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L'émergence des géants

Ses compagnons ont tous péri les uns après les autres, il ne reste plus que lui à combattre. Le chevalier entend derrière lui les pleurs des enfants qu’il a jurés de protéger. S’il faiblit maintenant, un sort pire que la mort les attend. Ils comptent sur lui, il ne doit pas, il ne peut pas faiblir.
C’est en serrant les poings qu’il regarde le chevalier noir s’avancer. L’assassin est gigantesque et paraît même grandir à chaque pas. Ses yeux sont deux trous noirs, sa bouche est crispée dans un sourire maléfique qui dévoile des dents démesurées. Horreur ultime, il tient négligemment la tête de l’un des compagnons tombés. Le sang coulait à flot du cou tranché et les lèvres du mort semblent encore bouger. Mais aucun son ne sort de sa bouche.
C’en est trop pour le chevalier : il lui faut attaquer ! Il veut se précipiter sur le démon mais il n’arrive même pas à bouger un pied. Tout à coup le voilà paralysé, ses muscles transformés en pierre.
Que lui arrive-t-il ? Comment cela peut-il arriver maintenant alors que tout dépend de lui ?
Le sourire du chevalier s’élargit encore et devient plus cruel si cela est (tout au présent) possible.
Il lui fait face à présent, le chevalier manque de défaillir devant l’haleine fétide du démon. Celui-ci ricane comme un dément et place alors la tête tranchée à seulement quelques centimètres du visage du chevalier pétrifié.
Le regard du mort plonge dans celui du vivant qui ne peut rien faire pour fuir le spectacle.
Les yeux de Bayer du Toucan sont remplis du plus profond des désespoirs tandis qu’il continue à marmonner inlassablement les mêmes phrases muettes.
Et bien qu’aucun son ne sorte de la gorge tranchée, soudain le sens des paroles ne fait plus de doute et c’est sans problème que le chevalier arrive à lire sur les lèvres du mort. C’est une question, la plus cruelle des questions.
-Pourquoi nous as-tu abandonné ? Pourquoi ta volonté a-t-elle plié ? Pourquoi ton courage n’a-t-il pas suffi ?


Tibet, mars 1971


Jacob de la Girafe se réveilla soudainement.
Si ses yeux s’ouvrirent au point d’être presque exorbités et s’il laissa échapper un cri, le reste de son corps ne bougea pas d’un centimètre.
Son front dégoulinait de sueur et une douleur sourde lui striait le cerveau entre les deux yeux.
Toujours le même cauchemar, toujours les mêmes questions. Et au réveil c’était toujours la même chose qui restait…
Le corps décapité de son ami Bayer reposait de nouveau dans sa tombe au sanctuaire, Toucan noir était à nouveau en train de se décomposer lentement dans une anonyme fosse commune mais la paralysie, elle, demeurait.
Des larmes coulèrent le long de ses joues et il étrangla un sanglot.


Le chevalier d’argent blessé entendit ses compagnons de voyage se retourner à l’intérieur de leurs sacs de couchage dans sa tente et les autres voisines. Il entendit une allumette craquer et une lampe à huile s’allumer et bientôt il vit le visage du jeune Mû se pencher sur lui.
Le sourire du garçon était doux et apaisant.
-Toujours la même chose… , parvint à bredouiller Jacob.
Le garçon hocha la tête avec compassion en déployant son cosmos puis posa sa main libre sur le front du blessé dont le corps fut englobé par la lumière dorée.
La douleur qui tiraillait Jacob s’évanouit comme si elle n’avait jamais existé. Et surtout, il eut à nouveau l’impression de sentir ses membres. Bien évidemment, il ne pouvait toujours pas faire le moindre mouvement, mais le simple fait de ressentir le poids de son corps le comblait.
-Ces cauchemars passeront, dit le garçon, demain nous serons à Jamir. Le calme et la sérénité de cette montagne sacrée guérissent bien des maux.
Sa voix était si douce, si pleine de gentillesse, que Jacob fut presque convaincu.
-Voulez-vous de l’eau ?
-Oui, merci… Et pourras-tu… utiliser ton cosmos encore un moment ?
-Bien sûr. Mais alors voudrez-vous encore me parler de votre vie de chevaliers et de vos combats ?
-Si tu le veux. Mais je ne comprends pas pourquoi mes récits te fascinent autant. Tu peux voir sous tes yeux la fin de l’histoire… Tu sais que mes aventures ne finissent pas dans la gloire.
-Ce n’est pas la gloire qui m’intéresse. Je veux connaître la vie de six hommes qui pensaient pouvoir faire quelque chose de bien dans le monde. Des gens qui ont commis des erreurs mais qui ont aussi sauvé des vies et fait le bien. Je veux connaître l’histoire de véritables héros aussi faillibles et humains que courageux et tenaces.


 


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Lorsque le soleil se leva le lendemain, le petit groupe fut rapidement sur pied. L’altitude rendaient déjà le sommeil difficile mais surtout, tous avaient eu du mal à se rendormir après l’épisode de la nuit précédente.
Taliradis et Diomède avaient installé Jacob sur son brancard à l’écart tandis que Mû pliait les tentes à l’aide de ses pouvoirs mentaux. Diomède regarda un moment, fasciné, le spectacle des grandes toiles s’enrouler d’elles-mêmes dans un mouvement fluide et naturel, puis il entreprit de rassembler les affaires tandis que Taliradis préparait les rations du matin.
Ils mangèrent en silence, Diomède aidant son ami paralysé, puis ils s’équipèrent. Diomède portait sur son dos trois boites de Pandore empilées, qui renfermaient les armures du Fourneau, de Persée et de la Girafe.
De son côté, Taliradis transportait l’ensemble du matériel tandis que Mû était chargé d’un sac presque aussi grand que lui dont il se soulageait d’une partie du poids grâce à sa télékinésie.
Enfin les deux adultes soulevaient également le brancard de Jacob qui était emmitouflé dans de chaudes couvertures, Taliradis devant et Diomède à l’arrière. Ils étaient aussi aidés en partie par les pouvoirs du garçon qui était encore mis à contribution par les deux dernières boites de Pandore, celles de Pégase et du Toucan, qui fermaient la marche en flottant dans les airs dans le sillage de Diomède.
Le chevalier de Pégase, qui avait eu les quatre membres brisés au combat seulement quelques mois plus tôt, avait du mal à cacher sa lassitude physique.
-Nous sommes presque arrivés, dit Mû en le regardant. Ce soir, vous dormirez chez moi, à Jamir.
-J’espère que le lit sera confortable, répondit Diomède avec un sourire qui ressemblait presque à un rictus de douleur.
Mû décida que ce n’était pas le moment de révéler qu’il n’y avait rien d’autre que des paillasses en guise de couche dans sa tour…


Ce jour-là ils marchèrent d’un pas très rapide, chacun oubliant sa fatigue à la perspective d’arriver enfin à destination. Si bien que lorsque Taliradis proposa de faire une pause pour le déjeuner, Mû déclara que s’ils continuaient sur ce rythme, ils pourraient prendre ce repas à la tour ce qui revigora encore plus le groupe.
La journée avait été jusqu’alors magnifique et malgré la pénibilité de la marche, les voyageurs avaient eu tout le loisir d’admirer le panorama montagnard et ses reliefs escarpés. Ils n’étaient plus si loin du toit du monde, même si leur destination était bien moins haute que les plus hauts pics de la chaîne himalayenne. C’est avec une soudaineté presque surnaturelle que le ciel dégagé se couvrit et en l’espace de quelques instants ils furent plongés dans un brouillard à couper au couteau, Taliradis ayant presque du mal à suivre Mû qui ouvrait la marche quelques mètres à peine devant lui, Diomède quant à lui ne voyant plus rien d’autre que le dos de son compagnon.


-Nous devrions peut-être nous arrêter le temps que cette brume se lève, proposa Taliradis. Ca serait bête que l’un de nous tombe dans une crevasse maintenant.
-Non, l’endroit ne s’y prête pas, répondit Mû.
-Je crois que Taliradis n’a pas… , commença Diomède.
-Nous ne devons pas nous arrêter ici, coupa Mû d’un ton définitif. Nous sommes presque arrivés mais à partir de maintenant, surtout, restez bien près de moi. Il existe par ici des périls plus grands que les pièges de la montagne.
-Quel genre de périls ? , interrogea Diomède qui éprouvait un léger malaise à parler au garçon qu’il n’arrivait même plus à voir.
-Des fantômes du passé… Des âmes en peine qui ont échoué et ne supportent pas l’idée que d’autres puissent réussir. Des hommes autrefois nobles dont il ne subsiste que les aspects les plus bas et vils, réduits pour l’éternité à n’être que l’ombre grotesque de ce qu’ils furent.
Ces paroles jetèrent un froid presque palpable sur le petit groupe.
-Si tu voulais nous inquiéter, c’est réussi ! Et ta seule présence nous protégerait de ces… spectres ? , demanda Taliradis.
-Oui.
Mû éclata d’un rire franc.
-Ils savent que je suis bien trop haut sur la chaîne alimentaire pour eux. Et la plus grande part de leur pouvoir de nuisance naît de la peur, de toute façon.
Ils suivirent donc le garçon sans mot dire. A un moment, Diomède eut l’impression de percevoir des mouvements autour d’eux et ses poils se hérissèrent légèrement sous l’effet d’une étrange appréhension. Il ne put savoir si ses sens avait réellement perçu un des spectres dont Mû avait parlé ou bien si c’était justement les paroles du garçon qui l’avaient conduit à se faire des idées. Toute cette histoire n’était peut-être qu’une plaisanterie douteuse de l’apprenti…
Tout à coup le garçon s’arrêta brusquement et Taliradis et Diomède manquèrent de peu de renverser leur ami. Le garçon leur fit signe d’attendre puis ils sentirent qu’il était en train de se concentrer. Le garçon balaya l’air de la main ce qui eut pour effet d’écarter le brouillard devant eux. Les adultes constatèrent que le garçon s’était arrêté un pas devant une crevasse aussi profonde que large. Ils aperçurent une frêle passerelle de bois qui permettait de franchir le gouffre à une dizaine de mètres sur leur droite. Celle-ci menait sur un plateau où se dressait une tour à niveaux à l’architecture dépouillée.
-Bienvenus à Jamir, annonça Mû avec la joie dans la voix de ceux qui rentrent chez eux après un long voyage.
Il se tourna vers les adultes en se déchargeant de son sac. Le bois de ce truc était déjà pourri quand mon prédécesseur vivait ici. Il supportera notre poids, mais je suggère que je fasse passer notre équipement et notre ami par la voie des airs.
-Du moment que tu ne me laisses pas tomber à mi-chemin… , fit Jacob.


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Diomède n’avait pas été exactement ravi quand il avait compris qu’il allait devoir s’offrir une séance d’escalade avant de pénétrer à l’intérieur de l’édifice. Mû avait eu beau tenté de lui expliquer que l’absence de porte à un édifice diminuait le risque d’avoir des visiteurs indésirables, le chevalier de bronze avait rétorqué que les voyageurs devaient de toute façon être rares et surtout qu’un individu capable d’arriver jusque-là ne se laisserait pas arrêter pour si peu.
Mais la perspective de pouvoir se reposer avait rapidement clôt la discussion et tous s’étaient couchés sans même déballer leurs affaires avant la fin de l’après-midi.
L’ambiance sereine de la tour leur permit de dormir du sommeil du juste, la nuit n’étant pour une fois pas troublée par les cauchemars de Jacob.
Le soleil était déjà haut dans le ciel quand Diomède se réveilla le lendemain. Il bailla en étirant ses membres encore douloureux puis jeta un œil dans la pièce où ils avaient élu domicile, constatant que Taliradis et Jacob étaient apparemment déjà réveillés, leurs couches étant vides.
Il se leva, attrapa des vêtements propres que Taliradis avait dû poser à son intention sur un meuble usé par les siècles et alla à la fenêtre.
Il constata qu’il était bel et bien le lève-tard de la bande.
Les boites de Pandore étaient disposées en cercle et l’assistant de Stellio du Lézard était occupé à les ouvrir les unes après les autres en tirant sur les chaînes de bronze et d’argent qui déclenchaient les mécanismes. Lorsque les boites s’ouvraient,  elles dévoilaient les armures sous leur forme de totem à la notable exception de l’armure de Persée. Loin de représenter le héros mythologique, la protection était réduite à un tas de débris.
Mû était occupé à déballer ses instruments et à les inspecter, s’assurant que ceux qu’il avait amené du Sanctuaire n’avaient pas été abîmés par le voyage et que ceux qu’il avait trouvé sur place n’avaient pas subi l’assaut des siècles. Tous les instruments étaient soigneusement alignés sur un grand drap que le garçon avait étendu sur le sol et lesté avec des pierres aux quatre coins.
Jacob était installé de façon à pouvoir observer les événements, adossé à la tour.
Diomède rejoignit d’un bond son ami et s’installa à côté de lui, alors que Mû, satisfait de ses instruments, commença à inspecter les armures.
La première était celle qui avait appartenu à Bayer, l’armure de bronze du Toucan.
-Les dommages apparents sont légers, le coup fatal ayant atteint une zone non couverte…
Mû eut alors un petit sursaut et adressa un sourire gêné à Diomède et Jacob. Son ton avait été bien trop froid pour évoquer le souvenir encore douloureux de la décapitation de leur compagnon. Un peu mal à l’aise, il continua néanmoins son inspection en plaçant ses mains en cône devant ses yeux. Il semblait s’attarder sur des détails invisibles, comme si ses mains avaient l’effet d’une loupe.
-Elle est néanmoins couverte de micro-fissures, continua-t-il. Cela doit être dû à l’accumulation de combats que vous avez livrés au cours de votre mission. Il aurait sans doute fallu que je jette également un coup d’œil sur l’armure de votre ami, Jason de la Carène.
Le garçon passa alors à l’armure de Pégase.
-Elle me demandera déjà plus de travail, dit le garçon en constatant les importants dégâts au niveau des avant-bras et des genouillères.
Diomède eut l’impression de sentir à nouveau les os de ses membres se briser comme du verre.
Mû passa rapidement à l’armure du Fourneau. Celle-ci avait une allure misérable. L’éclat orangé du métal était un lointain souvenir laissant place à des reflets ternes, les fissures donnaient l’impression que la protection était recouverte par une toile d’araignée.
-Celle-ci est morte, dit simplement l’apprenti chevalier d’or.
L’armure suivante était celle de Persée et l’avis d’un expert en restauration d’armure était des plus facultatif pour juger de son état. Le chevalier Mirfak de Persée avait retourné contre lui-même le bouclier de la Méduse ce qui l’avait instantanément transformé en statue de pierre qui avait été brisée dans la foulée. Le plus gros débris devait tenir dans la paume de Mû et le garçon examina avec un air circonspect les débris du bouclier. Reconstituer un aussi puissant artefact serait certainement un défi des plus ardus.
La dernière armure était celle de la Girafe. Elle était globalement intacte, seule la partie qui sous la forme de totem figurait la base du cou de la Girafe (et qui une fois l’armure portée protégeait le cou du chevalier) était brisée, souvenir du coup qui avait paralysé Jacob. Néanmoins l’armure d’argent avait perdu son éclat et paraissait aussi terne que celles du Fourneau et de Persée.
-Elle est morte également, constata Mû.
-Tu es sûr ? Elle a l’air à peine endommagée par rapport aux deux autres, dit Taliradis.
-Il suffit parfois d’un coup, dit Mû en passant la main sur le col brisé de la protection. Comme vous le savez, ces armures sont vivantes, on peut même considérer qu’elles ont une conscience. Cela n’est pas comparable au cas des armures d’or qui ont développé au fil des millénaires de véritables personnalités nées de la réminiscence de la mémoire collective des porteurs successifs. Mais de façon générale, plus le lien entre une armure et son porteur est fort, plus l’armure développe une forme d’intelligence.
Mû se tourna vers Jacob en continuant de toucher le col de l’armure d’argent.
-Vous aviez développé une grande symbiose avec votre armure, n’est-ce pas ?
Jacob prit le temps de réfléchir avant de répondre.
-Oui, je le suppose. A la fin, c’était devenu une véritable seconde peau, parfois j’avais l’impression de sentir sa présence dans mon esprit, d’entendre une voix qui m’encourageait au combat. Lorsque je m’étais réveillé après ma défaite, je portais encore mon armure et j’avais senti que cette présence avait disparu.
-Vous avez atteint un niveau d’achèvement remarquable dans votre cosmos-énergie pour avoir perçu ce genre de chose, dit Mû en souriant. Cela s’est répercuté sur votre armure qui avait presque dû développer une personnalité à part entière. Elle était devenue suffisamment intelligente… pour vous sauver la vie.
-Que veux-tu dire ?
-Je sais que vous n’avez pas vu arriver le coup qui vous a… si cruellement blessé. Mais votre armure si et elle a alors concentré tout son fluide vital dans son col afin de vous protéger. Ce chevalier noir devait disposer d’une force terrifiante pour vous avoir atteint malgré cela… , ajouta Mû en caressant le métal brisé et tranchant.
Diomède frissonna au souvenir du terrible Toucan Noir qui en plus d’avoir gravement blessé Jacob et lui-même avait également supprimé Bayer du Toucan et Belial du Fourneau.
-Si le lien entre un chevalier et une armure est faible, soit parce que le cosmos du chevalier est peu développé, soit parce qu’il n’est pas suffisamment en communion avec son signe, la protection peut quasiment être réduite en miette sans pour autant être tuée, car elle n’est pas assez intelligente pour réagir face à une attaque menaçant le chevalier. Dans un cas comme le votre, l’armure peut au contraire faire le choix de sacrifier son existence pour tenter de protéger son porteur d’un coup fatal.


Mû laissa les adultes méditer sur ses paroles et retourna vers ses instruments. Il s’empara d’une petite sacoche qui renfermait de la poussière d’étoiles, hésita une seconde entre un burin d’argent et un marteau d’orichalque pur avant d’opter finalement pour le burin.
Puis il se dirigea vers l’armure de bronze du Toucan et entama son travail.


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Il fallut l’après-midi complet à Mû pour achever son travail de restauration sur l’armure de bronze. Le jeune apprenti aurait sans doute pu aller beaucoup plus vite mais il mit un soin particulier à sa tâche, prenant le temps d’être sûr de lui avant chaque geste.
C’était la première fois qu’il réparait réellement une armure et cela était bien différent des leçons théoriques de son maître, le Grand Pope Sion, même si la tâche qu’il devait accomplir était la plus simple de celles qu’il pouvait être amené à accomplir.
L’armure était en effet toujours vivante et avait donc par elle-même déjà fait la plus grosse part du travail. La tâche principale du garçon était d’imprégner l’armure de poussière d’étoile, l’ingrédient qui permettait à l’armure d’établir le lien avec la constellation protectrice qui lui correspondait. L’apprenti faisait s’écouler la précieuse poussière magique dans les micro-fissures de la protection afin que la structure même du métal soit de nouveau imprégnée. Enfin il se servait de ses outils pour réparer les derniers dégâts.


Lorsque le garçon s’écarta finalement de l’armure avec un sourire satisfait, les adultes s’approchèrent et félicitèrent le garçon pour son travail. Diomède n’avait pas compris de quoi Mû parlait quand il disait que l’armure était endommagée tant celle-ci semblait intacte, mais à présent il constatait la différence : la protection était resplendissante.
Mû accepta les compliments et déclara vouloir passer tout de suite à l’armure de Pégase. Cette fois-ci, le garçon était en confiance et son travail fut bien plus rapide, ses gestes plus assurés.
Diomède, évidemment, fut encore plus attentif : c’était après tout son armure qui était à présent sur le billard. Il ne rata rien des coups de burin et de marteau, il admira la précision d’orfèvre de Mû, le soin qu’il mettait à répartir la poussière d’étoile sur l’ensemble de la protection.
Cette fois-ci, Mû n’eut besoin que de quelques dizaines de minutes pour mener à bien sa tâche, néanmoins il ne vint pas à l’idée de Diomède de se plaindre d’un éventuel bâclage.
Il examina son armure restaurée sous toutes les coutures, hochant la tête pour approuver les quelques modifications pratiques (l’armure était plus couvrante et les points vitaux étaient davantage protégés) et esthétiques que Mû avait pratiqué sur l’armure.
Tandis que le chevalier Pégase était occupé à contempler son armure, Taliradis ne perdit rien du jeu de regard entre Mû et Jacob. Le garçon semblait préoccupé, ses yeux allant du chevalier d’argent aux trois armures mortes. Jacob, de son côté, arborait un air serein.
-Je m’occuperai des autres armures demain, dit finalement le garçon.


