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La Nécropole du Nil

Trame par Ex-Floodeur et black dragounet & rédaction par black dragounet


La colonne de lumière, qui avait traversé les dimensions depuis les Jardins Divins, transperça le plafond de la nécropole et éclaira le cachot où était enfermée l’épouse d’Osiris.
En un instant, la créature mortelle et fragile qui n’avait que l’apparence et une infime partie des capacités mentales d’Isis redevint pleinement la déesse mère de l’Egypte. Elle laissa échapper un cri de pure extase alors que lui revenaient ses sensations et perceptions divines.
Après sa longue captivité, qui avait été aussi éprouvante que frustrante, retrouver le contrôle de sa fabuleuse puissance était une expérience fort similaire à la sensation d’un mortel dont une infirmité serait subitement guérie par une intervention divine. Sauf que dans le cas présent, c’était l’intervention d’un mortel qui était la cause de cette soudaine félicité, et Isis adressa un remerciement mental à Khemmis, espérant pouvoir lui exprimer toute sa gratitude de façon plus appropriée quand tout serait fini.
Toutefois, dans l’immédiat, l’heure était à la vengeance et ses pouvoirs, sitôt récupérés, allaient être très rapidement à l’œuvre…
Elle commença par déployer ses sens cosmiques et perçut la présence de Seth. Il était à proximité de trois autres individus inconnus, dont l’un était également doté d’un fort cosmos. Il s’agissait sans aucun doute des trois Grecs qui, d’après Seth, avaient prêté main forte à son serviteur. Ils semblaient tous gravement blessés et elle devait se hâter d’aller leur porter secours.
D’une simple pensée, la déesse pulvérisa la lourde porte de fer qui l’emprisonnait, puis quitta sa cellule. Elle n’eut le temps que de faire quelques pas avant qu’une vingtaine de prêtres du dieu maléfique arrivent par un couloir latéral. Sans doute avaient-ils été alertés par l’effondrement du toit et étaient venus vérifier que la déesse était toujours captive.
- Partez, dit simplement Isis sans même leur adresser un regard.
Comme la déesse l’avait en partie espéré, aucun n’obéit. Outre le fait que leur fanatisme était total, ces serviteurs dévots savaient qu’ils avaient un maître plutôt intolérant face au concept d’échec. Aussi limitées que soient leurs chances de succès, ne pas tenter de stopper la déesse était s’exposer à une éternité de souffrance.
Ils chargèrent donc la mère d’Horus comme un seul homme. Celle-ci se contenta de tourner ses yeux vers eux, ce qui les stoppa net comme s’ils avaient croisé le regard d’un serpent. Les effets de la colère divine furent terribles, certains furent pétrifiés, d’autres transformés en sable… Quant aux derniers, ils eurent moins de chance : leurs habits ainsi que leurs chairs s’enflammèrent et ils partirent en courant dans toutes les directions, cherchant vainement un moyen de stopper le feu magique qui les consumait.
Eprouvant une satisfaction coupable, Isis reprit son chemin.


*
*          *


Philista n’avait jamais senti une semblable frustration de toute son existence. Le fait que sa blessure au ventre déversait son sang avec abondance était une chose, mais le plus grave était qu’il ne sentait plus ses jambes. S’il savait que le coup du dieu n’avait pas touché sa colonne vertébrale, son corps refusait néanmoins de lui obéir, sans doute le prix de la fatigue et des blessures accumulées… tout comme de son âge.
En cet instant, le guerrier se sentait vieux et inutile et pouvait que regarder, totalement impuissant, Seth en train de massacrer consciencieusement l’une de ses meilleures amies.
La divinité maléfique avait en effet décidé de retourner toute sa fureur sur le chevalier du Cancer qui servait d’exutoire à la violence dont Seth était à présent plus que jamais l’incarnation.
Incapable de la moindre esquive ou parade, Myrina ne pouvait rien faire d’autre que se cacher de son mieux derrière ses bras alors qu’elle se faisait ruer de coups.
- Vous allez regretter de vous être dressé face à moi ! criait le dieu furieux. Abandonnez tout de suite l’espoir que je commette l’erreur de vous tuer!
Il saisit alors Myrina par le cou et amena son visage à quelques centimètres du sien. Le chevalier tenta de frapper le dieu, mais ses coups manquaient de force et étaient totalement dérisoires.
- Ca ne fait que commencer, lui susurra-t-il à l’oreille. Vous n’avez aucune idée de mon ingéniosité, je vais torturer et outrager vos âmes et vos corps comme jamais personne ne l’a été. Je vais faire de vous mes jouets personnels ! Néanmoins pour l’instant, j’ai un autre désagrément à régler…
Le dieu cracha au visage de Myrina, et lança son corps comme s’il se débarrassait d’un lange de nouveau-né. Il se retourna ensuite pour faire face à la nécropole.


