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L'émergence des géants

Sanctuaire, grande arène, mai 1954

L’arène était garnie de près d’une centaine de spectateurs. Ce jour-là se disputait l’ultime combat d’une compétition acharnée qui avait mis au prise plus de soixante adolescents. Seuls deux restaient à présent en mesure de remporter l’enjeu de tant de souffrances : la prestigieuse armure de bronze de Pégase qui était réputée pour avoir toujours été portée par des chevaliers exemplaires au fil des siècles. Pour le moment l’armure attendait dans sa boite de Pandore, surplombant l’assistance, Sion debout à côté d’elle.

L’affrontement avait commencé depuis plusieurs minutes et tenait toutes ses promesses. Les deux adversaires étaient entourés d’auras bleutées que les chevaliers au sixième sens assez affûté estimaient d’intensités parfaitement égales. Il était rare que lors de tournois pour des armures de bronze les deux finalistes manifestent des cosmos d’une telle intensité et il ne faisait aucun doute que les deux feraient d’excellents chevaliers. Néanmoins, un seul emporterait l’armure de Pégase, celui qui serait le plus en phase avec le cheval ailé, celui que le destin aurait choisi. En outre, tous pensaient que le perdant aurait sans doute la possibilité de concourir pour d’autres armures jusqu’à ce qu’il trouve enfin la constellation à laquelle il était attaché. Car nul ne pouvait manifester un tel pouvoir sans avoir été choisi par le destin.

Le premier de ces jeunes adolescents se nommait Patrocle. Il était assez grand, d’une forte prestance, les cheveux et les yeux noisettes. L’autre se nommait Diomède, avait des cheveux blonds bouclés et était d’une beauté frappante. Les deux avaient treize ans et avaient la possibilité de donner une issue heureuse à six ans de rudes entraînements si bien que leur grande amitié avait été mise de côté. Pour l’instant ils se jaugeaient, cherchant une faiblesse dans la garde de l’autre. Parmi les spectateurs, deux étaient particulièrement attentifs. Praesepe ne quittait pas des yeux Patrocle, son élève, tandis que Diomède faisait l’objet de la même attention de la part de son maître, Sérapis. Akiera était assis à côté de Sérapis et était sans doute la seule personne à se désintéresser du combat. Tout ses élèves avaient échoué dès les premiers combats et il en ressentait une immense frustration. L’air renfrogné, il était plongé dans de sombres pensées.

Diomède passa à l’assaut, faisant exploser son cosmos :

-PAR LE GALOP DE PEGASE ! , cria le jeune homme.

Il sauta en l’air et sembla léviter tandis que ses jambes bougeaient à une vitesse extraordinaire, laissant une trace étoilée à chaque mouvement. L’attaque, que Diomède avait tenue secrète jusque là, prit Patrocle au dépourvu. Une vague d’énergie constituée de centaines de jets de lumière déferla sur lui et seul un réflexe salvateur lui permit d’esquiver le plus gros du choc et de placer ses bras devant son visage. Sa tunique fut toutefois déchiquetée et son torse marqué de profondes cicatrices sanglantes. Il avait l’impression d’avoir été piétiné par une horde de chevaux.

Il n’était cependant pas encore vaincu, mieux il était parvenu à rester debout. Quand bien même si son corps fut blessé, le cosmos pouvait encore lui accorder la victoire. C’est animé de cette certitude qu’il déclencha son propre arcane.

-PEGASUS EXPLOSION ! , hurla Patrocle projetant des centaines d’ondes de choc avec son poing.

-Presque parfait, songea Praesepe tandis que Sérapis se crispait. C’était la première fois que son élève utilisait cette attaque en conditions réelles et il l’avait exécutée à la perfection.

Diomède esquiva ou para les premiers impacts mais su quasiment instantanément qu’il ne pourrait pas suivre longtemps la cadence des coups portés à la vitesse du son. Surtout que Patrocle semblait capable de maintenir son effort indéfiniment. L’élève de Sérapis encaissait de plus en plus de coups qui l’atteignaient de plus en plus durement. Il devait contre-attaquer sinon il allait être totalement submergé. Il concentra donc toute son énergie dans son poing et déclencha sa deuxième technique secrète.

-PAR LA CHARGE AILEE ! , hurla-t-il alors que son aura prenait la forme d’un cheval ailé.

Pour déclencher son attaque Diomède avait totalement abandonné sa défense et des dizaines de coups l’atteignirent. Au moment précis où il dressait son bras vers Patrocle, il reçut un terrible impact en plein visage si bien que son coup n’eut pas la précision voulue. Patrocle, qui ne s’attendait pas à cette tactique kamikaze eut une fraction de seconde de latence fatale. Le rayon d’énergie pure quitta le poing de son adversaire et l’atteignit au genou gauche, le transperçant de part en part, broyant les os et liquéfiant la chair.

Patrocle poussa un hurlement de douleur qui glaça le sang de toute l’assistance tandis que Diomède se retrouvait face contre terre quinze mètres plus loin. Même Akiera sortit de ses pensées et contempla le drame qui venait de se jouer. Les spectateurs restèrent interdits jusqu’à ce que la voisine de Praesepe se lève. Il s’agissait de Marie, une jeune apprentie que Patrocle avait l’habitude de voir le soir après les entraînements.

-Mais enfin allez l’aider ! , cria-t-elle en pleurs devant le spectacle de son ami se tordant de douleur.

-Attends, lui dit simplement Praesepe en lui attrapant le bras, le visage fermé.

Diomède venait de bouger. Péniblement, le jeune homme entreprit de se relever. Il était gravement blessé mais aucun point vital n’avait été touché. Lorsqu’il fut enfin debout, il sembla soudainement se reconnecter à la réalité et se tourna vers son adversaire qui n’avait pas cessé de hurler.

-Je ne voulais pas, bredouilla-t-il.

-Diomède est déclaré vainqueur, annonça alors d’une voix puissante le Grand Pope.

A peine le verdict prononcé, les soigneurs se précipitèrent dans l’arène tandis que Praesepe et Marie dévalaient les tribunes. Sitôt arrivé à côté de son élève, le chevalier du Cancer déploya son aura et en enveloppa le blessé. Praesepe posa ses mains sur le genou meurtri ; il tenta d’apaiser la douleur et de restructurer les tissus endommagés à l’aide de son septième sens mais la tâche était ardue. Patrocle s’était néanmoins quelque peu apaisé sous l’effet anesthésiant du cosmos de son maître. Marie lui tenait la main et lui chuchotait des paroles de réconfort à l’oreille.

Un peu plus loin, Diomède restait partagé entre la peine d’avoir blessé si gravement son adversaire et ami et la joie d’avoir enfin remporté l’armure. Sérapis le rejoignit.

-Ce n’était pas intentionnel, tu ne dois pas t’en vouloir. Seule la fatalité est à blâmer, dit-il d’un ton qu’il espérait réconfortant.

Praesepe regarda encore une fois la blessure puis fixa Marie dans les yeux.

-Je ne vais pas pouvoir le sauver, dit-il d’un air sombre.

Sibérie, une taverne, juin 1954

L’établissement crasseux était enfumé et l’air difficile à respirer. Une forte odeur d’alcool n’arrangeait rien pas plus que le vacarme des conversations et des rires gras. Une trentaine de clients occupaient les lieux. La plupart étaient soit accoudés au bar, soit attablés par petits groupes d’amis.

A une table en particulier se déroulait une partie de poker plutôt tendue. Quatre joueurs étaient dans la partie mais sur le tour présent deux avaient déjà jeté leurs cartes et renoncé.

Les deux joueurs qui restaient en course pour le pot étaient aussi disparates physiquement que l’on pouvait l’imaginer. Le premier, âgé d’une quarantaine d’année, était petit et grassouillet. Des gouttes de sueur perlaient sur son visage graisseux et boutonneux. L’autre était un colosse blond de près de deux mètres et âgé de moins de vingt printemps. Son visage semblait taillé dans le roc mais ne manquait néanmoins pas de charme. Une femme aux formes généreuses était assise sur ses genoux et plusieurs bouteilles de vodka et d’absinthe trônaient devant lui, à côté de ses gains. La quantité d’alcool que l’homme avait ingurgitée était presque surhumaine mais son regard demeurait encore relativement lucide.

Si les gains des deux hommes étaient les plus importants depuis le début de la soirée, le colosse menait tout de même la partie largement. S’il l’emportait, le tour allait donc être décisif. De façon inexplicable, l’homme au corps de bûcheron, qui distribuait à ce tour, n’avait pas regardé ses cartes et avait donc relancé et écarté des cartes à l’aveugle. Plusieurs badauds s’étaient rassemblés autour de la table pour assister au dénouement.

-Mon tapis pour voir, dit finalement le petit homme.

