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Cette fiche vous est proposée par : Alwaïd


La Trilogie Gaïa

Temps Mythologiques


Une plage courait entre mer et forêt. Le sable brillait d’or ; les eaux bleues invitaient à la suave immersion ; la forêt luxuriante, balancée de printemps, libérait de son sein d’agréables senteurs.


Posée sur une table aux pieds baignés de sable, reposait une toile. Autour d’elle tournait une femme inspirée, un pinceau à la main, des couleurs ci et là échues sur sa tunique, sur ses bras et ses joues. Comme à son habitude, elle resta longtemps égarée tour à tour dans la contemplation de ce beau paysage et dans l’inspiration procurée par son art.


Le parcours du soleil voilé par la forêt lui rappela soudain l’existence du temps. Elle saisit un peu de sable avec lequel elle signa sa toile. Puis elle abandonna sa tunique légère et alla vers la mer, où les vagues baignaient ses jambes par à-coups. Presque par rituel, inspirant avec force, elle sent les embruns emmêlés aux pollens. Elle aimait cet instant où l’immobilité précède l’immersion dans ce domaine aqueux où tous les mouvements gagnent en liberté. La mer était le ciel où l’on pouvait voler.


Un doux vent se leva. Il glissait, chaleureux, sur la peau de la femme. Ses cheveux se jetaient, s’amusaient sur son dos. Un air particulier lui fit ouvrir les yeux. Elle reconnaissait le parfum exhalé. Dans un discret sourire, elle retint ses gestes, et feignit l’ignorance en restant immobile.


Avec la discrétion d’un nuage, une main prit la place du vent. Elle frôla l’épaule, parcourut l’un des bras puis en chercha la main. La femme ne fut pas surprise de sentir une respiration sur la peau de sa nuque. A l’instant où allait y être déposé un baiser dévoilé, elle se dégagea soudain et se mit à courir vers la forêt. Avant d’y disparaître elle envoya vers lui un regard amusé.


« Athéna ! » cria l’homme. Lancé à sa poursuite il suivait sa déesse, de nouveau entraîné en jeux improvisés.  


Inextricablement mêlées les frondaisons formaient comme une voûte, un dôme de noirceur. Pour luminosité seuls filtraient de fins rais de lumière lunaire. Elle courait, sautait de branche en branche, prenait de l’élan sur tel tronc et glissait sur les roches. Connaître la forêt si dense permettait de chercher les reliefs favorisant sa fuite. Et pourtant la déesse étonnée s’arrêta. Le chemin coutumier se trouvait obstrué par de nouvelles branches. Dès qu’Athéna stoppa, les ramures basses se mêlèrent alors afin de ne laisser qu’une unique ouverture.


« Tu crois m’avoir piégée… » souffla-t-elle, égayée.


Se hissant sur un arbre elle l’escalada avec agilité. Si elle ne pouvait s’échapper par la terre, elle irait par le ciel. Parvenue à l’air libre, elle fut stupéfaite. Pour la première fois elle atteignait ce lieu et tout l’y enchantait. La voûte des arbres formait un sol épais qui supportait ses pas ; quelques cimes fleuries perçaient la frondaison en buissons colorés. Depuis cette hauteur Athéna distinguait une lune levée sur un océan calme.


Son instinct la poussa en cette direction. Peut-être avec élan pourrait-elle plonger des branches à la mer ? Dans sa contemplation, Athéna oublia la notion de prudence.


L’homme avait attendu sans produire un seul son. Il jaillit d’un buisson, sauta sur Athéna pour l’entraîner au sol. La ramure céda sous le poids des deux corps. Entraînée par la chute au creux des bras de l’homme, Athéna découvrait la clairière assombrie où pour seule lumière apparaissaient, éparses, plusieurs constellations des feux de vers luisants.


Le choc fut absorbé par un tapis de mousse épaisse dont les dieux savouraient ensemble l’exceptionnel confort. Après cette frayeur, Athéna libéra un rire pacifique.


- Tu m’as eue, bel Hadès.

- Puissé-je te garder, lui chuchota le dieu.


Athéna se lova dans les bras de l’aimé. Son regard égaré au sein des yeux d’Hadès, elle y sema l’amour. Un soupir de plaisir s’échappa de ses lèvres : « Je suis tienne à jamais… » Hadès déposa là, sur sa bouche entrouverte, un baiser amoureux.


Mais la foudre naquit des cieux soudain chargés. Elle scinda les bois tel un rocher fend l’eau, mit feu à la forêt cernant les dieux épris. D’un mouvement commun ils abandonnèrent le lieu de leur douceur, fuyant à travers bois jusqu’à sortir du feu au niveau de la plage.


Entre flammes et eaux, Zeus les y attendait. Le regard aussi dur que la foudre en ses mains, il toisait, en colère, le couple sacrilège.


- Mon frère tu connais les prophéties funestes. Et pourtant je te trouve avec ma fille nue dont l’étreinte accordée semble te convenir. Peut-être l’aimes-tu, mais comment puis-je croire en un amour loyal quand je pense assez bien que tu cherches des Cieux les portes et le trône, quitte à m’en déloger !

- Que veux dire tout ceci ! s’exclama Athéna. Mon père qui devrait se réjouir de ma joie ne peut-il partager la chaleur de mon cœur ? Hadès et moi aimons à vivre de concert. Mon amour de déesse a trouvé en ce dieu la sagesse et la force, l’inspiration aussi, la tendresse d’une âme à laquelle répond la mienne épanouie. Ne vas-tu pas bénir et ma joie et ma foi née de la belle union dont je rêve tout haut ? Je comprends ta colère aussi peu, aussi mal, que ta condamnation.

- Zeus a peur, dit Hadès. De ton ventre il redoute un enfant destructeur, celui qui par destin commandera aux dieux et aux hommes ensemble. Et il croit que je t’aime avant tout par complot, espérant de l’enfant faire chuter le père et m’accorder par lui les pouvoirs souverains. Tu te trompes, mon frère, je ne désire rien qu’accompagner ma belle en son art, en ses rires, au côté de ses pas et dans le bercement de sa respiration.

- Hadès rappelle-toi l’univers en partage après notre combat contre les vils Titans. Poséidon détient l’immensité des mers. Si je reçus les Cieux, tu conserves la Terre et le devoir divin de veiller les mortels et leur berceau céleste. Tu peux choisir quiconque en compagne et épouse. Ma fille est la seule que je n’accorderai. Souviens-toi du décret formulé dès l’instant où naquit Athéna : « Nul homme ou immortel ne pourra d’Athéna faire grossir le ventre ». Ne perds pas tes pouvoirs par seule obstination, entendons-nous en frères, laisse ce bref désir te poussant vers ma fille éclore en autre amour, loyal et éternel auprès d’une autre femme.

- En plus d’être sincère, mon amour est pérenne ! tonna le sombre Hadès. A tel point que tes mots autant que tes menaces, aussi graves soient-ils, n’entameront en rien ma détermination. Crois-nous ou défie-moi, car je ne souffrirai qu’on m’arrache Athéna à cause de tes doutes.

- Je ne suis pas le seul à refuser de vous un contact érotique. Nous payâmes la paix au prix de lourds combats. L’Olympe aujourd’hui stable est source d’équilibre. Ce n’est pas le seul Zeus mais nombre d’olympiens qui refusent ici votre liaison fertile.


Suite à ces paroles apparurent des cieux, des terres et des mers les décideurs du monde, les dieux aimés des hommes, les puissants olympiens : Héra, Héphaïstos, Poséidon, Arès. Ils cernèrent le couple et leurs regards fermés témoignaient envers Zeus de leur fidélité.


La Guerre s’avança. Dans un sourire moqueur et chargé de défi, Arès saisit sa lance et vint se planter là, face au dieu accusé. Héphaïstos jeta une épée à Hadès. Présageant le combat, Athéna se plaça entre les adversaires, puis les yeux vers son père, grand Zeus autoritaire, elle dit, en colère :


- Il suffit, Olympiens ! Quant à toi, mon doux père, mon avis méprisé est une injuste insulte. Ne distingues-tu pas briller en mes iris la flamme de l’amour ? J’aime Hadès, je l’avoue, et s’il faut pour l’avoir te jurer ici même, sur l’autel de ma foi, que jamais je n’aurai d’Hadès le moindre enfant, je suis prête à ce poids, je sacrifie l’enfance au profit de l’amour.


Zeus resta impassible. Son immobilité signifiait assez bien un impossible accord.


- Athéna, dit Hadès, ton père n’entend rien, ni son bouffon grotesque incarné en Arès. Puisque je dois me battre, je prendrai cette épée ! Et s’il faut pour convaincre exhiber au soleil les tripes de ce chien, de ce dieu sans honneur, Arès inspire ici ses dernières senteurs. Mais ne vous plaignez pas si gisant en souffrance il implore votre aide ou vous maudit enfin de votre ordre stupide. Approche, dieu de la Guerre, je n’ai pas peur de toi.


D’un geste délicat, Hadès fit reculer sa précieuse déesse. Puis d’un geste assuré il brandit l’arme blanche en direction du dieu dont le sang coulerait. Hélas un cri aigu fit tressaillir ses chairs. Athéna en retrait venait d’être empoignée d’une étreinte impérieuse. Le dieu Héphaïstos maîtrisait la déesse.