Isis était apparue sur le seuil de la demeure des morts et regardait à présent Seth avec un air implacable. Les deux divinités se toisèrent pendant de longues secondes, puis la déesse magicienne commença à descendre les marches. Les derniers prêtres, moins d’une dizaine, surgirent derrière elle et se précipitèrent à sa poursuite, se jetant sur elle pour la stopper : certains attrapèrent ses jambes, d’autres ses bras, d’autres tentèrent de l’agripper par le buste… Néanmoins, elle continua de marcher comme si de rien n’était, traînant derrière elle les adeptes du dieu de la Violence. Le cosmos blanc de la déesse se déploya autour d’elle, englobant les hommes qui tentaient désespérément de se racheter devant leur maître. Au contact de l’aura divine, les chairs et les muscles se vaporisèrent instantanément ne laissant plus que des squelettes d’un blanc immaculé.
Les ossements tombèrent dans le sillage d’Isis qui prit juste la peine de saisir et jeter au loin un bras squelettique qui lui entourait le cou. Seth commença à marcher à sa rencontre, et la déesse s’arrêta pour l’attendre environ à la moitié des escaliers.
- Vous semblez vous être fait un certain plaisir, dit-il d’un air moqueur en gravissant les marches.
- Sans doute plus que je n’aurais dû, je l’admets. Frustration et colère font mauvais ménage.
- Pourtant, alors même que votre sang bouillonne et que je sens la fureur vous ronger comme jamais, je perçois malgré tout votre cosmos envelopper les âmes de mes hommes. Vous les avez massacrés, et pourtant vous vous assurez qu’ils trouvent le chemin du royaume des morts et ne deviennent pas des âmes errantes, n’est-ce pas ? Même dans votre rage, vous faites encore preuve de merci envers vos ennemis. Quelle faiblesse révoltante !
- Nous nous battons depuis tellement longtemps… Tellement longtemps, en fait, que je ne me souviens même presque plus du temps où j’avais encore de l’affection pour vous, mon cher frère. N’attendez donc pas que je fasse preuve de la même compassion à votre égard.
Seth s’arrêta finalement quelques marches en dessous d’elle et ils se contemplèrent d’un regard chargé de haine.
- En outre, j’ai bien réfléchi et, finalement, les fiançailles sont annulées.
Sans laisser à son frère le loisir de répondre quoi que ce soit, la déesse déploya son aura blanche en direction de son ennemi ce qui le fit reculer de plusieurs mètres, les marches volant en éclats entre les deux ennemis jurés. Le dieu du Mal ne semblait pas avoir été blessé et parla d’une voix au ton faussement désolé.
- J’aurais vraiment préféré la solution du mariage, dit Seth. Cela m’aurait permis d’accéder au trône de façon indiscutable et ainsi de restaurer l’Egypte à sa grandeur. A présent, il va me falloir utiliser la force et nombreux seront ceux à mourir…
- Bientôt nous allons être responsables de votre folie et des morts que vous semez dans votre sillage. Quant à votre « grande Egypte », sachez qu’une étendue de terres stériles et un peuple habité par une peur éternelle ne correspondrait pas réellement à cette appellation.
- Vous n’avez aucune idée des rêves que j’ai faits pour ce pays…
- Les rêves d’un fou et d’un raté ne m’intéressent pas et ne m’intéresseront jamais. Combien de fois avez-vous déjà projeté de conquérir ce qui ne vous appartenait pas ? Combien de fois avez-vous été vaincu ? Combien de vos plans supposés parfaits se sont effondrés sous le poids de vos erreurs et de votre arrogance ?
- Comment osez…
- J’avoue que je me suis parfois demandé ce qu’il fallait comprendre de vos incessantes déroutes et j’en suis venue à envisager deux solutions. La première serait que vous échouez systématiquement parce qu’inconsciemment vous vous savez indigne de vaincre et de régner, et laissez donc à chaque fois dans vos plans une erreur qui finira par causer votre perte. La seconde serait que vous êtes totalement et irrémédiablement un incapable. Dans mes bons jours, quand je me rappelle la façon dont vous secondiez bravement Râ dans sa lutte éternelle contre Apophis, je penche pour la première solution. Dans mes mauvais jours, quand le souvenir de nos parents ne jugeant pas utile de vous confier autre chose que des terres arides me revient, la seconde me paraît être la bonne.


La rage de Seth le faisait trembler ; seul un effort de volonté colossal l’avait sans doute empêché de sauter à la gorge de son ennemie.
- Ne parlez pas de nos parents ! Ils n’avaient d’yeux que pour Osiris et vous… Peu importe que l’Egypte me revienne ou non, cela est anecdotique par rapport au plaisir que je vais prendre à me venger de vous en vous dépeçant. Je vais découper votre corps et le donner en nourriture à mes chiens. Et, croyez-moi, cette fois-ci personne ne sera là pour recoller les morceaux !
Le cosmos du dieu explosa soudainement avec une force qui n’avait que peu de rapport avec ce qu’elle avait été quand il avait affronté les trois chevaliers. Il plaça ses bras tendus devant lui et libéra sa puissance par ses paumes ce qui résulta en une onde de choc qui fit exploser les marches de l’escalier et endommagea également la façade de la nécropole. La déesse fut quant à elle arrachée du sol et son corps fut emporté comme s’il avait été happé par une tornade. Néanmoins, l’assaut de Seth n’avait été qu’une fulgurance et Isis, nimbée de son cosmos blanc, se posa délicatement juste devant l’entrée de l’édifice.
Si la déesse n’avait semble-t-il pas été blessée, ses jambes la trahirent lorsqu’elles touchèrent le sol, et elle dut mettre un genou à terre. Isis laissa échapper un juron dans une langue oubliée des hommes depuis longtemps, et regarda son adversaire avec de la colère dans les yeux.
- Un problème ? dit Seth de son ton méprisant.
Il commença à traverser les gravats qui avaient été l’escalier tandis que son ennemie se relevait péniblement.
- Vos forces seraient-elles encore quelque peu défaillantes ? Pas la peine de me répondre, votre visage est assez explicite… En temps normal notre affrontement serait peut-être intéressant à suivre et équilibré, mais j’ai bien peur que vous ne soyez libérée de mon maléfice depuis trop peu de temps pour ne plus en sentir les effets.
Seth passa alors la main sur son armure.
- En outre, je suis vêtu de la façon adéquate pour une telle confrontation alors que j’ai bien peur que votre propre protection ne soit hors de votre atteinte, comme je m’en suis assuré. Je crains que votre impuissance ne soit totale.
- Vous criez victoire bien trop tôt, comme d’habitude. Khemmis et ses alliés ont bravé tous les dangers pour venir me porter secours, quel genre de déesse serais-je si je ne pouvais pas me mettre au niveau de leur courage et de leur volonté ? Je suis peut-être affaiblie, cependant cette fois-ci vous êtes seul face à moi, vous ne pouvez plus compter sur l’aide de Khnemu pour couvrir vos arrières.
- Ce misérable fou ? Pensez-vous vraiment que j’ai besoin de lui pour vous faire mordre la poussière ?
Une boule d’énergie se forma dans la main de Seth et il l’envoya en direction de la déesse. Celle-ci évita l’attaque en se téléportant pour réapparaître quelques mètres en arrière, et la boule d’énergie alla vaporiser une colonne de pierre qui se trouvait sur la trajectoire.
Isis se mit à genoux, ferma les yeux et joignit ses deux mains paume contre paume, puis se mit à prier en silence. Son cosmos se déploya alors autour d’elle et en le ressentant Myrina et Philista oublièrent leurs blessures et leurs douleurs pendant quelques instants. Il était déjà arrivé au chevalier de Bronze de ressentir pareille sensation en présence d’Athéna, toutefois le cosmos d’Isis était encore plus pur et calme. Il en résultait une sensation de bien-être total, et Philista réalisa qu’en comparaison le cosmos de la déesse de la Guerre qu’il servait serait passé pour agressif et brutal. C’était une énergie positive, puissante mais apaisante, l’exact contraire de l’énergie négative et sanguinaire qui émanait de Seth. C’était la confrontation des opposés parfaits, la vie face à la mort, l’espoir face au désespoir, la nuit face au jour, le début face à la fin.
- Très bien, si vous voulez suivre cette voie… dit Seth en enflammant à son tour son cosmos. Que notre affrontement ébranle le monde et qu’à sa fin tous constatent ma victoire.
- Oh, oh… fit Myrina en sentant les deux énergies divines se faire face.