Un frémissement parcouru les spectateurs devant la somme mise en jeu.

-Tu t’es acheté des attributs masculins récemment on dirait, railla le colosse ce qui força la femme à tourner la tête devant son haleine alcoolisée.

-Pff… Pauvre crétin arrogant. On va voir si tu as les nerfs pour me suivre.

-Sans problème, je suis, dit l’homme en avançant la mise correspondante d’une main un peu tremblotante du fait de son état d’ébriété.

-Imbécile, cria le petit homme en abattant triomphalement ses cartes.

L’assistance hoqueta de surprise en découvrant le carré d’as.

-C’était un plaisir de jouer contre toi, ria le nabot en s’emparant du pot.

-Tu brûles les étapes, mon cher, répliqua l’autre. Tu n’as toujours pas vu mon jeu.

-Pff… Quelle importance ?

Le colosse retourna alors ses cartes une à une, lentement. Un soupir de stupéfaction monta progressivement tandis que la compréhension traversait les esprits. Lorsque la dernière fut retournée, un silence de mort se fit.

-Quinte flush, dit tranquillement le vainqueur.

-C’est… c’est impossible, bafouilla le petit homme. Tu triches ! Tu n’as gagné que sur les tours que tu as distribués de toute la soirée ! Et maintenant ça ! Ne me prend pas pour un imbécile !

L’homme claqua des doigts et trois costauds se dressèrent derrière la chaise de l’improbable vainqueur.

-Allons, tu es un joueur chevronné…

L’homme invita la femme à se lever et à s’écarter. Il resta néanmoins assis, fixant son adversaire.

-Si je trichais lors de mes distributions tu l’aurais vu.

-Tu dois être très rapide, mais c’est la seule explication possible. J’imagine que tu sais ce quel sort on réserve aux tricheurs par ici…

Les trois costauds sortirent diverses armes blanches tandis que les autres clients s’écartaient prudemment de plusieurs pas. Le colosse saisit la bouteille d’absinthe encore quasi pleine qui était devant lui, la but d’une seule traite puis la brisa sur le rebord de la table alors que les trois hommes se jetaient sur lui.

La suite se passa si vite qu’aucun des spectateurs ne comprit ce qui s’était passé. Les trois hommes étaient au sol. L’un d’entre eux avait la gorge tranchée et les deux autres étaient pliés en deux de douleurs, le souffle coupé. Un frisson passa dans la foule, comme si la température avait soudainement baissé de plusieurs dizaines de degrés.

Le petit homme sortit un pistolet de sous son manteau et mit en joue son adversaire.

-Mais qui es-tu ?

-Je suis ton destin funeste si jamais tu te sers de cette arme…

La détonation retentit, accompagnée d’un cri dans l’assistance. Le coup de feu rata sa cible car, en un éclair, le colosse avait fondu sur son ennemi. Il le saisit de la main droite à la gorge, le soulevant de terre et avec l’autre, il immobilisa la main armée du petit homme.

Le pistolet sembla se recouvrir d’une couche de givre.

-Je t’avais prévenu, siffla l’homme aux yeux maintenant exorbités.

Il referma sa main gauche sur celle de l’autre. Elle se brisa et tomba en poussière glacée au sol avec le pistolet.

Le petit homme hurla de douleur tandis que son visage se recouvrait à son tour de givre.

-Je t’avais prévenu qu’il ne fallait pas me chercher.

Un voile de folie semblait avoir recouvert les yeux de l’homme tandis qu’il partait dans un rire dément. Il laissa choir le corps glacé, qui se brisa en morceaux en touchant le sol.

Il se tourna alors vers l’assistance, prêt à lancer un défi à quiconque aurait quoi que ce soit à ajouter. Son rire s’éteignit instantanément. Une trentaine de statues de glace lui faisaient face et le contemplaient d’un regard figé par la mort. Il prit alors conscience du froid, bien inférieur à ce qu’un humain normal pouvait supporter, qui régnait à présent dans l’endroit.

Un froid dont il était la cause et dont il avait perdu le contrôle…

Sanctuaire, maison du Taureau, août 1954

Sérapis était seul dans son temple, plongé dans un exercice de méditation. Il était assis à même le sol, les jambes croisées sur les froides dalles de son temple, les bras également croisés sur son torse puissant. Il se concentrait sur tout ce qui l’entourait, ressentant dans son esprit le moindre bloc de pierre dont était faite sa maison. Dans son état de concentration où ses capacités extrasensorielles étaient dilatées au maximum il ne put ignorer qu’un visiteur venait de se présenter à l’entrée de sa demeure. Reconnaissant le visiteur à la signature familière de sa cosmo-énergie il décida d’achever son exercice avant de l’accueillir.

Il focalisa son attention sur les quatre colonnes situées à l’entrée de son temple. Il parcourut en pensée chacun des lourds blocs de pierre empilés qui les constituaient. Les blocs commencèrent à bouger puis à se désolidariser les uns des autres, les colonnes se décomposant en ses éléments de base qui flottaient dans les airs. Sérapis transpirait à grosses gouttes, son corps subissant les effets de son effort mental. Les blocs tournèrent dans les airs décrivant des spirales complexes pour finalement échanger leur place, reconstituant bien quatre colonnes mais avec un nouvel agencement. Sérapis ouvrit finalement les yeux en essuyant la sueur de son front du revers de la main. Puis il se leva pour accueillir son visiteur.

-Brillante démonstration, dit celui-ci. Je vois que tes capacités télékinésiques ont bien progressé.

-Je les travaille souvent, dit Sérapis tandis que son habituel sourire espiègle se dessinait sur son visage. Quelle raison vous a amené de l’île de Milos jusqu’à mon humble demeure mon vénéré maître ?

Stellio du Lézard répondit au sourire de son ancien disciple. Le chevalier d’argent allait sur ses trente ans et n’avait pas changé par rapport au souvenir que Sérapis en avait gardé. C’était un homme relativement mince pour un guerrier. Il avait de longs cheveux bouclés blancs comme la neige et des yeux teintés de rouge. Le teint très pâle de sa peau confirmait que l’homme était un albinos.

-Allons, pas de cérémonial entre nous Sérapis. De plus, je n’ai fait que commencer ce qu’Amalthée a achevé.

-C’est néanmoins vous qui m’avez conduit au septième sens. Malgré toute la gratitude que je dois à Amalthée, c’est vous que je considère comme mon maître.

-Tu m’en vois ravi. Néanmoins mon mérite n’est que limité en cette affaire. Je n’ai fait que te montrer la voie, il t’appartenait de la suivre.

-Vous n’avez pas fait que me montrer la voie… Vous m’avez aussi forcé à l’emprunter à grands coups de pied dans le derrière…

-Allons, je ne me serais jamais permis de maltraiter ainsi l’un de nos glorieux chevaliers d’or.

Le chevalier du Taureau sourit très franchement à la remarque.

-Vous ne m’avez toujours pas dit la raison de votre visite ?

-J’avais quelques affaires à régler au Sanctuaire, je me suis donc dit que je ne pouvais me passer du plaisir de revoir mon plus brillant élève. J’en profite aussi pour te féliciter de tes récents succès. Tes élèves ont particulièrement brillé ces dernières années et encore lors du dernier tournoi pour l’armure de Pégase. Les élèves que j’avais envoyé concourir à cette occasion ont fait pâle figure en comparaison.

-Non, ils se sont très bien battus. Sachant que tu étais leur maître je n’ai pu m’empêcher de les suivre et je t’assure qu’ils ont fait honneur à ta réputation de meilleur maître de la chevalerie. Mais cela faisait trois tournois de rang que tes élèves remportaient, ce à quoi il faut encore rajouté tes deux chevaliers d’argent qui ont brillamment obtenu leur armure. Toute série de succès a une fin.

-Il est vrai que je suis très satisfait du devenir de mes protégés. Mais encore une fois, je n’ai pas de mérite. Avoir une réputation comme la mienne, qu’elle soit méritée ou pas, j’en laisse les autres juges, me permet de récupérer les meilleurs candidats.

-Sauf ce coup-ci, dit Sérapis avec un clin d’œil. Diomède, mon élève, et son adversaire en finale, Patrocle, étaient des concurrents exceptionnels. A ce propos, vous avez appris l’issue tragique du combat ?

-Mes élèves me l’ont rapportée en effet. Les voix d’Athéna sont impénétrables. Elle devait avoir ses raisons pour refuser le statut de chevalier et blesser ainsi dans sa chair un si preux combattant.

-Je crois que Sion projette de lui offrir le poste de chef de la garde une fois qu’il sera remis de sa blessure. Je ne peux m’empêcher de penser qu’il s’agit là d’une sorte de gâchis. Cela a grandement atténué la joie d’avoir vu mon élève triompher.

