné depuis l’Olympe. Les flammes déferlèrent ensuite aux quatre coins du globe, provoquant un immense incendie tandis qu’au travers de la voûte nuageuse disloquée, les survivants apercevaient distinctement les contours d’un gigantesque palais en ruines où se déroulait une bataille sans merci.
 
Hadès fit mentalement le décompte des morts qui avaient pénétré son royaume, ils étaient environ vingt millions d’âmes et chaque seconde qui passait amenait des milliers d’agonisants sur les pentes du Seikishiki. Il semblait au dieu de la mort qu’il pouvait presque entendre les plaintes de ces mères qui avaient perdu leur enfant, de ces paysans qui voyaient leurs maisons incendier ou de ces désespérés qui se jetaient eux-mêmes dans les flammes pour réclamer la clémence de leur dieu. Devant la crainte de la mort subite, les hommes redevenaient des animaux apeurés.
 
- Eh bien, que voulais-tu donc prouver ? Qu’il te suffit de lever le doigt pour incendier un pays ?
 
Zeus s’approcha lentement d’Athéna et Pandora. Il apposa doucement sa main droite sur le front de chacune d’elles.
 
- Non je voulais juste mesurer l’ampleur de ton imposture.
- Pardon ?
- Depuis tout à l’heure, tu prétends que nous sommes une race condamnée à disparaître et que les humains finiront par nous succéder. Et pourtant, malgré ta foi en l’humanité, tu n’as pas levé le petit doigt ni versé une larme pour tant de vies perdues de nos nobles successeurs. Dis-moi donc ce que tu penses de ces humains auxquels Athéna a consacrés sa vie et que tu fais souffrir après leur mort !
 
Hadès n’hésita qu’une seconde avant de répondre.
 
- Je déteste les humains à peu près autant que je hais notre race. Vivre aux côtés des humains n’a rien de formidable pour un dieu : ils ont exactement les mêmes défauts que nous en plus accentués. Hésitant toujours entre le bien et le mal ils recherchent toujours le bien et finissent par mal faire, c’est vraiment pitoyable mais en même temps cela nous ressemble tellement. Toi et moi, cherchant tous deux à protéger ce que nous aimons, allons finir par provoquer un désastre parce que nous aurons failli à faire le bien tout en le recherchant.
- Qu’essaies-tu de me dire ?
- Ce que je veux dire c’est que vivre avec les humains c’est proprement insupportable ! C’est comme se regarder dans un miroir qui accentuerait tous les défauts de ton visage en permanence !
 
Zeus achevait de tracer un signe en forme de triangle sur le front de ses illustres victimes, terminant ainsi le rituel qui devait les délivrer de leur malédiction.
 
- Hu Hu hu… C’est vraiment trop drôle ! Quelque soit le résultat de ce duel les humains seront perdants car nous les détestons tous les deux. Nous sommes finalement des monstres d’orgueil prêts à détruire notre propre race pour donner un sens à nos vies. Toutefois, il est une chose que je veux que tu saches. Tu ne l’as peut-être pas senti mais en ce moment même, les émissaires d’Utopia sont en train de ravager le monde. Tous ceux que tu apprécies vont perdre la vie. Hilda, Freya et les guerriers divins sont la proie de Caliban ; cette petite Seika à qui tu dois la vie la perdra bientôt par la faute d’un orthodoxe pratiquant ; tes spectres vont servir de chair à canon et même tes chers enfants vont venir se jeter dans la gueule du loup.
- Comment sais-tu cela ?
- Crois-tu que j’aurais passé des milliers d’années entouré par trois rois d’Utopia sans percer leur secret à jour ? Je ne connaissais pas les détails de leur plan mais finalement il rejoint mes intérêts en tout point. Même si tu gagnes contre moi, tu seras un vainqueur solitaire car il n’y aura plus personne pour te voir que toi-même alors que tu ne supportes pas ta propre image.
- Je… Je me fiche de ces stupides hommes ! articula le dieu de la mort d’une voix tremblante qui trahissait son trouble.
- C’est vrai : à l’époque où tu vivais dans Elysion tu te fichais éperdument de ce qui pouvait leur arriver, à cette époque toutes tes pensées étaient obnubilées par ton épouse. D’ailleurs cela me fait penser qu’elle est en train de se réveiller, elle peut sans doute nous entendre. Qu’as-tu dit déjà le jour où tu l’as tuée ? Ah oui c’est vrai, c’était quelque chose comme « j’aurais massacré le monde entier si seulement tu avais voulu m’aimer ».
 