Le ciel, qui avait une teinte légèrement orangée du fait du coucher du Soleil, prit soudain une couleur rouge sang, de sombres nuages noirs se formèrent tandis qu’un vent aussi glacial que le baiser de la mort se leva.
Isis semblait totalement indifférente aux événements, ses lèvres bougeant de plus en plus vite tandis qu’elles articulaient des prières et des incantations muettes.
- La Herse des Ténèbres, hurla Seth.
Les sombres nuages déversèrent une véritable pluie de glace sous la forme de pics aussi grands qu’un homme. Des milliers de projectiles acérés chutèrent sur leur cible toujours immobile.
- Le Sacre de l’Aube, murmura simplement Isis.
Plusieurs ankhs de lumière blanche se formèrent autour d’elle, sur lesquels vinrent s’écraser les pics de glace, qui chacun aurait été capable de raser une petite cité. Un bruit aussi fort que mille tonnerres retentit quand les deux techniques divines se heurtèrent et les ondes de choc provoquées pulvérisèrent la façade de la nécropole.
Seth jura de surprise en constatant que son attaque avait été contenue, puis se fut un hurlement de douleur qui s’échappa de la bouche du dieu maléfique.
A chaque parole de la prière sacrée de la déesse, qui était impassible dans la tourmente, un point du système nerveux de son ennemi était frappé par une décharge électrique. Bien que parvenant à maintenir le déluge de glace s’abattant sur Isis, le corps de Seth était secoué de spasmes de plus en plus violents et un horrible rictus de souffrance déformait son visage.
- Je vois que vous n’avez pas perdu votre temps lors des derniers siècles… parvint-il à articuler. Néanmoins vous ne tiendrez pas longtemps, mes forces sont illimitées alors que les vôtres s’épuisent.
- Tu ne pourrais pas te tromper davantage, mon frère, dit une voix.
- Comment ? Toi ?
Sous les yeux de Seth, Osiris apparut derrière son épouse. Mais le dieu du Mal comprit que son frère n’était pas réellement présent, il ne s’agissait que d’une projection, guère plus qu’une pensée bienveillante adressée par le dieu des Morts à son épouse pour l’encourager.
- Elle a toujours été la plus forte d’entre nous, et aujourd’hui encore tu seras vaincu, continua le dieu des Morts.
Les yeux rouges de Seth brillèrent de folie tandis qu’il contemplait le frère dont il avait jadis dispersé les morceaux à travers le monde.
- Très bien, ce n’est que tant mieux que tu sois présent pour assister à mon triomphe.


Les pics de glace cessèrent soudain de frapper la protection de la déesse. Alors que cette dernière continuait impassiblement à prier, des éclairs rouges s’abattirent soudain sur la nécropole, fendant ou vaporisant la pierre.
- Contemple la fin de tout ce pour quoi toi, ta chienne de femme et ton bâtard avez toujours lutté ! hurla Seth d’une voix qui couvrait le bruit du tonnerre.
Une rafale d’éclairs frappa alors le dieu du Mal, ce qui sembla amplifier encore davantage sa force, puis il leva ses bras vers les cieux déchaînés, formant une gigantesque boule de foudre au-dessus de lui.
- Le Crépuscule du Dernier Jour ! hurla-t-il.
La boule de foudre explosa en une vague d’éclairs qui déchirèrent l’air en filant vers la déesse magicienne qui matérialisa en réponse un ankh gigantesque pour intercepter l’attaque.
Une fraction de seconde avant que les deux techniques ne se percutent, Myrina se précipita vers Philista et Yaga. Elle eut à peine le temps de les saisir avant qu’une lumière aveuglante ne recouvre les lieux.
L’ankh protecteur d’Isis se fissura presque instantanément, et alors que sa défense était sur le point de voler en éclats, Isis ouvrit les yeux et libéra toute sa puissance en une seule vague destructrice.
- Le Bannissement de l’Ombre !
Un bruit comme on en n’avait plus connu sur Terre depuis que Zeus avait enfoui Typhon sous l’Etna retentit l’instant d’après, balayant les trois chevaliers d’Athéna comme des fétus de paille et faisant anéantissant la nécropole comme un château de sable dans une tempête.