Hadès s’élança pour libérer Athéna mais déjà face à lui survint Poséidon au trident acéré. Cerné par ses deux frères, il se sut vulnérable. D’un grondement de voix, Zeus parla en ces termes :


- Au nom des souverains du Ciel et de la Mer, pour la paix en Olympe et pour l’humanité, tu es banni, Hadès. La Terre t’es reprise. A partir d’aujourd’hui les hommes te craindront, les dieux se méfieront. Car tu ne mourras pas. Puisque tu es mon frère, je tiens à t’épargner. Dans l’espoir que le temps efface de ton cœur l’illusion de l’amour à l’égard d’Athéna, je te lègue un royaume, où tu resteras libre. Les Enfers t’appartiennent. A défaut des mortels, tu veilleras les morts. Va, au fond de la Terre, méditer ton péché, nous revenir plus sage et le cœur libéré. 

- Misérable famille, voilà donc la façon de régler les discordes !


Sans davantage attendre, Zeus et Poséidon ajustèrent leur force. La terre autour d’Hadès craquela, s’effondra, entraînant avec elle un dieu déchu. Alors Hadès sombrant  hurla :


- Athéna mon aimée, je viendrai te chercher, où que tu sois, quoiqu’ils nous fassent. 

- Hadès ! cria en pleurs la déesse affligée.


Le poing d’Héphaïstos frappa le ventre nu de la belle Athéna. Elle sombra alors jusqu’à son inconscience. Confiée aux bras du père, aussi vite qu’un songe elle fut amenée dans les plis de la terre où disparait le jour.


Lorsqu’elle s’éveilla, Athéna découvrit autour de sa petite île de pierre, un fleuve. L’eau laissait deviner depuis les profondeurs d’épars scintillements de diamants. Sur la berge, à un jet de pierre se tenait Zeus, l’air grave. Poséidon non loin observait en silence.


- Qu’espérez-vous de moi ? fulmina Athéna. Que je renie mon cœur pour votre doux confort ? Hors de question, mon père. Aussi vrai que j’ai soif pour les dieux et les hommes, de justice sur Terre, je sais mon âme liée à l’esprit de ton frère. Et si guerres et paix sont de mes attributs, j’emploierai l’une et l’autre afin de retrouver l’habitant de mon cœur. 

- Nous n’irons pas si loin, dit Zeus d’une voix calme. Nous voyons bien combien te priver de l’amour est vain et sans espoir. Cependant mon enfant tu te dois de comprendre en quelle position nous place ta passion. Mais, c’est vrai, la sagesse a parlé en ta bouche. J’accepte par raison et par confiance aussi de te laisser aimer celui que tu choisis si invoquant le Styx tu jures de n’avoir aucune descendance. Reste vierge ma fille, et tu pourras aimer au gré de tes envies.

- Je le jure. Maintenant mène-moi là où votre colère à condamné Hadès.

- Je vais t’y amener. Avant tout rejoins-moi, plonge parmi le Styx pour sceller ta promesse.


Après l’instant de doute enserrant la déesse, Athéna s’immergea dans l’eau noire du fleuve. Mais Zeus avait menti. Le Styx n’était pas loin et avait retenu la promesse divine, mais les eaux où baignait le corps de la déesse appartenaient à un large fleuve voisin. Sinuant aux Enfers, le Léthé s’écoulait des sources de l’oubli. Sous le souhait de Zeus et de Poséidon, le Léthé accepta de prendre d’Athéna le souvenir d’Hadès.


C’est ainsi qu’Athéna renaquit innocente en déesse des hommes, responsable à la fois des mortels et leur Terre. Déesse respectée à la virginité garante de sagesse.


 


***


Des millénaires plus tard, Hadès en Jupiter appelait l’âme de Zeus à travers un silence immaculé. Il n’avait égrené aucune note du Parfum d’Athéna lorsque son corps devint cendres, lorsque celles-ci se mêlèrent au silence pour franchir l’espace aussi vite qu’une onde.


 


Cernée par la mémoire d’Hadès dans les profondeurs des Enfers, Athéna découvrit la vie parmi la mort. Les yeux ancrés sur le souvenir d’Hadès, elle put parcourir un instant le royaume de son regard, où les portes ouvertes l’invitaient à entrer.


L’âme d’Athéna quitta son corps, épousa les méandres de celle d’Hadès et dans leur communion ils quittèrent le sol, s’envolèrent ensemble. La voûte des Enfers se déchira alors en deux orifices ouvrant sur un ciel bleu. On eut dit deux yeux perçant de leur éclat la noirceur des Enfers.


Dans son vol vers la lumière, Athéna laissa derrière elle le cadavre qui sommeillait en son enveloppe charnelle. Plus que jamais elle se sentait vivre, elle se sentait libre, car heureuse. Quelle ironie… au sein de cet amour imprégné de douleur, il semblait à Athéna frôler du doigt la perception du bonheur, le découvrant nu… si simplement nu, si immensément riche, si incontrôlablement désirable.


Sur le point de franchir la voûte, Athéna fut prise de vertige. Son vol la propulsait de retour en son corps véritable au sein de l’Erechthéion. Elle quittait son Enfer pour retrouver sa pleine conscience et ses yeux plongés en ceux d’Hadès.


Penché sur son visage, Hadès réincarné contemplait Athéna, partageait sa perdition. A la vue du corps de Sheliak, Asae réalisa quel mystère en ce saint elle brûlait de connaître. Aujourd’hui, elle savait. Il n’y avait pas un mot. Juste ces retrouvailles, ces iris hypnotiques, ouverts, aimants. Hadès, heureux, dont les yeux amoureux confortaient la plus belle renaissance.


 


***


Sur le chêne de Jupiter dont les vents agitaient de nouveau les branches, le bourgeon de Zeus vibra. Les écailles s’ouvrirent et libérèrent tel un pollen fertile l’âme du dieu des dieux. Shiryu s’agenouilla face à l’apparition. Le Dragon lui avait offert son corps en gage de sa fidélité aux Cieux. Aujourd’hui Zeus acceptait l’offrande. Shiryu ouvrit son âme à l’approche du dieu. Il s’éteindrait sûrement sous la lumière divine, cependant Shiryu gardait l’espoir de pouvoir influer sur le jugement de Zeus. Tous deux pères, l’un d’Asae, l’autre d’Athéna, Shiryu tenterait l’instant venu de faire naître en la conscience de Zeus son amour pour sa fille. Puisse l’amour du Dragon étreindre le grand dieu et lui permettre de voir en les chairs d’Asae, en l’âme d’Athéna, une femme à aimer, une fille à protéger.


L’âme de Zeus s’engouffra en Shiryu tel un éclair déchire le ciel. Les tornades de la conscience divine percutèrent le moindre recoin de l’esprit de l’ange bientôt totalement évincé. Envahi de la sorte, le Dragon se sentit disparaître, ne pouvant chuchoter à Zeus la moindre parole ni la moindre émotion. Shiryu s’était éteint, en vain.


L’épiderme du vieil homme craquela. Le corps rachitique semblait forcir de seconde en seconde. Ses cheveux noircissaient à mesure de leur élongation. La barbe et la moustache abandonnèrent son visage. Chaque battement de cœur déchirait les habits, détachait des lambeaux de peau qui dans leurs chutes révélèrent le corps d’un jeune homme dans la force de l’âge.


Dans les mains tendues de Zeus vinrent se loger deux foudres dont l’éclat reflétait une puissance latente ne demandant qu’à fuser, qu’à être libérée pour poursuivre sa course effrénée à travers l’atmosphère pulvérisé.


Les foudres devinrent les mains de Zeus. Un éclair pénétra sa bouche. En transe le dieu acheva sa mutation. Dans son envol il prit la forme d’un dragon aux griffes et à l’haleine de foudre. D’un battement d’aile le dragon en colère se jeta vers Gaïa.


 


Héra se précipita vers le cadavre de Hyoga. Elle devait réussir sans plus attendre. Si le mur ne se brisait pas, elle en annihilerait l’inspiration. « Dissipation. » invoqua-t-elle. Le corps de l’ange se fit moins dense, l’anneau de Jupiter commençait à se deviner à travers lui. Peu à peu chacune de ses molécules se sépara, puis les atomes eux-mêmes se disloquèrent pour rejoindre le cosmos. Rien ne demeura de Hyoga. Dès sa disparition, la glace se fendit dans un son cristallin et se répandit sur Héra libérée. 


Reine du Ciel, Héra envahit l’espace de son esprit. Elle y trouva Héphaïstos et le ramena à ses côtés. A peine apparu, Héphaïstos s’écria :


- Mère, je suis aveu…

- Plus tard ! ordonna la déesse.


Elle agrippa sa main et l’entraîna à sa suite en direction de la Terre.


 


Du sommet du Mont Etoilé, Saon regarda Marine de côté. Depuis peu les sourcils de l’Aigle avaient trouvé repos. Son inquiétude semblait se dissiper.


- C’est bon tu peux y aller, dit Saon avec sa régulière désinvolture. Je ne te retiendrai plus.

- Y aller ? Ah quoi bon désormais ? répondit Marine. Les dieux sont éveillés et vont se retrouver. Hommes et anges n’ont plus leur mot à dire.

- Alors s’en est fini pour toi ? Que vas-tu faire ?

- Errer comme à mon habitude. Attendre la sentence. Et toi, demanda Marine les yeux portés vers le Parthénon, tu ne vas pas les rejoindre ? 