Hadès tremblait de rage à l’idée que les souvenirs les plus intimes de son existence puissent être ainsi dévoilés.
 
- Car tu pensais qu’elle ne t’aimait plus n’est-ce pas ? Elle avait beau te clamer son amour et revenir volontairement à toi en délaissant sa mère, cela ne te suffisait pas ! Elle t’appartenait et c’était la seule chose qui comptait à tes yeux ! Tu ne l’as pas tuée parce que tu avais peur que son amour te rende faible mais parce que tu ne voulais plus la voir repartir ! Tu pensais que morte elle serait ta chose comme toutes ces ombres que tu fais souffrir pour ton plaisir ! Ton âme est tellement noire que tu te réincarnes dans des nourrissons en espérant laver ainsi le sang qui souille tes mains ! Quel genre de monstre es-tu pour te prétendre le dieu suprême alors que ta conscience est aussi noire ?!
- Vas-tu te taire ? Maudit !!
 
Cette fois Hadès était complètement sorti de ses gonds, la rage qu’il avait mis dans cet assaut verbal n’avait d’égal que la vélocité avec laquelle il avait fondu sur son cadet. C’était à nouveau un hiratsuki, le coup d’estoc avait donc été porté à la base de la gorge mais Zeus ayant assimilé l’assaut réussit à l’éviter.
 
- Trop lent !
 
Ajouta-t-il en projetant son poing vers le torse de son adversaire, pensant le faire tomber. Le dieu des morts chancela effectivement mais ne tomba point. Pire, saisissant le poignet du dieu du ciel, il le tordit de toutes ses forces. Parvenant à se libérer, celui-ci examina sa blessure, elle n’était pas grave, aussi repartit-il à l’assaut immédiatement.
Le sceptre et l’épée se croisèrent à nouveau, l’un fut blessé à l’épaule, l’autre au bras. Les deux adversaires se toisèrent, mêlant leurs pensées.
 
« Il semblerait qu’il soit comme dominé par une force surnaturelle qui lui aurait fait oublier la douleur. Si c’est le cas, alors je dois me donner à fond dans le combat ! »
 
L’assaut recommença. Zeus crut avoir pris l’avantage lorsqu’il évita l’épée qui avait été lancée contre lui comme un vulgaire projectile mais il ne tarda pas à faire l’expérience de son erreur : durant la seconde qu’il avait gaspillé à rejeter l’épée de côté, il avait baissé sa garde, ce qui permit à son adversaire de lui assener un furieux coup de poing dans le flanc. Une fois de plus leurs pensées s’entremêlèrent dans cette danse endiablée de la bataille.
 
« Si je ne le tue pas alors je prouverai que je suis inférieur à mon aîné ! Il m’a pris tous ceux qui auraient pu me permettre de changer ! La seule issue c’est la mort ! »
 
Sous une pluie torrentielle, guettés par des millions d’yeux depuis la Terre, les deux frères repartirent à l’assaut. Bien qu’Hadès disposât d’une supériorité incontestable dans le maniement de l’épée, Zeus avait pour lui la résistance de son armure et la foudre qui le renforçait à chaque fois qu’elle s’abattait entre eux.
 
Hadès pouvait bien tenter de toucher les points vitaux de son adversaire, l’efficacité de ses attaques était presque annulée par la résistance de l’armure divine. La foudre au contraire provoquait des dommages internes au dieu de la Mort qui n’avait aucun moyen de les limiter.
 
Dans ce tumulte du combat, aucun des protagonistes n’avait remarqué que deux déesses étaient revenues à elles. Encore faibles et traumatisées par le spectre qui avait manqué de les tuer en punition de leur crime, leurs yeux ne distinguaient que les reflets de la réalité, à la façon des prisonniers de la caverne de Platon.
 
Tout sentiment humain avait pratiquement disparu en Hadès et Zeus. Chaque muscle était tendu vers la destruction de l’autre, le combat occupait totalement leur esprit comme si une force surnaturelle en eût pris possession. Toutefois, ils arrivaient tous deux à la limite de leur résistance, ils le savaient et se concentraient sur leur ultime assaut, le dernier qui leur serait permis avant de s’écrouler.
 