*
*          *


Lorsque Myrina reprit conscience, elle se demanda d’abord où elle était, et manqua de paniquer lorsqu’elle comprit qu’elle était ensevelie sous des décombres. La douleur émanant de sa poitrine et plus généralement de chaque partie de son corps lui rappela néanmoins rapidement son combat avec Seth, et celui qui avait ensuite opposé le dieu maléfique à Isis. Combien de temps était-elle restée inconsciente ? Après s’être assurée qu’elle n’avait rien de cassé, elle fit appel à son cosmos, faisant exploser les rochers au-dessus d’elle.
Le chevalier d’Or se releva péniblement, et, après s’être extraite de la cavité qu’elle venait de creuser, regarda autour d’elle et fit alors plusieurs constatations.
La première était qu’elle était au milieu d’un authentique désastre : il ne restait plus rien de la nécropole à part un immense champ de gravats. La deuxième était que peu de temps avait dû s’écouler : le soleil était toujours en train de se coucher à l’horizon et la poussière due à l’explosion n’était pas encore retombée. La troisième était que ni les dieux, ni ses amis n’étaient visibles nulle part. Elle se souvenait d’avoir saisi Philista et son élève juste avant que la confrontation divine ne tourne vraiment mal, mais face au chaos déchaîné ils avaient été séparés. Elle utilisa alors ses sens cosmiques pour localiser ses amis, espérant de toute son âme qu’il y aurait encore quelque chose à détecter.
Il ne lui fallut qu’un instant pour percevoir Philista, à seulement quelques mètres d’elle.
En grimaçant à cause de ses blessures, elle se dirigea vers l’endroit et entreprit de déplacer plusieurs gros rochers. Elle eut le bonheur de rapidement mettre à jour une petite dépression dans laquelle Philista et Yaga se trouvaient.
Si Yaga était toujours inconscient, son maître était éveillé. Il était blanc comme un linge à cause du sang qu’il avait perdu, mais utilisait à présent son cosmos pour contracter ses muscles et fermer ses blessures. Il adressa un sourire crispé et un peu misérable à son amie.
- Ravie de te revoir…
Elle lui tendit une main qu’il attrapa avec gratitude, cependant s’il put tenir Yaga contre lui, Myrina dut les sortir tous deux du sol avec sa seule force.
Ils restèrent ensuite immobiles un moment, totalement hébétés.
- Yaga a besoin de soins d’urgence, dit finalement Philista.
- Toi aussi, fit remarquer la femme-chevalier qui avait réellement l’air inquiète pour son compagnon.
- Oui, je crois que nous avions été un peu optimistes en pensant que l’on pouvait battre ce type…
- En tout cas, je ne les sens plus ni l’un ni l’autre.
- Tu penses qu’ils se sont entretués ?
- Je ne sais pas. Pour le moment, je crois que le plus important est que je regarde sérieusement cette vilaine blessure.
- Je ne sais pas si cela servirait à quelque chose, murmura le chevalier de Bronze. Je pense que tu devrais plutôt t’assurer que…
Les deux amis avaient ressenti simultanément le cosmos s’éveiller.
- Non… C’est pas possible ! fit Myrina d’une voix où l’on devinait pour la première fois la peur.


Les gravats se vaporisèrent à environ cent cinquante mètres des trois Grecs qui distinguèrent une silhouette familière se dessiner petit à petit dans le nuage de poussière.
Seth avait été très marqué par l’affrontement avec sa vieille ennemie : son armure avait presque été entièrement détruite et son corps portait de nombreuses blessures d’où s’écoulait un sang sombre et épais. Ses cheveux avaient été calcinés, ses nattes n’étant plus qu’un lointain souvenir, et son bras gauche semblait presque inutilisable. Néanmoins, un sourire satisfait illuminait le visage scarifié de la divinité quand il tourna ses yeux vers les guerriers grecs.
- Mes chers amis, j’avoue que je ne pensais plus vous voir ! cria le dieu à leur intention. Dois-je vous rappeler que nous avons quelques affaires en suspens ?
Le dieu se baissa alors comme s’il voulait ramasser quelque chose et les deux Grecs le virent saisir à pleine main la longue tresse de cheveux d’ébène d’Isis. Seth commença à marcher dans leur direction, traînant sans le moindre ménagement le corps de la déesse, inconsciente ou morte, derrière lui.
- Finalement, je vais peut-être reconsidérer le destin funeste que je vous réservais ! Vous êtes après tout les seuls témoins de ma victoire ! Et je dois bien admettre que je ne suis pas le genre d’être à me contenter de souvenirs, je préfère entendre les autres me rappeler mes triomphes. Evidemment, cela me demandera sans doute d’altérer quelque peu vos personnalités pour que vous soyez plus réceptifs à l’idée de me vénérer…
Myrina interrogea du regard Philista, mais un simple mouvement de tête de son ami lui confirma qu’elle serait seule. Après avoir hésité pendant une fraction de seconde à prendre la vie des ses amis puis la sienne, elle serra donc les dents, bien décidée à livrer un ultime baroud d’honneur.
- Les chevaliers d’Athéna sont censés faire des miracles, le moment serait bienvenu pour commencer à le croire… pensa-t-elle en se mettant en garde.
Alors que Seth était encore à mi-chemin, il se passa quelque chose d’imprévu.
- Vous n’avez aucun droit de poser vos mains sur elle !
- Comm… commença le dieu juste avant de recevoir en plein visage un coup qui l’envoya rouler dans les gravats.
Tandis qu’il se relevait péniblement, Khemmis se pencha sur le corps meurtri de sa déesse.


*
*          *


Un peu plus tôt…


Cela ne faisait que deux minutes que Khemmis avait brisé le sceau de Seth, pourtant les Jardins Divins avaient déjà retrouvé leur calme coutumier et cette inhabituelle agitation était déjà presque oubliée.
Maintenant qu’il avait libéré l’essence divine de celle qu’il avait juré de servir au péril de sa vie, le chevalier du Nil commençait à réaliser vraiment qu’il était mort. Depuis qu’il avait coupé le lien avec Myrina, il n’avait pas eu le temps de prendre le temps de réfléchir à ce qu’avait signifié cet acte. Seule sa mission importait alors, mais à présent que son rôle était achevé il subissait le contrecoup.
Evidemment, savoir qu’il allait passer le reste de l’éternité dans les Jardins Divins était une pensée réconfortante cependant en cet instant, plus encore que son inquiétude sur l’issue du combat face à Seth, il éprouvait une terrible frustration à l’idée que plus jamais il ne verrait Myrina. Si au moins elle avait été Egyptienne, il aurait pu entretenir l’espoir de la revoir en ce lieu, mais lorsque l’heure du chevalier d’Or viendrait c’est en un autre paradis qu’elle se rendrait.
Il craignait surtout que la belle se blâme pour sa mort alors que cela n’était rien d’autre que son choix. Comme il aurait aimé la voir une dernière fois…
Néanmoins à présent il était seul à fixer les débris du cercueil qui avait emprisonné sa déesse.
- Eh bien, mon très jeune ami, vous me semblez fort soucieux.
Khemmis se retourna et eut la surprise de découvrir Osiris qui s’approchait avec un sourire amical.
- Vous avez pris soin de mon épouse quand j’étais moi-même paralysé par nos règles. Je crois que je vous dois des remerciements. Même si en vérité, je ne sais pas quel remerciement serait à la hauteur.
- Je n’ai fait que mon devoir. Offrir ma vie pour Isis est mon honneur.
- Oui, nous devons justement parler de ça.
Le sourire du dieu des morts se fit alors énigmatique.
- Voyez-vous, je viens de réaliser que j’ai commis une terrible erreur de jugement.
- Une erreur ? Vous pensez qu’Isis est en danger ? demanda Khemmis d’une voix presque paniquée.
- Non, non, rassurez-vous. Enfin, le fait qu’elle doive à présent affronter notre frère peut se qualifier comme « être en danger », je suppose. En vérité mon erreur concerne ma décision de vous admettre en ce lieu.
- Que voulez-vous dire ?
- Votre corps n’a pas cessé de respirer et, techniquement, vous n’êtes donc pas mort. Or, la première condition pour qu’un mortel soit admis en cet endroit est d’être décédé, justement.
Khemmis ne put s’empêcher de sourire en comprenant où le dieu voulait en venir.
- Je n’ai donc pas d’autre choix que de vous renvoyer vers votre enveloppe de chair.
Un fil de lumière blanche apparut alors, partant du bas-ventre de Khemmis et allant vers l’entrée des Jardins Divins.
- Cela vous demandera un certain temps pour faire le voyage du retour, mais ainsi ma regrettable erreur, dont je ne peux que m’excuser, sera réparée.
Sans plus attendre, Khemmis partit en courant vers la sortie du paradis égyptien.
- Inutile de vous préoccuper davantage pour chercher un remerciement adéquat, cria-t-il sans se retourner.


