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Cette fiche vous est proposée par : Alwaïd


La Trilogie Gaïa

Thanatos quittait rarement la salle du trône. En ce jour particulier il errait au sein du Parthénon, car cette nuit verrait renaître la déesse de la Guerre. Après une année de sommeil, Athéna était sur le point de s’éveiller.


Proche des thermes, le dieu remarqua la présence de Shun, nu dans l’eau purificatrice et dont l’immobilité trahissait la profondeur des pensées. La Mort observa un instant cet ange dont il restait d’humanité la mélancolie des réflexions. Il s’apprêtait à reprendre sa route, cependant d’une voix à peine audible, Shun demanda :


- Pourquoi l’évidence de la paix est-elle si difficile à atteindre ?

- Car la paix n’est en rien évidente, répondit Thanatos. Du moins à l’échelle humaine. Elle est naturelle, elle est l'état par défaut, et ainsi elle demeure invisible tant que la guerre ne vient pas faire prendre conscience de la tranquillité perdue.

- Pourtant les hommes sont heureux lorsque leur cité fleurissante fournit un foyer à tous et les laisse libres de profiter du soleil.

- Est-ce là ta notion de la paix ? Crois-tu que cet état satisferait chaque homme ? Qu'adviendrait-il des vices propres à leur espèce ? Ton recul ne te permet-il pas de constater la misère des humains ? La paix nécessite la coopération de tous, et il suffit d’un seul pour déclencher la guerre. Comment imagines-tu obtenir l’unanimité parmi une telle diversité de mentalités ? Par un soudain éveil collectif aux vertus de la paix ?

- Par exemple.

- Tu me déçois, Shun. Je te savais utopiste en tant qu’homme, je t’espérais plus éclairé en tant qu’ange. Il n'existe aucune définition de la paix sinon en relation avec la guerre, et cette notion prend autant de visages que d'esprits dans lesquels elle naît. Eradique la guerre et la paix n'existe plus.

- Elles céderont leur place à la justice.

- Bien sûr. L'Histoire en est d'ailleurs un bon exemple. Les cités propères ne rencontraient aucune injustice, aucun meurtre, leurs populations ne souffraient ni d'envie, ni d'attachement, ni de peur. Elles s'épanouissaient et fraternisaient avec leurs voisins afin de partager leurs connaissances et glorifier leur Terre nourricière.

- Non. Jusqu'à aujourd'hui l'histoire des hommes s'écoule comme un fleuve de sang, pourtant je garde espoir.

- Cette espérance est absurde de la part d'un saint au service de la déesse de la Guerre. Quant au concept de guerre juste, il a été bien utile pour justifier des massacres aux yeux de populations prêtes à tout croire. C’est donc couvert de gloire que vous avez consciencieusement ravagé et colonisé des pays dont vous vous vantiez de la découverte. Vous y plantiez vos drapeaux au même instant que vos épées ou vos balles s’enfonçaient dans le cœur des autochtones. Vous assassiniez vos frères, ceux qui comprenaient mieux leur terre et eurent pu vous apprendre à la comprendre et à la respecter. Aujourd’hui vous criez à l’injustice et à la guerre dès qu’un peuple tente de vous envahir. Vous condamnez ce dont vous êtes l’auteur, et vous poursuivez votre quête de domination par des moyens détournés. La dépendance économique et le vol des ressources n’ont fait que donner un nouveau visage à l’esclavagisme, à la course à la survie, à la fuite de la mort, à la tentation de se proclamer Dieu. Et où cela vous mène-t-il ? Parmi un tel chaos les humains se développent comme une tumeur. Bien souvent le bonheur du nouveau-né passe après cette obligation instinctive de se multiplier. Et pour nourrir ces enfants en dérive avant qu’eux-mêmes deviennent des adultes pervertis par leur gourmandise, vous volez à la Terre les ressources qu’elle offre. Vous prétendez pouvoir mieux comprendre la Terre, savoir être de meilleurs jardiniers qu’elle-même, et votre sottise ne vous permet pas d’accepter les défaites qui en découlent. Vous asséchez les larmes de Gaïa, vous sucez sa sève sans imaginer qu’il s’agit de son sang. Vous brûlez ses poumons, vous tranchez dans sa chair pour mieux l’en infecter. Vous la méprisez avec indifférence. Il est juste que les hommes aillent souffrir en Enfer, mais c’est sans fierté qu’Hadès leur ouvre les portes de son royaume.


Shun ne trouva aucun mot en réponse à ces condamnations, car il en connaissait la véracité. Thanatos profita du silence pour partir tel qu’il était arrivé : avec la discrétion d’une ombre dans la nuit.


Le Grand Pope se retrouva seul, le regard perdu vers l’obscurité du palais, la peau baignée d’une eau ressentie comme un linceul. La confiance de Shun en la floraison des vertus humaines semblait s’être partiellement diluée dans le discours de la Mort. Il eut aimé par moment objecté que certains hommes recèlent des sentiments d’une noblesse exemplaire, qu’ils peuvent démontrer un altruisme où fraternité et amour prennent tout leur sens, devenant alors l’inspiration de milliers d’autres, pourtant ceux-là constituent des exceptions. Malgré eux, malgré la lutte incessante des chevaliers d’Athéna, la mégalomanie des mortels et leurs désirs insatiables mènent visiblement au suicide de l’espèce.


Ainsi se dégageait la question implicite de Thanatos : dans de telles conditions, le règne d’Athéna se justifie-t-il encore ? Faut-il sauver des hommes qui détruisent leur berceau ? A ces questionnements inhabituels, Shun prit conscience d’une clairvoyance désillusionnée laissée par le passage de l’âme d’Hadès en son corps.


Le Grand Pope enfila sa robe, quitta les thermes et rejoignit la terrasse où derrière les murs du donjon sommeillait la statue d’Athéna. Il s’agenouilla sous un ciel sans astre et pria dans l’espoir qu’en ce jour de renaissance son doute soit pardonné, ou mieux, évincé. Aucune parole ne vint le réconforter, cependant l’ange d’Andromède fut inspiré d’une intuition qu’il fallait vérifier. D’un doigt prudent il toucha le donjon d’Hadès. Quelques cendres s’en détachèrent ; la tour devenait friable. Shun posa ses paumes contre l’édifice. Au travers des murailles filtrait la lente pulsation d’une cosmo-énergie divine. La douceur céleste d’une telle aura confirma au représentant le lent éveil de sa déesse. Il ferma les yeux, le cœur empli de soulagement, et murmura : « Athéna… »


 


***


Zeuxis ne se rappelait plus quand il avait sourit pour la dernière fois. Même ses rictus de satisfaction au point final d’une œuvre l’avaient quitté. Où qu’il aille, quoiqu’il voie, quelle que soit la beauté de son art sans cesse amélioré par une concentration et des efforts permanents, le Peintre n’avait plus goût à rien.


Entouré de temples zodiacaux sans gardiens, d’un Sanctuaire sans lumière, d’une Terre à l’abandon, il ne demeurait aucune source de réjouissance. Les fruits de l’œuvre d’Athéna terminaient lentement leur putréfaction sous le regard d’Hadès, et bientôt le sabre de la guerre viendrait éparpiller les restes du Sanctuaire où aucune cohésion ne subsistait.


Cette unité perdue, Zeuxis la ressentait jusqu’en ses chairs. Lui dont l’inspiration d’Athéna assurait l’intégrité, que lui restait-il désormais ? Comment être encore assez aveugle pour imaginer Athéna saisir de nouveau le sceptre de la Victoire ? Cernée par la Mort, destinée à une nouvelle souffrance selon la prédiction de la Théogonie, maîtresse d’une chevalerie décimée et désertée, Athéna s’éveillera pour mieux succomber.


De nouveau une bouillante colère brûlait Zeuxis de l’intérieur. Et sa rage fut exacerbée à la vue de sa fresque représentant Masque de Mort, le bras levé vers les cieux pour invoquer les Cercles d’Hadès. Sans l’avoir jamais rencontré, Zeuxis était parvenu à restituer avec perfection le sourire narquois, le regard moqueur et les yeux perfides du précédent chevalier du Cancer. Ce dernier, malgré sa posture figée, semblait rire de Zeuxis, rire de le voir si désemparé, si docile face à la disparition inéluctable de sa déesse, rire de le voir si faible et donc incapable d’imposer sa propre justice.