- J’attends qu’ils m’appellent. De préférence après l’orage.


 


***


Dès l’éveil d’Athéna, la muse Polymnie s’était effacée sans un son, laissant seul le couple divin. Sans perdre les étoiles du regard d’Athéna, Hadès marqua pourtant un air grave.


- Athéna il va falloir nous battre.

- Je le sais, répondit-elle en se levant.


L’autel de la déesse occupait le centre de l’Erechthéion. Le temple carré se voyait dépouillé de toute décoration sinon des tapis couvrant le sol et bien sûr, les silhouettes féminines des caryatides de pierre servant de colonnes au temple.


A mi-chemin vers la clarté de l’extérieur reposaient deux armures. Athéna resta un instant à contempler ce spectacle. Les Kamuis d’Hadès et d’Athéna, armures divines des dieux, reposaient là, prêtes à être endossées. Celle de la déesse contenait difficilement l’éclat solaire des étoiles du ciel. Elle irradiait le feu de la guerre, l’éclat de la paix, les illuminations de l’art… Une lance d’or se trouvait fichée derrière un bouclier sur lequel sifflaient nombre de serpents mêlés en masse inextricable.


La Kamui d’Hadès, sombre comme le Tartare, dépourvue de son heaume, absorbait au contraire toute lumière. S’approcher d’elle semblait mener à une disparition certaine, à une immensité confondante, à un abandon gonflé d’éternité. Le fourreau d’une épée se devinait à peine sous les ailes nocturnes de l’armure. Seuls s’échappaient de cette étreinte d’obscurité les éclats de diamants issus des profondeurs de Gaïa.


Les Kamuis résonnaient en accord, leurs vibrations témoignaient d’une impatience accrue et appelaient leurs porteurs à enfin les revêtir. 


Le choc d’un assaut finit de rompre le socle de la statue d’Athéna. La sculpture vacilla puis s’inclina lentement vers une chute inéluctable. Hadès et Athéna plongèrent vers leurs armures. Celles-ci se fragmentèrent juste assez pour que les corps s’y glissent et épousent dans l’instant les habits sacrés. Leurs ailes se déployèrent et fusant entre deux caryatides ils s’envolèrent hors du temple. La statue s’écroula au sol dans un fracas morbide. L’Erechthéion s’effondra à son tour sur l’effigie décapitée.


Main dans la main, les dieux rejoignirent lentement la terrasse. Si Athéna distinguait le corps inerte d’Altaïr sous les décombres de la statue, Hadès observait la liche qui venait de briser leur temple et leur précieuse solitude.


Tito ne marqua aucune surprise à découvrir Hadès en les traits de Sheliak. Le mal sommeille au cœur de l’amour, Tito en avait plus d’une fois fait l’expérience. Et de toute façon, il n’était pas là pour lui.


- Tu te montres enfin, Athéna ! suinta une voix d’outre tombe.


La déesse reconnut parmi ce cosmos malsain la manifestation d’une âme qu’elle avait déjà croisée.


- Tito… dit-elle d’une voix désolée.

- Agonie Sanglante !  hurla la liche.


Les griffes du Lynx jaillirent telles des lames de lumière lancées à pleine vitesse. Pourtant innombrables, aucune d’elles n’atteignit sa cible. Les décharges de haine glissaient sur la déesse, la contournaient puis allaient s’échouer sur les pentes d’une montagne éloignée. 


- Maudit ! fulmina Hadès en tendant sa main vers le résidu d’humain.

- Hadès, non ! cria Athéna.


Le dieu cessa dans l’instant mais déjà des cendres s’écoulaient des os de Tito rongés par la combustion. Plusieurs des améthystes délogées par l’émaciation échouèrent au sol. Tito souffrait, et rien ne soulagerait sa douleur. Au contraire ses convulsions mêlées de gémissements la prolongeaient.


Lorsqu’Athéna approcha, Tito se recroquevilla et sortit les griffes de son unique bras. Il hésitait à attaquer sans attendre, pourtant à chaque pas d’Athéna la volonté de nuire de Tito s’amenuisait en peau de chagrin.


Face à lui Athéna se baissa pour se placer à sa hauteur. De ses mains délicates elle saisit les griffes de Tito. Elle lui offrait un regard sincèrement désolé. Elle y exprimait sa culpabilité, son amour et le désir de pardon qu’elle demandait en silence.


Tito fut désarmé. Il ne savait plus quoi faire. Il avait appris à haïr Athéna, pourtant l’humanité qu’elle dégageait ici rappelait à Tito qu’il avait été un homme, que son cœur un jour avait battu. Alors d’une voix aussi calme qu’un lac sans vent, Athéna lui demanda :


- Que désires-tu, Tito ?


A ces mots Tito tressaillit, dispersant alentour les cendres de ses os et une autre améthyste. Ce qu’il désirait ? Avait-il jamais obtenu ce qu’il désirait ? Une famille, un amour, un ami, une armure. Chacun lui avait été repris sitôt gagné. Tout lui avait été arraché, tout s’était vu piétiné, insulté sous ses yeux. Non, jamais il n’avait eu ce qu’il désirait. Même la route de sa vie lui restait étrangère, comme si ses choix lui réservaient autant de tortures. Le plaisir lui était inconnu, le bonheur demeurait une notion utopique. Il avait mal, mal à la réminiscence de ces souffrances mises bout à bout. Comment trouver son âme en une telle perdition ? Inconnu à lui-même, il avait cherché dans les extrêmes les réponses à ses doutes. S’il levait aujourd’hui sa main sur Athéna, n’était-ce pas avant tout par rejet de sa vie passée ? Pour se définir, se donner une motivation pour avancer malgré les tourments rencontrés ? S’il avait fait tomber Athéna, il aurait donné un sens à sa vie. Pourtant à cet instant, l’agressivité de Tito venait de se noyer sous les doigts d’Athéna.


La liche ne dit rien. Elle baissa la tête, résignée, honteuse. Des pleurs l’eurent soulagée mais ses larmes n’avaient nulle part où naître. Tito désirait quitter cette vie, gagner l’oubli parmi la mort.


Il regarda une dernière fois Athéna. A travers sa douceur il s’imagina en compagnie d’Elsighorn et Raja, dans leur gîte au Canada. Puis une améthyste de sa crinière craquela. Des fissures déchirèrent la pierre jusqu’à la désagréger. Les lueurs rouges du regard du Lynx s’estompèrent, ses griffes se firent plus lourdes dans les mains d’Athéna. L’ombre couvrit son âme. Avec délicatesse, la déesse allongea Tito.


- Athéna… commença Hadès.


La déesse n’écoutait pas. Elle se releva puis approcha la statue pour évincer les décombres couvrant Altaïr. Lui aussi s’était éteint. Agenouillée, Athéna souleva l’Indien qu’elle entoura de ses bras. Puis elle regarda Hadès. Le dieu lui dit :


- Incorrigible amoureuse des hommes. N’avons-nous pas suffisamment causé leur perte ? Laissons-les en paix.

- Hadès… échappa une voix à la nostalgie automnale.


Il la connaissait suffisamment pour déchiffrer ses espoirs. Touché par la tendresse d’Athéna, par ce regard millénaire ici redécouvert, Hadès céda.


- Soit, je veux te satisfaire. Mais Athéna je t’en prie après cela n’attendons plus. Les dieux approchent.


Au fond des yeux d’Hadès luisit le souvenir d’une âme. Un flocon de cosmos s’exhala des ailes de la Kamui et rejoignit la dépouille de l’Indien. Ses muscles déchirés retrouvèrent consistance, sa peau recouvrait peu à peu ses teintes ensoleillées, un souffle s’échappa de son corps et son cœur relancé abreuvait de nouveau les chairs d’Altaïr. Après de profondes inspirations, un soupir de plaisir s’envola du mortel. Respirer… quelle savoureuse sensation. Avec lenteur, Altaïr ouvrit les yeux. Le visage souriant et l’étreinte d’Asae embrasèrent son âme. Son bonheur fut complet lorsqu’il vit Sheliak derrière elle.


- Repose-toi, lui dit Athéna. N’intervient plus.


Puis elle se releva et riva ses yeux dans ceux d’Hadès. Ils savaient l’enjeu du combat à venir. Ils ne devaient plus se perdre. 


- Je t’écoute, dit-elle.


Hadès ouvrit à peine la bouche que l’atmosphère se déchira. Le ciel s’emplit d’éclairs et un grondement assourdissant précéda l’arrivée d’un dragon irradiant une énergie incommensurable. Les foudres de ses griffes se plantèrent sur la terrasse dans un fracas couvrant à peine le cosmos hurlant de Zeus.


Hadès dégaina l’épée des Enfers. Tendue vers Zeus, elle s’animait déjà du chaos du Tartare. Zeus aussi concentrait sa puissance en vue d’un assaut mortel. Munie du sceptre de la Victoire, Athéna s’interposa et prévint :


« Hadès il me revient de confronter mon père. Je possède sa force et de Métis ma mère une saine sagesse. Je ne te perdrai pas une seconde fois. Zeus si tu tiens encore à séparer nos âmes, tu devras tout d’abord annihiler mon corps, tuer ta propre fille. Seulement sache-le, je n’hésiterai pas à déchaîner sur toi la puissance éveillée d’Athéna justicière. »


Ainsi défié, Zeus tourna ses foudres vers sa fille sourde à la raison.