-Certes, mais ne boude pas ton plaisir d’avoir formé le chevalier Pégase. C’est là une reconnaissance très prisée à chaque génération. Beaucoup d’apprentis ont dû te solliciter depuis, non ?

-En effet… Mais j’avoue que les bons éléments commencent à devenir rares, et je ne parle même pas de candidats à des armures d’argent. D’ailleurs le nombre d’apprentis sur le Sanctuaire baisse actuellement.

Le chevalier d’argent prit un air pensif.

-J’ai observé le même phénomène et en y réfléchissant ce n’est guère étonnant. Les chevaliers qui obtiennent leur armure en ce moment font sans doute partie des derniers qui ne participeront pas à la future guerre sainte. Lorsque la bataille sera proche, je pense que le nombre de candidats augmentera à nouveau très rapidement afin de former la nouvelle génération en relativement peu de temps. Le destin attend le bon moment pour rassembler les futurs défenseurs d’Athéna.

-Cela se tient, tu as sans doute raison.

-En tout cas, on m’a dit que ce Diomède était effectivement très doué. Tu as accompli un travail remarquable avec ce jeune homme.

-Le potentiel était là, il l’aurait développé avec n’importe qui.

Stellio sourit très franchement.

-Ce coup-ci c’est toi qui joues au modeste, dit-il malicieusement. Pendant ta formation, tu m’as causé beaucoup de soucis et j’avoue avoir douté par moment d’arriver à faire quelque-chose de toi. C’était avant que tu manques de me couper en deux par inadvertance...

-Tu m’avais poussé à bout, se rappela Sérapis. Il fallait toujours me brusquer pour me faire progresser. D’ailleurs Amalthée l’a bien compris.

-Toujours est-il que ce fameux jour j’ai su que tu irais loin et que je ferais de toi un excellent chevalier d’or même si je devais toujours être derrière toi. Et j’ai aussi su que tu serais un bon pédagogue, car ton parcours te pousserait à toujours tirer de chaque élève les qualités les plus enfouies.

Quelques secondes passèrent, puis l’expression du plus âgé des deux se fit plus neutre.

-Par contre, à ce que j’ai entendu dire, ton collègue le chevalier des Gémeaux n’a pas le même succès avec ses élèves. On murmure même que les apprentis le fuient comme la peste à présent.

Sérapis prit le temps de mesurer ses mots avant de répondre.

-C’est un sujet délicat. Je pense qu’il a le malheur d’être né à une époque où l’on a plus besoin de pédagogues que de guerriers. C’est un fabuleux combattant, sans doute bien plus puissant que moi ou Praesepe. Mais l’enseignement n’est vraiment pas sa tasse de thé et s’il était né juste avant une guerre sainte et qu’il y avait eu suffisamment de chevaliers au Sanctuaire, il aurait sans doute été dispensé de cette tâche. De plus je suis dans une situation très embarrassante, car le chevalier Akiera et moi sommes de bons amis… Or la plupart des élèves qui le quittent viennent chez moi par la suite.

Un petit silence s’installa entre les deux hommes. Stellio, se rendant compte qu’il avait mis mal à l’aise son ami, décida de ramener la conversation sur des sujets plus banals.

Les deux hommes se rendirent dans la partie aménagée du temple. Stellio sourit devant le désordre qui y régnait mais ne fit pas de commentaires. Puis les deux chevaliers d’Athéna passèrent une longue après-midi à discuter et à raviver des souvenirs.

Death Queen Island, janvier 1955

La rumeur avait enflée depuis quelques heures : un étranger avait mis le pied sur l’île. La nouvelle n’était en soi pas exceptionnelle, nombreux étant les aventuriers à s’aventurer sur cette terre maudite et aride en quête de gloire si bien qu’il ne passait jamais un mois sans qu’un nouveau candidat à une armure noire ne fasse son apparition.

Ce qui était exceptionnel, c’était la nature de l’étranger. En effet il ne s’agissait nullement d’un pauvre bougre qui serait condamné à demeurer emprisonné à vie dans cet enfer terrestre sous la surveillance du gardien. Non, le nouveau venu était un chevalier d’Athéna. La rumeur prétendait même qu’il s’agissait d’un guerrier à l’armure dorée. Certains inconscients l’auraient défié et auraient été foudroyés sur place. A présent tous l’évitaient avec crainte. Personne ne savait ce qui l’avait amené là et personne n’avait envie de le savoir car obtenir cette connaissance signifierait sans aucun doute la mort.

* * * * * * * * * * * * *

Le chevalier noir à la stature impressionnante était assis nonchalamment sur une falaise qui faisait face à l’océan. Il avait entendu la nouvelle de la venue du chevalier d’or. Il savait qu’il en était l’objet mais n’avait rien fait pour se soustraire à la rencontre inéluctable. Il espérait même que l’issue de la confrontation lui offrirait enfin la paix.

Ses yeux étaient encore humides de larmes récentes. Il les essuya complètement en entendant des bruits de pas derrière lui.

-Te voilà enfin Gienah, chevalier du Cygne, dit une voix dure.

Le chevalier noir se releva et fit face à son interlocuteur, le chevalier Akiera des Gémeaux, qu’il dépassait d’une bonne tête.

-Non, répondit-il. L’homme que vous venez de nommer est mort. Je ne suis que le Cygne Noir.

-Pff… N’espère pas me tromper, nous nous sommes déjà rencontrés par le passé si tu l’as oublié.

-Je n’ai rien oublié, mais je le répète encore une fois : je suis le Cygne Noir. L’homme que vous nommez Gienah a disparu.

-Bah, si cela peut te faire plaisir…, siffla le chevalier doré en transperçant du regard son interlocuteur. Qu’espérais-tu en venant te cacher ici ? Tu as plutôt mal couvert tes traces, remonter ta piste m’a été très facile.

-Je n’ai jamais souhaité me cacher et je ne fuis aucunement ma sanction. Je suis simplement venu là où est ma place.

Akiera leva un sourcil, surpris par cette déclaration, mais son trouble disparut presque aussitôt.

-Qu’as-tu fait de l’armure du Cygne ?

-Je l’ai remise là où je l’avais trouvée, en Sibérie. Seul un homme égalant ma force pourra la libérer de sa prison de glace, comme il se doit.

-Très bien… As-tu quelque chose à dire pour ta défense ?

-Rien. Je n’ai pas voulu ce qui s’est passé, mais j’en suis le seul responsable. J’ai manqué à tous mes devoirs de chevalier. J’ai mal usé de mes pouvoirs et j’en ai même perdu le contrôle, semant une mort horrible. Le sang des innocents ne s’effacera jamais de mes mains.

Akiera laissa apparaître un petit sourire méprisant sur son beau visage. Il tourna le dos à son interlocuteur et contempla le paysage fait de roches noires de l’île.

-Mais c’est qu’on dirait presque qu’il est sincère… Il est vrai que tu as eu le temps de répéter ce beau discours.

-Es-tu venu ici pour me railler ou pour m’infliger mon châtiment ?

-Je vais d’abord vérifier une chose…

L’androgyne se retourna à nouveaux, un rayon de lumière partit de son doigt tendu et traversa le crâne du Cygne Noir, totalement surpris. Celui-ci se retrouva totalement tétanisé, comme s’il était paralysé par un serpent.

-Ton âme est entre mes mains, commenta le chevalier d’or. Tu vas répondre à ma question, et tu n’auras d’autres choix que d’être sincère.

Le chevalier déchu parvint à hocher la tête.

-Qu’éprouves-tu aujourd’hui par rapport à tes actes ?

-Mon âme est déchirée par ce que j’ai fait. Mes nuits sont peuplées de cauchemars horribles où je revois le visage de mes victimes. Je ne suis plus digne d’être un homme et encore moins un chevalier. Je suis venu ici pour avoir un avant-goût de l’enfer qui m’attend après ma mort et parce que je ne méritais pas de fréquenter une minute de plus le monde des hommes. Mais je n’ai pas eu le courage ni la décence de m’ôter la vie. En cela aussi mon échec est total, car je n’ai pas pu préserver ce qui me restait d’honneur. Mon seul lendemain est la mort… Donne-la moi chevalier.

Le chevalier noir tomba à genoux, délivré de l’influence de l’attaque mentale d’Akiera.

-Désolé, mais il te faudra trouver quelqu’un d’autre. Je n’ai aucune envie de m’abaisser à tuer un misérable comme toi.

-Non, tu ne peux être aussi cruel ! Je mérite le châtiment suprême ! Ton devoir est de me tuer !

-Tu l’as dit toi-même, l’homme que je devais tuer est déjà mort. Je ne vois ici qu’un pitoyable chevalier noir qui est là où il doit être et qui ne mérite même pas une seconde supplémentaire de mon attention.