« Tu me défies encore ? » lança Zeuxis à son tableau. « Tu crois mon âme si tendre qu’elle a cédé par avance, handicapée par la peur et aveuglée par le doute ? Tu oublies un peu vite que les saignements de mon cœur m’ont ouvert une fois déjà les portes de ton antre. J’ai déchiffré ton arcane, et une nouvelle fois je pars me familiariser avec les prémisses de la mort. »


Zeuxis tendit le bras droit vers le ciel, son index tendu, ses yeux pleins de défi, puis il hurla : « Les Cercles d’Hadès !! »


Telle une pierre jetée dans l’eau, le doigt de Zeuxis généra des ondes concentriques dont la propagation déchira l’espace. Plus de temple, plus de fresque ; le saint traversait un tunnel sans paroi tangible. Il flottait dans un espace incertain où formes et couleurs aléatoires s’enchevêtraient de façon hypnotique jusqu’à dérober à quiconque la conscience de l’éveil.


Le chevalier reprit connaissance à l’endroit de son premier éveil, lorsqu’il avait déjà atteint ce lieu pendant l’attaque des amazones. Les Cercles d’Hadès menaient sur les pentes du Yomotsu Hira, un domaine intermédiaire entre Terre et Enfer où les âmes des défunts défilaient en d’interminables processions jusqu’à atteindre le centre des lieux, l’unique et définitive issue : la bouche de l’Enfer, gouffre insondable d’où personne ne revenait. Masque de Mort lui-même y était décédé, jeté dans la bouche par la main de Shiryu.


Le Yomotsu Hira suintait la mort jusque dans ses moindres recoins. Seules d’inutiles et constantes lamentations habillaient l’endroit d’un résidu de vie. Des milliers d’ombres avançaient sans relâche pour sombrer vers la mort dans une continuité pendulaire. Zeuxis rejoignit une file de condamnés et se plaça sur leur trajectoire, arrêtant une ombre de la main. Celle-ci essayait tout de même d’avancer, sans effet. Les autres ombres contournaient maintenant Zeuxis telle une rivière autour d’un obstacle, inéluctablement attirées par le gouffre. 


« Vous tenez donc tant que ça à mourir ? interrogea Zeuxis. Regardez-vous, larves fanées, par combien de millions chaque seconde vous jette dans le gouffre de la mort ? Au bord du précipice, ne riez-vous pas de la vanité humaine ? Vous avez tous échoué, vous avez tous abandonné. »


Puis il ajouta à l’attention de l’ombre paralysée par sa main : « Et toi, n’y a-t-il pas le moindre soupçon d’espoir qui te donne envie de rebrousser chemin ? Non, ton regard est aussi vide que ton âme. Ta vie aussi a-t-elle été dénuée de tout sens ? Dis-moi, qu’as-tu fait pour aider ce monde à fleurir ? Mérites-tu de mourir ou n’est-ce pour toi qu’une échappatoire après n’avoir fait que survivre ? Réponds ! »


Ce disant, le saint saisit l’ombre au cou et la souleva de terre. Les chairs moisies se détachèrent et seule subsista dans la main de Zeuxis une tête inexpressive que le Peintre jeta à terre et piétina de colère. « Est-ce là tout ce qu’il reste de vous ? fulmina Zeuxis. Vous n’êtes que des pantins, des pantins !! Et si je dois en venir à tuer nombre de mortels, je vais me faire la main sur vos cadavres ! »


Soudainement, le Peintre irradia un cosmos aux couleurs éblouissantes dont l’éclat acheva les ombres alentour. Laissant libre cours à son exaspération, à son désespoir face à la vanité humaine, le chevalier fit s’envoler ses pinceaux afin de les envoyer en traits empoisonnés plonger dans le cœur et dans les crânes des files d’ombres s’effondrant à mesure. Zeuxis exsudait son affliction, criait sa hargne, des larmes coulaient le long de ses joues devant le châtiment qu’il imposait à ces hommes condamnés à errer entre la vie et la mort sans jamais trouver le repos. Mais étrangement, ses affres ainsi extériorisées se résorbaient à travers la douleur infligée à autrui. 


Zeuxis eut continué longtemps son carnage si comme à sa première visite au Yomotsu Hira, une lueur blanche n’était apparue parmi les innombrables flammèches vertes. L’éclat engloba Zeuxis pour le plonger dans un sommeil duquel il sortit dans la maison du Cancer, face à la fresque de Masque de Mort.


Au sein du temple glissaient des vapeurs nauséabondes, et comme éveillé d’un cauchemar pour sombrer immédiatement dans un autre, le saint découvrit avec horreur des centaines de visages marqués par la torture orner les murs et les piliers de sa demeure.


 


***


Le goût de la manipulation était apparu tôt chez Andvari. Enfant de parents séparés, il avait su mettre à profit l’émulation entre son père et sa mère à démontrer leur affection parentale. Ses souhaits devenaient leurs ordres, et Andvari devint riche par la menace tacite de rejeter un parent ingrat.


Adolescent, il passait des jours entiers à organiser des jeux de rôle pour ses compagnons. La succession des parties dont il était le maître lui donnait l’occasion d’observer ses pairs et leurs comportements. Il apprit qu’un ami et un traître partagaient les mêmes paroles, et que malgré leur prétention à défendre le Bien ou le Mal, ils se battaient au final uniquement pour eux-mêmes.


Quant au meurtre, il l’avait découvert par curiosité. Lors d’une partie de chasse avec un ami, Andvari se demanda s’il pouvait tuer froidement un proche devenu inintéressant. Il détourna son fusil et tira. Le cadavre humain couvert de sang ne valait pas mieux que la carcasse d’un chien. Andvari fut satisfait ; il savait désormais que pour servir ses intérêts, il n’hésiterait jamais à tuer, fussent ses parents les victimes.


Andvari développa ensuite ses réflexions quant à l’obtention du pouvoir et aux moyens de se débarrasser d’obstacles. Il se présenta ainsi à la cour d’Asgard pour offrir ses loyaux services à Odin et à son peuple. Son intelligence et sa subtilité lui accordèrent une place de choix. Peu à peu Andvari sympathisa avec chacun des interlocuteurs dont l’aide pourrait un jour s’avérer nécessaire. C’est pourquoi il cultiva avec soin son amitié avec Svanhild, le guerrier favori de la princesse Zvezda. Dans l’ombre, il fomentait ses plans pour favoriser la chute des dieux et le règne des hommes dont il serait l’empereur.


C’est cette ambition dont il se nourrissait aujourd’hui encore, du haut de la bibliothèque d’Athènes. Les pieds sur le bureau d’Hipparque, le dos renversé sur la chaise, Andvari écoutait l’or du Rhin de Wagner et alimentait le feu de cheminée avec les ouvrages alentour. Il éprouva d’ailleurs un plaisir particulier à jeter aux flammes l’Argonautique d’Orphée.


Un verre d’hydromel dans une main, Andvari caressait de l’autre le creux de son armure où aurait dû se trouver le saphir d’Odin caractéristique des sept robes d’Asgard. Il ne comprenait pas encore la raison de cette absence, ainsi il réorganisa les données du problème afin de les assembler en réponse : avant de quitter Asgard, Zvezda de Polaris, unique personne capable d’invoquer les robes d’Odin, avait certainement délogé les saphirs des sept armures. Les pierres précieuses réunies sous la statue d’Odin détenaient la capacité d’invoquer l’armure du dieu et l’épée Balmung, pourtant Zvezda n’en avait rien fait. Le Serment des Glaces l’avait menée au Sanctuaire d’Hadès mais elle ne s’y trouvait plus. Il ne restait qu’une conclusion logique et réjouissante : Zvezda profitait du voyage vers Zeus pour amener les sept saphirs d’Odin au Valhalla en prévision du Ragnarök.


 


Chaque jour, Briarée longeait les remparts de la nécropole. De ses pas de géant, faire le tour de la ville ne lui prenait que quelques minutes. Sur sa route, il découvrit Andvari, agenouillé devant son cheval décédé.


« Il s’est brisé la cheville, j’ai dû l’achever » raconta le guerrier en guise de salut. Pour toute réponse Briarée saisit l’équidé et l’avala d’un trait.