- Alors je te condamne ! tonna le dieu des dieux.

- Retiens ton geste Zeus ! dit une voix en approche.


Sortant du Parthénon apparut Thanatos. Il tenait Aphrodite en respect, sa main posée sur le cœur féminin prêt à en stopper les battements en cas de rébellion. La déesse de l’Amour livrait un regard apeuré.


- Attaque et Aphrodite n’est plus, menaça Thanatos.


Alors fondirent du ciel deux silhouettes divines. Héra et Héphaïstos rejoignirent la terrasse aux côtés du dragon.


- Mère, je… commença Héphaïstos.


D’un battement de cil Héra guérit son fils. Ses yeux lui firent découvrir Hadès et Athéna ainsi que Thanatos menaçant Aphrodite son épouse. Les forces en présence ne bougeaient pas. Tous observaient la scène et planifiaient leurs actes. L’instant était crucial.


La mer poursuivait son ascension. Elle avait dilué le sang d’Enyo et des kérès, ne permettant plus leur matérialisation. Le Sanctuaire se réduisait maintenant à l’île de l’Acropole autour de laquelle flottaient des milliers de cadavres. Déjà l’assaut de quelques vagues atteignait la maison du Bélier. Les prêtres égyptiens, les femmes et les enfants montaient à mesure afin de fuir les eaux. Deux chevaliers d’or traversaient au plus vite les temples zodiacaux pour rejoindre Athéna.


Autour de l’île les flots marins se mirent à tournoyer. Dans leur agitation les vagues se heurtaient, se nourrissaient d’une force sans cesse renouvelée. Alors jaillit des eaux le fier Poséidon. Le tumulte des flots se calma autour du dieu dans un ballet aqueux. Incarné en son corps mythologique, il avait revêtu son armure divine, la Kamui océane. D’un bleu aussi intense que celui des mers profondes, les reflets de l’armure résonnaient avec les lames de son trident. 


Dès lors qu’il posa pied sur la terrasse la mer redevint lisse. En face de Thanatos et Aphrodite, entre les dieux du Ciel et de la Terre, il les scrutait tour à tour, avec le même rictus, avec le même regard.


Les maîtres de l’univers se retrouvaient ici. Trois frères fils de Cronos auxquels il appartenait de tracer le Destin. Tous regardaient Poséidon, partageant le doute du camp qu’il rejoindrait. Mais le souverain des Mers ne bougea pas. Il profita du silence pour articuler son un ton assuré :


- Puisque nous voilà réunis, profitons-en pour parler. Il sera toujours temps de se battre si les mots restent lettre morte. En attendant agissons en dieux, écoutons-nous.


Au long d’un lourd silence, cette phrase vint éveiller la sagesse de Zeus. Il abandonna sa forme de dragon afin de recouvrer son apparence humaine.


- Shiryu ! s’étonna Athéna, émue de trouver en son père céleste les traits de son protecteur terrestre.

- Qu’il en soit donc ainsi, décréta Zeus. Que tous les Olympiens se retrouvent à l’instant au sommet de l’Olympe.


Il dit, alors les dieux rejoignirent l’éther jusqu’au mont de l’Olympe.


 


Altaïr se leva. Il contempla un moment la statue effondrée d’Athéna. Puis il observa l’immobilité alentour et savoura cet étrange silence.


Des pas se firent entendre depuis le Parthénon. Neferia et Zeuxis accoururent, découvrant leur compagnon au regard étonnamment paisible.


- Ils sont partis, se contenta-t-il de dire.


L’Indien leur expliquerait plus tard ce dont il fut témoin ; pour l’heure le départ des dieux imprégnait les esprits. Tous trois avaient conscience que l’histoire s’écrirait désormais sans leur concours. La guerre des mortels était finie. La Terre n’avait plus besoin d’eux. En humains négligeables, ils se trouvaient ici délaissés par les dieux.


 


***


Zeus poussa violemment les portes de l’Olympe. Les fleurs secouées libérèrent leur pollen, la végétation sortit de sa torpeur. Les fontaines se remirent à verser le nectar, l’ambroisie naissait sur la plaine brumeuse. L’herbe fit place à un bois clairsemé au sein duquel se présentèrent les marches d’un temple sans voûte. L’automne traversait l’Olympe, ainsi les feuilles jaunies et rougies volaient jusqu’à se perdre dans les nuages environnants. Entre les arbres épars, quelques colonnes de marbre s’entouraient d’un lierre élancé vers le ciel.


Le temple s’élargit, arbres et colonnes se firent plus rare. Après un plateau enherbé, le sommet de l’Olympe se terminait par un promontoire ouvert sur la Terre. Une herbe douce couvrait les lieux, mouchetée de nuages, parsemée de rochers couverts de mousse. Une source intarissable y prenait vie, où se trouvaient déjà Apollon et Artémis. Enfin, au bord du vide, sur une dernière élévation mêlée à la clarté des cieux, le trône de Zeus dominait l’immensité de Gaïa.


Le port d’armure étant interdit en Olympe, Poséidon, Athéna et Hadès durent s’en dévêtir. Cependant car Zeus gardait son foudre, Hadès conserva son épée et Athéna sa lance. Sans saluer Artémis ni Apollon, Zeus rejoignit son trône pour s’y asseoir avec une prestance ostentatoire. Les camps se formèrent sans attendre : Héra, Aphrodite et Héphaïstos vinrent à quelques pas au-dessous de Zeus, sur un tissu de nuage. Apollon et Artémis accueillirent Athéna et Hadès qu’ils accompagnèrent jusqu’au pied du promontoire. Poséidon rejoignit la source délaissée et s’y assit, à l’écart. Refusé en Olympe, Thanatos rejoignit les Enfers.


Zeus frappa son poing sur un accoudoir. L’Olympe trembla en même temps que sa voix :


- Où sont Déméter, Hermès et Dionysos ? Qu’on en finisse !

- Je suis là, Zeus tempétueux.


Déméter arriva à pas légers. Sous ses pieds germaient des fleurs, sa robe gonflée comme les rivières de printemps parait l’herbe d’une rosée baignée de soleil matinal. Ses cheveux tressés semblaient des épis de blés sur un visage lumineux.


- Quant à Dionysos, reprit Déméter, il a pour l’occasion rendu sa place d’Olympien à celle qui la lui avait offerte.


Les mains de Zeus serrèrent les accoudoirs. Ainsi elle serait là… Depuis combien de temps ne l’avait-il plus vue ? Son cœur de dieu fut secoué de battements inhabituels.


Derrière Déméter avançait doucement une femme dont la démarche trahissait un âge avancé. Un voile couvrait ses cheveux et une partie de son visage. Le silence qui accompagnait ses pas témoignait du respect unanime inspiré par cette dame. Déesse du foyer, Hestia était l’ainée des Olympiens, la grande sœur de Zeus, la première née de Cronos et Rhéa. Jamais elle n’avait prit part aux guerres des hommes ou des dieux. Elle demeurait dans l’Olympe, garante du foyer et de son feu sacré.


La tension accumulée s’évapora à l’arrivée d’Hestia. Sa présence recelait la merveille d’un calme communicatif. Poséidon vint rejoindre Hestia, lui prit les mains puis avec Déméter l’accompagna jusqu’aux rochers de la source où ils prirent place.


Malgré son plaisir à revoir Hestia, Zeus y voyait une arrivée inopportune. Si Dionysos eut été relativement malléable, Hestia, par son seul regard, risquait de condamner l’intempérance de Zeus en cas d’excès. Et il se pourrait qu’au final l’avis d’Hestia ait autant de poids que le jugement de Zeus. Le dieu des dieux finit par penser que la réunion des Olympiens n’était pas une si riche idée.


- Nous pouvons commencer, annonça Poséidon.


 


***


Héra descendit des nuages. Ses sandales légères foulaient à peine l’herbe. D’un ton professoral elle annonça :


- Je propose de dresser un rapide portrait de la problématique qui nous unit aujourd’hui.


Elle marcha un temps autour des inculpés et entama son accusation :


- Après la victoire contre les Titans, les frères se répartirent l’univers, ainsi Hadès reçut-il la surface de la Terre et la vie qui s’y développait. L’équilibre était trouvé, dieux et hommes évoluaient dans une relative sérénité, hélas Hadès, non content du présent enviable que sont les chairs et les fruits de Gaïa, séduisit Athéna dans le but de dresser le destin contre Zeus. Père d’un enfant voué à écarter Zeus, il gagnerait d’office la souveraineté du ciel et des dieux. Bien sûr nous avons eu droit aux larmes, aux beaux discours clamant un amour sincère, pourtant l’exil d’Hadès a mis à jour ses véritables penchants. Puisqu’Athéna lui fut refusée, il tenta dès lors de renverser la déesse, de conquérir la Terre, passage obligatoire vers les cieux et Zeus son frère. Nous avons vu ces derniers moi comme les chevaliers suivaient Hadès sans rechigner. Il aurait donc pu joindre saints et spectres à ses forces avant de tenter de renverser Zeus. Nous sommes en droit de nous demander où son amour pour Athéna a disparu pour l’attaquer ainsi sans cesse et faire tomber ses chevaliers et les hommes dont elle avait la garde. Qui mieux qu’Hadès à fait de la vie d’Athéna un supplice constamment renouvelé ? Ma principale déception dans cette histoire est de voir Athéna désormais soulevée contre son père. Ses chevaliers ont embarqué vers les cieux, y embrasèrent le Ragnarök puis vinrent affronter les Olympiens au repos. Quelle perfidie. Je ne vois rien qui puisse vous soulager de vos peines.