Kilimandjaro, juin 1956

Un soleil éclatant illuminait les pentes enneigées de la « montagne qui brille », alors qu’une silhouette solitaire gravissait péniblement les dernières centaines de mètres de dénivelé le séparant de l’arête du Kibo.

Il s’agissait d’un enfant, guère plus âgé que huit ans, qui s’aidait d’un bâton pour avancer dans la neige molle et peu portante où il s’enfonçait à chaque pas. Sa peau mâte ruisselait de sueur, ses longs cheveux bleu marine, rendus crasseux par l’effort et les jours passés sans se laver, tombaient de façon désordonnée sur ses épaules. Ses yeux saphir laissaient transparaître l’inébranlable détermination qui l’animait depuis le début de son ascension.

Cela faisait cinq jours que l’enfant avait commencé à gravir le point culminant du continent berceau de l’humanité, et deux jours que ses vivres étaient épuisés. Il avait d’abord traversé une forêt luxuriante qui s’était progressivement éclaircie avec l’altitude pour finalement laisser place à une savane aride. Puis ce furent les champs de lave et enfin les neiges éternelles. Son équipement était sommaire, des habits si peu inadaptés que ses pieds, trop faiblement protégés, étaient gelés. Ses nuits avaient été courtes, car le froid mettait en danger jusqu’à sa vie. Seule une constitution surhumaine lui permettait d’avancer, encore et encore.

Il avait la certitude que le bout de son long voyage, commencé depuis plus d’un an, était à portée de main. Bientôt il trouverait enfin les réponses à ses questions. Bientôt il aurait enfin répondu au mystérieux appel qu’il avait ressenti dès sa naissance. La douleur était ainsi devenue une abstraction, il était comme plongé dans un état second.

Il arriva bientôt sur un petit plateau d’une centaine de mètre. De façon presque inconsciente, il s’arrêta pour reprendre son souffle. Ce serait son ultime halte avant la dernière montée. Soudain, quelque chose résonna dans son esprit, le ramenant à un état de conscience normal.

Il reconnaissait l’endroit où il se trouvait pour l’avoir déjà vu en rêve à de nombreuses reprises. Dans ses songes qui avaient habité ses nuits depuis si longtemps, il s’était vu avancer dans la neige… puis chuter.

Il fit quelques pas puis enfonça vivement son bâton dans la neige juste devant lui. Il le fit plusieurs fois de suite, faisant ainsi chuter la pellicule de neige qui masquait un trou béant.

Il mit ainsi à jour une crevasse, large de moins d’un mètre. Il se pencha prudemment et tenta de discerner quelque chose dans l’obscurité. Il n’arriva pas à discerner le fond mais acquit la certitude que la crevasse s’élargissait rapidement. Il se concentra quelques secondes, éveillant son cosmos, puis une petite sphère lumineuse, semblable à une luciole, se matérialisa dans sa main droite. Il mit sa main devant sa bouche, puis envoya la sphère dans la crevasse d’un souffle délicat. La sphère commença à descendre lentement, éclairant ce qui ressemblait effectivement à une grande cavité. Avant de se dissiper progressivement elle éclaira le fond, qui devait se trouver une vingtaine de mètres plus bas.

L’enfant hésita brièvement. De toute façon, il n’avait aucun équipement lui permettant de faire la descente en sécurité. Il se rappelait sa chute dans ses rêves… Il jeta son bâton dans le gouffre, enleva son sac et le jeta aussi. Puis il prit une inspiration et sauta.

Juste avant l’impact, il déploya son cosmos, de façon purement instinctive… il se sentit freiner légèrement… mais l’impact sur le sol gelé fut malgré tout très rude.

Il sentit sa cheville gauche se briser, puis il chuta lourdement sur le côté droit et son épaule heurta le sol dans un bruit de craquement. Il laissa échapper un hurlement de douleur puis sombra dans l’inconscience.

* * * * * * * * * * * * *
Il se réveilla dans le noir quasi complet, seule la lointaine ouverture dans la neige au-dessus de lui était visible. Le corps tétanisé par la douleur, il parvint néanmoins à se redresser et à s’asseoir, son bras droit inutile pendant le long de son corps.

Une certitude fit jour dans son esprit : il devait bouger tout de suite sinon il allait mourir ici. Son cosmos l’enveloppa, calmant en partie la douleur. L’enfant meurtri fit apparaître de nouveau une sphère lumineuse dans sa main gauche. Il examina les alentours, sans distinguer les parois de la cavité, vit son sac qu’il ignora et finit par apercevoir son bâton. Il entreprit alors de ramper jusqu’à lui, éclairée par la lumière déclinante de sa sphère. Une fois qu’il l’eu récupéré, il s’en servit pour s’aider à se relever. S’appuyant sur son pied valide et le bâton, seulement éclairé à présent par la lumière ténue de son cosmos, il entreprit de se diriger dans la direction que lui dictait son instinct, celle de la pente de la montagne.

Sa respiration était rauque, il sentait qu’il pouvait à tout moment sombrer dans l’inconscience à nouveau. Une inconscience qui serait définitive cette fois, il en était certain. Au bout d’un temps qui lui sembla interminable il arriva enfin face à une paroi. Il la suivit un moment, puis en distingua bientôt une autre. La cavité semblait se resserrer, devenant une véritable crevasse. Il continua à avancer dans un passage de plus en plus étroit.

Soudain, presque sans transition, les parois de neige laissèrent place à des parois de roche. Il devait avoir atteint le flanc de la montagne et l’entrée d’une caverne cachée par la couche de neige.

Une étincelle d’espoir naquit en lui ses rêves étaient bel et bien prémonitoires, le hasard seul n’aurait pas pu le guider jusqu’ici. Il fit un pas en avant plein de confiance malgré ses forces déclinantes mais s’arrêta aussitôt. Une lueur lui faisait face dans la caverne. Et elle se rapprochait.

Malgré le sang qui battait contre ses tempes il entendit ce qui ne pouvait être que des bruits de pas, résonnant dans la caverne. Sa vue était rendue floue par la douleur et la fièvre, mais il commença à distinguer une silhouette portant une torche. Une silhouette de grande taille, massive, avec une démarche puissante et féline. Plus qu’une dizaine de mètres… Il commença à discerner plus clairement l’étranger. Il ne portait qu’un simple pagne, avait la peau sombre et était doté d’une musculature impressionnante. Quant à son visage…

-Impossible, pensa l’enfant. Je délire, je dois être en train de mourir.

L’être qui venait n’avait en effet pas de visage humain. Ses traits bestiaux étaient ceux du roi des animaux. Sa crinière ondulait à chaque pas. L‘enfant eu un mouvement de recul tandis que l’homme à tête de lion franchissait les derniers mètres les séparant. Puis il s’arrêta et observa en silence l’enfant paralysé par une crainte primitive.

-Bienvenue, jeune homme, dit l’homme animal d’une voix profonde et puissante. Votre arrivée était attendue.

Cela laissa l’enfant bouche bée. Quelques secondes s’écoulèrent, avant qu’il n’intègre totalement la situation. Il voulut dire quelque chose, mais un voile tomba devant ses yeux et il sombra à nouveaux dans l’inconscience.

* * * * * * * * * * * * *

L’enfant reprit doucement connaissance, ouvrit péniblement les yeux puis observa les alentours. Il était allongé sur une sorte de paillasse dans une pièce apparemment taillée à même la roche et éclairée par un grand brasero. Ses blessures avaient été bandées et ne le faisaient plus souffrir.

Il reprenait lentement ses esprits tandis que les souvenirs des derniers événements lui revenaient. Ayant conclu qu’il était bel et bien vivant, il réfléchissait à sa situation présente: était-il enfin arrivé à la fin de son voyage.

L’avait-il trouvée?

Des bruits de pas le firent sortir de ses pensées. L’homme animal venait d’apparaître à l’entrée de la pièce.

-Vous voici revenu parmi nous, jeune homme.

L’enfant crut discerner un sourire sur le visage animal. L’homme vint jusqu’à lui, mit un genou à terre devant la paillasse et posa une main sur le front de son jeune patient.

-Votre fièvre est partie… Vous commenciez presque à me faire du souci. C’était une étrange idée que de passer par là où je vous ai trouvé. Vous auriez pu choisir un accès plus praticable.

Le jeune voyageur ne pouvait pas détourner son regard de son sauveur. Il n’arrivait pas à déciders’il faisait face à un masque particulièrement bien élaboré ou s’il faisait face à un réel homme-animal. Lorsqu’il se rendit compte qu’un long silence venait de s’instaurer, il décida qu’il devait dire quelque chose.