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Le lendemain, lorsque Mû s’approcha des armures restant à restaurer, son visage affichait une expression indéchiffrable. Jacob quant à lui affichait toujours le visage détendu qui était le sien depuis leur arrivée à Jamir.
Diomède et Taliradis regardaient le garçon qui contemplait les armures et ses instruments sans esquisser le moindre mouvement.
-Mû ? Tu as un problème ? , interrogea Diomède que l’attitude du garçon laissait perplexe.
Taliradis restait silencieux, conscient que le garçon et Jacob partageait depuis la veille un secret qu’ils n’avaient pas jugé utile de dévoiler jusqu’à présent.
-Oui, on peut le dire ainsi, dit finalement Mû. Je ne puis rien faire en l’état pour ces protections. Voyez-vous, pour redonner vie à une armure, un chevalier doit risquer sa propre existence. Pour restaurer une armure de bronze, on estime qu’un chevalier doit offrir un quart de son sang. Pour une armure d’argent, c’est un tiers de son sang qu’un chevalier doit offrir.
Mû laissa un instant à Diomède et Taliradis afin que ceux-ci puissent mesurer ses paroles.
-Diomède peut offrir son sang pour l’armure du Foureau… mais nous avons deux armures d’argent et un seul chevalier d’argent.
-Je peux donner mon sang aussi… , commença Taliradis.
Mû hocha négativement la tête avec tristesse.
-Le sang d’un chevalier est nécessaire. De plus, Diomède en tant que chevalier de bronze ne peut m’aider à réparer une armure d’argent.
-Si Stellio avait su que l’armure de la Girafe était également morte, il serait venu lui-même. Je réalise maintenant que ma présence ici est totalement inutile.
-Stellio est là où il doit être, auprès de ses élèves, dit Jacob d’une voix tranquille. Quant à toi, ton aide nous a été précieuse.
Le chevalier d’argent regarda Mû dans les yeux.
-Je connaissais les conditions nécessaires à la restauration d’une armure d’argent, dit Jacob. J’ai eu le temps du voyage pour m’y préparer.
-Mais qu’est-ce que tu racontes ? Cela serait du suicide ! , dit Diomède.
La voix de Diomède tremblait et ses yeux écarquillés trahissaient sa stupéfaction.
-Au pire, s’il faut que tu donnes ton sang pour les deux, on attendra le temps nécessaire pour que tu puisses récupérer avant de le faire une deuxième fois.
-Allons, vous savez tous qu’il n’a jamais été question de retour pour moi.
Mû regardait toujours les yeux du chevalier paralysé et y lisait une détermination sans faille.
-Très bien, dit-il en inclinant la tête avec tristesse et respect.
-Très bien ? Comment ça très bien ?! , explosa Diomède. C’est hors de question ! Je suis venu ici pour réparer des armures, pas pour enterrer un ami !
-Non, mon ami. Tu es venu pour accompagner un vieux compagnon pour son dernier voyage. Tu le sais, je te demande juste de l’admettre. Si je suis venu, ce n’est pas seulement pour réparer mon armure. D’ailleurs j’estime qu’elle ne m’appartient déjà plus. La restaurer est avant tout un devoir que je dois accomplir vis-à-vis de son futur porteur. Si Mirfak et Belial étaient à ma place, je suis convaincu qu’ils auraient la même attitude. Nous avons accompli notre devoir de chevaliers, mon seul objectif à présent est qu’une nouvelle génération puisse prendre notre suite.
Mû et Taliradis se jetèrent un coup d’œil et décidèrent que leur place n’était pas là, et s’éloignèrent afin de laisser deux amis passer un dernier moment ensemble.


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Bien peu de mots furent échangés cette journée-là. Diomède n’avait laissé personne d’autre trancher les poignets de Jacob et il avait soutenu son ami et l’aider à déverser son sang sur les armures endommagées.
Le chevalier de bronze avait senti son ami s’endormir paisiblement, à mesure que son fluide vital s’écoulait. Il avait encore continué à serrer contre lui le corps de son ami bien longtemps après qu’il n’eut senti le cœur du chevalier d’argent s’arrêter de battre.
Pour la première fois en plusieurs siècles, une personne venait de périr en Jamir sans que son âme ne reste errer sur place pour autant.
Taliradis et Diomède laissèrent ensuite Mû s’affairer sur les deux armures d’argent (le garçon ne pouvait pas perdre de temps sous peine de gâcher l’ultime don de Jacob) tandis qu’eux-mêmes s’attelaient à la tâche de creuser une tombe pour le chevalier d’argent légèrement à l’écart de la tour.
Lorsque Mû eut finit les restaurations, les deux adultes n’eurent pas le cœur de le féliciter pour son remarquable travail. Ils mirent le corps en terre et Diomède prononça un éloge funèbre d’une grande sobriété dans lequel il évoqua les autres compagnons qu’il avait perdus et que Jacob allait à présent rejoindre.


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Le lendemain, ce fut au tour de Diomède d’offrir son sang pour l’armure du Fourneau. Si le jour précédent, Mû avait respecté la volonté de Jacob de déverser entièrement sa vie, cette fois-ci il passa sa main sur le poignet ouvert du chevalier de bronze ce qui eut pour effet de refermer instantanément la plaie en ne laissant qu’un fine cicatrice.
Diomède, qui n’avait pas cillé jusque-là, chancela dangereusement lorsqu’il voulut s’écarter de l’armure afin de laisser Mû s’atteler à son œuvre, mais Taliradis fut prompt à rattraper le chevalier de Pégase.
L’assistant de Stellio aida son compagnon à aller s’adosser à la tour et les deux hommes regardèrent en silence l’apprenti du Bélier restaurer la dernière armure.
Le sang versé par Diomède fut bientôt aspiré par le métal, comme si celui-ci était en fait une éponge. Le métal sacré, qui avait jusque-là une apparence et une consistance proche de la pierre, commença à reprendre un éclat plus normal. Le métal était également très malléable, presque comme s’il avait été en fusion, Mû arrivant à en modifier la forme en quelques coups de ses instruments. Comme le jour précédent, lorsqu’il avait réparé les armures d’argent, l’élève de Sion se servit de la réserve d’orichalque de la tour à plusieurs reprises pour réparer les pièces les plus endommagées.
Deux heures plus tard, alors qu’il en était aux finitions, Mû eut soudain un étrange pressentiment.
Il s’arrêta au milieu d’un mouvement alors qu’il s’apprêtait à frapper son burin de son marteau d’orichalque.
Il ferma les yeux, se concentra et eut la confirmation de ce qu’il craignait : ce qu’il ressentait à cet instant précis, il l’avait déjà ressenti une fois sur l’île de Canon.
-Des chevaliers noirs ! , hurla Mû à l’intention des adultes en se précipitant vers eux.
Diomède n’eut même pas le temps de se demander qu’elle mouche avait piqué le jeune apprenti que les passages dimensionnels caractéristiques de l’arrivée des échappés de l’île de la Reine Morte s’ouvraient à plusieurs endroit. Le chevalier de bronze se leva et voulut aller à la rencontre de Mû afin de récupérer la  boite de Pandore de son armure mais le garçon s’arrêta à mi-chemin de la tour. Le cosmos doré du futur chevalier d’or l’enveloppa et il tendit la main dans la direction de la tour.
-CRYSTAL WALL ! , cria le garçon.
C’était la première fois que Mû utilisait cet arcane en situation réelle et, malgré la situation, il ne put réprimer un petit sourire de satisfaction en constatant qu’il l’avait parfaitement réalisé.
Un mur d’énergie dont l’apparence faisait penser à un cristal mauve entoura la tour ainsi que Diomède et Taliradis.
-Mû, qu’est-ce que tu as fait ?! , interrogea Diomède en frappant la surface du mur.
-Je vais m’occuper de cela seul. Vous n’êtes pas en état de combattre… et vous ne vous êtes déjà que trop battu.
Toujours enveloppé par son cosmos doré, Mû fit face à huit chevaliers noirs qui s’approchaient de lui d’un pas décidé.
Le guerrier qui ouvrait la marche était revêtu d’une réplique sombre de l’armure de Persée que le garçon avait ressuscité le jour précédent. Mû se demanda si l’armure possédait également une réplique du bouclier de la Méduse (auquel cas celui-ci aurait sans doute été accroché sur le dos du chevalier noir). Le garçon pensa qu’il serait fixé bien assez rapidement, mais il conclut qu’il devait éliminer ce guerrier à la première occasion.
Persée Noir s’arrêta à quelques pas du garçon qu’il toisa avec arrogance.
-Nous savons que cet endroit renferme des réserves de poussière d’étoile et d’orichalque. Si vous nous les donnez sans faire d’histoire, peut-être cela se passera-t-il de façon presque indolore.
Mû afficha un sourire narquois tandis que son cosmos commençait à devenir de plus en plus brillant.
-J’imagine que vous avez besoin de réparer ces morceaux de ferrailles grossiers qui vous servent de protections, dit le garçon d’une voix doucereuse. On m’a rapporté qu’Aioros du Sagittaire et ses compagnons qui vous pourchassent aux quatre coins du monde étaient particulièrement efficaces dans leur tâche.
Le chevalier noir répondit au sourire de Mû par un sourire tout aussi méprisant.
-Même si cela était exact, je ne vois aucun de ces maudits chevaliers d’or par ici…


-Qu’est-ce qu’il prépare ? , demanda Taliradis à Diomède en observant le cosmos de l’apprenti qui s’intensifiait de plus en plus.
-Une technique sans doute… Je ne pensais pas que son entraînement était déjà aussi avancé.


Mû leva un sourcil surpris avant de répondre à Persée Noir.
-Vous savez que Jamir est le domaine des réparateurs d’armures, mais vous ignorez apparemment que ceux-ci sont les chevaliers d’or du Bélier depuis la nuit des temps. Voilà une idée bien malheureuse que de venir importuner un apprenti chevalier d’or sur ses terres. Cet endroit est un havre pour les chevaliers d’Athéna depuis des siècles, un refuge où régénérer leurs protections sacrées.
Le cosmos du garçon devenait de plus en plus brillant, forçant les guerriers aux armures noires à cligner des yeux, comme s’ils tentaient de regarder le soleil.
-Vous étiez des humains suffisamment corrompus et avides de pouvoirs pour accepter de vous allier avec des créatures dont la place n’est pas dans le monde des hommes. A cause de vous, un péril considérable s’est abattu sur la Terre. De nombreux malheurs se sont produits, des hommes valeureux et courageux ont été emportés en faisant leur devoir. A présent, vous n’êtes plus que des parodies d’être humains. Vous n’êtes pas dignes de vous tenir en ce lieu et je ne ferais preuve d’aucune pitié…
Les yeux de Mû se fermèrent et ses traits se crispèrent à cause de la concentration.
-Il va attaquer ! , cria un des chevaliers noirs.
Les poings serrés du garçon devinrent aussi lumineux que des étoiles, puis il ramena ses bras devant lui en ouvrant ses mains pour libérer la lumière.
-STARLIGHT EXTINCTION ! , hurla Mû.
Taliradis et Diomède furent obligés de cacher leur visage derrière leurs bras pour éviter d’être ébloui par l’explosion de lumière. Le flash lumineux ne dura qu’un instant et lorsqu’il se fut dissipé, les deux hommes constatèrent que la moitié des chevaliers noirs avaient disparu. Là où ils se tenaient, il ne restait à présent que de petites particules lumineuses qui flottaient dans l’air comme une nuée de lucioles.
Trois des rescapés semblaient terrifiés mais leur chef les réorganisa d’un simple regard autoritaire.
Mû arborait un sourire confiant mais Diomède se demanda si cela n’était pas en partie du bluff. Il doutait que le garçon, qui n’était après tout encore qu’apprenti, puisse utiliser plusieurs fois cette technique. Et surtout il se demandait si le garçon n’était pas au fond déçu de constater que son attaque n’avait pas affecté tous ses adversaires.
Néanmoins, les chevaliers noirs semblaient bien loin de ce genre de considérations. Tout ce qu’ils voyaient c’était un jeune démon qui venait de volatiliser en une seule attaque la moitié des leurs.
Mû, quant à lui, était satisfait de son attaque. Sion ne lui avait enseigné que le Crystal Wall jusqu’à présent et s’il avait été capable de lancer ce deuxième arcane c’était uniquement car il avait déjà vu le Pope l’utiliser une fois.
-Si je survis à ça, je pense que je ne manquerai pas d’arguments pour le convaincre que je suis apte à apprendre la suite, pensa le garçon avant de ramener son attention sur ses adversaires.


-Où sont-ils passés ? , demanda un guerrier au visage recouvert d’une vilaine acné.
-Ils sont tous morts, crétin ! , répliqua Persée Noir. Séparons-nous, il ne faut pas qu’il puisse recommencer.
-Vous avez tort, dit Mû au chevalier noir.
Celui-ci regarda le jeune apprenti avec un air méfiant.
-Non pas sur le principe de votre tactique –bien qu’elle soit vaine- mais sur le devenir de vos amis. Certains ont en effet instantanément rejoint le royaume des morts… mais pour d’autres cela ne sera pas aussi facile.


*          *          *          *          *          *          *          *          *          *          *          *          *          *


Les deux chevaliers noirs se relevaient péniblement. Ils se regardèrent et trouvèrent chez l’autre la même incompréhension. La tour, leurs compagnons, le jeune garçon au cosmos doré… tout avait disparu. De plus leurs corps étaient en sang et leurs armures en miettes.
Quel maléfice avait donc déchaîné sur eux ce gamin ?
Un épais brouillard les entourait et ils n’avaient aucune idée de l’endroit où ils se trouvaient précisément, même si la température et l’air rare suggéraient qu’ils étaient toujours dans les environs de Jamir.
Ils entendirent alors très nettement des bruits de pas qui venaient vers eux de toutes les directions et qui résonnaient comme s’ils se trouvaient au fond d’une étroite vallée. A cause des échos, les chevaliers noirs avaient du mal à évaluer le nombre d’individus les entourant mais il ne faisait aucun doute qu’ils étaient nombreux… très nombreux.
-Voilà, que le seigneur de Jamir nous envoie ses ordures ! , dit une voix caverneuse.
-Sans doute ne voulait-il pas s’abaisser à faire le ménage lui-même ! , en répondit une autre.
Des rires cruels s’élevèrent tandis que les chevaliers noirs se mettaient dos à dos pour faire face aux inconnus qui leur étaient sans aucun doute hostiles.
-Au moins avec ces deux-là, pas la peine de se demander s’ils sont dignes de poursuivre leurs routes…
-Qui va là ! , hurla l’un des deux guerriers de l’île de la Reine Morte.
-Qui va là ? Ha ha ha… Ne t’inquiète pas, nous aurons l’éternité pour faire connaissance !


Le brouillard commença à se dissiper soudainement, comme s’il avait été d’origine surnaturelle. Les deux chevaliers noirs constatèrent alors avec une inquiétude grandissante qu’ils étaient entourés par des dizaines d’êtres en armures. Lorsque la visibilité redevint normale, ce furent l’horreur et la terreur qui les gagnèrent.
En effet, les êtres qui les entouraient n’étaient humains que de silhouette. Des dizaines d’orbites vides les fixaient avec ironie et les armures pour la plupart brisées et presque inutilisables ne protégeaient plus que des os blanchis par les décennies.
Les morts-vivants, squelettes maintenus en une parodie d’existence par des volontés maudites et revanchardes, déferlèrent alors sur les chevaliers noirs en riant. Un rire à glacer le sang…


*          *          *          *          *          *          *          *          *          *          *          *          *          *


En entendant leurs compagnons hurler de terreur, les chevaliers noirs qui n’avaient pas été atteints par le coup de Mû se regardèrent avec inquiétude. Puis ils se placèrent lentement en cercle autour du garçon en le regardant comme s’il était un dangereux serpent venimeux.
-On peut toujours tomber sur plus damné que soi, commenta Mû avec ironie. Et dans ce genre de cas, la panique n’est pas la bonne option.
-Ne vous laissez pas impressionner, dit le plus âgé des guerriers sombres. Il est seul et nous sommes quatre, nous avons l’avantage.
Mû ne paraissait pas spécialement soucieux des manœuvres de ses adversaires et ne jugeait apparemment pas utile de se mettre en position de combat.
Obéissant à un signe de tête de son chef, le chevalier noir qui s’était déplacé dans le dos du garçon se rua à l’assaut en voulant asséner un coup de poing sur le derrière du crâne.
Mû se téléporta une fraction de seconde avant que l’assaut ne l’atteigne, se déplaçant de deux mètres en arrière si bien qu’il se retrouva à son tour dans le dos du chevalier noir. Au lieu de frapper le garçon utilisa ses pouvoirs télékinésiques pour projeter son adversaire en avant. Persée Noir n’eut pas le temps de réagir autrement que pour pousser un juron et son compagnon, à la fois victime de son élan et du « coup de pouce » de Mû le percuta.
Un autre chevalier noir se jeta sur l’apprenti qui cette fois-ci choisit de ne pas esquiver. Le garçon fit un simple geste de la main comme s’il voulait chasser un insecte : une vague télékinésique souleva le guerrier sombre du sol et le projeta avec une violence terrible sur le Crystal Wall.
L’une des propriétés de l’arcane défensive des chevaliers du bélier était de renvoyer toutes les formes d’attaques essayant de le franchir. Le guerrier subit donc deux fois la violence de la collision ce qui lui brisa les os comme s’il avait été pris dans un gigantesque étau.
Mû ne laissa même pas le temps au quatrième chevalier noir de réfléchir s’il devait attaquer ou prendre ses jambes à son cou. Le garçon se téléporta à ses côtés, lui posa une main sur la jambe puis tous deux disparurent pour réapparaître instantanément trois cent mètres plus haut. Mû se téléporta une dernière fois, seul cette fois-ci, laissant le chevalier noir tenter d’apprendre à voler. L’apprentissage accéléré fut visiblement un échec et l’homme s’écrasa au sol une poignée de secondes plus tard alors que Persée Noir et son dernier sbire se relevaient après s’être dépêtrés.
Voir les deux corps disloqués de ses compagnons fut visiblement de trop pour le chevalier acnéique. Il prit la fuite en se dirigeant vers la passerelle de bois. Diomède et Taliradis étaient également estomaqués par l’expéditivité dont venait de faire preuve leur jeune ami. Quand le garçon avait déclaré ne faire preuve d’aucune pitié, ils n’avaient pas pensé qu’il joindrait autant les actes à la parole.
-Lâche ! , cria le chef à l’intention du fuyard.
-Très mauvais calcul de sa part, commenta Mû d’un ton neutre.
Persée Noir sembla oublier le déserteur pour se concentrer exclusivement sur son adversaire. Il passa ses mains dans son dos puis dévoila un bouclier noir décoré d’une tête de gorgone.
-Votre armure est donc bel et bien dotée d’une réplique du bouclier de la Méduse. Je n’aurais pas pensé qu’une vulgaire armure noire serait dotée d’un objet aussi puissant.
-Ce n’était qu’un bout de métal sans pouvoir… jusqu’à ce l’alliance que nous avons conclu ne change tout, répondit Persée Noir en fixant le bouclier sur son avant-bras gauche.
-Ces créatures avec qui vous vous êtes compromis ne se sont donc pas contentées d’amplifier vos pitoyables forces…
-Dans quelques secondes tu regretteras amèrement ces paroles, maudit serviteur du Sanctuaire. Si tu connais les pouvoirs de ce bouclier tu sais que tu n’as plus aucune chance à présent.
-Je ne suis pas de cet avis…
-Imbécile, il est impossible d’échapper au regard de la Méduse, tu ne pourras rien faire pour éviter d’être pétrifié pour l‘éternité !
Les yeux de la Méduse commencèrent alors à s’ouvrir, une lumière noire se déversant au fur et à mesure que les paupières d’acier se soulevaient. Néanmoins pour les yeux d’un être tel que Mû, qui en cet instant était éveillé au septième sens même s’il n’en avait pas encore pleinement conscience, cette lumière noire était d’une lenteur déplorable : le garçon eut même tout le loisir de regarder les yeux grand ouverts du bouclier, la lumière naturelle était infiniment plus rapide que l’artificielle émise par la gorgone.
Le garçon, qui venait de réparer l’authentique armure de Persée, savait en outre que regarder la Méduse n’était en soi pas dangereux. Ce qu’il lui fallait à tout prix éviter en revanche était de laisser l’émanation cosmique produite par le bouclier atteindre ses cornées. Mais cette attaque avait une vitesse limitée par le niveau du chevalier noir et Mû eut donc tout le temps qu’il lui fallait pour se protéger.
-CRYSTAL WALL ! , cria-t-il en dressant sa défense.
La lumière noire se réfléchit sur l’arcane défensif et retourna aussitôt sur Persée Noir qui n’eut pas le temps de comprendre ce qui lui arrivait avant d’être transformé en statue de pierre.
Simultanément, un hurlement retentit sur le plateau. Visiblement le dernier chevalier noir venait de rencontrer à son tour les gardiens damnés de Jamir…
Mû fit un geste et les deux Cristal Wall volèrent en éclats qui s’évanouirent dans le néant avant de toucher le sol.
-Je connais quelqu’un qui aurait voulu être présent pour faire ça… Mais c’est à d’autres de continuer ce que lui et des hommes courageux ont commencé.
Sur ces paroles Mû frappa du poing la statue de Persée Noir qui vola en éclats sous l’impact.
-J’en termine avec l’armure puis il sera grand temps de rentrer au sanctuaire, commenta laconiquement Mû en se détournant des restes de son adversaire.