C’en était trop pour Apollon. Le dieu de Vérité s’était tu trop longtemps et à voir l’hypocrisie l’emporter de nouveau il céda à son impulsion et lança :


- Héra si tu n’étais déesse sache que tant de mauvaise foi eut valu ma colère. Mais je sais bien ce qui te fait trembler et ce que tu voudrais cacher. Puisque tu as donné ton interprétation, permets que par mes mots je dépeigne à mon tour les chemins tortueux d’Hadès et Athéna.


Apollon arpentait le plateau. En pensant à ce qu’il allait dire, il se condamnait en silence du temps qu’il lui avait fallu pour réagir, ou pour oser, enfin, servir la Vérité. Il s’en voulait moins de ne pas avoir aidé Athéna et Hadès que de s’être voilé les yeux si longtemps, lui qu’habitait quotidiennement la lumière du soleil. Aujourd’hui son aide lui semblait une mince consolation, mais au moins avait-il la chance de se pardonner à lui-même.


Apollon conta :


« Il n’est nul secret caché aux lumières du Soleil et de la Lune. Après la paix gagnée contre les Titans, les dieux apaisés savouraient l’extase d’une Terre pacifiée où déités et humains vivaient ensemble. Hadès parcouraient les philosophies, se perdaient en pensées quant l’évolution de la Terre et des hommes. Pour enrichir sa conception du monde, à qui mieux s’adresser qu’à la déesse de l’art, des inventions, déesse sage et intelligente ? Le défi d’Hadès d’œuvrer pour l’épanouissement de son royaume s’accordait avec l’utopie d’Athéna. Ainsi mêlèrent-ils leurs connaissances, leurs inspirations, et bien naturellement la proximité intellectuelle finit par faire germer les soupçons du désir. Ils s’aimaient sans le dire, ils parlaient par leurs yeux. Un temps à rêver côte à côte valait tous les contacts charnels. Jusqu’au jour où un jeu les poussa corps contre corps. Il s’en fallut de peu que leurs chairs enfin se côtoient. Mais Zeus s’interposa. Avec Poséidon il condamna Hadès aux Enfers en lui retirant la Terre. Il fit jurer à Athéna de rester vierge avant de la plonger dans le Léthé, fleuve de l’Oubli où le souvenir d’Hadès disparut. Zeus offrit la Terre à Athéna puis quitta l’Olympe pour se réfugier en Jupiter.


« Héra prit dès lors les commandes. Elle convainquit Poséidon d’attaquer Athéna dans un combat meurtrier. Devant le massacre des humains, l’évidence de la nécessité d’une armée se présenta à Athéna. Ainsi de la menace de Poséidon naquirent les chevaliers du Zodiaque, saints parmi les mortels. Il fut aisé de ternir l’image d’Hadès aux yeux d’Athéna amnésique. La propagande divine fit d’Hadès un conquérant avide de la Terre et dont il faudrait se méfier particulièrement. Ainsi les chevaliers accueillirent-ils Hadès et son escorte armes aux poings. L’armée des ténèbres fut décimée. Ennemi aux yeux de son aimée, Hadès comprit qu’il devrait affronter non seulement les saints d’Athéna mais aussi son oubli et les préjugés écrasant sa mémoire perdue.


« L’espèce humaine aussi devenait pour Hadès un obstacle gênant. L’humanité galvanisait Athéna d’une force insoupçonnée. Elle constituait un attachement dont Athéna devait se libérer afin de mieux appréhender ses sentiments de déesse. Ainsi l’éradication humaine devenait nécessaire. Plusieurs fois Hadès tint son aimée en joug, mais jamais il ne la tua. Il la menait vers l’agonie dans l’espoir que ces jours et son passé défilent sous ses yeux, jusqu’à peut-être faire renaître en elle ce passé perdu qu’Hadès tentait de ressusciter. Mais ce furent des espoirs déçus.


« Evidemment Zeus fermait les yeux sur ce supplice digne de Tantale ou de Sisyphe. Athéna et Hadès déchiraient interminablement leur amour dans les crocs de la guerre. Et Héra protégeait d’autant plus énergiquement le sommeil de Zeus qu’en son absence tout pouvoir lui était accordé. A-t-elle ainsi remplacé le grand Zeus qu’elle parle en son nom et utilise son foudre pour tuer un simple saint ?


- Tu as fait ça ! gronda Zeus en fusillant Héra du regard.

- Un seul petit éclair… se défendit misérablement Héra.

- Nous en reparlerons, grommela Zeus en se promettant de revenir sur ce forfait intolérable ; pour l’heure l’enjeu lui ordonnait de rester solidaire avec sa femme.

- Bien, continua Zeus. Vous avez chacun présenté vos versions. Maintenant revenons à la question qui nous intéresse. Indépendamment du passé, je sais que la majorité des Olympiens est contre l’union d’Athéna et Ha…

- Indépendamment du passé ?! coupa Athéna, effarée.


Depuis un moment elle écoutait sans intervenir, cependant chaque phrase d’Apollon ne faisait qu’accroître sa colère, son besoin de révolte. Les poings serrés, les traits du visage durcis par le dégoût, Athéna pointa un doigt accusateur vers son père et lui dit :


« Le passé t’indiffère !? Alors à tes yeux les mortels sont poussière, sable qu’on piétine sans la moindre attention ? Leur souffrance et leur mort est une telle évidence qu’y entrevoir la vie te devient impossible ? Cette vie qu’à une époque nous favorisions tous, tu craches dessus sans une once de compassion ? Comme ton cœur s’est durci, comme ta froideur m’inspire pitié, comme je vous plains, Olympiens. Imbus de votre divinité vous ne réalisez même pas combien certains humains vous surpassent en beauté, en créativité, en sensibilité. Ah, les hommes s’inspirent des dieux, quel bel hommage en retour de les ignorer si sereinement. Vous devriez regarder de plus près, vous attarder autour des battements d’un cœur mortel, du crépitement de sa flamme éphémère, du spectacle de son humanité, celle-là même qui semble oubliée des immortels.


« Où sont mes chevaliers à l’âme exaltée, à l’altruisme évident, à l’amitié si riche ? Où sont ces hommes et ces femmes que j’ai chéris ? Ô, comme vous avez dû rire avec ces jouets, avec vos pions. Les saints protégeaient corps et âme une déesse dont ils condamnaient l’amour et la libération. Des mortels ont offert la quintessence de l’âme humaine dans le seul but de protéger… un mensonge, une incompréhension. Combien vous avez dû vous délecter du spectacle, à voir siècle après siècle à travers des combats absurdes les élans d’Hadès se briser sur les gardes d’Athéna. Quel sens de l’humour, de la dérision… je vous félicite. »


Aphrodite chassa d’un revers de main les paroles d’Athéna.


« Je te trouve très peu objective, Athéna. Tu encenses les humains bien plus que de raison. Puisque tu grattes le vernis de mortels pour approcher leurs âmes, ta sagesse te permet bien voir dans quelle vanité ils se noient. De quel amour pourraient-ils se targuer ? De ces îles inhabituelles au milieu de vies portées comme un fardeau ? C’est sûr, l’expression de l’amour prend une grande valeur parmi les humains tant ils ont désappris à le vivre quotidiennement. Une exception qui devient l’espoir d’esprits frustrés. Alors ils se perdent en désirs, en soif insatiable d’un ‘après’, d’un ‘promis’. En attendant ils vomissent sur leurs pairs si cela peut alléger leur malaise. Soient qu’ils s’en sentent plus forts, soit que la faiblesse de l’autre les rassure dans leur bassesse : ils s’y sentent moins seuls. Ainsi peu à peu la perception de la beauté se dilue chez les hommes comme du sang dans la mer. Une mer de doutes, de peurs, d’incompris, de reproches. L’individualisme l’emporte sur la transe du partage ; la pornographie se substitue aux caresses ; la peur étouffe la légèreté des sentiments. Les mortels sont devenus tellement… ternes, flétris. Hadès, toi qui reçois leurs âmes, tu es bien placé pour le savoir. »


Hadès répondit :


« Vous me faites rire avec vos généralisations. A force de vous attacher à un peuple, une contrée ou un état d’esprit vous perdez la richesse de la disparité. Bien sûr les hommes sont loin de vivre pleinement, mais ce n’est qu’un potentiel encore étouffé. Prenez un enfant, menez-le sur une voix où il se sent s’épanouir à travers une passion, et observez ce que l’inspiration et l’expérience savent générer de merveilles, qu’elles soient bénéfiques ou maléfiques. Seulement oui, enserrés dans les règles d’une civilisation, ils s’ignorent. A passer à côté des autres ils en viennent à s’éviter eux-mêmes. Et pourtant s’ils savaient, s’ils observaient les exemples de ceux qui savent mettre leur intelligence en commun… les vices ne domineraient plus ce monde en perdition. Croyez-moi, j’ai vu défiler d’innombrables morts et leurs pensées mises à nu m’ont offert un spectacle affligeant et tragique. Chacun cherche l’amour, même si cette idée en révulserait plus d’un. Je lis leurs âmes et y voit cet espoir qui a pris mille formes dont les plus violentes, les plus injustes. A la vue des mortels et de leurs beautés encore à l’état de bourgeon lorsque leur vie prend fin, j’ai pitié d’eux et de leur ignorance. Pourtant ils restent responsables de cette ignorance et de la minorité stupide qui gouverne leurs pas. Se lèveront-ils un jour, ces esprits éveillés à la complémentarité, ces êtres si ouvertement livrés à la vie qu’ils se savent formés d’étoiles ?