« Dis-moi Briarée, commença Andvari d’un ton neutre, ton esprit peut parler à ceux de tes frères, n’est-ce pas ? J’aimerais savoir si une femme se trouve parmi l’équipe de Ki-lin. »


L’hécatonchire resta silencieux. Les questions des mortels ne l’intéressaient aucunement. Andvari continua :


« Après tout, que je le sache ou non est peu important. S’il y a en effet une femme, tes frères sont condamnés et leur destruction sera ressentie jusqu’ici. »


Briarée n’apparut pas plus ému. Les fables des mortels ne l’intéressaient pas davantage.


« Votre flegme est exaspérant ! s’écria Andvari. Les hécatonchires se sentent-ils à ce point invulnérables ? Dans ce cas mon annonce ne t’inquiétera pas : parmi l’équipage en route vers Zeus se trouve la reine Zvezda, prêtresse d’Odin. Pour elle, Ki-lin ira jusqu’aux portes du Valhalla. Or s’il y a des experts dans la tuerie des géants, ce sont bien les dieux nordiques. Ases et Einherjars(11) attendent au Valhalla l’armure d’Odin qui signera l’ouverture du Ragnarök et tes deux frères menés gentiment jusqu’à eux seront les premières victimes de la guerre. Zeus et Odin ont tout intérêt à s’aider au nom de l’équilibre de leur panthéon. Donc Odin ne laissera pas les hécatonchires arriver jusqu’à Zeus. »


Andvari constata avec plaisir qu’il avait maintenant l’attention de Briarée.


« Je te sens encore perplexe. Après tout, vous ne craignez aucun dieu. Votre peau est épaisse et dure comme la Terre, votre respiration est une tempête, vos bras frappent avec la force de comètes. Vous pourriez faire face même au Destin. Et pourtant, tel du gui peut tuer un héros, un mortel peut triompher d’un hécatonchire. Je suis le guerrier de Delta au service d’Odin. A ce titre, je te condamne, Briarée ! Enflamme-toi, Surtal ! »


A cet appel, l’épée d’améthyste insérée dans le corps du cheval s’enflamma dans le ventre de l’hécatonchire. L’animal fut consumé en quelques secondes et déjà les flammes se répandaient en Briarée. Le géant paniqua soudain. Il ne craignait aucune attaque de l’extérieur mais il n’avait pas de défense contre une consomption intérieure. Le feu poursuivit sa croissance, nourri pas les tornades internes, il déchira les veines de Briarée contenant son magma vital, et ainsi le géant s’enflamma-t-il entièrement dans un hurlement qui glaça le sang de la Grèce. Les tempêtes de Briarée s’exhalèrent de son corps et transportèrent les flammes dans des gerbes de lumière dirigées vers le ciel.


 


« Incendie en Grèce ! » cria Hipparque du haut de l’Altis. Au même instant les hécatonchires poussèrent depuis la cale un long râle de colère. A ce cri et à la vue des flammes, les lèvres de Zvezda prononcèrent machinalement les paroles de la prophétie : « Le soleil deviendra noir, la terre sombrera dans la mer, les étoiles tomberont du ciel, et le feu montera jusqu’au firmament… »


 


***


Entouré de Lilith et Andvari sur les marches extérieures du temple du Cancer, Zeuxis fulminait :


- C’est incroyable que personne n’ait rien vu ! Où est-ce que vous étiez ?!

- J’étais à la bibliothèque, répondit Andvari. Après mûre réflexion, il me semble logique que les amazones soient responsables du meurtre de Briarée. Leurs arcs permettent de tirer avec discrétion et on connaît les propriétés incendiaires de leurs flèches…

- Quant à moi… commença Lilith avant de laisser flotter un long silence dans le but de titiller la patience de Zeuxis, je surveillais l’entraînement de Bayer. On va pas laisser les garçons s’épuiser seuls quand même. Et puis dis donc, monsieur le Peintre raffiné, je te rappelle qu’en plus de n’avoir rien vu non plus, tu as aussi laissé les amazones traverser la maison du Cancer, maison pour laquelle tu prends la tête de pas mal de gens d’ailleurs. T’as plus trop de quoi faire mousser ton ego en ce moment. A ce propos si t’as besoin d’un coup de main…

- Un menteur et une nymphomane, se dépita Zeuxis. Allez au diable.

- C’est ça, et toi fillette, retourne à tes coloriages ! rétorqua Lilith en s’envolant sans un regard pour celui qu’elle considérait de plus en plus comme un grand-père rabat-joie.

- Je vais poursuivre mon enquête, dit Andvari en signe d’au revoir. J’espère, Zeuxis, pouvoir vous démontrer ma sincérité.


- Je vous hais ! siffla Zeuxis une fois dans le temple.

- Alors il est temps.


La voix du Grand Pope venait d’atteindre l’esprit du saint. Ce dernier baissa la tête, honteux de l’état macabre de sa demeure.


- Je te confie une mission, reprit Shun. Les gypsies sont au Colisée. Vas-y et reprend ce qui t’appartient.

- Les gypsies ? Que m’ont-il volé ? Ecoutez Grand Pope, je n’ai pas de temps à perdre avec…

- Il n’est rien de plus important, coupa Shun d’une voix douce mais péremptoire.

- Bien... gémit un Zeuxis résigné.

- Aussi, tu iras sans armure.

- Pardon ?! Mais, comment vont-ils me reconnaître ?

- Dis-leur simplement comment tu t’appelles, conclut Shun.


Exaspéré de ne pouvoir rester en paix dans sa demeure, Zeuxis marchait avec une rapidité et une régularité militaires. Il détestait errer sans armure alors qu’il ne la quittait habituellement pas. De plus le Sanctuaire était anormalement calme. Même le feu du prytanée se faisait discret, plongeant le Sanctuaire dans l’obscurité d’une nuit sans lune. Les sourcils du chevalier se froncèrent lorsqu’il vit Bayer sur sa route. Il le dépassa sans s’arrêter mais Bayer adapta immédiatement son pas pour marcher à côté du Peintre.


« T’as deux minutes ? » demanda Bayer, en vain. « Ecoute, reprit-il, je tenais à te remercier. Tu m’as aidé à voir une de mes lacunes, c’est important pour moi. Alors pardonne-moi, j’aurais pas dû te juger sans vraiment te connaître. J’espère qu’il est pas trop tard pour qu’on arrange ça. »


Devant la superbe ignorance de Zeuxis, Bayer cessa de le suivre, le laissant poursuivre sa marche solitaire.


Au centre du Colisée luisait une torche. Cette flamme isolée générait un unique halo de lumière parmi ces lieux ténébreux. Rien autour n’apparaissait sinon un rideau de nuit. A la torchère, la concentration de Zeuxis lui permit de ressentir des présences autour de lui. A peine les eut-il remarquées qu’une dizaine de personnes traversèrent en courant la zone éclairée afin de plonger au cœur des flammes boules et bâtons de jonglages. Chacun y passait son instrument, des poi aux bâtons du diable en passant par les diabolos, et dans une soudaine euphorie collective, chacun se mit à jongler avec son feu. L’arène du Colisée s’éclairait de vingtaines de flambeaux dessinant dans les airs des figures éphémères.


Sur ses gardes, Zeuxis estimait les positions de chacun. Alma, dotée d’une beauté sauvage, se plaça face à lui. Les chaînes qu’elle faisait tournoyer autour de son corps se terminaient en boules de feu dont les flammes léchaient les habits légers de la jeune femme. Pourvue d’un sourire voluptueux, Alma se grisait des brises de chaleur caressant sa peau mate. Ses bras se croisaient en mouvements improbables pour varier la chorégraphie lumineuse, ses pas suivaient une musique inaudible comme si la fluidité de ses mouvements générait les accords d’une chanson.


- Je suis Zeuxis, saint du Peintre. Je viens chercher ce qui m’appartient.

- Nous savons qui tu es, beau chevalier. Prend tout ce que tu voudras ici, mais nous ne nous possédons rien à part ces vins et ces galettes.

- Je ne viens pas m’enivrer. Pourquoi suis-je ici ?

- Ce n’est pas à moi qu’il faut le demander.


Alma recula lentement, toujours frôlée par ses flammes. Vers le fond de l’arène elle fit tourner horizontalement l’une de ses boules de feu et le passage de celle-ci laissa dans les airs un unique point rouge incandescent. Après que cette lueur ait brièvement acquis une vive intensité, un nuage de fumée s’exhala de l’obscurité.


- Bayer ! siffla Zeuxis.