Quelque part dans la forêt amazonienne, le même jour


Les chevaliers noirs avaient dressé leurs quartiers depuis quelques jours au cœur de la plus grande forêt du monde, isolés à plusieurs centaines de kilomètres de toute forme de civilisation. Ils avaient abattu les arbres dans un rayon de cent mètres afin de pouvoir installer leur campement sommaire. C’était la première fois depuis plusieurs mois -depuis que le Sanctuaire d’un côté et les Babyloniens et leurs alliés de l’autre avaient décidé de tout mettre en œuvre pour les éliminer en fait- qu’ils étaient restés aussi longtemps au même endroit. S’ils étaient une centaine lors de leur fuite de l’île de la Reine Morte, au plus haut, après avoir recruté au quatre coins du monde, leurs effectifs avaient culminé à près de quatre cents guerriers. Mais à présent leur nombre était moins important qu’il ne l’avait jamais été. Si après l’épisode de l’île de Canon, ils avaient encore continué à semer des graines de conflits de par le monde, plus le temps avait avancé plus leur simple survie était devenue en soi un objectif prépondérant.
Le moral était atteint et s’il s’était s’agit d’un groupe ordinaire les défections auraient déjà été nombreuses. Mais du fait des entités qui partageaient à présent leurs corps, nul n’osait fuir.
Que se passerait-il si le maître décidait de leur retirer ce qu’il leur avait offert ? Cela était-il seulement possible sans périr en conséquence ? Et surtout, tous avaient eu largement le loisir d’observer les pouvoirs quasiment illimités de celui qu’ils avaient considéré jusqu’à peu comme leur bienfaiteur. Comment espérer lui échapper ? Où aller pour fuir son regard ?
Au milieu de ce camp à l’ambiance délétère, Dragon Noir avançait d’un pas pressé vers la grande tente où leur maître avait élu domicile. Il venait d’apprendre de bien mauvaises nouvelles, comme souvent ces derniers temps…
Le seigneur noir était depuis longtemps maintenant le seul intermédiaire entre la base et la tête. Il était même de fait le véritable commandant, leur mystérieux maître semblant se désintéresser progressivement du cours des événements même s’il utilisait toujours ses pouvoirs pour permettre aux chevaliers noirs d’aller et venir partout sur Terre à travers les dimensions.
-Maître, puis-je m’entretenir avec vous ? , interrogea-t-il une fois sur le seuil.
-Entre, répondit la voix inhumaine qu’il connaissait si bien.
Le seigneur noir s’exécuta et pénétra dans la tente qui était totalement vide à l’exception d’un grand siège en acier sur lequel la silhouette du maître, comme à l’habitude revêtu d’une cape à capuche à l’allure misérable, se tenait.
Dragon Noir posa un genou à terre et s’inclina avant de prendre la parole.
-Maître. La mission à destination de Jamir a apparemment été un échec.
-Je le sais.
-Avez-vous vu ce qu’il s’est passé ? , interrogea le seigneur noir après avoir légèrement tiqué.
-Un apprenti chevalier d’or se trouvait là-bas.
-Maître, pourquoi ne m’avez-vous pas prévenu, j’aurais pu aider nos hommes.
Dragon Noir n’eut aucune réponse. Sentant un début de colère monter en lui, le seigneur noir fit alors preuve d’une impertinence qu’il ne s’était encore jamais permise.
-Pourquoi n’êtes-vous pas intervenu vous-même ? S’il ne s’agissait que d’un apprenti, avec votre force vous auriez pu sauver nos hommes et récupérer l’orichalque.
Même s’il ne pouvait voir le visage de son maître, Dragon Noir eut l’impression que celui-ci souriait, apparemment amusé par l’audace de son serviteur.
-D’autres éléments méritent davantage mon attention à l’heure actuelle.
-Mais maître, nos rangs sont de plus en plus clairsemés et nos guerriers sont de moins en moins forts. Cerbère Noir et moi sommes à présent les deux derniers seigneurs noirs encore en vie. De plus si les derniers seigneurs noirs que nous avions nommés étaient de niveaux moindres, plus aucun autre ne possède le pouvoir nécessaire pour prétendre sérieusement à ce titre à l’avenir. Certains des derniers hommes que nous avons recrutés ont des cosmos si faibles que même une fois leur force augmentée par la symbiose ils sont moins puissants que la plupart d’entre nous ne l’étions sur l’île de la Reine Morte. Vous aviez dit que grâce à l’orichalque vous pourriez au moins augmenter la résistance de leurs armures qui en l’état sont dérisoires. A l’heure actuelle la plupart aurait déjà du mal face à des chevaliers de bronze du Sanctuaire. Or ce sont des chevaliers d’or qui nous poursuivent, sans oublier Mardouk et ses alliés.
-Je sais tout cela. Il va donc falloir récupérer des individus à potentiel supérieur.
-Mais où ?
-Les enfants noirs ne t’ont-ils pas donné satisfaction ? Organise un nouveau rapt sur un camp d’entraînement du Sanctuaire.
-Mais, maître, ils nous attendent à présent !
-Dragon Noir, ton impertinence m’amuse, mais je te déconseille de remettre en cause mes ordres. J’ai parlé.
Dragon Noir voulut répliquer mais il sentait que cela serait une erreur.
Il lui revint en mémoire une conversation qu’il avait eu voilà bien longtemps avec Cygne Noir, avant le début de cette histoire, quand ils étaient encore sur l’île de la Reine Morte et que Cygne Noir avait refusé de les suivre dans leur entreprise.


-Nous aurons un allié puissant, avait dit Dragon Noir.
-Puissant certes, j’ai senti son cosmos aller et venir, flottant dans l’air comme une odeur de mort, depuis quelques jours, avait répondu celui qui avait été à une époque un authentique chevalier d’Athéna. Je pense même avoir bien mieux évalué que vous la puissance de cet étranger. Et si j’étais à votre place je m’interrogerais sur les raisons qui peuvent le pousser à s’allier à une bande de minables comme vous.


Ces paroles résonnaient dans le cerveau de Dragon Noir alors qu’il prenait congé de son maître. Mais il les chassa bien vite pour mobiliser toute son intelligence à mettre en application l’ordre qu’il venait de recevoir. Même si sa conviction intime était qu’il s’agissait d’une erreur, il lui appartenait maintenant de réduire au maximum les risques de nouvelles pertes.


L’entité quant à elle souriait en constatant que son serviteur avait été bien près de se rebeller franchement et sans doute allait-il obéir mais ça serait à contre-coeur. Pendant un instant l’entité éprouva même ce qui aurait pu ressembler à de la sympathie pour le seigneur noir. Sans doute parce qu’elle-même s’apprêtait à accomplir un acte que son Maître, le vrai Maître, réprouverait… Mais ce sentiment bien trop humain pour elle, s’évanouit bien vite et l’entité redirigea ses sens cosmiques vers les lointaines dimensions où les chevaliers du Sanctuaire se fourvoyaient à le rechercher.


Brésil, Sao Paulo, le même jour


Ce matin-là, Aldébaran était de bonne humeur. Sérapis, son père adoptif qui avec le temps était devenu également son maître, avait décrété qu’en récompense du bon travail de chacun la journée était quartier libre.
Pour accompagner cette annonce le soir précédent, le chevalier d’or avait amené tous ses élèves sur la plage où il avait préparé (avec l’aide sans doute conséquente de sa petite amie actuelle, considérant les capacités toutes relatives du grand guerrier dans le domaine de la cuisine) un repas des plus copieux suivis de fruits tous plus succulents les uns que les autres.
Puis alors que la nuit commençait à tomber, les apprentis avaient dansé sous les étoiles sur un air de carnaval imprimé par la guitare de Sérapis.
Enfin quand la fatigue commença à rattraper finalement les apprentis, le maître s’éclipsa avec son amie et Aldébaran comprit qu’il devrait aller dormir dans le dortoir avec ses amis.
Le jeune brésilien avait dormi du sommeil du juste et si sa nuit avait été réparatrice, elle s’était terminée alors que le soleil était déjà haut dans le ciel. Le dortoir était vide, les autres apprentis n’avaient sans doute pas jugé utile de le réveiller et il se doutait que son père ne serait sans doute pas visible de la journée, voir jusqu’au lendemain quand il viendrait réveiller tout le monde pour le footing matinal.
Après être resté allongé paresseusement encore un moment, le garçon avait finalement décidé que cela serait du gâchis de passer sa journée libre au lit et qu’il lui fallait rejoindre ses amis.
Il se leva d’un bond, attrapa ses affaires qu’il avait jetées en boule avant de se coucher puis alla se débarbouiller dans la salle d’eau. Il voulut démêler ses longs cheveux, mais renonça après quelques coups de peignes bien trop douloureux. Ils pourraient bien être en bataille pour une fois…
Lorsqu’il fut dehors et qu’il estima vu la position du soleil qu’il devait presque être midi, il poussa un grand bâillement et après avoir hésité encore une fois à aller se recoucher, il alla se chercher un fruit à la cuisine puis partit d’un pas décidé vers la plage où il était sûr que les autres étaient allés.
Chemin faisant, il repéra une boite de conserve qui ferait un ballon de fortune parfaitement acceptable. C’est en jonglant avec habilité et en sifflotant qu’il couvrit le chemin, souriant aux gens qu’il croisait et profitant autant que possible du soleil.
Comme il le pensait, ses compagnons d’entraînement s’étaient lancés dans une partie de football endiablée contre les autres enfants du bidonville. La perspective de devenir des chevaliers légendaires semblait être totalement sortie de l’esprit de ses amis, qui en l’instant jouaient à être de tout autre héros que les glorieux défenseurs d’Athéna.
L’un était Pelé, l’autre Tostao, l’autre Garrincha et tous disputaient à nouveau les matchs légendaires des héros de Guadalajara qui avaient rythmé l’été précédent. Chaque dribble réussi était ponctué d’exclamations moqueuses, raillant les supposés origines italiennes du joueur passé.
Aldébaran regarda le match quelques minutes puis quand il constata que ses amis étaient en fait en infériorité numérique il s’avança sur l’air de jeu qui était délimité par des tas de t-shirts.
-Je rentre, dit-il simplement en allant se placer au milieu du terrain.
-Oh non pas lui ! , s’exclamèrent en chœur les adversaires qui savaient que toute chance de remporter la partie venait de s’envoler.
Les faits leur donnèrent raison et ce jour-là ce furent bel et bien eux les italiens.


Une dimension singulière, au même moment


Akiera, Saga et Kanon inspectaient les vestiges de ce qui avait dû être un campement encore récemment. On discernait encore de nombreuses traces d’activités humaines et les trois voyageurs discernaient sans mal les réminiscences des perturbations dimensionnelles qui avaient eu lieu à l’arrivée puis au départ des chevaliers noirs.
L’environnement était un des plus étranges que qu’ils aient jamais observé : la gravité semblait agir de façon différente à un pas de distance, le spectre lumineux se modifiait de façon aléatoire, des étoiles s’allumaient et s’éteignaient dans le ciel sans logique apparente…
Saga, qui s’était coupé les cheveux presque à ras pour se différencier de son frère, portait sur son dos la boite de Pandore renfermant l’armure d’or des Gémeaux. Kanon, les cheveux en bataille et qui semblait ne pas avoir vu de peigne depuis des mois, portait une tunique presque semblable à celle de Saga dans le style antique propre au Sanctuaire. Akiera était quant à lui vêtu d’un jean et d’un pull dont il avait semble-t-il arraché les manches, ses longs cheveux verts attachés en queue de cheval.
-Je ne comprends même pas quel intérêt ils avaient à s’être établi dans une dimension aussi instable, déclara Akiera. Les choses sont tellement mouvantes qu’une simple pensée suffit à modifier l’environnement.
Pour appuyer ses paroles il désigna à une dizaine de mètres d’eux  un gigantesque rocher pyramidal qui, grâce à l’étrange gravité régnant dans les environs, flottait dans l’air la pointe vers le bas à quelques pas du sol. Sous les yeux des deux jumeaux la forme se remodela rapidement jusqu’à prendre l’apparence d’une sphère. Puis les contours se firent de plus en plus flous jusqu’à ce que le rocher se volatilise purement et simplement.
-Cet endroit n’a pas plus de substance qu’un songe, conclut-il. Si notre monde est situé au sommet de l’empilage des dimensions, là où règne l’ordre, ici nous sommes au sous-sol, presque à la frontière du chaos primordial.
-Ce n’était sans doute que temporaire, tenta Saga. D’ailleurs par rapport à d’habitude, la piste menant ici a été relativement facile à suivre ce qui confirmerait qu’ils n’avaient de toute façon pas l’intention de faire de vieux os dans le coin.
-J’en doute, intervint Kanon.
Akiera et Saga regardèrent le cadet de l’équipe en attendant qu’il approfondisse sa pensée. Il était rare que Kanon donne son avis sur leur traque qui semblait à ses yeux n’être rien d’autre qu’une corvée.
-Je sais qu’au fil des derniers mois nous nous sommes rapprochés de plus en plus de ces chevaliers noirs et que nous arrivons à décrypter de plus en plus rapidement les traces qu’ils laissent derrière eux. Mais cette créature qui les conduit de dimensions en dimensions dispose de pouvoirs à la limite de notre compréhension. Elle est tellement puissante que nous l’avions senti, Saga et moi, utiliser ses pouvoirs à travers plusieurs continuums. Alors je me demande à quel point nous arrivons à suivre sa piste… et à quel point elle nous laisse la suivre.
Akiera et Saga pesèrent ses paroles un instant avant que l’adulte ne prenne la parole.
-Les chevaliers de bronze et d’argent nous ont dit que la première fois qu’ils avaient établi le contact cela était sans doute délibéré de la part des chevaliers noirs qui voulaient se débarrasser d’eux.
-Cela serait un piège ? Mais l’endroit est désert, dit Saga. A part nous faire perdre du temps je ne vois pas ce qu’ils auraient gagné à nous amener ici.
-Justement l’endroit se prête à une embuscade. Si quelques pensées peuvent modifier la réalité il ne serait pas dur d’en faire un piège mortel… , commença Kanon.
Mais le garçon n’eut pas besoin d’exprimer totalement le fond de sa pensée car elle commença à se réaliser sous leurs yeux.
Le piège qui avait été dressé à l’intention des chevaliers d’Athéna était des plus subtil. En effet, c’était en déduisant son existence et son effet que Kanon venait de déclencher le mécanisme mortel dont les engrenages étaient faits de pensées et de cosmos.
Le frère cadet de Saga venait de penser qu’une dimension aussi instable pouvait facilement être détruite par un esprit suffisamment puissant qui n’aurait presque qu’à le vouloir.
Dans un environnement si particulier, les pensées pouvaient éventuellement acquérir une permanence et ne plus être lié à leur auteur original. Quelqu’un avait pensé à la destruction de cette dimension, en avait imaginé chacune des étapes nécessaires et ses idées étaient restées dans l’air, inactives jusqu’à ce que quelqu’un les réactive par inadvertance.
Il avait donc suffit à Kanon de penser que la dimension pouvait facilement disparaître… pour que cela soit le cas.
La réalité qui entourait les trois chasseurs s’effondra alors comme un château de cartes : le sol se mit à onduler sous leurs pieds comme un accordéon, les structures qui flottaient en l’air tombèrent en poussière, les étoiles explosèrent dans le ciel ou se contractaient en naine blanche puis en trou noir. Kanon vit les silhouettes de son frère et d’Akiera se déformer comme s’il observait leurs reflets dans des miroirs déformants.
Kanon essaya d’inverser les choses mentalement mais il sentit qu’un cosmos qui avait été endormi jusqu’à ce qu’il ne le réactive forçait les choses à empirer. Pire ses efforts semblaient déclencher de nouveaux mécanismes de destruction, accélérant encore l’effondrement général.
Saga vit que Kanon criait mais aucun son ne lui parvenait. Il n’eut cependant aucun mal à lire sur ses lèvres :
-Fichons le camp d’ici !
Tous trois déployèrent simultanément leurs cosmos pour ouvrir un passage dimensionnel mais cela n’eut pas l’effet escompté. La réalité était si distordue que leurs pouvoirs manquaient de prise et surtout ils se génèrent les uns les autres : leurs efforts respectifs pour stabiliser les choses, non synchronisés du fait de la précipitation, réduisant à néant ceux des autres.
Akiera ordonna du geste aux jumeaux de le laisser procéder seul tandis que tous les objets célestes de la réalité mourante étaient soudain attirés les uns vers les autres, emportés dans un vortex destructeur.
L’ancien chevalier d’or essaya d’ouvrir un passage stable mais le chaos rendait la chose presque impossible. Les frères sentirent que la planète sur laquelle ils se trouvaient était à son tour attirée comme le reste de la réalité qui était en train de subir une sorte de Big Crunch accéléré soit l’exact inverse d’un Big Bang : une contraction de toute la matière en un seul point.
-Je ne vais pas y arriver ! , hurla Akiera en sentant qu’il perdait toute prise sur les événements.
Les corps des trois gémeaux étaient à présent déformés de manière de plus en plus excentrique, leur forme aplatie comme s’ils étaient des créatures bidimensionnelles leurs membres allongés démesurément formant de grandes arabesques.
Alors qu’il n’était plus qu’à quelques secondes de l’anéantissement, ils sentirent un passage s’ouvrant de l’extérieur de la réalité. Akiera projeta son cosmos vers la brèche pour l’agrandir de leur côté. Ils virent alors une main de dimension titanesque surgir du tunnel dimensionnel à présent grand ouvert. Celle-ci les attrapa d’un seul mouvement, comme s’il s’agissait de la main d’un enfant attrapant des flocons de neige.
Alors que les trois humains envoyés du Sanctuaire progressaient dans le tunnel dimensionnel la main reprit progressivement des dimensions plus ordinaires et ils distinguèrent bientôt la silhouette de l’homme qui les attirait vers la sécurité.
Kanon jeta un regard en arrière et vit que la dimension dont il s’échappait était à présent si contractée qu’il ne restait plus qu’un mælstrom engloutissant la matière informe. Il sentait que l’attraction commençait à les rattraper mais leur sauveur ne faiblissait pas.
Ils arrivèrent soudain à l’extrémité du tunnel qui se referma derrière eux si tôt qu’ils en eurent émergé. L’homme qui les avait secourut s’écarta vivement afin qu’ils ne s’étalent pas tous les trois sur lui et ils s’écrasèrent donc au sol plutôt brutalement.
Après avoir lâché un juron qui aurait fait rougir Saga et Kanon s’ils n’étaient pas occupés à maugréer sur la violence de l’impact, Akiera se redressa afin de voir le visage de leur sauveteur. L’ancien chevalier n’avait vraiment pas eu le temps de réfléchir à l’identité de celui-ci. S’il avait eu ce temps, sans doute se serait-il attendu à découvrir le casque du Grand Pope mais jamais il n’aurait pensé au visage qu’il découvrait à présent et il resta bouche bée
Ce visage aux traits nobles et à la barbe finement taillée était celui d’un homme dans la quarantaine qui arborait à l’instant un grand sourire malgré la sueur qui dégoulinait de son front.
L’homme était vêtu d’une armure aux reflets orangés dont les enluminures représentaient des symboles solaires et était d’une robuste constitution, sa taille approchant les deux mètres lui donnant, du point de vue d’Akiera, qui était encore à moitié allongé, une allure de géant.
L’homme providentiel tendit une main amicale à l’ancien chevalier et l’aida à se relever.
-Qui êtes-vous ? , demanda Kanon qui était également en train de se relever.
-Shamash ! , répondit Akiera. Shamash de Babylone…
Ce nom ne signifiait rien pour Kanon mais Saga se releva instantanément en l’entendant. Il n’avait pas oublié l’homme qui les avait accueilli dans la cité mythique lorsqu’Aioros et lui avaient dû relever le défi lancé par Mardouk.
Akiera se rappelait que le jour-là, l’homme qui lui faisait face avait démontré de grandes capacités dans le domaine des pouvoirs dimensionnels qu’il venait de confirmer en les aidant. Mais cela n’expliquait pas pourquoi il l’avait fait.
-Je vous présente Rudy, dit Shamash en lâchant la main d‘Akiera afin de désigner le vieil allemand vêtu d’une grande cape de voyage pourpre et qui s’appuyait sur un bâton de bois sculpté et recouvert de runes. Le vieillard arborait une barbe négligée d’une semaine qui était d’un blanc aussi éclatant que ces cheveux mi-longs.
-Nous nous connaissons, dit l’homme de sa voix à l’accent caractéristique en regardant Akiera.
Ce dernier sembla très surpris par cette affirmation et dévisagea longuement le vieil homme, persuadé qu’il se souviendrait d’un homme vêtu de façon si particulière. Il s’attarda alors sur le visage usé de l’inconnu et plus particulièrement sur ses yeux bleus qui semblaient avoir vu bien plus de choses que la majorité des humains en verraient en cinq cent ans de vie. Des yeux qui avaient vu des merveilles mais aussi les pires horreurs dont pouvait se rendre coupable l’humanité. Au bout d’un très long moment une lueur s’alluma dans les yeux d’Akiera.
-Les Cinq Pics… Vous êtes un de ces nazis venus semer le désordre et que Dôko avait eu la magnanimité de laisser partir.
Un sourire se dessina sur le visage ridé.
-Je suis très honoré que vous vous souveniez de moi. Cela remonte pourtant à presque trente ans…
-Que faites-vous ici ? , demanda Akiera d’une voix suspicieuse.
-Vous voulez dire à part vous sauver les fesses ? , répliqua l’allemand en levant un sourcil.
Akiera parut sur le point de lancer une réplique cinglante mais Saga lui attrapa le bras.
-Nous vous remercions de nous avoir aidés, dit le jeune chevalier.
Shamash et Rudy se contentèrent de hocher la tête.
-Vous êtes tombé à pic, continua le garçon. Néanmoins, j’imagine que le hasard n’est pas le seul à remercier pour la… promptitude… de votre intervention.
Akiera regarda autour de lui et constata qu’ils étaient loin d’être revenu sur Terre, même si la dimension où ils se trouvaient était infiniment plus stable que celle qu’ils venaient de quitter en catastrophe.
-Qu’es-ce qui vous amène si loin de notre monde ? , ajouta Akiera d’une voix mesurée.
Rudy interrogea Shamash du regard qui après une hésitation répondit d’un hochement de tête à la question muette.
-La même chose que vous, répondit finalement le vieil homme. Nous pourchassons également les chevaliers noirs, presque depuis plus longtemps que vous en fait. Vous ne nous avez devancés sur cette piste que de quelques minutes.
-Cette dimension est presque voisine de celle d’où nous venons, dit Saga. J’imagine que vous étiez en train de nous observer et attendiez que nous soyons partis.
-C’est exact, reconnut l’allemand sans hésitation.
-Même si je ne peux que me féliciter que vous ayez été en train de nous espionner vu les circonstances, dit Akiera, cette attitude n’en paraît pas moins quelque peu suspecte. Le fait que vous nous ayez secouru suggère que vous ne nous êtes pas hostiles… mais alors pourquoi ne vous êtes vous pas fait connaître de nous plus tôt ?
-Pour éviter de nous retrouver dans la situation qui est la notre à présent.
-C’est-à-dire ?
-Devoir répondre à des questions.