Alors que Khemmis disparaissait petit à petit à la vue d’Osiris, Nephtys vint se placer à sa droite.
- Il est réellement exceptionnel, pour un mortel. Il mérite amplement d’avoir sa place réservée ici pour quand son heure viendra.
- Nous verrons…
- Tu ne lui referais tout de même pas passer les épreuves après ce qu’il a fait aujourd’hui ?
- Non, bien sûr. Pourtant je suis obligé de n’écarter aucune possibilité pour le moment.


*
*          *


Tandis que Myrina pleurait littéralement de joie, Khemmis eut pour sa part du mal à retenir ses larmes en se penchant sur le corps blessé de sa déesse. Plusieurs plaies déversaient son sang sacré qui avait maculé sa robe, et elle semblait souffrir de diverses fractures aux membres et avoir eu plusieurs côtes brisées. Néanmoins, le chevalier du Nil avait instantanément remarqué le léger mouvement de sa poitrine.
Elle était vivante et ses pouvoirs divins étaient très certainement déjà à l’œuvre afin de guérir son enveloppe charnelle. Cependant Khemmis savait qu’elle n’aurait pas le temps de se régénérer si Seth n’était pas vaincu. Comme Myrina et ses compagnons semblaient hors de combat ou presque, lui seul était encore en mesure de faire face à la divinité maléfique.
- Tu étais mort… dit le dieu en se relevant, une lueur furieuse dans ses yeux rouges.
- Je vais mieux, répondit le mortel d’une voix bravache.
Sans la moindre hésitation, Khemmis concentra son cosmos dans ses poings et attaqua Seth au corps à corps alors que celui-ci venait à peine de se remettre sur ses pieds.
Sous le regard estomaqué de Myrina et Philista, leur allié réussit à toucher plusieurs fois le dieu en quelques secondes. Seth semblait particulièrement lent, le contraste avec la vivacité du guerrier égyptien le faisant même passer pour un escargot.
Enervé d’être ainsi malmené, la divinité tenta de contre-attaquer, mais Khemmis esquiva aisément et la renvoya au sol d’un rapide enchaînement de coups de poing dans l’abdomen et d’un coup de pied sauté au visage.
Seth se releva à nouveau et envoya une rafale d’énergie en direction de Khemmis qui l’évita sans difficulté.
- Je ne te pardonnerai jamais de l’avoir blessée ainsi ! hurla Khemmis en assénant à son ennemi un uppercut qui le décolla de terre.
Le chevalier du Nil plaça alors un coup de ses deux mains jointes dans le bas du ventre du dieu avant que celui-ci ne touche le sol ce qui lui fit cracher du sang.
- Aujourd’hui, tes ambitions démesurées arrivent enfin à leur terme, conclut Khemmis en envoyant pour une troisième fois l’adversaire éternel de sa déesse au tapis.
- Incroyable, murmura Myrina qui commençait à se remettre du choc de voir Khemmis vivant. Seth a dû être encore bien plus blessé qu’il n’en a l’air, pourtant je n’ai pas l’impression que son cosmos ait diminué tant que ça…
- Son cosmos est bel et bien moins intense qu’au début du combat, cependant je crois que le plus gros des dégâts a été fait juste avant leur confrontation finale, répondit Philista.
Myrina lança un regard interrogateur qui incita son ami à s’expliquer.
- Lorsque Isis a commencé à prier, les effets n’ont peut-être pas été aussi spectaculaires que les pouvoirs de Seth, mais il était très clair qu’elle affectait son adversaire et ne faisait pas que se protéger. Seth était secoué par des spasmes, je pense qu’elle a attaqué et endommagé son système nerveux d’une façon ou d’une autre et maintenant son corps ne lui répond plus aussi vite. Même si son cosmos reste considérable, il ne peut pas s’en servir avec suffisamment de célérité pour mettre en danger une anguille telle que Khemmis.
- Dans ce cas Khemmis va sûrement gagner !
Philista fit non de la tête.
- Tu as vu la puissance qu’a dû déployer Isis pour simplement le blesser. A part l’énerver, les coups de Khemmis ne lui font pas réellement de dégâts. Et j’ai peur qu’à terme les effets de l’attaque d’Isis s’amenuisent.
- Et si Khemmis ne l’a pas encore vaincu à ce moment-là…
- Oui, cependant il reste que Seth est vulnérable et nous n’aurons pas de meilleure opportunité de le vaincre que maintenant. En outre il commence à perdre patience... Je pense que nous allons avoir un créneau, même s’il sera court.
Le vieux chevalier plongea alors son regard dans celui de son amie.
- Prête pour un exploit dont on parlera encore dans mille ans ?