- Tu m’as dit que je ne m’adapterai pas au Peintre, dit Bayer, voyons alors si le Peintre peut s’accorder au Caméléon.


Le musicien frappa sur son djembé une note grave, régulière, et Zeuxis y entendit assez bien l’annonce d’un conflit. Les gypsies cessèrent leurs jeux et s’éloignèrent des saints. Peu à peu le son du djembé se répandit alentour, tels des échos bientôt répercutés tout autour de l’arène.


Le Caméléon prit le temps d’inspirer les dernières bouffées de son joint puis le jeta derrière lui. Instantanément se propagea un feu qui fit le tour de l’arène afin d’en tracer les limites. Ainsi éclairées, les premières marches du Colisée révélèrent la source des échos : les centaines d’enfants du Sanctuaire, chacun accompagné d’un djembé. Guidés par les rythmes en accélération de leur professeur, les enfants créaient une alchimie de sons parmi lesquels se discernait une myriade de rythmes harmonieusement unis. Bayer posa son djembé, se leva, ferma les yeux, puis dansa.


« T’as l’air d’un singe » proféra Zeuxis. L’Anglais se contorsionnait comme si son corps désarticulé suivait aléatoirement une cadence puis une autre. Ses bras et ses jambes se tordaient ou se jetaient dans une direction imprévisible. Les gypsies riaient devant la chorégraphie anarchique du saint. Les enfants, eux, restaient parfaitement concentrés ; leurs djembés emplissaient l’arène plus assurément qu’un nuage.


Zeuxis se sentait pris dans un duel dont il ne comprenait pas les règles. Pas question de s’entretuer face à un tel public en tout cas, d’autant plus que nul autre que le Grand Pope lui avait intimé de se rendre en ce lieu.


Conscient de l’inefficacité de ses déhanchements, Bayer varia sa stratégie. Il disparaissait puis réapparaissait derrière Zeuxis d’où d’un tour sur lui-même il faisait tourner ses dreadlocks qui venaient frôler Zeuxis dans le but visible de le narguer. Le Peintre rageait intérieurement. Sans son armure ses pouvoirs de divinations étaient réduits, ainsi il devinait la position de son invisible adversaire quelques millièmes de seconde trop tard. Toujours les dreadlocks le frôlaient et chaque fois les dents de Zeuxis se serraient un peu plus. L’envie d’enfoncer un pinceau dans la gorge de Bayer l’étreignait de plus en plus. Cependant il opta pour la raison ; il était loin d’être sans ressource.


De l’index du Peintre jaillit une teinte bleue indélébile dirigée sur Bayer. Touché, ce dernier entoura son corps d’un bleu similaire et disparut de nouveau avant de réapparaître un peu plus loin. Cette fois Zeuxis ne se laissa pas toucher par les cheveux. Ses sens en alerte lui dictaient de ne plus se laisser ainsi ridiculiser aux yeux de la foule. Le petit jeu de Bayer avait assez duré. Chaque doigt de Zeuxis envoya sur le Caméléon une tache de couleur différente. Pas moyen de disparaître sans qu’au moins quelques teintes ne demeurent apparentes et ne trahissent sa position.


Satisfait, Bayer cessa son manège. Il s’inclina face à Zeuxis et rejoignit un cercle de plusieurs hommes aux coiffures anarchiques. Bien vite un court bambou lui fut tendu, et dès lors le Caméléon ne prêta plus attention au Peintre.


Zeuxis se vit de nouveau submergé au milieu des gypsies pleinement abandonnés aux plaisirs de leur art. Acrobates, jongleurs, danseurs, comédiens, tous jubilaient à vivre sans retenue leur passion artistique. Une telle euphorie s’accompagna de la naissance de nouveaux instruments. Entre les mains des gypsies, contrebasses, saxophones, violons, guitares, flûtes et percussions en tout genre créaient une atmosphère presque compacte. Tous semblaient en transe, tous paraissaient heureux et grisés. Tous, sauf Zeuxis.


Emprisonné dans ce chaos de mouvements incessants, Zeuxis ressentait de plus en plus son immobilité. Elle pesait sur ses chairs, l’appelait à bouger, l’exhortait à suivre la musique, mais le saint savait tous les regards tournés vers lui. Il était jugé, constamment, interminablement. Chacun de ses gestes serait interprété, comme son statisme l’était à l’instant. Quand bien même eut-il essayé de s’adapter à eux, de se laisser porter un instant par les rythmes de cet orchestre d’un dynamisme et d’un entrain incroyables, toute action de sa part serait certainement reçue avec autant de moquerie qu’à la vue d’un poisson essayant de nager en plein air. Pourtant il devait agir. La frénésie collective l’étouffait, la fumée environnante l’asphyxiait, et il entendait maintenant son nom prononcé par des centaines de chuchotements diffus issus des gradins supérieurs encore obscurs. Crispé par la sensation d’être piégé, Zeuxis avait besoin d’espace et s’imaginait déjà envoyer cette masse humaine grouillante à travers les Cercles d’Hadès.


La goutte qui renversa la palette fut la nouvelle provocation de Bayer. Il se dandinait au milieu de la foule en imitant assez fidèlement le cosmos bariolé du Peintre. Grâce aux couleurs reçues précédemment sur ses habits, le Caméléon parodiait un dessinateur fier et hautain adulé par des chœurs complices.


D’un geste de la main, Zeuxis rabattit ses cheveux en arrière. Il appela ses couleurs afin d’animer la peinture sur les habits du Caméléon. Les taches s’affinèrent, devinrent liserés en mouvement qui se répandirent autour de Bayer pour le cerner. Les cercles colorés changeaient de teinte aussi rapidement que Zeuxis leur en donnait l’inspiration. Cette étreinte chromatique commença par paralyser Bayer, puis sous l’ordre de leur créateur elles manipulaient le corps du prisonnier comme une marionnette incapable de contrecarrer cette volonté étrangère. Le Caméléon se trouvait pris dans une chorégraphie désorganisée dictée par un homme en colère. Oui, la danse de Bayer était risible, et toute adaptation à des teintes impermanentes demeurait impossible. Cela provoqua le rire d’enfants qui malgré leur gravité restaient sensibles au ridicule.


Le Peintre rejoignit son pantin, plongea son regard jusqu’à la conscience de son opposant puis le força à s’agenouiller.


« Tu veux donc m’imiter, dit Zeuxis avec mépris, mais la grâce ne peut être mimée, ni ne s’acquière par d’éphémères substances. Misérable plagiat, apprend la beauté du naturel. »


Né de l’âme de Zeuxis, un magnifique cosmos irisé explosa autour de lui. Les yeux perdus dans une transe indéchiffrable, les cheveux dressés parmi ces décharges cosmiques, Zeuxis donnait libre cours à son inspiration afin de puiser en lui-même les secrets d’une attaque qu’il ignorait encore, car tel était Zeuxis, si versé dans l’art de la divination qu’il manipulait le cosmos de manière intuitive.


« Brume Chromatique » clama-t-il. Dès lors son aura se dispersa jusqu’à envahir l’intégralité de l’arène. Transparente, la brume agissait comme un filtre : chaque son la traversant se voyait coloré en fonction de sa longueur d’onde.


Zeuxis saisissait ces ondes visibles, soit pour les affiner entre ses doigts, soit au contraire pour amplifier leur ondulation par des gestes saccadés. Ainsi de nouvelles teintes remplaçaient celles dirigées vers le Peintre, et en suivante docile, la musique se modifiait en fonction. Zeuxis brisait les sons graves des djembés pour en faire des violons, il convertissait les guitares en piano et faisait naître des saxophones le chant de sopranos. Par de gracieux mouvements il piochait et remodelait ci et là les sons recherchés.


Le reggae céda peu à peu la place aux couleurs du Requiem de Mozart. Zeuxis était la poussière autour de laquelle se cristallisait un morne grêlon. Il densifiait l’atmosphère légère pour mieux l’imprégner de gravité. Il se noyait dans l’intensité musicale dont il inondait les lieux. Plus qu’entendre la tristesse des instruments générés, plus qu’écouter la tragédie chantée par les cantatrices improvisées, Zeuxis les vivait. Compositeur et esclave, il était la musique, et la beauté auditive ne dissimulait en rien la lourdeur de son âme. Il y déversait son affliction, il y dissolvait sa colère, il crachait les poisons de son âme asphyxiée.