Saga sentit un nouveau début de tension en Akiera. Il savait que son maître ne tolérerait pas longtemps d’obtenir des réponses aussi peu satisfaisantes, et ceci malgré la gratitude qu’il devait aux deux hommes. En fait, connaissant son maître comme il le connaissait, Saga était persuadé que si son maître n’avait pas été dans cette situation de débiteur, il aurait peut-être déjà allumé la machine à baffe.
-Peut-être pour le moment pourrions-nous unir nos forces et régler ce genre de questions plus tard ? , suggéra le garçon.
-Nous devons… nous devons en informer le Sanctuaire, objecta Akiera.
-Non, ça attendra, intervint Kanon. Il faut agir maintenant.
Tous se tournèrent vers le garçon qui était resté silencieux et ne semblait plus s’être réellement intéressé à la conversation depuis qu’Akiera avait identifié Shamash. Le jumeau de Saga semblait plongé dans une intense concentration
-Pourquoi ?
-C’est moi qui aie activé le piège tout à l’heure. J’ai ressenti le cosmos de celui qui l’avait préparé… et je le sens encore ! Ce n’est qu’un résidu, un fil ténu… Mais je suis sûr de pouvoir le remonter jusqu’à l’origine.
-Cela pourrait être un nouveau piège, fit remarquer Saga.
-Improbable, intervint Rudy. Celui qui vous a piégé doit être sûr d’avoir réussi son coup à l’heure actuelle.
-Mais il se rendra vite compte de son erreur dès que nous commencerons à changer de dimension, continua Kanon. Nous le pourchassons depuis des mois, nous n’aurons jamais une meilleure chance. Il faut agir maintenant.
-D’accord mais comment procède-t-on ? , demanda Saga. Si nous allons vers lui, vu le niveau de pouvoir qu’il détient, il aura vite fait de nous sentir.
-Pas la peine d’aller à lui, dit Rudy. Si tu ne perds pas ce lien et que nous procédons avec soin, je peux le faire venir à nous…


*          *          *          *          *          *          *          *          *          *          *          *          *          *


-Maître, d’après notre observateur, le moment est propice pour attaquer ce camp d’entraînement.
Dragon Noir avait la désagréable impression que son maître ne lui aurait pas accordé plus d’attention s’il s’était mis à marcher sur les mains.
-Nous aurions besoin que vous ouvriez un passage pour un groupe d’enfants noirs. Le camp est sans adulte pour le moment, mais cela ne durera sans doute pas longtemps.
Le seigneur noir sentit le prodigieux cosmos de son maître s’activer.
-Le passage est prêt, annonça ce dernier d’une voix neutre. Laisse-moi.
Dragon Noir se releva et quitta la tente sans un mot, laissant son maître à ses réflexions.
Malgré le fait d’avoir été ainsi importuné par le chevalier noir, l’être jubilait. Il venait enfin de se débarrasser de ces envoyés du Sanctuaire. Bien sûr il savait que cette action allait fortement déplaire à son maître… Il avait deviné depuis longtemps que celui à qui il devait son allégeance avait des projets pour les deux jumeaux. Mais il pourrait plaider la bonne foi et à l’avenir son maître serait obligé de le tenir davantage informé de ses plans. Peut-être même son maître consentirait-il enfin à lui rendre ce qu’il avait perdu.
L’être savait parfaitement que si tel était le désir de son maître, les blessures qu’Elle lui avait infligé ne seraient plus que des souvenirs depuis déjà bien longtemps. Il n’était pas récompensé à sa juste valeur de ses efforts et de son dévouement !
Il ne sentit que très vaguement les enfants noirs qui s’engouffraient dans le passage dimensionnel, son esprit entièrement tourné vers le futur et les triomphes qui s’annonçaient.
Il fut soudain tiré de ses rêveries par une étrange sensation, tous ses sens, pour la plupart surnaturels, en alerte.
Quelqu’un venait d’entrer en contact avec son cosmos ! Mais ce n’était pas un contact ordinaire, c’était un appel impératif qui traversait la texture des mondes et des dimensions. Un appel auquel même un être aussi puissant que le maître des chevaliers noirs ne pouvait se soustraire.
-Une invocation ! , rugit l’être de rage.


*          *          *          *          *          *          *          *          *          *          *          *          *          *


Sur le retour de la plage, les élèves de Sérapis commentaient joyeusement leurs performances sur le terrain. Bien que le match venait à peine de s’achever et que le souvenir devait en être encore précis dans leurs têtes, leurs récents hauts-faits sportifs avaient fortement tendance à être amplifiés et à être rendu de plus en plus héroïques. Un joueur, qui avait dribblé deux joueurs sur une action, se rappelait avoir traversé tout le terrain en passant en revue toute l’équipe adverse, un autre rajoutait vingt bon mètres à la distance de laquelle il avait été capable de marquer, un tir sur lequel le gardien adverse avait fait preuve de maladresse était transformé en frappe d’anthologie en lucarne, le gardien avait tendance à largement exagérer la dangerosité des tirs qu’il avait eu à bloquer…
Finalement, seul Aldébaran n’éprouvait pas le besoin d’embellir sa performance personnelle qui se suffisait à elle-même. Il écoutait donc en souriant franchement les déclarations de plus en plus extravagantes de ses amis. Il hésita néanmoins à un moment à reprendre l’un d’entre eux, qui à son sens avait triché. Le garçon en question (l’un des plus prometteur des élèves de Sérapis)  avait en effet utilisé, discrètement certes, son cosmos sur une action, alors qu’ils s’étaient tous mis d’accord pour ne jamais le faire lorsqu’ils jouaient contre des adversaires extérieurs au camp d’entraînement.
Néanmoins, l’action avait été tellement superbe, à un moment où la cause du match était déjà entendue depuis longtemps, qu’Aldébaran ne pouvait au fond pas lui reprocher de s’être fait plaisir.
C’est donc l’esprit léger, bien loin de songer un instant au dur entraînement qui reprendrait dès le lendemain, que les garçons arrivèrent à leurs baraquements et pénétrèrent dans la petite cour qui leur faisait face.
S’il n’avait pas été occupé à se moquer d’un de ses compagnons qui poussait un peu trop loin le bouchon de l’enjolivement, Aldébaran se serait peut-être rendu compte bien plus tôt que quelque chose n’allait pas. Mais là il fut autant pris de court que ses amis quand de jeunes garçons vêtus d’armures noires surgirent de toute part et les encerclèrent.
Les éclats de rire moururent brusquement et les élèves regardèrent avec un air ahuri les nouveaux arrivants. Ceux-ci étaient aussi nombreux et ricanaient de façon préoccupante. Ils avaient le même âge qu’eux, les mêmes corps à la maturité précoce due à l’entraînement des chevaliers… Néanmoins, même s’ils n’avaient pas porté ces étranges armures noires, il était facile de dire que quelque chose n’allait pas avec ces garçons. Leurs regards brillaient d’une lueur folle et inquiétante, leurs lèvres étaient tordues en de dérangeants rictus, leurs cheveux et leurs habits étaient d’une saleté presque repoussante comme si toute notion d’hygiène leur était inconnue.
Ce fut Aldébaran qui réagit le plus vite. Il avait en effet reconnu certains des garçons : il s’agissait d’élèves du centre d’entraînement de Stellio du Lézard, l’ancien maître de Sérapis, qu’Aldébaran avait eu l’occasion de rencontrer lors d’un voyage au Sanctuaire près de deux ans auparavant. Et il savait en outre qu’il s’était passé quelque chose de terrible dans ce camp pour avoir surpris une conversation entre son père adoptif et le chevalier Aioros du Sagittaire qui avait été de passage quelques mois auparavant.
-Attention, ils sont dangereux ! , cria-t-il à ses amis qui le regardèrent sans comprendre.
Mais les faits eurent vite fait de leur clarifier la situation : les jeunes chevaliers noirs passèrent à l’attaque et ce fut le chaos.
Plusieurs des compagnons d’entraînement d’Aldébaran se retrouvèrent projetés au sol sans avoir eu vraiment le temps de comprendre ce qu’il s’était passé. Le fils adoptif de Sérapis lui-même faillit être pris de vitesse par l’assaut de l’adversaire qui venait de lui tomber dessus.
Le garçon se contenta donc de parer en toute hâte, réalisant que son agresseur était sans doute au moins aussi fort (et même sans doute bien plus) que les plus doués de ses amis, ceux en lesquels Sérapis fondait le plus d’espoir. Mais Aldébaran était lui aussi largement au-dessus du niveau de ses compagnons. Et aussi fort que pouvait être cet adversaire cela restait loin de valoir son père adoptif. Or le chevalier du Taureau se retenait de moins en moins lorsqu’il donnait des séances d’entraînement au combat individuelles à son fils adoptif.
Passée la panique des premières secondes, le jeune apprenti put donc contre-attaquer : vif comme l’éclair, Aldébaran attrapa les deux poings de son adversaire et lui asséna un terrible coup de tête avant que celui-ci n’ait pu réagir. Constatant avec surprise que le chevalier noir était toujours conscient, il lui décocha donc un deuxième coup ce qui eut apparemment pour effet de régler le problème, au moins temporairement.
Se détournant de son adversaire qui s’écroulait de façon flasque, Aldébaran put jeter un œil au déroulement des événements. Ce qu’il découvrit ne le rassura pas.
Il n’avait fallu que quelques secondes pour que plus de la moitié de ses amis mordent la poussière. Ils étaient à présent traînés, inconscients, à l’extérieur de la zone de combat par leurs adversaires. Seuls deux ou trois des élèves tenaient réellement le choc, dont celui qui avait utilisé son cosmos lors du match qui vu la tournure des événements semblait s’être déroulé dans une autre vie.
Aldébaran dut choisir entre porter secours à ceux qui combattaient encore ou à ceux qui étaient inconscients. Il jugea qu’il valait mieux aider en priorité ceux qui étaient encore vaillants et donc susceptible de le seconder par la suite.
Le cadet des élèves se jeta donc l’épaule la première dans le dos d’un des chevaliers noirs, un enfant qui devait être à peine plus âgé que lui. Aldébaran sentit l’armure et des os céder sous sa charge.
Il n’accorda qu’un bref encouragement du regard à l’apprenti qu’il venait de secourir et se précipita sur un autre adversaire. Mais les actions d’Aldébaran n’étaient pas passées inaperçues et ce coup-ci son adversaire ne se laissa pas surprendre. Le garçon, emporté par son élan, dû s’employer à éviter de justesse un coup de pied qui lui visait l’abdomen : il prit une impulsion et s’envola au-dessus de l’attaque adverse, expédiant ses deux genoux en pleine face du chevalier noir.
Celui-ci s’écroula pour le compte tandis qu’Aldébaran se réceptionnait de façon un peu pataude mais quand même efficace.
De nouveau sur ses pieds, il se rendit compte que tous les enfants vêtus de noirs le regardaient à présent, visiblement estomaqués que trois d’entre eux se soient fait battre en l’espace de quelques secondes. Ses compagnons encore debout profitèrent du répit pour se regrouper et souffler un peu.
Aldébaran eut l’impression que les assaillants qui s’étaient écartés de la mêlée en emportant leurs victimes inanimées étaient suspendus entre deux attitudes : ils paraissaient attendre quelque chose mais avaient aussi visiblement envie de venir s’occuper de lui en nombre.
Finalement l’un d’entre eux lâcha le corps inerte qu’il portait et s’élança en courant.
-Tuez-le ! , cria-t-il à l’intention de ses comparses qui suivirent son exemple.
Aldébaran n’eut pas vraiment le temps de s’inquiéter de la demi-douzaine d’adversaire qui lui fonçait dessus puisqu’il était déjà occupé à éviter les coups du premier d’entre eux.
Il encaissa volontairement un coup de poing dans l’abdomen : s’il eut le souffle coupé il put néanmoins attraper l’avant-bras de son adversaire de la poigne de fer de ses deux mains.
Avec un rugissement d’effort, il se mit à tourner sur lui-même en entraînant le chevalier noir qu’il expédia sur ceux qui étaient en train d’arriver en courant. Deux furent atteints par leur compagnon et chutèrent au sol en tas.
Les trois autres enfants noirs allaient lui tomber dessus lorsqu’ils s’arrêtèrent en plein élan. Le garçon n’eut pas besoin de se retourner pour découvrir ce qui les avait stoppés.
Le cosmos du chevalier d’or du Taureau était en effet fort difficile à rater, surtout amplifié par la rage comme il l’était.
Comprenant instantanément que les élèves étaient des adversaires dérisoires par rapport au maître, les enfants abandonnèrent leurs combats respectifs et se rassemblèrent pour offrir un front commun face au chevalier qui marcha jusqu’à se retrouver au côté de son fils adoptif.
-Je prends la suite, dit Sérapis sans s’arrêter ni adresser un regard à Aldébaran.
Le jeune brésilien obtempéra en s’écartant sans un mot. Il vit alors que les chevaliers noirs semblaient s’être totalement désintéressés de leurs prisonniers qui gisaient inertes à plusieurs dizaines de mètres sur le sol pour se focaliser uniquement sur le chevalier d’or. Craignant que les agresseurs puissent se servir de leurs victimes comme otages, Aldébaran fit signe aux derniers élèves encore debout de l’aider à aller les récupérer.