Sans avoir entendu la conversation de ses alliés, Khemmis était parvenu à des conclusions similaires. Il avait renvoyé le dieu deux nouvelles fois au sol, néanmoins celui-ci se relevait à chaque fois, simplement de plus en plus furieux. Malgré les nombreux coups qu’il avait portés à Seth, les blessures de celui-ci semblaient même se refermer, les propriétés de son sang divin réparant petit à petit ses chairs et tissus blessés. Khemmis hésita pendant une seconde à faire appel à la Fureur du Désert, cependant quel effet pourrait avoir une telle attaque sur un dieu dont l’une des attributions était justement l’aridité du désert ? Surtout, il se rendait compte que les coups de Seth ne manquaient pas de force sinon de vitesse. S’il se faisait toucher ne serait-ce qu’une fois, le combat pourrait basculer instantanément et sa domination actuelle était donc presque trompeuse.
- Tu es un insecte agaçant, Khemmis, pourtant tu ne pourras jamais me vaincre ! dit Seth en se relevant une nouvelle fois. Aucun mortel ne battra !
Khemmis sentit le cosmos divin se concentrer et se prépara à se dégager de l’assaut imminent, mais lorsque Seth attaqua, sa manœuvre prit de court le mortel. Conscient qu’il n’était temporairement plus assez vif pour atteindre le chevalier du Nil, le dieu de la Violence libéra une partie de sa puissance à l’état brut en une onde de choc qui partit dans toutes les directions, projetant les gravats comme des projectiles dans un rayon d’une trentaine de mètres.
Bien que Khemmis se cacha derrière ses bras, il fut emporté par le choc et vit son corps se faire marteler par les pierres.
Il atterrit violemment après un vol plané d’une vingtaine de mètres et resta au sol, sonné. Voulant profiter de son avantage, Seth concentra les forces qui lui restait dans ses mains.
- La Confusion du Tonnerre !
Le dieu avait hurlé le nom de sa technique et n’avait donc pas entendu Philista crier au même moment :
- Maintenant !
Faisant appel à la vitesse de la lumière, Myrina se plaça devant Khemmis qui n’avait eu que le temps de se maudire pour son erreur sans pouvoir esquisser le moindre mouvement.
Le chevalier du Cancer mit alors en pratique la tactique qui lui avait valu de remporter la plupart de ses combats par des victoires expéditives : observer une première fois la technique adverse pour pouvoir l’absorber la seconde fois et en retourner la puissance avec ses Vagues d’Hadès.
Néanmoins deux choses étaient fondamentalement différentes de tous les affrontements précédents. La première était que Seth avait sans doute dit vrai quand il lui avait affirmé que même en cas de réussite des Vagues d’Hadès, sa nature de dieu lui permettrait probablement de réintégrer son corps. Ce problème était malgré tout pour le moment anecdotique face au deuxième qui était bien plus pressant : jamais encore Myrina n’avait tenté d’aspirer une énergie d’origine divine, même si celle-ci était diminuée.
Elle fit donc converger les éclairs d’énergie de la Confusion du Tonnerre sur son index droit toutefois, même si le coup avait été porté avec une violence bien moindre que lorsqu’il avait détruit le plastron de l’armure du Cancer, elle faillit être submergée et ne pas arriver à contenir l’attaque.
- Impossible ! hurla Seth.
Voir que cette mortelle, qui tenait à peine debout quelques instants auparavant, venait de bloquer son attaque fit réellement douter le dieu pour la première fois. Son combat contre les trois chevaliers grecs l’avait plus amusé qu’autre chose, aveuglé par sa haine, il n’avait jamais réellement été inquiet lors de sa victoire sur Isis et enfin son combat contre Khemmis l’avait plus rendu furieux qu’autre chose. Cependant que ces humains misérables reviennent à la charge sans cesse et arrivent à contenir l’une de ses techniques de combat… Il devait en finir aussi vite que possible !
Puisant dans ses dernières ressources, il intensifia la violence de son assaut jusqu’à un point où aucun mortel ne pourrait plus résister.
Et pourtant… Le chevalier d’Or tenait toujours !
Seth sentit sa raison défaillir lorsque ses sens divins perçurent quelque chose, une présence derrière la guerrière grecque dont celle-ci était sans doute inconsciente. L’ultime cosmos du dieu du Mal lui montra une silhouette, celle d’une femme aux cheveux d’or revêtue d’une magnifique armure aux formes arrondies et dotée d’une prestance rappelant celle d’Isis.
- Athéna… murmura Seth. Maudits, ils sont tous contre moi !
Il se reprit et entama une conversation cosmique avec la projection astrale de la déesse grecque.
- Vous n’êtes pas Egyptienne, vous n’avez pas à intervenir dans ce combat. Retirez-vous où vous en subirez les conséquences !
- Je ne suis peut-être pas un membre de votre panthéon, répondit la déesse aux yeux pers d’une voix calme, néanmoins en attaquant mes serviteurs vous m’avez mêlée à vos querelles intérieures, que vous le vouliez ou non.
Seth voulut répliquer, mais il sentit que quelqu’un venait de se glisser dans son dos. Pendant les quelques secondes où il avait utilisé ses sens cosmiques, il avait commis l’erreur de ne plus être attentif à ce qui se passait dans le monde physique. Alors que l’image d’Athéna disparaissait à ses yeux, il réalisa que Khemmis venait de lui immobiliser les deux bras contre le corps, interrompant ainsi la Confusion du Tonnerre.
- Misérable rat ! rugit Seth en tentant de se dégager.
Le chevalier du Nil dont le cosmos brûlait à son paroxysme tint bon et la force divine entamée par son récent effort ne parvint pas à desserrer l’étau des bras du mortel.
- Myrina ! Vas-y, c’est le moment ! cria Khemmis.
Mais le chevalier du Cancer n’était pas en position d’attaquer même si elle l’avait voulu : l’énergie de l’attaque divine tourbillonnait en un maelstrom destructeur au-dessus de son index. La guerrière devait utiliser toute sa concentration simplement pour éviter d’être réduite en poussière par la puissance qui menaçait toujours de la submerger.
- Calme-toi, prends ton temps ! lui cria Philista.
Le chevalier de Bronze voyait que son amie était sur le point de céder. Il jeta un regard à Yaga puis envoya les restes de forces qui lui restait à son amie.
- Une belle mort, pensa-t-il en sentant ses dernières forces l’abandonner et les blessures que son cosmos tenait fermées se rouvrir et déverser sa vie.