Peu à peu, les musiciens offraient à Zeuxis des accords plus proches de ceux dont il avait besoin. Il semblait même que certains enfants chantaient pour favoriser la naissance des sopranos, et même, avec une naïve maladresse, celle des barytons. Ils aidaient le Peintre de leur mieux afin qu’il puisse se livrer à la sensation musicale plutôt qu’à sa création, et dès lors Zeuxis put s’abandonner à la quintessence de sa souffrance.


Les archets crissaient sur ses nerfs, les tambours absorbaient les battements de son cœur, les voix dérobaient sa respiration. Tour à tour lion rugissant libérant des flots de sueur et ballerine effleurant les notes de ses doigts délicats, Zeuxis exploraient les méandres de son âme. Il s’y épuisait, il s’y vomissait. Tous se demandaient combien de temps le Peintre tiendrait ainsi avant de s’effondrer.


Mais ce ne furent pas les jambes de Zeuxis qui cédèrent. D’une lente ondulation de la main il ordonna la décroissance musicale, alors chacun ralentit, chacun se tut, laissant à Zeuxis condenser les dernières tonalités pour clôturer le mouvement du requiem par la seule voix d’une basse.


Puis plus rien.


Tous avaient les yeux rivés sur Zeuxis, tous attendaient son ordre. Ereinté, Zeuxis prit conscience d’une incroyable sensation de calme. Sa haine extravasée s’était évaporée. Il sentit alors le regard expectatif du public. Il le savait d’autant plus conquis qu’il avait conscience du soutien du peuple à son épanchement et de sa contribution à son œuvre. Ces gens n’étaient pas des juges finalement, et leurs rires n’avaient pas de portée. Ils n’étaient que des âmes égarées attendant un homme assez charismatique auquel ajuster leurs pas. Ce soir, cet homme, c’était lui, Zeuxis.


Au centre de cette quiétude, Zeuxis redécouvrit la perception de l’unité. Il en éprouva une indélébile fierté à la pensée de la joie d’Athéna si elle retrouvait ses sujets ainsi réunis. Cette communion fit refleurir en la mémoire de Zeuxis les vertus de sa déesse, et il s’en sentit soulagé, déchargé d’un poids qui l’eut brisé tôt ou tard.


Athéna, puisque tu vas nous revenir, que tes yeux s’émerveillent de l’union de tes protégés. Je sens un espoir oublié affluer en moi, une foi d’où les cendres se sont envolées pour dévoiler la braise que j’avais, comme un fou, laissée se consumer. En ce jour, précieuse déesse, permets-moi de redevenir… le Peintre d’Athéna.


« Floraison Spirituelle ! »


Arcane suprême du Peintre, cette invocation lui permettait de faire fleurir depuis ses couleurs les visualisations de son esprit. Ainsi il redressa les épaules, s’assura d’avoir l’attention de tous, il s’inclina en légère révérence en direction du Parthénon puis se décida à recolorer l’atmosphère macabre du Colisée. 


Brillante et séduisante, l’huile apparaît charmante.

    Finesse et précision,

    Fruit de maturité de mes traits de crayon.

Sec ou gras, le Pastel est calme et volupté

Proche de la nature, qu’il sait photographier.

    Folie et mouvement, en cela l’acrylique

    Trouve son esthétique.

Notre enfance se cache en la reine des taches.

Primaire et non banale, la gouache est carnaval.

    Avec simplicité, avec véracité,

    D’une main le fusain enchante le papier.

Dans le berceau de l’eau les couleurs s’entrelacent.

Fraîcheur, naïveté, diffusent sur papier.

Un rêve d’évasion et une invitation,

Voilà ce que demeure en mon cœur l’aquarelle.


Sous les traits d’une poésie, Zeuxis habilla les lieux. Les teintes de ses paroles partaient éclairer les gypsies, illuminer les enfants, et même, ce dont Zeuxis commençait à se douter, révéler des milliers de soldats et d’ouvriers jusqu’alors dissimulés dans les hauteurs des gradins.


Habitués à la noirceur, les habitants du Sanctuaire furent impressionnés par une démonstration si riche en vie et en couleurs. Ils acclamèrent Zeuxis. Epanoui, fier, le Peintre parcourait l’assistance d’un œil paternel lorsque son regard échoua dans les yeux de Bayer.


Perdu dans sa transe, il en avait oublié ce saint qui pourtant, et cela ne faisait aucun doute, était responsable de ce regroupement au Colisée. Oui, Zeuxis avait été jeté sur des planches de théâtre clouées par Bayer ; le Peintre n’avait été qu’un pion, mais un pion guidé vers son émancipation afin qu’il se découvre roi. Cette gloire sous les yeux de milliers d’hommes, c’est à Bayer qu’il la devait.


Zeuxis laissa longtemps ses yeux rivés dans ceux du Caméléon. Une curiosité nouvelle l’intriguait. Son âme entrouverte cherchait celle de Bayer ; le saint la lui offrit d’un sourire.


 


***


Inspirer, expirer, inspirer, expirer… Il pleut… Inspirer, expirer, inspirer, expirer…


Voilà plusieurs semaines que je partage la vie nomade des amazones. Nous ne nous arrêtons que quelques jours dans chaque vallée où le camp est établi. Chaque fois il suffit à Smyrna de planter sa lance au centre du futur campement pour qu’en un passage de lune la vallée s’emplisse d’une végétation abondante, et dès notre départ, les plantes dépérissent lentement. Pour moi qui n’étais plus habitué à contempler une telle diversité, il n’est pas une fois où le spectacle d’une floraison si spontanée ne me laisse indifférent, au contraire des amazones qui ne semblent plus s’en émouvoir. 


J’ai l’impression qu’il fut plus facile pour moi de me mêler aux amazones qu’à elles d’accepter ma présence. En fait, je suis tout juste toléré, et sans l’ordre de Smyrna de ne pas attenter à ma vie, je ne serais certainement déjà plus de ce monde, livré en pâture à une agressivité permanente. Elles ont donc commencé par m’ignorer pour ne pas avoir à réfréner leurs pulsions belliqueuses, et de mon côté, je me suis fait le plus discret possible.


Cette distance m’a permis d’être le spectateur d’un mode de vie auquel je ne m’attendais pas : les amazones sont bien les filles de la guerre. Lune après lune elles s’affrontent, oserais-je dire amicalement ? Peut-être pas à en croire le nombre de cicatrices collectées pendant leurs entraînements. Tir à l’arc principalement, mais aussi épée et javelot, le combat est une passion intarissable dont ces femmes se nourrissent insatiablement. Leurs cris agressifs résonnent sans discontinuer et aucune autre activité ne semble mieux les satisfaire. Je ne comprends pas une telle hostilité, mais devant sa régularité, je suis bien obligé de l’accepter.


A l’instar de leur reine, les amazones ne remettent jamais en question une vie focalisée sur la maîtrise d’énergies délétères. Et cela me fait réfléchir. Qui auraient été ces femmes, élevées parmi les Indiens ? Leur esprit n’eut-il pas été forgé par la douceur de nos mœurs paisibles ? Et cela ne leur aurait-il pas accordé la tendresse de mères attentives ? Je ne pouvais me convaincre que ces femmes naissaient guerrières. Il me semblait que ces aspirations germaient surtout de leur éducation. Je me suis alors senti incroyablement chanceux d’avoir grandi parmi un peuple altruiste inspiré par le respect de toute forme de vie. Là résidait mon identité. Parmi ces valeurs se trouvaient mon épanouissement et mon bien-être.


Inspirer, expirer, inspirer, expirer…


Combien d’heures ai-je passé à méditer ? Cela n’a pas d’importance. Inspirer, expirer, et tout devient si simple. Je suis un corps qui s’emplit d’un air mélangé à mon sang. Mon âme connectée à l’univers n’espère plus aucun statut, ne désire aucune possession. Je me sens bien. Mon esprit, lui, est libre, je suis heureux. Chaque jour, la peau soumise au vent, je me tiens dressé pour attendre le lever de lune. Les yeux ouverts, l’odorat délecté de saveurs forestières, je sens la lumière lunaire naître sur mon front et finir par couvrir mon corps. En silence je remercie la Terre qui nous offre vie et la Lune qui nous éclaire. Puis je disparais en paix parmi cet équilibre. J’inspire, j’expire…


Si j’étais sorti des préoccupations de la plupart des amazones, Smyrna, elle, ne m’oubliait pas. Je n’étais pas invité mais prisonnier ; ma survie dépendait uniquement de l’enseignement promis. Ses yeux verts exprimaient avec assez d’insistance sa rancune à mon égard, ainsi j’avais l’impression de marcher sur un fil d’où le moindre faux pas serait fatal. Son comportement ne souffrait aucune ambiguïté : elle m’utilisait pour parvenir à ses fins, je ne détenais aucun autre intérêt, aucun autre argument qui puisse assurer mon salut au-delà de cet apprentissage.