A chaque pas qui le rapprochait des chevaliers noirs, Sérapis avait l’air de rassembler de plus en plus à un taureau furieux s’apprêtant à charger.
-Vous osez vous en prendre à des enfants, dit-il à l’intention des chevaliers noirs en s’arrêtant à quelques mètres d’eux.
-Nous sommes des enfants aussi, répliqua l’un d’entre eux qui semblait moins impressionné par le chevalier d’or que les autres.
Le garçon, sans doute âgé d’environ huit ans, était vêtu d’une armure noire que Sérapis reconnut être celle du Pégase Noir.
-Certainement pas. Vous n’êtes malheureusement humain que d’apparence.
Le jeune chevalier noir dont le regard fou était encore plus dérangeant à cause de son visage juvénile apparemment innocent, éclata de rire. Il se tapa le crâne du bout de l’index.
-Crois-moi, il existe encore quelque chose d’humain là-dedans. Quelque chose qui appelle à l’aide… Vas-tu l’ignorer, chevalier d’or ?
-Si je pouvais faire autre chose qu’offrir enfin le repos à ces corps que vous avez perverti, je le ferais. Mais cela n’est pas en mon pouvoir.
-Tu veux donc nous tuer ? Mais nous tous ici n’avons été que victimes d’événements qui nous dépassaient, ajouta-t-il en englobant ses compagnons du geste. Nous voulions devenir chevalier, servir Athéna. Nous avions foi dans le Sanctuaire. Mais celui-ci a trahi cette confiance. Non seulement, il a été incapable de nous protéger alors que nous n’étions pas encore capable de le faire nous-mêmes. Et maintenant non seulement il ne tente rien pour nous aider, mais pire encore voilà qu’un chevalier d’or déclare qu’il va nous tuer sans ciller ! N’as-tu pas l’impression que nous pouvons légitimement nous sentir trahis par le Sanctuaire ?
Sérapis serra les poings. Le discours du jeune Pégase Noir l’avait presque troublé. Celui-ci jouait sur l’ambiguïté de qui était véritablement en train de parler : était-ce la créature qui habitait ce corps humain, le jeune élève de Stellio, les deux à la fois ? Sérapis savait que cela n’était évidemment qu’une ruse pour le déconcentrer, mais de toute façon en cet instant une telle stratégie était inutile car il ne pouvait être suffisamment réceptif à ce genre de manipulations.
-Peut-être, mais je vais vous avouer une chose. En cet instant, je me fiche de ce que vous êtes et à quel point vous êtes responsables ou non de vos actes. Sans doute cela devrait-il me préoccuper… mais tel n’est pas le cas. Tout ce qui m’intéresse, tout ce que je veux c’est que des… monstruosités telles que vous ne puissent plus jamais approcher mes élèves.
Le chevalier du Taureau s’avança en déployant son cosmos et les enfants noirs reculèrent d’abord craintivement devant cet homme qui semblait soudain envahi par toute la rage de son animal totem.
Mais bien vite, ceux qui avaient été des élèves de Stellio du Lézard avant d’être insidieusement pervertis, se rassemblèrent et se mirent en position de combat faisant front face à Sérapis qui s’arrêta à quelques mètres d’eux. Le chevalier d’or prit alors sa pause de combat atypique en croisant les bras, ce qui visiblement déconcerta un instant ses adversaires.
-A l’assaut ! , cria alors un des gamins pervertis.
Il agirent comme un seul homme et bondirent simultanément à l’attaque.
-Vous vous en êtes pris à mes protégés… Pour cela je n’aurai aucune pitié ! GREAT HORN !
La première caractéristique remarquable de l’attaque était sa fulgurance qui n’avait que peu d’équivalent, même parmi les chevaliers d’or. Si un des confrères de Sérapis aurait déjà eu du mal à discerner le passage de sa position défensive à l’attaque, les enfants noirs furent fauchés en plein vol sans avoir la moindre chance de comprendre ce qu’il venait de se passer.
La seconde caractéristique du Great Horn était son potentiel de destruction qui sortait tout simplement des échelles de référence, d’autant plus lorsque le coup était porté sans la moindre retenue mais au contraire avec toute la force de la colère.
Non seulement ses victimes ne virent pas l’attaque, mais elles ne surent même jamais qu’elles avaient été attaquées. Leur trépas fut instantané, leurs corps littéralement anéantis, pulvérisés jusqu’au dernier de leurs atomes.
Le coup détruisit également une aile du bâtiment où Sérapis et ses apprentis vivaient ainsi que tout ce qui se trouvait face au chevalier d’or sur plus de trente mètres.
Lorsque les flashs de lumière de l’attaque se fut dissipé, ce ne fut pas un spectacle de destruction qui s’offrit au regard des spectateurs, mais un spectacle de… rien. Tout était comme si Dieu avait soudain été irrité par une partie de sa création et avait décidé de mettre un coup de gomme.
Il n’y avait pas de débris ou de nuage de poussière ni aucun indice de ce qui se trouvait là une seconde avant, juste un grand cône de sol parfaitement plan, vitrifié.


-Et bien… Je serai capable de faire ça un jour ? , demanda Aldébaran devant le spectacle de désolation.
Sérapis ne répondit pas, visiblement encore furieux.
-Je suis désolé, si j’avais été plus fort personne n’aurait été blessé… , ajouta le garçon.
Le chevalier d’or regarda alors son fils adoptif avec stupéfaction.
-Tu plaisantes ? Tu as été remarquable et je suis le seul à blâmer. Je n’aurais pas dû vous laisser seuls, pas à un moment aussi trouble. J’ai eu l’arrogance de penser qu’ils n’attaqueraient pas un camp d’entraînement dirigé par un chevalier d’or… mais il leur a suffit de jouer sur mon inconséquence.
Aldébaran constata que maintenant que la colère commençait à retomber, Sérapis semblait totalement abattu.
-Tout le monde est là… , dit le garçon en prenant la main de celui qu’il considérait comme son père.
-Athéna devait veiller sur nous, ou alors la chance a compensé ma stupidité… Aioros m’a dit que lorsque les chevaliers noirs avaient attaqué l’île de Milos, leur rapidité d’action avait été tout autre, qu’ils avaient emmené les prisonniers dans des passages dimensionnels au fur et à mesure. Aujourd’hui ils auraient dû avoir le temps d’enlever presque tout le monde… Je me demande à quoi nous devons le miracle de nous en être sortis à si bon compte.
-Nous allons avoir du travail de maçonnerie… , commenta Aldébaran pour détendre l’atmosphère en regardant le bâtiment éventré.
-Oui… Je me suis un peu oublié… Merci de m’avoir dégagé le champ de tir, à propos, répliqua l’adulte en désignant les élèves inconscients mais saufs.


*          *          *          *          *          *          *          *          *          *          *          *          *          *


Akiera regardait Rudy procéder avec un intérêt visible. L’allemand avait d’abord tracé un grand triangle dans le sol puis dessiné des signes au sens mystérieux du bout de son bâton.
Il s’était ensuite assis en tailleur au milieu du triangle et avait marmonné des incantations dans un langage aux accents archaïques que l’ancien chevalier d’or était bien incapable d’identifier.
Des lignes de flammes apparurent alors sur le sol en avant du vieillard, dessinant en quelques secondes une gigantesque forme géométrique : un octogone parfaitement régulier de près de cents mètres carrés dont les arêtes se prolongeaient pour dessiner une étoile à huit branches.
Le débit de l’allemand s’accéléra et des symboles enflammés se formèrent dans l’air à la verticale de chacune des pointes de l’étoile tandis que des runes gravées sur son bâton se mirent à luire de façon surnaturelle.
Akiera se fit la réflexion que cet homme n’avait plus grand-chose à voir avec le fanatique qu’il avait rencontré tant d’année auparavant. Sa visite aux Cinq Pics ne l’avait visiblement pas découragé d’explorer le domaine du paranormal et d’apprendre les secrets les plus mystiques. Il avait assurément acquis des pouvoirs considérables bien que d’une nature fort différente de ceux que détenaient les chevaliers d’Athéna.
L’ancien chevalier se demandait combien le monde comptait de tels êtres et surtout quelles étaient leurs allégeances…
Sans arrêter ses incantations, le vieil homme fit alors signe de la main à Kanon de s’approcher et de se placer face à lui tout en lui indiquant de ne pas pénétrer ni dans le triangle, ni dans l’étoile.
Le garçon et le vieil homme fermèrent les yeux, se concentrant intensément. Akiera avait presque l’impression de sentir Kanon remonter à la vitesse de la pensée le lien vers leur mystérieux ennemi en entraînant l’allemand dans son sillage.
Les incantations s’accélérèrent encore, le maître de Saga reconnut des bribes de latin et de grec ancien (sans pour autant être réellement capable de saisir le sens du moindre mot).
Kanon ouvrit alors les yeux et s’écarta en chancelant tandis que les paroles de Rudy s’accélérèrent encore, devenant un brouhaha incompréhensible de syllabes.
Akiera sentit un passage dimensionnel s’ouvrir au centre de l’étoile et l’être que les trois gémeaux poursuivaient depuis plusieurs mois en émergea. Tous sentirent le cosmos de l’entité s’activer pour ouvrir un passage dimensionnel, mais la tentative ne fut pas couronnée de succès.
L’ancien chevalier d’or pensait avoir une idée du niveau de pouvoir de leur ennemi et constater que Rudy était parvenu à les neutraliser en piégeant leur invité forcé à l’intérieur de l’étoile enflammée lui fit ressentir une énorme estime pour l’allemand.
Constatant que ses tentatives n’aboutissaient pas, l’entité se tourna vers eux.
-Nous nous rencontrons enfin, dit Akiera avec un grand sourire. La nouvelle de notre mort était très exagérée, j’espère que vous ne l’aviez pas trop fêtée…
-Misérables, vous auriez mieux fait de périr dans cette dimension perdue ! , dit la créature de sa voix inhumaine. Honnêtement, vous ne pouvez pas penser que ceci me retiendra longtemps, ajouta-t-il en désignant du geste les lignes de feu.
- Cela serait inutile, je n’ai pas besoin de l’éternité pour en finir avec toi, intervint Saga. Il ne me faudra que quelques minutes tout au plus pour expédier cette affaire !
-Fou arrogant ! Tu sais si peu de choses…
Saga se tourna vers son maître et son frère.
-Je m’en charge. Et pas la peine de discuter, le chevalier des Gémeaux c’est moi ! En plus sans armure vous me gêneriez plus qu’autre chose.
-Je pense que c’est une erreur, dit Shamash en prenant de vitesse Akiera qui avait apparemment également des choses à redire à ce sujet. Vous ne réalisez pas la force de cet adversaire.
-Aucun problème, dit Saga en franchissant la limite des lignes de feu.


100 kilomètres à l’ouest de Kinshasa, Congo, au même moment


-Franchement ce n’est pas drôle, tu aurais au moins pu me laisser le secouer un peu ! , dit Deathmask à Aioros tout en donnant un coup de pied rageur à une pierre qui traînait au milieu de du chemin de terre qu’ils arpentaient.
-C’était inutile, il s’est montré très coopératif, répondit le chevalier du Sagittaire.
-C’est vrai que dès que tu as commencé à poser les questions on peut dire qu’il s’est empressé de répondre, observa Shura.
Aioros jeta un regard en biais à Jason de la Carène qui marchait quelques pas derrière les trois chevaliers d’or mais ne commenta pas davantage, laissant l’italien geindre. Le chevalier d’argent remercia par la pensée le jeune grec de ne pas s’être appesanti sur le sujet.
En effet, si l’homme qu’ils venaient d’interroger, Pélias, avait mis tant d’entrain à répondre à leurs questions c’est parce Jason était déjà venu le voir une première fois. A cette époque le groupe constitué de chevaliers de bronze et d’argent était au plus bas, entouré d’ondes négatives si bien que l’entretien avait été des plus « musclé » ce dont Aioros n’ignorait rien.
-En tout cas nous avons un peu perdu notre temps, observa Shura. Tout ce qu’il nous a dit, nous le savions déjà ou presque.
-Cela valait la peine d’essayer, ce n’est pas comme si nous croulions sous les pistes en ce moment, répondit le chevalier du Sagittaire.
En effet, si au cours des premiers mois, les quatre envoyés du Sanctuaire avaient débusqué et abattu de nombreux chevaliers noirs, cela faisait quelques semaines qu’ils restaient bredouilles.
Et c’est ainsi que, chargés de leur boites de Pandore, ils se retrouvaient à déambuler dans un paysage aride sous un soleil de plomb. Un autochtone qui les aurait observés aurait d’ailleurs trouvé bien singulier ce groupe de trois jeunes gens et d’un adulte portant de grands cubes de métal doré et argenté sur le dos.
Mais cet observateur extérieur aurait peut-être été encore plus intrigué, pour ne pas dire estomaqué, par le trio qui attendait patiemment les quatre serviteurs d’Athéna.
Mardouk, le protecteur de la Mésopotamie, se tenait en effet au milieu du chemin de terre, revêtu de son armure d’écaille émeraude et une main refermée sur la garde de sa puissante épée noire qui se trouvait dans son fourreau incrusté de joyaux.
Quelques pas derrière lui se dressait un homme protégé par une lourde armure de plate moyenâgeuse dont le métal poli réfléchissait la lumière du soleil comme un miroir. Enfin, une jeune femme à la peau matte et aux cheveux de feu complétait le groupe. Celle-ci portait à même la peau une armure aux reflets rouges très légère qui ne cachait pas grand-chose de sa plastique parfaite. Ses tibias étaient protégés par de fines protections de métal maintenues par des lanières de cuir tandis que des cuissardes de métal aux formes agressives lui protégeaient le haut des jambes. Son bassin était enfermé dans une culotte de métal auquel étaient fixés quatre fourreaux de sabres courbés. Si son bas ventre était à découvert, sa poitrine et son épaule gauche étaient recouvertes de pièces élégantes et finement ouvragées. Enfin son bras droit ne portait aucune protection tandis que le gauche était totalement protégé, trois longues lames de métal à l’allure redoutables étant fixées à l’avant bras.
Ce furent les reflets du soleil sur l’armure de plate qui attirèrent l’attention de Deathmask  sur le trio atypique, le silence soudain de l’italien prévenant les autres que quelque chose d’inhabituel se passait.
Tous les quatre restèrent bouche bée quelques instants. Deathmask et Shura, interpellés par l’allure martiale des trois inconnus, se mirent en position de combat mais Aioros, une fois remis du choc, leur fit signe d’attendre.
Mardouk, suivi à quelques pas de distance par ses compagnons, s’approcha alors tranquillement en souriant franchement à Aioros. Celui-ci vint à sa rencontre après avoir signifié à ses compagnons de ne pas bouger.
-Nous nous revoyons enfin, jeune Aioros. C’est un plaisir.
-Le plaisir est réciproque, seigneur Mardouk. Mais… que faites-vous ici ? Et qui sont vos compagnons ?
-Cet homme, je l’ai vu en Norvège, intervint Jason en désignant le chevalier en armure de plates. C’est lui qui nous avait aidés.
-Voici Ogier, dit Mardouk en faisant la présentation.
-Je n’avais pas eu vraiment le temps de vous remercier, dit le chevalier d’argent.
-Nous ne pouvions laisser de valeureux guerriers périr sous nos yeux. J’ai malheureusement appris que certains de vos frères d’arme étaient tombés depuis.
-J’ai bien peur que vous soyez bien renseigné.
-Mon cœur pleure la mort de tels braves. Quel qu’ait pu être leur chemin, je ne doute pas qu’il se sera achevé dans l’honneur, ajouta-t-il en s’inclinant respectueusement.
Jason tiqua légèrement à cette déclaration : cet Ogier venait-il de faire allusion aux dérives qui avaient accompagné les derniers mois de leur mission ? Il accepta néanmoins les condoléances en s’inclinant à son tour.


Les deux hommes se regardèrent avec respect puis un silence gêné tomba sur la scène pendant quelques secondes que même Deathmask n’osa pas rompre. Ce fut finalement le seigneur de Babylone qui prit la parole.
-Et cette jeune femme se nomme Khamakhya, dit-il.
-Voici, Deathmask du Cancer, Shura du Capricorne et Jason de la Carène, dit Aioros.
-Maintenant que les présentations sont faites, sans doute faut-il en venir à la raison pour laquelle nous sommes ici… Je dirais qu’elle est simplement semblable à la vôtre.
-Les chevaliers noirs ? , demanda Aioros. Dans ce cas, j’ai bien peur que vous n’en trouverez pas ici.
-Une vraie zone, même pas moyen de s’amuser un peu, dit Deathmask apparemment encore frustré par son inaction.
-Je suppose que c’est donc vous qui éliminiez certains des chevaliers noirs et de leurs alliés avant que nous ne puissions mettre la main dessus, poursuivit Aioros sans prêter d’attention au chevalier du Cancer. Bien évidemment, suite aux événements en Norvège, nous soupçonnions votre ami d’être impliqué d’une façon ou d’une autre dans les amas de corps que nous avons découvert à intervalle régulier.
Le babylonien fit oui de la tête.
-Néanmoins il ne nous était jamais venu à l’idée que vous puissiez être partie prenante dans tout cela. Vos terres de Mésopotamie sont bien loin, fit remarquer Aioros.
-Je vais là où l’on a besoin de moi.
-Je ne suis pas certain que cela respecte certains accords passés avec le Sanctuaire… J’ai même les plus gros doutes à ce sujet.
La température descendit de quelques degrés et Deathmask commença à s’intéresser vraiment à la conversation. Peut-être aurait-il sa dose d’adrénaline finalement ?
-Vous avez déjà l’art de l’euphémisme malgré votre jeune âge, dit Mardouk avec un sourire en coin. Néanmoins je propose de nous occuper de chaque chose en son temps et de nous en tenir pour le moment à cette vermine noire.
-Pendant tout ce temps, vous avez soigneusement évité que nous nous rencontrions… Pourquoi venir à nous aujourd’hui ? Qu’est-ce qui a changé ?
-Ce qui a changé ? Simplement qu’aujourd’hui nous ne voyons plus d’inconvénients à agir au grand jour.
-Cela aurait donc été un « inconvénient » que nous vous découvrions plus tôt ? Cela veut-il dire que vous pensez que le Sanctuaire aurait beaucoup à redire sur vos activités ?
La température descendit encore de quelques degrés. Shura et Deathmask se jetèrent un coup d’œil puis se placèrent juste derrière Aioros, parés à toute éventualité, instantanément imités par les alliés de Mardouk.
-Comme je l’ai dit, chaque chose en son temps… , dit Mardouk d’une voix apaisante et parfaitement calme. Je vais vous dire pourquoi je suis devant vous en cet instant, ajouta-t-il un faisant un geste de la main à ses compagnons.
Ceux-ci reculèrent de quelques pas et la tension redescendit imperceptiblement. De son côté, Jason observait cela d’un œil inquiet, sentant que si jamais les choses tournaient au vinaigre entre ses six-là, son poids dans la suite des événements serait anecdotique.
-Il se trouve que certains de mes amis ont rencontré certains des vôtres, reprit Mardouk après une légère pause. En l’occurrence le jeune Saga des Gémeaux, qui était votre compagnon lors de l’épreuve de Babylone, et son maître aux manières parfois si… rustres.
Aioros se souvenait qu’Akiera n’avait en effet pas eu des rapports très cordiaux avec les babyloniens.
-Si nos amis ont réussi à s’entendre, nous devrions y parvenir, nous aussi, continua Mardouk.
-S’entendre ? C’est-à-dire ?
-Ils viennent de m’informer qu’ils ont enfin localisé celui qui tire les ficelles des chevaliers noirs, et qu’ils ont trouvé un moyen de le neutraliser. Ils tentent en ce moment-même de l’éliminer définitivement.
-Si cela est vrai, il faut aller les aider ! , dit Aioros.
-Nous avons peut-être mieux à faire. Voyez-vous, j’ai toute confiance en eux et ils m’ont dit où se trouve actuellement le camp des chevaliers noirs. Sans leur maître, la fuite ne fait plus partie de leur option.
-Nous pourrions donc en finir, murmura Aioros.
-Tout à fait. Nous sommes donc venus vous inviter à mettre fin à leurs agissements. Cela ne justifierait-il pas une alliance de circonstance ?
Aioros lança un regard à ses compagnons d’arme qui hochèrent la tête.
-Très bien. Finissons-en alors.


Mardouk hocha la tête et tira de son fourreau la longue épée noire à laquelle le chevalier du Sagittaire avait été confronté et qui avait été capable d’entamer l’armure du Sagittaire. Si les dégâts étaient depuis très longtemps totalement résorbés, Aioros ne quitta pas la lame des yeux lorsque Mardouk commença à faire tournoyer la lame dans ses mains ce qui provoquait d’étranges oscillations lumineuses. Le seigneur de Babylone prit son arme à deux mains puis fendit l’air devant lui comme s’il avait voulu couper en deux un adversaire invisible de la tête au pied. Un grand trait de lumière vertical se tenait à présent là où la lame était passée. Celle-ci aurait dû toucher le sol à présent, mais le métal disparaissait au niveau du trait de lumière comme si la moitié de la lame s’était évanouie dans le néant. Mardouk releva alors ses bras pour remonter son épée jusqu’à la moitié de la lumière puis bougea la lame de droite à gauche comme s’il avait été en train d’écarter des rideaux, le trait de lumière s’élargissant jusqu’à devenir une ovale dorée.
Mardouk adressa un clin d’œil aux chevaliers puis enjamba l’ovale qui était assez grande pour laisser passer un homme. Il ne réapparut pas de l’autre côté mais s’était tout simplement volatilisé. Sans un mot, Ogier et la femme emboîtèrent le pas de leur chef. Aioros haussa les épaules et les imita, bientôt suivi par ses compagnons.