Inconsciente du prix à payer pour l’énergie qu’elle recevait de son vieux compagnon, Myrina commença à canaliser l’énergie des éclairs divins. Pendant un bref instant, elle eut l’impression d’entendre Léonidas murmurer des encouragements à son oreille et finalement l’énergie se concentra en une petite boule de foudre au bout de son doigt. Consciente qu’elle ne pourrait pas maîtriser une telle force avec une grande précision, elle était néanmoins persuadée de pouvoir arracher l’âme de Seth, cette fois-ci.
- Myrina ! hurla Khemmis qui brûlait les forces de son cosmos à une vitesse alarmante pour retenir Seth.
- Si j’attaque maintenant, je te toucherai aussi ! répondit Myrina.
- Ca n’a pas d’importance ! Attaque, je ne pourrai pas tenir !
- Misérables ! rugit Seth en enflammant son cosmos.
Les yeux rouges du dieu brillèrent comme de la lave en fusion et les bras de chevalier de Nil commencèrent à se desserrer.
- Je vais vous tuer !
Myrina vit que le dieu était sur le point de se libérer, pourtant son bras hésitait.
- A quoi bon attaquer ? pensa-t-elle. Seth est un dieu, revenir de la Fontaine Jaune serait un jeu d’enfant pour lui !
- Ne l’envoyez pas là-bas, dans ce cas, répondit une voix qui s’adressait directement à son esprit.
- Qui ?
- Je suis Osiris. Si nos règles m’interdisent de vous aider, je peux vous montrer un certain lieu.
Des informations s’écrivirent alors dans le cerveau du chevalier du Cancer, décrivant le trajet vers un endroit situé aux confins du royaume des morts égyptien.
- Vous avez déjà voyagé sur la barque des âmes en combattant Aswald, continua Osiris. Vous avez assez de puissance à votre disposition pour atteindre ce lieu.
- Mais… Khemmis ?
Myrina sentit la présence du dieu des morts disparaître de son esprit et elle croisa le regard de Khemmis qui grimaçait en tentant de bloquer le dieu furieux qui vociférait des insultes en haut égyptien.
- N’hésite pas ! lui hurla-t-il. Quoi qu’il advienne, surtout ne t’en blâme pas !
Les larmes montèrent aux yeux de Myrina, puis elle hocha la tête en enflammant son cosmos.
- Par les Vagues d’Hadès ! souffla-t-elle en sanglotant et libérant son énergie décuplée par le pouvoir divin volé.
- Non ! cria Seth d’une voix terrifiée en comprenant ce qui était en train de se passer.
La déferlante d’énergie frappa le dieu et le mortel et arracha leurs âmes sans que celles-ci ne puissent opposer la moindre résistance. Même hors de son corps, Khemmis ne lâchait pas sa prise, son essence spirituelle blanche et lumineuse s’accrochant sans relâche à l’essence de Seth qui était sombre comme la nuit avec quelques reflets rouges.
Contrairement à toutes les fois précédentes où elle avait utilisé ce pouvoir, Myrina n’ouvrit néanmoins pas un passage dimensionnel vers le seuil du royaume d’Hadès, mais fit faire à Seth et Osiris le même voyage qu’Aswald lui avait imposé plusieurs heures auparavant. Ils remontèrent le long du fleuve des âmes puis elle les conduisit sur la même route que celle qu’avait suivie Khemmis lors de sa quête des Jardins Divins. Cependant Myrina changea d’itinéraire juste avant d’atteindre la plaine où le chevalier du Nil avait rencontré Nephtys.
Les deux âmes s’enfoncèrent alors dans les dimensions inférieures du domaine des morts, traversant des zones de plus en plus froides et malsaines, des endroits où n’importe quelle âme mortelle sombrerait dans la folie en quelques minutes. Des enfers peuplés de démons et d’entités grotesques qui regardèrent passer avec une envie affamée l’âme de Khemmis que sa propre pureté faisait rayonner comme un soleil en un tel endroit.
Et finalement, Seth et Khemmis arrivèrent au bout des mondes : la dimension de la Fresque des Châtiés. La Fresque, qui avait été la prison de Khnemu et s’étendait à l’infini dans toutes les directions, représentait les êtres qui avaient suffisamment offensés les dieux pour mériter d’être figés dans des positions grotesques pour l’éternité. Toujours conscients, ils n’avaient aucun moyen d’échapper à une souffrance insupportable et une frayeur perpétuelle.
Un nouveau dessin apparut sur la Fresque : Khemmis tenant Seth dans le dos. Si le visage du dieu était comme tous les autres déformé par la terreur et la douleur, Khemmis avait une expression sereine et calme, telle une sentinelle qui veillerait jusqu’à la fin des temps à ce que la divinité maléfique ne puisse plus jamais nuire.


Myrina s’écroula au sol, en larmes et agitée de sanglots presque convulsifs. Elle avait vu ce à quoi elle avait condamné Khemmis et, entre deux gémissements, elle maudit le nom d’Osiris.
- Je suis le premier désolé, répondit le dieu en s’adressant directement à l’âme de la Grecque.
Myrina sentit le cosmos serein de l’époux d’Isis l’envelopper.
- Si une autre solution avait été possible… Néanmoins Khemmis était prêt depuis le début à sacrifier sa vie et vous ne pouviez pas lui refuser ce choix. Même quand, à la fin, il a compris où vous étiez en train de les envoyer, il n’a jamais relâché sa prise sur Seth. Il ne voulait pas que quelqu’un puisse faire revenir Seth de la même façon que Khnemu avait été libéré de la fresque. Il sera le garant d’une paix éternelle.
Le cosmos et les paroles apaisèrent la peine de Myrina, mais celle-ci en ressentit de la colère. Comme si le dieu en adoucissant sa douleur, contre son gré, était en train de lui voler son deuil.
- Allez au diable, dit-elle en refermant son esprit et en tentant de repousser de son mieux le cosmos divin. Vous et les autres dieux auriez pu intervenir à n’importe quel moment pour arrêter Seth, cependant vous avez préféré respecter vos maudites règles et nous manipuler comme des pions. Après tout ce que Khemmis a fait pour vous, vous osez le damner pour l’éternité ? Et vous voudriez que je voie quelque chose de glorieux en son sacrifice ? J’aimais cet homme, néanmoins il a été stupide de donner sa vie pour mener ce combat à votre place. Et enfin, si vous trouvez que retenir Seth à tout jamais dans cette fresque est tant digne de louanges, qu’attendez-vous pour aller prendre la place de Khemmis ?
- La peine altère votre jugement…
- Vous n’êtes qu’un lâche qui se cache derrière les autres, que ce soient des mortels ou votre épouse et votre fils, pour faire ce qui doit être fait.
- Je ne tolérerai pas d’être insulté de la sorte. Par respect pour Athéna et pour la remercier de son intervention, j’essaierai de ne pas tenir compte de ces paroles…
- Remercier Athéna ? Si elle est intervenue c’est qu’elle y trouvait son compte, dit Myrina en sentant la présence d’Osiris se dissiper.