Zeus regardait le pouvoir de la foudre comme son plus sérieux avantage. Certes il ne possédait pas la formidable habileté de son aîné mais dans un terrain détrempé par la pluie, il pourrait neutraliser son assaut ou au moins l’affaiblir par une décharge électrique,  ensuite il ne lui resterait plus qu’à concentrer tout son potentiel dans son sceptre dont il se servirait pour transpercer son aîné, cela lui éviterait un corps à corps incertain. La seule inconnue était de prévoir d’où partirait l’attaque d’Hadès car s’il ne pouvait briser son assaut, cela reviendrait à devoir l’encaisser et pour éviter cela il devait impérativement anticiper de quel côté porterait l’assaut.
 
Hadès savait quant à lui que son seul atout était sa maîtrise de l’épée. Au cours des années il avait retravaillé les mouvements et techniques appris de Toshizo, malheureusement rencontré beaucoup trop tard. Il avait appris de lui que le seul moyen de briser un assaut porté du haut vers le bas était de porter le sien de bas en haut comme il l’avait fait la première fois qu’il avait blessé son frère. Mais pour cela il lui fallait atteindre une vitesse au moins égale à celle de ce dernier. Son épée était incontestablement plus lourde que le sceptre de Zeus, la dégainer dès le début de l’assaut revenait à alourdir son bras gauche inutilement et à perdre l’avantage de la surprise. Il lui fallait donc se saisir de son épée au dernier moment. Dans ce cas de figure il devrait prendre son élan sur sa jambe gauche car étant lui-même gaucher il risquerait d’entailler son genou en dégainant s’il lançait sa jambe droite en avant. Le mouvement était parfait mais il en devenait plus prévisible pour son adversaire d’autant plus qu’il n’avait aucune sorte de protection pour encaisser son assaut.
 
Au moment où la pluie redoublait d’intensité, lorsque les deux adversaires étaient sur le point de déclencher leur assaut, ils sentirent tous deux que leur humanité se rappelait à eux sous la forme de deux êtres chers.
Athéna avait saisi la main de Zeus et Pandora avait fait de même pour Hadès.
 
La déesse aux yeux pers fut la première à prendre la parole.
- Père, je vous en conjure ! Rien ne vous oblige à en découdre de cette façon ! Vous avez vécu en harmonie tous les deux pendant des siècles ! Ce conflit n’a aucun sens !
 
Ce fut alors le tour de Pandora dont l’amour éclatait.
- Hadès, mon frère, mon amour… nous pourrions être tellement heureux ensemble. Tu as défié le dieu des dieux pour me protéger mais je suis sauve. Retournons ensemble à Elysion ou sur Terre. Partout où tu iras je te suivrai.
 
Zeus parut un instant ébranlé par les arguments de sa fille.
- Athéna… malgré tout le mal que je t’ai fait, tu veux encore croire que je puisse faire un bon souverain… mais… n’as-tu pas vu les brasiers que j’ai allumés sur Terre ? Ne vois-tu pas à quel point je méprise cette vermine qui pourtant nous regarde en ce moment ? J’ai franchi depuis longtemps le point de non retour. Je ne puis plus souffrir d’être le dieu suprême tout en supportant la présence d’un frère aîné dont l’existence est une erreur de la nature !
 
Hadès enlaça tendrement celle qu’il aimait et pour la première fois pressa tendrement ses lèvres sur les siennes. Pandora s’ouvrit entièrement à ce baiser et leurs langues s’entremêlèrent. Cependant, quand ils se séparèrent, le regard de la Mort ne laissait aucun doute sur ses intentions.
- Nous irons vers les étoiles ma sœur, mon amour. Nous ferons ensemble ce merveilleux voyage, je le sais. Mais si j’abandonnais ce combat maintenant, la douleur de mes blessures et de cette étoile noire que je porte maintenant au milieu du front ne cesserait jamais. Je ne veux pas d’une paix qui ferait de moi un perdant ! Je suis le fils aîné de Cronos, son légitime héritier et cela me donne le droit de rencontrer Dieu lui-même car je sais que je peux vaincre.
 