Quelque part, Smyrna m’impressionnait. Moi qui ai si longtemps cherché à me connaître, Smyrna agissait sans l’ombre d’un doute. Elle formait ses protégées d’une voix péremptoire, elle excellait dans l’art du combat et le respect des amazones à son égard apparaissait évident.


Et c’est elle, la plus impitoyable de ces femmes, qui chaque jour perdait un peu plus patience devant mon silence qu’elle ne comprenait pas. Elle attendait de moi des explications orales, mais je cernais assez bien l’étroitesse du langage à décrire un phénomène si intangible que le cosmos, ou le « Grand Mystère » comme le nommaient mes ancêtres. Je le décelais dans chaque rocher, au creux de chaque arbre, parmi les remous de toute cascade. Je parvenais à voir cette force originelle, non par mes yeux, mais à travers les fibres de mon corps. J’avais beau exhorter Smyrna à s’asseoir près de moi et découvrir en silence la réponse recherchée, la reine ne possédait pas la vertu de la patience et s’éloignait rapidement en condamnant mon inutilité. 


Bien qu’elle vienne me trouver régulièrement pour tenter de déchirer mon mutisme, elle s’était aussi attachée à un autre entraînement, plus pratique. D’abord par jeu puis par habitude, Smyrna tirait une flèche qui venait frôler ma poitrine ou ma tête. Plusieurs fois un filet de sang s’échappa de mes chairs tranchées, heureusement Smyrna utilisait des flèches dénuées de poison. Toutefois son but avoué était de parvenir à dévier la flèche grâce à son esprit pour m’assassiner. Puisque j’étais censé le lui apprendre, sa réussite signerait mon inutilité, ainsi ma mort par ses mains devenait la plus stimulante motivation de Smyrna. Seulement, ses tirs gorgés d’une impétuosité excessive la perdaient plus qu’ils ne la guidaient. Il ne manquait à Smyrna qu’un peu de calme pour appréhender la simplicité du cosmos, hélas j’ignorais comment l’en convaincre.


La solution ne vint pas de moi. Ma chance tourna dès lors que je n’apparus plus étranger aux yeux des amazones. Familiarisées avec ma présence, elles développèrent une certaine curiosité à mon égard. J’étais un homme, et je vivais. Deux états incompatibles au sein d’un tel peuple. Je sentais de nombreux regards tournés vers moi, et de mon côté, je dois avouer que mes yeux se perdaient parfois vers ces corps féminins presque nus dévoilant des beautés que je n’avais jusqu’alors pas même tenté d’imaginer. Ainsi nos regards qui se voulaient discrets se croisaient en une découverte transformant l’antipathie en une curiosité réciproque.


Je fus surpris le jour où pendant une de leurs trêves, deux amazones me rejoignirent et adoptèrent à mes côtés une pause méditative. En quelques mots je me risquai à leur expliquer la nécessité du silence du corps et de l’esprit. Plusieurs fois elles revinrent, et petit à petit d’autres amazones se joignirent à nous. L’immobilité nous liait par sa simplicité. En quelques semaines nous formions une petite communauté dont les fluctuations étaient rythmées par les pauses entre les entraînements. Parmi le bouillonnement incessant de leurs luttes, elles découvraient ici un répit qui non seulement les délassait mais améliorait aussi leurs performances.


Smyrna ne voyait pas ces réunions d’un bon œil, pourtant les avantages apparents d’un tel regroupement forçaient sa tolérance. Mieux, si mon exemple ne l’avait aucunement inspirée, elle se montrait plus perméable à un enseignement accepté par certaines de ses pairs. Sans le reconnaître, généralement cachée à distance, Smyrna se lénifiait par l’observation de telles séances silencieuses. Je sentais qu’elle y puisait aussi certains bienfaits à en croire sa colère décroissante dans ses paroles à mon égard. Sans prétendre qu’elle apprenait à me respecter, je la sentais plus réceptive à mes rares paroles. Presque imperceptiblement, l’accalmie des amazones déteignait sur elle, altérant une animosité qui me paraissait inébranlable. Malgré cela, elle poursuivait avec d’autant plus de passion son jeu dont le prix était ma vie.


Aujourd’hui pourtant, la donne a changé, et cette séance de méditation aura peut-être été la dernière. Si j’ai la chance de rester en vie, je sais ce qu’il me reste à faire, mais comment Smyrna va-t-elle réagir une fois la surprise et la satisfaction passées ?


Quelques minutes avant ce questionnement, Smyrna dissimulée dans un arbre avait tiré une flèche censée frôler Altaïr. Mais une amazone s’était levée à cet instant précis et le projectile filait droit vers son crâne. C’était inéluctable. Smyrna voyait parfaitement la trajectoire, aussi clairement qu’un fil tendu dans l’air et traversant le visage de la guerrière après avoir percé son œil droit. La flèche filait sur cette ligne obligatoire sous les yeux figés de la reine qui ne respirait plus. Elle le voyait, ce trait fatal, elle le voyait nettement et rêva un instant que le fait d’observer devienne le relais de sa volonté, que sous son simple désir elle puisse dévier cette attaque.


Son regard s’arrêta sur l’arbre où la flèche s’était fichée. Il lui fallut plusieurs secondes pour réaliser que la sincérité de son espoir venait de détourner la flèche.


 


***


Un pas, un autre. Décompte définitif d’une avancée machinale. De toute façon, que reste-t-il sinon l’ignorance ? D’abord frère, ensuite chevalier, puis homme épris et enfin ange. Aujourd’hui, qui était-il, Seiya que même la mort n’avait plongé dans l’oubli ? Toute sa vie il avait regardé devant lui, maintenant il avançait les yeux fermés sans prêter attention au temple d’Athéna. Il rejetait toute pensée car chacune était illusion, il chassait tout désir car tous étaient mensonges.


Lorsque l’armure de Pégase se présenta à sa mémoire, Seiya la sentit désormais indépendante, libre, et cette séparation ne l’affectait plus. Dans un dernier vol, Pégase s’effaça de sa conscience. Puis apparurent à l’esprit de Seiya le visage de ses amis, de son aimée. Shiryu, Shun, Hyoga, Ikki, Marine, Seika, Saori. Un à un ils défilaient afin de lui offrir un sourire de remerciement, un regard d’amour. Ils murmuraient ce ‘Seiya’ grâce auquel il s’était toujours relevé. Cette fois leur appel sonnait comme un adieu.


Chaque pas déposait derrière lui un fragment de sa vie. Seiya diluait son passé parmi les restes de son espoir évanescent, jusqu’à ce qu’en son âme ne subsistent que ténèbres. Poussière d’humanité bercée du rêve d’exister, Seiya n’était plus rien.


- Et pourtant, ange éphémère, si tu savais combien tu es cher aux hommes et aux dieux.

- Qui parle à mon esprit ? demanda Seiya à sa propre conscience.

- Je suis celui pour qui il n’est nulle ombre. Je suis celle qui n’est découverte que lorsqu’on ne me cherche plus. Je suis Lumière, je suis Vérité.

- Apollon…

- Ta nudité me permet enfin de d’atteindre.

- Suis-je déjà mort ? Il n’y a que noirceur autour de moi.

- Ton âme est flétrie, cependant tu fais encore partie de ce monde, et ce monde fait encore partie de toi.

- Je me sens pourtant si vide.

- Car tu t’es libéré de tout jugement, de toute passion. Le temps, l’espace, ne signifient plus rien. Seule demeure la plénitude de l’inexistence, et c’est cela qui rend ta vie si précieuse.

- Je ne comprends pas. Comment puis-je ne pas exister et vivre en même temps ?

- Nous sommes le fruit de consciences passagères, invisibles à l’échelle de l’univers.

- Alors à quoi sert-il d’avoir un corps et une âme ?

- A utiliser leur alchimie pour exprimer la seule chose qui puisse donner un sens à notre présence : la volonté.