- J’en doute fortement… dit une voie en hauteur.


Perché au sommet d’une colonne, un jeune homme à la chevelure frisée se délectait de la surprise de sa présence. Personne n’avait remarqué son arrivée. Nonchalamment installé, il était assis sur l’urne sacrée de l’armure de l’Autel. Saon salua les Olympiens d’un sourire plein de malice.


- Hermès ! dit Héra. Arriveras-tu un jour à l’heure ?

- Quand on m’épargnera un sermon dès mon entrée, je me présenterai probablement avec plus de zèle.


Hermès glissa le long de la colonne, porté par les ailettes saillant de ses chevilles.


- Pour en revenir aux hommes, dit-t-il, j’ai du mal à les considérer comme une espèce intelligente. J’emploierai plutôt le terme d’envahissante. Oui, ce sont des vers sur un fruit dont ils se gavent sans en peser les conséquences. La seule chose sur laquelle ils s’entendent en frères terriens est leur suicide collectif par l’agonie de Gaïa. Etrange destinée pour des êtres doués de raison. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir un cerveau mais non, ils n’en ont pas encore trouvé la notice d’utilisation.

- Je ne suis pas loin de partager l’opinion d’Hermès, dit Poséidon. Cependant l’ignorance des hommes tient aussi de notre responsabilité.


Le dieu se leva de son rocher pour venir marcher entre les Olympiens. Zeus fronça les sourcils. Il ignorait les ambitions de son frère et se méfiait de sa prise de parole.


- Personnellement le sort des humains m’est égal, continua Poséidon. Ce n’est pas d’eux que je tiens à vous entretenir, mais de nous, les dieux. La Terre semble avoir été jusqu’à maintenant un lieu bien peu propice à notre sérénité. Les incessantes guerres entre Olympiens et les conflits opposant parfois divers panthéon montrent bien la promiscuité dont nous sommes victime. Les dieux comme les hommes ont besoin d’un air nouveau, d’une renaissance.

- Mon frère, dit Zeus à la voix suspicieuse, je te trouve soudain bien sage. Que cachent tes mots ?

- Je veux partir ! gronda le dieu des mers. Je veux des terres ! Je connais chaque relief de l’océan, chaque murmure des marées. Les tempêtes m’ont lassé et je rêve de nouveaux horizons. Pas uniquement pour moi, mais pour nous tous.

- Quitter la Terre ! s’écria Aphrodite. Quelle idée ridicule.

- Pas seulement la Terre, mais le système solaire ! Bon sang il y l’infinité qui nous attend et nous ne savons que prendre racine ici ! Où sont passées les ambitions divines ? Où a disparu l’envie d’utiliser et développer nos pouvoirs ? Je vous parle de terres nouvelles, de peuples mystérieux, d’océans bien plus vastes, de montagnes inconnues, d’étoiles à découvrir.

- De nouveaux soleils, de nouvelles vérités, continua Apollon.

- Des animaux encore indomptés… autant de défis inattendus ! enchaîna Artémis.

- D’autres métaux ? interrogea Héphaïstos.


Attentif à la déclaration de Poséidon, Zeus avait observé chaque interlocuteur, ainsi à cette proposition il lut sur les visages les réactions de chacun. Il comprit qui partageait cette opinion et signifierait son accord. Or la majorité des Olympiens se laissait séduire par le point de vue de Poséidon.


Héra elle-même, perdue en de douces pensées, prit la main de Zeus. Quittez cette Terre était une façon de laisser derrière elle toutes les infidélités de Zeus, ces souvenirs de trahisons si vifs qu’aucun paysage n’épargnait Héra. Elle avait une chance de reconstruire, de regagner son homme et cette fois, de le garder pour elle. Leur seul fils, Arès, resterait aux Enfers et ils oublieraient leur guerre. Et peut-être Héra deviendrait-elle mère d’enfants plus affectueux. A tant rêvé d’un foyer chaleureux, la reine du ciel comprit que la discrète Hestia insufflait en leurs cœurs les saveurs de la tranquillité et guidait lentement leur choix vers le départ.


Zeus sentit le vent venir et prit les devants. A aller dans le sens de la majorité son autorité n’en paraitrait que plus juste et il serait plus à même de négocier le seul point qui l’inquiétait vraiment.


- C’est une excellente proposition. Notre famille par ce voyage retrouvera une union ternie par cette Terre. Laissons cette planète agonisante au profit d’un espace insondable.

- Je ne partirai pas sans ma fille, déclara Déméter d’une voix posée.

- Perséphone est d’ores et déjà hors des Enfers, annonça Hadès. Athéna avec moi, je n’ai plus de raison de la retenir. Chaque hiver vous rappelait la tristesse que vous m’avez infligée. Aujourd’hui je suis libre. Que Perséphone le soit aussi. 


Déméter signifia son contentement. Hadès marquait un point. Dans la foulée Athéna prit la parole, et tous furent attentifs.


- Puisque la liberté est le cadeau de notre partance, offrons-le aussi à l’humanité. Nous les avons assez trompés, nous avons trop longtemps engendré leurs souffrances. Il est beau de souffler aux mortels l’inspiration divine, mais sans guide et libres d’interprétations ils en viennent à y lire un pouvoir dévoyé. Une telle capacité à réunir les hommes est forcément enviable et détournée à des fins d’aliénation. Je viens à douter du fait que nous ayons été une inspiration bénéfique pour les hommes. A voir nos conflits, comment eux-mêmes pourraient-ils vivre la paix ? Tel doit être notre pardon, notre espoir de renouveau pour notre communauté comme pour l’humanité.

- J’approuve, dit Déméter. Il y a bien longtemps que les hommes ont perdu foi en eux-mêmes. Chercher le salut parmi les dieux les empêche de le chercher au sein de leur propre âme, et pourtant, telle est la voix qui les éveillera à leur union. Dans l’abandon ils retrouveront les valeurs qu’ils n’auraient jamais dû perdre.

- Des hommes sans religion, dit Aphrodite, perplexe. Ils s’inventeront d’autres forces supérieures pour expliquer l’inconnu et se donner une raison de subir plutôt que d’être libre.

- C’est probable, dit Poséidon. Mais c’est justement en cela que réside l’espoir de Gaïa, et pour les hommes, une deuxième chance. A nous de glisser dans leur oubli l’évidence retrouvée qu’ils n’ont d’autre berceau que la Terre, d’autre terreau que Gaïa.

- C’est pertinent, acquiesça Apollon. Les retrouvailles avec leur planète leur feront prendre conscience de leur rôle de berger, de jardinier, d’embellisseur. A eux d’être assez sage pour prendre une voix moins tortueuse qu’auparavant. S’ils aiment la Terre, ils la sauveront.

- Bien. Nous sommes donc d’accord, conclut Poséidon.


Il se tourna vers Zeus pour chercher confirmation. Le roi des dieux s’impatientait. Leurs débats ne l’intéressaient guère. Oui ils partiraient et qu’importe si les hommes les oubliaient. La seule chose qui importait aux yeux de Zeus était d’assurer son éternelle souveraineté.


- Concluons cette affaire au plus vite, ordonna-t-il.

- Pas trop tôt… fit un Hermès satisfait. Je me demandais combien de temps j’allais me trimbaler cette armure.


Hermès claqua des doigts. L’urne de l’Autel s’ouvrit, déversant le long de la colonne un cosmos gris tel une rivière de brume. L’aura vint jusqu’au milieu des dieux puis s’éleva, se rassembla, se densifia pour finalement former un autel aux reliefs gravés de symboles ésotériques.


Zeus eut la désagréable sensation que ce pacte était prévu depuis longtemps et qu’il avait été mené ici par un chemin prémédité. Il payait ici son absentéisme. Et il ne pouvait plus revenir en arrière. Comme les autres il approcha de l’autel. Les Olympiens cernaient l’armure dans un silence solennel.


Poséidon fut le premier à couper une mèche de ses cheveux et à la poser sur l’autel. Les autres l’imitèrent. Seule Athéna tenait encore sa mèche à la main. Elle l’observait et pesait en pensée la valeur de ces cheveux. Athéna allait perdre les humains autant qu’ils la perdraient. Déposée sur l’autel, la chevelure assurerait en même temps que l’oubli des hommes la libération de ses chevaliers. Leur émancipation… au prix de la perte d’une mémoire illuminée de beauté et de souffrance, de dépassement de soi, d’affliction et d’amour.


Hadès perçut l’émotion d’Athéna. Il posa avec douceur sa main sur la sienne et lui dit : 


- Oublier les sacrifices ne les rend pas inutiles.