Pandora s’éloigna lentement, refusant de croiser les yeux de ce monstre de vanité.
 
- Si tu tiens un tel discours alors c’est que celui que j’aimais est déjà mort.
 
Athéna toisa à son tour son père avec mépris.
 
- Alors entretuez-vous donc puisque vous ne semblez être venus au monde que pour cela.
 
Sans un mot, les deux divinités se mirent en garde pour ce qui devait être leur dernier assaut. La pluie cessa alors de tomber et le tonnerre de gronder tandis que sur Terre, des millions de cœurs battant à l’unisson tentaient vainement de saisir l’enjeu d’un combat dont ils pressentaient que l’humanité n’y survivrait peut-être pas.
Dans les rangs des utopiens, on tremblait d’excitation mais aussi de désarroi. Uriel serrait son épée enflammée plus fort que jamais, se demandant s’il lui serait permis d’intervenir en faveur de son champion. Oblivion lui-même semblait perdre son calme tandis que Némésis entraînait Odin à l’écart.
 
- Mais où me mènes-tu ?
- Dans le lieu le plus secret de ce palais, là où les portes d’Utopia s’ouvriront bientôt.
- Tu ne veux donc point voir la fin de ce duel ?
- Non car la prophétie de Baldur m’a fait comprendre que nous avons encore du temps pour tenter d’empêcher ce destin sanglant de s’accomplir.
 
Zeus fut le premier à amorcer son mouvement. Levant son sceptre vers le ciel, il reçut instantanément toute l’énergie de la foudre qui y couvait. Il s’abstint cependant de le poser à terre, attendant le moment propice pour endiguer l’assaut de son opposant.
 
Hadès, de son côté, prit une grande inspiration et fit glisser sa lame dans l’intervalle compris entre son pouce et son index en guise de fourreau. Refermant sa main droite sur l’acier, il positionna sa main gauche au-dessus du baudrier. Des gouttes de pluie s’écoulaient le long de son visage comme si le ciel eût voulu lui dispenser les larmes qu’il ne pouvait plus verser.
Plusieurs minutes s’écoulèrent dans un silence total comme si les adversaires attendaient un signal invisible qui leur commandât de passer à l’assaut. Finalement ils se sourirent mutuellement en prononçant ces mots à l’unisson.
 
« Comment meurt un fils de Cronos ? »
 
« Avec panache mon frère, avec panache ! »
 
Le signal convenu avait été donné. Comme prévu, Zeus fracassa son sceptre chargé électriquement sur le sol de façon à ralentir le mouvement de son adversaire. Celui-ci ressentit vivement la morsure de l’électricité et la vélocité de son mouvement s’en ressentit. Le maître du ciel profita de ce ralentissement pour surveiller le mouvement des jambes.
 
« Gauche ! Non ! Droite ! Cet imbécile s’appuie sur sa jambe droite alors qu’il va dégainer de la main gauche ! Il va entailler son genou ! pensa-t-il »
 
Hadès dégaina effectivement de la main gauche et son frère positionna immédiatement son sceptre dans la course de l’épée pour tenter de l’arrêter.
 
- Z…Zeus a gagné ! L’assaut d’Hadès est brisé ! s’exclama Uriel qui n’avait pas manqué une seconde du mouvement.
 
Mais à ce moment une chose incroyable se produisit : ce fut comme si la lame du dieu des morts avait glissé sur le sceptre et décrivait un arc de cercle autour de son détenteur. Pensant que l’assaut avait échoué car la lame ne l’avait pas atteint, Zeus sortit son sceptre du sol pour le coup de grâce mais il sentit alors que ses membres ne lui obéissaient plus, comme si son corps était attiré par une force centrifuge ! Ses pieds s’enfonçaient dans le sol pierreux sans pour autant parvenir à le libérer de cette formidable force d’attraction.
 
« En pourfendant l’air de sa lame, il a crée une aire de vide dans laquelle l’air s’engouffre maintenant !  Je suis attiré vers lui comme par l’œil d’un cyclone ! C’est impossible ! »
 
Le dieu de la mort avait achevé son arc de cercle, il ne lui restait plus qu’à tourner sur ses talons pour décocher un coup terrible dans le dos offert de son frère qui malgré un effort désespéré était irrésistiblement attiré vers lui.
 