- Est-ce la raison pour laquelle je suis là ?

- C’est la raison pour laquelle nous sommes tous là.

- Hélas, je ne sais plus où retrouver ma volonté, ni comment l’utiliser.

- Ouvre les yeux, Seiya, et vois le présent que la Mémoire offre aux mortels. Chantez, Muses voluptueuses, filles de Mnémosyne, célébrez l’espoir retrouvé et l’avènement d’une nouvelle aube. 


Un voile d’absence se déchira des pupilles de Seiya. Il découvrit alors la scène inattendue dont il était le centre. Cerné de chants mystiques a capella, au cœur d’un temple circulaire où la lumière de la lune filtrait entre les colonnes pour s’échouer sur les robes de huit Muses, Seiya crut d’abord rêver mais la sensation du vent contre sa peau témoignait de son éveil. Aux pieds de l’ange gisaient cinq amas de débris d’armures mortes et sept armures zodiacales l’entouraient. Muet de surprise, Seiya reconnut les totems sans vie du Bélier, Taureau, Gémeaux, Cancer, Scorpion, Capricorne et Poissons. Ainsi reposaient au sol les restes des habits sacrés venus secourir les chevaliers de bronze aux Enfers : le Lion, la Vierge, la Balance, le Sagittaire et le Verseau.


Seiya réalisait avec peine qu’il lui suffisait de tendre le bras pour toucher l’une d’entre elles. Douze armures de l’espoir, douze armures du Zodiaque au service d’Athéna et dont le mutisme ne dissimulait en rien leur désir de revivre.


Le cœur de Seiya se mit à battre intensément. Ces contractions douloureuses lui donnèrent l’impression de ressusciter. Il sentait de nouveau son sang pulser le long de son corps, ce même sang qui déjà ne lui appartenait plus.


Une dague à la main, la Muse de la tragédie se présenta à l’ange qui lui tendit ses poignets. Avec douceur, Melpomène trancha les veines de Seiya. Elle recueillait son sang dans une coupe d’ivoire afin de le verser tour à tour sur chacune des armures.


Spectateur de sa propre disparition, Seiya n’en ressentait que satisfaction. Il transmettait aux futurs porteurs de ces armures un espoir indispensable pour l’obtention de la victoire. Se sacrifier pour une Athéna inconnue lui fit prendre conscience combien il avait aimé une femme avant d’adorer une déesse. Aujourd’hui il s’offrait pleinement pour favoriser le salut de l’humanité, pour fournir des armes à une déesse dont il ne connaissait plus le visage, et cette dévotion désintéressée l’emplit de contentement.


Pâle, vacillant, Seiya sentait l’épuisement progressif de son sang. Melpomène versa la dernière coupe sur l’armure du Sagittaire avant que Seiya ne s’effondre dans ses bras. Les paupières de l’ange se faisaient lourdes, il respirait lentement. La Muse le maintenait avec douceur, elle caressait ses cheveux comme une mère cajole un enfant afin de l’endormir. 


Uranie cessa son chant, préleva de sa tunique une bourse de laquelle elle prit une poignée de poussière d’étoile bientôt répartie sur chacune des armures. Puis les bras levés vers le ciel, les yeux tournés vers l’invisible écliptique, la Muse de l’astronomie prononça d’une voix sereine l’invocation de la renaissance : 


Bélier, Taureau, Gémeaux,

    Brisez de cette mort votre funèbre sceau.

        Cancer, Lion, Vierge,

            Que du sang de Seiya un nouveau souffle émerge.

                Balance, Scorpion, Sagittaire,

                    Brillez, resplendissez, et chérissez la Terre.

                        Capricorne, Verseau, Poissons,

                            Pour servir Athéna, regagnez vos Maisons.


 


Des flots de lumière s’échappèrent des armures. Au milieu de ces brillances aveuglantes se percevait une respiration absorbant ciel et terre pour restituer chaleur et lumière. L’éclat de l’or illuminait les montagnes alentours. Le chant des Muses jouait parmi les lueurs des armures étincelantes.


Le Capricorne s’agitait, il lui tardait déjà de rejoindre le Sanctuaire. Les yeux du Lion dardaient de détermination, le Taureau creusait des sillons d’impatience, le Scorpion remuait sa queue, les plateaux de la Balance chargés d’armes finirent de s’équilibrer, le Cancer claqua ses pinces pour manifester sa présence, la Vierge aux yeux fermés poursuivait ses prières.


Puis onze armures s’envolèrent. Telles des étoiles filantes elles fendirent les cieux en direction d’Athènes. Les habitants du Sanctuaire restèrent un moment paralysés à la vue de brasiers de cosmos pénétrer les temples du Zodiaque. Zeuxis et Bayer se jetèrent un court regard. Shun chuchota simplement « Seiya… ». Thanatos resta stoïque.


A Delphes, Seule l’armure du Sagittaire colorait encore les colonnes du temple d’Athéna. Calliope à la belle voix, Muse de la poésie lyrique, épique et héroïque, caressa l’habit sacré avec une volupté apparente. Sa couronne d’or vibrait en harmonie avec le Sagittaire. Majestueuse, au centre du chœur des Muses, elle prit une longue inspiration puis chanta les paroles du Requiem de Seiya. 


 


Dans sa vaste écurie, le vieux Poséidon

Possède pour ses chars de nombreux chevaux blancs

A la crinière d’or et aux sabots d’airain

Qui apaisent d’un vol les âmes des marins.

Et pourtant ce dieu calme, d’un coup de son trident,

Peut reprendre aux mortels la vie dont il fit don.


Le souverain Hadès qui commande à la Mort,

Redouté des humains, oublié des prières,

Fut privé à jamais des joies de la lumière.

Mais aujourd’hui Hadès à qui sourit le sort

A paré Athéna d’un voile mortuaire,

A vaincu la déesse et pris son Sanctuaire.


D’un hochement de tête, Zeus ébranle les Cieux,

Peut secouer l’Olympe ou envoyer son Foudre.

A sa voix péremptoire, aucun Dieu ne peut mieux

Qu’acquiescer sagement sous peine d’en découdre.

Grand Zeus qui d’un sourire déverse sur la Terre

Les brumes de la vie sous un ciel salutaire.


Voici les trois Divinités

A qui répond notre Univers.

Alors dis-moi, Humanité,

Comment crois-tu être sans fers ?


Pourtant plus d’une fois les Hommes ont charmé

Les Dieux qui sont venus de leur cœur les armer.

Chevalier Andromède, incarnation d’Hadès,

Tu fus de ces élus choisis des déités

Et tu as vu alors des Dieux la vérité :

Le Destin parlera avant que nos vies cessent.


Un autre de ces saints reçut l’âme éthérée

D’un poète accompli par les Dieux vénérés.

De mémoire divine, jamais simple mortel

N’a tant bouleversé les décrets éternels.

Diaphane et doux Seiya, altruiste et honnête,

En ton corps sommeillait Apollon Musagète.


La vérité dissimulée

Depuis les temps mythologiques

Sera bientôt illuminée

Des lueurs d’un destin tragique.


Maintenant, cher Seiya, aveugle aux prémisses

Qui pouvaient de Seika éveiller Artémis,

Sens-tu enfin en toi la chaleur d’Apollon ?

Soit la main de lumière, éphémère Seiya,

Ressuscite l’espoir, puises-y la passion

Qui guidera ton bras vers les yeux d’Athéna. 


 


Plongé dans une somnolence d’agonie, Seiya réalisait lentement qu’il n’était pas encore temps de s’abandonner à la mort. Son souffle presque épuisé prévenait toute démonstration de force, il semblait à Seiya que ses muscles ne pourraient plus se tendre, pourtant il lui fallait se relever. Encore une fois, une dernière fois, trouver la volonté.


Lentement, l’ange parvint à quitter les bras de Melpomène pour s’agenouiller. Son buste vacillait, sa tête se maintenait avec difficulté. « Relève-toi Seiya » l’encouragea Calliope avec une voix digne des plus doux linceuls. Ouvrant les yeux par à-coups afin de lutter contre un endormissement dont l’étreinte se faisait de plus en plus irrésistible, Seiya parvint à se relever. Calliope lui donna alors l’arc et la flèche du Sagittaire. Par instinct, Seiya ajusta le trait de lumière et banda l’arc doré. D’une inspiration fugace, Apollon orienta le bras de l’ange.