La main d’Hadès apaisa instantanément la déesse. Elle tourna les yeux vers ceux de son aimé et tout doute fut dissipé. Il était son futur, en lui apparaissait la douceur de l’espoir, la richesse de l’amour. Hadès… De sa main libre Athéna effleura la joue du dieu. Elle sourit, et parmi ce plaisir ses doigts laissèrent échapper la mèche qui rejoignit l’autel.


Alors les senteurs de l’Olympe se changèrent en brise. Une silhouette invisible s’approcha de l’autel. Mnémosyne la diaphane, Mémoire parmi les dieux, vint recueillir l’offrande. Les cheveux s’embrasèrent en flocons de cosmos. Telle une neige légère soulevée par le vent, les flocons s’envolèrent avant de disparaître. Tout souvenir des dieux disparut des mortels.


 


***


- Il nous reste un problème à régler, prévint Zeus.

- Je n’en vois pourtant aucun, répondit Athéna d’un ton assuré. Pour peu qu’on sache réfléchir avec son cœur.

- Pour peu qu’on sache ? répéta Zeus d’un air dédaigneux. Depuis quand une fille sait-elle mieux que son père ?

- Depuis qu’un fils détrône son père.


Les mots de Zeus moururent dans sa grimace. Athéna en profita pour enchaîner :


- Sur le serment de votre paix, je sacrifierai ma maternité. Laissez-nous, oubliez-nous, et vivez sans crainte.

- Vous voulez rester sur Terre ? s’inquiéta Héra.

- Dois-je vous rappeler que vous m’y avez lié à jamais ? dit Hadès. Et je ne veux pas de vous me voir ressuscité. Ainsi vous ne risquez rien. Aucun enfant ne naît des Enfers.

- Mais Athéna pourrait profiter de notre absence pour commander aux humains en déesse unique et toute-puissante. C’est hors de question. 

- Héra a raison, appuya Aphrodite. De plus je connais les voies du corps et ne doute pas que malgré sa mort Hadès parvienne à enfanter.

- On pourrait castrer Hadès, proposa Hermès sur un ton oscillant entre humour et provocation.

- Ecoutez mes paroles, intervint Apollon, car par-delà les âges, ma voix est Vérité. Jamais dans cette vie ou celles à venir le ventre d’Athéna ne portera le fruit d’un enfant à nourrir.

- Apollon, rétorqua Poséidon, que t’importe un mensonge de plus après tant d’obscurité ? Ta prétendue vision n’est que ruse, et si j’approuvais les retrouvailles d’Athéna et Hadès pour éveiller l’Olympe, je suis contre leur union car j’y risque autant que Zeus.

- Alors lequel des deux faire disparaître ? interrogea tranquillement Hermès.

- Je crains, répondit Zeus, que le problème soit moins le désir d’Hadès que la fertilité d’Athéna. Hélas ma fille, ma préférée, nous n’avons plus le choix.


Ces mots furent l’étincelle enflammant le brasier. L’assaut commun semblait avoir été répété mille fois tant la synchronisation fut parfaite. De l’épine d’une rose Aphrodite sectionna la corde de l’arc d’Artémis. Hermès arracha le carquois d’Apollon. Hadès évita de justesse le trident de Poséidon. Héra plaqua Athéna sur l’autel pour qu’Héphaïstos abatte son marteau vers sa tête. D’un ordre d’Athéna l’armure se scinda, libérant la déesse qui s’esquiva et repoussa l’étreinte d’Héra. Le marteau s’abattit avec une telle violence que le promontoire déserté céda et chuta avec le trône de Zeus.


Profitant de la confusion Apollon devint soleil. L’éclat illumina la Terre, Gaïa fut éblouie. L’aveuglement soudain profita à Athéna et Hadès qui se jetèrent en arrière. La lumière solaire se résorba jusqu’à fondre dans la paume ouverte de Zeus. Devant lui et ses complices apparurent Apollon et Artémis. Côte à côte, leurs capes secouées de soleil et de lune tissaient un voile protégeant les dieux en fuite.


Déméter et Hestia s’étaient mises en retrait. Elles assistaient, affligées, à la querelle des dieux. Hermès les rejoignit. Son sourire cachait la satisfaction d’avoir agi sans être vu. L’objet par lequel il avait remplacé le carquois d’Apollon était passé inaperçu.


Zeus, Poséidon, Héra, Aphrodite et Héphaïstos faisaient face à Artémis et Apollon.


- Pourquoi les protéger ? fulmina Zeus.

- Car à tuer par peur tu deviens un tyran ! asséna Apollon.

- Alors c’est en tyran qu’ici je vous condamne !


D’un geste preste, Artémis se lova avec son frère au sein de sa cape. Les jumeaux disparurent dans la nuit du tissu ; la cape à son tour s’effaça tel un coucher de lune.


Leur fuite tournerait court. Les Olympiens savaient où les trouver.


 


***


A travers la cape d’Artémis, Athéna et Hadès avaient rejoint la Lune. Parmi les reliefs élancés vers la Terre comme autant de courtisans, ils dominaient un large cratère à la blancheur fantomatique. Dans la noirceur du ciel se détachait Gaïa habillée d’océans. Athéna distinguait en la Terre la rondeur d’un ventre fécond. Hadès se montra moins contemplatif. D’une voix posée il commença :


- Athéna, il faut élaborer notre stra…


Un doigt posé sur sa bouche étouffa ses paroles. La peau d’Athéna reposait sur ses lèvres, contre son nez. Le parfum de sa main l’enivra dans l’instant.


- Chuuut… souffla la déesse dont les yeux pétillaient. Regarde, écoute, ressens, pour une fois nous sommes seuls. Ne laissons pas nos peurs assombrir nos yeux. Je te veux, toi, Hadès, à mon bras à mes lèvres, dans la joie d’être ensemble.


Ce disant Athéna se mit à courir vers un pic rocheux surplombant le cratère. A son bout elle sauta, légère comme un flocon. En une courbe gracieuse Athéna descendait lentement vers le sol de la lune.


A son tour Hadès courut mais plutôt que s’élever il se jeta tête en avant sur la trajectoire d’Athéna. Avant quelle ne touche le sol il lui saisit les mains, lui fit parcourir une volte aérienne avant de l’élancer vers les hauteurs des airs. D’une impulsion il la rejoignit et les mains désormais liées, ils jouaient dans le ciel. Puis ils se séparaient, s’appuyaient de nouveau sur la lune éclairée pour regagner l’espace en leur danse céleste.


Au sol, Hadès retint l’envol d’Athéna. Il s’agenouilla, souleva le pied gauche d’Athéna qu’il plaça dans sa main avant de se relever en soulevant sa déesse comme s’il portait une plume. Pour l’élever encore, un seul doigt d’Hadès soutenait la pointe de son pied. Les bras au ciel, l’âme exaltée, Athéna savourait la plénitude d’un amour retrouvé.


Elle voulait prendre appui sur Hadès pour goûter de nouveau la légèreté de l’espace, mais le dieu saisit son pied pour dicter à sa belle un élan vers le sol. Plaqué à terre, le corps d’Athéna souleva de lentes volutes de sable. Hadès lui tenait les bras. L’extrémité de ses cheveux atteignait presque le visage d’Athéna. Son regard se fit sérieux et il dit : « Assez joué. »


Et de nouveau ils furent submergés. Bouleversés par la paix qu’inspiraient leurs regards. Noyés dans les pupilles vers mille constellations, l’iris était la chute où leurs âmes se croisaient. Telle une feuille est soumise au courant d’une rivière, Hadès se sentait dériver vers la quête de ses lèvres. Mais son élan fut coupé : redressant la tête, Athéna plaqua sa bouche sur celle d’Hadès.


Les yeux fermés au monde, le cœur ouvert à l’âme, ensemble ils dérivaient sur les soies de leurs lèvres.


Les mains du dieu libérèrent les bras d’Athéna pour atteindre sa nuque et fondre en sa chevelure. Athéna chercha des doigts dans la tunique d’Hadès un chemin vers l’épaule, une voie vers sa peau.


 


Apollon eut aimé préservé un tel spectacle, hélas il ne pouvait plus attendre.


- Hadès ! Athéna ! appela-t-il. Les Olympiens arrivent.


Le couple se releva dans l’instant. Apollon leur jeta un objet couvert d’un tissu. « Hermès te le rend » adressa-t-il au dieu. Dès qu’il l’eut dans les mains, Hadès en retira le voile. Le casque aux airs de nuit absorbait tout rayon de la lune. Nul reflet une fois perdu ne parvenait à percer l’obscurité de cette relique divine : le heaume d’invisibilité. Athéna et Hadès se lancèrent un regard parmi lequel se dessina leur plan.


 


Les Olympiens trouvèrent Hadès au creux d’un cratère illuminé. L’épée dégainée il défiait ses bourreaux. Héphaïstos fut le premier à fondre sur lui, le marteau brandi et dont les veinures de lave libéraient des flammes de colère.


Au sommet du cratère, sur une arête élevée, Apollon apparut. Ses mains enserraient un trait solaire qu’il lança vers l’assaillant. L’envoi fut si rapide que la lumière exhalée éblouit le forgeron. Pourtant Héphaïstos rit, et dans sa lancée il écarta les bras, tendit son armure à cet assaut de lumière. Sa Kamui se nourrissait d’étoiles et ce fou d’Apollon lui offrait l’énergie du soleil. Il sentait déjà les premiers rayons absorbés par son armure. Ses chairs s’en électrisaient et ses muscles se tendaient comme jamais. Dans la plénitude de sa force naissante, Héphaïstos se courba soudain de douleur et son élan brisé le fit choir sur les parois du cratère. Le corps du dieu transpercé d’une lance roula sans vie jusqu’aux pieds d’Hadès.