*          *          *          *          *          *          *          *          *          *          *          *          *          *


L’arrivée des chevaliers et de Mardouk au milieu du campement des chevaliers noirs ne fut pas des plus discrètes. Ceux qui n’avaient pas été directement témoins du phénomène furent très rapidement avertis par les cris d’alertes.
Dragon Noir se trouvait dans la tente de son maître à ce moment-là. Il s’inquiétait en effet du fait que les enfants noirs qu’il avait envoyés au Brésil ne soient pas encore rentrés et venait de constater l’absence de son maître. Lorsqu’il entendit les cris annonçant l’arrivée des intrus il acquit la conviction qu’ils avaient été trahis, bien loin d’imaginer que l’être qui les avait arrachés à l’île de la Reine Morte faisait face en ce moment précis à ses propres problèmes.
Il sortit donc en courant de la tente et se rua vers le lieu de l’agitation en rameutant ses hommes derrière lui. Si certains avaient été sur le point de fuir, voir le seigneur noir foncer au combat les en dissuada.
Lorsqu’il fut sur les lieux, Dragon Noir constata que Cerbère Noir, le dernier seigneur noir en dehors de lui-même avait déjà hurlé des ordres pour organiser la défense et encercler les arrivants qui n’étaient pas encore passé à l’assaut. Dès que Dragon Noir vit les forces en présence il sut que leur parcours venait sans doute d’atteindre son terme. Face à trois chevaliers d’or, un d’argent plus Mardouk et deux de ses alliés les plus efficaces, il savait pertinemment que la victoire n’était pas une issue sérieusement envisageable.
Il hésita un instant à ordonner la fuite mais à quoi bon ? Leurs adversaires étaient trop nombreux, la fuite serait une débandade et nul n’en réchapperait. Leur meilleure chance était de rester en bloc, et ainsi, même vaincus, peut-être auraient-ils la satisfaction d’emporter quelques adversaires avec eux. Il se joignit donc à Cerbère Noir pour organiser un dernier baroud d’honneur.


Si Jason n’avait pas été entouré par six êtres aussi exceptionnels, sans doute aurait-il été très inquiet de la situation. Mais même si leurs ennemis étaient largement supérieurs en nombre, il savait que ses alliés et lui avaient l’avantage.
-Aujourd’hui, la mort de mes amis va enfin être vengé, pensa-t-il en serrant les poings et en se préparant mentalement au combat.
-Mon dieu, il reste encore de ces horreurs, dit Ogier en désignant les nombreux jeunes garçons vêtus d’armures noires.
-Les élèves de Stellio du Lézard… , murmura Aioros. Tâcher de vous en… charger… sans douleur excessive.
-J’avoue que je préfèrerais ne pas m’en occuper, dit Shura avec franchise.
-Fillette, se moqua Deathmask qui s’attira des regards noirs et pas seulement du chevalier du Capricorne. Moi, j’m’en moque…
-Cela ne me gène pas non plus, dit la femme que Mardouk avait appelée Khamakhya, les premiers mots que les chevaliers l’entendaient prononcer.
Deahmask et elle échangèrent un regard et Aioros fut étonné de constater que le jeune italien eut un frisson très visible et recula d’un pas, comme si ce qu’il avait vu dans les yeux de la femme l’avait profondément dérangé.
-Très bien, dans ce cas occupez-vous en, dit Aioros. Dragon Noir est pour moi, ajouta-t-il d’un ton qui ne tolérait pas de réplique.
-Je m’occupe de l’autre seigneur noir, dit Shura.
Le chevalier du Sagittaire hésita une seconde (il aurait préféré que Mardouk s’en charge) mais acquiesça néanmoins.
-Fais attention sa force est considérable. Mais si tu te bats avec application tu n’as rien à craindre de lui.
-Nous nous chargeons du reste, conclut Mardouk.
-Nous allons donc de nouveau combattre côte à côte, dit Ogier à Jason qui hocha la tête.
Les sept guerriers s’avancèrent alors vers leurs adversaires, chacun parfaitement concentré sur ce qu’il avait à faire.
Les seigneurs noirs hurlèrent d’ultimes instructions à leurs hommes qui se rassemblèrent en groupes compacts pour attendre l’ennemi, les deux chefs attendant pour leur part de pied ferme leurs opposants désignés.


*          *          *          *          *          *          *          *          *          *          *          *          *          *


-Je suppose que je dois te considérer comme mon adversaire, dit le second seigneur noir armé de chaînes noires terminées de boulets hérissés de pics une fois que Shura fut devant lui. Laisse-moi te dire qui va te tuer… Je suis…
-Inutile, je connais ton nom, coupa le chevalier du Capricorne. Tu es Cerbère Noir et tu étais déjà un seigneur noir sur l’île de la Reine Morte.
Ne s’attendant visiblement pas à ça, le chevalier noir leva un sourcil surpris.
-Nous nous sommes déjà rencontrés. Je suis celui qui avait tué Ours Noir voilà quelques années.
Une lumière passa dans les yeux de Cerbère Noir tandis qu’il faisait le lien entre le gamin vêtu de haillons de ses souvenirs et le chevalier d’or qui lui faisait face.
-Voyez-vous ça… Tu serais donc devenu un chevalier d’or. Qui aurait pu croire cela d’un produit de cette île maudite…
-Je n’ai jamais rien eu à voir avec cet enfer…
-Tu te trompes ou alors tu te mens à toi-même. Nul ne peut résister à l’influence de l’île. Elle corrompt tout et tu ne fais pas exception à la règle malgré ta belle armure dorée.
-Tu te trompes.
-Vraiment ? Pourtant je me souviens parfaitement de toi et de la façon dont tu avais exécuté brutalement Ours Noir. Ce jour-là tu n’avais pas l’air de quelqu’un sur qui le doux air de notre île n’avait eu aucune incidence. D’ailleurs tu t’es porté volontaire pour m’affronter n’est-ce pas ? N’est-ce pas une façon de tourner la page définitivement, de te convaincre que tu n’as rien en commun avec nous ?
Shura regarda le seigneur noir avec froideur avant de répondre.
-Crois ce que tu veux… , dit-il entre ses dents serrées. Nous avons assez parlé, je suis là pour me battre.
-Ne t’inquiètes pas, nous y arrivons. Mais je te préviens : si nous nous étions affrontés à l’époque, j’aurais sans doute mordu la poussière avec fracas… mais aujourd’hui c’est moi qui sortirais vainqueur ! Tu n’es plus ce gamin, mais je ne suis plus le même homme !
-Tu n’es plus un homme, répondit Shura en enflammant son cosmos. Je peux aussi te dire une chose : quand tu verras le véritable Cerbère en enfer tu pourras accueillir cette vision avec joie car cela signifieras que ton calvaire sera terminé.
Cerbère Noir se contenta de sourire. Il saisit fermement sa chaîne sombre avec ses deux mains et dressa ses bras vers le ciel en commençant à faire tournoyer au-dessus de sa tête les massifs boulets de métal noirs. Le chevalier noir était d’une habilité impressionnante et sans le moindre effort apparent il imprima un mouvement de plus en plus rapide sans que jamais les deux chaînes ne se touchent.
Les boulets décrivaient des cercles aux rayons de plus en plus grands ce qui suggérait que la chaîne s’allongeait de façon surnaturelle.
Shura commença à marcher vers le seigneur noir sans, semble-t-il, accorder la moindre attention à la démonstration de son adversaire. Celui-ci entama une série de subtils mouvements de poignets pour induire la trajectoire souhaitée à ses armes, puis d’un mouvement sec il ramena ses avants-bras devant lui en les croisant. L’un des boulets qui était à ce moment-là en train d’effectuer un mouvement rasant à quelques centimètres du sol fut projeté dans le ciel, tandis que l’autre eut le comportement inverse et s’abattit pour venir se planter dans le sol quelques mètres devant Shura et y disparaître dans un nuage de fumée.
Le chevalier d’or s’immobilisa pour se préparer à ce qui allait suivre. Le boulet qui avait filé dans les cieux entama sa descente mais ce ne fut pas un mais d’innombrables objets métalliques contendants qui plongèrent sur le chevalier d’or. De façon surprenante Shura sauta en l’air à la rencontre de l’attaque. C’est alors que le sol explosa soudainement autour de l’endroit où se tenait l’espagnol tandis que la seconde chaîne surgissait des entrailles de la Terre, elle aussi multipliée presque à l’infini.
-EXCALIBUR ! , cria le garçon.
Ses bras fendirent l’air une fois puis une deuxième puis encore et encore, à une vitesse telle que même un autre chevalier d’or aurait eu du mal à suivre ses mouvements.
La plupart des chaînes étaient tranchées net tandis que les autres voyaient leurs extrémités mortelles voler en éclats. Les boulets continuèrent à tomber du ciel et à monter du sol sans interruption, et Shura continua à découper tout ce qui s’approchait de lui dans une frénésie défensive qui formait un mur tranchant infranchissable autour de lui.
L’air fut bientôt rempli de copeaux de métal tranchants comme des lames de rasoirs.
Chaînes et boulets tranchés commençaient à s’amonceler au sol quand ils n’étaient pas instantanément pulvérisés par une nouvelle chaîne sortait du sol pour s’envoler vers le chevalier inaccessible.
Finalement, au bout d’interminables secondes, l’assaut du seigneur noir s’acheva et le chevalier d’or se réceptionna dans une étendue de débris métalliques qui montait jusqu’au milieu des mollets du garçon sur une dizaine de mètre carré.
Le métal noir commença alors à vibrer puis à devenir translucide. Et soudain tout disparut comme si cela n’avait été qu’un mirage, ne laissant comme souvenir qu’une terre dévastée et retournée.
Le chevalier noir avait de nouveau une chaîne de longueur normale entre ses mains et semblait stupéfait de voir son adversaire indemne.
Il voulut soulever son arme afin d’attaquer à nouveau, persuadé que Shura ne pourrait pas survivre deux fois, mais celle-ci se disloqua entre ses doigts.
Chacun des anneaux noirs tomba au sol, coupés en deux et les boulets explosèrent en des fragments presque microscopiques.
-Comment ? Mais c’est impossible ! Aucune force au monde ne peut détruire ma chaîne !
-On t’a menti, dit Shura en avançant. Je crois que le moment serait approprié pour toi de fuir, mais j’ai peur qu’il ne te manque quelque chose d’essentiel pour cela…
-Comment ?
Cerbère Noir n’eut pas longtemps à attendre pour recevoir une réponse des plus douloureuses.
Deux trais rouges apparurent sur ses cuisses juste au-dessus de la protection de son armure.
Dans un hurlement d’horreur et de douleur, le chevalier renégat vit ses jambes se détacher et il s’écroula en arrière et atterrit sur le dos. Malgré sa douleur et le choc des amputations, Cerbère tenta de fuir Shura en poussant sur ses bras.
-Où crois-tu aller ? , demanda dédaigneusement le chevalier d’or en dressant ses deux bras pour en finir.
-Non ! , cria le chevalier noir alors que la double lame d’Excalibur s’abattait sur lui.
Il commit alors une erreur qu’il n’aurait sans doute pas faite si la douleur et la peur ne l’abrutissaient pas. Il leva en effet ses bras et attrapa à pleines mains celles de Shura.
-Ca, c’était vraiment stupide ! , s’exclama Shura, stupéfait par la tentative désespérée et désastreuse de son adversaire.
Excalibur fit en effet son œuvre et les deux bras de Cerbère Noir furent tranchés en deux dans le sens de la longueur.
Le hurlement de douleur du chevalier noir fut tel que tous les combattants se tournèrent vers la scène sanglante. Apercevant du coin de l’oeil Deathmask lever un pouce appréciateur à  son intention, Shura, qui n’avait pas voulu cela, mit un terme aux souffrances de l’ennemi terrassé d’un revers de main.


*          *          *          *          *          *          *          *          *          *          *          *          *          *


Lorsqu’Aioros fut arrivé à dix mètres de Dragon Noir, celui-ci attaqua sans crier gare. Son poing déchira l’air, projetant une onde d’énergie noire que le jeune grec dévia d’un revers de main sans effort apparent. Dragon Noir sourit et expédia une demi-douzaine de coups à une vitesse proche de la lumière qui furent parés tout aussi facilement.
Dragon Noir mit un terme à ses attaques et afficha un air satisfait, sans doute à la perspective d’un combat s’annonçant intéressant.
-Ainsi nous nous retrouvons, chevalier du Sagittaire ! J’avais été déçu d’avoir dû laisser notre duel en suspens la dernière fois…
-Vraiment ? J’avais plutôt eu l’impression que vous aviez été fort heureux de pouvoir fuir le combat, répliqua le chevalier d’or en souriant.
-Toujours aussi arrogant ! , répliqua Dragon Noir en répondant au sourire d’Aioros. Quand tu te rendras compte de l’écart entre nos pouvoirs c’est toi qui chercheras à fuir !
-Cela m’étonnerait. Et dans cette histoire, je ne suis pas sûr que ce soit moi qui évalue mal nos forces respectives.
Ce fut cette fois-ci le chevalier qui prit l’initiative, les ailes d’or du Sagittaire battirent l’air et il décolla du sol en visant d’un coup de pied la tête du seigneur noir. Celui-ci se cacha derrière le bouclier noir du Dragon et encaissa le choc sans broncher. Il voulut contre-attaquer en déclenchant un uppercut vers l’abdomen d’Aioros mais celui-ci fut mis hors de portée par un nouveau battement d’aile.
Le poing droit du chevalier d’or se mit à briller comme de l’or en fusion et un instant plus tard Dragon Noir dut esquiver d’une roulade une boule de feu projetée par le jeune grec. Le sol vola en éclat à l’endroit de l’impact tandis qu’Aioros fondait déjà sur le chevalier noir qui était à nouveau sur ses pieds.
Le poing gauche du jeune grec frappa alors violemment la surface du bouclier et un bruit de métal brisé se fit entendre. A présent au sol, Aioros faucha une jambe de Dragon Noir mais celui-ci ne tenta pas de résister au coup et au contraire l’accompagna d’un coup de rein : le seigneur noir se retrouva le corps à l’horizontale à un mètre du sol et asséna un coup de genou qu’Aioros bloqua en plaçant ses bras en croix devant lui.
Dragon Noir se laissa tomber puis, se réceptionnant sur sa main droite, tenta à son tour de déséquilibrer son adversaire en balayant ses chevilles. Aioros esquiva en effectuant un saut de l’ange vers l’arrière mais le temps qu’il se réceptionne, le seigneur noir était déjà debout et revenait à la charge.
Les deux adversaires enchaînèrent une série rapide de coups et de parades jusqu’à ce qu’Aioros arrive à transpercer la défense de son adversaire. Un coup de poing frappa le plexus solaire du seigneur noir en endommageant son armure noire, puis un coup de pied fouetta son flanc, l’obligeant à interrompre le corps à corps en se repliant. Finalement, les deux adversaires se remirent en garde à quelques mètres de distance.
Dragon Noir, les lèvres déformées par une grimace de douleur due sans doute à une ou deux côtes brisées, jeta un regard ennuyé à son bouclier dont la surface était à présent parcourue de fissures.
-Je reconnais bien là la puissance des chevaliers d’or… , dit-il d’un ton réellement impressionné.
-Puisque nous en sommes aux félicitations, je dois reconnaître que, sans parler de la chose liée à votre âme qui augmente votre puissance, votre technique est quasiment parfaite. Votre niveau martial est certainement supérieur à celui de nombreux chevalier et j’admets en toute honnêteté que je n’attendais pas cela d’un chevalier noir.
-Surpris de constater qu’il puisse y avoir des combattants de valeur même en dehors de votre Sanctuaire ?
-Effectivement. Avez-vous suivi un entraînement pour une véritable armure avant de rejoindre l’île maudite ?
Dragon Noir sembla tiquer à cette remarque, regardant Aioros avec un air sombre. Il hésita un instant puis finit par répondre avec un ton particulièrement acerbe, abandonnant sa posture de combat.
-Non, mais ce n’est pas faute de l’avoir voulu... J’avais appris l’existence des chevaliers d’Athéna et rêvais de devenir un de ces guerriers de légende ! Je suis allé en Grèce mais je n’ai malheureusement jamais pu trouver l’entrée de votre Sanctuaire. J’ai alors parcouru le monde afin d’augmenter ma force, dans l’espoir que chemin faisant, je rencontrerais un combattant qui m’apprendrait où et comment postuler à une armure. C’est alors que j’ai entendu parler de cette île où la rumeur prétendait que l’on trouvait des armures et de nombreux guerriers. Evidemment je ne savais pas qu’une fois que l’on avait posé le pied dans cet enfer on ne pouvait en repartir sans tuer le gardien. Celui-ci, le premier serviteur d’Athéna que j’ai rencontré, m’a ri au visage lorsque je lui ai fait part de mes rêves. Il a même poussé le vice jusqu’à ne pas me tuer lorsque je l’ai affronté, trop heureux de me condamner à demeurer dans cet enfer que je n’avais jamais mérité. Inutile de te dire que lorsque notre maître nous a offert une possibilité de prendre notre revanche sur le Sanctuaire, je n’ai pas réfléchi longtemps avant d’accepter.
Le chevalier du Sagittaire sembla troublé par ce récit et ne sut que répondre.
-Je me demande combien de pauvres diables se sont retrouvés piégés sans réelle raison sur cette île au cours des siècles, continua le seigneur noir. Enfin, je suppose que l’on peut dire que le destin n’a pas manqué d’ironie avec moi, me voici aujourd’hui en train de combattre ce que je rêvais de devenir.
-Tout ce que je peux dire c’est que votre destin n’a jamais été de devenir chevalier, sinon vous n’auriez pas cédé à la tentation d’augmenter vos pouvoirs par un procédé aussi pathétique. Néanmoins, je reconnais que vous êtes sans doute né sous une étoile particulièrement néfaste.
Un sourire se dessina sur le visage du chevalier noir qui se remit en garde.
-Assez parlé ! Mettons fin à cette farce !
-Soit, mais vous ne pouvez pas me vaincre, dit Aioros d’un ton définitif.
-Ho vraiment ?
-Je suis plus rapide et plus fort. En outre, ma technique est au moins équivalente à la vôtre. Je pourrais éventuellement perdre par excès de confiance… mais vous ne pourriez pas gagner par vous-même.
-Ha, tu rêves ! Je vais te…
Le seigneur noir fut interrompu brutalement lorsque son épaulière gauche explosa. Le métal sombre avait été réduit en poussière et l’épaule du guerrier était en sang. Il recula, chancela puis dut poser un genou à terre en se tenant sa blessure.
-Comment ? , fit-il en regardant Aioros avec un air incrédule.
-J’ai frappé à la vitesse de la lumière, tout simplement, expliqua Aioros.
-Impossible, je n’ai rien vu…
-C’est bien là le problème… Un coup à la vitesse de la lumière ne peut pas être « vu » avant qu’il n’ait déjà touché, par définition.
Dragon Noir voulut se relever mais un nouveau coup l’atteignit au genou droit, brisant à nouveau son armure et le faisant tomber.
-Cette espèce de symbiose qui vous a permis d’augmenter vos pouvoirs de façon si impressionnante, vous permet d’atteindre un niveau de puissance presque équivalent au septième sens, continua Aioros d’une voix froide. En me battant contre vos semblables, j’ai acquis la conviction que votre perception du cosmos n’avait pas réellement augmenté. Je pense que votre parasite non-humain modifie les lois de la physique dans votre environnement proche, d’une façon qui m’échappe totalement néanmoins. Mais si votre vitesse et votre force apparentes deviennent considérables, vous n’en acquérez néanmoins pas pour autant la perception de l’ultime cosmos, vous n’en avez qu’un substitut très imparfait. Or seul le septième sens permet de percevoir des coups portés à la célérité maximale. Un chevalier d’or ne voit pas des coups portés à la vitesse de la lumière avec ses yeux (puisque le coup le frapperait au moment même où l’image de l’adversaire en train d’attaquer atteindrait la rétine) mais avec son septième sens.
Aioros s’avança alors vers le seigneur noir, une expression implacable sur le visage.
-Même si vos pouvoirs sont terribles, contre un chevalier d’or accompli et combattant au maximum de ses possibilités, vos aptitudes ne pèsent finalement pas grand chose. C’est ce qu’ont dû réaliser tous vos semblables quelques secondes avant d’être vaincus.
Au prix d’un grand effort, le seigneur noir parvint à se relever et à faire face à son adversaire qui s’apprêtait visiblement à mettre un terme à leur affrontement.
-Si tu crois me faire peur… Il te faudra plus que des mots pour en finir avec moi ! Je vais pousser mon cosmos jusqu’à sa limite, jusqu’à être capable de voir tes coups ! Et quoi qu’il en soit, si je dois être vaincu, et bien je mourrai debout ! Il est hors de question que je baisse la tête face à un représentant du Sanctuaire.
Aioros regarda alors Dragon Noir qui malgré ses blessures semblait bel et bien décidé à aller jusqu’au bout et enflammait son cosmos sombre.
-En tant que chevalier d’Athéna je ne peux qu’avoir du respect pour de telles paroles et j’avoue ma surprise d’entendre un être tel que toi les prononcer. Tu te relèves bien que je t’aie démontré ton impuissance… Pour cela, tu mérites une mort de guerrier.
-Ce n’est pas moi qui vais mourir !
Le cosmos doré d’Aioros se forma autour de lui et les deux adversaires se firent face, une détermination égale gravée sur le visage.
Aioros déclancha un nouveau coup à la vitesse de la lumière mais à sa grande surprise Dragon Noir parvint à l’esquiver. Le chevalier d’or frappa à nouveau mais son adversaire esquiva à nouveau en se rapprochant de lui pour attaquer à son tour. Aioros voulut se dégager en se déplaçant à la vitesse de la lumière mais il trouva le poing de Dragon Noir sur son chemin. Surpris, Aioros encaissa le coup qui lui fit cracher du sang. Le seigneur noir voulut lui asséner un coup de genou dans les côtes mais le coup fut bloqué et le chevalier d’or parvint à repousser son adversaire.
-Bien joué, commenta le chevalier du Sagittaire et essuyant le sang avec le dos de sa main. Une tactique vraiment remarquable… Comme je sais que vous ne pouvez pas voir mes coups, j’ai porté des attaques et fait des mouvements bien trop prévisibles. Vous vous êtes lancé à l’assaut totalement en aveugle mais en comptant sur le fait que du fait de mon avantage je ferais les choix les plus simples et directs…
-Merci pour l’éloge mais, en toute franchise, je suis un peu déçu que tu ais compris si vite, répondit le seigneur noir en ricanant. Mais maintenant que je t’ai touché une fois, je suis près à renouveler l’exploit et à en finir !
L’aura d’un dragon aux écailles sombre comme la nuit apparut derrière le seigneur de l’île de la Reine Morte qui avait décidé de consumer l’ensemble de ses forces en un seul assaut. Il leva ses bras paumes vers le ciel et son corps sembla se recouvrit de flammes sombres. Le feu surnaturel se mit à remonter le long du corps de Dragon Noir, tel un liquide défiant la gravité, pour finalement se concentrer dans ses mains.
-LADON DARK FLAMES ! , hurla le seigneur noir en abaissant ses mains pour déchaîner sur son adversaire un déluge de flammes semblable à un mur avançant inexorablement.
-INFINITY BREAK ! , répondit Aioros.
Les flèches d’énergie dorée projetées par le chevalier d’Athéna tourbillonnèrent dans l’air, formant un gigantesque vortex qui aspira le feu sombre de son ennemi.
Dragon Noir eut un mouvement de recul en voyant l’attaque dans laquelle il avait mis toute son énergie perdre sa consistance et se dissiper à l’intérieur du gigantesque tourbillon d’énergie créé par l’Infinity Break. Lorsque le Ladon Dark Flames se fut éteint sans laisser de traces, le vortex qui s’était dilaté pour recouvrir le mur de flammes se contracta et se faisant les flèches d’énergie semblèrent accélérer de plus en plus.
Malgré sa stupéfaction, Dragon Noir eut le temps de se cacher derrière son bouclier avant que l’attaque d’Aioros ne l’atteigne de plein fouet. Cette protection se révéla dérisoire, le métal sombre explosa sous l’impact et les flèches dorées transpercèrent aussi bien son armure que son corps, lui arrachant le bras droit.
Malgré ses blessures béantes et le sang qui en coulait à flot, le chevalier noir parvint néanmoins à rester sur ses jambes. Il porta un regard détaché sur ses blessures et  mutilations puis ses yeux se fixèrent sur Aioros qui était stupéfait de voir que son adversaire n’était pas mort sur le coup.
-Tu l’as tué, je n’aurais pas cru cela possible ! Ainsi je vais donc mourir en tant qu’homme et pour cela tu as ma gratitude, chevalier d’Athéna. Mais malgré ton incroyable puissance, j’ai bien peur que tu ne survives pas à ce qui va suivre et que nous nous revoyons bientôt en Hadès…
Sur ces paroles, le chevalier noir ferma les yeux. Quelques secondes s’écoulèrent, puis au moment où Aioros fut convaincu que Dragon Noir était mort, le corps du seigneur noir s’écroula sans un bruit.