« Tu as échappé à la faux de la mort en brisant mon premier assaut mais tu ne peux échapper au souffle de la mort qui t’appelle car cette technique a deux temps et le second est le plus redoutable ! »
 
Dans un effort désespéré, Zeus saisit son sceptre à deux mains et au lieu de continuer à résister contre la force d’attraction, se jeta littéralement sur son frère pour le transpercer.
 
« Ne sous-estime pas le dieu suprême !! »
 
Hadès reçut le sceptre en plein torse où il s’enfonça profondément, son mouvement en fut interrompu pendant une fraction de seconde. Puis se saisissant du sceptre de la main droite il acheva son mouvement en fracassant littéralement l’épée des illusions contre l’armure de Zeus au niveau du flanc. Le métal divin émit un crissement sinistre avant de céder totalement tandis que le souffle de la mort, se muant en tornade aspirait le dieu vers le ciel avec une force irrésistible, déchiquetant sa chair et son armure dans le même mouvement tandis que le dieu de la mort était toujours debout, transpercé de part en part par l’arme de son adversaire.
 
Quelques secondes plus tard, le corps du roi des dieux retomba au sol dans un fracas sonore, éparpillant les débris de son armure autour de lui.
 
Athéna baissa tristement les yeux en murmurant « c’est fini, le duel est terminé ». Pourtant, le corps du dieu du ciel remuait encore faiblement tandis que la douce Pandora se précipitait pour venir en aide à son frère et amant malgré son ressentiment.
Zeus hoquetait à chaque mot qu’il prononçait à présent, la mort n’allait pas tarder à venir le prendre.
 
- Je… je n’ai pas rêvé… tu… as mis ta jambe droite en avant, tu aurais dû entailler ton propre genou en dégainant.
 
Hadès s’approcha péniblement, boitant plus que marchant vers son frère, tentant d’endiguer le flux sanguin qui s’écoulait de lui par gros goulots.
 
- C’est… toi… qui m’a permis de ne pas me blesser en ralentissant mon attaque par une décharge électrique… je savais que tu parviendrais à briser le premier temps de ma technique. C’est pourquoi j’ai porté une attaque trop courte pour te toucher. Je savais que tu n’aurais pas anticipé l’aire de vide créée par mon épée.
 
- C’est une très belle technique. Quand l’as-tu inventée ?
- A cet instant même.
 
Zeus regarda le ciel, un éclat rêveur dans ses yeux.
 
- Ton style a progressé au cours des combats que tu as livrés, au contact des hommes qui sont morts pour toi. Le fait que tu aies réussi à inventer une technique dans un temps si court prouve ta supériorité.
 
Le roi du ciel prit une nouvelle inspiration en tentant de retenir les larmes d’humiliation qui lui montaient aux yeux.
 
- Si… si je ne m’étais pas enfermé dans le mont Olympe… j’aurais pu progresser… connaître le monde. Depuis l’enfance j’étais plus fort que toi. J’ai cru que cela durerait toujours, c’est ma seule erreur.
 
Le fils de Cronos se releva avec peine, constatant avec un air des plus détachés la gravité de la blessure qui lui avait été infligée. Son armure divine lui avait évité d’être coupé en deux mais elle était maintenant disloquée.
 
- Au niveau de la technique, tu es le plus fort mais j’ai bien peur que cela ne te suffise pas pour remporter la victoire car le vainqueur…
- Est toujours celui qui reste debout au final. Termina Hadès.
 
Le dieu de la mort sourit tristement en levant les yeux vers le ciel. Une étoile qu’il était le seul à pouvoir distinguer brillait au dessus de lui. Combien de fois l’avait-il vu sur le front d’un mortel ou même d’un dieu ? S’était-il jamais attendu à être assujetti à cette fatalité dont il se prétendait le maître ? Pourtant l’évidence lui crevait les yeux tandis qu’il haletait en prononçant ses derniers mots.
 
- Tu le savais n’est-ce pas ? Dès le moment où j’ai invoqué le pouvoir de l’étoile de la mort pour t’affronter, je me suis condamné à la défaite. Nul ne peut vaincre en se déclarant le champion de la mort, c’est pour cette raison que face à Athéna j’ai toujours perdu.
 