-J’ai pris le chemin que j’avais vu dans mes rêves, répondit-il finalement en se forçant à sourire pour essayer de cacher à quel point il était impressionné. Je ne savais pas qu’il y en avait d’autres.

-Ha, les rêves prémonitoires... Parfois, ils peuvent être… facétieux.

Sa voix était forte mais remplie d’une grande sérénité apparemment contradictoire avec son apparence.

-Je crois me souvenir que vous m’aviez dit que j’étais attendu.

-En effet. L’appel de la destinée qui vous a mené ici a été entendu des deux côtés.

-Alors je suis vraiment arrivé… Elle est ici.

-En effet, vous L’avez trouvée. Vous pouvez être fier, car c’est une quête que beaucoup tentent et que peu réussissent.

-Je peux La voir ?

-Patience.

Le ton de la voix était soudain devenu plus sérieux.

-La rencontrer est une chose qui peut être éprouvante. Il faut être en pleine possession de ses moyens physiques et mentaux pour appréhender de grandes vérités. Reposez-vous donc encore, reprenez des forces. Je ne voudrais pas avoir passé du temps à vous remettre sur pieds, pour vous voir perdre la vie par excès de précipitation.

L’homme se releva.

-Je vais chercher de quoi vous sustenter, essayez de vous rendormir.

L’enfant regarda l’homme partir, guère rassuré. Tout se bousculait dans son crâne, et il allait avoir bien du mal à se rendormir.

* * * * * * * * * * * * *

L’enfant ne savait pas exactement combien de temps s’était écoulé depuis qu’il était arrivé en ce lieu étrange. Au début l’absence de soleil et la disparition du cycle jour-nuit avait chamboulé ses repères. A présent qu’il avait pu retourner régulièrement à l’air libre, ce problème était résolu.

Au bout de ce qui lui avait semblé quelques jours, les soins qui lui avaient été prodigués lui avaient permis de remarcher et de retrouver l’usage de son bras. Il était stupéfait par la rapidité avec laquelle il avait retrouvé l’intégralité de ses moyens. Il ne s’était pas senti aussi bien depuis le début de son périple qui semblait remonter à une éternité.

Une fois remis sur pied, il avait commencé à explorer le réseau complexe de cavernes qui constituait un surprenant temple sous terrain. La plupart des murs étaient recouverts de fresques fascinantes, qui contaient des événements ayant eu lieu en des temps immémoriaux quand l’écriture n’existait pas encore. Des nombreuses statues, parfois très grossières, étaient également disséminées sans logique apparente dans le dédale de couloirs.

L’homme lion lui avait longuement parlé de ce que représentait les fresques. Les événements décrits se révélaient être à l’origine de la plupart des grands mythes fondateurs de l’humanité. Ces faits qui avaient perduré dans l’inconscient collectif, l’homme lion en parlait comme s’il en avait été le témoin. De même, il parlait des individus représentés par les statues, et qui avaient vécu une éternité plus tôt, comme s’il s’agissait d’amis proches.

Aucune des questions de l’enfant n’était laissée sans réponse, à l’exception notable de celles qui concernaient directement son interlocuteur. Ainsi, lorsqu’il lui avait simplement demandé son nom, le gardien des lieux avait esquivé.

-Mon nom n’a aucune importance, j’ai d’ailleurs du mal à m’en rappeler parfois. Je ne vis que pour ma fonction, elle seule est importante. Je suis Son gardien et Son humble serviteur, mon existence toute entière Lui est dédiée. Cela me définit bien mieux que n’importe quel patronyme.

A part son énigmatique hôte, le jeune voyageur avait rencontré plusieurs autres personnes qui étaient ici pour la même raison que lui, pour La rencontrer. Les conversations qu’il avait eu avec eux étaient en général brèves, tant la plupart ne s’accordaient pas une seconde de distraction dans la préparation de leur entretien, mais souvent intéressantes par la variété des personnalités et des parcours. Certains étaient là depuis quelques semaines, certains depuis des mois, d’autres depuis des années.

Bizarrement ce fut avec celui qui à priori aurait dû lui accorder le moins d’attention qu’il sympathisa et passa le plus de temps et qu’il prit l’habitude de se retrouver régulièrement devant une fresque représentant une bataille oubliée. Leurs sujets de discussion étaient variés mais finissaient invariablement par revenir sur leur périple respectif. Les deux compères constataient souvent qu’ils avaient visité les mêmes lieux. Ils échangeaient ainsi des anecdotes sur leur ascension respective du mont Toukbal dans le Haut Atlas, leur descente du Nil, leur exploration de la vallée des rois, leur visite discrète de la Mecque ou de la Cité Interdite.

L’homme, un allemand âgé d’une cinquantaine d’années prénommé Rudy, avait appris récemment de leur hôte qu’il était sur le point de pouvoir rencontrer celle qu’il avait recherchée pendant les dix dernières années.

-Tu ne devrais pas te préparer plutôt que passer du temps avec moi ? , lui demanda un jour l’enfant.

-Je me suis préparé en ce lieu pendant les trois dernières années, je pense qu’il est bon que je me change quelque peu les idées. Je regretterais beaucoup de sacrifier les bons moments que je passe avec toi, les facéties de l’enfance m’avait manqué. De plus, j’attends moins de choses aujourd’hui de cette rencontre que je n’en attendais à mon arrivée. Vois-tu c’est une première rencontre effectuée il y a douze ans qui m’a conduit sur le chemin qui m’a mené jusque devant toi aujourd’hui. Au début de ce voyage j’étais un être médiocre. Certes déjà animé d’une soif de connaissance, mais une soif malsaine qui m’avait conduit à faire de plus en plus de compromis avec ma conscience. J’étais au delà du point de rupture. J’aime à penser qu’aujourd’hui je suis un homme ressuscité et en paix avec lui-même. Le chemin parcouru lors de ma quête m’a apporté ce que j’espérais que l’objet de ma quête m’eut apporté. Ce qui viendra à présent sera donc du bonus en quelque sorte.

Un jour, l’enfant avait attendu Rudy devant la fresque sans que celui-ci le rejoigne. Il avait adressé un encouragement silencieux à son ami et avait attendu son retour. Deux jours passèrent et un matin, au réveil, Rudy était là. Le visage de l’allemand était rayonnant, ils se regardèrent silencieusement en souriant pendant un long moment avant que l’aîné prenne finalement la parole. Le cadet s’attendait à avoir un récit des derniers jours, aussi fut-il pris de court par les paroles

-Elle veut te rencontrer. Dès que possible. Je te conseille donc de prendre un bon déjeuner et d’aller rejoindre notre ami à tête de chat.

Devant le silence stupéfait de son jeune interlocuteur, l’allemand reprit.

-J’attendrais ton retour puis nous repartirons d’ici ensemble. Et ne t’inquiète pas. Rien ne peut t’arriver, j’en suis sûr.

-Comment cela s’est passé pour toi ? , finit-il par demander.

L’homme réfléchit longuement, faillit commencer à parler à plusieurs reprises avant de se raviser à chaque fois. Finalement, il sembla renoncer et se contenta de propos sibyllins.

-Je n’avais pas idée… On ne peut pas savoir avant de Lui parler.

* * * * * * * * * * * * *

L’enfant avait suivi l’homme lion jusqu’à une tenture. Là ce dernier lui tendit un gobelet rempli d’une mystérieuse mixture et l’invita d’un geste à la boire. Il s’exécuta, la boisson se révéla pâteuse et amère. Puis il fut invité d’un autre geste à traverser la tenture et se retrouva dans une salle quasiment plongée dans l’obscurité. La seule faible source de lumière était un brasero vacillant dans lequel se consumaient des plantes donnant une étrange senteur à la pièce. Le simple fait de respirer fit tourner la tête au visiteur. A moins que cela ne vienne de la boisson…

Sur le sol de mystérieux symboles (que l’enfant supposa avoir un rôle mystique) étaient tracés. Les symboles semblaient disposés de façon à converger vers deux cercles de pierres. Le premier cercle était inoccupé. Elle se trouvait dans le deuxième.

L’enfant La discernait à peine dans la pénombre. Elle était assise sur les genoux, les mains posées sur ses cuisses. A première vue Elle semblait âgée d’une vingtaine d’années, mais cela était dur à déterminer. Sa peau d’ébène était recouverte par endroit de signes dessinés avec de la peinture blanche. Mis à part un pagne, Elle semblait totalement nue, sa longue chevelure dissimulant néanmoins ses seins ainsi que ses yeux.

-Je t’en prie prends place.

Sa voix était remplie d’une telle force et d’une telle autorité qu’il s’exécuta sans attendre. Il s’avança, prenant soin de ne pas piétiner les symboles sur le sol, et s’assit comme elle dans l’autre cercle de pierre.