La surprise paralysa les Olympiens. Il leur fallut quelques secondes avant de comprendre qu’Athéna invisible avait dissimulé dans la flèche de soleil une lance destructrice. Berné, Héphaïstos avait dégagé toute défense, offrant son cœur en proie à l’arme de la Guerre.


Aphrodite se jeta sur Apollon. Zeus et Poséidon fondirent en direction d’Hadès, foudre et trident prêts à l’assaut. Héra demeura immobile, concentrée sur la présence cachée d’Athéna et Artémis. Or elle sut comment localiser Athéna. Son corps se lia au ciel, elle y lisait chaque vibration, chaque ondoiement. Et à ses perturbations elle devina Athéna se dirigeant sur la trajectoire de Poséidon. Héra ouvrit la main, une étoile y prit vie, vibrant d'une énergie si violente et concentrée qu'elle peinait à la retenir. La déesse souffla « Nova », l’étoile mourut et dans son explosion fusa vers l’invisible Athéna. Cette dernière surprise d’être découverte ne put que changer de trajectoire pour éviter l’explosion, laissant libre champ à Poséidon et Zeus pour fondre sur Hadès.


 


A peine Aphrodite fut-elle face à Apollon qu’une fleur naquit du corps du dieu. Un narcisse prenait pour terreau les chairs de son épaule. Etonné et inquiet, Apollon vit ensuite un lotus se former sur son ventre, puis des lys sur son crâne. Chaque fleur offrait des cortèges de senteurs aussi inspiratrices qu’un premier amour. Aphrodite puisait en l’amour inhérent à Apollon matière à floraison, mais ces fleurs toujours plus nombreuses et sans cesse en croissance finiraient par vider Apollon de sa matière organique.


Le dieu de lumière se savait suffisamment aimant pour y laisser la vie. Il devait pour survivre se rappeler les bassesses de l’amour afin d’étouffer un instant leur éloge naturelle. Faignant un instant de faiblesse, Apollon surprit Aphrodite en envoyant plus vite que la lumière un rai de soleil brûlant dans l’épaule féminine. La déesse de l’amour hurla de douleur autant que de rage à voir sa belle épaule ainsi brûlée. Elle le couvrit d’insultes et sa colère abandonnait aux commissures des lèvres une salive grossière. L’Amour devenait laid, et Apollon à ce spectacle parvint à résorber les fleurs de ses passions.


 


Zeus projeta son foudre contre l’épée tendue d’Hadès. Si la lame contint l’énergie, elle ne résista pas au coup violent du trident des Mers. L’épée vola au loin avant de se ficher dans la Lune. Hadès ouvrit les bras pour invoquer le Tartare, mais Zeus plus rapide généra de son foudre les chaines d’un prisonnier qui vinrent ceindre les poignets d’Hadès. A sa hauteur Zeus lui décocha un coup de pied si brutal qu’Hadès tomba au sol. Poséidon mit alors son pied sur le buste du dieu et plaça l’extrémité de son trident sur le cou d’Hadès. Un foudre dans chaque main, Zeus aussi menaçait son ennemi d’un coup assurément mortel.


Assistant avec délectation à la chute d’Hadès, Héra perdit un temps sa vigilance. Née des poussières lunaires, Artémis se matérialisa derrière elle, et parée de ses flèches et de l’arc d’Apollon, elle plaça une pointe d’argent sur la tempe d’Héra.


- Un souffle, Héra, un seul, et tu rejoins ton fils.


A la voix sombre d’Artémis Héra retint sa respiration, consciente que la raison avait abandonné les dieux et qu’ils se livraient là une guerre à mort. Elle la tuerait si elle bougeait.


Les combats se figèrent presque simultanément. Zeus et Poséidon maitrisaient Hadès ; Artémis paralysait Héra ; Aphrodite et Apollon se faisaient face en postures offensives. Seule Athéna indiscernable restait libre de mouvements. Elle alla déloger de la lune l’épée d’Hadès qui dans l’instant disparut à son tour.


Poséidon généra autour des trois frères un voile d’embrun. Ainsi tout passage d’Athéna serait révélé par les perturbations de l’eau et trahirait sa position.


- Athéna, commença Zeus, la vie d’Hadès ne tient qu’à toi. Dévoiles-toi si tu désires l’épargner. Sans quoi ici Hadès s’éteindra sans retour.

- Et Héra le suivrait, ajouta Artémis à l’attention de Zeus. Seras-tu par ton choix le bourreau de ta femme ?


En cas d’attaque les dieux se déchireraient. Peut-être aucun ne survivrait, et tous en avaient conscience. L’absence d’Athéna pesait sur eux en une tension croissante. Les mains des dieux frémissaient d’anxiété. Mais Athéna n’attaqua pas. En silence elle partit rejoindre les hauteurs du pic duquel elle s’était jetée, entraînant avec elle son aimée dans la danse. Là Athéna retira le heaume et redevint visible.


Parmi les plis de sa robe noire se perdaient les scintillements de l’épée d’Hadès. La déesse aux cheveux libres contemplait la scène d’un regard attristé.


 


Ma vie s’est entachée de luttes fratricides

Nourries par le secret d’un destin parricide.

Ma peau ensanglantée par d’absurdes combats

Reçut tristesse et mort pour uniques ébats.


Aujourd’hui où mon cœur retrouve la lumière,

Dissipe le mensonge et cette âme trop fière,

Athéna exposée laisse son corps en proie

Au printemps d’un amour qu’à nouveau je perçois.


Sombre Hadès, roi de l’ombre, ennemi de toujours,

En mes yeux refleurit notre éternel amour,

Mais ces espoirs naissants et déjà condamnés

Tels mon âme et mon corps s’apprêtent à faner. 


Car les dieux inconstants se laissent déborder

Par un excès d’orgueil, ne cessent de scander

L’outrage d’un élan, l’horreur d’une passion

A mon âme apportant la plus belle émotion.


En ce jour où nos mains unies comme nos lèvres

Déposent sur nos vies la volupté d’orfèvre

Célébrée par les Muses, encensée par les Grâces,

C’est ma résurrection que les dieux ont en grâce.


Hadès mon tendre aimé, je ne survivrai pas

Si par moi se scellait ton injuste trépas.

Finissons cette guerre, embrassons nos destins,

Mon âme sans oubli ose t’aimer enfin.


Puisque c’est de mon sang dont les dieux sont avides,

A ta disparition je préfère un suicide.

Gaïa m’en soit témoin devant les déités,

Ici j’offre ma vie contre ta liberté.


 


Hadès voulut bouger mais le foudre de Zeus le rappela à l’ordre. Athéna prit la lame aux allures de nuit. Sans que ces mains ne tremblent, elle enfonça l’épée dans la peau de son ventre, dans les chairs de sa vie. Les poussières de lune envolées dans sa chute habillèrent la robe et le visage éteint de la jeune Athéna.


- Athéna ! fulmina Hadès au regard noir.

- Finissons-en ! dit Zeus en oubliant Héra et la flèche à sa tempe.


Une paisible aura s’écoula sur la lune, assaillit les reliefs qu’elle baigna aussi d’une sereine paix. Toute agressivité se trouva dans l’instant dissipée sous l’aura. Hestia et Déméter, Hermès et Perséphone et nombre d’autres dieux apparurent bientôt.


La plus âgée des femmes, la respectable Hestia, s’adressa par ces mots aux guerriers silencieux :


- Nous avions convenu un départ imminent. Vous faudra-t-il aussi comme ultime forfait détruire sans raison un dieu inoffensif ? N’ajoutons pas céans à notre déshonneur. Nul enfant ne naîtra d’un ventre condamné. Laissons ici nos peurs et nos incertitudes. Jetez enfin vos jouets, vos armes d’immatures. Levez les yeux en dieux vers les contrées lointaines, vers le nouveau défi qui devra présenter aux yeux des univers la beauté du divin. Partons sans plus attendre, retrouver notre honneur et notre dignité.


A ces sages paroles, nul ne trouva à dire. Artémis la première abandonna son arc. Lassée de ce conflit désormais inutile, Aphrodite cessa les assauts de ses charmes. Apollon satisfait résorba sa lumière. Devant cet abandon et ce calme unanime, Zeus et Poséidon déposèrent les armes.


A peine libéré Hadès se releva et courut sans haleine en direction du haut sommet où reposait le corps de son aimée. « Athéna » disait-il en paroles perdues. A ses yeux embués apparut enfin la dépouille d’Athéna. D’une main délicate il souleva sa tête et appela son nom. Mais pas plus que le vent le souffle d’Athéna ne perturbait la lune.


Hadès glissa alors son bras autour du corps, puis leva lentement la déesse défunte. Longuement il resta les yeux sur Athéna, espérant en secret que ses paupières mues par un soupçon de vie puissent ouvrir à lui le regard d’Athéna.


Il attendit longtemps, il patienta encore. Puis sa larme signa la fin de son espoir.


Athéna dans les bras, Hadès quitta les lieux pour rejoindre la plaine ignorée du soleil. Sa silhouette embrumée disparut dans les ombres, portant vers les Enfers l’éternelle adorée.


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