 Zeus s’avança lentement vers son frère et ce fut avec un sourire affectueux qu’il retira son sceptre d’un coup sec. Hadès serra les dents pour ne pas hurler de douleur mais l’écoulement de son sang mieux que la parole témoignait de la gravité de sa blessure. Zeus le prit alors dans ses bras tandis qu’il lui susurrait à l’oreille.
 
- Oui je savais que recourir à l’étoile de la mort était le seul moyen pour toi de compenser l’absence d’armure et que cela signifierait ta défaite. Je me doutais que tu ne prendrais pas un tel risque de toi-même, pour cela il me fallait un appât, une personne dont la vie t’importât plus que la tienne. J’ai pris un risque énorme en misant sur tes sentiments pour elle mais finalement cela en valait la peine. Tu vois, j’avais raison : l’amour est une chose qui rend faible.
 
Le roi du ciel s’interrompit car la douleur de sa blessure venait de se réveiller. Il mit quelques secondes avant d’en comprendre la cause : le saisissant à bras le corps, son frère le serrait contre lui, dégageant une chaleur étrangement brûlante comme s’ils se trouvaient tous les deux dans un brasier. Les gouttes de sueur qui s’écoulaient du front d’Hadès roulaient sur ses joues.
 
- Il… il y a… encore assez de force en moi… pour nous détruire tous les deux. Dans l’état où est ton armure, tu n’y résisterais pas.
 
Curieusement, Zeus ne sentit aucune peur le traverser, comme s’il connaissait déjà le dénouement de cette tragédie.
 
- Mais je ne le ferai pas… Le monde a besoin de Dieu fût-il le diable. Et puis… ce n’est pas avec toi que je veux partir.
 
Hadès sourit doucement, relâchant son étreinte tandis que ses jambes tremblaient de plus en plus. Lentement son visage  se tourna vers celle qu’il aimait tandis que ses jambes ne pouvaient plus accomplir le moindre mouvement. Le sentant défaillir, les larmes aux yeux, Pandora accourut vers lui et l’enlaça tendrement.
 
- Tu… tu avais raison. Ce…celui que tu aimais est mort depuis longtemps. Maintenant le démon qui vivait en moi va mourir.
 
Le dieu de la mort s’écroula à genoux sans cesser de fixer des yeux celle qu’il aimait.
 
- Mais j’ai peur qu’il ne m’entraîne dans la mort avec lui.
 
Les yeux d’Hadès se tournèrent vers l’épée des illusions dans une muette requête. Comprenant sa volonté, se saisissant de l’épée maudite, Pandora la plaça dans les mains de son maître puis en dessous de sa gorge.
 
- Tu vas mourir à cause de moi… alors tue-moi. Nous irons ensemble dans cet endroit où vont les dieux quand les dieux meurent.
 
La jeune fille tomba à genoux, souriante sous le rayon de soleil qui perçant les nuages avait daigné illuminer les derniers instants du couple. Leurs visages étaient pratiquement au contact alors que chacun s’apprêtait à accueillir la mort.
 
Sur Terre et en Olympe tous les hommes et toutes les femmes, mus par un même mouvement firent un pas en avant pour empêcher l’irréparable de se produire.
 
Hadès sourit. Lentement, il amena la lame à percer la gorge de sa bien aimée. Pandora ferma les yeux. L’épée chercha un instant sa proie puis vint se loger sous le cou de celle-ci. Une goutte de sang écarlate vint en orner la pointe et s’écoula le long de la tige d’acier. A cette vue, le courage et la force abandonnèrent en même temps le maître de la mort qui s’écroula en murmurant une excuse, pieux mensonge de celui qui n’avait pu tenir sa promesse.
 
« Trop lourd. Je n’en ai plus la force. »
 
Le visage du défunt héritier de Cronos inclina vers le sol tandis que les blanches mains de Pandora l’attiraient vers elle, tentant de lui apporter dans la mort la chaleur qui lui avait tant manqué de son vivant.
 
D’un même mouvement hommes, rois et dieux tombèrent à genoux partageant tous une même douleur, baissant les yeux devant leur nouveau maître.
 
Au milieu des pleurs d’un amour non vécu et des ruines de ce qui avait été un somptueux royaume, la déesse de la sagesse et de la guerre rendait sobrement sa sentence : Le vainqueur se nommait Zeus, par cette victoire il devenait le dieu suprême.


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