-Voilà bien longtemps que je t’attendais, jeune homme. Tu as été très long… Les millénaires se sont écoulés, les civilisations et les empires se sont élevés puis se sont écroulés, l’humanité a suivi le cours de son histoire chaotique, et toujours je t’ai attendu. Ma patience est néanmoins enfin récompensée.

L’enfant prit un air perplexe.

-Vous m’attendez depuis si longtemps. Pourquoi moi ? Qu’ai-je de si spécial ?

Elle marqua une pause puis répondit d’un ton serein.

-Tu as le pouvoir et la volonté de l’utiliser à bon escient. Tu as le charisme nécessaire pour être suivi dans ta quête. Tu es un vecteur de changement.

-Admettons que j’accepte ce que Vous me dites, qu’attendez-Vous exactement de moi ? Que suis-je censé faire ?

-Que tu sois toi-même, que tu rassembles, que tu lances le mouvement qui changera la face du monde. Le changement qui libèrera l’humanité de la fatalité de la stagnation et qui provoquera la chute des anciennes forces qui ne devraient plus avoir droit de citer depuis longtemps.

-Changer le monde ? Rien que ça ?

L’enfant eut un petit sourire misérable.

-Comment pourrai-je accomplir cela ? Je ne sais même pas par où commencer. C’est une tâche impossible…

-Je te guiderai et ne te sous-estimes pas ; tu seras en outre bientôt entouré de fidèles compagnons qui te seconderont de leur mieux.

Elle se pencha alors en avant et écarta Sa chevelure pour plonger Son regard sombre dans les yeux de Son jeune invité.

-De plus, je n’ai pas dit que tu devais réussir. Tu dois lancer le mouvement. Peut-être que cela te conduira à ta perte. Peut-être cela causera-t-il aussi la mort et la ruine de ceux qui auront l’audace de te suivre. Peut-être vos noms seront-ils maudits par vos familles et vos amis.

-Cela n’est guère encourageant…

-J’ai passé l’âge des demies mesures et des demies vérités. Je vais être franche, tu seras mon bras, mon objet, mon soldat. Je n’hésiterai pas une seule seconde à te sacrifier si jamais cela devait s’avérer nécessaire. L’enjeu est trop important pour que je puisse me laisser influencer par les sentiments et la partie que nous allons mener sera trop serrée et notre adversaire trop impitoyable pour se permettre la moindre hésitation.

Elle marqua une pause et recula, ses yeux disparaissant de nouveau dans l’ombre.

-Je ne te mentirai néanmoins jamais. Je te révélerai tous les secrets oubliés, la face cachée de l’histoire que même les dieux ignorent. Ensemble, nous accomplirons ce qui n’a jamais été tenté. Nous arrivons maintenant à la question de confiance. Me suivras-tu ?

-Vous devez déjà connaître ma réponse, non ? , demanda l’enfant avec un sourire timide.

-Si le moindre doute existait, nous ne serions même pas en train de parler, répondit-Elle en lui rendant son sourire.

Une dimension étrange hors de l’espace connu, novembre 1959

Cinq soleils noirs illuminaient d’une lumière négative ce déroutant continuum. Des blocs de glace aussi grands que des villes flottaient par milliers autour d’un disque de platine vaste comme un continent, les mouvements de ces objets célestes étant dictés par une force qui n’était qu’une lointaine parente de la gravité. Par moment des éclairs se formaient entre deux blocs, éclairant l’ensemble de couleurs inconnues dans notre univers.

Alors que l’un de ces éclairs déchirait l’espace, Akiera s’avança sur le disque d’un pas résolu. Le spectre de couleurs propre à cette dimension lui donnait une allure d’ange des ténèbres, la teinte dorée de son armure étant remplacée par une couleur plus sombre et glaciale encore que le plus ténébreux des noirs.

Autour de lui gisaient les corps de créatures grotesques qui ressemblaient à des assemblages contre-nature d’animaux, de végétaux et de minéraux. Il s’agissait d’entités parcourant les dimensions cachées depuis la nuit des temps en quête d’énergie vitale. Elles étaient apparues sur Terre deux jours plus tôt et avaient semé la mort dans un village isolé de la Grèce. Voici une journée, Akiera s’était mis à leur poursuite, ce genre d’incidents étant traditionnellement du ressort du chevalier des Gémeaux. Une heure auparavant, il les avait trouvés au terme d’une traque qui lui avait fait traverser des dimensions encore plus étranges que celle-ci.

Il avait vu ce que les créatures avaient fait dans le village, il avait vu les corps des hommes, des femmes et des enfants entremêlés dans la mort. Si bien qu’aussitôt ses proies trouvées, il avait commencé à les abattre les unes après les autres sans la moindre sommation. A présent, il n’en restait plus qu’une. Ce combat allait être le plus difficile car Akiera avait vu les créatures absorber les énergies vitales de leurs compagnons au fur et à mesure qu’il les tuait. A présent toutes les forces vitales avaient été concentrées dans l’ultime survivant qui était resté patiemment à l’écart à emmagasiner de l’énergie pendant toute la bataille.

En toute logique, le chevalier des Gémeaux aurait du attaquer cet ennemi à la seconde même où il avait découvert ce manège. Mais ses adversaires s’étaient révélés très décevants et il espérait avoir ainsi un challenge plus intéressant. A présent néanmoins, il n’avait plus le droit à l’erreur car s’il mourrait son âme serait également dévorée et fournirait au monstre un pouvoir suffisant pour causer bien des malheurs.

Au fur et à mesure qu’elle se renforçait la créature avait changé d’apparence. Elle était passée par des formes toutes plus grotesques les unes que les autres, s’ornant d’innombrables appendices, avant de commencer à adopter une forme plus simple, plus fonctionnelle. Finalement, elle avait pris l’apparence d’un humanoïde acéphale de deux mètres cinquante à la peau de cristal.

La créature passa à l’attaque la première. Akiera fut surpris par la vitesse impensable de son adversaire. En une fraction de seconde non mesurable, le géant avait fondu sur lui et avait décoché un coup de poing au visage du chevalier d’or. La puissance brute du coup était énorme et le casque du chevalier vola au loin alors qu’il se retrouvait au sol, crachant du sang. Le monstre se tenait debout au-dessus de lui, le toisant avec arrogance.

Vexé, Akiera se releva d’un bon et se jeta au corps à corps, enchaînant les coups de poing aussi vite qu’il le pouvait. Avec une grande nonchalance, la créature para tous les coups en semblant anticiper tous les enchaînements. L’assaut d’Akiera dura plusieurs seconde jusqu’à ce qu’apparemment son adversaire se lasse, passant soudainement de la défense à l’attaque. Un coup de genou dans le bas du ventre, un crochet du droit suivi d’un uppercut du gauche au menton et Akiera se retrouva à nouveau au sol, quelques côtes fendues et la mâchoire brisée.

La douleur lui paralysait le cerveau et pendant une seconde Akiera faillit se laisser porter paisiblement vers la mort.

-Au moins, j’aurais eu une mort de guerrier, pensa-t-il.

Mais son esprit combatif reprit aussitôt le dessus, horrifié par la pensée qu’il venait d’avoir. Son cosmos s’embrasa tandis qu’il se redressait et que la fureur l’emportait. Il ne pouvait plus rien articuler, si bien que c’est en silence qu’il déclencha son arcane ultime. Son aura brilla de couleurs impossibles tandis que le GALAXIAN EXPLOSION se déchaînait. Des astres fondirent sur le monstre puis explosèrent, pulvérisant les environs.

Akiera comprit instantanément. Le monstre avait esquivé le choc en se déplaçant à une vitesse impossible. Lorsqu’il apparut devant lui, le chevalier des Gémeaux eut seulement le temps de mettre ses bras devant son visage puis il encaissa un nouvel enchaînement destructeur. Trois coups au corps, pas un de plus, mais chacun de ces coups aurait été digne de ceux d’un dieu.

Akiera resta debout mais son corps était brisé. Il devait avoir de multiples blessures internes et s’il ne finissait pas rapidement ce combat il risquait d’en succomber. Mais ses chances de victoire lui paraissaient presque nulles à présent. Son adversaire était trop rapide.

-Pourtant cela est impossible, personne ne peut se déplacer plus vite qu’un chevalier d’or, pensa-t-il.

La vitesse de la lumière, cette frontière infranchissable que le monstre ignorait allégrement.

-Les propriétés de cet univers doivent être tellement différentes de celles qui règnent sur Terre que les limites de vitesse ne doivent pas être les mêmes, pensa soudain le chevalier des Gémeaux.