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Akiera, Shamash et Kanon observaient d’un œil attentif le combat que menait Saga contre leur mystérieux adversaire.
-Il ne lui arrive même pas à la cheville. Si ça continue comme ça, il va se faire tuer, dit Kanon.
Le ton du cadet des gémeaux était neutre et distant. Il se passa une main dans les cheveux en prenant un air navré, comme si la performance de son aîné était une insulte familiale et que c’était cela qui le désolait plus qu’autre chose.
-Oui, et je me demande si tu le pleurerais très longtemps le cas échéant, pensa Akiera.


Le jeune chevalier d’or n’avait en effet encore jamais eu à faire à aussi forte partie. Si l’entité était piégée à l’intérieur de l’étoile à huit branches, ses pouvoirs dimensionnels restaient particulièrement efficaces et elle s’amusait avec aisance des lois de la physique, démontrant que la notion de distance n’avait guère de sens pour elle jusqu’à donner l’impression d’être partout à la fois.
Ses déplacements s’apparentaient presque à de la téléportation permanente, Saga se trouvant incapable de ne serait-ce qu’effleurer son fuyant adversaire qui disparaissait et apparaissait à l’envie au quatre coins de l’aire du combat, esquivant chaque attaque avec la facilité d’un courant d’air.
Quand elle se décidait à attaquer, son pouvoir lui permettait d’agir avec une fulgurance que même la maîtrise de la vitesse de la lumière ne permettait pas de contrer. Si l’être commençait à armer son poing à distance respectable de Saga lorsque son bras finissait de se déplier le coup, pourtant unique, frappait Saga simultanément de toutes les directions à la fois.
Akiera était réellement impressionné par ce qu’il voyait : les lois de la physique classique n’avaient tout simplement plus cours autour des combattants dont les corps paraissaient par moment étrangement déformés ,de façon similaire à ce qui leur était arrivé lorsque la dimension piège s’était délitée autour d’eux. Même un homme tel que l’ancien chevalier d’or, qui avait pourtant visité nombre de réalités folkloriques au cours de son existence, avait parfois du mal à interpréter correctement ce qu’il voyait. Son bon sens lui hurlait que quelqu’un ne pouvait pas se trouver à deux endroits à la fois ou qu’un coup rectiligne ne pouvait pas décrire d’arc de cercle improbable, mais ses yeux s’obstinaient à lui montrer le contraire.
L’entité arrivait en effet à tellement tordre les lois de la réalité que Saga était régulièrement frappé par ses propres attaques, les ondes de choc qu’il projetait trouvant le moyen de venir le frapper dans le dos contre toute logique.
C’est justement alors que le jeune chevalier était occupé à éviter un de ses propres assaut, que son adversaire lui décocha un coup de pied qui non seulement lui faucha la jambe d’appui mais lui atteignit également simultanément le flanc et le visage.
Saga chuta, voulut se rattraper sur son bras gauche mais à peine avait-il commencé à bouger qu’il reçut une nouvelle volée de coups. Le jeune serviteur d’Athéna ne put rien faire d’autre que se cacher derrière ses bras et attendre que son adversaire arrête de s’acharner sur lui ce qui prit plusieurs longues secondes au bout desquelles le maître des chevaliers noirs reprit ses distances par rapport au garçon qui se releva rapidement, visiblement peu marqué.


-Il n’appuie pas vraiment ses coups, fit remarquer Kanon alors que l’entité venait de réapparaître à une dizaine de mètres de Saga. S’il le voulait, il en aurait déjà fini.
-Sans doute est-il en train d’essayer d’échapper au pouvoir de Rudy, dit Shamash.
-Il sait que s’il blesse trop gravement Saga, nous interviendrons. Il n’a donc pas à se presser, conclut Akiera.
-Si nous sommes d’accord là-dessus, peut-être est-il temps d’aller prêter main forte à votre élève ? , proposa le babylonien.
-Il n’est pas le seul à trouver de l’intérêt à ce que le combat se prolonge… , murmura Akiera.
Shamash leva un sourcil amusé.
-Vous profitez du fait que votre élève se fasse écraser pour analyser tranquillement la technique et les pouvoirs de l’adversaire…
Akiera haussa les épaules.
-Je pense savoir comment le contrer, dit Akiera. Voilà ce que je vous propose de faire si jamais nous devons aller aider Saga…


Saga, de son côté, ne se décourageait pas. La perspective d’une éventuelle défaite n’avait pas encore atteint son cerveau et il éprouvait au contraire une sorte de plaisir jubilatoire à affronter un adversaire si puissant.
Trouvant même le temps d’apprécier la sophistication des tours dimensionnels dont usait et abusait son adversaire, cela lui donnait des idées et sans doute pourrait-il travailler à en reproduire quelques-uns à l’avenir.
Mais en attendant, il était temps d’arrêter de servir de tapis vivant…
Le chevalier des Gémeaux s’enveloppa donc dans son cosmos doré et se remit en position d’attaque.


-On dirait qu’il va tenter quelque chose, fit remarquer Kanon.
-Ne prends pas ce risque… , murmura Akiera.


Le cosmos du garçon s’étendit sur l’ensemble de la zone de combat, le sol devenant brillant comme de l’or.
-Il est en train d’imprégner les environs de son cosmos, fit remarquer Shamash.
-Oui, il essaie de stabiliser les perturbations dimensionnelles crées par son adversaire, confirma Kanon.
-On dirait que votre élève est donc résolu à utiliser la même tactique que celle que vous nous avez suggéré, ajouta le babylonien à l’intention d’Akiera.
Celui-ci hocha la tête, une expression étrange sur le visage, partagé qu’il était entre un sentiment de fierté et une petite déception. Fierté car son élève avait eu suffisamment de recul pour faire la même analyse que lui qui se contentait d’observer le combat à l’écart. Et déception car le fait que Saga mette en œuvre cette stratégie avant eux détruisait en partie l’effet de surprise dont ils auraient bénéficié.
 
L’entité semblait avoir compris ce que faisait son jeune adversaire. La silhouette encapée commença à reculer devant le garçon qui avançait d’un pas décidé.
-Qu’est-ce que tu croyais ? , demanda Saga. Que la même tactique allait fonctionner indéfiniment? Sache qu’à partir du moment où un chevalier comprend une technique, celle-ci devient inutile. D’ordinaire, un chevalier d’or peut comprendre une technique adverse du premier coup… Cela m’aura pris plus de temps avec toi, mais j’ai percé le secret de tes déplacements.
-Vraiment ?
La voix de la créature était narquoise mais surtout agacée.
-Ton pouvoir ressemble beaucoup à la technique ancestrale des chevaliers des Gémeaux qui nous permet de voyager à travers les mondes. Nous, nous concentrons notre cosmos pour créer une singularité dans l’espace temps, un trou noir contrôlé et localisé. Cela nous permet d’ouvrir un trou de ver pour relier deux points, que ceux-ci soient situés dans notre univers ou dans des continuum différents.
Saga continuait à avancer tout en parlant. La sueur qui perlait sur son front témoignait que le fait de neutraliser le pouvoir de l’entité nécessitait énormément d’énergie et de concentration.
-Tu crées également une singularité, mais au lieu de t’en servir pour créer un trou de ver, tu te sers simplement des perturbations spatio-temporelles causées par un trou noir pour modifier les distances et la géométrie à ta convenance. Ce qui est le plus remarquable, c’est que la singularité est ton propre corps : je ne sais pas exactement comment tu procèdes, mais tu parviens à en augmenter la masse jusqu’au point de tordre la structure de la réalité qui t’entoure.
Le cosmos doré du garçon brillait de plus en plus, Akiera et les autres distinguaient à présent les formes des deux frères dorés dans l’aura de Saga.
-Je ne peux pas totalement t’empêcher de transformer la réalité mais je peux en compenser en grande partie les effets. Alors… voyons ce qui va se passer maintenant que tu ne peux plus t’échapper.
La créature ne répondit pas mais arriva bientôt à la limite de l’aire de combat et se retrouva bloqué par la ligne enflammée qu’elle était incapable de franchir.
-GALAXIAN EXPLOSION ! , hurla soudain Saga.
Le flux destructeur déferla sur l’entité qui ne fit pas le moindre mouvement d’esquive.
-C’est gagné ! , hurla Shamash mais il déchanta instantanément.
Une faille dimensionnelle, semblable à la gueule d’un animal, s’ouvrit devant l’adversaire de Saga et goba littéralement l’attaque avant de se refermer. Dans la même fraction de seconde, deux d’ouvertures apparurent à droite et à gauche du chevalier des Gémeaux et la puissance destructrice de son propre coup s’abattit sur lui des deux directions.
Saga, encore sous l’effet de son effort, fut dans l’incapacité de réagir mais Akiera, qui s’était précipité sur les lieux dès qu’il avait compris l’intention de son élève, le jeta au sol d’un coup de pied dans le dos. L’ancien chevalier des Gémeaux tendit ses bras de part et d’autre de son corps les paumes vers les deux vagues destructrices.
Akiera poussa un cri aussitôt couvert  par les deux explosions qui retentirent quand il bloqua la Galaxian Explosion.
Simultanément Kanon fondit comme un oiseau de proie sur leur ennemi et l’attaqua avec une véritable pluie de coups rapidement enchaînés. Mais l’entité esquiva sans peine et se dégagea en se volatilisant pour réapparaître quelques mètres plus loin
Saga se releva et adressa un signe de la tête reconnaissant à son maître. Celui-ci, dont les paumes étaient encore fumantes mais qui avait par ailleurs réussi à contenir sans séquelles ce coup qu’il connaissait si bien, répondit d’un simple sourire.
-Crétin, dit l’être encapé de sa voix cristalline en regardant Saga. Même si tu comprenais réellement comment je procède, ton misérable cosmos ne sera jamais assez puissant pour me contrer.
Les joues de Saga rougirent, le garçon réalisant que son opposant s’était joué de lui, de la même façon qu’il les avait amené à faire exactement ce qu’il souhaitait en les attirant dans cette dimension isolée un peu plus tôt.


-Je suggère que nous réglions ce problème ensemble, dit Akiera.
Saga ne voulait apparemment pas en entendre parler mais devant le regard définitif de son maître, il baissa la tête.
-Très bien, mais ça ne va pas être pas une partie de plaisir quoi qu’il en soit !
-Je pense qu’à plusieurs nous allons pouvoir accomplir ce que tu avais tenté seul.
Shamash et Kanon vinrent alors se positionner à leur côté et tous les quatre regardèrent la silhouette de leur adversaire avec détermination.
-Shamash et moi l’empêcherons de jouer avec la réalité… et vous deux vous lui régler son compte, dit l’ancien chevalier d’or aux jumeaux.
-Il faut faire vite, Rudy ne pourra plus le retenir très longtemps, fit remarqué Shamash.
Un simple coup d’œil suffit à Saga pour se persuader que le babylonien avait vu juste : l’allemand, les yeux fermés, était ruisselant de sueur et son teint était livide. Seules ses lèvres qui articulaient inlassablement ses litanies témoignaient que le vieil homme était encore conscient.


Sans avoir besoin de se faire signe ni de se regarder, les deux jumeaux passèrent à l’attaque en se jetant au corps à corps tandis que les adultes déployaient leurs cosmos pour tenter de rendre les lois de l’environnement immuables.
L’être n’esquiva donc pas en glissant sur les dimensions mais para les attaques des garçons avec une vivacité remarquable.
Les assauts étaient parfaitement synchronisés et exécutés à la perfection mais leur adversaire semblait tout simplement trop rapide et adroit.
Cela rappela à Saga le jour ou Aioros et lui avaient dû relever le défi de Mardouk. Lors de l’ultime test, les jeunes chevaliers d’or avaient dû affronter le seigneur de Babylone et malgré l’excellence de l’association qu’ils avaient développée lors de leur entraînement, ils avaient eu toutes les peines du monde à toucher une seule fois Mardouk.
Le duo que formait à présent Saga avec Kanon était au moins aussi bon que celui qu’il constituait jadis avec le chevalier du Sagittaire. Il était même très certainement meilleur, bien que Kanon n’ait pas d’armure, car le lien qui unissait les jumeaux était plus profond que celui que Saga et Aioros avaient développé.
Ils utilisaient en effet leur lien mental pour coordonner leur tactique, comme s’ils étaient un seul esprit commandant à deux corps. Au début l’un et l’autre avaient répugné à utiliser cette caractéristique de leurs cosmos jumeaux. En effet, lors de leur petite jeunesse, Saga avait en une occasion utilisé ce lien inconsciemment et avait écrasé la volonté de son frère qui en avait gardé une rancune tenace. Plus tard, Kanon avait tenté d’utiliser à son avantage ce même lien pour supprimer Saga. Même si leurs relations s’étaient grandement améliorées, l’un et l’autre avaient d’abord décidé de ne plus exploiter cette possibilité. Mais au fur et à mesure de l’entraînement de Kanon par son frère, ils avaient réalisé qu’avec un contact même léger ils pouvaient multiplier leur efficacité au combat.
Les enchaînements qu’ils déployaient à cet instant seraient venu à bout de n’importe qui, Saga était persuadé que même Mardouk, qu’il considérait comme l’être le plus puissant qu’il avait jamais croisé avant ce jour, n’aurait pas pu tenir le rythme si longtemps.
Mais cet être se jouait de leurs attaques avec une facilité déconcertante et crispante et Saga comprit que, contrairement à ce qu’il avait pensé à un moment, leur adversaire était loin d’être exclusivement dépendant de ses pouvoirs dimensionnels.


-Nous n’y arriverons pas comme ça, dit Saga à Kanon par un contact mental direct d’esprit à esprit.
-Que veux-tu que nous fassions de plus, je suis au maximum ! , répondit Kanon de la même façon.
-Tu sais ce qu’il nous faut faire. Mais pour y arriver, il va falloir être en parfaite harmonie !
Saga perçut soudain un mouvement de recul mental de son cadet qui rompit presque totalement le contact. L’effet fut immédiat et leurs assauts perdirent une grande partie de leur efficacité ce qui fut instantanément perçu par leur adversaire qui prit l’initiative.
En un instant, les frères passèrent d’une domination, certes infructueuse, à une très inconfortable position défensive.
Ils se rendirent vite compte que leur adversaire était aussi dangereux en attaque qu’il était infaillible en défense. En un contre un, ni l’un ni l’autre ne serait susceptible de tenir bien longtemps…
Pendant un instant, l’aîné crut que le contact avec son frère allait se rompre totalement. Il le sentait de plus en plus ténu comme un cordage dont les fibres céderaient les unes après les autres.
-Kanon, je suis en train de te perdre.
Aucune réponse, l’esprit de son jumeau lui devenait opaque.
-Kanon ! , cria alors Saga.
Cela sembla agir comme un électrochoc et Kanon rouvrit grand les vannes dans la foulée.