Seiya leva les yeux vers la noirceur du ciel, et lorsque ses lèvres esquissèrent un sourire apaisé, il libéra la flèche. Alors que le trait enflammé quittait la Terre à une vitesse vertigineuse, Pégase pleura une étoile filante. Debout, Seiya demeurait immobile. Ses yeux étaient voilés, son cœur ne battait plus.


 


***


La flèche du Sagittaire traversa le ciel pour s’élancer sur l’écliptique. De son feu de lumière elle parcourait les constellations du Zodiaque, et chacune à son passage voyait ses étoiles renaître, percer enfin les cieux de leur éclat céleste.


Au sommet du chêne, Hipparque exulta : « C’est un miracle ! » Il effectua de rapides calculs et s’écria : « Maintenant la route vers Jupiter est toute tracée ! »


Après avoir réorienté l’Altis, Ki-lin resta un instant rêveur devant la constellation du Bélier.


Pour la dernière fois, Sheliak épanchait machinalement une inspiration dérobée à Orphée. Son cœur battait à en devenir audible. Il savait que bientôt se déroulerait une double renaissance : celle de son aimée, et par le souffle de cette femme, la sienne.


« Fille illustre de Zeus, engendrée seule, déesse Athéna, déesse immortelle, terrible, heureuse, qui aimes les bruits retentissants de la guerre, déesse célèbre qui te plais dans les palais élevés au milieu des rochers et sur les sommets verdoyants des montagnes, déesse puissante par les armes et qui glaces de terreur les cœurs des mortels, qui te plais aux terribles exercices des batailles, illustre dans les arts, inaccessible aux ennuis, meurtrière de la Gorgone, redoutable pour les mortels impies, bienveillante et pleine de sagesse pour les hommes de bien, enfantant la guerre, déesse honnête, vengeresse de Titan, vierge inexorable pour les méchants, maintenant dans la nuit comme aux derniers instants de notre vie, sois-nous favorable, accorde-nous une paix heureuse et des jours tranquilles ; déesse illustre et habile, sois propice à nos vœux. »(12)


 


Une fois le tour du ciel accompli, la flèche rejoignit Athènes. Elle frôla l’horloge du Sanctuaire dont les douze flammes s’allumèrent puis rejoignit l’armure du Sagittaire au cœur de son temple.


Les Athéniens émerveillés contemplaient les scintillements du firmament. Ils pâlirent cependant devant l’intensité vacillante des étoiles. Les quitteraient-elles de nouveau ? Dans leur ébahissement, ils ne réalisèrent qu’à la disparition des étoiles les plus lointaines que leur éclat ne se ternissait qu’au profit d’une aube nouvelle. L’obscurité des cieux cédait sa place à une pâle lueur ; les nuages se teintaient de rouge, et après une année de nuit, les prémisses du soleil prêtèrent au ciel l’apparence d’un arc-en-ciel.


De là se détachèrent des ailes ténébreuses. D’un vol précipité, Lilith survola l’arène et lança à l’attention des saints :


- Rejoignez-moi à la porte ouest immédiatement !


Zeuxis et Bayer se précipitèrent vers les remparts. Lilith et Andvari s’y trouvaient déjà, le regard rivé sur l’horizon, et pour cause : à quelques kilomètres autour d’Athènes, et jusqu’à l’horizon, les reliefs apparurent noirs. Noir de monde, noir d’ennemis. Des milliers d’hommes frappaient leurs boucliers à l’unisson en lâchant un cri guerrier dans lequel se devinait le goût du sang. En tête, l’armée de Phobos, incarnation de la Crainte. L’étau était placé, il se resserrerait bientôt.


- C’est pas trop tôt ! fit Lilith. Je commençais à m’ennuyer.

- Puisse mon épée ravager leurs rangs, commenta Andvari qui prit soin d’agrémenter sa voix d’une ostensible animosité.

- Qu’ils viennent, déclara Zeuxis, l’armée d’Athéna saura les recevoir.

- It won’t be easy though… dit Bayer.

- C’est pourquoi un peu d’aide est toujours la bienvenue.


Ces dernières paroles furent prononcées par un vieil homme inconnu en ce lieu. Devant la perplexité de ses hôtes, il se présenta : « Phidias, saint du Sculpteur. Pendant qu’il nous reste un moment de calme, parlons un peu de ce que nous savons faire. »


 


L’excitation de l’aube naissante fut vite calmée dans le cœur des Athéniens à l’écoute d’une masse ennemie largement supérieure en nombre. Leurs hurlements reflétaient fidèlement un avide besoin de destruction. Il n’y aura nul dialogue, nulle pitié. La crainte s’installa alors dans le cœur des hommes. Pauvres mortels face à une armée innombrable née pour tuer, leur combat semblait perdu d’avance.


Le soleil déchira l’horizon. Ses rayons se jetèrent le long de l’Attique et vinrent s’écraser contre la montagne sacrée. Lorsqu’ils frappèrent le donjon d’Hadès, la structure s’ébranla, les cendres se désolidarisèrent et une bourrasque de vent doré termina de disperser l’édifice, laissant apparaître aux yeux de tous l’effigie d’Athéna. Seul demeurait l’Erechthéion, suspendu dans le ciel au-dessus de la statue.


Alors de la chambre mortuaire irradia un cosmos d’or, digne d’un second soleil. Portée par les airs, la déesse Athéna se dégagea de cette lumière. Les bras écartés, les yeux ouverts sur une vie qu’elle était résolue à ne plus quitter, elle survola la nécropole. Un sillage lumineux la suivait, et si aucun homme ne parvenait à détacher son regard de ce vol, ils devaient leur émoi autant à l’armure étincelante de la déesse qu’au flamboiement de ses cheveux entre lesquels se distinguait le sourire discret d’une femme heureuse.


 


Athéna dépassa les remparts et se posa au centre de la plaine, entre le Sanctuaire et l’armée ennemie. Cette dernière se tut alors, laissant la Crainte avancer seule vers la déesse. L’armure de Phobos, outre les dizaines de pointes acérées qui s’en dégageaient, recelait épée et masse, fléau et bouclier, lance et hache, pourtant la plus menaçante de ses armes était ses yeux emplis de vice, gorgés de sadisme.


Phobos dégaina son épée pour la placer contre la gorge d’Athéna.


« Tu comptes aller loin sans sceptre ni bouclier ? Je prends ta venue comme un cadeau d’Hadès, mais qu’il n’imagine pas qu’on va l’épargner pour autant. Alors que préfères-tu, vulnérable déesse ? Te laisser capturer et torturer comme d’habitude ou mourir tout de suite ? Laisse-moi choisir… oui, je ne résiste pas à la tentation, ton sang sera le premier versé. »


Phobos abattit son épée vers la gorge d’Athéna mais celle-ci arrêta la lame de sa main gauche. De sa paume entaillée s’écoulait un filet de sang, pourtant elle souriait, avec un naturel d’autant plus exaspérant pour Phobos qu’il espérait avoir instillé la crainte en Athéna.


« Par mon sang répandu sur cette terre, les Athéniens n’auront plus peur de verser le leur. Je les libère de la Crainte. »


A peine sa phrase terminée Athéna dégagea de son armure une épée noire. La lame d’ébène déchira l’armure de la Crainte aussi facilement qu’elle traversa les chairs de son cou. Les yeux exorbités de surprise, Phobos ne respirait déjà plus. Athéna saisit ses cheveux et souleva la tête tranchée afin de l’exhiber à tous.


L’épée d’Hadès dans une main, la tête de Phobos dans l’autre, elle s’adressa aux armées d’Arès dont le silence témoignait du trouble :


« Si c’est la Mort que vous cherchez, la Guerre vous y mènera. »


Le peuple d’Athènes fut porté en liesse. La renaissance de leur déesse et sa victoire sur la Crainte avait dissipé leur anxiété. Alors d’une ferveur spontanée, le cœur garni d’un courage nourri d’espoir, ils acclamèrent d’une seule voix :


ATHÉNA ! ATHÉNA ! ATHÉNA !


 


Fin du Livre 2 - Lunes


 


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Notes :


(11) Einherjars : Dans la mythologie nordique, ce sont les combattants morts avec gloire au champ de bataille qui vont au palais d'Odin, guidés par les Valkyries. 


(12) Hymne d’Orphée : ‘Hymne de Minerve’


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