Akiera réfléchissait à toute vitesse. Le septième sens lui permettait d’atteindre la vitesse de la lumière, la vitesse maximale, car ce sens le mettait en communion avec l’univers et mettait en adéquation son cosmos individuel avec le macro-cosmos. Ses limites devenaient celles de la physique de son univers. Mais ici, ces lois n’était plus exactement les mêmes. Il n’avait pas pris le temps de ressentir cette dimension et de s’y adapter. Une erreur presque fatale qu’il pouvait néanmoins encore rattraper.

Akiera tendit son bras droit et pointa l’index vers la créature. Un éclair illumina les yeux de l’androgyne tandis qu’il projetait une décharge d’énergie qui atteint le colosse de plein fouet, sans qu’il ne puisse l’éviter. L’assaut n’était cependant pas destiné à blesser mais juste à toucher. Une façon de tester ses nouvelles limites.

- J’ai la connaissance ultime du macro-cosmos et de toutes ses composantes, j’en atteints toutes les limites, même dans un lieu tel que celui-ci. Je me suis trop fié à mon sixième sens et j’ai négligé la perception de mon septième sens.

Le chevalier des Gémeaux avait retrouvé toute sa confiance. En fait, c’était comme s’il avait déjà gagné.

La créature se jeta sur lui mais cette fois-ci ses coups ne touchèrent pas le chevalier des Gémeaux qui esquivait sans peine les dizaines de millions de coups à la seconde que faisait pleuvoir sur lui l’être qui lui avait encore semblé invincible quelques secondes plus tôt.

-Vu les limites de l’endroit, elle est même plutôt lente, pensa Akiera. Ce combat n’a que trop duré.

Akiera saisit les deux poignets du monstre et les brisa d’une simple torsion. Le monstre ne laissa paraître aucun signe de douleur et tenta de frapper le chevalier avec ses jambes. Akiera se dégagea d’un bond, se réceptionna quelques mètres plus loin puis déclencha une attaque en enflammant son cosmos. Des milliards de jets de lumière transpercèrent le monstre, pulvérisant l’épiderme cristallin qui protégeait ses organes internes. Néanmoins il resta debout, ses chairs mises à nues suintant des substances étranges qui ne rappelaient que vaguement le sang. Péniblement le monstre se remit en position d’attaque.

Le chevalier des Gémeaux fut impressionné par le courage (ou alors était-ce un simple instinct de survie) de son adversaire. Il décida de l’achever avec les honneurs et enflamma son cosmos au paroxysme pour déclencher à nouveau la GALAXIAN EXPLOSION. Alors qu’il allait porter son coup son adversaire prit la parole, à la grande surprise du guerrier doré.

-Votre ère s’achève… Bientôt il reprendra possession de ce qui lui appartient. Et votre pitoyable race, votre monde insignifiant ne sera plus qu’une page oubliée de l’histoire. Aujourd’hui je perds mais vous me rejoindrez bientôt dans l’oubli.

-Tu as au moins raison sur un point, pensa Akiera en réponse et il déclencha son attaque.

Le corps de son adversaire fut totalement anéanti, ses atomes dispersés en particules élémentaires. Akiera ressentit une exaltation comme jamais il n’en avait connue.

-La fureur de la bataille, voilà pourquoi je suis né, pensa Akiera. Cela fait des années que je ne m’étais pas senti aussi bien dans ma tête.

Il resta ainsi quelques secondes, immobile, seuls ses cheveux tourbillonnaient dans un vent cosmique. Il sentit alors le sang couler de plusieurs blessures.

-Je me demande ce qu’il a voulu dire mais mieux vaut quand même me hâter de rentrer, sinon je vais le rejoindre encore plus vite qu’il ne l’a prophétisé. Je crois que je vais devoir me reposer très très longtemps.

Sanctuaire, quartier de la garde, 30 novembre 1959

Patrocle, le jeune chef de la garde du Sanctuaire, faisait nerveusement les cent pas devant sa demeure. Sa femme, Marie, était en train de mettre au monde leur premier enfant, si bien que comme tous les futurs pères depuis la nuit des temps, il se sentait à l’instant parfaitement inutile et impuissant.

Il n’avait en théorie pas de raison de se faire tant de soucis. L’accouchement semblait bien se présenter, et sa femme et son enfant étaient entre les mains de celui qui l’avait entraîné voilà bien des années, le chevalier d’or Praesepe. Patrocle avait une confiance absolue en son ancien mentor, il l’estimait assez pour lui confier sans hésiter ce qu’il avait de plus cher. Mais l’attente demeurait insupportable. Il était tellement plongé dans ses pensées angoissées qu’il ne remarqua pas qu’il n’était plus seul.

- Décontracte-toi un peu, mon ami. Te morfondre de la sorte ne rendra pas les choses plus faciles, ni plus rapides.

Patrocle se tourna avec surprise vers Diomède, le chevalier Pégase. L’homme qui avait mit fin à son rêve de devenir un des guerriers d’Athéna. L’homme qui l’avait estropié. Ils avaient été amis, mais s’étaient consciencieusement évités depuis le dénouement du tournoi, cinq ans plus tôt. Patrocle était totalement décontenancé de voir celui qui avait habité ses cauchemars pendant de longs mois et ne sû quoi dire.

-Les nouvelles vont vite dans notre petite communauté, tu sais. Une de mes amies était avec Sonya lorsqu’elle a perdu les eaux.

-« Une de mes amies », songea Patrocle en se décontractant légèrement. La réputation de séducteur de Diomède était bien connue au Sanctuaire.

-Bref, je me suis dit qu’un peu de compagnie ne pourrait que te faire du bien, continua le chevalier. Je pense aussi que nous étions amis, et qu’il est temps de nous en rappeler.

-Pff… Et pourquoi pas après tout ?

* * * * * * * * * * * * *

Patrocle tenait son enfant dans les bras pour la première fois. Il le berçait tendrement, fasciné par la petite chose endormie. Il avait l’air si fragile…

Il avait vu Marie brièvement puis l’avait laissée se reposer, au bon soin de Sonya, la femme de Praesepe. Praesepe, après lui avoir confié son enfant et l’avoir félicité avait commencé à discuter paisiblement avec Diomède.

Patrocle avait du mal à croire à son bonheur. Il était là, entouré par les êtres qui comptaient le plus pour lui : son amour, son maître, son meilleur ami enfin retrouvé. Ses blessures physiques mais surtout morales semblaient enfin guéries. Il était plus sûr de lui qu’il ne l’avait jamais été. Il se demanda brièvement s’il aurait pu atteindre un tel équilibre dans son existence s’il avait gagné ce tournoi voilà bien des années.

Il fut sorti de ses rêveries par le bruit de quelqu’un tapant à la porte. Praesepe alla ouvrir et le Grand Pope pénétra dans la pièce.

Patrocle s’inclina en signe de respect mais le Pope l’arrêta d’un signe de la main.

-Allons, pas de formalisme, dit Sion de sa voix calme. Je viens simplement présenter mes vœux aux heureux parents.

-Je vous remercie, maître…

Patrocle sembla hésité une seconde puis continua.

-Je ne sais pas si le moment est le mieux choisi, mais je voulais vous annoncer que Marie et moi allons vivre à Athènes avec notre enfant… et que je vais donc quitter mon poste.

-Je regrette ton départ car tu étais un excellent chef de la garde, répondit Sion. Mais je comprends que vous vouliez élever votre enfant dans un environnement plus ordinaire. Vous avez ma bénédiction et je prendrais les dispositions pour que votre installation se passe au mieux et que vous ne manquiez de rien. Mais tu ne m’as toujours pas présenté ton enfant.

-Oui, excusez-moi, répondit-il en s’approchant du Pope pour lui montrer l’enfant de plus près. Mon premier fils s’appelle Aioros.

-Qu’Athéna le bénisse, dit le Pope en passant sa main parcheminée sur le front du nourrisson.

Environ d’Athènes, une maison isolée, 1er décembre 1959

La journée était belle, un vent léger rendait plus supportable la forte température. C’était une maison modeste, située sur les collines entourant la capitale grecque, légèrement à l’écart des autres habitations. Une jeune femme étendait le linge sur de grandes cordes qui parcouraient le jardin. Elle avait une longue chevelure brune et était d’une grande beauté. Toute à sa tâche, elle veillait néanmoins d’un œil maternel sur un jeune enfant d’environ un an et demi qui jouait avec des cailloux. Soudain, une bourrasque de vent un peu plus forte que les autres souleva les grands draps étendus révélant à la jeune mère un homme qui se tenait quelques dizaines de centimètres devant elle. Elle eut un mouvement de recul, et laissa tomber son panier à linge.

L’homme écarta les draps puis franchit la distance qui les séparait, se dressant juste devant la jeune femme. Il la dépassait d’une bonne tête. Ces cheveux étaient longs et bleus comme la mer, le vent faisait qu’ils volaient dans le visage de la jeune femme.

-Asmon, dit-elle faiblement.