La colère avait quelque peu tari le flot des larmes du chevalier d’Or, et elle se releva pour aller vers les corps inanimés de Khemmis et Seth.
Elle remarqua que l’état du corps du dieu du Mal s’était dégradé : les blessures causées par le dernier assaut d’Isis semblaient s’être rouvertes et le visage du dieu s’était couvert de rides. En regardant de plus prêt, Myrina s’aperçut que le corps était en apparence en train de vieillir à vue d’œil, comme si, maintenant que le pouvoir divin l’avait quitté, cette enveloppe charnelle payait le prix de ses millénaires d’existence.
Elle se détourna du corps en train de subir une décomposition accélérée et se pencha sur celui de Khemmis. Celui-ci avait l’air parfaitement serein, comme s’il était mort au milieu d’un rêve agréable. Elle savait qu’elle devait ôter la vie à cette enveloppe à jamais privée de l’étincelle qui en faisait un être humain.
Cependant, elle n’arrivait pas à faire taire une idée qui lui était venue au moment où elle avait maudit Osiris. Lors de leur trajet vers la nécropole, Yaga leur avait appris que l’adversaire qu’il avait vaincue, Umn de Bastet, avait été capable de ramener l’âme de son amant de cette Fresque des Damnés. Pouvait-elle accomplir la même chose avec Khemmis ? Cela ramènerait certainement Seth, toutefois laisser Osiris régler le problème était une perspective très tentante.
Néanmoins, Myrina savait que choisir cette voie lui attirerait le dédain éternel du chevalier du Nil. Osiris était méprisable pour ce qu’il avait fait, toutefois il avait bel et bien raison en affirmant que Khemmis avait embrassé cette destinée.


- Vous avez raison, il ne vous appartient pas de vous opposer à sa volonté, dit une voix venant de derrière le chevalier.
- Sortez de ma tête, répondit Myrina sans se retourner vers Isis.
- Vos pensées sont si fortes, il est difficile de les ignorer. Je partage votre chagrin, mais Khemmis a fait ce sacrifice pour le bien général et c’est un choix qui lui correspond totalement. Il a toujours été un idéaliste, pensant qu’un seul homme pouvait faire une grande différence.
Myrina se tourna alors pour regarder la déesse dans les yeux et vit qu’elle partageait sincèrement sa peine. Si Isis était toujours marquée par les séquelles de son combat, ses blessures les plus graves semblaient s’être refermées.
- Il avait une approche naïve et utopique de la vie, j’imagine que c’est en partie pour cela que nous l’aimions tous, continua-t-elle.
Myrina se mit à genoux et prit dans ses mains le visage qui paraissait endormi du chevalier du Nil.
- Oui, j’imagine que vous avez sans doute raison, dit-elle.
Les dernières paroles de Khemmis lui revinrent en mémoire.
- N’hésite pas !. Quoi qu’il advienne, surtout ne t’en blâme pas !
- Crétin, pensa-t-elle en laissant échapper de nouvelles larmes. Evidemment que je vais m’en blâmer !
- Je vais vous laisser quelques instants, je dois m’occuper de guérir les blessures de votre jeune ami, reprit la déesse. Pour le plus âgé, il est malheureusement trop tard.
Myrina sursauta à ses paroles : elle n’avait plus du tout pensé à ses compagnons depuis la fin de la bataille. Elle sentit que le cosmos de Philista s’était effectivement éteint et comprit instantanément le sacrifice qu’avait fait volontairement le chevalier de Bronze. Néanmoins, à sa grande honte, elle n’avait plus de larmes à verser pour lui. Le chagrin causé par la mort de Khemmis anesthésiait totalement le reste de son esprit, si bien que savoir que son vieil ami lui avait fait don de son existence la laissa sans réaction.
Le temps pour ce deuil viendrait… Mais dans longtemps.
- Vous avez intérêt à faire bon usage des sacrifices que nous avons faits aujourd’hui, dit-elle toutefois à la déesse alors que celle-ci avait déjà fait quelque pas vers ses compagnons.
Isis se retourna en prenant une expression neutre, attendant de voir où voulait en venir la mortelle.
- Nous vous avons rendu votre pays, et je peux vous garantir que je serai toujours là derrière vous pour voir ce que vous en ferez. Et je vous conseille vivement de faire en sorte que je sois toujours satisfaite de ce que je verrai.
- Nous ferons bon usage du sang que vous avez versé, répondit la déesse. Ce que vous avez accompli en ce jour restera gravé dans les mémoires. Jusqu’à présent les chevaliers d’Athéna étaient réputés pour leurs forces et leur volonté, et vous avez prouvé qu’ils étaient également capables de livrer bataille pour une cause juste de façon désintéressée.
- « Désintéressée » ? J’avais un intérêt à me battre… Et il m’a été ôté à tout jamais.
- Peut-être, mais à partir d’aujourd’hui votre Sanctuaire va apparaître aux yeux du monde entier comme l’endroit vers lequel se tourner quand le Mal est à l’œuvre. Peut-être même cela va-t-il changer la face du monde. Et Khemmis et vous aurez été à l’origine de cela.
Après un dernier sourire, la déesse tourna les talons pour se rendre auprès de Yaga, laissant Myrina seule avec Khemmis.
Plus tard, quand elle eut versé ses dernières larmes, le chevalier du Cancer fit ce qu’elle devait faire.


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