Pour la troisième fois de leur existence, les âmes des deux jumeaux entrèrent en résonance. Mais c’était la première fois que ce contact intime et absolu était voulu conjointement. Il ne s’agissait plus d’une lutte, aucun ne cherchait à dominer l’autre. Ce fut avec une volonté d’harmonie que les frères communièrent. Leur sept sens se dilatèrent presque à l’infini mais alors qu’ils étaient sur le point de franchir un nouveau seuil, l’un des deux rompit légèrement l’harmonie. Leurs perceptions refluèrent, leur ultime cosmos conjoint se rétractant légèrement pour se stabiliser malgré tout à un niveau bien plus élevé que tout ce qu’ils avaient pu atteindre précédemment.
Si cela n’était pas leur maximum, ils avaient en cet instant à leur disposition une puissance titanesque.


Akiera assistait à cela avec des yeux éberlués. Il avait senti le cosmos des garçons entrer en résonance et avait suivi tout le processus. Pendant un instant il avait même été incapable de les distinguer l’un de l’autre. Il sentait à présent que les garçons s’apprêtaient à déclencher la Galaxian Explosion, qui vu leur niveau de puissance n’aurait jamais aussi bien mérité son nom.
L’ancien chevalier des Gémeaux cria alors un conseil à l’intention de leurs alliés de circonstance qui étaient comme lui plongés dans un état de concentration extrêmes.
-Quand ils auront fait ce qu’ils s’apprêtent à faire… je vous conseille de vous mettre à l’abri de votre mieux !
Malgré son effort, Shamash parvint à sourire.
-Ce conseil ne tombe pas dans l’oreille d’un sourd ! Je crois que nous allons assister à une deuxième mort de monde pour la journée !


L’entité semblait avoir perçu le danger et concentra son énergie entre ses mains qu’il avait ramenées devant son visage. Lorsqu’une intense lumière blanche se forma entre les paumes de leur adversaire, Akiera crut apercevoir pour la première fois le visage de l’ennemi. L’ancien chevalier d’or avait presque fini par croire que rien ne se trouvait sous cette cape, mais en un instant furtif, il avait bel et bien vu un visage hideusement défiguré mais bel et bien humain. Cependant cela fut si rapide qu’il devait se demander plus tard s’il n’avait pas rêvé.
Il sentait en revanche que leur ennemi avait concentré entre ses mains une énergie terrible, digne de celle qui habitait les lointaines étoiles à neutrons.
L’être écarta alors ses mains et la petite étoile blanche fut projeté sur les jumeaux. Ces derniers ne s’étaient visiblement pas réellement préoccupés de leur adversaire comme si à présent l’issue du combat ne dépendait plus que d’eux.
C’est d’une voix parfaitement synchrone qu’ils s’exclamèrent :
-UNIVERSAL ANNIHILATION !
L’assaut de l’entité était certainement d’une puissance terrible, pourtant l’attaque fut balayée par la déferlante d’énergie cosmique des jumeaux comme si elle n’existait pas.
L’être eut un mouvement de recul avant d’être englouti et de disparaître dans le mælstrom d’énergie destructrice, puis une formidable explosion retentit.
Tous furent emportés comme des fétus de paille par le souffle, Akiera néanmoins parvenant à attraper au passage les deux jumeaux qui, épuisés par leur effort, ne pouvaient rien faire pour résister. L’ancien chevalier d’or vit du coin de l’œil que Shamash avait fait de même avec Rudy et concentra alors son cosmos.
Saga sentit vaguement son maître ouvrir un passage dimensionnel qui se referma derrière eux dès qu’ils l’eurent franchi.
Ils débouchèrent sur Terre à quelques centaines de mètres du village de Rodorio et roulèrent sur plusieurs mètres sur un sol pierreux.
Il leur fallut quelques instants pour reprendre complètement leurs esprits et ce fut l’adulte qui se releva en premier en gémissant et en frottant ses genoux ensanglantés.
Il se pencha sur les jumeaux et les regarda avec un petit sourire crispé et légèrement moqueur.
-Pfff…Universal Annihilation, hein ? Bande de frimeurs !
-Cela ressemble à de la jalousie, répondit Saga en ricanant malgré la douleur.
-En tout cas, ça a fait le travail, reconnut Akiera de bonne grâce.
-Où sont les autres ? , interrogea Kanon.
-Lorsque je les ai vu pour la dernière fois ils s’apprêtaient à nous imiter. Je pense que votre attaque était tellement puissante qu’elle a rompu le tissu de la réalité, mieux valait ne pas s’attarder.
-Du coup ils n’auront pas répondu à nos questions…
-A mon avis il ne se passera pas longtemps avant que nous n’en réentendions parler… Je dois aller faire un rapport au Pope, vous arriverez à rentrer chez Kanon ?
-Pas de problème.
-Très bien, reposez-vous là-bas, je vous rejoins plus tard.
Sans épiloguer davantage, Akiera prit la route du Sanctuaire en boitant légèrement.


Une fois qu’il fut sûr que son maître était trop loin pour l’entendre, Saga s’adressa à son frère sans prendre néanmoins la peine de se tourner vers lui ni de le regarder.
-Je n’avais pas réalisé que nos relations en étaient encore à l’âge de pierre. Je pensais avoir… non, je pensais que nous avions instauré une relation de confiance. Ta rancœur envers moi me peine beaucoup. Car elle est irrationnelle mais surtout injuste.
Kanon n’eut aucune réaction. Il s’était préparé à cette réaction de Saga depuis le moment où il avait accepté le principe d’unir leurs forces et de toute façon, le garçon ne pouvait nier.
-Pourquoi m’en veux-tu encore ? Tu sais que je ne suis pour rien dans ce qui est arrivé. Mon… notre père est le seul coupable. Et il a été puni ! Nous ne pouvons pas rester prisonniers de notre passé !
-Facile à dire pour toi ! Certes tu n’es pas responsable de ce qui est arrivé… mais tu n’as pas à t’en plaindre non plus ! Tu es le chevalier d’or des Gémeaux ! A toi les honneurs et à moi la vie dans l’ombre ! Dans ton ombre !
-Je ne peux pas croire que tu as gardé ça en toi pendant tout ce temps… Que pendant tout ce temps où je t’apprenais tout ce que je savais, alors que je faisais de toi un chevalier d’or, certes pas par le titre mais par la force, tu avais de tels sentiments à mon égard. Maintenant tout ce que je peux penser c’est que tu ne jouais que la comédie pour prendre de moi tout ce que tu pouvais ! Tu n’es qu’un hypocrite !
-Oui, sans doute, je ne nie pas. Mais même si je te mentais, ne serait-ce que par omission, au moins je ne mens pas à moi-même ! Je suis un hypocrite mais toi tu es hypocrite avec toi-même ! Tu es la dernière personne sur Terre à pouvoir me donner des leçons. Et à cause de ton hypocrisie, je ne peux espérer réparer cette injustice que la vie m’a faite. Ce n’est bel et bien qu’à cause de toi que je suis obligé de rester dans l’ombre.
-Je n’ai aucune idée de ce que tu veux dire !
-Ne t’inquiète pas, cela viendra. Et ce jour-là, quand tu seras enfin honnête et que nous le serons l’un envers l’autre, oui ce jour-là il n’y aura plus rien d’impossible à notre union.
-Je n’ai vraiment aucune idée de ce que tu veux dire !
-Tu es peut-être le plus puissant, mais je suis le plus clairvoyant. Un jour tu verras les choses aussi clairement que je les vois. Tu sauras alors enfin ce qu’il convient de faire et nous serons enfin égaux dans la gloire.


*          *          *          *          *          *          *          *          *          *          *          *          *          *


La tâche de terrasser le dernier adversaire était revenue à Mardouk, ce qui fut accompli d’un coup d’estoc qui avait transpercé armure et torse comme du papier.
Le babylonien avait retiré la lame qu’il avait trempée plus de vingt fois en quelques minutes et avait enflammé son cosmos pour vaporiser le sang qui recouvrait son armure et son arme avant même que le corps du chevalier noir n’ait touché le sol.
Aioros contemplait à présent en silence le paysage de désolation qui les entourait ; les corps sans vie des renégats étaient étendus partout dans la clairière, fauchés en quelques instants par l’alliance des chevaliers et de Mardouk.
Seul Jason avait été légèrement blessé durant le combat et Ogier était à présent en train de lui bander une vilaine blessure au bras.
Khamakhya semblait quant à elle ne pas être gênée par le sang qui la recouvrait de la tête au pied en lui plaquant les cheveux sur le visage. Elle marchait au milieu du champ de bataille tâtant de temps en temps de la pointe de l’un de ses sabres si un corps était bel et bien mort.
Deathmask la regardait faire à bonne distance, ne tenant visiblement pas à être trop proche d’elle, tandis que Shura avait entrepris de rassembler les corps des anciens apprentis de l’île de Milos.
Tout en rengainant son épée, Mardouk s’approcha d’Aioros.
-Je n’exclus pas qu’il en reste quelques-uns de par le monde, mais je pense que le plus gros du travail est fait, déclara le babylonien. Mes alliés et moi resterons néanmoins attentifs encore quelques temps…
-Vos alliés ? Et quelle serait donc la finalité exacte de cette alliance ? Ce n’est certainement pas la destruction de ces démons, n’est-ce pas ? Pourquoi êtes-vous sorti de votre domaine ?
-Pourquoi ? Pour le plus noble des buts. Nous voulons défendre l’humanité et… changer le monde.
-N’est-ce pas la tâche du sanctuaire ?
- Disons que je ne partage exactement cette vision des choses  et que nous pourrions avoir une longue conversation sur ce sujet. Je ne doute d’ailleurs pas que nous l’aurons bientôt. Mais pour le moment, vous avez des morts à enterrer et à pleurer, dit Mardouk en désignant du geste le cadavre d’un des anciens élèves de Stellio du Lézard. Votre Sanctuaire a payé un lourd tribut à cause des agissements de ces chevaliers noirs.
-Le Grand Pope me reprocherait de vous laisser partir sans obtenir certaines réponses à des questions légitimes.
-Votre Grand Pope aura bientôt ses réponses. Croyez-moi, nous sommes appelés à nous revoir sous peu. Tout sera bientôt limpide,  nos prochains actes auront des conséquences que nul ne pourra rater.


Sur ces paroles Mardouk s’inclina et prit congé sans qu’Aioros ne fasse le moindre geste pour le retenir. Khamakhya rejoignit alors son chef, rapidement imité par Ogier qui prit le temps de serrer chaleureusement la main de Jason. Le seigneur de Mésopotamie ressortit sa lame de son fourreau et ouvrit un nouveau passage.
-L’une de ces conséquences pourrait-elle être un affrontement avec le Sanctuaire ? , demanda Aioros en levant la voix.
Mardouk sourit tandis que ses compagnons franchissaient le seuil puis répondit d’une voix calme.
-J’espère sincèrement que non. Mais je reconnais aussi que cette possibilité existe… et que nous nous y sommes préparés.
Le passage l’engouffra alors puis la réalité reprit ses droits en refermant la déchirure comme un animal cicatrisant d’une blessure.
Les quatre chevaliers se retrouvèrent donc seuls au milieu du campement dévasté.
Deathmask s’approcha alors d’Aioros en sifflotant.
-Au fait… Cette Khamakhya… Je crois qu’elle est un peu fêlée de la tête… , dit-il d’une voix amusée.
Le chevalier du Sagittaire, plongé dans ses pensées, ne fit pas réellement attention à l’italien trop occupé à réfléchir aux paroles de Mardouk.


*          *          *          *          *          *          *          *          *          *          *          *          *          *


Caméléon Noir courait à travers la forêt amazonienne comme si sa vie en dépendait…
Ce qui, au fond, était bel et bien le cas.
Ce n’était que par miracle qu’il avait réussi à s’enfuir du lieu de la bataille. Les capacités de mimétisme de son armure l’avaient certes aidé mais sans la confusion des combats il doutait qu’aucun de leurs adversaires se soit laissé berner par sa technique.
Comme il n’avait pas utilisé son cosmos de peur de se faire repérer, ses jambes commençaient à le brûler à cause de l’effort prolongé, la peur le poussant malgré tout à ne pas s’arrêter.
Son esprit confus avait tout de même commencé à réfléchir aux conséquences éventuelles de sa désertion.
S’il était le seul survivant, peut-être que personne ne viendrait lui demander de compte… Il était plongé dans ces réflexions lorsqu’il percuta soudain quelque chose.
Il rebondit comme s’il avait heurté un mur en acier trempé et se retrouva couché sur le dos. Il se redressa péniblement et constata que ce n’étai pas un mur mais un homme qui lui bloqué le passage. Mais il était sûr que personne n’était là jusqu’au moment de l’impact…
L’homme, qui semblait ne pas avoir reculé d’un millimètre au moment du choc, avait une apparence des plus inhabituelles. Son grand corps livide et décharné était totalement nu et recouvert de cicatrices singulières qui semblaient très anciennes mais en même temps encore purulentes. Lorsque Caméléon Noir entraperçut le visage ravagé de l’inconnu, il ne put que détourner le regard. Mais ce qu’il avait vu lui donnait la nausée et surtout, outre les plaies béantes, il y avait quelque chose de profondément… anormal avec ce visage. Mais, si Caméléon Noir n’avait pas eu le temps de comprendre exactement ce qui l’avait troublé, pour rien au monde il n’aurait voulu le regarder à nouveau…
-Qu’est-il arrivé aux autres ? , interrogea l’inconnu d’une voix inhumaine et cristalline.
Le chevalier noir n’avait jamais pu apercevoir ce qui se cachait sous la cape de leur maître, mais cette voix si caractéristique ne laissait aucun doute.
-Maître ? C’est vous ?
-Oui. Qu’est-il advenu des autres ? , demanda la voix avec un ton agacé.
-Je pense qu’ils tous sont morts… Jusqu’au dernier… Moi seul ai pu fuir.
Caméléon Noir devina que son maître hochait la tête. L’information de la disparition de tous ses serviteurs ne semblait guère le troubler mais le chevalier noir espérait surtout qu’il n’allait pas avoir à répondre à la question embarrassante du comment il avait fait pour survivre…
-Que vous est-il arrivé ? , osa finalement demander le chevalier noir.
-Ces chevaliers d’or disposaient de plus de pouvoirs que je ne l’aurais pensé. Pas assez néanmoins pour blesser réellement un corps divin. Malgré tout, la prochaine fois, je prendrai sans doute la peine de revêtir ma protection. Pour le moment je les ai laissés à leur victoire illusoire…
-Mais maître, cette journée est un désastre ! Ils nous ont exterminé et sont même parvenus à vous atteindre !
Le ricanement de son maître glaça le sang du chevalier noir.
-Ils n’ont accompli que ce qu’ils étaient censés accomplir. En fait, je suis même obligé de venir derrière eux pour finir le travail.
Caméléon noir sentit alors une poigne de fer se refermer sur sa gorge et il fut soulevé de terre comme s’il n’était qu’un enfant. Il tenta de se débattre et de frapper de ses poings et de ses pieds mais ses coups étaient aussi efficaces que des courants d’air.
-Pour… pourquoi ? , parvint-il à murmurer dans un effort presque sur-humain.
-Parce que votre utilité… est passée. A présent, le seul allié dont nous avons besoin est le temps qui passe.
Le cou du chevalier noir céda dans un craquement sinistre et son corps qui luttait pour sa vie devint flasque. Le maître regarda le visage et les yeux à présent sans étincelles de son ancien serviteur, ou alors serait-il plus juste de dire esclave, avec un air méprisant puis jeta au loin le cadavre qui s’écrasa contre un arbre.
-Pathétique mortel…


Ile de Milos, deux jours plus tard


Aioros s’était éloigné discrètement de l’assemblée et regardait de loin Stellio et Taliradis mettre en terre le dernier cercueil. Le visage de l’ancien chevalier du Lézard était un masque impénétrable tandis que les yeux de son assistant ruisselaient de larmes. L’ambiance était lourde et les mots échangés rares.
Outre Aioros, il y avait là Praesepe (qui représentait le Grand Pope), Shura, Akiera, Diomède et Jason ainsi que les trente élèves survivants de l’attaque des chevaliers noirs. Parmi ces derniers, seuls dix étaient restés sur l’île après les événements du fait du manque de maîtres. Les autres avaient rejoint le Sanctuaire et revenaient pour la première fois sur l’île où ils s’étaient entraînés parfois pendant de longues années.
Même le jeune Camus, dont les pouvoirs avaient sauvé une bonne partie des jeunes garçons et filles présents aujourd’hui et qui s’entraînait à présent en Sibérie, était présent, tenant la main du jeune Milo qui était totalement effondré. Le chevalier du Sagittaire savait que le nouveau maître du jeune français était un ancien chevalier noir et il n’était guère difficile de deviner pourquoi ce dernier avait préféré ne pas faire le déplacement avec son élève. Celui-ci avait été amené par Akiera quelques minutes seulement avant le début de la cérémonie mortuaire et repartirait sans doute tout de suite après. Aioros savait que Camus n’avait pas passé beaucoup de temps sur l’île de Canon, néanmoins il était surpris du contraste entre celui-ci et Milo : si le jeune garçon au cheveux violets pleurait abondamment, son ami était stoïque, presque absent.
Le jeune chevalier se demanda si l’idée de ramener les corps des enfants noirs sur l’île était une si bonne. Il lui semblait qu’ils rouvraient des plaies déjà fort mal fermées.
Tout ce qu’il pouvait espérer était que cela permettrait à toutes les personnes impliquées de tourner la page.
Néanmoins, en regardant Stellio, Aioros avait du mal à reconnaître le maître chevalier si exceptionnel qu’il avait rencontré pour la première fois sur l’île de Canon. Le cosmos jadis époustouflant s’était terni, et l’âge semblait l’avoir rattrapé d’un coup et même d’avoir pris pas mal d’avance.
Aioros savait que Stellio n’avait presque plus remis les pieds dans son ancien camp d’entraînement depuis l’attaque des chevaliers noirs, préférant se réinstaller à l’autre bout de l’île avec ses derniers disciples. En fait, il ne revenait que quand il recevait de nouveaux corps…
La moitié des baraquements du camp avaient été rasés pour laisser la place à un cimetière où se dressaient soixante-seize tombes dont près d’une quinzaine étaient vides, les corps ayant été détruits par les arcanes des chevaliers d’or.
L’endroit était le plus lugubre où se soit jamais trouvé Aioros, les baraquements à l’abandon évoquant une ville fantôme.
Au fil des mois et de leur poursuite incessante des chevaliers noirs, Aioros et ses compagnons avaient indirectement petit à petit rempli les lieux, au fur et à mesure qu’ils abattaient les enfants pervertis. A présent, les assassins vêtus de noir avaient payé le prix fort mais cela n’apportait nul réconfort à quiconque et surtout pas au chevalier du Sagittaire.
Ses cauchemars avaient repris de plus belle depuis sa rencontre avec Mardouk et il appréhendait le moment, qu’il devinait très proche, où il rencontrerait à nouveau le babylonien.
Il se rappelait de sa rencontre avec Inanna, l’héritière d’Ereshkigal, sur l’île de Canon. Il avait senti que la jeune fille redoutait une future bataille qui les opposerait à nouveau. Mardouk lui-même avait clairement évoqué la possibilité d’un affrontement entre ses alliés et lui d’un côté et le Sanctuaire de l’autre. Pourtant le jeune chevalier était persuadé que ses intentions n’étaient pas maléfiques. Il avait même la conviction que dans un monde parfait, ils seraient alliés et amis.
Néanmoins, en regardant le triste spectacle du cimetière rempli de garçons et de filles morts bien trop tôt, Aioros avait l’intime conviction que ce n’était pas la dernière fois qu’il verrait ce genre de scènes dans un futur proche. Il avait le pressentiment oppressant que le gâchis effroyable dont ce camp fantôme témoignait trouverait un écho encore plus terrible dans peu de temps.
Il jeta un dernier regard aux deux hommes en train de recouvrir de terre le cercueil puis s’éloigna en direction de la mer, plongé dans de sombres pensées.


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