-Lucia, répondit l’homme d’un ton froid. Quel plaisir de te revoir.

-Que viens-tu faire ici ?

-Je venais juste prendre de tes nouvelles. Après tout ce temps n’est-il pas naturel de s’enquérir de ce qu’il advient de son ancienne fiancée ?

-Ecoute Asmon, je croyais que tout avait été dit et surtout que tout était clair entre nous.

-Tout était clair pour toi. J’avoue que j’ai toujours du mal à admettre que tu m’ais quitté, moi, un des glorieux chevaliers d’argent de la déesse Athéna, pour un simple homme du monde extérieur. Comment une simple servante a-t-elle pu renoncer à l’honneur que je lui faisais ?

-La qualité humaine ne va pas toujours de paire avec le rang, Asmon. Tu en es la preuve vivante.

-Pourtant nous étions heureux au début...

-Nous l’avons été le temps que je vois derrière ce masque que tu portes toujours face aux autres. J’ai aperçu ce qui se cachait derrière le preux chevalier Asmon. Et ce que j’ai découvert ne m’a pas plu.

-C’est la faute de cet insecte. Si jamais il tombe entre mes mains…

-Ne rejette pas tes propres manquements sur les autres. Tu n’as eu besoin de personne pour me perdre. Je vois qu’après ces deux années tu n’as rien perdu de ton égoïsme et de ton égocentrisme.

-Deux années, hein. Dis-moi, l’âge de ce jeune garçon ne me permettrait-il pas de venir te poser quelques questions légitimes ? Es-tu sûre que tout a été dit lors de notre séparation ?

L’enfant sentant instinctivement la tension dans l’air se mit à sangloter. Lucia resta sans rien dire les yeux fixés dans ceux de son ancien amant.

-Xorn, le chevalier du Corbeau t’a aperçu la semaine dernière au marché d’Athènes avec l’enfant. Il m’en a parlé, le rapprochement n’était pas difficile à faire… Il a hérité de ma chevelure…

-Comment s’appelle-t-il ? , demanda le chevalier après une pause.

-Saga, répondit Lucia d’une voix à peine audible.

-Saga… J’ai décidé que mon fils vivrait avec moi au Sanctuaire. Il recevra la formation pour devenir chevalier.

-Comment… tu… Je suis sa mère ! Tu n’as pas à décider, d’ailleurs comment peux-tu espérer être un bon père ?

-Détrompes-toi, j’ai tout à décider. J’ai eu une vision lorsque j’ai appris son existence, vois-tu. Je suis sûr que mon fils est appelé à avoir un grand avenir.

-Ah oui ? Et quel grand avenir vas-tu lui imposer ? Devenir un chevalier d’argent comme toi ?

-Oh non, bien plus encore.

-Tu es pathétique Asmon. Tu n’avais pas le potentiel de devenir un chevalier d’or et maintenant tu reportes cette ambition sur un fils dont hier encore tu ignorais l’existence. Ou alors tu ne cherches qu’à me blesser, c’est ça ?

-Non, tu m’es totalement indifférent. Fais donc ta vie avec cet inférieur si cela te plaît. Ton manque d’ambition ne fait que confirmer que tu n’étais pas digne de moi.

C’est à ce moment-là que le mari de Lucia, Niklos, rentra de son travail sur le port. Il était fourbu de sa journée mais heureux à la perspective de retrouver la femme qu’il aimait. Lorsqu’il la découvrit faisant face à un inconnu, son sourire disparut instantanément.

-Que se passe-t-il ici, dit le jeune homme.

-Voilà le surhomme, commenta ironiquement Asmon.

Niklos lança un regard interrogateur à sa femme. Il lut la peur dans ses yeux puis fixa Asmon, l’air accusateur. Ce dernier regardait son rival des pieds à la tête. Il imagina les moments de bonheur qu’il avait passé avec Lucia. Les moments qu’il lui avait volé. Il embrasa son cosmos et porta un simple coup dont la vitesse dépassait de plusieurs fois le son. Le cœur de Niklos explosa dans sa poitrine. Il tomba et mourut avant de toucher le sol.

-Non ! , cria Lucia en se précipitant vers l’homme qu ‘elle avait aimé. Elle prit le corps sans vie, le secouant dans l’espoir fou de la ramener à la vie. Saga éclata en sanglots.

-Espèce de monstre, cria-t-elle. Comment un homme tel que toi peut-il incarner la justice ?

Elle se leva et voulut le frapper. Il se déplaça trop vite pour qu’elle ne le voit, passant dans son dos. D’une main, il lui attrapa les deux poignets et de l’autre il saisit son menton pour l’empêcher de hurler, plaquant son corps contre le sien. Il la tint ainsi quelques secondes. Les larmes ne cessaient de couler sur la main du chevalier. Il lui susurra alors à l’oreille.

-La justice, c’est la force. Ma force, dans notre cas précis. J’ai été choisi par une déesse et tu oses tenter de lever la main sur moi ? Tu mérites un châtiment exemplaire. Et je te l’ai dit, tu ne représentes plus rien à mes yeux.

Il effectua un mouvement sec avec la main qui emprisonnait le menton de la femme qu’il avait aimé une éternité auparavant. Un lugubre bruit de claquement signala que tout était fini. Asmon laissa alors négligemment choir le corps sans vie. Puis il se dirigea vers son fils qui pleurait toujours. Il le souleva et le regarda les yeux dans les yeux.

-Allons, un chevalier ne doit pas pleurer.

De façon étonnante, l’enfant se calma. Asmon sourit puis quitta les lieux sans même un regard en arrière, emmenant son fils vers un sombre destin.

Deux heures plus tard, une vieille femme revint chez elle. Dans ses bras elle tenait le jeune Kanon, le frère jumeau de Saga. L’enfant avait une mauvaise grippe et elle l’avait emmené voir le médecin. En pénétrant dans sa demeure, elle découvrit alors les corps de son fils et de sa belle-fille. Ses hurlements de douleur déchirèrent la nuit.

Egypte, quelque part sur la rive du Nil, avril 1962

La nuit était douce et le ciel étoilé d’une clarté magnifique. Les étoiles se reflétaient sur les flots paisibles du grand fleuve, les légères vagues dues au courant venant percuter lentement la coque d’un petit voilier amarré à un arbre isolé.

Quelques mètres plus loin sur la rive, une grande tente était dressée à côté d’un petit feu. Quatre jeunes femmes dénudées gisaient endormies sur des étoffes et des coussins déposées sur le sol de la tente. Deux adolescents se tenaient assis autour du feu et avaient une conversation animée et joyeuse, leurs rires résonnant dans toute la vallée.

Le premier avait une peau café au lait, le crâne rasé et de grands yeux bleus qui briseraient le cœur de n’importe quelle femme. Son visage transpirait la noblesse et l’assurance. Il était nu et tenait entre ses mains un narguilé. Il le proposa à son compagnon qui refusa d’un petit geste de la main.

-Le goût du chanvre est sur le point de m’écoeurer, je passe mon tour, ajouta-t-il. Il avait la peau mâte, de longs cheveux bleus en bataille et ne portait qu’un pagne.

-Tu n’as passé pas ton tour pour tout ce soir, répliqua le tentateur avec un rire.

Un clignement d’un des yeux saphirs de son ami fut sa seule réponse. Celui-ci s’allongea pour contempler le ciel, bientôt imité par son compagnon.

Quelques minutes passèrent en silence puis le garçon aux cheveux océan prit la parole.

-Le moment se rapproche, dit-il. J’ai lancé l’appel pour convoquer le conseil et bientôt mes guerriers se rassembleront autour de moi.

-Ha, tu veux parler de choses sérieuses après une soirée pareille, railla l’autre avec un rire ? Tu devrais profiter du bon temps.

-Cela me travaille, je ne peux m’en empêcher. Je suis leur chef, leur guide. Je les convoque pour une raison que je sais fondamentale. Mais je ne leur dis pas tout et cela me déchire le cœur. Peut-être certains mourront sans jamais connaître les vraies raisons qui me poussent à agir.

L’autre se releva et vint s’asseoir à côté de son ami. C’est d’un ton à présent totalement sérieux qu’il répondit.

-Nous en avons déjà parlé, longuement qui plus est. Je t’ai même proposé de m’occuper de cette partie de notre plan de route…

-Et nous avons convenu qu’il était plus approprié que je m’en charge. Elle m’avait bien prévenu que la route serait ardue mais je ne pensais pas que mentir, même par omission, se révélerait si dur. Et si, le jour où ils apprendront la vérité, ils me rejettent ?

-Il me semble que toi et moi avons accepté ce risque dès le départ.

Il marqua une pause puis ajouta d’un ton définitif.

-La confrontation avec les chevaliers d’Athéna est de toute façon inévitable.


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